MALAGA
Aspect de Malaga. — Deux villes dans une. — Les Arabes du porl.— Six tiommes pour un chapeau. — Les cous recollés. — La catùédrale. — Visite à l'cvêque. — Espaléro et le pape. — Réception de fray Eugenio. — M. Lesseps , consul de France. — Promenade à Gibralfaro. — M. Vilches, sculpteur,— LaVittoria. — Le perruquier de la Vierge. — Le Retire. — Départ pour Grenade.
Cinq heures venaient de sonner quand nous aperçûmes le phare de Malaga , et les derniers battements de son œil de feu luttant contre la lumière opale qui envahissait de tous côtés le paysage. L'entrée de Malaga est imposante : à votre droite les ruines mau-
resques du Gibralfaro (1), ce fort aux murs dentelés, aux créneaux en forme de scie; devant vous la cathédrale aux deux tours non achevées (suivant l'usage si cher à l'indolence espagnole); le port, la douane, une draperie de maisons d'un jaune beurre-frais ornées la plupart de balcons et dépôts remplis de fleurs , des rues étroites dont vous suivez de l'œil la ligne grimpante, les émanalions de vingt collines couvertes des plus beaux pampres , la mer et le ciel confondant autour de vous leur prisme et leur éclat bleu, les nuages baignant de leur blanc empourpré les pics de la Sierra del Caronado, et devant vous enfin le mouvement criard du port, derrière vous l'immensité de la mer, tel est le cadre du tableau par lequel on est captivé , telle est cette anse qui vous attend après votre fuite du rocher velu de Gibraltar; Vous étiez Anglais , il n'y a que vingt-quatre heures, vous vous retrouvez espagnol.
(1) Gibralfaro ou Gibel-faro (montagne du tharè). '
nu SOLEIL. 87
Il y a deux villes dans Malaga, Tancienne et la nouvelle ; l'ancienne est celle du Maure, elle se hérisse comme une ville encore souveraine, elle déploie aux regards ses fortifications , ses portes cintrées, ses rues autrefois peuplées, presque désertes à cette heure, car Malaga a compté plus de quatre-vingt mille âmes. Eprouvé tour à tour par les tremblements de terre , par quatorze pestes et par les débordements furieux de la Guadalmedina qui la traverse en charriant après elle des masses de sable , Malaga n'a pas même besoin d'étaler les lambeaux de sa parure mauresque pour montrer ce qu'elle a souffert depuis l'expulsion de ces hôtes basanés dont la lance brillait au front de ces tours ; on comprend tout de suite que c'est une ville qui a dû se défendre à la fois contre l'assiette de son territoire et ses révolutions politiques , et cependant la nature a été prodigue pour cette cité , ce climat ne connaît que les pluies de l'arrière saison ; l'aman-
«lier, l'orangor, l'olivier, le citronnier , les figuiers , les blondes grappes de pampre enlacent leurs festons sur sa croupe verdoyante. Couchée près de la mer , elle peut écouter à la fois le bruit des cinq cents pressoirs qui lui amènent l'huile, celui qui lui annonce le vin de Lagrima ou de Guindas; elle a un rempart de canne à sucre près de Vêlez et et de Churian ; ses montagnes sont la fois des mines de Jaspe et d'albâtre, ou de précieux dépôts de soufre, d'amiante, de plomb et d'aimant. Devant tout ce luxe et cette abondance, comment s'expliquer un peuple pauvre, une population de fainéants et de voleurs? Cela est triste à dire , mais cependant cela est, ne vous égarez pas dans ces colli- .nes, ces vegas sourdes et silencieuses; ne vous laissez pas prendre à cette végétation et à celte verdure, la contrebande bien moins que le brigandage armé habite ces plaines, la chevalerie errante des bandits lient son camp sur ces mamelons si riches. Depuis
Malaga jusqu'àGrenade, le vol a ses télégraphes, ses capitaines, sa police et ses séides; c'est une régence comme celle d'Alger,
A peine débarqués sur les dalles du port , nous pûmes nous croire vraiment au milieu d'une peuplade barbaresque. L'avidité du moindre clnilo est si rapace que six hommes se présentent à vous pour un carton à chapeau qu'ils vous arrachent des mains ; ces commissionnaires d'un nouveau genre vous disputent vos malles et vous conduisent ensuite à la douane , où trois mortelles heures vous sont réservées. En effet , nous avions mis pied à terre à huit heures, et à onze un quart les carabineros (douaniers) n'avaient pas encore fini de manger leurs garhanzos et leurs tomates ; force nous fut d'attendre que ce rois de Malaga voulussimt bien bouleverser toutes nos hardes. Cette visite bien minutieuse n'aboutit pour eux qu'à la découverte de plusieurs cigares trouvés dans le ■porte-manteau (^« sir Georges , et dont ils
demandèrent au gentleman, mon ami, la permission de prendre quelques-uns : ils venaient de Gibraltar , et formaient une assez belle couche de tabac, pour que les préposés de la douane s'en adjugeassent les meilleurs. Ils le firent avec un tact dont je ne saurais trop les louer; plusieurs de ces messieurs étaient du reste propriétaires de cannes à sucre autour de Vêlez Malaga.
Vous sortez de voir l'Anglais de Gibraltar , c'est-à-dire un peuple brossé, épingle, raide comme un quaker et riche de tous les biens que son industrie a su arracher au sol , et vous trouvez ici un peuple de mendiants et d'oisil's qui vous fait involontairement porter la main à vos poches. Les gitanos de Malaga sont les premières plaies vivantes que rencontre le regard; ils vous affligent autant par le spectacle de leur misère qu'ils vous étonnent par la subtilité de leurs ressources. Ceux-ci vous demandent l'aumône pour donner le baptême' à leur enfant, para dar las
aguas;el vous avez pu voir dès Sévjlle à combien ce baptême revient souvent : c'est la sauve-garde du gitano qui supplie. Le gitane de Malaga est rusé comme un ratero, petit voleur qui est la contre- façon du grand bandit; il est l'homme de tous les métiers, depuis celui d'élever des oiseaux en cage jusqu'à l'autre, plus lucratif, de couper les bourses à la promenade (alnmeda). Ici, du reste, le couteau joue un grand rôle : ce ne sont partout qu'histoires lamentables de cous recollés, de nez recousus, de victimes lardées par la terrible nabaja(\). On vient de nous montrer sur le port un faquin colossal qui portait le bonnet pointu, les deux mouchoirs de majo pendants à la ceinture , le visage marqué de trois à quatre cicatrices; il donnait le bras à une fort jolie tille de Loja et lui achetait des jarretières. Quand ce personnage passa , il y eut un murmure respectueux autour di' lui parmi les gens de sa
(i) Coulcau.
classe; j'en demandais la cause avec ingénuité, quand on me répondit : Este tiene quatro muertos (celui-ci a tué quatre hommes !) Jugez , après cela , du degré de considération dont peuvent se piquer légitimement les bandits de Malaga !
La cathédrale est dédiée à sainte Cyriaque et à sainte Paule ; elle n'a rien de remarquable , et après avoir rendu hommage à son portail, qui vaut à lui seul tout l'intérieur, je rendis visite k son évoque. L'évêque de Malaga , don Valentino Ortigoza , me reçut vers les cinq heures du soir ; il se promenait dans une longue galerie semée de portraits (presque tous représentant ses prédécesseurs). Au fond de la galerie s'élevait un dais à pentes de damas. De la première salle on pouvait apercevoir un assez vaste jardin tout semé de plantes et d'arbres aromatiques , car l'horiiculture est la passion prédominante de Monseigneur , une t'ois que la politique ne l'absorbe plus. Je dis la poli-
tique, car pour la messe, don Valentino Ortigoza ne la dit point , ou du moins les fervents de Malaga ne reconnaissent point sa messe , attendu que lui-même n'est point reconnu par le pape. L'évêque de Malaga est sacré par Esparléro. Comment Espartéro fait-il des évêques dans ce pays de l'antique catholicité? Je vous renvoie la question ; ce qu'il y a de sûr , c'est que le bon peuple de Malaga s'en contente ou fait semblant. Huit jours avant notre arrivée, on avait promené le portrait du duc de la Victoire sous le dais du Saint-Sacrement; on mettait chapeau bas devant lui comme devant feu Gésier. Voilà , madame on en est venu le peuple le plus fanatique dans ses croyances , le plus terrible dans sa foi , le plus impétueux dans son dédain. Inutile de vous dire que monseigneur don Valentino Ortigoza souffrait et encourageait ces choses. Pour moi , je préférai ne pas lui parler du culte, de Rome et de Grégoire XVI , je fus examiner les fleurs de son
jardin; c'était la seule chose qui fût orthodoxe. Il possédait un fort joli domaine de botanique : là, du moins rien qui sentît Luther ou les levées de boucliers contre le pape; je cueillis une de ses roses , larcin innocent, s'il en fût , et je m'en allai avec cette fleur à ma boutonnière me promener sur l'alameda de la ville.
— Au nombre des folies politiques de cette province, me dit alors l'hôtelier qui m'accompagnait et qui me voyait encore tout surpris de la procession faite en l'honneur du portrait d'Espartéro, la réception infâme de magnificence et d'éclat qui eut lieu ici même vers la fin de Tété de 1 84 1 ausujetde Fray Eugénio, doit compter au premier rang. Non seulement on voulut couronner le moine journaliste, mais encore on sonna pour lui les clo^ ches comme pour un roi. Cet homme, rebut de la presse , abîmé de vices , et tout gonflé de ce qu'il nommait sa gloire , fut promené chez nous la nuit a\ec des fanfares et def^
torches; Jes nationaux eux-mêmes voulurent le traîner en voiture. Fray Eugenio souriait à tout le monde, un gitano lui donna la main, il la prit; la musique des régiments l'escortait. Je vous ai dit ce qu'était Fray Eugenio , mais ce soir-là c'était un crime de douter qu'il fût un Dieu !
A mesure que l'hôtelier me parlait, je sentais en moi se réveiller ma pitié pour un te! peuple. Après les mascarades politiques succédant aux pompes religieuses , que lui restera-t-il ! me demandai-je avec un véritable instinct dejDfroi. L'hôlelier m'affirma que le soir même où ce singulier triomphe avait eu lieu, la Madone (Virgen), dont Ferdinand-le- Catholique ût présent à la ville aprè> sa conquête, cette Vierge miraculeuse dont il suivait l'image à la guerre et à laquelle il renvoyait pieusement tout l'honneur de ses victoires , avait été trouvée sur son i)iédestal le front tourné vers le mur de sa niche , son voile à terre et ses dentelles déchirées. Les
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Andaloux sont fort pour ces sortes d'histoires, celle-ci prouvait au moins le cas que l'on pouvait faire à Malaga du cortège impie de Fray Eugenio.
Pour me distraire un peu de ces idées sombres, je fus rendre visite à notre consul de France, M. Ferdinand de Lesseps. Sa maison était située au milieu de Yalameda. Je m'y vis reçu avec cette exquise amabilité et ces prévenances affectueuses que l'on ne rencontre que dans le sein même de nos salons. Il n'était alors question dans toute la ville que de la protection généreuse accordée par notre cousul au baron espagnol del Solar (1). Ce trait seul avait rallié toutes les sympathies et toutes les opinions autour de M. de Lesseps (2) . Trois Français venaient de traverser Malaga avant moi ; c'étaient monsieur le
(i) V. la lettre sur Gibraltar qui précède celle-ci.
(2) L'auteur de ce Voyage était alors loin de prévoir le rôle éclatant que M. de Lesseps serait appelé à jouer un jour dans Barcelone, rôle généreux, sublime, dont la France l'a récompensé par ses éloges, et l'Angleterre par sa haine.
DU SOLKIL. 97
comte Alexis de Pomereu , monsieur le comte de Jauberl , et monsieur le comte de Schulembourg. Ils avaient pris la route de Grenade, mais il ne me devait pas être donné de les rencontrer , quelque fût mon désir de voir une femme qui eût pu entreprendre un pareil voyage , depuis madame la duchesse d'Abranlès , laquelle parcourut l'Andalousie à cheval. Cette personne aussi spirituelle que courageuse était madame la comtesse de Schulembourg , l'âme de cette caravane parisienne qui l'accompagnait. Madame la comtesse de Schulembourg avait renoncé à sou délicieux appartement du quai d'Orsay, à sa galerie de tableaux , à ses porcelaines, à son luxe et à son cercle pour traverser les passages périlleux de la Venta d'Alfernate , les chemins semés de croix noires qui vous conduisent h Loja et prendre Lanza pour guide. Qui dit Lanza, sachez-le, dit un voleur retraité, un bandit émérite vêtu comme Zampa. J'ai écrit le nom de cet honnête homme
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sur mon agenda,et jecomplebienm enservir. En effet , nous parlons après-demain pour Grenade. Grenade dont il semble qu'on aspire d'ici les senteurs aromatiques pour peu que l'on veuille monter au Gibralfaro, le château mauresque de Malaga, d'où je descends. On y arrive par un chemin à pic, digne du pas tenace d'un mulet ou d'une chèvre ; ce ne sont à droite et à gauche que rues escarpées , vieilles portes au cintre arabe et maisons pauvres et sales. Quelques-unes de ces habitations sont modernes , mais elles ne ressemblent pas mal à des guinguettes recrépies de blanc ; vous en voyez sortir des figures olivâtres qui, vers le soir, font peur. La double vue que l'on a de la rade d'un côté, de l'autre, de la ville, est quelque chose de féerique. Là, comme à Grenade vous trouvez la terre de la Vella ( la tour des signaux ) , celle de San-Yago du temps des Maures , la Viltoria , cette église où est la fameuse vierge donnée par Ferdinand; votre
œil rencontre à droite plusieurs couvents de nonnes, puis Saint-Jean dans l'intérieur de la ville, puis les Martyrs , puis Saint-Elme. A gauche, au-dessus de la baie, ëtincellent aux rayons du soleil couchant les collines de Mijas où l'on trouve des carrières de jaspe. A l'heure où je contemple ce délicieux panorama , ce tableau nageant dans la lumière et la vie , les yeux de la ville sont encore ouverts, bien qu'il soit huit heures du soir, toutes les cloches sonnent, mille voix confuses s'échappent des loits, les cyprès et les figuiers cramponnés aux murs des cours sur lesquelles plane notre vue forment seuls les jalons du paysage. Tout ce sol que nous foulons est arabe depuis San-Yago, qui était une ancienne mosquée et dont la tour rappelle en petit le style de la Giralda, jusqu'aux crénelures de ces bastions du Gibralfaro(i). AutrefoisV Alcazaba ( citadelle)
(1) Au moraent de la conquête de Malaga par Ferdi-
avait un chemin couvert , qui communiquait avec cet immense château dont il ne reste plus que des|iuines, et le Maure Hamet-ZéH en était l'alteyde.
Un jeune artiste de Malaga , M. Vilches, sculpteur, nous accompagnait dans cette promenade, et si j'éprouve le besoin de vous en parler, c'est que vous ne sauriez croire à quel degré d'étonnement m'a conduit l'étude de son atelier; je n'étais plus chez M. Vilches le sculpteur, j'étais à l'amphithéâtre des taureaux, je voyais la Plaza et le matador Montes. Imaginez - vous en effet des figurines d'hommes et d'animaux coloriés avec un tact exquis et sûr : ici c'est un majo de Séville emportant sa belle avec lui en travers sur son cheval ; plus loin un picador dont le taureau éventre le coursier ; des brigands jouant au tréisillo ou des senoritas allant en mautille à leur paroisse. M. Vilches, Allemand, s'est naturalisé bien vite aux yeux mêmes des Espagnols, en reproduisant ainsi les traits les
nand, la reine fixa sa résidence dans l'Acazaba et le roi ^ château à% Gibralfaro.
plus ilislinclits de leurs habitudes. C'est de la sculpture andalousequi a son mérite, après tout, malgré le barbouillage d'or et de chocolat dont ces mafjuettes sont enduites. Si M. Vilches venait à Paris, on trouverait ce style trop osé peut-être, parce que l'Espagne est le ciel de l'éclat et de la couleur, mais ici on n'est nullement surpris de voir ces enluminures appliquées à la statuaire ; Montanès, l'illustre maître, a depuis longtemps haLitué l'œil à cet alliage du plâtre et de la peinture ; seulement Montanès peignait des Christ de grandeur naturelle, des Christ admirables baignés de la sueur de sang que répandit Jésus au Calvaire , et M, Vilches , longtemps après lui, ne trouve à peindre que des toreros et des brigands. Quoi qu'il en puisse être , l'atelier de l\ï. Vilches m'a lait un seusible plaisir : trouver de l'art à Maiaga est chose peu commune assurément, et M. Vilches a tous les instincts nobles de l'arlistei. .î'>iini; ;i
Je venais de voii* les Martyrs , église assez jolie, où l'on célébrait je ne sais quel anniversaire , quand je me souvins du couvent de la Victoire , autre église si recommandée aux voyageurs par les habitants , celle dont je vous ai parlé, et où la Vierge donnée par Ferdinand-leCatholique à celte ville, a pour elle seule un perruquier , des femmes de chambre et un joaillier «rf hoc. Cette madone est habillée comme celle de Grenade , avec force pendeloques et verroteries, ses cheveux sont blonds (j'entends ceux de cette semaine); car pour dimanche prochain , je viens de voir le magnifique tour de cheveux noirs que compte lui poser son perruquier. Elle est connue sous le nom de la Vierge delà Victoire. La célébration de sa lèle , qui tombe en octobre , donne lieu à une procession fabuleuse à la lueur des torches, et aux mille cantiques des corporations. Je vous ai parlé de ses femmes de chambre , toutes sont prises par-
mi les dames les plus nobles de Malaga ; ce sont elles qui doivent veiller sur sa dépense , ses dentelles , ses joyaux. Le diamantista ( orfèvre ) lui en fournit aux grandes fêtes. Chaque maison un peu catholique a du reste ici sa Vierge , et c'est h qui l'habillera de son mieux. Ils ne manquent pas de vous répéter, à ce couvent de la Victoire , que les Français ont tenté de dépouiller la Sainte statue plus d'une fois, mais que Dieu a déjoué leurs vols impies. J'oubliais de dire que le capitaine général de Malaga a cru devoir lui envoyer une paire de castagnettes.
Les plaisirs de Malaga m'ont paru peu variés ; sauf le Retiro, situé à deux lieues d'ici, et qui est une sorte de Casa de Campo assez commune, où les jeunes gens font des parlies, et où l'on trouve d'assez belles fontaines et jardins , il n'y a guère ici d'autre passetemps que les cafés, où le billard tient toujours le premier rang. A côté du Retiro. j'ai
remarqué la maison de M. Rooss, consul des Pays-Bas.
Demain au petit jour nous partirons pour Grenade.
XLÏÏ.
De Malaga à Grenade.
Récits andaloux sur les voleurs. — Exagérations sur les dangers de la route. — La galera. — Lemayoral et la modiste. — Le chemin.— La diligence abonnée avec les voleurs. — Une conversation polie. — La venta d'Alfernate. — Suite du paysage. — Leconnle de Rivers. — Loja. — Auriol à Madrid. — Le garde-cherain. — Lesoto di Roma et Wellington. — Aspect de Grenade.
Lorsque vous partez pour Grenade, les histoires tragiques dont chaque habitant de Maiaga vous régale prouveraient au besoin de quelle imaî^inalion ce peuple est doué. Les Andaloux feraient d'excellents conteurs. Ils
ne manquent pas de vous narrer comme quoi deux frères jumaux ont péri l'autre semaine quelques lieues avant la venta d'Alfernate, assassinés tous les deux par d'intàmes rateros. Il faut bien se garder , ajoutent ils , d'emporter avec soi la moindre arme et même le moindre bagage. "Vous devez seulement vous embosser dans votre manteau et aller ainsi à la conquête de Grenade.
A deux heures du matin et au moment où vous commencez à dormir, le zagal frappe lui-même brusquement à la porte de votre fonda; c'est un grand honneur d'être réveillé ainsi par cette mouche agile du coche, car le zagal ne se met pas en frais pour tout le monde.
Il fait à peine demi-jour et vous suivez votre guide à travers les rues étroites qui mènent à la diligence ; c'est le nom pompeux qu'on a trouvé de bon de donner depuis un
an en Espagne à la galera (]ui conduit de Malaga à Grenade.
Celte voiture est un monument d'un si haut intérêt pour moi que je l'avais visitée la veille.
Représentez-vous une sorte de charrelte sur quatre roues avec un cibriolet où l'on est expose à tous les vents; il ne restait qu'une dernière place à l'intérieur, et je l'ai prise. Celte galera (le nom de galère lui convient mieux en vérité que celui de diligence) est la meilleure preuve de la coquetterie andalouse unie à l'absence de tout conloriable, elle n'a pas de vitres, mais en revanche elle a des galons avec des clous d'or. Le cabriolet en question passe pour un coupé ; sur le siège il y a trois places inévitables, l'une pour le mayoral, l'autre pour \e zagal , la troisième réservée à l'ami ou au voleur qui se présente en route. Cette fois , les voleurs ou les amis durent renoncer à celte préionlion. 11 se présenta bien vile <mi ellet une jeune et jolie An-
(lalouse placée par son oncle ( tio ) , sous la tutelle du mayoral et comme telle juchée sur le train de devant dont les mules faisaient déjà grincer la flèche. C'était une modiste grenadine, à ce que j'appris bientôt; elle se nommait Anlonita.
Mademoiselle Anton ita portait des gants de soie noire à jours (objet de contrebande assez commun par conséquent à Malaga), un chapeau de paille, doublé de rose , à la française , des petits brodequins couleur serpent et un schall de femme de chambre anglaise. Pendant qu'elle arrangeait symétriquement ses cartons autour d'elle , une sérénade glapissante troublait , à deux pas du coche , la première nuit de noces de deux jeunes mariés ; le ciel étoile devenait moins îioir, et la voix des serenos qui passaient armés de leurs lanternes , ne se répondait plus qu'à de faibles intervalles. Mille ombres fantasques drapaient cependant les murs de lin vill'^ : nous pouvions remanjuer un bon
nombre de manteaux qui se perdaient déjà dans le délilé de mille petites rues. L'air était des plus vifs , et le vent qui soufflait du port nous promettait une vraie journée de novembre. Le mayoral , coiffé du petit chapeau andalou , à pompons coquets , me parut un homme de trente à trente-cinq ans, l'air ouvert , l'humeur joyeuse ; il prit son outre (boia) des mains du zagal et but un coup de vin catalan, avant de partir, en suspendant précieusement au train de l'équipage , un |)anier de paille où je voyais scintiller la queue d'argent de quelques poissons. Cette précaution est d'absolue nécessité , on ne trouve rien sur celle route de Grenade , excepté à la venta d'Alfernate , qui ne possède que des œufs et des raisins secs. Après avoir accommodé avec beaucoup de courtoisie mademoiselle Antonila dans son propre manteau , le mayoral Pepe donna le signal du d<'part et nous marchâmes.
Dix-huit lieues séparent Malaga de Gre-
no LA PORTE
nade , et pour les franchir avec ses huit mules, la diligence (lisez toujours plutôt la gâtera) met deux jours et une nuit. Il est \rai que ce sont des lieues d'Espagne , et par dessus le marché le chemin est âpre et difficile ; ajoutez qu'il n'offre aucun relais. La route n'est qu'une longue rampe adossée à gauche sur des monts, à droite surplombant d'affreux ravins. D'arides vallées , au fond desquelles l'arc en ciel étend sa bande diaprée sur des collines d'un bleu mat, un brouillard qui vous arrive en pluie fine et froide sur le visage , tel est le premier aspect de la route. A midi même , le froid était glacial et digne de la Sibérie ; ce redoutable froid se fait sentir surtout au Puerto de los Azazoles.
Le vent devint si vif que le chapeau de mademoiselle Antonita s'envolait comme un oiseau à chaque instant. Il fallait voir le zagal pestant et jurant contre cette mode de France, qui le faisait courir de roche en roche. Antonita éiait devenue violette;
DD SOLEIL. m
je lui offris ma place h l'intérieur, et me roulai résolument dans mon manteau, sur le siège, à côté du mayoral. Je venais à peine d'accomplir cet échange galant, que je vis du haut du petit mur placé sur un revers de la roule, passer deux bouts d'escopette ; en même temps deux messieurs fort gros et mis à la dernière mode andalouse, vinrent causer avec le mayoral et le zagal, en se tenant chacun des deux côtés de la galera. Ces messieurs étaient tout simplement des rateras, sorte de voleurs timorés sans doute, qui se contentent maintenant de prélever un faible impôt de quelques pia' cettes sur les voyageurs et sur le mayoral lui-même. Ils y mettent des formes tout-àfait dignes de M. Chollet dans Zampa. Le mayoral m'apprit que la diligence passait un contrat tous les trimestres avec eux, et s'abonnait, à la lettre. Pour prix de tabonnement, que l'on renouvelle, vous le voyez, comme à unjournal, ils vous escor-
tent en guise d'escopeteros. Voici la conversation textuelle que grâce à ma position tort menacée sur le siège, j'ai pu recueillir entre eux et le mayoral :
Le premier monsieur. — H fait bien troid ce matin, senor Pepe.
Le second monsieur. — Vous avez une mule déterrée, mon cher.
Le mayoral. —Oui, c'est Esmeralda , je le sais.
Le premier monsieur. — Combien avezvous de voyageurs dans la galera?
Le mayoral. — Dix, amigo, pas plus, l'ordonnance le veut ainsi.
Le premier monsieur. — Dix voyageurs , nous taisons alors dix piacettes.., c'est peu.
Le mayoral. — J'aurai plus de monde au retour, je vous le promets.
Au moment où ces messieurs arrivent ainsi sur vous, sortant de quelque débouché, leur premier acte ( le plus rassurant de tous ) , est de remettre leur carabine au za-
gai. Les hostilités se trouvent ainsi remplacées par une trêve de convention;
Des croix noires de mine assez triste avertissent pourtant le voyageur de certaines façons moins polies de converser. Le brigandage a compté ses victimes sur ces montagnes; il les a ensevelies, ei il passe auprès d'elles d'un air tranquille. Cependant la roule continue, le froid avec elle, un soleil rare et sans chaleur éclaire ces terrains fauves. Vous rencontrerez des convois d' arriéras avec le mulet favori en tête de la file {rcqna); ce mulet a la médaille de cuivre et d'argent et on le nomme pour cette dernière raison le platero. Des gueux drapés dans leur misère et leur manteau, qu'ils portent tous avec des allures de capilan, sans excepter des petits enfants de huit ans, qui ont le bonnet en pain de sucre, suivent ces rampes où souffle la bise. D'immenses masses calcaires, des roches grisâtres comme aux Pyrénées, des côtes pierreuses avec quelques éclaircies
(le ciel bleu vous conduisent jusqu'à la Sierra d'Alfernate. Cette sierra ofïre un horizon superbe.
Sur le premier plan, des oliviers aux fines dentelles ; plus loin, des masses de roc d'un ton aussi blanc que le plâtre, des fonds azurés comme le bleu cobalt, et qui ressemblent à la légère vapeur que jette l'Anglais Fielding dans ses paysages , des terrains lisérés çà et là de belles ombres transparentes, tel est le spectacle de cette sierra. Au pied du chemin, une seule maison c'est la venta; la venta ne possède ni fleurs ni fruits c'est un lieu désert, enfoui, un ermitage qui ressemble à un repaire. Ainsi perdue au milieu de rocs escarpés, cette partie du chemin a beaucoup d'éclat et de relief; le paysage qui \'à suit n'a cependant, chose étrange, rien de terrible. Ce sont des noisetiers touffus dont les branches tombantes laissent entrevoir, sous elles, des fdets de lumière blonde, des ravins profonds, mais mouchetés sur
leur penie brune de sombres bouquets de verdure, un horizon clair, profond, avec sa sierra marbrée de veines blanches et roses. Des convois d'ânes, de chevaux, de mules, l'ombre des nuages sur les monts, celle des arbres sur le sol forment les traits les plus saillants de ce tableau. A la Venla d'Alfernate nous n'avions trouvé que cinq chats assis tranquillement devant un feu de bruyères; nulle provision, nul siège, nulle table à nous offrir; heureusement, mademoiselle Antonita possédait des œufs dans son panier; ce lut à qui s'empresserait de lui faire une tortilla, (omelette.) Cette omelette à la graisse (car je ne saurais trop vous répéter que le beurre manque tout le cours de cette route), la modiste de Grenade se vit obligée de la manger sur le chapeau à pompons du zagal qui en reclama sa part, après avoir chanté une foule de couplets andaloux, sans doute pour égayer l'horrible aspect de la salle enfumée où nous nous trouvions.
il6 LA POKTE
Celte salle avait un comptoir à claires voies, afin que l'hôte, souvent menacé du couteau, pût y chercher un asile et passer les brocs à ses convives par les interstices L'hôtesse avait tout l'air de dame Léonarde et ses cinq chats accroupis près du foyer complétaient, à mes yeux, son laboratoire de sorcière.
Le défilé à travers la pl,\ine continue; un peu avant Loja, et au-dessus de ses fabriques, d'un ton mauresque^ vous apercevez enfin la Sierra Nevada, c'est-à-dire une immense plaque de neige. Cinq heures du soir venaient de sonner quand nous entrâmes dans Loja. Loja ou Loxa, comme vous voudrez l'écrire, était, si vous l ignorez, une place ^ très forte, à peu de distance d'Alhama, et devant laquelle Ferdinand-le-Catholique mit le siège après avoir assemblé un conseil de guerre àCordoue. Loja avait alors pour commandant Ali-Atar dont Boabdil (e/ rey cliicoj avait épousé la fille, Il avait sous ses ordres
trois mille cavaliers, et chaque jour il attendait le vieux roi Maure avec des renforts. La cavalerie chrétienne revint à Cordoue avec Ferdinand, humiliée de sa défaite; lorsque ftluley arriva à Loja avec les renforts qu'il avait promis , le dernier escadron de Ferdinand avait déjà repassé les frontières. C'est vous dire assez combien les excursions des Maures ont laissé de souvenirs dans ce pays; mais en 1486 Loja, lUora et Moclin subissaient la loi de Ferdinand ; le monarque espagnol n'avait point oublié la dure leçon reçue sous les murs de Loja et il se vengeait par une victoire.
Avant d'arriver à Loja, le marquis de Cadix sollicila du roi la faveur de prendre les devants pour s'emparer du poste de Saint- Albohacin, situé en face de cette ville: il se rappelait qu'il en avait été chassé par les Maures, et il croyait devoir à sa réputation de venger le sang du vaillant maître de Calatrava, qui avait péri dans cette déroute.
Lorsque Boabdil vit les chrétiens gravir les hauteurs de l'Albohacin, il sortit avec ses meilleures troupes pour repousser l'ennemi. En ce moment aussi , Ferdinand arrivait avec le gros de l'armée, à côté de lui marchait le comte de Rivers.
Ce comte de Rivers dont il est maintes lois question dans ï Histoire de la conquête de Grenade, était, vous le savez peut-être, parent de la reine d'Angleterre. Après s'être distingué l'année précédente à la bataille de Bosworth, il était venu à la cour de Castille avec cent archers, tous très adroits et deux cents hommes armés de la pique et la hache d'armes.
L'étonnement que vous éprouveriez comme moi, maintenant, mon eher ami, en voyant surgir tout d'un coup dans cette vaste plaine un mélange de casques et de turbans ennemis, le comte de Rivers l'éprouvait, car il n'avait pas encore vu de combat contre les Maures. Il demanda au roi la permission
DU SOLEIT.. 119
d'accompagner les troupes fraîches qu'on envoyait au secours du marquis de Cadix et de combattre à la manière de son pays.
Le comte de Rivers descendit donc de cheval ; il n'était armé qu'en hlanco, c'est-àdire qu'il n'avait que le morion, la cuirasse et l'épée, il portait à la main une immense hache d'armes.
Après avoir harangué ses soldats et leur avoir rappelé en peu de mots qu'ils combattaient pour la gloire de Dieu, et pour l'honneur de la vieille Angleterre, il brandit sa hache au-dessus de sa tête, et poussant le cri de guerre: Saint-Georges pour les Anglaisl et il s'élança avec ses hommes au combat.
Ils avancèrent bien vite, frappant à droite et à gauche, ardents, intrépides, et s'ouvrant une route avec leurs haches dans les escadrons ennemis comme les bûcherons dans une forêt.
Les Maures, étourdis par cette attaque d'un genre si nouveau pour eux, autant que
décourages par la perte d'El Zegri qu'on ye , nait d'emporter blessé du champ de bataille, commencèrent à plier et à se retirer dans les faubourgs.
Lord Rivers et sa troupe y entrèrent pêlemêle avec les fuyarts, et continuèrent à se battre dans les rues et dans les maisons. Ferdinand survint avec sa garde, les Maures furent repoussés dans la ville. Lord Rivers, déjà blessé, pénétra jusqu'à la porte de la place ; une pierre le frappa au visage et retendit sur le sol sans connaissance. On allait remporter; mais il rouvrit les yeux, refusant de quitter le faubourg, et y planta fièrement son étendard (1)
Ne trouvez-vous pas, ami, qu'il y a dans ce simple épisode un parfum étrange de chevalerie ? En lisant cette page à quelques toises du lieu qui vit combattre lord Rivers, je me détournai involontairement; quelqu'un me manquait, quelqu'un qui n'é- (1) Hisifiirc de Grenade, p, 503.
tait plus là... c'était ce sir Georges dont je TOUS ai souvent parlé dans le cours de ce voyage, sir Georges retenu à Malaga où la jolie gitana de Séville devait le rejoindre. Devant ce rôle noble, éclatant du comte anglais , quel rôle que celui de l'Angleterre actuelle ! Au lieu de l'étendard de lord Rivers si fièrement planté devant ces murs de Loja , l'Anglais plante aujourd'hui le drapeau de la contrebande ; ses armes, à cette heure, ce sont la traîtrise, la vénalité, l'espionnage. Je songeais à ces choses et à bien d'autres encore en pénétrant dans Loja, dont chaque tour et chaque muraille vous parlent du Maure. Nos huit mules gravissaient avec une incroyable célérité les petites rues qui virent sortir Boabdil, Boaddil qui s'en fut le dernier de cette ville conquise, et s'agenouilla devant Ferdinand comme son vassal. Il continua tristement sa route vers Riego, à trois lieues de Loja, et moi, mon cher, si vous voulez bien le per-
tnettre, je vais vous conduire au beau mi lieu de la ville sur la place de VÂyuntamien-' lo, où les boutiques d'orfèvrerie et de confitures resplendissent à l'heure qu'il est. Un affreux géant, habillé en tambour-major du temps de l'empiro (à quel tambour-major a-t-il pu voier cet habit?) s'y montre pour trios (juartos (trois sous), pendant que le pandero et les castagnettes, iont autour de son échoppe leur vacarme accoutumé. Loja est une ville triste, au repos, pleine de belles femmes; mais elles ne s'y montrent qu'à traversles grilles, et \epaseo, que je viens de traverser après le pont, n'avait que des promeneurs en manteaux bruns. C'est le Xenil qui coule sous cepont, et Dieu sait de quelle couleur jaune et sale il est doué. Mais tout ce paysage est empreint d'une tristesse si large et si solennelle que, malgré vous, devant ces pans de iiiuT^ encore debout à Loja, vous rêvez à ce siège du roi Ferdinand le conquistador et de son armée, qui comptait aussi des preux venus de France, au nombre desquels se trou-
vait Gaston de Léon, le sénéchal de Toulouse. Celui-là dut être l'ami du comte de Rivers, et plus d'une fois la joyeuse chanson du Français se maria sans doute dans ces plaines à la ballade mélancolique du fils d'Angleterre racontant les exploits de quelques héros de son île lointaine; alliance intime, poésie fraternelle, rayée à tout jamais de nos jours du livre de la chevalerie et des combats!
Le parador de los angeles (la maison des anges) notre auberge dans cette vIIIp, donnerai- unecruelle idée du paradis : imaginezvous qu'elle n'avait ni fenèhp, ni lit, ni rideaux; force me fut de partager deux chaises en guise de canapé; l'une me servit d'oreiller et Tautre de tabouret. Les moustiques et d'autres insectes plus hideux avaient envahi le parador, notre n'.it fut exécrable.
— Grande nouvelle, médit le lendemain, en m'éveillant, le joyeux Pepe, monmayoral^ le senor Auriol. du cirque de Paris, est atendu à Madrid !
Ce nom d'Auriol , le charmant clown, arrivant à mon oreille quand je n'étais plus qu'à quelques lieues de Grenade, fit naître en moi un singulier accent de gaieté, il ne fut question que de lui au déjeûner, pendant lequel les criadas (1) importunes de mon auberge me demandaient effrontément des bouts de cigares. Je les vis bientôt, ainsi que mademoiselle Antonita, fumer comme de vrais suisses de paroisse; beaucoup de ces femmes avaient à la tempe droite la fameuse mouche noire, remède si accrédité en Andalousie contre le mal de tête.
La vega deLoja, qui fait suite à celte ville, plaît à l'œil par une longue succession de sites boisés, le maïs étend ses liserés chatoyants jusqu'à la venta del Pulgar;les arbres et les eaux continuent l'aspect de ce paysage au milieu duquel serpente le Xenil. Les lignes du terrain, et surtout les couleurs rousses de l'automne donnaif^ntà cette vue une majesté
(1) Servantes.
sévère et riante tout à la fois; le Xenil descend de Grenade, son onde est claire et belle à partir de cette vega, les osiers, les peupliers, les figuiers lui tressent une broderie de feuillage très attrayante. Le thym d'Espagne, la vigne, les myrtes et le chèvrefeuille vous font croire, dès ce lieu, à je ne sais quelle terre bénie; la plaine est d'un vert glauque, le ventembaumédarômes. Vous admirez encore cette riche et puissante nature, lorsque tout d'un coup vous voyez sortir d'une masure un homme au chapeau pointu, le fusil sur l'épaule comme un chasseur; cet homme dont les intentions ne sont pas douteuses, accoste le mayoral.
— Bmja usted con Dios, ami go Pepe!
Pepe, qui connaît la valeur de ce salut, met la main à son gousset, et chaque voyageur d'imiter le mayoral. L'homme qui demande ainsi l'aumône au bout de son escopelle est bien vêtu, il a l'air d'un majo, il louche un peu, mais peut-être est-ce un re-
i26 LA PORTE
gard de commande. Sa collecte finie, il demande l'outre du mayoral et en boit une gorgée, puis il disparaît sous un bois d'yeuses en touchant gaiement la poignée de sa carabine. En France cela se nommerait un bandit de grande route ; en Espagne ceci a non! : (/îmrc^ac//c«mmo( garde de chemin).
Laroulequisuitlavega, et delaquelle vous voyez pointer Grenade, dont vous séparent quatre lieues, est d'une extravagance de lignes dont rien n'approche : ce sont des zigzag à traversles champs, des ruisseaux profonds, taris, desséchés, où les mules enloncent haletantes de latigue et de poussière. — A votre gauche ! s'écrie Pepe, à votre gauche ! — Et le mayoral vous indique du doigt le Soto di Roma, cette terre donnée par Ferdinand VU à lordWelIinglon. Ce nom anglais sonne mal devant la Sierra Nevada el la brune Grenade, mais Ferdinand VU l'a voulu ainsi, et le château Tort de Roma, où se réfugiaient les partisans maures lorsque l'ennemi parve-
naità leur couper lechemin de Grenade, appartient maintenant à sa grâce lord Wellington.
Placée au centre de ces monts crayeux et voilés par intervalles de l'ombre des nuages qui descend ou se détache d'elle comme une gaze, la Sierra Nevada, aux blanches épaules, voit rayonner à sa droite Grenade ceinte de l'écharpe verte de sa vega, avec l'Alhambra aux belles terrasses, la tour de la cathédrale, les monuments et les paseos de la cité; l'Alhambra et ses remparts se détachent sur un fond de terre d'un rouge verme';!, on croirait de loin que c'est le sang des Abencerrages. La tour de la Veille, vue delà distance où nous sommes , est d'une couleur plus brûlée, on dirait de celle de la porte du Maure à Tolède. Enfin, après mille circuits , oupourparler vrai, millesoubresaulsde notre char, nous entrons dans la cité par la porte duXenil.
Grenade s'étale en amphithéâtre avec une
complaisance majestueuse ; ses fabriques , ses tours sont étagées comme autant de gradins. La journée a été belle, le soleil ardent comme aux plus beaux jours d'été. En arrivant, et pour faire honneur sans doute à sa ville, Antonita avait profité d'un moment d'arrêt de la galera pour placer dans ses cheveux une large fleur à clochettes bleues qu'ils nomment ici Fleur de la Safranée. C'étaient un babil, des joies d'enfant, un sourire et des œillades perpétuelles jetées par la brune fille à tous ceux qui passaient : Antonita m'expliquait Grenade comme l'eût pu faire une mauresque du temps d'Isabelle.
— « Ces taureaux superbes, attelés deux à deux, appartiennent, disait-elle, à la noble famille de Gor; ces chevaux andaloux sont au comte d' Altamira. Ces contrebandiers au riche manteau, au fusil damasquiné, vont prendre quelques amis à Santa-Fé; ces majos andaloux qui me regardent sont des éléganlsde rAlaméda,quiont poussé la prome-
DU 30LKIL. 129
nade jusqu'ici pour voir arriver la diligence.
Elle parlait encore quand nous passâmes le pont de Xenil; la voiture s'arrêta devant le Salon, qui était alors inondé de voiles et de mantilles. Je vous parlerai plus tard de ce délicieux paseo grenadin, où toutes les branches embaument, où l'éventail est un véritable alphabet pour l'amoureux. Une foule de petits mendiants à moitié nus arrivaient avec des braseros allumés à notre voiture. L'œil retrouve vite ici les clochers de faïence vernissée comnie à la porte de Tolède, les façades peintes, les portes brunes. Nous avons à gauche l'église de las Angustias, à droite la promenade, c'est-à-dire l'église et le monde. Pour moi, qui touche enfin à cette ville tant rêvée, j'ai commencé par Dieu , et je viens de lo remercier dans son temple. Ainsi dut faire le roi Ferdinand ayant à côté de lui Isabeile-la-Galliolique ; moi je n'avais
130 LA PORTE DU SOLEIt^
près de moi que le mayoral qui m'a enseigné de là le chemin de la Fonda del Cornmercio.
XUII.
Au même.
Le Cyprès de la Siiltaue.
Une première visite à l'Alhambra. — LesPaseos. — Le Généralife.
— La cour des Cyprès. — Le Cyprès de la Sullaue. — Histoire de
lady B... — La porta Ultima. — Massacre Jes Abeucerragcs.
Le portrait de Boabdil. — La Vega. — La rue Zacalio .
Huit heures sonnaient à l'horloge de Santa- Pabla, le couvent des Nonnes hiëroniinites, lorsque je suivis mon guide à travers les rues tortueuses de la belle Grenade.
Le systènoie d irrigation adopté par leiViaure
132 LA PORTIi
dans cette cité, le travail souterrain de ces arrosements successifs qui portent la sève et la vie au-dessous de chaque arbre et de chaque canal, excitaient si vivement ma curiosité que je me penchais pour voir des ouvriers qui raccommodaient alors quelques-unes de ces constructions sujettes chaque jour aux avaries, quand je rencontrai une jeune femme de vingt-cinq ans environ , dont la coiffure blonde, retombant sur ses épaules en grappes soyeuses, l'œil nacré de bleu, la blancheur mate et toute la pose maladive, révélaient bien vite à mon regard une fille du Nord; en effet, c'était lady B..., la femme de l'un des premiers négociants de Birmingham, à ce que m'apprit mon guide. U était bien rare qu'elle ne fît pas une fois par mois son pèlerinage à l'Alhambra, et je me réjouissais déjà de pouvoir commencer le mien dans sa compagnie, lorsque tout d'un coup je la vis courir d'un pas si précipité par la rue, au moment où je me mettais en devoir de l'a-
border, que je ne pus m'em pêcher de demander à mon cicérone si cette dame était folle.
Il ne me fut pas nécessaire d'attendre la réponse de mon interprète habituel, honnête Anglais dont je vous esquisserai plus tard la figure, car de toutes leé boutiques de modistes qui flanquaient la rue où nous passions , nous entendîmes bientôt sortir ce cri :
— La Sultana !
La jeune femme avait traversé la calle dans toute sa longueur, et elle tournait le coin de la Plaza Nova, sans paraître seulement émue de cette singulière appellation .
— Certes! dis-je à l'Anglais, si pour être sultane i\ suffit de deux beaux yeux veloutés, d'une taille souple et de la légèreté de l'hirondelle, ladyB... a tout cela. Seulement, son regard m'a paru déûant et mélancolique. Y aurait-il chez elle un chagrin voisin de la folie, le malheur aurait-il déjà posé sa main sur son iront?
O'Beasaqueo , mon guide, hocha la tête d'un air sombre , mais comme il s'agissait d'une Anglaise , d'une compatriote et que, malgré le nom moresque qu'il s'était donné pour se taire valoir, O'Bensaquen tenait à l'honneur rigide du cher pays , il se renferma dans un silence de puritain et doubla le pas.
— O'Bensaquen, mon cher, repris-je alors vraiment courroucé contre son mutisme , je vous ai pris comme le sultan prit Scheherazade, je me suis tait Schahriar, et il faut des histoires, je vous en préviens. Les vôtres seront moins longues que celles des Mille et une Nuits, mais je ne vous tiens pas quitte de celle de la Sultane !
Mon guide essuya une larme furtive, et me promit de me satisfaire dès que nous serions arrivés à la Cour des Cyprès.
— C'est là, me dit-il, que lady B... se sera rendue ; c"est là seulement que je vous dirai son histoire. Les ciceroni ont leurs caprices
aussi bien que les romanciers, senor, et je ne cours pas le risque de ma tête comme Schéherazade !
La fierté de mon conteur était trop grande pour que je me privasse de son récit par un entêtement déplacé. Nous côtoyâmes donc ' tous deux une foule de petites rues aussi raides qu'une échelle et dans lesquelles O'Bensaquen acheta pour moi nombre d'objets.
A quelques pas de là , nous avions salué le Darro, ce fleuve fabuleux qui parcourt la ville sur son lit de paillettes d'or, mais où Vayiintamiento serait bien empêché de rencontrer maintenant quelques cruzades (1) bonnes à jeter à un juif. Quand ce fleuve se trouve gonflé par les pluies, il est terrible, menaçant ; sa couleur est fauve, et ressemblant peu à l'idée que l'on s'en lait, d'ajjrès les mille et une descriptions des fleuves espagnols. Nous arrivâmes à la Plaza Nova ; le
(1) CruKudos, anciennes monnaies.
monument de la chancellerie <j[ui y figure, et que ron doit à Philippe II, est d'un beau style.
A la calle de los Gomeres (rue des Gomer) commence la cité arabe. Gomer , que les Espagnols appellent encore le perfide Gomer, à cause de sa trahison, se fit chrétien , on le sait, après la conquête de Grenade. A gauche de la rue que nous gravissions en ce moment, après avoir traversé un dédale de petits carreiburs mauresques devant les murs blancs desquels pointent çà et là quelques cyprès, on voit encore la maison de Gomer, située prés de la porte de Charles-Quint. Cette maisonest reblanchie à la chaux, d'après l'usage sacramentel de l'Espagne et de l'Afrique ; sous le vestibule est une petite fontaine. Quel crime lave cette eau , quelle trahison est remplacée encore aujourd'hui parcelle onde rafraîchissante? Il n'y a aucune iiiscription sur la pierre de ce bassin , mais je demeurai frappé de la figure hâve, maladive du per-
sonnage qui vint m'ouvrir cette habitation. La famille qui y réside s'appelle encore Gomeres ou Zégris (1).
Les Zégris ressemblent beaucoup aux Gitanes, même couleur olivâtre de peau , mêmes extrémités fines et délicates , même ensemble d'astuce, d hypocrisie et de ruse.
Celte maison , nous l'avons dit , forme l'angle de la porte de Charles-Quint. A main droite de cette porte vous apercevez la tour vermeille , la premièi e déf» use qu'Abdali éleva contre son père , Albo-Hasen , après son affranchissement. Cette porte de Charles-Quint était d'abord arabe, mais ce furieux démolisseur qui a changé tant de fois la face orientale de l'Alhambra, qui y a mis son chiffre, sa devise, ses armes, a jugé bon de reconstruire cette porte dans le style de
(2) La maison de Gomer {calle de los G orner es) possède en effet plusieurs descendants de sa famille appelés encore aujourd'hui à Grenade : la famille de'Jos Zcgris^ Ils soni noirs, mais chréliens nobles; c'est un curieux écliantillon de la race mauresque.
son temps ; le tout en mémoire de cet odieux massacre des Abencerrages. Trois chemins s'offrent, à vous dès que vous avez passé la porte, celui du milieu conduit au Généralife, celui de gauche au palais d'Abdali ou de Boabdil , celui de droite au cèdre du Liban. Tous ces divers sentiers sont remplis du murmure gazouillant de Tonde arabe : ces filets d'eau limpide filtrent de rigole en rigole, portant la santé à chaque fleur, et chantant des deux côtés du chemin une amoureuse cantilène. Rien ne saurait rendre la délicieuse fraîcheur de cette allée plantée d'arbres, conduisant au palais d'Omar. La montée est raide, elle est semée de bancs, de sources, de bassins, c'est presqu'un jardin de harem pour la beauté. Des cyprès taillés en plumets verts, des marguerites, des campanules jaunes et blanches, des sorbiers, des buissons de roses , forment un Eden de ce jardin magique des pauvres [paseo de los povres), où les riches et les nobles de Grenade
posent rarement le pied, et auquel ils préfèrent le Salon qui regarde le Xenil. Ce jardin comprend tout l'espace que renferme la porte jusqu'aux premières fortifications de l'Alhambra ; il n'a contre lui que sa montée qui fait l'effroi de l'indolence grenadine. En effet , on ne saurait aller en voiture à cette promenade comme au paseo del Xenil (1).
Une fontaine d'un assez joli style, construite en beau marbre , et qu'une inscription vous apprend avoir été rebâtie en 1858, figure aux premières limites de ce paseo charmant. De temps à autre^ une croix de marbre blanc que vous rencontrez vous avertit de la domination espagnole et de sa rancune catholique contre les Maures ses vieux maîtres. En effet, à la place même où sont ces jardins se hérissaient autrefois des tours à créneaux ; toute cette enceinte était fortifiée ; ces remparts balançaient les pennons
(1) Qui se nomme en revanche /^a5c"o de los ricos.
de Boabdil. L'image de ce roi semble vous poursuivre encore chaque fois que vous franchissez dans l'AIhambra la porte ou l'enceinte gardée par ses muets et ses esclaves.
Nous passons sous un arc dans le style de ceux de la campagne romaine : en cet endroit où les chrétiens avaient creusé un aqueduc le figuier a poussé dans la jointure des pierres, le terrain est âpre et sillonné par de maigres flaques d'eau. A notre gauche s'élève la tour des Infantes , et sur la même ligne un peu plus loin celle des Esclaves. Ce sont les deux tours les mieux conservées des fortifications de l'AIhambra. Viennent après celle de Siete Suelos et celle de Las Puntas.
Le chemin par lequel Boabdil allait visitpr son fils est à pic, je viens de le gravir sous le parapluie du guide par un orage subit qui faisait crier les feuilles de pampre , dont le dôme naturel abrite la route. Après avoir essuyé ie vent et la pluie, nous sommes en-
DU SOLEIL. lil
très dans le jardin del Bano. Le panorama que Grenade étale devant vous à travers ce charmant portail à jour, où la pierre est si délicatement fouillée, repose délicieusement le regard ; les jardins à ifs taillés, l'oranger, le citronnier, mille plantes d'une senteur exquise, répandant leur arôme sur laVéga, conservent à cette échappée de vue une saveur tout orientale. La mosquée est petite et n'a rien des proportions féeriques que le voyageur prête malgré lui à l'Alhambra ; ce palais du fils d'Omar regarde celui de Boabdil et celui de Charles-Quint. Il avait autrefois, comme tous les palais maures, deux parties distinctes : celle d'été et celle d'hiver; Charles-Quint n'a gardé que la partie d'été et a jeté l'autre à bas.
Le jardin des bains d'Omar est coupé à son milieu par un bassin enchanté sur lequel deux jets d'eau jettent leurs vapeur» fines et blanches. Leskepseakes d'Angleterre ont exa-
géré la grandeur de cette maison de plaisance des rois maures , dont les frôles sculptures ne tarderont pas , nous le craignons , à disparaître bientôt sous Ihorrible plâtre espagnol qui s'attache chaque jour à leurs arêtes. Cet usage déplorable, et contre lequel nous ne cesserons de nous élever, enlève maintenant toute sa physionomie aux salons des bains d'Omar, charmante fantaisie du ciseau mauresque, vaste galerie auxpor-. tiques ouverts, dont le dôme est léger, les couleurs suaves et vives» La main du maure, vous le savez, était petite [manusossuaMauri),
son architecte ressemble à sa main, c'est donc la finesse arabe, la broderie de Tunis, la coquetterie de Damas. Il faut le dire , l'enfantillage déparerait ici Tinspiration , si cette fois l'architecture n'était symbolique. Ces fenêtres ressemblent à un dessus de boite à bonbons , il est vrai , et l'on voit le jour à travers leurs tines losanges; niais avec ces
colonnes montent l'arabesque gravée et la prière; la pierre s'élève vers Dieu. Celte maison des bains d'Omar n'appartient pas du reste mamlenant au gouvernement espagnol; elle est au marquis de Campo-Tejar, qui vit à Gènes. Ferdinand-le-€onquérant la donna à ses ancêtres quelques temps après la conquête de Grenade, et ce legs chrétien d'une mosquée n'est pas encore sorti de cette noble famille.
Nous venions d'arriver à un patio fermé, où figurent sur la muraille des peintures assez médiocres et postérieures a la fondation de cette cour, lorsque je remarquai quatre cyprès au jet vigoureux, à l'écorce grise et fraternellement unis comme autant de frères. Arrivé à l'un d'eux, O'Bensaquen tressaillit.
— Voici le Cyprès de la sultane, me dit-il. Lady B... ne peut être loin.
Et d'un air inquiet , agité, presque attendri, l'Anglais chercha autour des arbres
géans où le vent Irémissait comme une harpe.
— Elle ne pourra tarder à revenir, reprit il, en s'asseyant sur un des bancs de la cour. Oui, continua-t-il , car voici le siège que le gardien lui apporte chaque fois qu'elle s'arrête ici.
Et il me montrait un escabeau recouvert
d'une misérable loque de tapisserie...
La tradition, qui donne du prix à la cour des quatre cyprès, continua mon guide, ressemble à une élégie. Sous l'un de ces cyprès, un esclave de Gomer vit un jour la reine Zoraima qui prenait le frais et s'entretenait avec un Abencerrage \ cela n'avait rien que de très naturel, n'est-ce pas ? Mais la reine était belle et l'Abencerrage lui parlait bas. Gomer ne se fit pas grande violence pour écouter le rapport de cet esclave qui avait l'âme aussi noire que le visage ; Tesclave accusait, Gomer le crut.
C'en fut assez pour le roi Boabdil ; l'époux de la princesse ordonna de construire le len-
demain un bûcher pour la reine Zoraima.La malheureuse femme fut accusée de prostitution avec un Abencerrage. La jalousie des Zêgris contre cette caste était ardente; l'accusé était cependant un des principaux ministres, Albin-Hamet, il était favori du roi, et était sorti, disait-on, de la cour des Cyprès le front ceint d'une guirlande de roses.
Le bûcher était dressé sur la place que nous venons de traverser, et tout ce qu'il y avait de considérable à Grenade se pressait autour de l'échafaud où la reine venait de monter couverte d'un long voile noir. On allait mettre le feu au bûcher, lorsque les trompettes sonnèrent. Cinq cavaliers espagnols accourus de Santa-fé , en costume mauresque, le turban en tète, la lance au poing, se présentent sur la place de l'exécution et se frayent passage au sein de la foule. . Ils arrivent au pied du bûcher, ils se déclarent garants de l'honneur de la reine et demandent le combat contre cinq Zégris. Gomer a
pâli , car Gomer est ministre et grand parmi celle tribu ; c'est l'ennemi déclaré des Abencerrages, ces cinq combattants l'étonnent... Cependant la lice est ouverte, bientôt la victoire reste aux cavaliers de Santa-Fé. On fut étonné, quand ils levèrent leur voile, de voir alors cinq chrétiens. Ils s'approchèrent de la reine et baisèrent le pan de sa robe. Elle leur répondit: « Je suis pauvre et je n'ai que ce voile noir, prenez-le, ajouta-t-elle en s'adressant au cavalier qui lui semblait être le chef. — Volontiers, répondit-il , à condition que je le partagerai avec mes frères, » et prenant son épée il divisa le voile et leur en donna les morceaux. Ces cinq pièces de voile royal, conservées religieusement parles cinq Espagnols, figurent encore dans les armoiries de leur famille. La reine fut sauvée et son innocence reconnue.
— Pauvre reine ! repris-je en regardant encore la place où semblait passer une ombre blanche et légère.
Tout (l'un coup je reculai, c'était bien une ombre que je voyais, mais non celle de Zoraïma, la triste épouse du fier Boabdil , c'était lady B..., dont je reconnus le cou de cygne...
Les cheveux dénoués comme la triste' Ophélia, lady B... rassemblait alors, aussi comme elle, quelques fleurs éparses dans la cour des Cyprès 5 sa pâleur était mortelle. O'Bensaquen me fit cacher derrière un massif de lauriers roses et s'avançant seul vers la jeune dame, il lui parla en anglais.
Cette conversation me donna tout le temps d'examiner lady B...; sa grâce était charmante; elle avait une expression douce et mélancolique. De longues lurmes tremblaient au bout de ses cils, un secret pénible semblait enfermé à tout jamais dans son cœur. A mesure que mon guide lui parlait, sa beauté flétrie par un mal inconnu semblait renaître. O'Bensaquen s'entretenait avec elle dans la langue de sa pairie» Jusque là je n'a-
vais pas remarqué son costume : elle portait une robe de soie blanche, un voile noir et des mitaines, tout cela usé, triste, appauvri, de ces costumes que se t'ont les pauvres folles. En effet, un cri déchirant et que Meyerbeer seul eût pu noter» s'échappa bientôt de sa poitrine; je la vis se tordre les bras et appuyer ensuite son front baigné de sueur contre le cyprès de la sultane.
— Le voyez- vous, /»?, disait-elle à O'Bensaquen, il est là, il m'a vue parler avec lui... ce soir... à la lune, et il va le dire à mon mari!
La douleur de la jeune femme était si afireuse, si déchirante, que je m'élançai et courus vers elle...
— N'approchez pas, murmura-t-elle d'une voix sourde ; n'approchez pas, lâche accusateur. Fuyez, Harry, fuyez, ou sinon craignez le glaive de sir Georges !
A ce dernier nom, qui me rappelait un de mes amis, un compagnon de voyage qui n'é-
lait plus là , je crus voir se dresser devant moi le fantôme d'un homme dont sir Georges m'avait souvent parlé à Cadix dans nos longues promenades; c'était un mulâtre du nom d'Harry Sanders, avec lequel il s'était battu près de Birmingham. Se trouvant un jour dans une campagne à quelques milles de cette cité et sous un cyprès magnifique planté dans le parc de lord El.... il causait avec la jeune lady B... des périls qu'il venait de courir dans un voyage du Levant, il lui déroulait sa vie de vaisseau, cette vie réduite sur mer à un rêve contemplatif; il lui parlait des vergues, des alcyons, des étoiles, et la jeune femme, tout en proie à ce récit, éprouvait un enthousiasme si vif, qu'elle oubliait alors de retirer ses deux mains de celles du conteur, lorsqu'une figure jaune se montra non loin d'eux , dans un pavillon masqué par des chèvre-feuilles. C'était celle (lu mulâtre Harry Sanders, premier commis de l'époux de lady B... Jaloux de
150 LA POIITE
son bonheur el voulant se venger des dédains de la jeune femme, il n'eut rien de plus pressé que de jouer près de son maître, qui n'était pas Boabdil, le rôle du perfide Gomer. Le mari, trompé par un faux rapport, intenta à sa femme un procès de conversation criminelle ; le duel désir Georges avec le mulâtre et surtout la mort de ce dernier confirmèrent les juges dans cette opinion ; la chambre prc^ionça le divorce et exclut lady B € mensâ et foro, suivant l'usage des procès de cette sorte. Pour sir Georges, il fut trop heureux de se soustraire par la fuite aux énormes récriminations de dommages et intérêts exercés en pareil cas.
A la suite de cetle affaire malheureuse, où sir Georges avait été victime de la la ;heté et de l'envie de Harry, il s'élait embarqué pour l'Amérique. Il y avait six ans que ce procès avait eu lieu, six ans que le mulâtre était mort, et celui-là même qui avait attiré sur le front de lady B... tant de honte et tant de
TiV solf.il, 151
malheur, ne pouvait même savoir ce qu'elle était devenue. Innocente et calomniée, lady B... avait résolu de passer en Espagne pour y expier une faute involontaire. Son oncle , le général S..., voyageait alors dans la Péninsule, elle l'accompagna et se fixa à Grenade.
Dans le choix de ce séjour entrait-il, hélas ! une pensée d'isolement ou de folie ? En vérité, je ne sais, mais la pauvre créature, en visitant un soir l'Alhambra et la cour des Cyprès, avait été frappée de la similitude de son histoire avec celle de Zoraïma. Le chagrin se rattache à tout. Loin des brumes épaisses de son pays, lady B..,, en retrouvant un de ces arbres, éprouva un enchantement Irisle et doux. Dans ce jardin plein d'ombre, de fraîcheur et de silence, la seule vuede ce cyprès, la seule histoire de cette sultane malheureuse devint pour elle le thème d'une inépuisable rêverie. Évidemment elle devait aimer sir Georges, d'abord parce qu'une femme
i52 LA PORTE
aime celui à qui elle doit son malheur; puis lady B... était loin d'avoir fait d'ailleurs un mariage d'inclination. Son vieil oncle résidait en véritable gentleman au Soto di Roma, appartenant à lord Wellington, mais il était goutteux, il parlait de Napoléon et de Nelson tout ensemble, il ne comprenait pas même les chagrins de sa nièce, mais en revanche il aimait à l'idolâtrie son thé et ses chiens.
— Pauvre ladyB... ! médit O'Bensaquen, chaque jour sa raison s'éteint, chaque jour elle me parle ici d'Abencerrages, de démons, du mulâtre Harry et de son époux.... Que sais-je ? Ses pas ébranlent seuls cette cour des Cyprès ; quand les pas des promeneurs y ont cessé, elle s'asseoit à la place où s'est assise Zoraïma. Mais quel chevalier maure, quel protecteur au masque baissé, quel homme ou quel ange viendra la défendre ?
— Ce sera sir Georges lui-même, m'écriai-je avec transport, sir Georges que j'attends , sir Georges, à qui j'écrirai !
i>n SOLEIL. 153
A ces mois, elle me regarda d'un air si morne que j'eus peur, elle s'était redressée aussi belle que miss Smithson dans le rôle éperdu de Juliette, elle fit un pas vers moi , en me demandant si je voulais me jouer de sa douleur.
— A Dieu ne plaise, répondis-je, Zoraïma, permettez-moi de vous donner ce nom, j'ignore le vôtre.
— Henriette de G , reprit-elle; mais
que vous importe ma famille ? c'est de Georges, de Georges qu'il s'agit ! ne voyez-vous pas bien qu'ils me traitent ici de folle ? Ce matin, allez, j'ai eu bien peur, je passais devant l'bôpital, j'ai vu une folle qui y entrait ! Pauvres femmes ! On leur rase ici le front... etalors... diles...mcs cheveux, mes cheveux, que deviendront-ils? Georges les aimait tant, Georges... mon frère... mon ami !...
Sa voix allait s'éteignant, je lui pris la main, son sein ressemblait aux vagues d'un beau golfe que le vent soulève. Je pensai que
sir Georges était heureux, lui, d'avoir à consoler une telle douleur ; il entrait déjà de l'égoisme dans mon dévouement. Elle me regardait toujours, cherchant à lire ma pensée sur mes lèvres ou dans mon cœur ; en vérité, Je ne sais pourquoi jepensai à la sultane de Boabdil.
— Madame, dis-je enfln en voulant me soustraire à l'émotion d'un tel entretien, ma lettre pour sir Georges vous sera remise ce soir. Vous êtes libre d'y ajouter ce que vous voudrez et de la faire partir !
— Vous me rendez la vie, fit-elle enjoignant les mains ; à vous ces fleurs, senor, ces fleurs que j'avais cueillies pour lui... U en aura d'autres, plus tristes, plus fanées, plus douloureuse s, des fleurs d'un an, toutes détachées par moi de la cour des Lions ou de cette terrasse... adieu!
Et en se dirigeant vers le gardien qui s'avançait, elle me fit un salut et me jeta une poignée de roses du Bengale... En même
temps je vis un vieillard qui venait la chercher : c'était son oncle. Elle lui dit quelques mots. Le vieux général semblait inquiet pour la première fois de sa vie peut être, — cette momie vivante remua les lèvres et m'adressa un remerciement banal. Pour lady B.. je tus assez payé par son sourire et par le bonheur que lui promettait la présence prochaine de sir Georges.
— Vous viendrez nous voir , me dit levieillard ; vous viendrez, monsieur, ma nièce a besoin de voir des albums de peintre ou de poète, cela la distrait.
Lady B... me regarda avec une douceur incomparable, sans doute pour me dédommager de son oncle et de sa phrase. La paix venait de rentrer dans cette âme : le hasard fermait une plaie. Je rc^solus d'écrire à Cadix le soir même , et quand je la quittai la jeune femme m'en priait encore par son silence... Nous la p(T(lîmes bientôt de vue, O'iîeijsaquen et moi ; je n'é( oulais plus mon
156 LA POnTE
guide, et cependant à mes regards s'offraient de nouvelles merveilles.. Je me hâiai de fuir la cour des Cyprès, ses gazons exhalaient pour moi trop de parfums tentateurs.
Arrivé devant un pan de mur où fuyaient quelques lézards, le dos zébré par de radieuses bandes de soleil , mon guide reprit bientôt :
— Si Zoraïmala reine échappa au supplice , un massacre affreux, celui des Abencerrages dut satisfaire assez la vengeance de Boabdil, le fils redouté d'Albo-Hasen.En revanche , Albo-Hasen fut un jour sur le point de le tuer ; voici comme ;
Dans la rue de los Gomeres, que nous venons de voir, figure à gauche, une porte bouchée à celte heure , et que l'on appelle la Porta Ultima. Voici ce que les vieux historiens racontent sur cette porte :
Un jour Boabdil rencontre à la Plaza Nueva son père Albo-Hasen ; celui-ci lui reproche les trente-cinq Abencerrages égorgés sous le
prétexte de l'accusation dirigée contre Albin- Hamet et la reine ; Boabdil lui répond qu'il était roi et qu'il avait droit de se faire juslice : son père tira alors son poignard pour le tuer ; mais Boabdil s'échappa, dit-on, par celte porte, la porte la plus voisine de son palais. En mémoire de ceci, il la fit fermer avec défense de jamais l'ouvrir.
La porte arabe, voisine de ce lieu et remplacée par celle de Charles-Quint, venait d'être témoin en effet de l'un des traits les plus farouches de Boabdil. Un matin, il fait mander tous les Abencerrages et leur ordonne d'attendre à celte porte. Ils y furent tous, car il leur avait fait dire qu'il avait des ordres à leur donner dans son palais, distant de six minutes de cette Puerta. Maintenant voici ce qui se passait dans ce palais. BoabiJil y avait fait mander l'exécuteur : « Chaque Abencerrage qui entrera ici, avait-il dit au bourreau , croit recevoir un ordre, en sortant qu'il trouve la mort ! » Cet ordre fut
scrupuleusement accompli. Uu esclave d'Abdali, homme bon et courageux, alla prévenir ceux des Abencerrages qui restaient; ils s'enfuirent, les uns en Afrique, d'autres à Santa-Fé, d'autres à Alpujurra ; quelquesuns écrivirent à Ferdinand V, qui était près de Grenade, et lui demandèrent protection. Trente-six des principaux avaient péri. Le récit de ce massacre et surtout le danger que courait la reine émut le cœur de cinq cavaliers de Santa -Fé; vous avez vu ce qu'ils firent. Ils délivrèrent seuls la belle reine.
Dans la galerie du Généralife où sont les poriraits des princes devenus chrétiens, on voit un portrait d'Abdali , autrement dit Boabdi! ou le roi petit [el reij chico), à cause de la petitesse de sa taille- Dans ce tableau , BoabdJl a le leint blond el l^^s cheveux blaixrs: un grand air de douceur et d'aménité forme le type le plus saillant de sa physionomie, tiette peinture et celles qui la suivent sont
DO âOLlilL. 159
assez mauvjnses, mais elles intéressent et l'on ne peut songer sans douleur à ce dernier dominateur de Grenade, qui avait demandé que l'on ne permît à personne d'entrer ou de sortir parla porte qui lui avait servi de passage pour aller remettre au roi catholique les clefs de la ville de Grenade. Cette prière lui fut accordée, on le sait, et Boabdil se retira dans la vallée de Pouina; on lui conserva un territoire, et plus tard il rejoignit le roi de Fez son parent.
C'est le seul portrait payen qui figure dans ce musée catholique ; les curieux détails de la reddition de Grenade lui donnent un grand prix. On sait que le visir Aben Comixaessava en vain de consoler son maître lorsqu'une légère fumée élevée de la citadelle et une salve d'artillerie lui apprirent que la villeétait au pouvoir des chrétiens. « Tu fais bien, lui < dit sa mère, l'intrépide Ayxa, tu fais bien « de pleurer comme une femme un royaume « que tu n'as pas su défendre comme un c homme ! »
Boabdil pleurait en effet, il pleurait Grenade belle et conquise, et la montagne qui l'entendit ainsi soupirer porte encore le nom de : el ultimo sospiro delmoro (le dernier soupir du maure).
Quant à moi , cette mauvaise toile représentant Boabdil me rappelait l'admirable ballade d'Aben - Hamet, dans le dernier des Abencerrages, le seul poème que l'on puisse lire à Grenade, devant le trône des rois musulmans à tout jamais renversé, et ce trône catholique d'où la légitimité elle-même , aussi triste et aussi poursuivie que Boabdil, a dû fuir !
Après ce portrait vient celui de Sidy-Ayael-Nayar, infant de Grenade; il fut baptisé à Santa-Fé, en présence des rois catholiques et prit le nom de Pèdre P'; son fds fut Alonzo V" de Grenade.
La chambre des rois de la famille chrétienne n'est qu'une collection assez insignifiante représentant la longue suite de princes
qui gouvernèrent l'Espagne : la famille de Philippe et le portrait de Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine, y brillent certainemen t plus par le souvenir de leurs exploits que par l'excellence de leurs peintures.
Vous traversez de nouveau la Cour des Cyprès, et de là, à travers les myrthes et les cyprès taillés en pieux, vous montez à la cascade de las agitas. C'est un chemin irrigé à la mauresque et très ingénieusement coupé ; il conduit à une maison entièrement neuve , le mirador novo , d'où l'on a certainement le plus magnifique panorama de la vieille Grenade.
Du haut de ce mirador, le regard plane en effet sur la belle Vega , couchée au pied de sa montagne de neige. C'est d'abord le Monte de Sanla-Helena , fortifié du temps des Arabes et ruiné ensuite par les Français; en face, la rotonde qui forme le palais de Charles- Quint , palais qui n'a pas moins de soixantetrois colonnes de jaspe , puis Santa-Maria, et
au loin , dans la vapeur bleue de la plaine , Santa-Fé opposé au prosaïque contraste du duc de Welington qui a trouvé moyen de posséder en ce lieu trois milles de juridiction auSoto-de-Romaquelui adjugea Ferdinand VIL Du côté de la vieille muraille qui tombe du sommet de ce plateau , et près l'ermitage de San-Miguel, se déroulant à gauche comme un vaste serpent de briques , on voit une foule d'excavations construites par les Maures. Dans ces rochers nichent maintenant trois mille giianos.
Des figuiers de l'Inde tordent leurs bras maigres sur les trous de ces oiseaux de proie dont la rapidité le dispute ici à l'adresse; c'est la seule caste qui rappelle le Maure. La lumière inonde tout ce riche panorama. La pluie avait cessé , les roses du Bengale , semées dans ce beau jardin , qui appartient , je crois , à un Itahen , relevaient leurs liges. L'odeur aromatique de mille plantes humides encore , et qui se balançaient comme autant
de cassolettes dans l'air, me irisaient encore songer aux délices orientales de ces jardins , lorsqu'un cri rauque retentit à deux pas de moi. C'était celui d'un paon qui se chauflait au soleil sur la rampe du mirador. A gauche une petite croix s'élevant sur un mur assez bas indiquait le cimetière moderne de Grenade. J'étais si absorbé , si profondément ému par la vue de ce paysage , que je n'osai poursuivre mon exploration de TAlhambra.
Le temps pouvait changer et j'avais d'ailleurs rendez- vous à la caihédrale avec le révérend chanoine don Zafra. Je me mis donc en devoir de descendre et me trouvai bientôt au milieu de la rue Zacatin , rue étroite , obscure , image parfaite d'un bazar d'Alger, où beaucoup de savetiers et de tailleurs étaient alors aux prises pour une aventure nocturne dont la fdle du barbier Roque Puxaro était l'héroïne.
Au raê
même.
LA FILI.E DU BARBZEa.
La boutique du barbier Roque Puxaro n'eût guère attiré mon attention sans cette aventure arrivée tout récemment et qui lui donnait une véritable célébrité dans tout Grenade.
J66 LA l'ORTE
Imaginez , en effet, une boutique noirâtre enfouie au milieu de cette rue curieuse , la rue Zacatin, rue composée elle-même de divers embranchements. Dans la boutique , retentissait rarement le son du pandero (1) ou la voix aigre des castagnettes. Le propriétaire de cette échoppe se nommait Roque , nom dur s'il en fut; il était barbier, mais ennemi juré de la guitare. Roque Puxaro avait la mine triste, le regard vitré, les doigts crochus, il se tenait d'habitude devant sa maison sous cette espèce de portique sombre nommé zaguan ; il était Grenadin dans toute la force du terme et n'ouvrait guère aux gens du dehors qu'après avoir précédemment demandé qui ils étaient. Pour peu qu'on lui répondît : gerite de'paz (gens de paix), il devenait plus déliant qu'une vieille lille , allumait une lanterne et regardait le quidam ^vec l'attention minutieuse d'un alcade. Son enseigne portait Roque Puxaro, barbaro y
(1) Tambourin.
comadron , pone sanguise/as y saca mueias (Roque Puxaro, barbier accoucheur , pose les sangsues et extrait les ilenîs). Il avait étudié, assurait-on , et était si renommé comme accoucheur, par dessus le marché , que c'était à qui voudrait avoir affaire à lui parmi les dames de la ville.
Ce soir là il y avait foule au paseo de Grenade , celte promenade qui s'étend à trois cents pas en avant du pont du Xénil. La place Sablée qu'on nomme el Salon voyait affluer les mantilles sous ses acacias touffus; la voix des promeneurs n'était couverte que par le murmure de la fontaine au jet merveilleux qui forme le fond de l'Alaméda.
De ce paseo de Grenade la vue est riante et belle : ici les fils d'argent que le Xénil dévide à vos pieils sous les tièdes lueurs de la lune, derrière le paseo, les montagnes , et au bout de la promenade , un vaste couvent qui voile de la ccjfliture verie de sou bois d'oliviers le prospect do l'Alhambra.
Aussi belles mais aussi pâles que les neiges de la Sierra Nevada , dont la croupe blanche domine le paseo de Grenade , les senoritas causaient entre elles, toutes habillées de ce noir qui ressemblerait à un deuil , n'était la mantille blanche , la rose à l'oreille et l'éventail Çà et là passaient des moines, des miliclanos à plumet, ou des majos à veste bariolée. Lair était doux, ia lune sereine, les jets d'eau si irais qu'ils doublaient la senteur des lauriers roses. En ce moment de solennelle quiétude, une cloche retentit, c'était la cloche ordinaire du soir (la oracionj, le signal le plus doux mais en même temps le plus triste de la prière en Espagne ; à son premier tintement les pas s'arrêtent, la parole expire sur les lèvres du promeneur , c'est l'oraison mentale établissant son règne d'un quart d'heure sur tout un peuple. Les éventails et les mantilles se refeiment alors, les chapeaux quittent les fronts, chacun se signe, on se sépare et l'on dit adieu aux beaux arbres du
paseo. Admirable coutume que celle de ce recueillement nocturne et subit quand s'efface et tombe le jour, mais aussi coutume bien favorable à Satan , comme vous allez le voir.
En ce moment de religieux silence, un jeune officier s'approcha en effet d'un groupe de belles Grenadines qui s'étaient mises en prières et tournant vers Tune d'elles ses regards empreints d'une douce mélancolie, il lui glissa adroitement ce billet assez téméraire , mais laconique , dans les plis de son éventail , au moment où elle le fermait ;
c  demain à sept heures du soir , chère Suzana , près de la porte de la rue de los Gomeres.
» Votre ami, Mariaho. »
Quel était ce Mariano assez osé pour troubler l'élan pieux de la jolie fille au moment de Yoracion , quel était ce démon en uniforme dont la moustache noire devait être frisée en croc chaque jour par Belzébuth ? Ne
yous creusez pas inutilement la tête , mes belles lectrices, c'était tout uniment le neveu du gefe politico (i) de la province , un aimable garçon que l'étrange beauté de Suzana rendait presque fou , à voir la quantité de jarretières, dépeignes, de sonnets que Mariano envoyait sous main à la fille du barbier Roque Puxaro , car, il faut bien le dire , Suzana était fille de ce barbero si renommé.
Sa mère était morte, et Roque le barbier lui paraissait un maître si dur, que c'était bien le moins qu'elle cherchât au paseo quelque moyen honnête de s'amuser; Mariano lui avait plu et comme en Espagne ces choses-là vont assez vile , elle plut également à l'officier, et ils s'entendirent.
Roque , le barbier de la rue Zacalin , ne savait rien de ce beau feu , occupé qu'il était à tondre des mules, raser des mentons d'alcades ou de muletiers, arracher les dents d'un gitano , ou saigner quelque brave anglais.
(1) Ch«f politique.
Roque Puxaro se reposait sur la vertu de Suzana et aussi sur une abominable vieille du nom d'Aurora dont il avait fait choix depuis dix jours, et qu'il avait donnée à la petite pour mentor. Madame Aurora avait cinquante ans, des pendeloques aux oreilles, force bagues fausses aux doigts; elle n'avait qu'une chose de vrai, c'est qu'elle était laide à faire peur. Elle portait sur elle deux médailles de la Vierge del Pilar, une de san Antonio , et le portrait du sergent Christoval , son mari , tué sous Riégo , ce qui laissait en elle un faible invincible pour l'uniforme. Elle aperçut bienMariano s'approcher de Suzana, mais elle ne lui vit pas donner le billet : ce ne fut que le lendemain qu'il lu; passa par la tête de savoir où pouvait se rendre la petite. Roque Puxaro rasait ce jour-là toute la troupe du théâtre pour un drame nouveau; il avait de compte fait seize barbes à confectionner, y compris deux incisives à arraciier au père noble qui jouait dans la pièce intitulée : Belercfonic ( Bellcroplion.y
A l'heure dite , Suzana muchée jusqu'aux yeux dans sa mantille, et croyant sa duègue à l'église de las Angustias , se rendit près de la porte de la calle de les Gomeres. Un homme en manteau l'y attendait , c'était Mariano , et dès qu'il l'eut vue :
— Suzana , lui dit-il , vous êtes plus belle que les fleurs du Généralife , plus douce que le parfum délicieux qui s'exhale de leurs corolles , je vous aime depuis plus de six mois, vous le savez ; mais il faut que je vous quitte. Je vais être envoyé en garnison à Cadix ; demain, oui, demain, je prends congé de ma famille et je pars!
— Vous, Mariano! vous qui jusqu'à ce jour me berciez de l'espérance si douce de m'emmener à votre suite à Madrid ! La succession de votre tante vous y attend : je croyais que vous alliez quitter bientôt le service.
— Je le croyais aussi , poursuivit Mariano avec un soupir, mais outre que la succession de ma tante , la marquise de P... amène à sa
suite un procès qu3 les escrihanos traîneront en longueur pendant cinq années au moins , une occasion d'avancement s'offre pour moi : je suis recommandé tout spécialement à un capitaine qui fut autrefois mon tuteur. Rassurez-vous seulement , ma belle Suzana , je reviendrai... dans peu... continua Mariano ; je vous aime toujours, je veux....
— N'achevez pas , interrompit Suzana , n'achevez pas ; je m'en vais vous dire , moi , qui vous aimez : vous aimez la duchesse Silvia de Rebollo !
— Moi ! balbutia Mariano , devenu pâle.
— Vous , Mariano , le parjure , l'ingrat ! car vous ignorez, Mariano, à quelle femme vous venez ici briser le cœur; Mariano , regardez-moi bien entre les deux yeux , reprit rEspagnole avec une agitation croissante , écoutez le secret que j'ai à vous apprendre : moi aussi , Mariano , je vous aime , moi aussi j'ai des droits sur vous ; sachez que je suis
enceinte !
— Vous , reprit le jeune homme étonné ,
VOUS , Suzana ? Et pourquoi m'avoir fait un mystère de cette grossesse ?
— Parce que si mon père l'eût su, il m'eût tuée , répliqua la Grenadine , ne connaissezvous donc pas Roque Puxaro ?
—Si je le connais ! répondit Mariano ; jamais je n'ai pu pénétrer dans votre maison , mais je l'ai vu à l'Alameda Vieja et, sur le pas de votre porte , à la rue Zacatin. C'est une vraie figure de contrebandier, et je ne me fierais pas à son rasoir. On dit quMl a donné plus d'un coup de couteau dans sa jeunesse.
— C'était grâce au couvent des monjas de Grenade que nous pouvions nous voir, reprit Suzana , voulant écarter ces souvenirs, c'est le seul lieu où mon père me laisse aller, c'est aussi dans ce couvent que je vais me réfugier, si vous partez. Mariano, reprit Suzana en regardant le jeune homme avec tendresse , vous aviez la def de c^ pavillon :solé qui se trouve au bout de la claiistrilla, le jardinier gagné par vous nous entr'ouvrait souvent la porte le soir, pendant que dame Aurora me
croyait en confession chez le révérend père Anselme. Il faut me la donner ; je cours m'y enfermer avec vous , et cette fois nous verrons si vous oserez en sortir !
Elle avait prononcé ces mots avec ce ton de décision andalouse si commun aux belles fdles de ce pays. Son oeil dardait la flamme , sa poitrine battait avec force.
— Dans ce pavillon , reprit-elle, votre du-
quesita[\) ne viendra pas vous chercher
Autrement je lui répondrai à ma façon , ditelle en montrant à rofficier le manche d'un joli petit cuchillo (2) , qu'elle tira de sa basquine ; je la traiterai d'après la loi du talion , Mariano , oh î je me souviens du proverbe : Haz como viereà , fais comme tu verras faire !
— Suzann , vous êtes folle , objecta Mariano ; la duchesse a des ménagements ^ garder; elle me protège, elle me vent noble,
considéré le sais, poursuivit- il , (pie je
vais vous irriter en vous reiusant aujoud'hui
(1) Pelite duchesse.
(2) Cuut«au,
176 LA PORIE
la clef de ce pavillon , mais , en vérité , je ne le puis ; car, si vous voulez le savoir, c'est la duchesse elle-même qui m'y attend , reprit Mariano avec effort. Oui , ce soir même à neuf heures... et conduite par Pablo , le jardinier, à qui j'ai rendu hier cette clef...
— A merveille ! et vous osez m'avouer une pareille infamie !
— Si je vous l'avoue, c'est que dans ce rendez-vous je ne vois rien qui puisse vous alarmer, Suzana. Encore une fois je respecte la duchesse Silvia de Rebollo , mais , oh ! vous, Suzana, je vous aime! Oui! je voudrais au prix de mon sang ne pas vous quitter ; je voudrais... mais, hélas ! ne suis-je pas un simple officier de fortune , ne faut- il pas qu'un jour je vous revienne, la croix de Saint- Ferdinand sur la poitrine, un rayon de gloire au front, l'orgueil dans les yeux , l'amour au cœur? Alors Suzana, ce ne sera plus un amant que je vous ramènerai , ce sera un époux , un époux heureux et fier de vous appartenir! Vous êtes ma perle, mon trésor.
En jetant demain un dernier regard, Suzana, sur cette mer de verdure qu'on nomme la Vega , je pleurerai plus que Boabdil quand mon cheval m'aura emporté loin du Soupir du Maure (1) ! Croyez -moi , ne cherchez pas à sonder les liens qui m'attachent à la duchesse ! Devant cette porte , à quelque cent pas de nous, cette porte qu'on nommait jadis la porte du jugement , les rois maures rendaient la justice , moi je m'en rapporte , Suzana , à celle de Dieu ; il ht dans mon cœur et il me juge !
En parlant ainsi le jeune homme semblait se débattre sous le poids d'un secret, il jetait sur Suzana un regard de tendresse etd'amertume, il baisait ses mains avec transport, et de longues larmes roulaient sur ses joues. Mariano, malgré l'accent de sincérité qui venait de présider à son discours , voyait avec douleur germer le doute dans Tesprit de Suzana : la fille de Roque Puxaro atlach;dt sur lui des
(4) El sospiro del Aîoro. C'est là que BoabJil pleurt en effet, et ce nom consacre encore sa douleur.
yeux pleins d'inquiétude. Tout d'un coup elle se dégagea de ses étreintes , la cloche du couvent le plus voisin sonnait neut" heures. Se levant alors du banc où elle était assise sur le manteau même de Mariano :
— Elle vous attend , elle vous a.tend , à celte heure , au pavillon de la claustrilla , eh bien ! je vais la voir , j'irai !
Et avant que le jeune homme eût pu faire un mouvement, elle avait saisi son manteau, et lui arrachant son chapeau d'officier, elle courait en toute hâte vers le lieu de son rendez-vous.
Mariano allaits'élancer d'unbond à la poursuite de la jeune fille, lorsqu'une main sèche le retint. Il se tourna et vit la duègne Aurora ; elle avait tout entendu.
— Laissez-la faire, dit-elle, il n'y a plus de remède, seigneur Mariano, Suzana ne peut rentrer chez son père, cela par malheur est de toute vérité ; non seulement le sévère barbero la tuerait, mais il me tuerait aussi. Il est de notre intérêt de vivre tous deux en bonne
intelligence; dans maqualité de gouvernante, je dois mener celle affaire, mais, vous le savez, nous sommes pauvres comme des sorcières de l'Albaysiu. En un mot, avez-vous de l'argent ? Je me charge de la mère et de l'enfant. . . Vous comprenez ?
Marianolui donna une bourse qu'il portait dans sa l'aja (1) ; il fut convenu entre eux qu'on choisirait dès le lendemain une maison à Santa Fé. Les pratiques du barbier ne lai permettant guère une excursion hors des murs, Aurora parliraitla nuit même et tout serait dit; car elle attendrait Suzana à la sortie du pavillon et Mariano |se chargeait d'avoir des mulets.
Cette expédition nocturne glaçait le cœur de Mariano ; il craignait que Suzana n'eût pas la force de la soutenir. L'entrevue de sa maîtresse avec laduchcesse Silvia deRebollo ne lui causait pas moins d'alarmes. Il se perdit bit^nlôt dans le détour des rues qui abondent autour delà callede los Gomères et la
(1) Ceinture.
180 LA PORTE f^'^-T'^^'.
vieille le suivit. Doublant alors le pas , elle s'en fut au couvent des nonnes de Santa Pabla et atteignit la petite porte du jardin.
L'air était si doux en ce verdoyant enclos, la senteur des romarins et des citronniers s[ vive, que l'on eût pu se croire sur quelque terrasse de l'Alhambra. Une ombre noire lui fit jeter un cri sourd : c'était Pablo qu'elle fit taire bien vite à l'aide de trois duros extraits libéralement parelle delà bourse de l'officier.
— La duchesse est-elle venue? demandat-elle.
— Oui, et puisque vous paraissez tout savoir...
— Certainement, je suis sa duègne.
— Alors vous devez connaître le seigneur Mariano qui vient de la rejoindre au pavillon Il a trouvé la porte ouverte et il est entré...
— A merveille, et vous ne lui avez point parlé ?
— Jenelui parle jamais, j'ai vu son manteau et son plumet, voilà tout. Mais pourquoi ces trois duros... vous voulez de moi
IDU SOLEIL. 181
quelque service? ajouta le jardinier avec défiance.
— Un service bien simple, celui de me laisser regarder seulement Mariano par le trou de la serrure...
— J'y pense , s'écria tout d'un coup Pablo, si vous étiez le duc déguisé en femme ! le duc de ReboUo est d'une jalousie... et puis, entre nous , sa femme a fait parler d'elle à Séville. Mais non, continua Pablo, en prenant la maind'Aurora et en l'amenant sous un rayon scintillant de la lune, vous êtes bien une femme en chair et en os ! Vous devez être la duègne de la duchesse ; vous avez tout le physique de l'emploi !
Dona Aurora n'entendit pas celte dernière phrase ; elle colla son œil à la serrure. . . avec la permission du jardinier, qui pendant ce temps alluma sa cigarette.
Si dona Aurora tressaillit en reconnaissan
la (iile du barbier, elle ne fut pas moins
émue à l'aspecl de la duchesse Silvia de
Rebollo.
T. IV. ... ta .
C'était une magiiilique personne, les yeux fendus en amande, les dents blanches comme des perles, les cils plus noirs que l'aile d'un corbeau, sa taille, son cou, sesmains avaient Tair d'attendre Velasquez. Elle écoutait pen chée douloureusement versSuzanace que la fille du barbier ne lui avouait qu'avec des soupirs et des larmes ; le chapeau de Mariano avait roulé aux pieds de la belle entant, et elle avait laissé tombera terre le manteau de rofficier....
Dona Aurora contemplait encore avec admiration la duchesse de Rebollo, quand un bruit de pas retentit derrière un massit de lauriers-roses ; elle n'eut que le temps de se blottir contre un angle du pavillon ; un homme y pénétrait alors, le sombrero à larges bords'rabattu sur les yeux. Dona Aurora crut que c'était Mariano.
Mais au tonsaccadé de celuiqui entrait sans s'être t'ait annoncer, et plus encore aux premiers mots qu'elle entendit sortir de sa bou-
€he, elle reconnut le mari de Sylvia, c'était le duc en effet, le duc qui croyait surprendre sa femme dans un galant tête-à-tête. Son courroux tomba bientôt devant la seule vue de Suzana, et dona Aurora l'aperçut sortant du pavillon une demi-heure après, avec la fille du barbier, qu'il soutenait d'une main, tandis qu'il présentait l'autre à sa femme.
— Pauvre enfant, disait-il, vous êtes à nous maintenant, la duchesse et moi nous veillons sur voire sort !
Dona Aurora resta muette, elle venait de remarquer avec étonneraent que la duchesse Uebollo était enceinte. . . .
Cependant , ce même soir , le barbier , fort satisfait de sa journée, rentrait dans la rueZacatin, en songeant encore au drame qu'il avait vu représenter au théâtre, lorsqu'cn tirant sa montre il s'aperçut qu'il était dix iieures passées .
La collation habituelle était servie; il monta a la chambre de dame Aurora, et fut as-
sez surpris comme on Je pense, de la trouver vide. L'étonnement de Roque Puxarofut non moins grand quand il s'écria : Suzana ! et que sa fille ne répondit point.
— Mon Dieu ! pensa-t-il , seraient-elles toutes deux à l'église de la Vierge de las Angustias ! Mais elle est fermée, coutinua-t-il en achevant de fureter dans chaque recoin de sa maison.
Vous avez vu l'Avare perdant son trésor, Bartholo cherchant Rosine, Othellolui-même le sombre et farouche lion d'Afrique , rugissant après Desdemona, tout cela n'était rien près du barbier Roque Puxaro.
Roque Puxaro , nous l'avons dit, n'avait rien de son confrère le joyeuxbarbierdeSéville l'homme de la savonnette parfumée et des billets doux, c'était un barbier qui ressemblait à un bourreau. Dans son quartier même et par dérision on le nommait don Torribio de la nabaja (don Torribio du couteau ) ; cette appellation farouche convenait tout à fait au physique du personnage.
En effet, outre qu'il était borgne, de mauvaise mine et le cou tordu comme un biscayen détaché delà potence, la petite vérole donnait à sou visage l'aspect gracieux d'une écumoire ; il était d'une force redoutable dans l'occasion et se vantait de tenir un taureau par les deux cornes si l'un de ses confrères daignait le raser pendant ce temps-là. Andalou , vantard , habile comme un singe , et très versé dans le maniement du rasoir et de la lancette , Roque Puxaro était surtout renommé par son adresse pratique dans l'accouchement ; aussi sa boutique était-elle encombrée de divers ex-voto qu'il gardait précieusement et ne prêtait aux églises qu'aux jours de grande fête. Ces tableaux représentaient des femmes à l'agonie intercédant la plupart Saint Jean de Dieu, mais toutes délivrées par l'opération de Roque Puxaro, qui n'avait pas moins de mérite à leur guérison que le célèbre apôtre sicher à Grenade. Le regard du barbier, en fixant ces divers ca-
dres appendus à la muraille nue de sa boutique, se voila tout à coup d'ombres épaisses il pensa que Saint Jean de Dieu aurait dû le récompenser au lieu de le punir , et mieux veiller durant son absence sur sa chère fille Suzana. Sa rage contre la gouvernante de sa fillç devint s| forte, qu'il s'artaa d'un couteau et résolut delà poignarder quand elle entrerail.
Il en était là de ces belles dispositions, quand un coup léger retentit à la porte de sa boutique, un homme en manteau gravissait les marches de 1 escalier. Roque Puxarole vit entrer avec précaution, ôter son chapeau , et s'asseoir ensuite tranquillement dans celte chaoïbre où il l'avait entraîné lui-même après avoir fermé sa nabaja ( couteau ) et avoir pris vis-à-vis de ce nouveau-renu un air de parfaite obséquiosité , car ce personnage n'était rien moins que leducdeRebollo. — Monseigneur , demanda humblement le barbier, qui me procure l'honneur de votre visite ?
— Une circonstance assez délicate, mon cher Roque; ma femme est enceinte, et au premier jour nous pouvons avoir besoin de votre ministère. Vous êtes le plus habile comaciron ( accoucheur) de notre belle villede Grenade ; seulement ma femme a une répugnance invincible pour votre visage...
— Pour mon visage... s'écria Roque Puxaro déconcerté.
— Hélas î oui ; au^si elle exige une chose de vous, elle vous pi[opose de mettre un masque ; quant à elle elle aura soin ce jourlà d'avoir le sien. Je raccompagnerai.
— A vos ordres, monseigneur, mais en ce moment-ci cela me serait impossible , vous me surprenez dans la pli; s horrible douleur qui puisse accabler un pauvre père: imaginei-vous que l'on vient de m'enlever Suzana !
— Suzana! interrompit le duc en feignant le plus grand étonnemcnt, quoi î Suzana, voire fille?
— Suzana, ma fille, aura cédé aux conseils malicieux de dona Aurora , sa gouvernante, une femme vomie par l'enfer et qui a l'habitude de l'inlrigne !... Tenez, monseigaeur , vous semblez être aussi généreux que vous êtes noble, ajouta le barbier en se jetant aux genoux du duc, vous êtes [puissant à Grenade, aidez-moi à me faire retrouver mon bien le plus cher !
— Je vous le promets, répondit le duc; ce n'est pas pour ce soir que je viens réclamer vos soins, mon cher Roque ; mais dans deux ou trois semaines il se peut que dona Silvia... ma femme....
— A vos ordres, monseigneur ; rappelezvous seulement votre bonne promesse.
— Je n'ai garde de l'oublier, répondit le duc: En attendant , Roque , croyez-moi, ne devenez pas la fable du quartier en divulguant vous-même ce départ. Supposez , feignez de croire que Suzana est à Madrid, chez une de vos parentes, qu'elle vous reviendra
aupremierjouret qu'elle vous écrit de temps en temps.
— Parla mort ! reprit Roque, qu'elle ne s'en avise jamais: si je la rencontre^ je la tuerai, car il n'y a que le déshonneur qui ait pu lui interdire ma maison; il n'y a que la honte qui l'empêche en ce moment d'en franchir le seuil ! Je l'aimais, monseigneur, comme un pauvre de Grenade aime le rayon de soleil qui vient le réchauffer dès le matin sur la place de Bivarambla, comme le gitano aime la fontaine des Lys (1), qui verse l'onde à sa soif, le muletier l'ombre des orangers de la Vega , les filles de Grenade la nuit de la Saint-Jean, la nuit des danses et des fêtes. Et dire que je ne la reverrai plus, poursuivit le barbero,en regardant un de ses rasoirs, tene z je ne sais pourquoi je ne m'ouvre pas moimême la gorge devant vous, mais Dieu me regarde, continua-t-il en attachant ses re-
(1) La fontaine des Lys, faciite de In s Azucenas. Elle est siluce au-dessus du GénéraUfe et liés eslimée à Grenade.
gards sur un crucifix placé au-dessus de son comptoir, je veux espérer encore !
En disant ces mois il s'était jeté aux pieds de ce signe de la rédemption; le ducl'y laissa et se rendu bientôt à son palais situé non loin du Campo del Triunto.
Trois semaines après ceci , une chaise à porteurs (t) traversait les rues silencieuses du Zacatin ; minuit venait de sonner et l'on n'entendait que le cri glapissant des ^erenos qui psalmodiaient les heures.» Un homme p[iarchaità côté de la chaise , il avait son manteau sur le visage. Arrivés à la boutique do Roque Puxaro lo barbier , les porteurs s'arrêtèrent. L'homme i'rappa un coup sec, et le disgracieux visage du barbero se montra bientôt à l'une de ces lucarnes grillées qui abondent à Tolède et à Grenade.
A la vue des porteurs et de la chaise, il vint ouvrir ; l'homme donna alors la main à
(1) Les voitures sont défendues à Grenade. Cela vient de ce que beaucoup d'aqueducs passent sous les rues pour la conduile des eaux dans les maisons particulières.
une dame masquée qui semblait ne pouvoir se soutenir; les deux porteurs aidèrent le cavalier à l'introduire dans la salle basse du barbier.
Celui-ci en voyant la figure du cavalier poussa un cri de surprise ; ce n'était pas le duc, mais un beau jeune homme qu'il ne connaissait aucunement ; ce jeune homme lui présenta un masque de velours.
— Vous savez ce dont vous êtes convenu avec le duc-, dit-il au barbier ; je le remplace pour l'instant : dépêchez , senor Roque, le temps presse, et madame la duchesse est en péril.
Le barbier observacelui qui lui parlait , il était de haute taille et portait une paire de pistolets à sa ceinture.
La dame paraissait en proie aux douleurs les plus vives , autant que Roque pouvait en juger aux cris éloufles qui, lui échappaient sous le masque. Il se mit en devoir de pratiquer l'acrouchement ; pendant ce
travail, le jeunehomme s'était relire au fond le plus obscur de la salle et versait des larmes abondantes.
— Quelque parent , pensa Roque Puxaro , quelque amant peut-être... On assure qu'avant son mariage avec le duc, et quand elle habitait chez son cousin le marquis d'Alpujar...
Tout en rêvant de la sorte , le barbier continuait l'opération. Au bout d'une heure , la duchesse était délivrée : elle venait d'accoucher d'un garçon plus beau que l'amour et qui à coup sûr ne rappelait en rien les traits du marquis de Rebollo. Soudain, Roque Puxaro poussa un cri ; il venait de reconnaître au bras de l'accouchée un signe révélateur pour lui : une petite ïraise (fresaj que Suzana portait de naissance; il enleva le masque de la jeune fdle et courut à un couteau catalan posé sur le comptoir.
Mais avant qu'il eût pu même s'en servir , Mariano ne consultant que le danger , venait
défaire feu sur lui... Roque Puxaro tomba raide mort. Les deux porteurs entendant le bruit de l'arme donnèrent l'alarme au quartier du Zacatin. L'alcade , assisté de son escribano, arriva. Mariano se livra lui-même à la justice.
Telle était l'histoire qu'on se racontait dans tout Grenade depuis le quartier de l'Alcayceria et le Zacatin jusqu'aux hauteurs de la porte d'Elvire. Je ne me suis permis que d'y changer le nom de la duchesse, attendu que nous autres romanciers nous devons entendre tout parétat commeles confesseurs, mais nous ne devons pas tout dire.
C'étaitbien la duchesse qui avait consenti à cette substitution, elle était loin d'en prévoir l'horrible issue e^ ce qu'elle devait lui coûter. Mariano était revenu en effet à Grenade le soir môme de cette scène, il avait trouvé sa chère Siizana chez la duchesse, Suzana cachée à tous les yeux, Suzana qui ne sortait jamais de sa petite chambre et pen-
19i LA PORTl DU SOLEIL.
sait toujours à son cher Mariano. Suzana n'était plus inquiète de l'amour de Mariano pour la duchesse, la duchesse était sa mère !... Ce (ut à ce titre que la duchesse de Rebollo osa se réclamer du gefe politico son oncle; raCfaire fut assoupie et Mariano put passer à Gibraltar. Le marquis d'Alpujar était son père, il ne fut pas le dernier à solliciter pour Mariano.
Pour Suzana elle entra le soir même au couvent des Monjas de Grenade à Santa Pabla où elle prit le voile.
Vous autres Français qui ne voyez que la résille d'argent et la mine galante deFigaro, que pensez-vous du pauvre barbier de la rue Zacatin ?
Au
même.
tiA CAPIX.LA RSAZ. DE GRENADE.
La Capilla Real de Grenade. — La CSathédrale. —L'Archevêché.
— Un Brocanteur. — La place de Bivarrambla. —Le Gampillo.
— La colonne de Mayquez. — Mariana Pineda. — La fonda
del Commercio. — Les Rues. — Un interprèle polyglotte .
— Promenadeà Wisnar.— Cècilia Marquez. — LacoU'
tonne de foin. — Le bossu . — La Chartreuse. — Le»
fous. — Les légendes. — St. Jean de Dieu. — Les
nonnes.— > La société à Grenade.
La Capilla-Real est située près de l'hôtel de l'Ayuntainiento, elle appartient à la famille royale. Elle adeuxmagnifiquestombeaux de marbre, ceux de Ferdinand et d'Isabelle; ceux de Philippe 1*', et de Jeanne la Folle sa fem-
me, ne les déparent pas. Charles-Quint éleva ces mausolées à sa famille, ils sont exquis de richesse et de flgures.La grille du chœur qui est derrière , est d'une hardiesse et d'un travail étonnant. Elle représente dans Jes découpures supérieures la passion de Jésus- Christ.* Le sacristain qui doit nous conduire aux tombeaux , allume une torche , et, nous entrons dans un caveau fermé par trois serrures de fer. Ce caveau contient cinq cercueils de plomb ; celui de Ferdinand V , et de sa femme, celui de PhiUppe T', et de Jeanne sa femme ; et le dernier, petit d'Aspect , renferme Miguel de la Pax , frère de Charles-Quint ; il mourut à sept ans d'une chute de cheval. Le rétable de l'autel de la Capilla-Real est curieux. Son or est un peu terne et fatigué , mais il est flanqué de ces statues effrayantes qui ont en Espagne tant de relief dans les églises. Ce sont des bourreaux armés de tenailles et de fouets qui martyrisent Saint- Jean l'évangéliste, et Saint-
Jean-Baptiste. L'autel et les bas côtés représentent la vieille Grenade avec la Tour de la Vêla, la Porte du Jugement et les prisonniers Mores venant faire leur soumission à Ferdinand et à Isabelle. Abdali dont un More tient le cheval par la bride, oflfre la clef à Ferdinand qui est à cheval avec sa femme, et l'Archevêque de Grenade.
Ces bas-reliefs en bois sculptés et coloriés sont d'un travail précieux. Le baptême des Arabes fait suite à la scène que je viens de retracer.
Les blasons épars dans la Capilia-Real ont un caractère unique. Ce sont les grands aigles noirs de la maison d'Autriche étalant leurs ailes découpées, sur des murs blancs et froids comme un linceul. A côté d'eux, figurent des drapeaux de cavalerie espagnole. Dans la sacristie il y a une excellente toile de Lano, le Christ enseveli par les saintes femmes 5 mais le roi Ferdinand a laissé à cette église,
198 LA POUTE
un cadre non moins précieux, il est sous verre , et on en ignore l auteur.
11 représente l'adoration des Mages, et les seuls costumes des Princes-Noirs, nen sont pas la partie la moins intéressante à étudier pour les peintres. Le drapeau que Ferdinand le conquérant plaça sur la Tour de la Vêla après Sel victoire figure ici ; son sceptre, son épée, et la chasuble brodée par Isabelle sà femme pour l'évèque de la Capilla-RecU sont conservés dans cette sacristie. On y voit un missel de 1496, manuscrit donné aussi par Ferdinand à sa royale chapelle. Les chiffres en argent F î, F Y , lui servent de fermoirs; ce sont ceux de Ferdinand et d'Isabelle. Un tableau postérieur d'un fort , mauvais style mais curieux est celui qui représente l'embrassade (Abrazo) de Boaddil , el de Ferdinand, après la victoire remportée sur Grenade.
La ligure dumaiheureux prince maureconcorde iissez avec son portrait peint, et dont je vous ai parlé.
Séville, la cathédrale de Grenade fondée sous Ferdinand V , se présente à l'œil avec un tel cortège de richesses qu'il est impossible de ne pas s'arrêter avec admiration devant les moindres détails de ce vaisseau commencé en 1552, et continué jusqu'en 1614.
Depuis Alonzo-Cano jusqu'aux évèques qui ont occnpé ce siège apostolique , les mains des ouvriers les plus habiles et les plus splendides ont contribué à sa radieuse parure. Le sol du temple est recouvert de nattes, ses dalles pèsent elles-mêmes sur la sépulture des Archevêques et Princes de Grenade. A droite de la porte d'entrée , ce tableau que vous voyez éclairé à demi par une veilleuse est un Saint-Joseph d'Alonzo-Cano, l'expression du saint qui sourit est admirable; tous les raarbxes des chapelles viennent des montagnes de Grenade, le ciseau de l'artiste les a l'açonnés avec amour. Ici par exem[>le, c'est Don Juan Adam qui a sculpté celle de San Miguel , Ion lée p ir Don Juan
Manuel Moscoso Y Péralta, évêqne de Grenade; plus loin rayonne, celle de Saint- François de Paul, et de Saint Jérôme. La première de ces deux chapelles a un maître-autel fort beau , une Yierge de Murillo figure à son côté droit, le tombeau du fondateur y est aussi d'un beau style. Une chose assezbizarrepour une chapelle, ce sont deux vases de chine magnifiques qui ne dépareraient pas un salon de la Chaussée-d'Antin , il est vrai que des miroirs du temps de Louis XV , figurent bien dans celle de Saint-François de Paul! Celle de Saint-Jérôme, a un tableau de Ribera, le plus beau peut- être que j'aie vu , il représente le saint au désert : les rides de ce corps usé, maladif, sa sérénité et sa résignation d'apôtre sont admirables. Saint- Jérôme a seulement un chapelet au bras gauche, ce qui sent un peu le moderne. La profusion d'or qui abonde en cette chapelle , ne lui nuit en rien, tant cette palette du Ribera est sûre de ses effets. A gauche , il y a un
autre tableau du Ribera, le martyre de Saint- Jean; il est moins beau.
La porte d'entrée, à gauche de l'auiel, dans le genre gothique et en haut de laquelle figure en exergue sur la pierre Laudate opéra ejîis , a des figures en marbre d'un style exquis , des Rois d'armes y sont debout sous des clochetons aux fines arêtes. On nomme cette porte la porte de la Capilla-Real,
La cathédrale de Grenade est formée de la réunion de trois églises , Alonzo-Cano en a les honneurs ; il l'a ornée de tous les agréments de son pinceau et de son exquise ciselure. Né à Grenade et prêtre de cette même église , Alonzo-Cano devint triplement artiste, il l'ut à la l'ois architecte, sculpteur et peintre; il étudia la peinture sous le maître de Velasquèz (1 ) et sous celui de Murillo (2), la sculpture sous Monlanès. Nommé bientôt peintre du Roi , grâce à l'amitié obli-
(1) FranciscojPacheco.
(2; Juan df'l Castillo, le premier maître qu'eut Murillo dans son Linlaiicc.
géante de Velasquèz , il alla concourir ensuite à Tolède pour !a place de Maestro Mayor de la cathédrale du primat des Espagnes , il se vit préférer Felipe-Lazaro de Goyti. Accusé d'avoir (ait périr sa femme, crime odieux dont heureusement pour sa mémoire, on ne peut trouver aucune preuve, il fut jeté dans la prison de Corte et mis à la question qu'il souffrit sans s'avouer un instant coupable. Son caractère fougueux , intraitable , ne tarda pas à le desservir bien plus dans une affaire avec le chapitre de Grenade dont il élait bénéficier, par bonheur il trouva dans lévêque de Salamanque , un ami complaisant qui lui conféra une chapellenie, et l'ordonna sous-diacre sans examen. Les bizarreries d'Alonzo-Cano donneraient matière à un volume. Une fois, il refusa d'achever la peinture du chœur de la cathédrale de Malaga sous prétexte qu'on n'en faisail pas assez grand cas. Une autre fois se voyant marchander un Saint-Antoine
que lui avî^it commandé un auditeur de Grenade , il reprit le tableau des mains de l'acheteur et le mit en pièces devant lui ; enfin, près d'expirer, il jeta au nez du prêtre qui l'assistait, un crucifix qui lui paraissait trop mal sculpté , et voulut mourir avec une simple croix de bois.
Quclqueioisla manière de ce sculpteur surnommé le Michel Ange espagnol, se ressent du goût de son temps; la profusion et la lourdeur des ornements en détruit l'efFet. La chaire au pied de marbre qu'on lui attribue dans cette église, h tort ou à raison, est cependant un morceau d'un ensemble délicieux, il ressemble à un grand ilambrau épanoui.
Trois lions de pierre reposent à sa base , des anges se jouent à ses volutes, la cage de , chaire en jaspe , représente plusieurs médaillons d'évêques. Le dessus est le plus coquet baldaquin qui puisse s'imaginer. Il est tout d'or bruni, et aussi riche qu'un réiable. Tout le dùme du maitre-autel dont les vitraux
sont à rosaces est décoré par Cano, il y a une balustrade qui permet d'en approcher. Deux bustes sculptés par le même ciseau ornent les niches, et chose assurément fort étrange, ces bustes qui ressemblent à des têtes romaines sont cependant Adam et Eve.
Les orgues de la cathédrale étaient en jeu; tous deux sont riches , ornés de dorures , mais leur éclat bruyant ressemble à celui d'une fanfare de chasse. Ferdinand V et Isabelle, deux statues à genoux figurent vis-àvis l'une de l'autre à quelques pas de Tautel, dont le baldaquin est moderne et pauvre. La dernière chapelle à laquelle je me suis arrêté avant de visiter celle de Ferdinand-le-Conquérant, le brillant fondateur de cette église et celle de Saint-Jacques de Galice ; c'est ce même Ferdinand, dit l'inscripiion, qui en fit don à la c;ithédrale, ellese nomme lachapelle de Saint-Jacques.
Saint-Jacques est à cheval avec son large chapeau gris^ la sculpture est assez commune mais elle a du relief et de l'éclat. C'est une
de ces chapelles en bois doré où le moindre cierge allumé fait reluire un incendie de cristaux, de dentelles d'argent et de franges éblouissantes. Sur toutes ces chapelles , tombe le jour mystérieux des vitraux qui se joue à la fois et sur les statues de marbre des evêques, et sur les Christ coloriés habillés à demi-corps, lamentables images aux cheveux tombants , éplorés ! La plus curieuse de ces représentations mystiques est celle de la Virgen de tantigua que Ferdinand-le-Conquérant faisait porter devant ses drapeaux , lorsqu'il allait combattre les Maures. Cette vierge a un perruquier aussi fier de son service qu'un maître de cérémonies du temps de Louis XIV, eût pu l'être du sien près de ce roi qui prenait le soleil pour sa devise. C'est une gloire pour cet artiste en cheveux qu'une coiffure noire ou brune toriillée en boucles soyeuses sur le front d'ivoire delà Virgen, elle a aussi ses femmes de chambre choisies parmi les plus nobles dames de la
ville, dignité dont elles se montrent si curieuses et jalouses que l'une d'elles senora de Iwnor de la reine Isabelle de Bourbon la femme de Philippe iV , renonça à cette charge pour mieux remplir son emploi divin auprès de la Vierge. Elles doivent veiller à son trésor et s'opposer à tout ce qui pourrait détruire le bon ordre de sa maison.
Toutes ces chapelles sont sous des grilles; aux coiitessionnaux il y avait des femmes et toutes s'abordaient avec le salut commun à Grenade Ave Maria jmrissitna, sin peccadocoric<?^/(/fl.Nousnepouvionsmieux l'aire nosadieux àrégiisecalhédraledeFerdinandqueparrinspection d'un magnifique tableau du Christ mourant El senor de la espiracion dû à Cano.
Nous rendîmes de là visite à l'archevêché. Le palais de l'archevêque touche presque à la cathédrale, son locataire apostolique venait de mourir , et les appartements fermés après ce décès laissaient planer au dehors un
silence de tombe. Je suivis un chanoine qui sous le prétexte de me faire voir des toiles admirables, me conduisit ou plutôt me traîna au haut d'un grenier où résidait un sien parent , brocanteur par état , et pour le quart d'heure, logé dans le palais du défunt archevêque. Ce curieux collecteur baptisait tous ses tableaux , celui-ci Saint-Anastase était , disait-il de Bocca-Negra, cet autre une Véjuis de Pedro-Raxis. Je ne voulus pas humilier cet honnête homme, mais je me permis de le confondre intérieurement en lui proposant des sommes exorbitantes de tous ses cadres. Il me crut au moins l'envoyé d'un grand soigneur, et commença à me traiter en roi constitutionnel, c'est-à-dire qu'il me fit des prix fort doux.
A côté du palais de l'archevêque est la place de Bivarrambla, si célèbre dans la chevalerie des vieilles chroniques, elle est devenue à cette heure U place de la (Constitution
et offre peu d'intérêt. Nous revînmes par le paseo del Xénil, au bout duquel se tiennent des changeurs en plein vent, ce qui n'empêche pas comme dans tous les autres lieux de l'Espagne, Içi circulation active de la monnaie fausse. Ces braves changeurs gagnent hardiment cinq franc«i sur dix maravédis; presque tous sont juifs et comme tels, assez avares.
Le Campillo petite place sur laquelle est le théâtre, ne brille guère que par son exposition; une colonne élevée à la mémoire du tragédien Mayquez , prouve du moins que les Grenadins aiment l'art et le récompensent au besoin par autre chose que de l'or. Mayquez était le Talma de l'Espagne, il a sa colonne à Grenade comme dona Mariana Pineda que M. de Custine nomme Penella sans doute par distraction. En 1835 on éleva ce monument à Mariana Pineda jeune et charmante femme d nt le supplice a laissé d' ardents souvenirs à Grenade. Selon l'usage elle fut promenée par la ville sur un àne les mains liées et
portant un crucifix. Et tout cela pourquoi ? Pour la broderie d'un drapeau qu'elle avait imprudemment commandé à une ouvrière dont la noble grenadine se croyait sûre. L'ouvrière avait pour amant un espion, il parvint à s'emparer du drapeau et il dénonça dona Mariana. Cela se passait sous Ferdinand VII, et Calomarde son minisire l'ayant averti de la nouvelle tactique des libéraux qui venaient d'enrôler beaucoup de femmes dans leur armée invisible, le roi se détermina à faire un exemple en la personne de cette amazone. Dona Mariana Pineda était veuve, riche et âgée de vingt-huit ans. La statue destinée à cetle colonne est au musée ( le modèle s'entend ) et la paresse espagnole met bien du temps à couronner l'inscription du socle par la statue.
L'hôtel du Commerce (fonda del Commercio) d'où je vous écris en ce moment est situé devant cette colonne de Mariana ; ma chambre s'y compose d'un lit de sangle avec
un seul malelas, de murs blancs -, de portes ei de contrevents vert de gris. Il y a des gravures coloriées représentant Alonzo et son histoire, maisenrevanche aucun meuble, pas même un simple lavabo. Nous sommes au premier et mes deux fenêtres donnent sur le théâtre. L'affiche annonce pour ce soir ; El bastardo i el Rei ( le Bâtard et le Roi ) brillante i escojida fiincion, le théâtre sera illuminé.
L'aspect des rues de Grenade offre certainement des contresens prosaïques avec ses anciens usages, constatons cependant la lutte de la jciqueta ( veste des élégants ) avec le irac. Cette veste couleur de taupe est encore portée dans les promenades ainsi que les calzones de campo (pantalons tombant par dessus la guêtre) alin de ménager la culotte de majo à boutons d'argent. C'est surtout dans le quartier de l'Alcayzeria et vers les abords de la rue de Zacatin que vous rencontrez les beaux arrieros, le bâton passé
DP SOLEIL. 211
dans lour ceinture , les barbiers qui sont tous ici chirurgiens dentistes (i) les vendeurs d'étoffes et de mantas ( capes bariolées ) et les cordonniers de la petite place de Siinto Christo, endroit pittoresque où se vendent les alpargatas (souliers). Dans une autre plaza à colonnettes qui se nomme Alhondija Zayra, est établi le marché à grain, c'est là que vous voyez tourbillonner ces figures d'andaloux à la taille svelte, ces lemmes dont les pieds et les mains ressemblent à ceux de l'Arabe. Il y a beaucoup de pauvres à Grenade, la cité en compte quatre mille. Je ne parle pas même des gitanos qui presque tous habitent les excavations de Saint-C^uistoval (las cuevas de saii CristoOalJ.Ceqyiàviïer de l'antique Grviuade est compris dans TAlbaysin et nous aurons bientôt l'occasion de le visiter.
Ce matin, mon interprète est venu mepro-
(I) Les barb.crs g;igiicnl beaucoup; il fauL du rosle un brevet médical pourèire barbier-
poser une excursion à Wisnar, village distant de deux lieues de Grenade, mais a\ant que je parle deWisnar permettez-moi de vous raconter mon interprête.
C'est un pauvre hère de trente-cinq à quarante ans, anglais de naissance et de manières, et qui malgré son séjour en ce pays, et le vernis espagnol qu'il s'est donné, ressemble assez au caporal Trimm de Sterne. Son nom est à la fois arabe et espagnol, il s'appelle D. Manoel Eugenio la 0' Bensaquen. Sa carte porte : tlie englisk interpréter^ d'uncôté ; et de l'autre : mter/?reie;)OMr toutes les langues. Mais on voit que c'est à l'idiome anglais que se cramponne le plus D. Manoel Eugenio la O'Bensaquen.
Comme il serait fort long de l'appeler, je suis convenu de réduire le tout à O'Bensaquen. Cette première syllabe, pouvant raisonnablement passer pour une interjection, je m'en lire aisément, et le voilà admis à ma familiarité.
— Donc, O'Bensaquen, vous dites, mon cher, qu'il faut visiter Wisnar?
— Sans contredit, senor; il y a là une source (fuente).
— Quelle source ?
— Une source admirable, senor mio. Elle n'a aucune propriété médicale, mais vous en serez content.
— Les mules sont-elles prêtes ?
— La mienne, senor; mais, pour votre excellence, j'ai fait choix d'un joli cheval andalou.
Le joli cheval andalou amené par O'Bensaquen était boiteux, et, pourtant, mon guide m'assura que c'était l'un des meilleurs de Grenade. J'ai pris mon sombrero en pain de sucre, ma manta, mes guêtres et un paquet de cigarettes, et me voilà enfourchant le coursier d'O'Bensaquen.
Pour aller à Wisnar, il faut passer sous la porte d'Elvire; ici tout rappelle le Maure, sa galanterie, ses combats. La rue d'Elvire, qui
mène à cette porte, est remplie de monde, ies boutiques de selliers^ surtout, y font bon eifet; ce ne sont que guêtres piquées comme des dos de fauteuil, des cartouchières à fleurs rouges se relevant sur un magnifique cuir jaune, des brides à pompons, des frontons de chovauxdignes d'un ancien carrousel.Tout ce luxe réjouit l'œil; il vous rappelle l'amour de l'arabe pour son cheval,cet amour inné, patient, presque fraternel. Le cheval figure dans les contes des Mille et une Nuits, il y tient sa place comme l'hypogriffe de Roland. O'Bensaquen ôta en ce moment son chapeau ; nous étions près la porte d'Elvire.
La porte est élevée ; elle est arabe, elle sent presque le triomphe. C'est que devant elle se déployé en effet la place du Campo del TriunfOy située à l'entrée de la ville, du côté d'Antequerra. L'hôpital, qui se trouve sur cette place immense, est dévolu à la plus triste infirmité humaine, la folie 5 le couvent des Capucins le regarde au coin de la Calle-
Beal. Le milieu de la place du Triomphe es* marqué par la colonne de la Vierge toute de marbre blanc; à côté de celte colonne et sur une autre plus petite, une inscription constate que Mariana Pineda se vil garottée sur cette place, le 26 mai 1851. Le Cirque des Taureaux ferme dignement cet enclos immense, 1 un des pins admirables plateaux qui se puissent voir.
Je vous ai parlé du couvent des Capucins, O'Bensaquen jure ses grands Dieux que cest le refuge assuré de tous les contrabnndistas de Gibraltar.
Nous laissons à droite la Cartucca (Chartreuse) que nous verrons en revenant deWisnar; nous passons également devant la propriété du comte de Moniijo, lequel n'a pas moins de onze mille réaux par jour (deux mille sept cent cinquante francs). Sous les monts voisins et au milieu d'un lit desséché filtre le Beyro, fleuve large et goudé lorsque viennentles neiges d'hiver; à 1 heure qu'il est
on pourrait le comparer à un amas de terre glaise.
Le chemin est rude, montueux, et la mule d'O'Bensaquen, qu'il nomme fièrement la Capitana, a peine à suivre mon cheval qui ne galope pourtant que sur trois jambes. L'aspect du sol est aride et triste , nous sommes en automne, et la pluie survient ; mon guide me fait remarquer un bon nombre de cantons de chasse . La source deWisnar existait au temps du maure, car nous entrevoyons, à gauche, des restes d'aqueducs, ingénieux réservoirs qui constatent l'irrigation. Tout Wisnar était autrefois la propriété de l'Archevêque, aujourd'hui c'est le bien du gouvernement Andalou qui a fait main basse sur le palais de l'Archevêché que nous laissons à gauche, et qui est peint, ma toi, comme un panneau du temps de Louis XV, à l'extérieur. Ce palais de l'Archevêque de
Grenade me causa une telle surprise, que je voulus meltre pied à terre sur-le-champ et l'examiner, mais O'Bensaquen, avec sa ténacité d'Anglais, voulut d'abord aller à la s ource. J'obéis à mon tyran et je me retournai sur mon cheval pour voir Grenade....
La cité de Boabdil était derrière nous : sa vega s'étendait au loin sous un voile de vapeurs sombres. De temps à autre de fortes odeurs balsamiques passaient comme l'arome d'un encensoir sur la plaine, les grenadiers et les fleurs de toutes sortes ouvraient leurs cassolettes à la pluie. Enveloppé comme O'Bensaquen, de ma mante de pobre, je cherchais de l'œil les jardins du Généralife, je je me représentais le bruit des eaux impétueuses du Darro, roulant, pendant l'hiver, les neiges de la Sierra Nevada au fond de son lit : nous avions à nos pieds d'immenses ravins, et nous allions noius remettre en
route entre une haie vive de cactus et d'aloès aux branches couronuces de fleurs. Ce fut en cet instant qu'O'Bensaquen crut devoir me parler de la Vierge des bons rêves (la Virgen del buensuerio).
— Quelle est celte Vierge? demandai-je â i'iriterprèie qui s'était signé dévotement pour mieux jouer la comédie qu'il me préparait.
— Je vous la ferai v6ir, sènor, répondit
Ô*Bën^àqueh ; elle idemeure dans sa chapelle
aîi bout àe fa fcieïîe promehaiâë de rAlaméaà-
vlejà, qui est derrière nous. Là, sous l'ombre d'iih frais et liiagique platane, s'élève ce petit temple près duquel le Dnrro serpente en été et tonne l'hiver. Sur la rive droite vous verrez liîs bâtiments de l'Albaycin avec leurs,j^airlandes de vignes etde jardins; cette ch;4)elle est un vrai mirador (belvédère), entouré de roses et qui s'élève au-dessus de la vega de Grenade. Les filles de ce pays y vont
consulter chaque soir Notre-Dame des Bons rêves.
— Et toi, y vas-tu?
— Moi.., senor..; dans ma qualité d'mterpreter english, j'en ai peu le temps ; mais ma fille aînée Sarrah s'y rend tous les jours et demande à la Vierge les plus beaux songes. Or, il lui en est venu un.., continu a-t-il, et ce songe, le voici :
« Sarah se voyait, cette nuit, avec son cierge et son bouquet d e v a n l /a virgen deï Buen Sueno File priait pour sa mère et pour nio'i qui ne gagnons p, s grand'chuse, quand tout d'un coup la Vierge, — remarquez bien ceci, senor mio, — descendant elle-même de son piédestal , lui a montré, siuis les touffes de lauriers-roses qui entourèht sa chapelle, un jeune voyageur profondément endormi.
— Voilà, lui a-t-elle dit, celui qui fera la fortune de ton père, celui qui le dotera, celui... Elle en était là de son rêve quand je suis venu brusquement la réveiller. Sarah
m'a conduit à notre fonda ce matin, et là, chose merveilleuse ! quand vous enfourchiez votre cheval, sur la place, elle vous a reconnu et s'est écriée : c'est lui ! »
— Voilà un joli petit conte de l'Albambra, répondis-je à O'Bensaquen; en ta qualité d'Anglais, tu devrais l'envoyer à Wasington- Irving.
— Vous n'y croyez point î
— Je crois que tu as de l'esprit, O'Bensaquen. Tiens, voici une paire de boucles d'oreilles achetées à Séville, mets-la sous l'oreiller de ta chère fille, et ce soir, peutêtre rêvera-t-elle que la Vierge des bons Songes la lui envoie !
Cependant nous nous trouvions devant la source. L'eau de ce bassin entouré de quelques arbres, est d'une limpidité extraordinaire ; de légers bouillonnements sélèvent à sa surface ; en y plongeant un bâton, l'eau jaillit du tond avec une grande rapidité. Si elle ne possède aucune propriété médicale,
en revanche, elle est exquise de saveur(4), et, chose rare en ce pays, par ce jour-ci, dixhuitième de novembre, nous nous y sommes désaltérés ainsi que nos montures. Le cheval andalou sur lequel j'étais monté avait nom Z^^n, nom fort royal, à coup sûr, son amble était détestable, mais son galop me rappela celui des chevaux des Pyrénées.
Des montagnes pelées couronnent Wisnar que tous les Anglais ne manquent pas de visiter à cause de sa source. Grâce au pied qu'avait emporté O'Bensaquen, je sus bientôt combien elle avait de circonférence, vous savez si les Anglais tiennent à se rendre compte de ces choses-là.
— Cent cinquante pieds, dit O'Bensaquen, fier de son calcul.
La pluie avait cessé, la fontaine ne m'avait causé qu'un élonnement médiocre; je crus que c'était le moment de voir le palais de l'archevêque de Grenade à Wisnar.
(i)L'eaude Grenade est malsaine, etdonnela ûèvre.
Ce palais, sur lequel je ne sache pas que les livres de voyage s'extasient, est, à mon sens l'uïie des choses les plus originales qui se puissent voir près de Grenade.
Toute l'histoire de Don Quichotte y est peinte à fresques sous les portiques qui entourent les jardins. Dans le premier cadre qui surmonte la porte principale, le chevalier est représenté en jabot et en bonnet de coton, étudiant un livre de chevalerie. Les statues et les médaillons qui ornent la façade de ce palais rappellent Mars, Vénus, Mercure et autres divinités du paganisme, le tout richement empourpré de tons violets, et faisant face a des marquis de France, en habits gorge de pigeon, à des Turcs et à des caricatures assez grotesques. L'édîGce a l'air d'un vaste trumeau peint à la gouache ; les jardins sont assez beaux, mais je n'ai rien vu de pi i V xtravaganî que ces fresq'iv3«; drsMati-
une heure entière chez Rabelais.
Sous le vestibule, une jeune et fraîche
paysanne de Wisnar, son fuseau en main, filait au rouet d'un air mélancolique en chantant des couplets sur un mode lent et plaintif. A côté d'elle un homme de vingt-cinq à trente ans, la chevelure noire et abondante, la main sur la hanche, et la cigarette à la bouche; regardait tristement le travail de la jeune fille. O'Bensaquen m'apprit que c'était le frère d'un galérien occupé à cette heure dans les jardins de l'Alhambra.
. Ce mot de jardins accouplé avec celui dé bagne, semble monstrueux ; il n'est que trop vrai cependant. Dans le patio de los arrayanest près des myrtheset des lauriers roses, j'avais vu plusieurs de ces malheureux traîner leur chaîne; en ce lieu ou passaient autrefois les brunt s filles d'un émir, il y a des spectres livides, les fers aux mains et aux pieds. Le brouillard couvrait notre retour à Grenade, à peine nous permetlait-il de distinguer les tours établies sur les plus hautes collines par le Maure pour correspondre avec celles
deSanta-Fé. Cinq heures sonnaient quand nous passâmes devant la Cartucca de Grenade; les bruits de la ville cessaient, mais nous remîmes au lendemain notre visite à la Chartreuse en raison de la fatigue.
Le soir, il y avait foule aux abords du théâtre, et nous résolûmes d'y entrer bien qu'il fût alors plus de neuf heures.
Le théâtre, si toutefois on peut nommer théâtre celui de Grenade , est construit sur la place même où s'élève la statue de MarianaPineda.
Le monument dressé en l'honneur du tragédien Mayquez, le Talma de l'Espagne, fait face à l'une des ailes de la salle de spectacle. En passant devant sa colonne je rencontrai une femme enveloppée d'une mantille noire, qui devisait au clair de lune avec un miliciano ÔG figure assez belle... Que pouvaient-ils se dire ? Les étoiles de Grenade le savaient peut-être. Mais quand la senorita
eut quitté le bras de ce César pour se rendre au théâtre , je la suivis tort étourdiment sans bien me rendre compte de ma démarche.
Vous connaissez les petits pieds delà Carlotta ou de mademoiselle Déjazet, cette femme marchait ou glissait plutôt avec cette même agilité. La taille cambrée , le voile au vent, l'une de ses mains sur la hanche, l'autre à sa cigarette dont le nuage bleuâtre me guidait à travers un long et obscur corridor, elle arriva bientôt sans s'embarrasser de moi le moins du monde, à un petit escalier qu'éclairait une veilleuse agonisante , puis elle poussa vivement une porte, et je me trouvai dans la loge de la Cécilia Marquez la première danseuse de Grenade pour le quart-d'heure.
Je dis la première, car c'est la seule qui daigne danser véritablement, les autres tournent et ont l'air d'avaler des épées comme
les odalisques du boulevart du Temple. La Cécilia est iort jolie ; c'est la danseuse à la mode, elle plaît énormément, il n'y a qu'elle pour attirer et faire recette. Elle se promène à l'Alameda ou au Paseodu Xenil comme une grande dame. Cécilia est petite, animée; elle n'a que la danse au fond du cœur : le jour où elle ne dansera plus, elle aura cessé de vivre. En vérité, il faut que ce soit là une danse unique, admirable de fascination et de pouvoir que celle-ci dont le décorateur ne ^e roçle en rien. Un salon pareil aux salons du Gymnase, un salon en coutil jaune , moucheté çà et là de longues taches d'huile, en fait tous les frais. La Cécilia danse toutes les danses d'Espagne et de France dans ce salon ; hier soir, quand je la vis, elle devait danser la gigue anglaise.
La gigue à Grenade ! qu'en dites-vous ? Je demeurai bien surpris quand je vis sur sa chaise une robe d'outremer, une robe
britannique, un véritable sac dans lequel Cë-
cilia Marquez allait enfermer son joli buste !
J'étais entré dans celte loge de danseuse ,
sans aucune préparation; l'Espagnol» me
demanda d'un ton railleur si je pensais qu'en
Espagne ie th ^âtre lût d'aventure placé au
premier étage?
Je me réfugiai dans la plus respectueuse des pantomimes, saluant, balbatiant, et me
trouvant pour comble de bonheur devant un imprésario à favoris démesurés qui me regardait de l'air dont il est juste qu'un directeur regarde un Grecs'introduisant dans les remparts de Troie.
La Cécilia , on bonne ûlie qu'elle élail, vint heure iiSLUieiit à mon aille. Sur mi; qualité d'étranger , le directeur voulut m'admettre à fumer avec lui ia cigarette de rigueur; c esl au milieu de ce brouillard fantastique que j'examinai ia loge de la Oolera.
J ai VU certainement bon nombre de loges dans ma vie, à commencer par celle de mademoiselle Fanny Essler, qui était un vrai boudoir, jusqu'à celle de Débureau où faute de parquet il poussait en l'an de grâce 1833 une assez belle récolte de pommes de terre , tant le sol était humide. Mais dire la loge de la Cécilia, en vérité cela est un rude travail, et cependant je vais essayer.
Représentez-vous donc un espace de cinq pieds carrés éclairé par un quinquet borgne;au lieu d'une chaise il y a un banc de bois , les murs sont passés à la chaux , et il y a bien trois clous fichés en guise de porte-manteau au mur. A ces trois clous sont suspendus trois costumes, le dernier est la robe anglaise en question. Item, une gravure représentant le maréchal Molitor avec une culotte beurre frais et des bottes dignes d^un géant. De plus trois verrous, car il ne faut pas déranger la danseuse quand elle s'habille. J'allais ouvrir
la bouclie et me récrier d'admiration, après cet inventaire, car il fallait bien trouver une phrase et les phrases admiratives abondent en espagnol, quand une voix nasillarde cria, à travers la serrure , à Cécilia Marquez qu'elle était en retard de dix minutes...
— Dios mio! s'écria la pauvre femme, c'est mon cousin Mariano qui m'a retenue ; il part demain pour Cadix où il va se marier I Allez-vous en, messieurs, car le public de Grenade tient beaucoup à me voir danser la gigue î
Le directeur et moi nous descendîmes , et nous trouvâmes bientôt une foule d'amateurs sur le théâtre ; il y en avait un flanqué d'un énorme bouquet. Je doute torique Médina Conti, l'auteur des pascos de Grenada , en pût composerun pareil, toutes les fleurs de îa Vega et deTAlhambra y avaient passé. Lemajo qui le tenait, était un officier, haut de taille, la faja (ceinture) serrée coquettement au leur des reins ; il portait un uniforme pareil h celui deschasseurs de Luchana.
A peine arrivé sur la scène , j'entendis l'rapper les trois coups, et je n'eus que le temps de descendre à l'orchestre, la danse ne devant pas durer plus de dix minutes, selon l'usage. A côté de moi vint se placer le majo dont la tète et les moustaches disparaissaient sous l éventail de fleurs qu'il portait devant lui. La Cécilia dansa la gigue à la salisfactioû de toute la salie, en exceptant la mienne toutefois, car j'en voulais à Albion de nous imposer cette horrible gigue ; le pas fini, lofficier lança son bouquet.
— Après tout, nie dis-je, la Cécilia iMarquez vaut bien qu'on lu couvre de myrtes et de jasmins, cet homme-là a du goût , et si Abouabdoullah, le roi laslueux , était dans la salie, il lui jeterait un collier de perles !
Je finissais à peine en moi-même cette louangeuse réllexion, quand une autre couronne vint tui^iber aux pieds de la bolera, mais celle-ci... —oh ! honte! c'était une couronne de foin.
Une couroiiue de ioiii à une aussi jolie fille, un affront pareil à une Andoulouse pour
qui tous les balcons de la Banibla, tous les bancs du Salon, tous les chemins de Grenade eussent dû se couvrir de roses ! J'allais demander à mon voisin le nom de l'audacieux qui se permettait cette insulte, quand je vis tout d'un coup un alguazil étendre le bras surun pîîtit bossu qui se teiait au coin de l'orchestre et que ses voisins commençaient à rudoyer énergique ment.
— Filera ! fuera ! (dehors, dehors!) criait la l'ouïe
On mit le bossu à la porte, et on le conduisit en lieu sur; mais ce qui me surprit bien plus que son action, ce fut de voir lofficier qui se trouvait près de moi se livrera un fou rire. Ses voisins l'imitèrentet bientôt l'élan de sagaîté se communiqua à toute la salle. Une salve d'applaudissements semblait encourager «n même temps la Cécilia à relever ellemême ce singulier diadème; elle n'hésita pas, cl vint au bord de la rampe avec une petite moue toute charmante ramasser la courounode foin.
Le rideau baissé, je courus au théâtre avec mon compagnon improvisé, et ce ne tut pas sans peine que l'ofl&cier et moi nous pûmes aborder la bolera. Une dépulation des plus élégants majos de Grenade l'entourait déjà : ce n'élait qu'un feu roulant de plaisanteries andalouses et pleines de ce sel dont les gens de Séville et de Cadix se font gloire.
Voici maintenant l'histoire de cette malencontreuse ovation décernée àla bolera.
Le bossu en question se nommait Narcisso (j'aime à croire que c'était un sobriquet); il était amoureux depuis, quatre ans de Cécilia Marquez. A force de nui(s passées à la belle éloiie sous sa fenêtre, de guitares brisées, de soupirs perdus, Narcisso était devenu fou, fou comme le Tasse, si ce n'est qu'il ne faisait pas des vers. Il aimait les fleurs, et on le voyait souvent chez une vieille bouquetière , native d'Antequerra , et noire comme une taupe. 11 lui achetait des bouquets ei les envoyait à Cécilia ; ce commerce fleuri dura tant que le bossu eut de l'argent. Mais comme il était écrivain public de son état , ces fré-
quentes visites chez la marchande lui firent négliger bientôt ses pratiques ; il avait d'ailleurs des distractions impardonnables. Un soir qu'il était absorbé dans ses pensées, rêvant quelque bouquet agressif pour le lendemain, un client vint le prier d'écrire une lettre sous sa dictée. Ce client était un solliciteur qui postulait alors près les membres de V aijimtamiento de Grenade. Narcisso écrivit tout ce que cet homme lui dicta, seulement , au lieu de mettre sur l'adresse le nom du gefe politico (le chef politique) de cet honnête cité de Grenade, il mit celui de Céciha Marquez.
De telle sorte que la danseuse reçut un placet où on l'appelait senor excellent, et par lequel on lui demandait une place de carabi' nero (douanier). En revanche aussi, le personnage auquel s'adressait la missive du solliciteur,n'ayant rien reçu,futtrèsélonné,onle pense, de le voir venir. Le quiproquo courut bientôt la ville, et Narcisso, pour sa récompense, empocha de l'homme dos coups de bâton. Cf ricochet cruel le détermina à rc-
noncer tout à tait à la profession d'écrivain public, il se fit purement et simplement amoureux de la Cécila.
Vous pouvez penser qu'elle en riait, et, à vrai dire, Narcisso, n'était pas homme à lui inspirer une passion de roman. Le malheureux arrivaun jour chezelle,en dépit de son portier, desa camériste de théâtre, et d'une tante venue de Loja exprès pour la défendre de tout faux pas ; il vint proposera Cécilia de l'épouser.
La danseuse tit un rond de jambe, etce fut ce rond de jambe^qui dérangea pour toujours les idéesetla cervelle du bossu. Il abusa tellement dii privilèged'êlre fou, il effraya même tellement la tante venuedeLoja,qu'on le jugea digne d'habiter la Casa de lofi locos, l'hospice des aliénés. Ce soir là, il avait trouvé moyen de s'enfuir, et comme il passait devant la bouquetière d'Antequerra :
— Eh bien Narcisso,lui avait-elle crié, n'astu rien à m'acheter, mon fils ? Voici cependantdesfleurs comme laPlayadeMalagan'eu
DL SOLKIL. 255
connaît point ;-voicidu myrttiè, du souci, du chèvrefeuille, du laurier rose, et des fleurs cle Pâques. Prends ce bouquet, hijo, el tu auras l'air d'un Médina Sidonia en bonne fortune. Prends-le, Narcisso, car je te le donne pcJÙr rien!
Le pauvre lou avart pns le Douquét que venait de composer la pertide vieille dans son arrière boutique. C'était quelques misérables poignées de foin dont une mule de gitane n'eût pas voulu. Narcisso tendit la main à la marchande et ses yeux ternes rayonnèrent.
— Oui , murmura-t-il , en tressant une couronne, voilà bien les fleurs, je les vois ! En voici unequi a le parfutn d'une orange fraîche, celle-ci ressemble au muguet ; cette autre, oh! oui, je la reconnais, c'est la fleurde Pâques, celte belle fleur de pasciia aux pétales rouges. Hier, le front frappé dés rayons brûlants du raidi, cette branche de chèvrefeuille semblait se plaindre, la brise de la Vega, la brise que j'aînie, l'a relevée, elïe ne
pâlira plusquesurlecœurdeCéciiia'Heureuse couronne, qui va éclipser toutes celles que lui jetent les majos, la plus jolie, la plus fraîche î Allons au théâtre, achetons un billet, n'ai-j e pas de l'or? De l'or que je cache sous mon chevet dans cette horrible maison de fous, de l'or à moi, bien à moi !...
Et le pauvre fou comptait et recomptait des] cailloux dans sa main tremblante de joie; il mit la couronne sous son habit et il entra au théâtre. Comme il y avait foule et qu'il était alerte, i! se glissa dans la salle ; quand la Cécilia Marquez apparut, il lui sembla que le ciel s'ouvrait pour lui. 11 tomba peu â peu dans cette disposition d'esprit où se trouve un vrai mangeur d'opium ; il entendit tinter à ses oreilles mille grelots fantastiques. Son front se mouilla d'une sueur froide quand la Cécilia lui parut prête à se retirer ; il sourit de compassion en voyant le bouquet que lui était Tofficier.
— Le mien est plus beau , se disait-il, voyons d'ici l'effet qu'il produira !
Et il l'avait lancé à tour de bras, ému, inquiet, palpitant d'amour et de crainte. Un rude coup de poingl'avait arraché bien vite à son rêve, et cependant le pauvre fou ne méritait que la bienveillance et la pitié. L'alguazil devait l'avoir reconduit à la Casa de los locos, et je me promis bien de l'y visiter le lendemain.
La Cécilia regardait sa couronne de foin d'un air morne et triste; elle se blâmait peutêtre intérieurement de sa sévérité et de ses dédains. Le directeur revint et la plaisanta comme tout le monde, mais on voyait bien qu'elle souffrait, et méprenant à l'écart, elle me demanda de vouloir bien me trouver le lendemain avec elle devant la maison des fous.
— Volontiers, • répondis-je, cela me sera d'autant plus facile que je compte visiter auparavant la Chartreuse qui en est proche.
Le lendemain , en effet , j'étais devant la Cartucca de .Grenade avec mon digne guide O'Bensaquen.
238 LA i'unxE
La Chartreuse de Grenade est, à l'heure où j'écris ces lignes, aussi morne qu'une tombe; à peine un mendiant sur le seuil pour vous en indiquer la cour. Ces moines avaient autrefois deux mille réaux par jour , maintenant leur solde se borne à six réaux , paie dérisoire qu'on élude le plus souvent. Rien ne saurait peindre le froid de glace et la solitude de ce temple enrichi cependant de toutes les merveilles de l'art, orné de tableaux incrustés dansle marbre, l'ivoire et la iùlcre. J'avais visité en Italie le monastère du mont Cassin, la congrégation de Sainte-Justine à ^adoiie, celle de Saint-Georges à Venise ; je m'étais perdu ave^ amour sous les Tértes allées de Vallombreuse, et je chefchais encore, en abordant cette Chartreuse de Grenade, à me rappeler ces doux aspects si peuplés d'ombres et deflaurs. En pénétrant dans le cimetière, je fus teilté de croire au Dies irœ, cette prose funèbre qui fait partie de Toffice des morts. Lèvent formait une basse lamentable dans les corridors, , la do-
che du pr^au , humble cloche que ne tinfe plus la main d'aucun frère, rendait ellemême un son funèbre. Il ne tenait qu'à moi d'appeler à haute voix ces cénobites couchés, qui tous se seraient levés de leur fosses vêtus
de la robe de saint Bruno, pour prendre le repas du soir. Ce cloître où ils reposent était couvert de monticules hérissés d'heibes; pas unchàtainier,pas un bouquet de chêneà l'entour.
Nous entrâmes dans l'église des Chartreux elle est resplendissante depuis jles mains de marbre qui lui servent de béniliers jusqu'au tabernacle dont les figures coloriées sont de Becera Je sculpteur, etiorl expressives. L'hostie reposait jadis dans ce sanctuaire magnifique, près duquel on remarque une charmante petite tête de Christ par Murillo ; aujourd'hui l'autel est nu. Dans la sacristie, aux portes ornées de marqueteries superbes on se croirait presque devant une collection de curiosités du quai Voltaire : cette salle
240 LA POKTE
est toute entourée de larges commodes en argent et en nacre. Dans ces commodes les moines serraient leurs chasubles.
Imaginez maintenant de pâles chartreux, des religieux aussi hâves que ceux peints à Madrid au couvent de la Trinité par Carducci au sein de cette salle exquise de délicatesse! Becera a fait également ici la statue de saint Bruno, qui est fort belle : les colonnettes qui l'entourent forment, par les seules tranches veinées de leurs marbres, mille figures fantasques d'hommes et d'animaux. Vous traversez plusieurs salles où sont encore appendus des portraits de chartreux en habit blanc, vous songez à la richesse inouïe de cette communauté et à sa décadence; aux Murillo qui ornent ces murs (1), àCano, qui a représenté la Vierge au dessus de la porte d'entrée, et vous vous demandez pourquoi
(4) Je dois meniionncr deux lab'eaux de ce muîlre à l'entrée de cette coquette sacristie de la Chartreuse, tous deux de petite dimension : l'un est un Christ, l'auire le couronnement de la Vierae.
dans la même ville ces deux déserts, le désert fleuri de l'Alh ambra, le jardin morne et desséché de la Chartreuse ! Dans le premier, les haies de grenadiers, d'yeuses, de pampres et de cistes; dans le second, la Mort avec son cortège de cyprès et de roseaux sur les cénotaphes. La société religieuse ne serait-elle donc pas destinée à durer autant que le monde ? Ces biens du cloître, possédés en commun, augmentés par l'industrie, le labeur continuel et par l'abandon même que les cénobites en faisaient au pays, devaient-ils passer aux mains des escribanos espagnols ? PrivalusiUis census parvus erat, dit Ciceron , commune magnum ! Telles étaient, en effet , les lois de l'association religieuse, la règle des Bénédictins et desChartreux leur imposait en outre Tobligalion de l'hospitalité.
«N'oubliez pas d'être hospitaliers, dit l'apôtre, car quelques-uns ont reçu des anges sans le savoir. »
Hélas ! aujourd'hui, dans quel couvent d'Espagne se pratique celte loi dou-
ce et sainte, quel religieux timide vient au devant de vous sur le chemin ? Où sont l'agriculture, les bibliothèques, le pain de la vie et de la science ? Le schisme, bon Dieu I ne va-t-il pas venir à l'Espagne du même côté d'où lui est sortie sa révolution , — de l'Angleterre? Ce pays rival devrait cependant se souvenir que ce fut à Va nombreuse que Milton écrivit son plus beau poème (1). La sourde guerre que fait l'Anglais au catholicisme n'est qu'une guerre de vénalité. Rendre l'Espagne protestante est le rêve actif du cabinet de Saint- James; de ce! te façon il aura le pied sur l'Espagne comme il essaie de le poser sur ses gouvernans. Où s'arrêteront cette extravaganceetce vertige? je l'ignore, mais devant ces tombes de chartreux
(l) Les Anglais doivent aux cénobites plus que tout autre pi-uple. Les bénédictins seuls ont fondé poui eux ces deux savantes universités les deux flambeaux de la Grande-Bretagne, Oxford et Cambridge; ils ont formé les premiers les bibliothèques anglaises et fait construire à leurs frais douze dos plus magnifiques cathédrales de l'Angleterre.
OÙ ne figure aucun nom , devant cette merveille du culte nommée la Chartreuse de Grenade, le cœur de l'étrange r se serre ( omme à la vue d'un vaisseau dont il ne reste que la carène.Ea quittant ces tombes, je songeais à cette délicieuse phrase de Corinne : « On dirait que Fâmedes justes donne comme les fleurs plus de parfums vers le soir. » La nuit et ses voiles enveloppaient en effet la Cartucca, ses ailes étaient peuplées d'ombres, et le portera vint nous prévenir qu'il fermait les grilles.
En cet instant solennel, et comme le jour décroissait, j'aperçus une i'orme blanche à la porte de la Chartreuse, c'était une lemme, un bouquet de fleurs à la main. Je recoiiuus la Cécilia. Je me souvins alors de ma promesse de la veille, à la suite de la scène étrange arrivée au théâtre de Grenade, et je pensai au malheureux Narcisso.
La danseuse posa mystérieusement le doigt sur sa bouclie et me précédant alors de quel-
ques pas, elle enira dans i hospice des fous.
Cette belle jeune fille, son bouquet en main , ( c'était le bouquet jeté la veille par l'officier) parut surprendre quelque peu le gardien de cette maison; il se mit en devoir cependant de la conduire ainsi que moi aux cabanons.
L'intérieur de l'hôpital des tous {Casa de los locos ) ne m'a pas paru répondre à sa façade; il contient cependant une salle basse de douze cent quarante pieds de long et de trente de large. Il a été fondé sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle-la-Catholique. Il n'y a guère que trente à quarante fous, hommes et femmes, en ce moment. On y compte aussi quelques orphelins que la charité publique se charge d'élever; on les nomme liospiciantes. Ces orphelins sont nobles et réputés tels par la loi d'Espagne.
Plusieurs femmes chantaient sous les grilles lorsque nous entrâmes, et vous eussiez dit d'un concert de chats sauvages. La folie chez
les lemmes de cette contrée a quelque chose detlrayantetquisentla CourdesMiracles : ces frontsde bohémiennes, ces cheveux gris, relevés sur le sommet des tempes, ces bras décharnés et, par dessus tout, ces ongles fabuleux de longueur, que les folles se laissent croître en guisede griffes, en font autant de bêtes fauves. Nous avons parcouru les cabanons; ils exhalaient tous une odeur de ménagerie. Dans le second, un homme de trente cinq ans, renversé sur sa paillasse, écumait et se débattait. — Je suis saint-Jean de Dieu ; ne me reconnaissez-vous pas? nous criait-il. — Un autre se croyait le général Dupont et parlait sans cesse de Baylen ; un troisième faisait le geste de tirer en l'air et disait bien haut qu'il ne fusillerait jamais un chef aussi brave et aussi noble que Diego-Léon. Les femmes nous tendaient la main pour nous demander des cigares ou du tabic; les unes sortaient de la cour, d'autres de la chapelle des fous,
2i6 LA PORTE
incessamment ouverte à ces malades du corps et de l'âme.
Au milieu de cet odieux troupeau, vous
pouvez penser de l'effet produit par l'apparition inattendue de Cëcilia! Les vieilles folles hochaient la tête en la regardant; elles enviaient sa jeunesse et sa beauté. Vous eussiez dit, en effet, de cette divine Elisabeth de Hongrie qui visite les lépreux dans le tableau suave de Murillo. Tout à coup, le gardien poussa la porte d'un cabanon assez obscur, et nous vîmes assis devant un petit bureau de chêne le seuorNarcisso, Tamoureux deCécilia.
Le pauvre petit bossu, sa plume tichée à l'oreille, ne ressemblait pas mal à un auteur qui cherche une rime ou une scène ; il venait d'écrire deux pages où le nom de la bolera se dé Lâchait en majuscules triomphales. Cela pouvait ressembler à des vers, car en même temps il les déclamait avec emphase. Quand il vit Cécilia, il se prit à
rire de cet affreux rire si guttural dont les bossus ont seuls le secret.
— Narcisso, dit-elle, je vous remercie de votre bouquet d'hier, il était charmant ; voyez plutôt : ces fleurs n'ont-elles pas encore leur parfum et leur éclat?
Et en môme temps elle montrait au pauvre lou le bouquet de l'officier.
Narcisso le regarda complaisamment, il écarta chaque feuille et chique fleur ; il était heureux, une larme roulait le long de sa joue amaigrie... Cécilia prit plaisir à prolonger son erreu r : elle le remercia avec un se rieux que je ne pouvais me lasser d'admirer. Lui se mettait à genoux devant elle, il la contemplait avec de grands yeux éteints où brillaitun jet de flamme... il ne se souvenait pas même qu'on l'eut rudoyé la veille ; mais quand elle partit, il rugit tout d'un coup comme un lion et voulut forcer la porte de 1er i\m retombait pesamment sur lui avec ses verroux.
Le cabanon de ce malheureux était mieux tenu que les autres : il y avait un petit cierge allumé devant une image de sainte-Cécile. Était-ce un hasard ou une idée arrêtée de Narcisse qui fit reconnaître à la danseuse les traits de sa patronne ? Je ne sais, mais en sortant la bolera laissa sa bourse pour le bossu.
— Ceci, ajouta-t-elle au gardien, servira à l'entretien de sa chapelle. — En Espagne, ce mélange de pieux et de profane a un piquant naïf qui charme singulièrement. O'Bensaquen me fit observer que Cécilia avait une prédilection visible pour chaque église devantlaquelle nous passions; elle m'y donnait de l'eau, bénite et me les expliquait en détail comme n'eût pu faire le meilleur cicérone. Aussi O'Bensaquen trouvait-il qu'elle empiétait sur ses droiîs.
Notre rentrée dans la ville, après six heures de marche, nous fit voir la place del TriunfOy inondée après la pluie des bandes radieuses
du soleil couchant; la colonne do la Vierge, le quartier de milice (autrefois le couvent de la Merced) et surtout la porte d'Elvire, cet arc mauresque si grand et si superbe de hauteur, prenaient alors des proportions magiques. Les ténèbres devinrent profondes dans les rues; les vierges peintes devant lesquelles le vent faisait danser les lanternes suspendues, les obscurs vestibules et les rayonnantes boutiques de confiterias , les marchands de marrons éclairés près de leurs fourneaux avec des teintes rembranesques, les aveugles (ciegos) psalmodiant la prière du soir, toul possédait un caractère singulier. La mule d'O'bensaquen et nos chevaux Andaloux ne demandaient pas mieux que de rentrer à l'écurie ; sôus le porche de cette écurie, perdue au milieu des ruelles du Zacatin, se tenaient plusieurs petits marchands d'oeufs armés d'un panier énorme. Ces Grenadins Ai\ douze ans, digne du pinceau de Décamps, ont toute la gentillesse des enfants arabes;
ils s'amusaient à compter leur recette de la journée devant un grave vieillard au teint basané que Ton eût pu prendre pour un des surveillants de la belle Zobeïde, au temps des Maures. Malgré ma fatigue et après m'êire lesté d un assez mince repas, je me rendis au théâtre avec Cécilia : il y avait saynète et danse de giianas. Les éventails iioirs dévolus aux femmes veuves étaient en assez grande quantité; j'en demeurai supris ; on me répondit que le spectacle était le vrai salon pour les rencontres. .îugez après cela combien il doit être <her aux femmes en quête d'un second mari !
Le soir nous soupâmes chez la Cécilia, et il y fui question do légendes et de ballades.
Grenade compte des légendes par milliers, depuis celles de l'Aihambra qui émeuvent encore aujourd hui h^ cœur des naïves filles du Zacalin, jusqu'aux tradiik>ns plus mystiques des ëgûses. Je me bornerai a celle de la Vierge placée au portail de las Aîigustias près du Salon.
« Autrefois, nous dit Cécili a, il y avait une posada à la place de cette église. Dans cette posada humble et pauvre se présente un, soir une dame accompagnée de deux cavaliers , elle demande îm(/Marfo (une chambre). L'hôtelier s'exécute, et bientôt la dame entre dans oette pièce avec ses deux guides. Le lendemain, le domestique de la posnda frappe à la porte et nul ne répond. Même tentative de sa part quelque heures après, et même silence. Cet homme effrayé court prévenir la police (la police, remarquez-le en passàni, joue toujours son rôle en Espagne dans les histoires de saints); le juge fait la sommalion à la dame à travers la serrure; il était accompagné d'un corrégidor dépée et de deux alcades. Voyant qu'oji s'obgtine à ne pas répondre, il lait sans plus de préalable jet-'r i.i ["Orte de la clianibre à bas Que voit on alors? Une table sur laquf lie brillaient deux cierges allumés, et sur celte table la Vierge de las Anyua^if^ en personne : elle
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avait le même visage que vous lui voyez sur ce portail. On fit appeler l'archevêque ; mais nul, pas même les architectes (gens assurément fort compétents) ne'put dire de quelle matière était faite celte figure sainte, si elle était de pierre, de stuc ou de marbre. L'archevêque jugea convenable d'en écrire alors au saint pontife ; le pape ordonna de mettre à bas la posada et d'y élever une église nommée la Virgen de las Angustias : cette église, il ne tarda pas à l'enrichir d'indulgences nombreuses. Grenade attribue beaucoup de miracles à cette Vierge et la nomme sa patronne ; le nombre des ex voto qui couvre ses murs est infini. Bras coupés, jambes malades, béquilles suspendues, chapeaux de bandits troués par les balles des carabineros^ tout s'y trouve. La chambre de la Vierge [camarin délia Firgen), qui est le lieu où l'on serre sa toilette de fêtes se trouve à l'endroit précis où s'élevait autrefois la posada et où
la Vierge, dit-on, descendit avec les deux anges qui lui servaient de cavaliers. Tous les ans, en mémoire de ce fait pieux, il y a funcion (solennité) à l'église.
L'hôpital dédié à Saint-Jean-de-Dieu ne renferme pas moins de matériaux sacrés pour la légende. Saint-Jeande-Dieu est un saint très en honneur dans Grenade , comme vous pouvez le croire, si vous connaissez sa vie. Quant à moi, je vous l'avoue, je l'ignorais, mais voilà qu hier, près de la paroisse de Santa- Anna [calle de Santa Inès)^ je trouve un Andalou fumant sa cigarette sur sa porte. Après avoir regardé l'Andalou et m'être allumé à son papel (papier) j'envisage 'a porte machinalement. Sur la })orle de cette maison de noble apparence, il y avait cette inscription :
« En esa casa nuncà faltara la caritad. » <r Dans cette maison jamais la charité ne fera défaut. »
A peine, en effet, venais-je dé jeter les yeux sur celte invitation rassurante, que je me sentis entouré d'une immense quantité de pauvres; j'aperçus des gueux au bonnet pointu qui venaient recevoir du pain des mains d'une espèce de majordome. Mon brave Andalou fumait cependant sa cigarette; quand il en eut jeté le dernier bout sur le pavé, il s'approcha de moi complaisimment et me dit:
— Vous ne connaissez pas, senor, la vie deSaint-Jean-de Dieu?
— Non, repris-je, étonné de l'intervention de ce nom devant cet acte de libéralité assez naturel.
<r — Saint-Jean-de-Dieu , continua mon homme, fut dabord berger, puis soldat. Dans cette dernière profession il ne brillait guère par sa régularité et sa conduite ; il parait qu en son temps, c'était un pilio (î) accompli. Un i><rau jour il tomba de ciicval; cette chute en fit un saint. Il se repentit de ses
(1) Coquin.
désordres et de sa vie, puis se mit en route pour Grenade, donnant aux pauvres tout ce qu'il pouvait avoir. Cela fait, il se prosterna dans la première église de la ville et pleura amèrement. Peu content de s'humilier et de se mortifier de toutes les manières, il en vint à contrefaire le fou pour mieux exercer la charité envers les autres et la pratique des austérités envers lui-même. Les gamins de Grenade, les cliulos et les muletiers couraient après lui et lui lançaient même des pierres. Le soir, il allumait du feu sur les places pour les filles perdues et pour les pauvres. Este es loco ! ( Voici le fou ! ) criait- on autour de lui. Un soir qu'il était bien fatigué il s'assit à la tM)rte de la maison où vous me voyez, elle appartenait à l'un des hommes les plus considérés de Grenade. Saint Jean-de-Dieu demanda à son propriétaire la permission de dormir entré ses deux porter. (1). Le riche re'iisa, et se mil h îahl(% sans songer que lèvent dhiver soufflait sur Grenade. Saint-Jean-dè-Dieu resta dans la
(1) Le paiio et la porie sur la rue forment en effet deux portes.
rue et mourut de IVoid Le lendemain le
riche le trouva couché devant sa porte, les lèvres violettes, les pieds nus. La neige tombait à flocons sur ce corps qui n'était plus qu'un cadavre. Saint- Jean-de-Dien tenait une croix entre ses mains ; un des valets du riche voulut la lui arracher : mais le crucifix irrité jeta du sang par les plaies. La famille du riche épouvantée de cette mort et plus encore du miracle , vint à résipiscence auprès de Dieu, et l'ayant fait inhumer avec pompe, le fit peindre en outre sur la façade de cette maison, voulant qu'à tout jamais elle fût ouverte à faumone.
Ce furent bien certainement les anges, ajouta mon narrateur, qui aidèrent Saint- Jean-de-Dieu à bâtir la muraille de son hôpital. Cet hôpital, sert à la troupe et aux pauvres. »
A propos de troupe, je fus pris ce matin d'un rire magnifique en voyant les statues de
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grenadiers qui figurent au cwr/rfe/Bibalaoubi, ancien édifice arabe où ces statues guerrières, peintes en safran et coiffées de bonnets qui ont l'air de mitres d'évèque, font l'effet le plus tudesque à l'angle du campillo. Aujourd'hui, jour de fête, la Cécilia nous conduisit rendre visite aux nonnes de Grenade {monjas) au couvent de Santa-Plaba.
La danseuse est fort attentive pour elles, et ne manque pas de leur amener les étrangers un peu marquants qui vont à Grenade. Ces pauvres filles font pitié ! Il y en a vingt-deux dans ce couvent, et voila deux ans que le gouvernement oublie leur [solde. Leur pénurie est telle, que Ton donne parfois à leur bénéfice des représentations sur les théâtres. Que dites-vous de cela? Cécilia leur a promis de danser pour elles un jour do cette semaine.
Une nonne est d'abord venue au tour, elle était vêtue de blanc et avec une sorte de bonnet de flanelle plissée dont j'ai cru deyoirprendre, en attendant les autres, un des-
sin sur mon album. Le tour consiste en une sorte d'armoirie tournante , sur l'une des planches on dépose les lettres, les offrandes, maisce morceau de bois intercepte les figures des donatrices ou des donateurs. Les domestiques du couvent les servent sans jamais les voir; il n'est entré dans le parloir où nous étions la Cécilia, O'Bensaquen et moi, que le confesseur avec son manteau noir et son chapeau en tuyau de poêle. Ce révérend a pris le chocolat avec nous; pour O'Bensaquen, il a fait honneur aux confitures des nonnes. L'étonnement de ces récluses a été superbe quand dès la première page de mon album elles ont pu voir une course de taureaux. La plus âgée de celles qui étaient là avait trente ans, elle habitait le couvent depuis huit ans. Je lui ai donné une petite esquisse du Prado de Madrid, ce qui l'a réjouie plus que des dulces ou des cerises.
Le soir, plusieurs personnes vinrent prendre le thé chez le marquis d'A...., on parla de la société de Grenade. Malaga et Gordoue
sont plus riches que notre cité disait le jeune marquis de M...., mais on parle ici le castillan pur mieux qu'en tout autre endroit de l'Andalousie. La grandesse est pauvre, le marquis del Zalar est cependant fort riche, le comte de Tilli, le comte de Saiit-Anna et le marquis Casablanca le sont encore.
Grenade se perd peu à peu, les usages français tuent la ville, et Teau mine insensiblement l'Alhambra. Le duc d'Abrantès demeure à Grenade, il s'est marié avec l'une des filles de Medinaceli. Il a vingt-un ans, sa femme seize, ils donnent de beaux l^als l'hiver. La femme de M. Xavier de Buigos, ministre et auteur tout à la fois, y resplendissait de pierreries. M . Xavier de Burgos a été ministre deux fois, il aune richesse considérable, il a écrit beaucoup, littérairemeui et politiquement. Voilà les nouvelles des salons grenadins qui sont loin de valoir ceux de Séville.
XLvr.
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