SEVILLE
A M. le comte d'Astier.
Approches de Séville. — La GiraIJa. — Aspect des rues. — La cathédrale. — Le palais de j u<lice. — Vandalisme. — Les tombeaux de la calliéilrai-^. — Les deux Co'omb — Ancienne opulence du Icinple. — .Assemblées politiques. — V Huracun etl'4lameda. — L'amour ù Séville. — Plumer la dinde. — La guitarre. — Les gilanos. —
Aux lueurs d'un beau soleil, nous venions de dépasser Carmona, dont les rues sont aussi blanches que son clocher, imitation maladroite de l'admirable flèche de Séville, Alcala de Guadayia avec les luines de son
château moresque perchées sur un aride mamelon, lorsque j'aperçus au loin, dans la vaste plaine, une bande crayeuse s'élendant à gauche ; celte bande à l'horizon, c'était Séville.
Je venais d'entrer à Alcala de Guadayra dans la cour [patio) d'une auberge comme je n'en avais pas encore vue, nos guides faisaient rafraîchir les mules, plusieurs gitanos sortis des grottes dans lesquelles ils vivent au pied de la montagne, arrivaient pour voir quelle figure nous avions après cinq jours mortels de diligence. Il y avait dans la cour des roses et des jasmins à profusion, et sous l'ombrage d'un énorme oranger, un banc de bois peint où je venais de m' asseoir avec mon compagnon de route, sir Georges. Il était midi; par l'une des portes du patio, nos regards plongeaient sur la roule flanquée de pins, d'oliviers et de palmiers, au bas desquels pendaient les lanières verdâlrcs de Ta-
DU SOLEIL. l^-l:
loës. Sir Georges tirade sa poche une longuevue, et quand je l'ajustais encore à mon point, un des gitanos s'écria :
— La Giralda !
Je vis alors un point blanc dont la forme se dessina bientôt à mes regards d'une manière plus précise, celle d'une tour carrée d'environ trois cents pieds de haut. Dans certainesdireclionson l'aperçoit, dit-on, jusqu'à sept lieues. Une statue énorme, celle de la Foi, couronne la tour ; la banderoilede cette statue tourne comme une girouette au gré du vent, et de là ce nom de Giralda donné à ce clocher, le roi de Séville, le seul vestige de l'ancienne mosquée que remplace aujourd'hui la cathédrale.
On veut que le Maure Algebert ait étudié dans cet observatoire ancien la science des nombres, l'algèbre, auquel il donna son nom. Quoi qu'il en puisse être, s'il avait du haut de ce clocher la vue que le colonel Bory de
Saint-Vincent assure avoir constatée et qui ne s'étendrait pas moins que jusqu'à San- Chrlsloval, éloigné de vingt-cinq lieues environ, il devait jouir dun fort beau panorama. Le Maure a brodé les plis de cette robe immense qui couvre la Giralda, elle est d'un rose lendreetcomposée de dessins charmants, l'Alcazar étend ses murs derrière elle.
Les approches de Séville, embaumée des chaudes émanations de l'oranger, jetée dans une plaine éblouissante de couleur, vous révèlent bien vite une ville moitié arabe et moitié sainte : les murs sont dentelés comme la scie, les tours, et principalement la tour d Or ont ce vernis oriental qui plaît à l'œil. Des cyprès élégants profilent leur ombre délicate sur le blanc mat des fabriques , plus loin d'immenses aqueducs se déroulent à gauche comme de vastes serpents de pierre. Ces aqueducs une lois dépassés, vous entrez dans la cité au milieu d'un nuage opaque de pous-
sière, et tout aussitôt vous vous trouvez au cœur de la ville la plus Andalouse des villes de l'Andalousie.
Et d'abord ce sont des mules à pompons rouges, traînant des calesas d.ms le genre des petits charriots de Naples, des femmes au peigne d'écaillé, et des majos à la veste chamarrée de grelots, debro<leries, de boulons; de belles senoras cherchaîit à la nuit tombante l'ombre des charmilles au jardin del Duqué ou de la Christina ; des gitanes noirs comme de l'encre, et qui mendient un bout de papier pour s'en faire une cigarette; de belles grandes ûllesse rendant parle pont du Guadalquivir au faubourg de Triana , ou d'énormes chanoines avec leur feutre en forme de tuyau, gagnant l'église de Saint-Paul. Des balcons vitrés que l'on nomme mirador es s'échappent des plantes grimpantes; les rues sont pleines d'oranges et de citrons; il est \rai qu'elles ont une odeur moins aimable
1 ii LA PORTE
d'huile et d'ail tout ensemble , que corrige h peine l'eau jaillissante des fonlaines entourées de fleurs.
Depuis la porte del Carne, voisine de l'endroit où l'on tue les taureaux, tel est le spectacle que présente déjà Séville.
Notre calesero débouche rapidement sur la place même de la cathédrale, nous venons de laisser à regret et derrière nous la fabrique de cîgarres, l'un des établissements les plus curieux de Séville. Où courir, où ne pas courir? Sera-ce à l'Alcazar, le palais arabe, ou à l'église, le palais de Dieu? J'avoue que je me décidai pour la cathédrale.
J'avais une lettre pour l'un des chanoines , ami d'Esquivel, le peintre de Madrid ; je fus assez heureux pour trouver le digne homme finissant son courrier et son refresco ; il était cependant dans un état d'exaltation extraordinaire.
La fenêtre de la pièce où il se trouvait don-
naît sur la place de Saint-François : lechanoinem'yindiquadudoigtle Palais de Justice, délicieux ëdiûce dans le goût de la renaissance, et qui, malgré son mérite se trouve menacé à celte heure d'une destruction prochaine , d'après le décret de Vayuntamienio (municipalité).
— Les Goths! les Vandales! s'écriait !e brave chanoine, renverser un tel bàlimeiit ! et qu'en feront-ils? un théâtre peut-être! Allons à la cathédrale, à laquelle du moins ils n'osent toucher ! Et le chanoine me précéda en me répétant l'inévitable provei be : (Quien no lia visto à Sevilla, no ha visto maravilla, qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de niei veille). Je suivis le révérend don Nie..., qui me conduisit à la sacristie maijor,
Apiès avoir admiré les tableaux de la sahe du chapitie, j'entrai tout d'un coup daus le vaisseau, et me plaçai à 1 un des bas-côtés ù\i la net. Quatre heures sonnaient à l'horlogr ;
îe soleil était encore dans toute sa force. La radiation des vitraux se jouait en teintes folles sur les pierres à dentelles de la voûte^ l'orgue se taisait, l'office divin avait cessé depuis longtemps Un jour nuancé de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ruisselait à flots sur les dalles par les quatre-vingts fenêtres de l'édifice dont Arnold de Flandre peignit les vitrines. La justesse des proportions l6 disputait à la majesté merveilleuse du temple, orné de depx magnifiques Murillo à la porte d'entrée. Je fus ébloui de la hauteur de îa nef principale, du recueillement produit par ces grandes ombres des piliers gothiques: ici des grilles de fer doré, et travaillées comme des arabesques; plus loin des orgues superbes, répétés des deux côtés, quatre-vingtdeux autels où il se disait jadis cinq cents messes par jour, quand le catholicisme n'était pas encore banni de l'Espagne ; un nombre infini de chapelles, formant à elles seules
autant d'églises, des lampes jetant la lueur de leurs étoiles sur chacun de ces autels ; des tombes avec des versets et des noms, des sculptures de pierre et la vierge de Notre- Dame-de-Lorette au milieu des cierges. Je marchais ébloui, lorsque tout d'un coup je me trouvai devant un immense rideau, sur lequel je lus cette devise : par moi les rois KEGiNENT ; Per me reges régnant.
— C'est ici la chapelle des Rois, me dit le chanoine; ce tombeau est celui de saint Ferdinand, qui reprit Séville contre les Maures l'année même de la mort de saint Louis. Sa femme et son fils y reposent à ses côtés. Près de là, vous pouvez hre Tépitaphe de Christophe Colomb, cet aigle espagnol qui apporta à la Castille un monde nouveau dans sa serre. Son fils est enseveli dans l'une des chapelles latérales de cette église. Ainsi, vous le voyez, le renom du père a enlanté l'orgueil du fils, Christophe Colomb n'a que deux vers sur ce
i48 LA PORTE
marbre, son fils a fait graver sur le sien une inscription aussi longue que vaniteuse. Aujourd'hui, cette cathédrale de Séville, en perdant les pompes du culte catholique, a perdu tout son éclat; son clergé n'est plus ; son archevêque chercherait en vain autour de lui l'armée sainte qui l'entourait. Le silence de ce royaume altriste le cœur ; les richesses de ces nombreuses sacristies sont enfermées à cette heure sous la triple clé de leurs gardiens. Vous venez de voir la salle du Chapitre, ses trésors, ses manuscrits : eh bien, chaque jour ses portraits, ses toiles passent de ces murs sacrés dans les froides murailles d'un musée. On trouve Wurillo liop à l'écart dans ces salles chrétiennes; on veut des galeries, et on ne veut plus de temples. Cependant ¥urillo, hors des nuages de l'encens, est un ange qui pleure son Eden, ses belles fleurs et son ciel, qu'en dites- vous? Que nous restet-il à nous autres, moines, sinon à veiller sur
ce qui faisait jadis notre orgueil? Dans cette ville, en fait de tristesse et d'abandon, le Maure et le chrétien se donnent la main; l'Alcazar et la cathédrale sont frappés, maintenant, de l'oubli qui s'attache aux grandes ruines. Autrefois, dans cette même église, on voyait s'agenouiller des rois et des reines; Dieu et son temple faisaient tellement alors la gloire de Séville, qu'à la seule procession du Corpus Domini (Fête-Dieu), un Anglais à moitié ivre ayant heurté un porteur de lanternes, il y a sept ans, celui-ci se retourna, le frappa d'abord, puis le jeta aux mains des gitanosqui, lui voyant une longue chevelure, le tondirent bientôt comme un mulet. Aujourd'hui, ce même peuple a remplacé nos assemblées religieuses par les assemblée politiques ; c'est à l'Almeda qu'il tient ses séances, vous plairait-il d'en voir une? Prenant le chemin de cette promenade
plantée d'ormes, le cl a loine me conduisit T. m. 10
bientôt à l'angle d'une \ieille maison entièrement fermée, et devant laquelle se promenait d'un air rayonnant un milic'ano, le iusil aa bras.
— La police, me dit-il, a chassé de celte maison les orateurs qui en faisaient leur tribune, ils y commentaient YHuracan, journal qui accuse Espartero de rétrograder. En revanche, détournez- vous un peu, et voyez les groupes qui se forment autour de nous.
Un mouvement étrange, inaccoutumé me parut alors avoir lieu en effet sur la promenade. Elle était criblée de manteaux noirs , les voix s'y éteignaient par degrés, pouréclater ensuite avec plus de violence sur cette terrasse en dalles, sonore comme un écho. Celait un véritable tableau de Rembrandt que cette multitude sombre et obstinée agitant l'Alameda : ce salon en plein air, embaumé de la senteur des orangers, retentissait alors de tout le bruit d'une discussion pohtique.
DU SOLRIL. 151
Les autorités de Séville tolèrent ces réunions, l'émeute est contagieuse, et cependant, je le déclare ici dans la sincérité de ma conscience, je n'ai jamais vu de peuple moins habile à. conspirer que l'Espagnol. Ces fils de la guitare, discutant aujourd'hui les questions sociales à l'ordre du jour , au heu de suivre, sur leurpromenade de laChristina, le regard charmant des belles dames de Séville, ne
vous font-ils pas l'effet du chien de la fable
quittant le morceau qu'il tient, pour l'onde dont le miroir l'a trompé? A Séville, l'Espagne politique est et sera toujours un contresens. La vie y est trop facile, les amours trop gais, les femmes trop belles, les barbiers trop laids, pour qu'il n'y ait pas encore de quoi passer convenablement sa journée, dût-on oublier Murillo qui y est né, et qu'il y faut voir trois fois par jour, les boutiques de confiseurs où le sucre candi ressemble aux diamants et aux saphirs sous le feu des lampes;
lesportîcos entourés de ^^"^^- ^* [^^ amoureux que l'on voit collés contre les grilles des fenêtres basses auprès de leurs wovms. La politique à Séville, c'est une vieille fille ridée aussi noire et aussi triste que l'ancienne inquisition.
Puisque je vous ai parlé des amoureux, il faut que je vous dise de quel terme injurieux on ose appeler ici leur métier, métier honnête s'il en fut, et de plus assez difficile, puisque l'objet de leur passion est d'abord enfermé comme une biche sous sa fenêtre grillée, et que la conversation consiste en quelques serrements de mains, interrompus souvent par l'arrivée d'un oncle (tio) venanttroubler ce j)acifique roman de chevalerie. Cette chasse nocturne à la fenêtre d'une belle se nomme : plumer la dinde (pelar la pava), et il n'est pas rare de voir des amants se tenir ainsi jusqu'à l'aube près de leur belle dans ces rues étroites et mal pavées de Séville,
car l'amour espagnol, le plus patient de tous les amours, est aussi celui qui s'étonne le moins de la longueur de l'attente, la cour que fait un amant finissant presque toujours par le mariage {casamiento).
C'est ici le cas de vous parler de la guitare, cet instrument dont les romanciers et les auteurs d'opéras-comiques ont tant abusé. La guitare, en Espagne, est la plus impitoyable musique, le fredon le plus monotone qui puisse gratter l'oreille d'un voyageur, et j'avoue que pour ma part, à l'exception de quelques canzones entendues près de Cadix, ou de Tarifa, et qui retentissent encore au fond de mon cœur, comme l'expression la plus vraie de la mélancolie arabe, je prise assez peu les chansons de l'Andalousie que soutient le son monotone et lent de la guitare. Dans l'intervalle d'un Alii! sorte de point d'orgue commencé par un chanteur, un notaire habile
îîouverail le temps uc v^t^^^x un testament.
Ces chansons ont quelquefois du sel et de J'espiit. Au faubourg de Triana, où l'on arrive par le pont de bateaux du Guadalquivir, une gitana chantait le soir ce couplet :
Una muger que se énamora
De un hombre que no la quiere,
Lo succède que à un calvo
Que en la calle encuentra un peiné!
Une femme qui s'amourache D'un homme qui ne l'aime pas A le sort d'un chauve Qui dans la rue rencontre un peigne!
Voilà l'amour à Séville, un amour railleur, sceptique, qui ne craint pas d'arracher luimême le voile à sa passion pour en bien voir les défauts. La vie des riches y admet le luxe de France, les chevaux andaloux courant dans les allées des Délicias, les atielages élégants, les jasmins aux balcons et les causeries mystérieuses près des charmilles du Guadalquivir ; elle adore les cigarettes fumées
auprès des fontaines entourées de plantes odorantes, les tertiUias, ces assemblées que tout le monde peut voir, car une seule grille de fer sépare la maison de la rue, et le regard des curieux pénètre leurs mystères ; mais au milieu de cette activité folie, de cette élégance si dédaignée en Gastille, il n'y a dans Séville qu'une population vraiment curieuse à observer, celle du faubourg de Triana, le quartier des gitanos.
xxxu.
Au même.
Triana. — L'oreille de mule.— La fabrique de tabacs. — La salle des femmes. — L'étudiant de Séville. — Le musée. — Montanès.
Représentez-vous tout un coin de la ville deNaples oublié dans la cité de Séville. Chez ce peuple, aucun souvenir de grandeur ou d'oppression, aucun regret comme de l'autre côté de la ville, car ils ont toujours été ven-
dus, maltraités, honnis; les moines et les rois, ces deux majestés déchues, ont toujours eu le pied sur le col du yitano. Fraudeurs, voleurs, tondeurs de mules, et quelquefois même barbiers, les gitanos composent la classe la plus tranchée du peuple espagnol; quand ils ne font pas lu contrebande, ils chantent près des beignets que la main noirâtre de leurs femmes tourmente dans la poêle à frire ; ces beignets se font dans la rue même, attendu d'abord que beaucoup de gitanos n'ont pas de maisons, et qu'en second heu ce serait chez eux une asphyxie complète amenée par la fumée d'huile. Cette cuisine en plein air laisse aux maisons des gitanos une atmosphère plus saine pour danser le fandango ou le tripili tripUa.
La première gitana(\i\e j'aie rencontrée et qui se nommait la Ramona, me voyant embarrassé du chemin que je devais prendre, s'oiliit d'elle-même à m'accompagner et à
DU SOLEIL. i^^
quitter son travail . Ce travail , je vous le donne en cent... à deviner... mais non, j'ai pitié de vous, c'était une oreille que la Ramona devait coudre de son mieux à la mule que son mari allait vendre le lendemain près dltalica.
Le chanoine m'avait quitté, et je me trouvais presque égaré dans ce quartier de gueux qui ne ressemblait pas mal à celui des Truands de Yiclor Hugo. Je remerciai la Ramona et la priai de finir son oreille; elle reprit son travail avec la railleuse insouciance qui caractérise les gitanos.
Par l'une des fenêtres entr'ouvertes qui donnaient en son taudis, j'entrevoyais une image de la Virgen deDolores ; et au tond de cette salle un petit enfant dans son berceau. Quand je m'éloignai, tenant en main une feuille de mon album où j'avais pris quelques notes au crayon, la Ramona, qui était renommée dans le quartier pour faire le trafic de
la cigarette, me demanda l'aumône sur le seuil de sa maison; je lui présentai un qnartOy elle me refusa, et saisit vivement ma feuille de papier. Prenant alors un bout de cigarre à moitié haché qu elle renversa dans le feuillet en question et qu'elle roula subitement entre ses doigts, elle s'improvisa une cigarette avec laquelle elle s'enfuit sans que j'eusse le temps de réclamer contre ce rapt de mes notes.
Ce que faisait la ^/fawa était tout simple.
En dépit de la manufacture de cigares (\fabrica de cigaros) achevée en 1757 et qui passe à bon droit pour un des ornements de la ville, en dépit de presque tout le tabac de la Havane envoyé en feuilles à Séville, le papier y est fort cher, et le don d'un peu de papelito est certainement la plus belle aumône que l'on puisse faire à un fumeur en guenilles! mes notes devaient donc plaire à la Ramona plus que le sou tiré de ma bourse.
Ceci me fit penser à la susdite manufacture située dans Tune des belles rues de Séville et la première chose qu'on indique ici à l'étranger, même avant la cathédrale et l'Alcazar.
La manufacture est un des plus curieux spectacles que j'aie vus. Représentez-vous trois mille femmes tenant dans leurs doigts agiles ces menues feuilles qui étaient jadis roulées autour d'un mince chalumeau de paille, et qui, grâce au progrès, ressemblent aujourd'hui aux cigarres de notre régie. La consommation du tabac est prodigieuse en Espagne ; le gouvernement en aie monopole, et le bénifice est immense. En 1787 il s'élevait à cent vingt-neuf millions de réaux ; il ne tarda pas à perdre cependant, et le tabac de France reprit sa vogue, la mauvaise qualité du tabac espagnol provenant alors des altérations de la frauJe. Mais telle fut longtemps Tinscuciance des Espagnols, que mal-
gré leurs colonies du Mexique, de Caracas et de la Trinilé qui en produisaient d'excellents ils achetaient presque tout leur tabac des Portugais.
Entrez donc avec moi dans cet édifice d'où jadis un marquis de Dancourt ne fût sorti qu'avec le nez barbouillé de tabac d'Espagne, et conséquemment un peu rouge, car cette poudre extrêmement fine, s'unissait à une espèce d'ocre tirant sur le vermillon. Ce rouge était nommé Almazaron, parce qu'il se trouvait dans les environs de ce village du royaume de Murcie. Charles IIÏ, qui adorait le tabac râpé, a mis la main, comme Ferdinand VI, à ce temple somptueux des tabacs. L'édifice ne compte pas moins de deux cent dix moulins mis en mouvement par cent treize mules.
Dès la première cour et à l'une des grilles pend une corde qui brûle perpétuellement à l'un de ses bouîs ; elle sert à allumer les ciga-
res, il y en a de pareilles dans presque toutes les promenades de Séville; ceci, vous le voyez, remplace la lanterne de nos magasins, mais à Séville, c'est une grande politesse que de vous offrir la corde. Mon guide n'y manqua pas, c'était un petit homme en veste brune qui se croyait forcé d'éternuer chaque fois qu'il entrait dans l'une des salles. La première qu'il me fit voir était consacrée au polviUo , tabac en poudre : une poussière fine couTrait la salle depuis le parquet jusqu'aux corniches, cette première salle ne contenait pas moins de onze mille sacs. Nous passâmes de là dans l'ateHer des femmes, elles g ^gnent chacune six réaux par jour (trente sous de France,) toutes apportent leur dîner, et dans le moment où nous entrâmes, cette pièce semblait changée en un vaste réfectoire.
Par ces fenêtres scrupuleusement fermées, on apercevait quelques palmiers de la côte ; beaucoup de ces femmes chantaient, plu-
sieurs d'elles avaient des marguerites jaiùnes dans leurs cheveux. Quelques-unp,'s me parurent jolies. Il n'y avait dcins toute cette armée féminine que de^ax gltanas , la loi favorisant peu cette caste maudite. Ces femmes roulent ainsi le tabac incessamment, leur bruit est pareil à celui des abeilles autour d'une ruche ; c'est à leurs doigts effilés que sont confiés les cigares.
On passe de là dans la salle au tabac à priser, dont l'office est dévolu aux hommes. Six cents ouvriers auxquels un soldat fait la lecture à haute voix, travaillent dans cette pièce, après laquelle on arrive au magasin du râpé. D'autres ouvriers en bonnet de coton et en peignoir blanc sur leurs habits, manipulent le tabac dans cette pièce. Voulezvous savoir maintenant comment se fait le râpé? La machine n'a pas moins de vingt mules qui se mettent en train les yeux bandés à un coup de sonnette, et donnent l'im-
pulsion à l'échafaudage. Chaque machine a six couteaux. On mouille le tabac de Virginie, on le met en corde, on le coupe, puis on le laisse sécher; il devient alors du râpé. La façon de le cuire {cocimientoj consiste en une mixtion de raisins, de sucre et de tabac noir. A quelque distance de celte salle , je remarquai un effet curieux d'acoustique : deux surveillants se mettent au bout de la piece,se parlent et se répondent à voix basse, sans que le reste de la société puisse les entendre.
Je sortais à peine de la manufacture des tabacs lorsque je rencontrai dans la rue une troupe d'étudiaiîts. En 18 41 savez-vous ou plutôt devinez vous ce qui reste de l'étu* diant à Séville ? Quelques manteaux troués et de vrais chapeaux de gendarmes, voilà tout. Ils frappent de la main et du coude sur un pandero (tambour), étendent leur sotana (soutane) devant la première dame un peu jolie qui passe dans la rue, mais, en revanche on
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en trouve encore qui se permettent de taire danser quelques pauvres hères dans ce manteau, comme il advint à Sancho dans la fameuse couverture. Ldi sotana el manteo voilà le refrain de l'étudiant! Pour le licencié Carambola ou don Chérubin de la Ronda , c'est à peine si l'on s'en souvient. Aujourd'hui s'ils revenaient au monde ils seraient heureux de trouvera écrire un article poHtique dans le journal de Séville ou le Gloùo de Cadix.
Il y avait autrefois deux cents églises à Séville, on continue à leur faire la guerre; c'est dans l'une de ces églises qu'on a placé le Musée. Si le catalogue de Ma^lrid au Museo Real est impartait, en revanche il n'y a ici nul catalogue. Plusieurs sujets de sainteté, par Murillo, des moines de Zurbaran , et le Charles- Quintaux pieds de Saint'Tliomas disputant avec les docteurs, i^hle'du que nous avions à Paris sous Napoléon, voilà ce qui m'a frappé tout d'abord ; joignez à cela six petits cadres d'André Perez, tous à un seul personnage,
tous dans la couleur du Murillo,quelques volets allemands et beaucoup de cadres assez faibles, attribués à l'école de Séville, tel est l'aspect de celte église devenue musée. Dans une chapelle à gauche vous avez du moins la surprise de quelques belles sculptures coloriées de Torregiano, Italien et condisciple de Michel-Ange; Torregianoémigra en Espagne après un différend élevé entre lui et Michel-ADg3 ; mais il est intérieur à Montanès. Montanès est un autre homme querilalien Torregiano. Il y a entre eux deuxia dislance de l'humble gramen au catalpa. Ce Christ de Montanès, que vous avez là sous les yeux^ de grandeur naturelle et les bras étendus, saignants sur le bois du Golgotha, c'est Montanès, le sculpleur coloriste, qui l'a fait crier de sa grande voix ; aussi quelle tristesse, quel affaissement , quelle mort ! Cette sculpture peinte vous fait reculer au premier abord; les lignes rougeâires de ce sang vous épouvantent. C'est de la sculpture qui donne la main
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à l'Inquisition ; elle est palpable, elle vit dans cette figure. Montanès donnait à la pierre toute la fluidité de la vie, grâce à sa couleur: c'est le Ruysch de la sculpture ; voyez plutôt les veines de ce Christ! En vérité.ce n'est qu'à Sëville, et devant ce Christ de Montanès, qu'il faut étudier ce genre de travail propre àFEspagne, le travail du marbre ou de la i)ierre colorie'e , et ne se bornant pas aux yeux d'émail des statues romaines ; cela donne à la fois l'extase et le frisson ; on croirait que ces cadavres divins, enveloppés des blancs linceuls de Montanès, vont se lever.
De cette église qui sert de première salle au nouveau musée, on me fit monter à une sorte de grenier en ibrme de galerie, et là , je vous assure, le spectacle qui s'ofl'rit à mes yeux ne sortira jamais de ma mémoire.
Une multitude de toiles gisaient à terre , c'étaient pour la plupart des Murillo qui n'étaient pas encore accrochés , entre lesquels je vis un Saint-Thomas distribuant des au-
mônesaiix pauvres. Cette église ou plutôt ce couvent cherche depuis deux ans à se convertir en musée. Il y met le temps, vous le \oyez; mais à Séville, où la cathédrale ellemême n'est pas achevée à rexlérieur,on fait tout avec une tranquillité d'alcade. Tous ces cadres de Murillo , dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre appartenaient au couvent de la Merced, couvent fort riche. Derrière l'un d'eux je vis écrit à la plume : Moi, François Dolard, né à Paris, j'ai copié ce Murillo e»1823, au couvent de la Merced. Quel était ce peintre ignoré, ce copiste d'un maître dont le seul aspect vivifle? L'étude de Murillo était-elle pour lui un simple amusement, un caprice, ou bien songeait-il à s'approprier les sucs angéliques de cette palette ? Ce nom d'un Français, d'un peintre obscur me toucha ; s'il vit encore à celte heure, peut-être a-t-il oublié l'Espagne et les Murillo ; diriget-il une école ou fait-il des enseignes dans quelque province? Est-il mort à Séville ou à
Cadix ? Son orgueil était grand d'attacher son nom à celui de Murillo; mais cet orgueil n'était peut-être que de la candeur.
Au sujet de Murillo, j'aime mieux cette pensée écrite un jour devant moi à Londres, sur l'album d'une belle Française, par sir Walter Scott, qui venait de publier la Jolie plie de Pertli.
« Si j'avais été reine, j'aurais voulu être peinte par Murilîo; si j'avais été roi, par Velasquez. »
Le gardien du Musée me voyant arrêté devant le Saint-Thomas, me dit alors ;
— Sénor Francès , vous auriez bien pu nous])reodrc ce cadre en compagnie des sept qui le suivent.
— Comment cela', repris-je , en songeant au maréchal Soult et à l'accusation qui me semblait prête à s'envoler des lèvres de mon homme ; mais je me trompais.
— Le duc d'Orléans, fils de S. M. Louis- Philippe, reprit-il, a offert quatre mdiions
pour ces huit tableaux de Murillo ; mais YayiuUamiento n'a pas voulu.
C'était un Andalou qui me parlait, et cela me mit en garde contre son dire. Me devinant sans doute, il ajouta :
— Autrefois, sous Napoléon, on les aurait obtenus à meilleur compte. L'affaire ne souffrait guère de délais en ce temps-là. Le mariscal Soult entrait dans le premier couvent venu, il était suivi d'un aide de camp. Sur un coup d'œil dudit maréchal , i'aide-decamp allait au tableau, et dût-il monter sur le maître-autel lui-même , il écrivait dessus à la craie : Ambulance du maréchal Soult.
— François Dolard , repris-je , agissait plus doucement, il copiait les Murillo et les laissait.
J'entendis un pas derrière moi. Le chanoine tlonN... me venait chercher pour visiter l'Alcazar. Mais nous dûmes remettre à une autre fois noire investigation moresque en
raison de l'homme que nous trouvâmes sous le portique de l'ëglise ; c'était 1© barbier Ignacio qui arrivait vers le chanoine en toute hâte.
UN parrain;
Au
mcme.
Après avoir dit quelques mots à l'oreille du chanoine, l'honnête barbier le conduisit à sa boutique , où je le suivis machinalement.
Son enseigne portait le nom de barbier
accoucheur (barbero y comadron) , et quand nous pénétrâmes dans la salle basse, formant l'atelier d'Ignacio , nous remarquâmes un assez beau concours de gitanos devant la porte de l'opérateur.
Il y en avait un qui criait à tue-tête : Senor barbero por tamor de Bios ! (Seigneur barbier, pour l'amour de Dieu!) et les autres répétaient en chœur ce cri de leur chef avec des supplications grotesques ; ils arrivaient tous du faubourg de Triana.
Ignacio les écarta d'un air d'autorité;puis, leur imposant silence, il nous ût grimper dans une chambre haute où se trouvait une femme basanée en proie aux douleurs de l'enfantement. Elle poussait des cris si étranges , si frénétiques , que je crus d'abord qu'on regorgeait ; mais tout d'un coup le barbier pria le chanoine de bénirl'opération difficile qu'il allait tenter, et la malheureuse suspendit un moment ses plaintes... Le barbero s'en fut ensuite à la fenêtre et donna le signal aux
gitanos. Ce signal donné, j'entendis un ràclement de violons, de poêles à frire, de guitares et de ferraille ; les uns frappaient des fers à cheval l'un contre l'autre, d'autres des couteaux et de gros anneaux de fer, car beaucoup de ces hommes sont forgerons ; la seule différence qu'il y ait entre ceux-ci et les nôtres, c'est que les gitanos ne travaillent jamais qu'assis. L'abominable tintamarre que faisait alors cette meute , lâchée autour de la boutique, couvrit les cris de douleur de la pauvre créature. Quand à moi , je l'avoue, j'avais détourné la vue du spec- ^cle de sa misère,et regardais la troupe des gitanos du haut du balcon de fer d'Ignacio. Quand je me retournai, l'opération était faite, et un homme noir^ d'une cinquantaine d'années, élevait entre ses bras son propre fils, un horrible poupon que le barbier venait de laver dans de l'eau froide et d'envelopper de mauvais haillons fournis par le
père, qui faisait le commerce des vieux habits.
Au moment où il se montra avec lui d'un air glorieux à ce balcon, placé dans la petit© rue de los gimios, les bohémiens, hommes et femmes, qui se trouvaient en dehors, se mirent à entonner une chanson à tue tête, puis en même temps je vis entrer dans la chambre où nous étions avec le chanoine, une mégère dont l'aspect m'épouvanta.
Elle avait les cheveux entièrement dénoués sur ses épaules, son habillement se composait d'une vieille jupe verte et d'un corset rouge, tout cela horrible, délabré et se terminant par de longs pantalons de tricot. C'était une comarfre (sage-femme), mais elle était habituée depuis longtemps à avoir la pratique des gitanos, et comme leurs femmes sont sujettes à avoir beaucoup d'enfants, elle trouvait sans doute inconvenant qu'il en vînt un seul au monde sans sa permission immédiate. La plupart du temps les accouchements des
gitanos se lont en plein air, à leur porte, dans \i rue ou dans un champ. Joaquina (c'était le nom delà sage-femme ), ne faisait pas de grands frais pour recevoir tous ces nouveau-nés de sa caste : elle les recevait dans son tablier. Elle était bohémienne et savait que la grande chose pour les gitanos était la bonne aventure.
Aussi ne se faisait-elle faute de prédire une fortune superbe au plus petit avorton noir qu'elle tenait sur ses genoux.
— Il sera général, escribano, chanoine, muletier, régent, peut-être! Ainsi parlait la Joaquina en se livrant au métier lucratif de la chiromancie, métier fort en vogue à cette heure encore dans la classe des gitanos; mais cette fois et quand elle eut pris la petite main de l'enfant, après un coup-d'œil furieux lancé à son rival le barbier :
— Voilà un nino, dit-elle en hochant la tête, qui n'a pas huit jours à vivre.
— Comment cela ! demanda le père d'un air effaré.
— Parce qu'il est né dans la boutique d'un homme qui n'est pas de notre casle, dans la chambre d'Ignacio le barbier, cousin du bourreau de Séville, et qui est accusé de plus d'avoir Yolé, il y a six mois, leporteleuille de ce Turc qu'on trouva mort près de la Christina cet hiver.
— Silence, Joaquina, s'écria Ignacio en brandissant son rasoir, silence, oublies-tu que je suis chez moi et que le révérend chanoine don N... ainsi que cet étranger m'ont fait l'honneur de me visiter ?
— Cet enfant ne vivra pas, reprit Joaquina.
— Il vivra! s'écria le père furieux et à qui le chanoine tenait vainement le bras; nous sommes catholiques, le barbier Ignacio est catholique, le chanoine et ce sénor français sont catholiques !
Puis se jetant à genoux devant le cha-
noine, il lui demanda le baptême pour son fils, car bien que les gilanos n'aient point de religion a proprement parler, ils se proclament chrét ens, et cela même, hors de l'Espagne.
Tout d'un coup la mère fit un mouvement (le premier qu'elle eût fait depuis tous ces pour-parlers), et m'indiqua du doigt au chanoine...
— Elle vous demande pour padrinOy médit le religieux.
— Pour parrain! m'écriai-je avec une sorte d'effroi et de dëgoiit, pour parrain?
Voyant alors que j'hésitais, la Joaquina se mit à crier d'un air triomphant, en s'adressant au barbier et au père du petit :
— Vous en êtes témoins, l'étranger refuse, il sait que l'enfant d'un gitano n'est qu'un piège tendu à la crédulité publique. Vos femmes ne se plaignent pas de la fécondité, c'est vrai ; mais c'est qu'elles jugent de ce que peut valoir un nouveau-né. La vue d'un
pauvre enfant dans leurs bras leur procure des aumônes et leur t'ait même pardonner leurs vols quand on les surprend en fia» grant délit. Cela est si vrai que celles qui sont stériles attirent souvent hors de chez elles les filles des autres, qu'elles émigrent avec elles d'une province à l'autre et les exploitent. Entre nous, on reconnaît à peine le frère de la sœur, la mère de la fille, tous les liens sont brisés; la famille n'est qu'un mot. C'est ce que devine cet étranger, et voilà pourquoi il refuse d'être le parrain de votre enfant.
— Il refuse, il refuse ! s'écria le père, rouge de fureur et en marchant sur moi les poings fermés comme un boxeur.
En même temps il se pencha au balcon du barbier, et jeta de ce balcon quelques paroles inintelligibles pour moi aux groupes de bohémiens qui étaient dans la rue des Gimios.
J'entendis alors un bourdonnement de voix , passant tour à tour de l'ironie à la colère, du rire éclalanl à la menace souide et
cachée. Le chanoine me parla à l'oreille, et je n'eus pas de peine à comprendre la validité de ses raisons ; la nuit était venue, et la rue des Gimios ne me paraissait pas aussi sûre que la place de Saint- François.
Le chanoine puisa de l'eau à une petite fontaine placée à l'angle de la chambre; puis, me prenant par la main, il m'amena jusqu'à l'enfant qu'il se disposait à baptiser...
Pour moi, je songeais alors à lu Dame blanche,de Boïeldieu; maisje songeais aussi qu'en Ecosse les mœurs sont plus douces et que ce sont les jolies lermières qui vont chercher un parrain.
— Quel nom donnez-vous à cet enfant?
demanda le chanoine.
— Celui de son père... quand je le saurai, répondis-je.
— Mon nom est Pablo Roque, dit le père qui portait deux noms de saints.
— J'aime mieux le nommer Christoval, re-
pris-je, ce nom- là a découvert un monde, T. ni. j2
c'est un nom de Séville, il lui portera peutêtre bonheur.
— VoiJà qui est bien, reprit la Joaquina qui était demeurée jusque-là spectatrice impassible de cette scène; mais comme je prévois que, grâce à la faible constitution de la mère de Christoval, je serai seule chargée de son éducation morale, je prierai le senor de me remettre quelque menue monnaie...
Cette éducation morale àes gitanos consiste à leur enseigner le vol ; je le savais et la Joaquina le savait aussi. Mais j'avais hâte de sortir, je jetai trois duros sur la table du barbier.
Quand nous fûmes sortis de la chambre, le chanoine et moi nous fûmes accueillis par le hourra des gitanos; peu s'en fallut qu'ils ne nous suivissent jusqu'à la fonda où je logeais pour nous escorter.
— A merveille, me dit le chanoine, vous et moi nous venons de faire un chrétien, mais \ous, vous venez de faire un voleur.
— Que voulez- vous dire ?
— Que les gitanos s'en tiennent rarement à un premier baptême et qu'il leur en faut plusieurs.
— Comment cela?
— Certainement; pour la plupart ils spéculent sur la commisération des âmes pieuses. Il peut arriver, n'est-ce pas, qu'une personne riche, charmée de la jolie figure d'un petit gitano (ils sont remarquables surtout par l'éclat et la vivacité de leurs yeux), demande s'il est baptisé? Or, en ce cas-là, le père et la mère nient toujours, ou plutôt ils répondent que leur enfant ne l'est pas encore. Un parrain comme vous ou une marraine comme la comtesse de P.. . , à qui cela est advenu tout récemment, se présentent aussitôt, et ne manquent pas de faire à l'enfant et à ses parents des cadeaux de quelque valeur. Ceux des gitanos qui enfreignent les ordonnances et n'ont d'autre état que d'errer par les villes, arrivent de la sorte à faire bapti-
18i LA PORTE
ser leurs enfants deux ou trois fois de suite; ils s'adressent pour cela au premier prêtre qu'ils rencontrent.
— Voilà une façon lucrative d'entendre le baptême , dis-jeau père; comment l'autorité ne la réprime-t-elle pas ?
— C'est un droit des gUanos, et, entre autres villes qu'il vous reste à parcourir, vous les verrez à Malaga demander l'aumône en pleine rue pour faire baptiser leur progéniture, pfl7Y/ dar l'agita (pour donner l'eau), comme ils vous diront.
— Et vous ne refusez jamais un gitano qui vient réclamer de vous pareil service ?
— Moi, cela est vrai, parce qu'au fond du cœur j'aime et je plains les gitanos, qu'ils ont de l'esprit, et qu'il sufïit d'ailleurs que le peuple témoigne du mépris à cette casle pour que nous cherchions à la relever, comme Jésus releva la femme adultère... Mais tous mes confrères ne pensent pas comme moi...
— Mais ce ûlleul improvisé , que deviendra-t-il ?
— Ma foi, je l'ignore, j'en ai déjà deux qu sont maquignons; un troisième tondeur de mules ; le quatrième a été pendu; je me suis arrêté là... Depuis moi, ceux qui restent ont dû avoir deux à trois autres parrains ! Si vous êtes curieux des mœurs des gilanos, nous pouvons les aller voir à Triana, à moins que vous ne préfériez les voir au théâtre. Il y a des saynètes dont ils sont les héros, leur escroquerie habituelle en fait la base.— N'importe, vous voilà parrain !
— Oui mais, grâce au ciel, je ne reste pas assez longtemps en Espagne pour voir ce qu'y deviendra mon filleul !
Nous convînmes, le chanoine et moi, d'aller le lendemain àl'Alcaz ;r.
Au
même.
L'AIcazar. — Les soulierâ du roi.— Le dortoir dePierre-le-Cruel. —
La cheminée de Joseph. —Les jardins. — Laiiiaisoti de Pilate. — L'étudiant. — Louis-Philippe propriétaire à Séviile — Les théâtres. — Le ??ia;o et la maja. — La bourse. — Correspondance de Christophe Colomb. — La charité. — Les tableaux de Murilio. — Un meurtre.
Le palais mauresque de Séviile est à deux pas de sa cathédrale; vous passez delliymne sacré au verset arabe gravé dans la pierre , de la demeure de Dieu à celle des califes.
Les Espagnols ont une horrible rage de blanc et de jaune, ils recrépissent chaque année les murs de TAkazar; on sent dès lors ce que les colonnettes et les dessins capricieux des Maures doivent y perdre. Tout cela se fait cependant par l'ordre exprès de Vayuntamiento.
Le gouvernement {aijuntamiento) permet ces profanations; il autorise cette lessive grossière, ce lourd empâtage jeté sur les plus fines ileurs du style arabe.
Nous fûmes reçus à l'Alcazarpar une belle fille de seize ans, les jeux en amande, la taille enfermée d ms la basquine noire qui tend à céder le pas, chaque jour, aux modes de France; elle nous mena au premier étage de l'Alcazar, d'où nous pouvions voir la Giralda, avec sa robe de pierre jaune et rose, ainsi que les belles flèches à arêtes de la cathédrale.
Le peintre de la chambre de Ferdinand VII, don Joaquin Corlès, a fait restaurer quelques
snlles de l'Alcazar avec assez de zèle et d'intelligence; mais au premier aspect, ce blanc si frais el cet or si neuf donnent aux murailles l'air d'un café. Un charmant patio rempli defleurs vous conduit bientôt à des mosaïques à hauteur d'appui, vous traversez plusieurs salles et vous entrez enfin dans celle des Ambassadeurs.
C'est là certainement un des intérieurs les plus attrayants que l'imagination ait pu rêver, et pour un étranger qui n'a pas encore visité Grenade, l'Alcazar de Séville, s'ouvrant tout d'un coup par cette salle des Ambassadeurs , a l'air d'une histoire des Mille et une Nuits.
Cette salle a trente pieds huit pouces en carré et est tellement couverte de stuc et de marbre, de jaspe, de porphyre, que vous croyez d'abord entrer dans une grotte de stalactites. Représentez-vous la plus délicate des coupoles, envoyant les couleurs diaprées de ses vitraux sur un parquet digne du pied
des houris de Mahomet ; partout des arabesques, des pilastres aussi légers que la feuille montant au ciel comme une prière avecleurs versets enroulés autour d'eux ; les murs sont en dentelles, les fenêtres ouvragées comme un voile de Mayorque. De charmants filets de lumière glissent vers midi sur toutes ces ruelles dorées, sur ces portes des rois maures dont le bois est ciselé, fouillé et rendu aussi flexible qu'un tissu. Vous voilà devant une architecture unique au monde où la féerie commande en maître'ïse , où l'or, les robesde Tyr, les soies de Damas, les bains parfumés de l'Orient composent une série de sensations toutes nouvelles. Dans de petites niches dorées d'assez mauvais goût, l'Espagne actuelle, l'Espagne constitutionnelle, s'est cru seulement en droit de loger ses anciens maîtres ; ainsi voyez-vous Charles-Quint et Philippe I" côte à côte des Bourbons modernes, de saint Ferdinand et de plusieurs autres majestés catholiques, figurer dans celte
salle des rois maures. Ces mascarades sont du plus mauvais effet; que dirait-on du portrait en pied de S. M. Louis-Philippe dans un temple de Jérusalem ou une mosquée ?
Vous passez de là au patio de las Donzeltas.
Cette cour iiiauresque constitue un vrai sérail de pierre avec des colonnes d'Italie; les dalles sont de marbre, un jet d'eau charmant gazouille au milieu. Charles-Quint a fait mettre après coup ses armes dans !e milieu des pilastres: il s'est passé, dit-on, tant d'autres fantaisies à Grenade qu'on peut lui permettre celle-ci. Lesembeîlisements introduits par Charles-Quint dans ce palais des rois Maures n'offrent rien du reste à blâmer, la renaissance et sarichessen'étantpas éloignées du style mauresque si fin, si délicat, si luxuriant.
Un exemple de ceci, c'est la salle à manger de l'infante {la sala del comedor) qui offre un plafond de bois brun à caissons, semé d e
têtes romaines et de frises délicieuses dans le goût du seizième siècle.
Après avoir quitté la salle du Trône , qui n'est séparée que par deux pilastres de celle des Ambassadeurs, on passe à travers d'aCfreux escaliers modernes récrépis à la chaux, aux trois dortoirs [dormitorios) de Pierre-le- Cruel, ce roi dont tout parle dans Séville. La popularité du roi don Pedro dépasse ici de beaucoup celle de Christophe Colomb; il y a même une rue qui se nomme Tète du roi don Pedro, d'après une histoire qui ne manque pas d'intérêt.
Voici la chose :
Don Pedro allant courtiser je ne sais quelle femme, on croit que c'était une bolera italienne qui ressemblait beaucoup à Maria Padilla, rencontra chez elîe un cavalier.
— Qui es-tu ? lui demanda don Pedro .
— Ceque jeveux être, répondit résolument celui-ci.
— Je veux le i^avoirici même.
— Ici... non pas, seigneur, mais dans la rue, si tel est votre bon plaisir. Prenons la rampe et sortons.
Us descendirent l'escalier et se battirent dans la rue du Candilejo. Le roi tua l'homme et s'en fu t ensuite se coucher paisiblement avec sa maîtresse.
Mais le lendemain, et d'après la maxime qui a fourni matière à une des plus belles comédies , intitulée : t Le meilleur alcade est le roi, M il manda celui du quartier, et déclara qu'il y allait pour lui de la corde si l'assassin n'était pas découvert. L'alcade fut six jours à le chercher, il maigrissait à vue d'oeil. Il fit brûler des cierges à tous les saints de la cathédrale, il jeûna, pria, rien n'y fit. Un soir qu'il était entré pour une affaire chez une vieille femme du quartier, la Peironilla, qui le chaussait en sa qualité de cordonnière, cette femme le vit si triste, qu'elle lui dit :
— Seigneur alcalde, que me donnerez- vous si je vous nomme celui que vous cherchez î
lî;4 LA PORTE
— Mais, Petronilla, vous savez donc que je cherche quelqu'un ?
— Certainement, et vous serez pendu si vous ne mettez pas la main sur lui ?
— Qu'est-ce que cela vous fait, Petronilla ?
— Comment! qu'est-ce que cela me fait?
Mais nous chaussons votre famille de père en fils, et si vous n'alliez plus user de semelles au service de Sa Majesté... si le bourreau vous prenait mesure d'un collier de chanvre, hélas ! que deviendrait notre commerce ?
— C'est vrai, Petronilla, tu sais donc le nom?...
— Il y a mieux, senor, j'ai tout vu.
— Toi?
— Oui. Figurez-vous que je fus attirée à ma fenêtre ici même par le cliquetis des épées, je ne pus voir la figure des deux combattants, parce que la nuit était noire; mais quand le corps de l'un est tombé à terre, j'ai entendu... ohl tenez, seigneur alcade, j'en ai
le frisson... j'ai entendu craquer les rotules de celui qui luyait...
— Miséricorde ! s'écria l'alcade , ce serait...
— Oui parbleu, c'est lui... lui dont tout Séville sait que les rotules craquent lorsqu'il marche (1).
— Petronilla, tu me sauves '.
— Ne me perdez pas !
— Rassure-toi, j'ai un moyen, un moyen sûr, admirable.
— Lequel ?
— Cela me regarde. Fais-moi des souliers, Petronilla, fais-en pour ma femme, pour ma fllle, pour mes neveux ; mais je suis sauvé, j'ai mon affaire !
Et l'alcade courut annoncer au roi luimême qu'il avait découvert le meurtrier; le roi le regarda et le crut fou.
— Quel est cet objet ? dit-il en voyant un
(1) Historique.
paquet voilé que les estafiers de l'alcade déposaient sur une table.
— Le buste du coupable, répondit l'alcade ; il est voilé, soulevez vous-même la gaze qui le couvre.
Le roi leva la gaze et se reconnut. Il fallait bien avouer ; il le flt et permit même que son busle fut suspendu à la potence. Il alla même plus loin et le fit placer dans la rue. C est cette rue que l'on vous montre à Séviile...
J'en reviens aux trois dortoirs de Pierre-le- Cruel, ce despote qui avait tort d'avoir des rotules qui craquaient.
Le dormitorio principal de Pierre-!e-Cruel est assez fade. Il n'en reste qu'une figure d'alcove réelle revêtue de mosaïques en bas, et une seule fenêtre ouvrant sur la terrasse et les jardins de l'Alcazar. En 1810, Joseph Napoléon fit faire à côté de ce terrible dortoir de don Pedro , une cheminée de marbre moderne.
DU SOLEIL. dOT
Nous entrevoyons de là parles terrasses les jardins de TAlcazar.
Les boules d'or de Toranger éclairent çâ et là ce que la verdure de ces parterres a de' sombre. Des l'onlaines à rocailles remplaçant celles du Maure, des eaux, des sources nombreuses vivifient de leur mieux ces promenades en compartiments, dans le style Je Louis XI V^ Les classiques pelouses représentent des gazons taillés, fi^^urant les armes d'Autriche, do France et d'Espagne, vousd;- ' riez au loin d'un grand tapis blasoiiné. Du haut de ces terrasses, semées çà et là de bancs en mosaïque, l'œil découvre la Puertanueva^ les murailles de l'Alcazar, l'église de Saint- Bernard, la Lonja, et les grosses tours qui flanquent ces jardins, d'environ un tiers de lieue d'étendue. Le silence de l'Alcazar est profond, il n'était alors troublé que par la musique habituelle des régiments qui remplissaient l'air de leurs fanfares. C'est de cette
terrasse, dominant les orangers et les grena* T. m. 13-
198 LA PORTl
diers en pleine terre que l'on peut admirer Séville, bien mieux que du sommet de la Giralda. Les douces brises du fleuve enchanté qui baigne la ville y promènent des senteurs et des harmonies indéfinissables, c'est le belvédère le plus charmant de Séville. L'Alcazar, à cette heure, est pourtant un lieu désert, un ^palais sans but, un débris de la magniGcence mauresque. Quand le roi d'Espagne Ferdinand VII y venait, il apportait son Ut et ses meubles aveclui, etquandces meublesroy aux étaient insuffisants pour la cour, on empruntait des meubles pour le souverain, à droite et à gauche dans la ville. Il en est de même dans toute lEspagne pour les fêtes d'églises: quand il y a funcion ou Tête extraordinaire, on prête des tapis aux saints.
Leduc de Medina-Cœh possède h Séville ce qu'on nomme la maison de Ponce-Pilatej l'héritier de cette famille des Médina a maintenant vingt-huit ans, il habite Madrid, son père est mort, ses biens sont considérables ;
DU 90LEIL. lOQ
cependant il a jugé convenable de louer cet édifice; car par cela même qu'il est riche il est gêné, la fortune des grands seigneurs étant, comme je vous l'ai dit, un embarras perpétuel et une source de procès intarissable. La maison de Pilate est un de ces décalques curieux de l'ancienne maison de Pilate à Jérusalem, dont les livres de voyage ne manquent pas d'exagérer l'importance; tout s'y trouve imité : la colonne pour la flagellation, la fenêtre où le coq chanta, les marches que monta le Christ. . . Mais à côté de ces souvenirs pieux, vous trouvez des statues antiques, des fragments dans le style grec, des salles pareilles aux salles brodées de l'Alcazar. La cour est charmante, c'est un patio mauresque à dentelures coquettes, à pilastres festonnés comme une guipure du temps de Louis XIIL L'escalier en mosaïque et sa coupole de vieil or bruni est d'un effet noble et tout princier. Dans cet escalier, et sous une lampe allumée, je vis une Vierge de
200 LA POUTE
Murillo. Cette Vierge me frappa; il y ay ait devant elle un étudiant, les bras croisés et dans un état voisin de Textase. Ce jeune homme semblait n'avoir pas entendu le bruit de nos pas; il avait la soutane et le tricorne; j'appris du chanoine que c'était un pauvre fou qui sortait depuis huit jours deriiopital de la Sangre. Les maisons de fous sont fort communes en Espagne ; en traversant le pont de bateaux de Triana, j'avais visité le matin l'ancien palais de l'Inquisition, et non loin de là l'hopiial de la Sangre.
— Mon frère, dit le chanoine, en tirant l'étudiant par sa soutane , comment vous trouvez-vous maintenant?
Le fou sourit, et pour toute réponse il nous conduisit au jardin delà maison de Pilate.
Ce jardin, renfermé dans un patio assez ordinaire, étalait une foule de plantes aromatiques, mais j'y vis en outre de jolis bouquets de campanules blanches, de roses, de
DU SOLEIL. 20t
camélias, au milieu des buis, des jasmins et des orangers. Etait-ce la famille qui habite à cette heure la maison de Pilate, où l'intendant du duc de Medina-Cœli qui donnait ses soins à ce parterre? Quoi qu'il en fût, le charme et la coquetterie de ce patio nous ravirent, mais en un quart d'heure Tétudiant, malgré les réprimandes du chanoine, le ravagea tant et si bien, que l'un des concierges vint lui arracher les fleurs qu'il tenait en main, en le menaçant de porter plainte. Tout ce que nous pûmes savoir de lui, c'est qu'il allait porter ce tribut à une maja qui logeait en face de Saint-Salvador, l'église la plus belle de Séville après la cathédrale. Ce garçon se nommait Isidro, et c'était le fils d'un tailleur. A je ne sais quelle procession, celle du Corpus Domini, je crois, il avait entonné à tue lêie un matraca, sorte de chanson qui se vend un sou par la ville, et l'on avait jugé dès lors qu'il était prudent de le renfermer à la Sangre.
Après avoir traversé la place Saint-François je remarquai une maison d'assez belle apparence; c'est une maison qui appartient à un Français, et ce Français est tout simplement le roi Louis-Philippe....
ASéville, en 1841, il s'est rencontré un personnage qui a trouvé plaisant de laisser au roi des Français une assez belle collection de tableaux et de livres ; c'était un Anglais, il s'appelait sir Frank Hall Standish. Il a fait paraître un ouvrage sur Séville qu'il avait longtemps habitée ( l ). J'ignore si c'est le môme qui a doté Louis-Philippe d'une maison après avoir doté la ville de don Luis de Cordoue d'un livre d'antiquaire. Je me boine à constater ce tait, que le roi des Français a pignon sur rue dans cette cité.
Le consul de France à Séville est un Espagnol, M. José de Lannazabal, il a chez lui quelques bons Murillo, des Zurbaran et des Morales. Chose assez étrange pour un con-
( 1 ) Séville and ils vicinitj- (Séville el sesenvirons.)
sul de France ! M. José de Lannazabal parle à peine français ; en revanche, il est poli et plein d'attentions, ce qu'on ne rencontre pas tous les jours chez les consuls.
Le consul de Portugal , don José Lerdo, occupe à Séville une maison fort coquette j sa femme, une belle Espagnole, nous a reçus en son absence, sa collection offre des Ribera, des Alonzo Canoet des Velasquez du premier ordre. Elle brille plus au reste par le choix que par le nombre. L'album de la senora contenait des esquisses de Becquer, peintre andalou, qui affectionnait beaucoup la reproduction des costumes ; Rodriguez le remplace et a maintenant la vogue.
Le théâtre de la Campanase trouvant fermé, nous nous sommes repliés ce soir sur le théâtre principal, dont la salle est peinte en entier dans le style de l'Alcazar, ce qui nous a semblé une assez méchante contrefaçon. On donnait un opéra d'un compositeur Sévillan, intitulé : Le Solitaire du Mont-Sauvage. Les
.fi04 LA PORTE
acteurs, moitié Italiens, moitié Espagnols, J'oiit chanté à faire fuir. Les toileltes étaient pauvres, les véritables toilettes andalouses étant celles du peuple, celles de la rue. Au théâtre les Es[iagnoles s'habillent toutes comme la dernière viL-Pâetle de la Mode ou 43e la Sylphide : la France et ses chapeaux régnent déjà dans la ville des majos et des majas.
Ce costume national du tnajo est un des plus beaux fleurons de la couronne de Séyille, il a de l'esprit, de la désinvolture, du piquant; un Espagnol ainsi habillé vaut dix Espagnols guindés se promenant en habit noir au Paseodel Duque. L habit de majo, je me permets de donner celte esquisse fidèle mix gens qui se costument pour le carnaval, ■ — se compose du petit chapeau à bande de velours et à pompons noirs, — avec le ruî)aîi qu'il faut se garder d'attacher sous la mentonnière, mais que l'on doit au contraire laisser (loller au milieu du visage d'un air
Dli SOLEIL. 205
tapageur et fanfaron ; — de la veste à broderies et à cannelilles de soie noire flanquée de deux mouchoirs pendants à chacune de ses poches faites en croisant sur la poitrine ; — de la cravate rouge ou jaune, mais toujours de même couleur que la ceinture, du pantalon de tricot et de la guêtre entr' ouverte laissant voir le bas. La chemise seule est fort chère, elle est à jours, son collet est rabattu. Sur ces chemises, et du beau temps de Charles IV, il y avait des toreros brodés à jour, des matadores, des mules, etc. A la cravate (cobalta) est enfdée une bague en verroterie, qui vous éblouit à vingt pas comme la perle d'un lustre ; cette bague est quelquefois en argent et semée de petites
clefs.
Vous croyez peut-être que cette mascarade coûte le prix ordinaire d'un habit de Blin ou de Senlis; erreur, le moindre équipement de majo arrive bien vite à trois cents francs de
notre monnaie, La cliemîse seule et le jabot feraient reculer ici plus d'un dandy.
Mais, allez- vous dire, quel est cemajot Est ce un lion de Sévillequi court les clubs, un noble qui s'affiche, un fils de famille qui fait des dettes? Ce jeune homme indolent qui traverse la Christina sa cigarette de papier à la bouche est-il plus roi que l'étudiant, donne-t-il la main h Montés aux courses, vitil d'une vie qui l'amuse surtout, quand à Paris même, la jeunesse s'ennuie? Je vous répondrai que le majo est le roi et le maître absolu de l'Andalousie On est majo dans tous les états, depuis le prince jusqu'au muletier; la grande question ici est de paraître, c'est l'histoire de Murât mettant des bottes jaunes : l'esprit du majo c'est sa toilette. Un majo est un type comme le maïquis de Louis XV était un type autrelois. Il est fier, indolent, casseur d'assiettes, il protège la beauté qui porte basquine; il se bat pour un peigne, une fleur tombée, une dentelle qu'on accroche. Voilà
le majo, le majo auquel les femmes de Se ville ne craignent pas de chanter des rotomoniades galantes de la force de celle-ci : « Le mouchoir de mon majo ne se lave pas avec du savon, mais avec le sang de mon tœiir. » Voilà tout ce qui reste de véritablement es-; pagnol au cœur de l'Andalousie, — le majo.: Mais les mo/as, les lionnes ! de grâce diiesnous un mot de leur toilette, allez- vous vous écrier ? Du noir, du noir ! et toujours du noir l vous dirais-je : le noir va si bien aux Espagnoles! la mantille, la veste à greiols, des fleurs naturelles dans les cheveux, des bas de soie et le peigne d'écaillé à dentelle, voilà la maja. Qu'on lui propose d'aller à cheval jusqu'à Italica, Las Guevas ou tout autre lieu voisin de Séville, la maja mon. e en croupe derrière le cavalier de son cœur ; elle passe son joli bras autour de sa taille pour ne pas tomber de sa mule, et la voilà fuyant comme la flèche loin de la lour rose <ie la Giralda ; elle boit de Tagua de Tomares, se
fait dire la bonne aventure par les gitanos elle chante, elle danse, elle fume des cigares; seulement elle ne vit pas de feuilletons et de nouvelles comme les lionnes françaises, l'heureuse Séville n'ayant pas tant de journaux!
La lo/i/a (Bourse des marchands) renferme la correspondance de Christophe Colomb, de Fernand Cortez, de Pizarre et de las Gazas. Ces lettres précieuses sont rangées, étiquetées et serrées dans d'énormes tiroirs qui ne s'ouvrent que fort difficilement et seulement au son de quelques duros, la complaisance des gardiens ne s'étendant pas au-delà. Bâtie en belles pierres de taille derrière la cathédrale et à deux pas de l'Alcazar, la Bourse offre une belle cour de marbre, un escalier d'un style t^randiose, et des salles immenses formant les archives de cette correspondance américaine de Colomb. On nous a dit cependant que depuis peu ces lettres avaient été transférées à la bibliothèque de Séville.
Il me tardait, après avoir traversé la Halle
de Séville où Murillo alla plus d'une fois chercher ses modèles, de voir la Caritad où sont renfermés ses meilleurs tableaux. Le seul Mdise touchant le rocher, est cité, vous le savez, comme son chef-d'œuvre; je me dirigeai donc vers le Couvent de la Charité.
Nous passâmes devant la Tour d'Or dont le Guadalquivir mouille les pieds : cette construction date du temps des Romains. Le couvent de la Charité est près de la douane, c'était autrefois un hospice, on y lit encore sur sa façade : « DOMUS PAUPERUM SGALA COELL » Il peut y rester à cette heure cent malades, tous hommes ; le couvent a un fort beau patio avec des fontaines et des statues. ,,^, Le maître-hôtel de l'église offre un retable
d'or à colonnes, d'un style assez ordinaire. Le temple est petit ; le premier cadre dont on lire le rideau devant vous représente Saint-
Jean-de-Dieu portant les infirmes snr son dos.
Ce tableau de Murillo se recommande surtout par un clair-obscur très intelligent ; la tête du Sîint est celle d'un moine courageux etGer, celledesaint Jean-de-Dieusi renommé encore à Grenade pour l'ardeur et la constance de sa charité.
Il y a six Murillo dans cette église; le second, c'est la Bénédiction des pains. La couleur de cette magnifique toile est suave et toute limpide; les devants sont noirs, les fonds onduleux et blonds ; il y a sur le côté droit un groupe de femmes qui contemplent le miracle, avec un air d'attention et de doute. Cinq pains et deux poissons pour cinq mille personnes! La tête de la plus vieille de ces femmes est admirable ; elle semble attendre et douter. L'enfant qui présente les poissons au Christ est charmant de respect et d'élonnement.
Quand Murillo n'aurait peint que cette
toile, il serait déjà un peintre à part; il était dans la force de l'âge quand il la peignit. Ce tableau a été repris à Valence sous le maréchal Soult, en 1808.
Le pendant de la multiplication des pains est Moïse frappant le rocher.
Moïse est debout, il a touché la pierre de sa baguette; l'eau coule en jets lumineux d'une roche noire et sombre, à la droite du spectateur. Les chevaux, les hommes altérés de soif se précipitent sur l'onde. Une petite fille tend sa cruche à un Juif, une belle jeune femme regarde son amant avant de boire, un enfant dispute la cruche à sa mère. Moïse au milieu de tous, les mains jointes, sa baguette baissée, regarde le ciel ; le miracle est accompli.
La couleur de ce tableau est douce et céleste, l'harmonie des tons dépasse ce que la pensée humaine peut rêver. Les autres cadres de Murillo sont : un petit saint Jean y un
Nino (Jésus) sur l'autel de la Vierge, enfin l'Ange Gabriel et Marie.
Au dessus de la porte d'entrée de la Carilad, on vous montre X Exaltation delà Croix ^ longue toile, par Valdès; mais à côté de Murillo, la touche de ce sujet est noire et dure. — La Déposition du Christ, au maîtreautel, est en sculpture coloriée j on l'attribue à Jordan.
En sortant de la Charité, nous entrâmes dans l'église de Saint-Jean-de-Dieu, dont le portail fleuri et les deux clochetons en porcelaine bleue, formant mosaïque, réjouissent la Yue et disposent le voyageur à une visite dans ce joli temple. Quand nous y entrâmes, les taureaux passaient sur celte place pour se rendre à ramphithéâlre de Séville, qui est tort beau et plus grand qu'à Madrid. Nous trouvâmes dans cette église xmfraile (curé), grand amateur des beautés d'Italica, patrie de l'empereur Traj an : c'est aujourd'hui un pauvre village près de Séville ; mais on y
poursuit des fouilles comme à Pompei ; on y va constater un cirque romain et le couvent de San Isidro del Campo. Nous times la partie de nous y rendre le lendemain, et de visiter en même temps Buena-Vista, sa Chartreuse, ses citronniers et ses myrtes.
A Triana, où nous sommes allés hier, une espèce de contrebandier a bien voulu nous prêter des chaises pour voir danser le fandango, et là il s'est passé une chose extraordinaire pour un étranger, mais bien commune ici, je vous assure.
Ce contrebandier, presque impotent, tient en ce lieu une sorte de taverne. Les danseurs du fandango, les gueux qui raclent la guitare, el prob.^blement aussi quelques lionnêtesgens de la police, venaient de s'y réunir, quand à la fin du fandango, qui a lieu toujours au cri de Viva la genta Morena ! on a tout d'un coup fermé les portes ; il y avait eu un coup de couteau donné à un milicien de la ville par un homme de Mayorque. L'homme T. m. 1-4
en queslion était un sergent; nous ne pûmes le voir, attendu qu'on l'avait déjà emmené, mais je n'oublierai jamais le visage du milicien.
C'était un fort bel Espagnol dans toute l'acception du mot ; il se tenait debout contre une colonnette de ce patio délabré quand il reçut le coup, le pauvre diable! Le coup le prit au bas ventre; il poussa à peine un léger cri...
— Je m'y attendais, dit-il.
En Espagne, en effet, un coup de couteau est en général une chose prévue, le sergent de Majorque avait eu une dispute un an auparavant avec le milicien Esteban 0...
Quand il se sentit frappé , il arracha froidement sa cravate ; et comme l'eût fait un médecin, il banda sa propre plaie d'où les intestins allaient sortir, et se disposa à regagner sa caserne. Arrivé sur le seuil, il tomba; il était mort.
On le plaça sur une chaise, chacun s'em-
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pressa autour de lui, et une jeune fîHe qu'on nommait la Estrella [l'Etoile), surnom brillant fort habituel ici, trempa un mouchoir dans le sang du milicien et le mit dans son corset. Un escribano se trouvait là, il avait vu le coup et s'en fut prévenir la police. Ainsi se termina ce refresco donné par le contrebandier de Triana.
DE SÉVILLE A CADîX.
Au même.
Demande Séville — Le bateau à vapeur. — Montés. — Le
filleul d'un torero. — Un tailleur. — Las Marismas.
Xérès. — San iucar.— Aspect de Cadix et de la baie- Barbara. — Le sabre du Miliciano.
La traversée de Cadix a lieu ordinairement en huit heures ; nous en avons mis dix à cause du vent, non que le temps fût mauvais, lô soleil était seulement un peu voilé. Avant de partir, j'ai voulu revoir une dernière fois la
cathédrale ; les vitraux avaient une teinte douce et pâle, mon pas seul ébranlait les dalles sonores ; il y avait une vieille femme agenouillée devant l'une des vierges de Mu- . rillo à l'entrée du temple. J'ai fait mes adieux à la Giralda avec un soupir, car après le Campanile de Florence^ je ne sache rien au monde de plus gracieux et de plus svelte que cette tour.
Le Trajano, bateau à vapeur espagnol, donne à neuf heures précises le branle à la cloche. Me voilà sur la mince planche qui conduit au navire, encombré déjà de mille costumes. C'est un Turc à la simarre rayée, au turban net et plissé sur un front de bistre, une gitana qui fume, des officiers andaloux el des majos élégamment accoutrés. Le bateau est bien tenu, ses salons sont en bois d'acajou incrusté de fllets d'or, vous diriez presque un bateau anglais, n'étaient la confusion et les cris de l'équipage. Un homme d'assez haute stature, emOossédans son large
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manteau, me tournait le dos... La natte de sa chevelure me frappa, c'était une véritable queue artistement nouée, et qui se renfonçait dans son col d'habit, sous les bords d'un sombrero assez large. Il se retourne, m'envisage, et je reconnais ... Montés! Je ne l'avais pas vu depuis quinze jours au moins ; le retrouver là, sur ce bateau, causer avec lui tout le temps de la traversée, n'était-ce pas une véritable bonne fortune? Il se rappelle ma visite à la buvette des toreros, le jour de la dernière corrida de Madrid, il me parle des vers que j'ai faits sur lui, et que le senor La Torre, le tragédien de la Cruz, a traduit avant de les lui montrer. Me voilà très fier, il tiie sa boîte à cigares et m'en présenie un si monstrueux que je suis pris d'un fou rire. — Il me vient du duc de Veragua me dit-il, mais parlez-moi donc de iVîadrid, du duc d'Osuna, du duc de San Giirlos, etc., etc. — Comme je sais Montés très aimé de la grandesse, qui a pour lui les mêmes attentions
que nous prodiguerions à Duprez, je suis heureux de lui donner quelques nouvelles de ses amis de Madrid ; il écoute avec modestie les éloges que je lui adresse, et comme je le presse de venir un jour en France, il me répond que dans uu an il espère venir à Paris.
Montés à Paris ! Montés chez nous ! Je croyais rêver, son manteau s'écarte et me laisse voirie costume qu'il porte; il est fort simple, et se compose d'une samarra noire ( veste à longs poils, sorte de spencer) qui descend à peine à ses reins ; sa ceinture est rouge, ses culottes d'un bleu foncé, ses guêtres d'un jaune fin tirant sur le sable, je lui demande l'heure, et il lire de son gousset une montre de prince ; le cadran guilloché représente un combat d'amours; la boîle est anglaise, la chaîne à breloques comme il est d'usage encore ici, malgré la simplicité des nôtres. Je m'informe de lui où il va, et il me répond que c'est à Cadix , il
regarde le mouchoir que j'ai en main, et sourit en y voyant son portrait. Ce foulard, je l'avais acheté la veille dans unes des rues de Séviile. L'heure du déjeûner nous sépare, il refuse de prendre place à table avec moi : il a, dit-il, à surveiller quelqu'un. Ce quelqu'un est un grand jeune homme de vmgtdeux ans, aux cheveux aussi blonds qu'un enfant du Nord ; il porte à sa chevelure la queue des toreros. Sa veste est à carreaux rouges et jaunes assez comparables à celle d'Arlequin ; il a la jambe fine, la taille bien prise. Montés se dit tout haut son parrain, mais tout bas on murmure autour de moi, dans le bateau, que c'est son fils. La sollicitude du matador s'étend avec complaisance sur ce jeune homme, qui est banderillero, et déjà cité pour son adresse : il s'appelle Redondo.
— Ne jouerons-nous pas au solo, parrain ? dit-il à Montés en l'entraînant avec lui dans la seconde cabine.
Montés accepte, je les suis tous deux dans celte partie du bateau. Là, dans une salle à panneaux d'acajou, plusieurs gens s'amusent à jouer en effet au jeu du solo, jeu de cartes qui, malgré son titre, demande trois joueurs. Montés est debout, son filleul assis : tous les joueurs de l'endroit connaissent le matador, il est propriétaire à Chiclana, où il est né, d'une campagne assez belle. Chiclana est à quatre lieues de Cadix, on peut y aller par eau en traversant le pont de Suaço. C'est là que Montés se repose des fatigues et des périls de son art, comme Cicéron à Tuscilum ou Horace à Tibur.
Il m'invite à y passer quelques jours, et m'offre un volume broché que je ne puis me dispenser d'accepter dans ma qualité d'amateur. C'est un traité de Tauromaquia compléta. Montés ne parle pas le français, il le comprend à peine : c'est un Espagnol |)ur sang. J'admire mon malheur qui veut que seul il ne puisse entendre ma langue quand,
autour de moi, tant de gens la parlent, ou du moins essayent de la parler.
Quelques minutes avant le départ du bateau, je me souvins du tnaestro sasfre (maître tailleur) de Séviile, à qui j'avais commandé la veille mon costume de majo. L'habit complet était là dans la première cabine, le malheureux tailleur n'avait que cinq minutes pour m'essayer son habit, il suait à grosses gouttes. Comme il était en retard, et qu'il sentait bien qu'il avait tort, il ne cessait de s'accuser, et de demander à Dieu de ne point le faire aller à Cadix. J'eus pitié de lui, et je n'essayai que la veste en lui disant que tout allait bien ; si le malheur eût voulu que j'essayasse la culotte, la cloche sonnait etSéville perdait pour deux jours son premier tailleur. — MiDiosl s'écriait-il en cousant quelques boutons à la hâte aux manches de 1 habit. Je n'ai jam îis vu de peur plus comique que la peur de ce brave homme;
Cadix était pour lui ce que tut Cayenne pour le pauvre Desgrieux!
Quand Montes me quitta pour jouer avec son filleul, ce costume me revint en mémoire; je me promis bien de le soumettre à sa critique. Montés est l'homme d'Espagne dont la garde-robe est la plus citée ; il a un habit de matador en velours vert et en cannetillesjd'argent qui vaut seul mille piastres. Montés a par jour six duros à dépenser (trente francs).
Tout en m'entretenant avec lui , je continuais à fumer mon cigare, ou plutôt le cigare du premier matador d'Espagne, en regardant fuir au loin , sur le Guadalquivir , la flèche divine de la Giralda. Malgré la saison, la matinée était presque douce et tiède , les palmiers et les orangers en pleine terre miraient leurs feuilles dans le fleuve. Je pouvais distinguer encore les édifices de Séville, ses dômes arrondis, ses minarets aigus , ses clochers peints comme une robe de la Vierge.
Un rayon de soleil fît bientôt étinceler le vernis de ses plus belles tours , mais il ne dura qu'une seconde, et je me retrouvai devant les ondes jaunes et limouneuses de la rive où le milan seul planait.
Quelques bâtiments de cabotage longeaient la côte. Je me retournai , et l'on me fit voir les plaines assez vastes, mais peu cultivées de Las Marismas, ce pays qui est devenu la principauté du premier financier moderne. Le Guadalquivir porte son onde soumise à ces landes de M. le marquis Aguado , landes voisines du chemin de Xérès , et qui ont servi du moins à former une généalogie. Le bateau contenait cent cinquante à cent soixante passagers.Montès ne revenant point, je me mis à table ; on me servit une omelette assez passable, du jambon, du thé et du vin de Manzanilla. Ce vin, si préconisé en Espagne, me parut encore plus huileux et plus détestable que le vin de Val-de-Penas ; il est loin, en tout cas, de valoir le vin de Xérès ,
dont nous pouvons voir d'ici la rive verdoyante. Le lit desséché de la Guadalèle, qui mène à Xérès, n'offre qu'une longue suite d'eaux croupissantes et de marais ; mais, en revanche, SCS vignobles produisent encore par annéetrois cent soixante mille arrobes de vins, (l'arrobe est un poids d'environ vingt-cinq livres).
San Lucar de Barrameda , avec ses blanches fabriques , son port où l'on ne fait que toucher, ses légers canaux chargés de fleurs et de fruits, charme l'œil avant Cadix et forme le dernier anneau de ce délicieux panorama. Vous avez quitté les ondes sablonneusesduGuadalquivir,lespâturagesetlesmarais de sel fso//«osj,produits par les débordements de son fleuve. Vous rêvez encore h la chartreuse de Xérès, l'un des plus fameux monastères des disciples de saint Bruno , à cette plaine lamentable où s'exhala le dernier soupir de l'infortuné don Rodrigue , vaincu par le Maure, lorsque tout d'un coup vous
apercevez sous un ciel d'azur, une mer d'un azur plus profond et plus vif encore ; cette mer, c'est celle de Cadix. Les rayons du soleil tombant d'aplomb sur ses toitsj'éclat de sa vague , l'uniformité de sa couleur , tout vous éblouit, vous aveugle. Devant vous , et comme une ligne blanche pareille à la voie lactée du ciel, s'étend au loin le port de Santa-Maria ; h côté de vous, des roches nues et calcaires, ridées par moments de nuages roses , encadrent la baie. Puis c'est Puerto- Réal, la Carraca, San Fernando, jetés autour de Cadix comme autant de blanches perles sur le collier bleu de ses ondes. Ici, l'on s'arrête en songeant à lord B} ron , qui enchâssa tant de fois Cadix dans ses vers : on se souvient de la France à la pointe du Trocadéro; de l'Afrique, en voyant surgir au loin , dans le paysage, quelques maigres palmiers ou de rares aloës. Mais ce qu'il y a de vrai, d'irré-sistible devant ce magnifique spectacle de la baie de Cadix, c'est l'impression féerique de
celte nature qui paraît douée plus que toute autre de l'animation et de la vie. Cadix avant tout est une ville andalouse, une fille heureuse, toujours en t'êtes et en danses, une cité lascive qui ne cherche que le boléro et le plaisir. Si brillante qu'elle soit encore, l'œil du voyageur, fatigué de l'éternelle réverbération de ses pierres, finit par lui demander un peu de repos, c'est le prisme du diamant et à la longue le prisme fatigue. Je la regardais s'élever à l'approche de notre bateau du sein de ses ondes scintillantes, lorsque tout d'un coup le vent changea, les vagues commencèrent à clapoter, et je me sentis tout d'un coup saisir par le bras, par une créature que je n'avais pas jusqu'alors aperçue, n'étant point descendu dans la partie du bateau affectée aux domestiques.
— El baylel senor, el bmjle l (la danse, seigneur, la danse), et je reconnus Barbara, la pauvre naine, que les gens de l'équipage, à l'insu de ses maîtres, avaient rendue ivre à
force de manzanilla, pendant que ceux-ci jouaient aux caries.
La misérable fille essaya quelques pas sur les planches du baleau que la mer commençait à secouer, puis elle tomba pesamment auprès d'un ballot de laine.
Cependant , plusieurs officiers andaloux , aussi charmants que des colonels du Gymnase, offraient alors des oranges aux dames qui portaient avidement les cosses amères de ces fruits dorés à leurs lèvres pour s'exempter, sans doute, du rude impôt que soulève rOcéan sur tes plus belles passagères. Ces charmantes Gaditanas étaient cependant plus aguerries contre le mal de mer que Montés , lequel avouait naïvement préférer le cirque au plus petit voyage en bateau à vapeur. Un fort vent de sud-est poussait au large, le Trajano était prêt de se voir emporter loin de la ville, lorsque, vers le soir, le vent s'étant ralenti, nous fûmes entourés bientôt par une foule de falouches (petites barques) '^. m 15
qui nous proposaient le passage. L'une de ces frêles embarcations se vit bientôt si remplie de monde, que les mariniers commencèrent à jurer. Un miliciano, voyant descendre une pauvre vieille femme avec sa fille, lorsque, déjà, nous étions onze dans cette mince coquille que Teau menaçait de ren- \erser, se mit en devoir de tirer son sabre.
Et je dois le dire à la honte de tous les gens qui se trouvaient là, p-sun n'éleva la voix ou la main contre ce brutal, qui, mécontent peut-êlre d'avoir perdu au jeu sur le bateau, ou redoutant le nombre de treize, aurait inlailliblement transpercé la vieille si je ne lui avais pas à l'instant même arraché son sabre.
— Mi Dios, Iwmbrel vous êtes blessé!
s'écria l'une des femmes qui étaient dans ce bateau.
J'étais en effet blessé à la main, et le miliciano me regardait d'un air slupide. Mais j'avais eu la satisfaciion de voir entrer dans
le bateau la mère et la 011e, au milieu des acclamations de tous ces hommes effarés, les uns furieux, les autres ravis de ce qu'ils nommaient mon imprudence.
C'en était une peut-être. Nous étions à quelques brassées du port; la mer était houleuse et le ciel d'un bleu violet; sept heures du soir sonnaient à la tour des signaux, le seul phare qui dominât alors Cadix. Le miliciano criait, s'emportait, mais je tenais son sabre, et je m'étais juré de ne le remettre qu'au commandant du port, en lui déclarant ce qui était arrivé. Jamais je n^avais vu férocité si spontanée et si froide tout ensemble; que celle de ce soldat contre ces femmes. Craignant peut-être qu'on meprécipitàtdans l'eau, malgré les efforts de mon domestique pour rétablir le calme au milieu de cette émeute avec une série de paroles et d'interjections françaises, je m'étais acculé sur le dernier banc de la falouche, lorsque nous
prîmes terre, et je vis venir à moi le commandant du port lui-même. Je lui remis le sabre du milicien et ma carte. Je devais le soir même porter des lettres au consul de France; l'arrêt du commandant du port ne se fit donc pas attendre.
Il reçut la plainte de la mère et de la fille, et le retint prisonnier jusqu'au lendemain, les portes de la ville allant fermer.
Cène fut qu'alors, je cite ce fait à ma honte, que je me pris à considérer les deux femmes que j'avais sauvées ; la mère était louche, la fille était loin d'être jolie.
Après cela, la grande question, comme dit l'évêque de Mondonedo, don Antonio de Guevara, que je lisais ce matin (1), c'est de n'être jamais récompensé par les hommes de ce que l'on fait pour eux... Dieu récompe|>se bien mieux que les hommes.
(\)ÉpUre§ dorées et familières , par doB de Guevara, i vol.
— Mais mieux que les femmes aussi, mon père?..
Je suis entré avec cettequestion de casuiste sur les lèvres au milieu de la place du marché.