A MADAME LA PRINCESSE DE LIGNE
Madrid, 29 septembre i84i.
Au premier coup-d'œil,la ville de Madrid, malgré risolement complet de sa situation, offre l'aspect ordinaire des belles et grandes capitales. Des maisons uniformes, des rues spacieuses, des fontaines élégantes, des portes en arc de triomphe, un air grandiose et
monumental , voilà Madrid. Les façades blanches des hôtels ressemblent pour l'alignement à la Chiaja de Naples, ou à la rue de RivoU chez nous, le pavé est pointu, mais le chemin large, la régularité des toits plaît à l'œil, on y cherche seulement en vain le bataillon de cheminées dont parle Lesage. Où donc l'auteur du Diable boueux, ou plutôt, suivant les Espagnols, le traducteur du très illustre Luis Vêlez de Guévara, avait-il vu tant de bouches à fumée? J'en suis fâché pour sa gloire, mais une cheminée à Madrid est un véritable luxe. Léviathan, Belphégor, Astarot ou tout autre magicien aurait grand peine à les enlever en Fair du bout de sa baguette infernale (1) !
Ce qui frappe dès l'entrée de Madrid, c'est avant tout son apparence moderne ; le poète, le romancier, le peintre se réconcilient diifi-
(1) 11 y a pourtant à Madrid et par forme d'ironie, sans doute, la rue des SieU Chiniineas (la rue des sept cheminées).
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cilement avec son aspect architectural. Les styles différents que lui a imprimés çà et là le ciseau de la décadence sont d'un goût équivoque et tourmenté, ce ne sont partout qu'éroulements de guirlandes, niches et caprices dont l'empàtage et la lourdeur vous étonnent, à part quelques rares portails d'églises. Quant au site et à l'assiette de la ville, c'est un vrai défi espagnol jeté au désert par Charles-Quint. D'un petit château créé pour les princes qui venaient chasser l'ours dans ces environs alors boisés, et dénués d'arbres à présent, Charles -Quint a lait une ville.
Moins gesticulante que Naples, moins active , moins folle, cette ville offre néanmoins au premier coup-d'œil quelques points de ressemblance avec la cité italienne que protège saint Janvier. Les vendeurs de fruits et de pastèques vous y rappellent les anciens amis de Mas' Aniel, les cafés sont ceux de la rue de Tolède, les cateseros, colonies de T. I. H
jriine, do bleu et de rouge, ont l'air de ces cabriolets tricolores qui roulent au Largo del Castello. La domination espagnole est la seule cause de ce rapprochement ; les habitudes castillanes forment bien vite le contraste. A Naples, c'est le babil, le tumulte; à Madrid, c'est la sobriété du langage et du mouvement. Ceite ville est au repos, il r.e lui arrive rien des brises du goUe où Naples mouilie ses pieds. Seulement, si vous y entrez à la lune, comme je viens de le faire, vous y verrez la même réverbération mate, les mêmes traînées d'ombres opaques sur les grands murs. Considérez les maisons ; les portes y sont à carcans de bois et à ferrures, les vestibules offrent de belles dimensions, tout en recelant parfois un vrai cloaque d'immondices dont la seule odeur vous suffoque. Cet homme en haillons, qui vous demande votre cigare et y allume le sien sans plus de façon, est peut-être le dernier mendiant de
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Madrid, n'ayez garde de le refuser, c'est ici le sol de régalité réelle. Je vous en préviens, vous chercheriez en vain un cicérone parmi ces gens-là ; la servilité italienne est obséquieuse, elle vit sur l'étranger; la misère castillane s'en éloigne fièrement, ou se révolte à l'idée de son contact. Drapez-vous, marchez, tenez le haut du pavé, vous êtes dans une ville où l'on se règle sur tout ce qui a des airs d'autorité et de noblesse; jugez après cela du nombre des aventuriers et des intrigants ! Ces cafés vous semblent avec raison moins luxueux que ceux de Paris, on s'y asseoit devant des miroirs piqués de mouches, et sur des banquettes dignes d'un théâtre d'acrobates; le garçon {nwzzo) en fait le service avec lenteur, sans se fa iguer et comme s'il était gentilhomme ; tout cela est vrai, mais vous y pourrez fumer à l'aise comme sous les tentes de l'Orient, vous y trouverez des types étranges, des victimes de l'ancienne cour, des héros et des ûers-à-
bras de la nouvelle, les braseros, les verres d'eau glacée, le chocolat brûlant, et des j^azettes comme il ne s'en fait qu'à Madrid. — Vous aimez la danse ? Courez au théâtre, les acteurs y sont brodés sur toutes les coutures, les castagnettes crient, les jupes voltigent ; pendant ce rapide quart d'heure de plaisir, toutes les belles dames dont s'éprend Gil Blas sont dans la salle à jouer de la prunelle ou de l'éventail. Cette promenade est celle du Prado, celte rue celle d'Alcala, cette porte est celle du Soleil. Ce peuple paré, attifé, bariolé, vous paraît un bateleur, regardez le couteau qu'il porte à la ceinture, écoutez-le Yous dire une simple histoire avec son flegme sérieux, et vous changerez d'avis. Ces aveugles qui hurlent les gazettes ne vendaient autrefois que des images de saints, ces officiers si charmants et si coquets ne sont pas même payés. Les aguadorcs crient Vagua frezquita! Les vendeuses d'oranges vous of-
Irent leurs naranjas. Les lanternes des madones et des cabarets sont allumées, c'est l'heure mystérieuse où les amoureux et les fiancés causent aux grilles. L'amour, quoi qu'on fasse, sera toujours le roi de ce pays, sachez-le. Seulement sa capitale à lui c'est Séville, et nous ne sommes encore qu'à Madrid.
Je suis arrivé ici au moment de la foire annuelle [feria) qui occupe la longueur de la belle rue d'Alcala, à commencer delà Puerta del Sol. De cette façon, me voilà bien vite au courant des moindres usages de la vie castillane, je n'ai qu'à acheter des habillements nouveaux dans ces boutiques, pour me travestir en espagnol ; il y a là des couteaux, des jarretières, des castagnettes, des miroirs de poche, des boutons à grelots. Les jarretières seules feraient vos délices, elles sont toutes brodées d'une petite ligne d'argent, et portent chacune deux vers galants ou sa-
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lyriques. Dois-je vous traduire celles que je vous envoie? Il y a sur l'une :
« Esta variedad de colores « Pinta la de tus ainores (1); >
Et sur l'autre :
« Su carita tan hermosa
1 Es una piedra preciosa ! (2) »
La seconde jarretière est une vérité, la première me semble un peu caustique.
Tous ces grands flandrins de marchands aux joues hâves, au teint plombé, se reposent sans façon à minuit sous les ais de leur étalage, en plein vent ; chaque arbre de la rue d'Alcala semble ronfler ; il y a de ces hommes qui dorment sur le pavé même, enveloppés dans leur manteau, le bonnet pointu à pompons noirs sur les yeux. D'autres sont
(1) Cette variété de couleurs peint celle de tes uniour$.
(2) Votre joliQ figure «si une pierre précieuse.