‹ La porte du soleilChapitre 4 sur 11 · DU SOI,E!I · texte numérisé non relu

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éveillés et jouent aux cartes ou comptent leur recette de la journée, près de méchmtes chandelles. C'est un tableau de Rembrandt que j'ai le bonheur de voir, sans me déranger, j'en jouis du coin de mon balcon.

A défaut de cicérone, et en attendant que j'aie remis mes lettres de recommandation à leur adresse (labeur véritable pour le lendemain') c'est le digne Juan, le majordome qui est mon guide. Juan est un Castillan de la vieille roche, il sait qu'avant toutes choses un Espagnol doit se lamenter et regretter le temps qui n'est plus ; aussi me parle-t-il des merveilleuses fortunes que possédait jadis Madrid, de la duchesse de Bena vente, du duc Mœdina-Celi, du duc d'Albe, que sais-je, moi? Suivant Juan, le duc de Mœdina-Celi était si riche qu'il pouvait se coucher dans l'un de ses domaines, quelque voyage qu'il fît; cela sent le marquis de Carabas, allezvous dire; mais la jolie petite duchtisse d'Albe n'avait-elle pas encore, au dire des gens de

Madrid, une once d'or (1) à dépenser chaque fois que sa pendule sonnait la demie? Il s'est donné ici des bals magnifiques sous Ferdinand VII, dans des écuries à glaces ; cela rappelle le fameux couvert que vit le prince du Nord dans celles de Chantilly. Le duc d'Osuna, le comte d'Altamira, le duc del'Infantado se ruinaient jadis en folles prodigalités. C'étaient des mules, des laquais, des nègres à collier d'or et à parasol, des magnificences de toute espèce avec lesquelles contraste cependant, au premier aspect, la simplicité des mœurs espagnoles. Le bruit que fait la nouvelle cour est bien humble, la grandesse actuelle s'est imposé elle-même de rudes privations. Les hôtes que renferment ces maisons écussonnées sont-ils opulents ou pauvres? De quelle vie vivent-ils, et vais-je donc retrouver ici la misère italienne qui fait tant saigner le cœur? Je vous dirai

(1) Quatre-vingts francs de France.

tout cela demain ; en attendant je viens de voir passer l'équipage du régent. Cet équipage se compose d'un lourd landwau attelé de huit mules; il est précédé et escorté d'un piquet de milicianos. La voiture de la petite reine n'est traînée que par six mules grises. Je l'ai aperçue hier, elle occupait le fond du carrosse avec sa gouvernante, madame la comtesse Mina, elle avait une capote bleue de France, et de petites mitaines toutes pleureuses.

Je trouve sur ma table un petit journal de Madrid qui ne manque pas de sel ni de malice ; c'est le Cangrejo, feuille légère de l'opposition. Ce Cangrejo a trouvé moyen de faire élire député son principal rédacteur, un jeune homme ; car ici l'on est député à 22 ans, sans payer le cens. On prend place de bonne heure dans la galerie parlementaire. Mon hôte, le maître de l'hôtel de la Fonda de l'Amistad, a cru également me de-

voir donner là liste des ministres; elle se compose des noms suivants :

Affaires élrangères. . . Gonzalès (don Antonio).

Finances. . Surra y Rull (don Pedro).

Intérieur Infantes (don Facundo),

Grâce et justice. ... — Alonzo.

Guerre — Chacon.

Marine — Capaz.

Mon hôte est Français ; c'est un petit homme, court, jovial, ayant tout l'aplomb et la vivacité d'un Basque. Il se nomme Louis Ferrand. Il est de la vallée d'Argelès dans les Pyrén(^es. La fonda qu'il tient, rue del caballero di graiia, serait assez bonne s'il y avait des lits moins durs et une odeur moins horrible dans son escalier. Après m'avoir demandé mon passeport {el passe) avec une dignité comique , il m'a conduit dans une chambre spacieuse et assez belle, mais sans nul papier (disette d'ornement commune à Madrid), elle a un balcon ouvert sur le coin de la rue d'Alcala et les arbres cliélifs de

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son maigre boulevard; un bureau énorme de longueur, et pour toute glace à la cheminée, un miroir de quatre francs cinquante centimes. Le lit consiste dans une paillasse avec des draps infiniment courts et pareils à ceux qu'on vous sert en Allemagne. L'aubergiste a ouvert de grands yeux quand je lui ai demandé un oreiller (almohada).

— Un oreiller, a-t-il repris, un oreiller ! mais c'est ici un objet inconnu depuis Philippe V ! cependant, je crois que ma femme possède là -haut une espèce de coussin; je vais le lui demander.

J'examinai de nouveau l'appartement , il avait deux choses assez rares dans les Espagnes, une chambre de domestique, sorte d'alcôve longue et noire, et une cheminée , ce qui me fit récrier d'admiration.

M. Louis Ferrand revint bientôt avec un ample coussin sur lequel on avait cousu deux serviettes ; il me fit valoir cet almohada de nouvelle fabrique.

— C'est le seul hôtel de Madrid, senor, où vous puissiez trouver une cheminée, me dit-iî avec une sorte d'or2[ueil. Et aussi un oreiller , ajouta -t-il en plaçant ce qu'il apportait sur mon lit.

En revanche , et malgré les dispositions hostiles de ma couche, je dînai fort bien à l'hôtel de l'Amistad. Le cuisinier était Italien, mais tout m'y fut. servi à la française, proprement et abondammemt.

Il était huit heures lorsque je sortis de table, je trouvai le Prado fort animé, c'est la belle heure de la promenade. Les mantilles noires et blanches, les dandys à épingles en diamant et à canne dorée, les manolas et les jeunes officiers s'y entassaient h l'envi dans l'allée de gauche nommée Paris; là on se coudoyait, on se pressait, c'était le boulevard italien en raccourci. A travers la vapeur de mille cigarettes j'entrevoyais les belles fontaines de Neptune et de Cybèle, d'assez beaux arbres pareils à ceux, des Champs-Elysées,

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sauf l'nmbrage,des banes de pierre chargés de manteaux, de chapeaux pointus: j'entendais le cri des éventails, et le mot d'agur ! répété par mille bouches. Au premier abord, les femmes de Madrid vous semblent petites pour la plupart, c'est le sang africain mêlé au sang catholique, et ce qu'il y a de singulier, le contraste de la laideur à côté du beau. A deux pas de ceUe femme digne de servir de modèle au Murillo , vous rencontrez une vieille sorcière qui semble échappée de la onzième satire de Régnier. Près de ce jeune homme coquet, le poing sur la hanche et se drapant dans sa cape comme un gentilhomme deGil Bias, vous avez le lépreux que les peintres espagnols ont mis tant de fois dans leurs peintures; la race des gitanos, des mendiants et des nains : le luxe à côté de la vermine. Une observation qui m'a frappé, c'est que l'on rencontre ici peu de vieillards; il semble que sur cette terre déshérilée, rien ne mûrisse, ni les hommes ni les fruits. Par

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une suite de son indolence ou de sa vanité nationale , ce peuple est également peu curieux, il comprend à peine la curiosité de l'étranger. Cependant une grande partie de Madrid se porte ces jours-ci dans la rue d'Alcala à 1 exposition nouvelle de peinture, dans l'emplacement du Musée d'histoire naturelle. Voilà certes une occasion de connaître les artistes en renom dans la capitale des Castilles, je ne la manquerai pas et vous conduirai à cette academia dans ma prochaine course.

Ce soir, en rentrant dans ma paisible fonda, j'ai été surpris de la façon tout anglaise de frapper aux portes : le nombre de coups désigne celui des étages. Des petites filles de quatre à cinq ans dansaient sur les marches d'une maison avec une merveilleuse agilité. Elles s'étaient composé un costume de leur façon avec quelques vieilles étotfes, des chiffons, des morceaux de voile noir, et un bouquet. Elles dansaient des seguidillas, ces danses courtes et vives. Elles étaient quatre; eu

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les observant, il m'est venu à l'idée que La wrence et Greuze étaient à coup sûr nos premiers, nos seuls peintres d'enfants. A cette heure, où y en a-t-il? Deux senoras en mantille, l'une jeune et l'autre vieille, — la dernière'encore belle cependant, — frappaient à la porte d'une large maison de la calle de la Montera ; un valet les précédait avec une lanterne comme dans la Peine ville y de Picard. A quelques pas de là j'ai rencontré une horloge vivante, un monsieur qui chante les heures sur des gammes plaintives ou criardes; c'est une sorte de watchmcm espagnol qui a l'œil ouvert sur les voleurs de nuit, et qu'on nomme le sereno{{). Il porle une redingote bleue,

(4) Les Serenos ont aussi des pistolets. Il n'est pas inutile et il est même assez prudent de les prendre pour saufs-conduits. Le jeune M. de B...., atiaché à l'ambassade, en avait deux tous les soirs, et voici le raisonnement qu'il faisait: « Si l'un d'eux veut me tuer, l'autre, voyant qu'il va me prendre pour lui seul tout mon argent, viendra à mon aide, ces messieurs aimant rarement à partager, t

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bordée d'un galon rouge au collet, un bâton à pique et une lanterne. Son chapeau de cuir ressemble à celui d'un cantonnier. Dans la calle del Perro (rue du Chien), petite rue très étroite et très dangereuse à Madrid , il n'y a aucune porte. On vous étourdit même les oreilles d'un certain proverbe équivalant h ceci : Si les galériens s'échappaient et pouvaient se sauver enlrouvant une porte à la calle del Perro, la loi ne leur dirait rien '

Or , on a relevé pns plus tard qu'hier un pauvre sereno égorgé en ce bel endroit, par deux hommes déguisés en mnnolas.

Je me couche sur celte histoire fort peu rassurante, mais dont au besoin vous pouvez faire une nouvelle ou un tableau.

Ce malin, comme je rentrais chez

moi à la fonda après avoir acheté une assez bonne édition du Diable boiteux , de Luis^de Guevara, restitué à la langue espagnole {a'ms le dit la préface) , j'ai trouvé mon déjeûner

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servi dans ma chambre , et devant ce tjcjeàner, des plus modestes à coup siir , puisqu'il se composait d'une tasse de chocolat , deux messieurs qui m'avaient mine certainement de ne pas s'en contenter. C'étaient deux professeurs fort distincts , un professeur de couteau et un maître de castagnettes ; ils vivaient entre eux fraternellement. Le maître de castagnettes était un Andaloux de soixante ans environ , qui se piquait d'avoir joué devant le prince de la paix et la reine Maria- Luisa; le maître de couteau avait connu José Maria et portait une bague (sortica) qu'il affirmait avoir appartenu à cet Annibal de grand chemin. Ces deux instituteurs de la jeunesse , la providence des oisifs et des étrangers , m'avaient offert leurs services, le maître de castagnettes avec un sourire stéréotypé sur les lèvres depuis Godoy et qui sembiait me dire : « Je vaux mademoiselle Essler pour la grâce andalouse des poses ; » le maître de couteau avec cet air sombre d'un

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tyran de mélodrame représenté par le terrible M. Marty.

La nahaja (couteau) ressemble à un grand compas ; elle a quelques petits filets de cuivre travaillés assez gentiment h son manche, et un ressort dont il faut savoir le secret. Le plus souvent elle vient d'Albacete , la meilleure fabrique ; sur la lame il y a une inscription ; la plus ordinaire est celle-ci : Ser^fo a mi dueno (Je sers à mon maître). Ce couteau vaut un cluro (cinq francs de notre monnaie de France). Le pape a défendu le canif aux sujets de ses États dans l'année 1832; j'étais alors à Rome, et le tymparile était à l'index. Madrid est plus tolérante que Rome. Le couteau remplace l'épée. Avec ce couteau, l'on hache tranquillement son cigare au soleil et l'on tranche le soir la vie d'un homme : c'est une arme à deux fins et il y en a de toute grandeur. ASaragosse, àCordoue, àMadrid, les gens du peuple ne se font faute d essayer ce qu'ils nomment le couteau (probar la yza-

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