‹ La porte du soleil (volume 3)Chapitre 3 sur 6 · CORDOUE · texte numérisé non relu

CORDOUE

A M. A. Soumet

Après l'aspect désolé de la Manche , la route qui mène à Cordoue semble un véritable jardin. Des bosquets d'oliviers, de chênes verts, des cactus énormes avançant sur le chemin comme autant de chevaux de frise

avec leurs feuilles aussi dentelées que la scie, des grenadiers en pleine terre, des pentes de terrain festonnées d'arbres, une végétation africaine pleine d'élan et de sève, des sites dont le pinceau de Marilhat rendrait seul les tons à la fois verts et brûlés; ici le palmier étendant ses raies d'éventail, et dont le corsage élancé ressemble à la peau d'une jeune négresse, l'oranger aux boules d'or ou le laurier rose, plus loin le liège et le cyste aux parfums épars dans l'immensité de la plaine, des collines voilées d'une poussière bleue aussi transparente que la gaze; des pâturages où dorment des bœufs accroupis, un air de sévérité et de mollesse orientale tout ensemble, voilà la préface de Cordoue. Rien qu'à ces émanations du sol, on pressent la Cour des Orangers, les jardins de la cité, les arbustes, les plantes de toute sorte qui font de cette province une serre vérita-

ble. Ce royaume de Cordoue renfermait autrefois quatre-vingts grandes villes et plus de douze mille villages semés comme autant de perles autour de cette couronne du Maure, mais alors nous étions au neuvième siècle, et Cordoue se trouvait à l'apogée de sa grandeur, aujourd'hui le pied de TArabe et le fer de ses étriers n'y sonne plus. Cordoue est une ruine, mais une ruine dont les approches seules font battre le cœur , tant cet abandon est superbe et dédaigneux , tant les profondeurs de ce labyrinthe m.oresque de colonnes qui se nomme la cathédrale vous émeuvent et vous surprennent. Ici jetez loin de vous votre livre de don Quichotte et prenez vite les MUie et une Nuits !

Après avoir passé le petit bourg de Carpio où naquit le fameux Bernard, l'ennemi redoutable des chevaliers de la Table-Ronde, Bernard, le noble fils du comte de Saldana,

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dont le moindre Valencien vendant de l'eau glacée vous parle encore, vous apercevez à gauche sur la route un château dont les tours affectent la forme gothique, puis Savons traversez Casa-Blanca où se trouve maintenant un relai; c'est ce relai qui vous mène jusqu'à Cordoue.

Devant vous s'étend Alcole'a et son pont ; au dessous de ses arches d'un beau style, et sous lequel passe de l'eau , (chose assez rare pour ce qu'on nomme un pont en Espagne), coule un fleuve d'un brun huileux ; ce pont de marbre noir, qui a vingt arches, date du temps des Romains; ce fleuve a nom le Guadalquivir !

Vous voudriez bien que ces eaux chevaleresques fussent d'un ton veiné de bleu-cobalt, mais je vous ai dit leur couleur, c'est celle de l'Arno à Tlorence et du Xenii à Grenade. On veut que les Romains aient commencé ce

pont; une inscription mentionne Charles III comme l'ayant réparé ou embelli. Nous ne voyons pas encore la cité, mais elle s'annonce à nous par le son de ses cloches, c'est aujourd'hui la Toussaint. De jolies chèvres blanches sont suspendues aux buissons de la route et rappellent le florentem cijtliisum de l'églogue, les fermes qui bordent la ville sont jetées au milieu des bouquets de l'oranger. Enfin voilà Cordoue, Cordoue avec ses aigrettes de palmier au front, ses mosquées, ses créneaux et les cyprès de ses cloîtres. Rien n'égale la noire majesté de ces cyprès; ils m'ont rappelé ceux de la route de Vérone. L'entrée de Cordoue est du reste peu agréable en voiture ; noire calesero prend un chemin de véritable charrette. Les mules font décrire aux roues des zig-zag extravagants, comme le pied d'un ivrogne ; nul sentier frayé, mais en revanche et dès l'abord de la

première rue que nous rencontrons, voici venir à nous une population endimanchée pour ce jour de fêle , le jour de la fête de tous les Saints, c'est un fouillis de costumes, de grelots, de guêtres, de chapeaux à pompons noirs, des vestes andalouses d'où s'échappent des mouchoirs bariolés, des mantas éclatantes portées galamment par ces citadins sur Vépaule, ou qui leur entourent le corps en guise de châle ; il y a de belles filles brunes qui puisent aux sources mauresques; d'autres aux fontaines que CharlesIVà fait construire. Vous arrivez devant la cathédrale, et à deux pas de celte calhédraie que l'on nomme encore la mosquée (mezquita) vous voyez se dresser devant vous un obélisque d'assez mauvais goût, dédié à saint llafaël. Passez, voici la porte qui conduit au pont de Jules-Césur , et d'où vous pouvez alors observer la demi lune que fait décrire

à Cordoue le Guaclalquivir qui coule au bas. Une tour bâtie par le Maure protège ce pont qui mène de la partie du sud dans la ville; vous vous trouvez devant la mosquée ou, si vous l'aimez mieux, la cathédrale.

C'est ici le lieu de maudire les keepseake anglais, dont la seule mission semble être d'empêcher le voyageur de se faire une juste idée d'un édifice ou d'un paysage ; pour peu que le burin britannique continue ce mode d'exploration, l'exagération et le mensonge feront le tour du monde reliés et dorés sur tranche.

J'avais vu plusieurs dessins de la mosquée, et, en vérité, je m'en faisais une toute autre idée. Je croyais d'abord l'ensemble de la mezquita moins confus, et ses pilastres plus hauts ; je m'attendais aussi à je ne sais quelle impression sombre et triste en passant à travers cette forêt de colonnes.

Sans vous arrêter ici à des comptes d'architecte, observez que l'église a la forme d'un parallélogramme de 620 pieds de long et de 440 de large. Elle a en tout 1 ,018 colonnes de différents ordres, 29 nefs dans sa longueur et 18 dans sa largeur.

Vous croyez peut-être que tout cela compose un ensemble large, imposant, que toutes ces mosaïques, ces chapelles, ces coupoles d'où tombe un jour violet et empourpré, jettent en ce lieu une majesté austère et sainte : c'est un jeu d'optique admirable, et voilà tout. Les grilles ont défigiiré la mosquée en vingt endroits ; la splendide broderie du Maure et ses arabesques si unes sont soumises à celle heure au fléau du badigeon et de l'empâtage : le moine a voulu tuer ici le calife. L'idée étrange de placer Dieu dans ce temple en détruit le caractère natif. En dépit de Ferdinand III, le roi catho-

lique, nous sommes ici à la Mecque, nous voyons passer les rois Ommiades, nous entendons le bruit de l'escorte d'Abdérame II, ce prince qui n'avait pas moins de douze cents cavaliers commis à sa garde, et dont le sérail contenait six mille trois cents sujets en femmes^ sultanes et gardiens. La colonie romaine qui jeta en ces lieux mêmes les fondements du temple de Janus, les Goths qui dédièrent la place de cette église à saint Georges, que deviennent-ils devant cette étonnante magniflcence? La perle du royaume d'Occident sous les califes n'étaitce pas Cordoue, Cordoue la ville des sciences et des tournois, la ville des lingots d'or et des bois d'aloës, des tapis de Perse, des chevaux caparaçonnés? Que penser d'un sultan comme Abdérame III au dixième siècle, et d'un grand visir comme Aboumelik, qui fut le sien? Le ministre et le souverain com-

mençaieiit entre eux ces joutes de magniflcence qui forçaient plus tard Abdérame à bâtir une nouvelle ville à trois milles de Cordoue, et à laquelle il donnait le nom de sa favorite (1).

Dans cette ville, il y avait un palais, et dans ce palais, enrichi de marbres et de statues, une fontaine sur laquelle rayonnait, le soir, aux molles clartés de la lune, la perle admirable que l'empereur Léon avait envoyée à Abdérame (2). Un autre que le sultan eût placé celte perle au front de sa sultane; celui-ci la clouait à une fontaine ! Pour la ville, le palais et les jardins, c'était l'aiTaire de trois cent mille dinars. Ajoutez à ce sérail une armée, à cette armée des places fortes, à ces places le revenu des gouverneurs,

(i) Zohra, ou Ariziipha, ou Azalira. C'est à celte lieurc Cordoba la f^icja.

(2) 0;i éciil Abdoulraliman.

les mines d'or et d'argent dont les veines s'ouvraient comme par un coup de baguette, le commerce du Maure, subdivisé en autant de branches que les canaux qu'il fondait, l'ambre, l'aimant, le talc, l'or, la soie, la marcassite, toutes les étoffes venues de Damas, le corail de l'Andalousie, les perles de la Catalogne, les rubis de Maaga, l'améthyste de Carlhagène, la trempe des armes, que sais-je? toutes les sources fécondes de la richesse et du luxe, tous les arts, tous les plaisirs, et dites si l'Espagne des Arabes pouvait prévoir quelle dût cesser? Cependant cela fut, et la masgiad, ce mot arabe dont ils nommaient alors la mosquée, et dont les Espagnols ont fait mezquita, vit placer l'humble croix de Jésus- Christ, le bois du Golgotha, sous le rayon enchanté de ces coupoles : Ferdinand 111 dé-

trôna Abdérame II, et Jésus-Christ Mahomet.

Quel que soit Téton nement douloureux où vous jette un pareil retour sur l'ancienne splendeur des califes, on peut avancer sans crainte que le triomphe du catholicisme sur le croissant semble ici barbare ou, tout au moins, inutile ; c'est un crime de lèse-majesté architectural que ce temple arabe dénaturé. La seule chapelle de Saint'Ferdinand, entre toutes les autres, prouverait le tort de cette métamorphose : elle n'inspire pas d'autre sentiment que celui de la pitié. Le tableau du maître-autel est placé entre des colonnettes délicieuses, entièrement perdues pour l'œil sous le rempart de ses grilles ; là où vous cherchez un mahométan, vous trouvez un sacristain.

— Voici la corne! senor, voici la corne l me dit celui qui me conduisait, et levait

DD SOLEIL. ili

alors, avec un pieux respect, les yeux sur de petits dômes en forme de coupoles. Je vis une colossale défense d'éléphant suspendue à cette coupole par une cliaîne.

Le sacristain ne manqua pas de me faire le conte sacramentel de la corne ; la tradition veut que ce soit celle du bœuf ou la défense de l'éléphant [ad libitum) qui traîna la première pierre employée pour la mosquée. Vérification faite, je pencherais pour la défense ou dent d éléphant. Je laisse cette discussion à M. Geoffroy Saint-Hilaire.

A l'une des murailles où mes yeux s'abaissèrent après avoir contemplé ce dôme, figurait une image de saint Christophe. En Espagne, saint Christophe est un géant, il a presque la taille de la statue de saint Boromée en Italie : il est peint à l'huile sur les parois de chaque cathédrale, portant l'enfant Jésus dans ses bras herculéens. C'est

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une superstition enracinée chez le peuple que nul homme ne peut mourir le jour où il a regardé saint Cristophe ; aussi y avait-il là quelques braves Cordouans qui venaient lui donner le bonjour. L'inscription placée au bas de l'image atteste cette croyance :

« Cliistopliorum videas, posteà tutus eas. »

Comme le lendemain était le 2 novembre, fête des Trépassés, je remarquai bientôt dans la cathédrale une file de bières et de sarcophages de toute dimension ; elles étaient en bois noir et placées sur deux tréteaux : il y avait des noms et des dates sur chacun de ces cercueilsc Le lendemain, il devait se dire une messe de commémoration pour tous ces morts. Il était impossible de lire la plupart des noms tracés à la craie d'une façon grossière sur ces lugubres étuis; cependant j'en distinguai un : celui de Doloriia.

La bière qui portait ce nom était une bière d'enfant : le sacristain m'apprit que c'était une jeunefiUe de treize à quatorze ans qui s'était noyée tout exprès l'année d'avant dans le Guadalquivir, assez mal avisé pour avoir beaucoup d'eau ce jour-là. Les chapeliers de Cordoue forment un des corps les plus renommés de son commerce. Dolorita élait la ûUe d'un fabricant de sombreros à la plaza Mayor. L'un de ses frères l'avait maltraitée dès son bas âge, et comme ce vilain frère était le Benjamin de la famille, le père et la Mère de Dolorita ne songeaient pas môme à le punir. Un soir, à propos d'une grenade qu'elle n'avait pas voulu lui céder, il la poursuivit avec le fer qui sert à repasser les chapeaux. La pauvre petite prit sa course vefe le pont, et, se voyant à deux pas d'être atteinte, elle se jeta dans le fleuve. Quand on l'en retira, son pauvre cœur avait cessé de

battre, ses joues étaient yiolettes; elle ressemblait par sa pâleur aux enfants de cire des ex-voto. On prit le frère, et il subit, malgré son âge, le supplice du tourniquet (el cjarotie). Pour Dolorita, on l'apporta au chapelain qui enterre les enfants trouvés, lesquels sont donnés pour les élever à des nourrices payées par la paroisse. Le chapelain manda les parents; ils durent verser une forte somme entre les mains de l'évêque pour la sépulture.

Pour sortir de l'église on a le choix des portes, car il n'y en a pas moins de dix-sept; je quittai la mezquita, en songeant encore aux quatre raille sept cents lampes qui brûlaient toutes les nuits sous les coupoles, où l'on consumait par an soixante livres de bois d'alocs. La mosquée de Cordoue cause en vérité plus d'étonnement que d'admiration; les changements opérés dans son enr

DU SOLEIL. lis

ceinte par les catholiques détruisent tout l'effet de son ensemble. Je me représentais l'ange Raphaël, le patron et le gardien de la cité, déposant lui-même son glaive flamboyant sur le inihrab, autel d'adoration des Arabes, pleurant la victoire de ses phalanges et la métamorphose que l'évêque don Alonzo Manrique flt subir à ce chef-d'œuvre de génie mahométan. Veuve de ses califes et de ses richesses, Cordoue, à cette heure, n'est plus qu'une ville de passage, comme son temple; elle compte à peine trente-cinq mille âmes. Les vêpres sonnaient cependant ; les portières et les nattes de l'église se soulevaient ; les Andalouses passaient comme autant d'ombres à travers les colonnettes de marbre ou la vue se perd. J'entendis le chant de quelques oiseaux couvert à demi par uu murmure de fontaines ; ce chant

sortait alors de la Cour des Orangers, cloître qui sert d'entrée à la cathédrale.

Après la mosquée d'Abdérame, devenue i'église du saint roi Ferdinand, la Cour des Orangers est certainement ce qui m'a le plus frappé dans Gordoue...

Une fois entré dans ce carré oblong de cinq cent dix pieds sur deux cent quarante, — la même longueur que la cathédrale, — vous vous croyez, en effet, transporté dans l'un de ces fabuleux préaux qu'ont rêvé tant de fois, sans les trouver, des peintres comme Granet et Bouton; vous suivez de l'œil soixante-deux piliers formant portique, dont trois fontaines arrosent le milieu. Les palmiers et les orangers y marient leurs feuilles, l'herbe y forme un tapis d'un vert sombre, dont la couleur est par places aussi noire que celle d'un cyprès. Dans ce pailo se promènent des hommes en manteau, la cigarette à

la bouche et le livre d'Heures sous le bras : pour les femmes, elles ne font que le traverser en se rendant à la cathédrale. Les orangers de ce cloître sont gigantesques; on les dit contemporains du Maure : ceux des Tuileries leur doivent le respect. Rien n'égale le silence ténébreux de ce préau : c'est quelque chose de froid et de sévère comme un parloir en plein air.

Protégé par les ombres de ses colonnes, rafraîchi par Tonde gazouillante de ses fontaines, il semble encore regretter ses anciens maîtres les Arabes, qui caressaient jadis à l'ombre de ses bosquets le poignard dormant à leur ceinture. Ces fontaines, qui servaient aux ablutions du Maure, ces dalles et ces niches où ils laissent leurs babouches avant d'entrer dans \âmezqui(a])ouv s'y prosterner, ces jardins, ces arbres, tout, jusqu'à

voire pas, devenu plus sonore sur la vaste citerne voûtée de cette cour, vous jette malgré vous dans une indicible rêverie. Le peuple arabe a disparu de celte contrée, il n'existe plus que dans les régions de la féerie, et cependant, ses bains, ses mosquées, ses femmes, ses chevaux et ses trésors furent réels ; il s'était créé une architecture unique au monde, des palais magiques, des ressources incalculables. Le temps a soufflé sur toutes cjs merveilles. Deux chiens, non moins redoutables que ceux de M. le duc d'Osuna dans sa bibliothèque de Madrid, gardent la nuit cette mosquée, autrefois gardée par les soldats sp'endides des califes. La noblesse elle-même n'a plus à nous montrer celte race de chevaux dont elle était fière et qui hennissaient dans les haras du Guadalquivir. Ainsi passent les poètes et les

génies de la terre ; mais, dans ce qui reste de leurs créations et de leurs tableaux, il y a encore des voix, des soupirs et de l'amour!

La Posadera.

A m. Heiiiî «laxe.

Abords d'Écija. — L'auberge San Augustin. — La femme du Posadero. — Juan Rombla.

La Carlotia, colonie allemande, dépassée une fois, Ecija est la première ville que vous rencontriez après Cordoue.

Ecijaoffre des abords pleins de coquetterie et de grâce. Son port de pierre n'a pas plus

de cinquante ans, mais il domine le Xenil ; il peut lutter avec la grande place ornée de portiques et la promenade aux statues de marbre dont s'enorgueillit Ecija qui tient encore à se dire la Fille du Soleil.

Sur les portes de la ville figure, en effet, cette radieuse devise que l'on ne sait à quoi attribuer ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle existe. Voici les propres paroles de l'inscription : Civitas Solis vocahitiiiuna .

La lune était dans son plein quand notre calesero entra dans Ecija. Placée sur la rive gauche du Xenil entre deux collines, Ecija est la ville d'Espagne qui m'ait paru avoir le plus de clochers. Le style de ses maisons est élégant ; partout des madones et des saintes placées sous les portes avec une lanterne et une grille par dessus ; des posadas blanches comme des serviciles au dehors, mais ne recelant que irop à l'intérieur tous les incon-

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vénieiits qui assiègent l'inlortuné lourisle. La diligence s'arrête à Vauberge San Aacjusiin qui est à gauche, et tout aussitôt nous entrons dans une salie basse où est le couvent. Pendant le souper où je ne fis honneur qu'à l'omelette (torliUa), je me mis à considérer les images de celte pièce ; elles représentaient le beau Danois et Atala, les Incas de Marmontel, et quelques scènes coloriées de plusieurs mélodrames parisiens avec le texte espagnol et français en bas des estampes. Comme je les examinais encore, un marchand d'éventails qui se rendait à Séville me toucha le coude en me disant d'un air fin :

— Senor, il y a là haut une bien plus belle image!

— Laquelle? demandai-je avec un sourire d'incrédulité.

— Une image vivante, reprit le marchand d'éventails, la femme du />06ï/(/é'/o/

Je venais de voir bourdonner aulour de nous un petit homme noir et alerte essuyant les plats de son mieux et faisant circuler le vin de Val-de-Penas, j'ignorais que ce fût notre hôtelier maître Juan Rombla, marié nouvellement près de Se ville et tenant présentement l'auberge où se faisait notre dernière couchée.

Maître Juan Rombla avait la prestesse d'une anguille ou d'un andalou, ce qui revient au même, croyez-le bien ; il ne portait pas la résille comme les hôteliers de Gil Blas, parce que, depuis le roi Charles IV, la résille est tout à fait tombée ; mais, au dire de l'un des milicianos qui voyageaient de compagnie avec nous, il portait toute autre chose... Tout h coup je le vis froncer le sourcil, Catalina, sa femme, venait d'entrer dans la salle... Presqu'en même temps il s'éleva à la table

un frémissement léger, car celte femme était véritablement belle.

Elle ne portait alors sur sa tête aucun mouchoir, et y lui en sus gré, car il eût caché des cheveux d'un noir de jais, ses dents étaient blanches comme du lait, sa taille fine et cambrée. Elle promena sur les convives un regard charmant, et courant à Juan son mari :

— Voici un oiseau que notre garçon de service Antonito a tué avant-hier sur le bord du Guadalqiiivir, dit-elle au posadero, vois donc si quelqu'un de ces messieurs (caballeros) veut l'acheter !

C'était un oiseau d'eau fort commun sur les rives du Guadalquivir; il avait à peu près la grosseur d'un merle ; son dos était ombré d'or bruni, plus vif et plus foncé vers la tête ; sa couleur se terminait en jaune pâle, mêlée vers le bec d'un bleu verdàtre. Le bec était

long, noir, pointu et étroit; les ailes d'un jaune brun, entourées d'une raie bleue tachetée de noir. Si je n'avais pas lu Henri Swinburne, je n'eusse jamais su que c'était là l'abejaruza , ou mangeur de mouches; ma joie fut grande de retrouver ce charmant oiseau aux mains d'une charmante femme.

Et parce que je lui en donnai un duro , on me prit bien vite à celte table pour un naturaliste, tandis que moi pobrecùo! je ne l'achetais que pour les beaux yeux de Catalina !

Ces yeux de Catalina étaient fort beaux » en effet , ainsi que je vous l'ai dit ; mais j'avoue que , tout en me rendant l'oiseau et en m'honorant d'un sourire , elle laissa tomber sur l'un des officiers qui se trouvaient là un regard qui me donna un vif dépit, — j'ignorais encore que les Andalouses ne peuvent

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jamais regarder une seule personne à 1;» fois.

Maître Juan Roinbla , qm le savait, lui, prit Calalina brusquement par le bras et la fit passer dans la cuisine... Le marchand d'éventails , me regardant alors entre les deux yeux , me demanda ce que je pensais de Gatalina?

— Qu'elle est Tort belle , lui répondis-je , et que son mari est un brutal. Mais , à votre tour, que pensez-vous de l'officier qu'elle a regardé ?

— Allons iumer une cigarette à la lune sur le pont d'Ecija, me dit le marchand; là du moins je pourrai vous raconter l'histoire de Catalina sans me voir interrompu. Cet officier a la tête près du bonnet , il se nomme Miguel de la Plata , et je ne me soucie pas qu'il me cherche dispute. Laissons-le rôder autour de Catalina , qu'il espère toujours

ramener à Séville où il l'a connue , et sortons ! . .

La soirée était superbe , les brises du Xenil douces et tièdes comme un zéphir ; je suivis le marchand d'éventails à la promenade d'Ecija , plantée de beaux arbres , et où il y avait quelques gueux dans leurs manteaux assis sur des bancs. Le marchand d'éventails avait son carton d'échantillons sous le bras ; il le déposa à côté de lui et me parla en ces termes :

c( Il y a juste un an qu'à l'une des maisons de Séville, située dans le faubourg populeux de Triana , une porte s'ouvrit brusquement un certain soir. L'homme qui entrait par cette porte était Juan Rombla, — leposadero que vous avez vu ; — la jeune fille qui le reçut , cette Catalina à qui vous venez d'acheter l'oiseau que vous tenez. Catalina recula d'un.

bout de la chambre à l'autre en voyant entrer Juan Rombla, tant celui-ci était pâle.

— Votre père est absent? Catalina , lui dit Juan.

— Absent... pour affaires... répondit-elle en tremblant elle-même.

— Ces... affaires-là... , reprit Juan en pesant avec avec intention sur chaque mot , seront finies demain ; je sais que ce sont les dernières que tait Grégorio , votre père ; il me l'a dit.

— Les dernières... balbutia Catalina avec effort, en laissant échapper de ses beaux grands yeux une larme furtive.

11 y eut entre eux un moment de silence glacial, pendant lequel Juan Rombla examina avec une sorte de curiosité railleuse chaque objet de la chambre où ils se trouvaient. C'était une chambre assez misérable, où l'œil ne rencontrait guère que des coffres

i30 LA PORTE

(Je cuir soigneusement fermés et cadenassés. A un clou fiché dans la muraille pendait un habillement tout noir et couronné d'un large chapeau dont les ailes étaient rabattues ; sur ce chapeau était brodée une petite échelle.

— Jésus mio ! m'écriai-je en interrompant violemment le marchand d'éventails. Mais, à cet indice , Juan Rombla dut voir à quel homme il avait affaire , et quel était le père de la malheureuse Catalina?

— [1 le savait depuis longtemps , reprit le marchand ; mais la profession de Gregorio ne lui nuisait en rien dans son esprit , il iaut le croire , car il venait lui demander ce soir même la main de sa fille. .. Une bourse reposait sur une table à côté de Catalina; cette bourse était de cuir, et sur ce cuir il y avait les armes de la ville.

Juan ouvrit le sac et compta les pièces

avant que la jeune fille , i)ar un geste de répugnance,- l'eût empêché d'ouvrir la

t)ourse.

— C'est bien cela... quarante-huit réaux. U affaire a dû avoir lieu sur les quatre heures.

— Sur les quatre heures! reprit tristement Catalina.

— Comment '• votre père n'est-il donc pas revenu ?

— Il a renvoyé la bourse par son valet. Voilà tout.

Juan voulut lui prendre la main ; et, comme il vit qu'elle le rebutait .

— J'ai la parole de Grégorio , lui dit-il ; j'ai fait ma torlune en vendant de l'eau de Tomarès [agua de Tomarès) , je le sais, il faut un peu d'eau pour laver la sienne... Qu'en dites-vous ?

Soit que Juan Rombla fût encore ce jour-là

plus laid que de coutume , soit que Catalina lût blessée de ces paroles , elle le regarda avec mépris et courut se mettre à la fenêtre.

— Mon père ! s'écria-t-elle tout à coup. C'était en effet Gregorio qui arrivait , mais

Gregorlo pâle comme un mort et muché jusqu'aux yeux dans son manteau noir. En rentrant dans sa chambre , il courut à une petite fontaine où il fut se laver les mains.

— Ah ? c'est toi , Juan ? dit-il à Juan Rombla qui évitait de le regarder. Pour Catalina, elle avait couru se renfermer dans sa chambre.

— Tout s*est-il bien passé ? demanda Juan.

— Mal , dit Gregorio... On a commencé par faire subir la dégradation à Luis Bêla, puis un officier a déposé l'argent sur un tambour qu'il a renversé après d'un coup de pied.

— C'est l'usage ici... Et tu t'es baissé pour ramasser le prix de l'œuvre?...

— Oui , j'ai dû me baisser, reprit Gregorio avec rage, tandis qu'à Madrid, où j'étais auparavant, je ne me baissais jamais ! 11 m'était bien interdit de rien toucher avec mes mains , et de montrer avec une baguette le moindre objet qui pouvait m'être nécessaire ; mais ployer le dos pour ramasser quaranteliuit réaux à terre , au milieu des murmures de la populace! quelle honte! A Grenade, un marchand qui tient boutique sur la place paie une rétribution de deux centimes par jour au bourreau. Juan, dès ce soir je partirai pour Grenade !

— Luis Bêla, le condamné, a donc été livré à la justice civile!

— On me l'a remis après la dégradation.

— Et il est bien mort?

— Fort courageusement, je l'assure; il T. m. 9

m'a laissé en mourant une lettre pour son ami don Mi-^uel de la Plata.

— Tu n'auras pas grand'peine à la lui remettre, le voilà qui passe en ce moment dans la rue!

Miguel de la Plata passait, en effet, alors dans la rue étroite que le bourreau habitait au faubourg de Triana, Gregorio envoya l'un de ses aides qui lui remit la lettre après avoir arrêté son cheval parla bride... Pourquoi Miguel passait il par cette rue, c'est qu'il y avait vu la jolie Catalina à la fenêtre. Elle poussa un cri étouffé quand on lui remit la lettre.

Il s'éloigna alojs en lançant à la jeune flUe un regard de mépris et de colère, et, le même soir, Catalina donnait sa main à Juan Rombla, qui venait d'acheter à Ecija l'auberge de San Augustin. Gregorio a tenu parole ; il est allé à Grenade. Depuis ce temps, Miguel est toujours sur la route de Madrid à Ecija,

chaque fois qu'il peut attraper un congé. C'est un beau garçon, comme vous l'avez pu voir, et si la fille du bourreau est devenuehôtelière, en vérité ce n'est pas sa faute, il en eût fait une bolera (danseuse), ou quelque chose d'approchant. Comme je lui vends des éventails, je vous prierai de ne pas lui dire que je vous ai raconté l'histoire de Catalinaî Tout à l'heure au souper, Juan Rombla Ta parfaitement reconnu, mais il ne peut empêcher, malgré sa science conjugale, que Catalina ne lui donne ce soir quelque mystérieux rendez-vous. Miguel va rester quinze jours à Ecija, quinze jours de bonheur pour Catalina et d'angoisse pour Phôtelier! Aussi, ajouta le marchand, pourquoi avoir épousé la fille d'un bourreau ?

-— Elle est fort belle, repris-je.

— Mieux que cela, poursuivit-il, elle était riche ! Gregorio, son pore, avait de bons ducats dans ses vieilles malles, et cest ce qui a

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tenté Juan Romblal Savez-vous qu'à Madrid le bourreau reçoit un traitement de dix-huit réaux par jour en sus du logement, du charbon, de l'eau et du bois? Et s'il avait encore son droit sur les ânes ! C'est cela qui était d'un bon rapport, et fait pour dégoûter un homme comme moi de vendre des éventails !

— Quel était ce droit?

— Celui d'étendre la main dans la rue sur autant d'ânes qu'il avait de condamnés à exécuter; le maître ne pouvait prétendre alors qu'à un droit léger de rétribution.

— J'ai lu cette coutume dans je ne sais plus quel livre.

— Elle date des plus vieux privilèges castillans donnés au bourreau. Il pratiquait une marque à l'oreille de ces ânes pour montrer à quel usage il les avait fait servir. Cet usage est aboli, et les paysans dont il dépréciait les ânes s'en réjouissent.

DU SOLEIL. i37

L'heure du départ avait sonné, tout dormait clans Ecija. Je ne pus revoir la femme du posadero, mais je sais qu'au moment de se mettre en route, il y avait une place vide dans la voiture, celle du miliciano Miguel.

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