‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 62 sur 146 · Dimanche. — Transfiguration de Notre- Seigneur · texte numérisé non relu

Dimanche. — Transfiguration de Notre- Seigneur

Reçu ce matin à l'église :

« Je suis seul. J'ai pourtant une femme et deux filles qui me chérissent et que je chéris.

J'ai des filleuls et des filleules que le Saint- Esprit paraît avoir choisis. J'ai des amis sûrs, éprouvés, beaucoup plus nombreux qu'on n'en peut avoir ordinairement. Mais, tout de même, je suis seul de mon espèce. Je suis seul dans l'antichambre de Dieu. Quand mon tour sera venu de comparaître, où seront-ils ceux que j'ai aimés et qui m'ont aimé?

« Je sais bien que quelques-uns qui savent prier prieront pour moi de tout leur cœur, mais qu'ils seront loin, alors, et quelle solitude épouvantable devant mon Juge. Plus on s'approche de Dieu, plus on est seul. C'est l'infini de la solitude.

« A ce moment-là, toutes les paroles saintes, lues tant de fois dans ma cave obscure, me seront manifestées, et le précepte de haïr père, mère, enfants, frères, sœurs et jusqu'à sa propre vie, si on veut aller à Jésus, pèsera sur moi autant qu'une montagne de granit incandescent. Où seront-elles, les humbles églises aux douces murailles, où je priais avec tant d'amour, quelquefois, pour les vivants et pour les défunts? Où seront-elles, les chères larmes qui étaient mon espérance de pécheur quand je n'en pouvais plus d'aimer ou de souffrir? Et que seront devenus les pauvres livres où je

cherchais l'hisloiiv de la Trinité miséricordieuse?

« Sur qui, sur quoi m'appuyer? Les prières des bien-aimés que j'aurai donnés à l'Église auront-elles le temps ou la force d'arriver? Rien ne m'assure que l'ange commis à ma garde ne sera pas lui-même tremblant et grelottant de compassion comme un pauvre mal vêtu, oublié à la porte par un très grand froid. Je serai ineffablement seul et je sais d'avance que je n'aurai pas même une seconde pour me précipiter dans le gouffre de lumière ou le gouffre de ténèbres.

« Je suis forcée de t' accuser, dira ma conscience, et mes plus tendres amis confesseront d'infiniment loin leur impuissance. Défends-toi comme tu pourras, pauvre malheureux ! C'est vrai que nous te devons, après Dieu, la vie de nos âmes, diront-ils en sanglotant, et cela nous fait espérer que la tienne sera traitée avec douceur. Mais regarde, il y a entre nous et toi le grand chaos de la mort. Tu nous es devenu inimaginable et participant de la solitude inimaginable. Nous ne pouvons que tordre nos cœurs en priant pour toi. Si tn n'as pas été absolument un disciple, si tu n'as pas tout vendu et tout quitté, nous savons que tu es là, où mille ans sont comme un jour et qu'un

nique regard des yeux de ton Juge peut voir la rapidité de la foudre ou l'inexprimable urée de tous les siècles. Car nous ne devions rien, sinon que tu es jnintelligiblement îul et que si l'un de nous pouvait aller jusqu'à >i, il ne parviendrait pas à te reconnaître. lais, cela encore, il nous est impossible de le omprendre. Adieu donc, jusqu'à l'heure bien iconnue du Jugement universel qui est un utre mystère plus impénétrable.

« Adjuro te per Deum vivum, disait le prince es prêtres pour contraindre Jésus à parler, lette sommation prodigieuse, dont les astres e troublèrent, dure toujours, et ce sera la ernière clameur de l'humanité quand elle se erra seule, elle-même, à la fin des fins, dans incompréhensible vallée de Josaphat. »

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