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(^11 heures f avaiU ia course .}
Le drame des tauroaux (car ceiu -la est bien un des drames les plus complets que
l'on puisse voir en Espagne, et tout s'y trouve mêlé, la religion, le peuple et la royauté (comme vous allez le voir), le drame des taureaux est en trois acles, et il est donné à peu d'amateurs de voir ta coulisse, privilège que le duc de San Carlos et le ducd'Osuna m'ont fait obtenir ce malin et dont je me hâte de vous faire profiter.
A onze heures en effet, on m'est venu chercher en voilure, et nous sommes allés au delà du Prado à l'amphithéâtre (plaza de Toros, C'est une rotonde qui est loin de valoir le Colysée, mais qui peut contenir douze mille spectateurs sur ses gradins. Le Toril, écurie où sont renfermés les taureaux arrivés la veille, est bien la chose la plus curieuse du monde, et ce sont là à proprement parler les coulisses où l'on peut déjà voir ces redoutables acteurs.
Imaginez-vous un plancher entr'ouvert en plusieurs endroits par lesquels le regard plonge dans cinq à six loges obscures : c'est
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là que les vaqueras (vachers) poussent les taureaux et les parquent avec leur longue baguette (I). Ces vaqueros ont soin de ne pas descendre auprès de leurs animaux, ils se contentent de les piquer du haut de ce plancher où nous sommes mêlés avec eux, et où ils coudoient sans façon tout ce que Madrid possède de lions et d'amateurs. C'est une étrange vue que celle de ces malheureux taureaux renfermés ainsi tout d'un coup dans une loge séparée. On les a amenés de la veille à Madrid avec des bœufs qu'ils suivent d'habitude : la nuit, cette nuit encore, ils l'ont passée en plein air dans un enclos voisin du cirque près de ces mêmes animaux qui vont les conduire à la mort ; tout à coup leur regard humide cherche partout ces mystérieux conducteurs qui les abandonnent. Renfermés dans leur chambre dequel-
(1) Ce partado (partage) est fort suivi des aficionados (amateurs des courses).
ques toises dont la porte se ferme à l'aide d'une corde qu'on lire d'en haut (ce qui est le fort des vaqueros), ils commencent à pressentir la lamentable tragédie de l'arène. Les jeunes gens de Madrid sont là, regardant quels sont les taureaux les plus jeunes et les plus forls; ceîui-ci est de Castille, cet autre de la Manche; on discute, on parie ccmme nu jockey club ou à Empsom. Ces paris, toutefois, n'ont lieu qu'entre les roisde l'aristocratie, le duc d'Csuna, le duc de san Carlos, etc. La veille ils ont vu Montes, le Talma du drame. Montés qui est à celte heure à Madrid par un bonheur inespéré, car c'est leur premier matador. Montés a choisi parmi les troupeaux de M. le duc dOsunale taureau qui lui convient; il ne paraît pas encore, ce terrible Montés, et en vérité il a bien autre chose à faire! Ne f ut-il pas qu'il attende le beau moment de l'action pour se montrer?
Cependant les vaqueras s'agitent toujours
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sur l'échafaudage, ils piquent et repiquent ces malheureux animaux jusqu'à ce que chaque taureau soit à sa place. Il y en a qui donnent de la corne contre la porte que referme brusquement la corde tirée ; d'autres, commençant déjà à comprendre ce qui doit advenir de tous ces préparatifs, se sont renfermés dans un morne silence. J'en vois un noir de quatre ans qui est à M. le duc d'Osuna , ei qui a la mine d'un rude lutteur. Vous saurez qu'il y en a quelquefois de si rétifs, de si impossible à abattre, que l'on se sert inhumainement derrière eux d'un immense croissant de fer surmonté d'une pique et que l'on nomme la média luna; je viens de le loucher, il est très aigu, frotté d'huile, et sert îi couper le jarret du taureau, quand sa résistance fat gue trop les athlètes qui le pressent. Montés ajipelait cela devant nous les armes du grand seigneur. On ne les emploie que dans les cas ignominieux pour le taureau et seulement à la fin dés coursée.
Voilà pour les taureaux; mais les chevaux, qui viennent en acteurs secondaires , les avez- vous vus ?m'allez- vous dire : car, Dieu me pardonne , vous deviendrez vile Espagnole, et votre curiosité égalera bientôt celle de la petile duchesse d'Albe qui, de son temps, ne manquait pas une course, et ne se retirait qu'au dernier taureau. Je vous répondrai qu'après l'écurie des toros, celle des malheureux coursiers amenés par chaque mayoral (conducteur) est la plus déplorable colleciion de rosses qui soit au monde. Représentez-vous la monture de don Quichotte, au plus fort de ses abstinences classiques ; mais aussi dites-vous que ces chevaux-là sont toujours assez bons pour ce que le cirque en veut faire. Déchirés, évenlrés par le taureau , ces pauvres animaux , l'orgueil de l'homme , verront dans quelcjUes heures traîner leurs entrailles sur cette plaza, et c'est bien là, à mon sens, le plus dégoûtant çt le plus inutile spectacle que nous réserve
Madrid, pour l'heure de la course!... Les voilà cependant, avec la selle aiabe sur le dos, allendant les ptcadores qui combattront sur eux le taureau avec la lance, ils mâchent leur dernier foin de Tair resigné du cheval maigre de l'Apocalypse.
Aucun acteur humain n'a cependant encore paru. Ceux-là ont des femmes, des enfants, qui leur parlent chez eux des périls qu'ils vont courir, et auxijuels leur adresse ou leur audace les a cependant accoutum: s; mais, en attendant, je visite la buvette où ils boivent devant la Vierge avant d'entrer dans l'arène, l'en/ermeria (infirmerie) où il y a pour eux sept à huit lits, sans compter une claie à cordes -enlrelacées sur laquelle on place un matelas pour le blessé, qu'on transporte ensuite à l'hôpital. Tout cet aspect, inoui pour un étrani^er, glace le sang. Voici l'oratorio, misérable petite chambre ou plutôt logetle placée en face de l'infirmerie; c'est là que le prêtre dépose les saintes hui-
les; dans le cas où le docteur assure que le blessé n'en reviendra pas, c'est là qu'on lui administre l'extrcme-onction. Vous ne pouvez vous faire une idre de mes impressions à la vue de ces détails calmeset froids; on croirait visiter le cachot d'un condamné. Les jeunes gens qui m'accompagnaient regardaient tout cela d'un air indifférent, moi je pensais qu'il s'aiiis^ait là de la vie des hommes, et que Dieu lui-même avait été logé par l'Espagne au sein de celle sanglante^ comédie!
Après avoir visité ces catacombes d'un nouveau genre, nous sommes revenus au tendldo , c'est-à-dire à l'amphithéâtre alors enti{r( ment désert, car ce n'est qu'à quatre heures qu'a lieu la coirlda de toros. Le vent soiiffle, le temps menace ; il fait un froid assez vif. Par de petits grillages pratiqués dans la plate-forme qui recouvre le lorll, on peut voir briller dans l'ombre les cornes monstrueuses du taureau noir, de Lconclto , âgé
de 4 ans, qui appartient àM.d'Osuna;!! tourbillonne en mille sens et c'est par ce grillage qu'on doit lui enfoncer cp qu'on nomme la devise (1). Le matador qui accompagne Montés se nomme Roque Miranda.
(Après la course, G heures du soir.)
Au coup de qualreheures, un grand nombre de cale^eros et de Caratellas pareilles à celles qu'on voit à Naples déOlaient par la calle d'Alcala; je me crus en Italie au beau milieu de la rue de Tolède en voyant toutes ces voitures peintes et rechampies d'or, ces cabriolets d'unj aune éclatant et dont chcque panneau représentait un mauvais amour bouffi, un panier de fleurs ou une Sainte. Les cochers, assis sur le brancard, lançaient leurs mules à fond de train vers la porte d'Alcala, sans doute parce qu'ils se croyaient en re-
(J) La devise esl un morceau de fer aigu qui repiésenle par ia couleur de sa bamieroile la province où est Dé 1« taureau et les armes du propriétaire.
tard. Arrivée à cette porte élevée par Charles III et qui pourrait passer pour un véritable arc do triomphe, nous vîœes une foule de calèches et d'équipages. Les voitures de maîtres sont ici assez mesquines, je leur sais gré toutefois de s'être dispensées de ces affreux compas d'argent qui viennent se rabattre en Italie sur la capote. En revanche, celles qui servent au public rappellent complètement le char du docteur Font narose dans le PlùUre; il est difficile de rien voir de plus boufifon.II y a des coches, des cabriolets, et je dirais presque des litières qui datent certainement du règne de Philippe V.
Ce grand brouhaha du deuxième acte {les pi éparatifs de la course) une fois déchaîné, dure une bonne heure. Les cochers campés autour de ramphilhéâtre, les marchands d'oranges,les vendeurs f/'â'^//«//^jc<7, Ies/>/caû^ores qui se rendent aux écuries de la course, les petits enfants qui se suspendent à vos poches avec le cri de Usmonapor Dîosl des lions de
Madrid fumant leur cigareet lorgnant les jolies manoîas (t), tel est le Spectacle animé qu'offrent les alentours de la Plaza. Tout ce monde est affairé, les gracias delsol qui sont des bancs exposés au soleil, et le tendido (amphithéâtre découvert où se place le peuple), regorgent de S|;ectaleurs. Pour nous, ardents à tout voir, nous suivons le duc de San Carlos et le duc dOsuna vers l'écurie des Plc<2f/o/'^5, devant laquelle un assez grand nombre de curieux est attroupé. Tout d'un coup, ces Messieurs nous indiquent une petite salle à droite, salle étroite qui n'a pour tout ornement que la Virgen de laSoledad^ effigie fumeuse entourée de quatre cierges allumés. Une table de chêne s'allonge devant cette image de la Vierge de la Solitude, et sur celte table il y a deux verres de vin àmoitié vides.,. Le ducdOsuna me prend alors par la main, et me présente à un hommebrun,de moyenne
(l)'t;riseUes.
taille, assis près de la table] sur un banc de bois ; il est enveloppé d'une petite cape noire (1), manteau léger qui ressemble un peu à celui que mettent dans la coulisse nos comédiennes et nos chanteuses de Paris; ce manteau s'entrouvre et me laisse voir un raviss nt costume deprimero despada (premier d'épée) , quand celui qui le porte nous rend notre salut avec grâce. Je suis devant Montes, Montés le matador favori du peuple;et Montés nes'est point levé de son banc de bois, il se contente de ce triste sourire qui donne tant de distinction et de finesse aux lèvres espagiiole^i.La figure de ce tragédien célèbre est assez commune, chaque muscle conserve seulement unreiiet'étonnantd'agilitéîOncomprend bien vite que dans ce moule résidelaf'orce ; mais le torse est élancé, les mains arabes, le pieddélicat; la peau se mble lustrée d'un re-
(1) JCe manleau, Montés ne l'a que dans l'espèoe de pelit foyer où je V:\\ vu, il le quille une fois dans 1 urcne pour prendre la capa ou bien la rnoleia.
flet de cuivre. Sous les quatre cierges qui illuminent l'image sainte de Marie, les contours dece visagesembleat baignés delueursmolles et limpidesjquoique né dans laclasse du peuple, Montés, je ne crains pas de l'écrire ici le premier, a toutes les façons d'un genilhomme. A sa veste brodée d'argent, ouvragée, canetillée avec ua luxe royal, à sa tnomera coqueilemenl disposée, à ses bas de soie blancs et bien tirés, à sa culotte bleue (1) qui ne l'ait pas un seul pli, vous croiriez voir un danseur de bal masqué, n'était cetie image de la Vierge inconsolé<3 qui brille au dessus d u t'rontde ce morne gladiateur, image affligée, plaintive, car Marie n'y porte point son cher Jésus dans ses bras ! Lui, cependant , il vous écoule parler et vous répond avec flegme; il a près de lui Miranda, qui fut jadis un bon matador y mais que 1 obésité de la taille a fait déchoir bien vite et justement, selon moi,
(1) La culotte est brodée d'argent comme la veste.
dans l'opinion du peuple de Madrid. Miranda a fini son Terre de vin, Montés atouché seulement le sien des lèvres, ils sont là tous deux attendant que les nJguaz'les donnent ie signal. L'alguazil de Madrid ne ressemble pas mal à Crispin , il est noir etsombre de la tête aux pieds, il porte les gants hauts, les bottes, la iraise et ie chapeau h grands panaches. 'Chacun de ces hommes noirs a déjà enfourché son cheval dans la cour où nous nous trouvons, sans trop s'embarrasser de quelques sifflets aigus qui les poursuivent (car en ce pays conune au bon temps de Gil Blas on a conservé pour la police la rancune de Robert^Macaire pour les gendarmes ses ennemis politiques, comme ii les appelle si plaisamment). L'heure a sonné, les aiguazils partent et vont chercher les pic adores. Nous prenons congé de Montés et de Mi.-anda, le deuxième acte est fini, et la corrida, le dernier et le plus intéressant de tous, va s'ou- Ytir.
'à' Acte, Ici» je dois vous en prévenir, si quelques traits épars dans ce drame vous répugnent, fermez les yeux et respirez un peu de votre flacon d'élher. Nous n'avons pas coutume de mener les belles dames de Paris à la Barrière du Combat, mais il en est des courses de taureaux en Espagne comme des épreuves qu'on faisait subir aux néophytes de la Franc-Maçonnerie du temps de Cagliostro en France; préparez-vous doncà être reçue. Aussi bien ramphithéâlre est déjà garni : tout ceque Madrid possède de Marque'^ sas et de Dufjuesas gazouille dans les loges; je ferme au verrou la porte de h m.enne, et je redeviens sténographe de la séance.
Sur un signal de ÏAijuntamicnto, il est d'usage que les alguazils à cheval lassent d'abord le tour de l'arène. Ainsi balayée en qn( Iques secondes de tous les polissons de Madrid qui l'obstruaient, elle reprend biea vite son aspect morne et sévère. Les alguazils vont chercher les Picadores^ un chuh
reçoit la ciel" de l'un des alcades et se dirige vers la porte du Tord. hQ%]j!cadoresi\u\ vont combattre le taureau à cheval et av<'c la lance portent le chapeau à larges bords orné de roses et de pompons d'argent ; la couleur dec3 chapeau est jaune, la veste est rouge ou bleue avec des épauleltes d'argent. La culotte et la guêtre sont jaunes ; la cuisse droite du picador est revêtue de 1er sous le drap de cette culotte, ils ont une simple corde pour bride et les yeux de leurs chevaux sont bandés. Acculés contre les planchas du tcndidoy ils attendent ranimai aupiel le clmlooavre la porte...
Représentez-vous le taureau sortant de l'obscurité de sa loge, et se trouvant ainsi tout d'un coup devant ces mille gradins inondés de spectateurs. Les vaqueras l'ont tourmenté le matin avec leur baguette, et l'on vient de lui enfoncer dans le cou /a devise dont je vous ai déjà parlé. Ebloui de cette immense nappe de lumière qui ouduie autour de lui, il bon*
dit d'abord, puis s'arrête tout d'un coup. Cependant le picalor le menace de sa lance , il approche, il hésite malgré les cris de l'amphithéâire qui lui commanlent d'avancer.
Enfin il pique l'animal, et, du premier coup de corne, le taureau furieux ne ré,)ondque trop bien à S!)n ennemi, car son cheval to nbe à demi éventré. Le taureau qui vient d'entrer dans le crque porte la banderol le rouge pour devise; il a quatre ans, et il appartient à M. le marquis de Casa-Gaviria. Autour de lui, et comme pour vous dédom nager du hideux spectacle de ce picador relcîvant son cheval dont les entrailles traînent dans la poussière, les banderilleros (1) agiles et pimpants arrivent après avoir enjambé lestement la balustrade , ils ont avec eux les capeadores qui n'ont contre l'animal d'autre arme que leur manteau. Les premiers,tout en sautant et en
(1) On nomme ainsi ceux qui doivent piquer dans le cou du taureau avec des flêclies à ailesde pHpier aommé^ handtriUas,