‹ La porte du soleil (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · T. IT · texte numérisé non relu

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tar, n'a pas même une statue de marbre. La statue est médiocre, peinte en bronze et de simple plâtre, autant qu ilm'a semblé,'mais sous ce soleil ardent le plâtre se calcine et devient pierre. C'est à cette cuisson que la statue du général Elliot doit sans doute sa solidité. Du reste aucun nom, aucune épitaphe ; l'Angleterre en est sobre ailleurs qu'à Westminster.

Nous arrivâmes bientôt à travers une haie de rhododendrons aune colonne ornée néanmoins d'une longue inscription. Le buste qui surmontait la colonne était celui du général "Wellington. L'inscription ne sortira jamais de ma mémoire. C'est une diatribe en latin contre Napoléon, qualifié dans ce marbre, en l'honneur de Wellington, de bête féroce [bellua). Jamais le déhre et linjure n'ont été poussés plus loin. Cette sortie latine contre le vaincu se continue en seize à vingt lignes gravées sur marbre noir et que gardent deux baïonnettes écossaises. Ea

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France, on reproche aux vaudevilles le chauvinisme de leurs couplets quand il s'agit de faire rimer guerriers awec lauriers , mais, ici, quel nom donner à ces ruades anglaises contre le captif de Longwood?

Dans \e café liouse où nous allâmes dîner, il y avait deux gravures sur la muraille : Napoléon sur son rocher, saluant Hudson Love!!! puis Napoléon à son lit de mort. Un Français qui se trouvait à table avec nous voulut arracher ces ignobles gravures, mais le capitaine lui flt observer qu'il compromettait sa caution, car je l'ai dit, la police anglaise vous en impose une dès l'entrée de Gibraltar, et c'est pour l'ordinaire celle d'un colon. L'habitant qui sert de caution (/îdfac/or) est passible de deux cent (iuros s'il arrive que celui dont il répond quitte Gibraltar sans remettre son permis à la porte de mer; il est en outre personnellement responsable de tout ce que cet individu peut faire dans la ville contre la police anglaise.

Le dîner se composait d'un roustbee colossal; de pommes de terre cuites à l'eau, de légumes assez bons et d'un fromage de Stilton que nous arrosâmes de Jerès et d'excellent vin de Walaga. La taverne était propre, l'hôtelier prévenant ; ce sont là de ces choses si rares sous le ciel espagnol, que nous étions tentés d'emmener de force à bord le cuisinier et l'aubergiste.

Le repas fini, nous nous promenâmes de nouveau dans la ville. La grande rue abonde en marchandises de tout genre, on peut y trouver des costumes tout prêts comme si oq devait aller le soir au bal de Musard; nous en achetâmes plusieurs et revînmes vers les portes, déguisés en turc, en Maltais, en Grecs, c'était à dérouter la police du port; mais nous avions nos permis en main.

Les caisses de tabac dont nous nous étions munis sont h fort bas prix à Gibraltar , où les cigares valent trois francs le cent. Ils seraient excellents si on avait la patience d'en

attendre la confection ; mais la précipitation avec laquelle ils sont roulés devant vous, et l'humidité du tabac leur nuisent beaucoup. A Paris on les fait payer le double et le triple , mais en revanche ils arrivent plus secs sous le manteau de la contrebande.

La cherté des moindres ob;ets vendus aux étrangers à Gibraltar est fabuleuse ; le con* tact des juifs du pays a fait de l'Anglais un vrai Shilock. Quant aux Jessica, nous en vîmes peu. Nous remarquâmes cependant une magnifique juive qui vendait des babouches et que Ion appi^lail la beauté de Gibral^ tar. L'éclat nacré de son teint , l'abondance de ses cheveux et la délicatesse de sa per— son. le l'eussent fait prendre pour une Angla se. Plusieurs officiers de la garnison sachant que son père était riche l'avaient denumdée en mariage; Suzanne, c'était son nom, visait plus haut; elle espéraitépouser le Consul grec.

Il nous restait une heure avant que Iç.

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canon des forts donnât le signal de la fermeturedes portes ; nous descendîmes lentement vers la porte de mer, jetant un dernier coupd'œil à ces rues de Gibraltar qui représentent une mer vivante. La foule bariolée continuait son murmure, les lumières commençaient à courir sur ce roc où l'Aiîgleterre dépense huit millions par année. Sir Georges était triste en le quittant ; moi , j'étais heaheux de le fuir, car Gibraltar n'a rien d'intéressant pour un étranger. J'avais marché tout le jour , comme un ingénieur qui va constater une position. Celle de six cent soixante-neuf canons et d'une garnison de six mille soldats est imposante. Je pensais aux tentatives françaises et à rimi>étuosité malheureuse de d'Arçon. Si le général Elliot

défendu Gibraltar, d'Arcon l'a attaqué, et il méritait mieux du sort.

On sait que la cour , fatiguée de l'inutile blocus de Gibraltar, ce roc qui pendant longtemps avait été l'objet de combinaisons d'at-

taque et de projets hardis jusqu'à l'extravagance , venait de rencontrer enfin le projet de d'Arçon. Ce projet, d'Arçon le combina , le mûrit et le modifia de vingt manières comme un autre Archimède , devant les batteries même de ce rocher. Le 13 septembre 1782 , les dix prames construites par lui turent réduites en cendres par le feu de l'artillerie anglaise. Ces dix prames avaient été construites de façon à présenter aux feux de la place un flanc recouvert d'un blindage à une épaisseur de trois pieds; il devait se voir maintenu dans une humidité continuelle par un ingénieux mécanisme. Le projet de d'Arçon éiait , on le voit, d'éteindre ainsi les boulets rouges ; la maladresse des cal fats empêcha le feu des pompes qui devaient entretenir cette humidité.

En dépit du blindage, un boulet rouge pénétra jusqu'à la partie sèche de la Talla piedra, bâtiment que montait le prince de Nasseau, ayant ^près de lui d'Arçon ; l'effet

du boulet fut lent; la Talla Piedra avait commencé son feu vers dix heures du matin, 3e boulet l'atteignit entre trois et cinq. A minuit, le mal parut irrémédiable. Le San Juan, un de ses proches voisins, éprouva le ^ même sort. Quelques narrateurs ont prétendu que les huit autres bâtiments restèrent intacts, mais ce qu'il y a de certain, c'est que tout manqua à d'Arçon. L'attaque devait être appuyée par dix vaisseaux, par plus de soixante chaloupes canonnières ou bombardes. Or, il ne parut ni bombardes, ni chaloupes, ni vaisseaux. Les ancres de secours manquèrent aux prames pour les touer en cas d'accidents; les chaloupes manquèrent également aux blessés. Les cent quatre-vingt-dix bouches à l'eu des lignes de Saint-Roch, qui devaient seconder les prames, se lurent; leur alliance devint impossible.

'**' Représentez- vous maintenant le pâle ingénieur, d'Arçon qui s'était flatté de faire taire

l'artillerie de la place, ponant au contraire le feu dans les entrailles de son propre bâtiment! Les assiégeants n'avaient que 60 à 70 pièces à mettre en jeu, les assiégés en avaient 280. D'Arçon désespéré dut pâlir devant ^ce chiffre, comme Balthazar devant les trois mots du dernier festin ! Moréno ordonna de mettre le feu aux prames qui n'étaient pas encore incendiées ; il voulait sans doute, ainsi que d'Arçon, que cette invention, bhef-d'œuvre de patience et de génie, ce travail dont la construction avait coûté trois millions, et qui ne portait pas moins de deux millions et demi d'ariilierie et d'agrès, ne pût tomber au pouvoir de l'Angleterre. Ainsi se termina cette journée qui força d'Arçon à imprimer nnQ justification, In^fénieur, général et membre de l'Institut,* cet homme de génie, porté au sénat par le premier consul, passa la seconde moitié de sa vie devant le souvenir de ce terrible rêve : le rocher de Gibraltar î Lorsque le canon des loris vint à tonner,

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nous étions à bord de l'Océano, et le noir panache de la vapeur se détachait sur un ciel de lapis-lazzuli comme on n'en rencontre guère qu'aux tropiques. Le roeher gigantesque, eutouré de lames phosphorescentes, était d'un noir violet; ]es cottages s'illuminaient peu à peu, les fusils anglais jetaient par intervalle des étincelles sur le plateau oùle général EUiot et Wellington ont leur statue. Une infinité de petites barques glissaient silencieusement autour des flancs du navire ; la contrebande, cette fille agile de l'Angleterre et de l'Espagne, les montait.

Le capitaine donna bientôt le signal et nous partîmes.

Quelques instants après, sir Georges me serra la main et me dit :

— Savez-vous à quel homme je parlais il n'y a qu'un instant, ici, sur le pont môme, devant vous?

— Je l'ignore, répondis-je ; j'ai vu cette personne vous remettre des lettres avec

précaution. N'est-ce point un Espagnol ?

— Oui , un proscrit. La circonstance a îaquelleil a dû son salut honore deux personnes de vôtre connaissance le capitaine Fabre, de Marseille, et M. de Lesseps, le consul de France àMalaga.

~ Après les troubles du 7 octobre à Madrid, continua sir Georges, plusieurs partisans de Die'go Léon et de la reine Christine, se trouvaient à bord du Rubis, bateau à vapeur français qui devait partir le soir même de Malaga pour Gibraltar. Le capitaine Fabre, de Marseille, commandait le bâtiment. Au nombre de ces passagers se trouvait le baron del Solar de Espinosa, marécbal-de-camp et ministre de la guerre en 1830, sous la régence de Marie-Christine, c'est l'homme que vous venez de voir et auquel je viens de serrer la main à l'instant même.

La police des ports espagnols est fort rigoureuse. M. Fabre, en prenant le baron

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del Solar à son bord, ignorait sa qualité. Il remit donc le soir même les passeports de ses passagers au capitaine-général de Malaga. Le passeport et le signalement du baron frappèrent cet officier qui avait servi sous ses ordres et le haïssait personnellement. Le capitaine-général envoya tout aussitôt le commandant de la place et deux officiers sur le bâtiment du capitaine Fabre : afin de prier le baron del Solar de venir à terre sous prétexte d'une invitation à déjeuner. Le baron, cédant à un juste sentiment de défiance, refusa l'invitation.

Le commandant et les deux officiers qui sans doute ignoraient le véritable but de leur mission gastronomique, remontèrent aussitôt dans leur chaloupe et s'éloignèrent.

Le baron del Solar dit alors au capitaine Fabre : je suis signalé à l'autorité de Malaga, et mes ennemis tenteront sans doute de m' arrêter ici de force dans quelques heures ! Vous

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pouvez me sauver, vous pouvez me perdre aussi.

— Vous n'êtes point en sûreté à mon bord, monsieur le baron, répondit le capitaine; car vous êtes ici sur les planches d'un bâtiment de commerce : mais, ajouta-t-il en prenant sa longue-vue des mains d'un matelot, il me semble voir là-bas un brick de guerre. Oui c'est bien cela, la Cigogne et le pavillon aux armes de France.

— Comment l'atteindre? demanda le baron, comment échapper à la surveillance des lalouches (I ) du port qui nous entourent?

— Essayons, poursuivit le capitaine. Tenez-vous dans votre cabine et ne parlez à qui que ce soit.

Le capitaine Fabre se fit conduire à l'instant même à terre et se rendit chez le consul de France.

M. de Lesseps le reçut avec cette politesse

(1) Barques.

affectueuse qui semble héréditaire dans cette famille de consuls. Il engagea le capitaineà. trausporter immédiatenant le baron sur le brick de la Cigogne^ ce que le brave marin exécuta sans perdre une minute. L'opération était à peine terminée que le capitaine-général de Mal aga arrivait avec vingt hommes à bord du Rubis pour s'emparer du baron.

Le capitaine-général revint à Malaga, très mécontent de l'insuccès de son expédition, et ne pouvant retenir le proscrit, il voulut du moins garder le passeport qu'il était parvenu à se procurer, mais M. de Lesseps, le consul de France, se présenta chez lui à l'instant même et réclama énergiquement la remise de ce passeport. Le capitaine-général céda enfin devant la noble persistance du consul de France, mais ce ne fut pas sans déplaisir, car en Espagne on ne sacrifie pas volontiers ses ressentiments politiques. Le consul se hâta de faire tenir au baron cette pièce de

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salut, et sur les neuf heures du soir le Rubis put lever l'ancre.

Arrivé à un quart de lieue du port, le RU' bis s'arrêta, et le canot du brick ramena à bord le baron. Le Rubis partit aussitôt, mais il faut croire que le capitaine général n'avait pas perdu tout espoir de capturer le baron, car le Rubis se trouva environné par une trentaine de chaloupes auxquelles il n'échappa que par sa promptitude à faire mouvoir ses pagayes ( roues ).

Hier, le journal {Fray-Girundo) annonçait que le gouvernement espagnol avait demandé l'extradition de Gibraltar du général Narvaez et du baron del Solar.

Sir Georges avait fini son récit. L'Océano glissait sur la mer au milieu d'une nuit semée d'étoiles. Le silence était profond, quelques corredores ( sortes de bandits contrebandiers pour les tabacs) dormaient autour de nous enveloppés de leurs mantes d'étoffe rayée.

Le capitaine rentra bientôt dans sa cabine pour écrire son manifeste de chaque soir : moi, je pensais au baron del Solar, devant ces délicieux aspects de sa terre natale à laquelle il s'était vu forcé de dire adieu, pour habiter un roc de l'Angleterre, Gibraltar !

xu.

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