‹ La porte du soleilChapitre 5 sur 11 · I)[I SOLEIL. 18S · texte numérisé non relu

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i^aja) dans le ventre d'un bon bourgeois ; ils se provoquent entre eux et vont jouer du couteau sous les oliviers. Mon professeur a deux doigls de moins et se nomme Neltuno. Il est impossible d'être plus mal nommé. Le professeur Neltuno a l'eau en horreur , il ne quitte pas les distillateurs et les liquoristes. il aime les boutiques d'eau-de-vie par dessus tout. Sa fiancée (car il ose songer à se remarier en troisièmes noces) chante merveilleusement la Tuna , la chanson favorite des manolas. Elle m'a visité l'autre jour avec lui, et m'a beaucoup parlé du général Diego de Léon qui prend toujours ses souliers chez elle. Dans sa jeunesse elle était cordonnière, et voilà qu'un jour un soldat entre chez elle , c'était un soldat de Diego Léon ; il lui demande ce qu'elle a de mieux en chaussures. La pauvre fille ignorait sans doute qu'un soldat d'Espagne chaussé, cela se voit à de rares intervalles. Elle s'empressa de le servir. Pour le militaire , une fois les

souliers mis , il détala sans payer. Celait un Galicien , il n'y eut bientôt plus assez de pierres et de manches à balais à lui jeter. Bref, on l'amena à Léon , qui paya la paire de souliers. Seulement , et pour le punir , il l'obligea à la partager avec ses camarades. De cette façon l'équilibre fut rétabli et la discipline sauvée.

La science du couteau, ou, si vous le préferez, de la nabaja, cette escrime espagnole si nécessaire , est une fort belle science au dire de Nettuno. Si vous le voyiez comme je le vois en ce moment-ci, son chapeau d'une main et sa lame de l'autre , vous croiriez avoir affaire à un danseur replié sur luimême ; il couvre une partie du fer avec son doigt, et vous demande poliment combien de pouces votre seigneurie désire. Vous concevez que moi qui lui sers de mannequin je forme dès lors le vœu le plus modeste; il s'élance alors comme un chai sauvage, roule des yeux, m'éblouil et me donne le ver"

lige avec ses balancemenls de nabaja. Il a fait lous les métiers, d'abord enfant de chœur à Séville, puis marinier, puis baratero [i) à Cadix, mais avant tout il était né pour la démonstration du couteau. Sur la place de la Constitution à Malaga, il se retourne un soir en entendant une femme se récrier sur un coup de couteau que venait de recevoir un orfèvre de la ville [diamanlisla). Cette femme, habituée sans doute à ces sortes de récréations, s'écriait alors : Que boniia pugnalada (2)/ Il n'en a pas fallu davantage à Nettuno pour voir qu'elle saurait l'apprécier , il réponse ces jours-ci, et ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'elle ma semblé d'une douceur d'ange , elle avait la larme à l'œil en me racontant quelques détails sur le brave Léon, dont elle était allée voir l'épitaphe au cimetière de Madrid.

Le professeur de castagnettes est plus jo-

(1) Baratero, bandit du port de Cadix.

(2) Quel joli coup de couteau I

vial : c'est un pauvre diable qui n'a que trois dents en chevaux de frise sur le devant de la bouche et qui pendant treize ans n'a fait que rêver pour son pays des télégraphes. Il a présenté une foule de plans et de modèles pour multiplier ces lignes de signaux , fort rares en Espagne ; il a vu les ministres, pétitionné ; il a couru les chancelleries et les escribanos, on Ta rebuté , et il joue des castagnettes. Ainsi dut être Fulton lorsque Napoléon se moqua de lui et de sa vapeur.

Ce brave homme a nom Grégorio. 11 m'a vu ce matin fort inquiet au sujet d'un double duro (la moitié d'une pièce de 20 francs) que j'avais reçu la veille du maître môme de ma fonda^ et que l'on m'a déclaré être faux. C'était un réal (cinq sols) redoré et perfectionné. Il m'a fallu subir les doléances de l'hôtelier ; il jure ses grands dieux que la fausse monnaie court Madrid et les Castilles. Le maitre de castagnettes ajoute , en guise

de consolation , que c'est bien pis en Andalousie.

Vous me demandez quelques croquis à l'encre ; les types ne manquent pas , mais ils s'affaiblissent et tendent à s'effacer de jour en jour.

Commençons par la manola, par exemple, la manola , la grisette espagnole par excellence. Vous connaissez la vie opulente et folle des anciens seigneurs; eh bien, ils dépensaient jadis pour plaire aux manolas autant que les beaux créoles du Cap dépensaient pour leurs mulâtresses. Les manolas, ces syrènes à la voix douce , à l'œil agaçant , au pied coquet , ruinaient la grandesse tout aussi bien que les comédiennes. Elles allaient alors magnifiquement voiturées et costumées dans les promenades. Goya les peignait avec leur fard et leur éventail , il y avait entre leurs galants des tournois et des défis amoureux. A cette heure, la vie des manolas ressemble à celle de nos modistes de la Chau-

mière , elles ont cependant le bas bien tiré, il est de soie et à jours , elles portent la mantille et la robe très courte. Avenante et fine, la manola a mérité d'être chansonnëe par Breton de los Herréros , elle se glisse sous le masque aux bals de l'Oriente ou de Villa Hermosa. Vous plaît-il qu'elle chante? Elle est un recueil vivant de canzones , elle fume et se dandine le poing sur la hanche, aime le couteau, les mouchoirs de couleur, la guitare , les romerias et quelquefois même son amant. Son parler est bref, saccadé, nuancé d'amour ou d'impertinence suivant l'occasion et son idée ; elle a tout l'orgueil de sa supériorité, toute la conscience de sa valeur.

La Manola de Madrid fait suite dans l'histoire de ses fastes galants à la courtisane, cette autre puissance des anciens jours dont les plus grands seigneurs subissaient si humblement le caprice.

Elle a recueilli ses traditions, elle sait ce qu'était jadis en Espagne la vie orgueilleuse

de ces reines d'un jour. Aussi ne veut-elle pas leur rester inférieure et se laisser vaincre en générosité par ses devancières.

Au beau temps de Saint-Jean-de-Luz et de l'île de la Conférence, le duc de Médina las Torres emmenait à sa suite dix carrosses qui ne servaient qu'à voiturer quatre-vingts ou cent valets de livrée, il y en avait un de cuir gauffré et de brocart d'or pour sa maîtresse. Sur le point de se brouiller un jour avec elle^ il lui envoya ce billet doux :

<(. J'estime tant mon cœur, que j'avoue, Mademoiselle, que je ne saurais vous payer de sa perte ; pour vous erï consoler, voilà un contrat de vente que je vous fais de ma terre de Sarrana; vous savez qu'elle vaut cinq mille livres de rente. »

Elle lui renvoya son billet et son contrat coupés en deux, avec cette réponse :

« J'estime votre cœur encore plus que vous ne l'esiimez, car non seulement j'avoue qu'on ne saurait me payer de sa perte, mais

je TOUS ferai voir tout le reste de ma vie qu'on ne m'en saurait consoler. »

Montreuil raconte quelque part qu'un autre grand d'Espagne aimait également l'une de ces Danaë de Madrid ; il se crut trahi pour un gentilhomme grenadin, et il dit un soir à sa belle au Prado :

— Vous savez la maison où je vous ai prise dans Séville, vous pouvez vous en retourner dans une heure, je vous enverrai de quoi vous y conduire.

Il lui envoya huit cents pistoles ; elle répondit au gentilhomme qui les lui apporta :

— Dites au duc d'A... que j'ai aimé son mérite et non pas sa richesse, que je me ferais conscience de lui causer de la dépense ; il ne coûte que sept écus par le coche, je les prends et je lui renvoie le reste. Voilà les clefs de mes deux cabinets, il y trouvera les bijoux qu'il m'a donnés, et tous mes habits.

Le duc lui fit apporter vingt mille livres»

et après avoir été amoureux d'elle six ans de suite, il la maria richement l'année du jubilé.

« La cour de France, ajoute ingénieusement Montreuil, aurait de la peine à fournir un amant plus honnête homme, et le Marais line courtisane plus généreuse. »

On cite de la manola des traits tout aussi désintéressés. On en a vu plusieurs faire des quêtes entre elles pour de pauvres soldats, payer des messes et s'imposer l'obligation de broder aux ninos (1) des couvents des robes de dentelles et de velours. Cependant, depuis l'abolition des moines, elles n'en sont pas encore venues à donner, comme eux, à midi la soupe aux pauvres.

Les barbiers en plein vent {barheros) vous font songer sans doute à Figaro ; vous vous représentez un barbero , sa trousse en main, portant la résille et la veste à bou-

(1) Enfants Jésus richement habillés dans le» églises.

tons d'or. Hélas! en 1841, il n'en est rien; ces opérateurs, qui posent aussi les sangsues, n'ont plus rien du valet d'Almaviva pour la finesse et la grâce des broderies. Ils rasent à bon marché, voilà tout, savonnant avec indifférence le menton de l'Asturien qui porte de l'eau, celui du miliciano qui traîne un sabre, ou de Yescribano qui tient la plume. Les plus riches ont une boutique, les autres rasent en plein vent; on prétend que ces derniers sont les meilleurs. C'est une chose curieuse, je vous assure, qu'un Espagnol se faisant ainsi raser au soleil : il est résigné comme un martyr ; ce quart-d'heure de propreté lui coûte beaucoup. La boutique du barbier est ordinairement voisine d'un despacho de vino, c'est en ce lieu de récréation que le barbier va se rafraîchir et causer avec ses pratiques. La procession du Rosaire vientelle à passer avec ses lanternes^ le barbier s'agenouille, il quitte son rasoir ou la conver-

salion d'un gallego (1), il est dévot pour quelques secondes, puis il retourne bientôt aux copas des cabarets. Il en coûte un réal pour se faire raser, et à coup sûr c'est bien peu. Mais le véritable barbier est à Séville; c'est là qu'il vous attend, sa gazette et sa trousse en main, il s'ennuie à Madrid, il y est trop observé et surveillé. La constitution a mis un frein à la langue du barbier, elle lui a ôté son franc-parler, son bavardage et son insolence. Cependant tel est l'attachement de l'Espagne à ses coutumes que le barbier y tient encore une grande place.

Les caleseros (cochers) forment à eux seuls une véritable population. Le calesero est bien la chose la plus divertissante qui existe. C'est ordinairement un gros Espagnol rubicond avec une veste brune qui sent l'huile et l'ail d'une lieue ; les manches de cette veste sont bariolées jusqu'au coude des couleurs de

(1) Galiciens. Ce sonl les portefaix de Madrid.

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l'arlequin; le dos a pour broderie un immense panier à fleurs, c'est la veste arabe un peu élargie ; ajoutez à cela des calzones ou pantalons à boutons de plomb, un feutre à pompons et un mouchoir sur la tête, un fouet à la main et un cigare dans la bouche, vous avez le véritable calesero de la Porte du Soleil. La paresse étant la déité favorite du cher pays, imaginez-vous maintenant que ces gens-là attendent quelquefois tout un jour avec leur habit d'amadou et leur cabriolet peint, sans pouvoir charger; ils ont une confiance hyperbolique, eux et leurs chevaux, dans le passant. Ces légères voitures servent plus, au reste, hors de Madrid que dans la ville même, où la course en fiacre n'est pas moins de six francs l'heure. Ces fiacres sont pour la plupartd'anciens carrosses avec des mulets ou des chevaux décrépits, qui vous traînent souvent avec des cordes. Ils se nomment caratelaSf tandis que les petits cabrio-^

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lets que mènent les caleseros ont conservé le nom presque napolitain de caJesin,

Quant aux voitures de remise, ce sont de véritables et vénérables landaux d'Allemagne qui vont au pas et ne vous coûtent pas moins de douze francs pour cinq heures. Arrivé à l'heure de la comida (dîner), le cocher réfléchit qu'il a bien gagné sa journée : il vous abandonne malgré vos instances, pour aller jouer au monte ou boire sa copa.

Les fameuses querelles du pas qui avaient lieu entre nos ambassadeurs se renouvellent ici plus d'une fois sur les trottoirs: la personne passant sur un acera (1) est obligée de le céder si elle n'a pas la droite, et avec une dame on est toujours dans ce cas.

Vous me demandez d'où peut venir à Madrid cet homme à la jaquette noire serrée au milieu du corps par une ceinture de cuir, avec de larges culottes attachées sur le ge-

(4) Trottoir,

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nou, des bottines de drap en l'orme de guêtres et le chapeau calanese ù larges bords. Cet homme est un Maragato, et don Quichotte ne vous a-t-il pas déjà parlé des Maragatos? Ces muletiers noirs et sombres occupent les montagnes d'Astorga, à l'est de Léon. Ils n'ont rien de la légèreté habituelle du muletier, suivent un code à eux et forment une caste à part. Les maragatos ne se marient jamais qu'entre eux. Les femmes ont pour habitude de peindre leurs cheveux ; elles en laissent pendre les anneaux des deux côtés du visage, ce qui leur donne presque un diiTdegitanas.

A voir les richesses qui encombrent Tolède, Cordoue, Grenade et Séville , on pourrait croire que l'orfèvrerie espagnole peut lutter avec la nôtre ; les boutiques de diamantistas sont fort communes et fort dégarnies cependant, et les meilleurs ouvriers viennent de France. En revanche, les fabriques de dulces (confitures), éparses dans tout Madrid, té-

moignent assez du goût national des Espagnoles pour les sucreries, goût fatal qui leur rend les dents très noires.

Vous qui aimez tant le bric à brac, vous seriez ici fort mal à l'aise ; à l'exception du Rastro, où l'on trouve de vieilles épées assez laides et ressemblant presque toutes à des broches de cuisine, vous ne rencontrerez aucune boutique d'antiquaire; la curiosité est chose morte à Madrid. Gansberg, Monbro, Roussel et Manheim n'y ont point de rivaux, et ce n'est guère qu'aux particuliers que l'amateur pourrait s'adresser. Le bourgeois de Madrid est assez peu jaloux de ces sortes de trouvailles, sa paresse lui faisant d'ailleurs une loi de ne jamais se déplacer; il est vrai qu'il y a souvent des ventes publiques, mais je n'en ai guère vu qui méritassent laKention. Le commissaire-priseur qui trône chez nous dans les salles de la Bourse est un mythe pour le peuple espagnol ; il n'y a que des crieurs, et l'on ne saurait en conscience donner le

nom de commissaires-piiseurs aux pauvres diables qui dirigent certaines ventes. Ils n'y font guère que le métier d'écrivains publics.

Le bourgeois de Rome met des boutons en mosaïque achetés dans la rue des Condotti, il se promène au monte Pincio et ne dédaigne pas les excursions hors des murs; le bourgeois de Madrid reste chez lui , il ne connaît pas i'Escurial, AranjuezoulaGranja, mais en revanche il boit de l'eau glacée et fume des cigarettes. Sa vie monotone est soutenue par la stérilité de ses idées, il a ses phrases faites depuis cent ans, et ces phrases ne varient point. Ombrageux et Ger vis à vis de l'étranger, il en est pour la France aux idées raucuneuses contre l'invasion impériale, pour son entrelien aux points d'interrogation perpétuelle, car si lEspagnol ne comprend guère que nous soyons curieux chez lui, il n'en est pas moins questionneur. A l'heure qu'il est, et depuis la constitu tien.

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on peut affirmer sans crainte de démenti qu'ii n'est nullement calhoi que. Cependant U s'agenouille lorsqu'il voit passer le viatique en voilure de place, c'est un reste d'habitude et voilà tout. A quatre heures du soir sa siesta est finie ; il va voir arroser les allées du Prado, ou causer dans son manteau à la Puerta del Sol.

C'est devant celte porte que j'ai vu passer hier une douzaine de belles jeunes filles. Trois d'entre elles, les premières en tête, balançaient entre leurs mains un coffret de bois entouré de longues guirlandes de t'euiff^ges. Je me suis approché du coffret , les Jeunes filles m'ont laissé faire en souriant... c'était un petit enfant de dix à onze ans qu'elles portaient au cimetière. Lecherenlaat senblait dormir ; ses petites joues pâles avaient la blancheur mate d'un cierge d'église. Les Espagnoles qui le balançaient ainsi étaient en robe blanche , aucun signe de deuil , l'idée de la mort est ici couleur de rose. Gela

m'a paru charmant et singulier à la fois. On voit des mères veiller quarante jours leur entant malade, pleurer près de sa couche et s'arracher les cheveux ; le lendemain de sa mort, le jour même, elles ont repris leur sérénité perdue. — C'est un ange de plus au ciel, disent-elles, il est heureux maintenant !

Ce mno fleuri que l'on porte en terre avec une si fraîche toilette ne vous fait-il pas songer aux branches d'arbres des Indiennes dont parle M. de Chateaubriand?

Comme il faisait un vent de Madrid assez maussade ce matin, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que d'aller, sur l'invitation d'un de mes amis de Castille, entendre plaider une affaire au tribunal criminel. Pour vous donner une idée de la lenteur des procédures en ce pays, l'affaire en question était une affaire contre les meurtriers vrais ou faux, du général Quesada. Or, si je ne me trompe, la mort de Quesada, assassiné à Ortaleza,

date de la révolution de la Granja ! L'avocat défenseur du principal accusé (absent sous caution) était jeune et plein de feu, c'est un homme fort estimé dans son parti. Une pente en damas rouge, sous laquelle se tiennent les juges, une chaise pour l'avocat, et deux huissiers pour maintenir la police du tribunal, voilà toute l'étiquette de cette salle grise et nue.

Si aucune charge de la magistrature n'est vénale en Espagne, en revanche la modicité des honoraires engendre la rapacité. Le seul traGc des escrihanos suffirait à un étranger pour faire prendre en dégoût le temple de la chicane , leurs ongles de Minotaure s'attaquent à tout. A cette heure qu'il n'y a plus de moines en Espagne, la haine du peuple s'est tournée à juste titre contre Vescribano, espèce de monstre noir moitié procureur et moitié notaire, jou ssunt de tous les privilèges de l'impunité, aussi froid, aussi impassible que Basile, mais ayant au besoin l'as-

tuce de Figaro. AYez-\ous affaire à un escribano? En quelques secondes, il -vous taril'e d'un simple coup d'oeil, il sait ce que TOUS valez, vous êles un chiffre pour lui. L'autre soir, un jeune Anglais, qui se pique pourtant de bien savoir l'espagnol, jugea à propos de me présenter dans une maison ; la tertiiUia était choisie, pleine d'abandon et de gaîté ; je m'y voyais déjà, sans avoir été annoncé, l'objet de ces prévenances flatteuses qui entourent un étranger en Espagne, fût-il Français. Mon ami, le jeune marquis de K..., échangea d'abord quelques paroles avec un grave Castillan qui me fixa d'un air amical , c'était le frère de la maîlresse de la maison : il s'en tut la prévenir, et mon interlocuteur, me prenant alors parla main, me présenta à la dame en m' annonçant comme un escrihano francese.

Je voudrais pouvoir vous peindre l'étrange péripétie qu'amena cette équivoque, il y eut d'abord une stupéfaction générale, puis un

murmure étouffé. Mon cruel ami croyait sans doute, d'après son dictionnaire de poche, qu escn ban o s\gn\ûa\t écrivain; le bourreau ajoutait mille épithètes flatteuses à ce nom si abhorré en Espagne.

Il fut enfin constaté que je n'avais, grâce au ciel, rien de commun avec cette race de vampires ; mais on s'amusa de la méprise et j'en ris le soir au Casino avec mes amis. Le lendemain j'avais bien envie d'acheter une perruque de tabellion, une grande fraise, et d'aller rendre visite ainsi accoutré à mon Anglais. iMais, outre que nous ne sommes pas en carnaval, je réfléchis qu'on pourrait fort bien m'assommer dans la rue pendant le trajet ; il vaudrait mieux s'habiller ici en moine ou en grand inquisiteur.

Le militaire espagnol est bien certainement le plus étonnant soldat qu'on puisse voir; il obéit et n'est pis payé ; il marche et il est pieds nus, il a une carabine et une guitare, reçoit en riant le baptême de feu, car

il est brave, mais est le plus maigre de tous les soldats du globe, car il a faim. La cigarette et le chocolat suffisent à l'Espagnol. 11 a foi dans sa force corporelle et ne redoute point le combat à l'arme blanche. Que la trompette sonne, que le commandement de Mucliachos a la bayoneta! retentisse, vous verrez ces mêmes hommes, dont l'équipement est délabré, dont l'armement demeure presque toujours incomplet, entrer en ligne avec avantage contre les ennemis les plus difficiles, comme aussi dès qu'il leur est permis de se reposer et d'écouter en paix les sons du pandero ou les cris stridents de la castagnetle, vous les retrouverez se livrant avec ardeur au plaisir après le combat.

Entrez dans un corps de garde espagnol ; au milieu de vingt inscriptions charbonnées sur le mur blanc du cuartel, vous trouverez celle-ci qui n*a rien de fanfaron : u^qui no hay miedo. (Ici on ne sait pas ce que c'est que la peur). C'est qu'jn effet le soldat

espagnol fait de bon cœur le sacrifice de sa vie. Dès l'enfance ce peuple chemine avec un fusil, le fusil est pour lui ce qu'étaient l'épee et la lance aux temps féodaux; et comme il arrive qu'il n'a pas souvent de poudre à gaspiller, il est bien forcé de tuer à l'arme blanche. Au reste, c'est bien moins dans l'organisation régulière de l'armée que dans les guerres de volontaires qu'il faut juger le soldat espagnol ; c'est là qu'éclate surtout son esprit aventurier et belliqueux.

Dans ces guerres composées en grande parlie de corps volants (pariidas) qui agissent séparément selon le bon plaisir de leurs chefs, arrêtent les courriers, éclairent les marches et harcèlent l'ennemi, vous auriez pu entendre le soldat espagnol rire le premier d'un vieux canon déterré on ne sait où et qu'ils appelaient ai^uelo (le grand-père) à cause de son âge et de ses catharres successifs, se faire des chaussures avec des cordes à demi pourries et marcher avec ces

àlpargata^ à travers les sentiers les plus difficiles. Une petite veste brune , la ceinture de laine ou de soie rouge, un large pantalon de velours, lama/z/zzou couverture bariolée, une méchante giberne attachée sur le devant et un sac de toile blanche complétaient l'habillement et la tenue de ces hommes.

L'officier d'infanterie portait généralement avec son manteau roulé sur l'épaule une petite capote bleue , ornée, selon les grades, de galons sur les manches ou d'attentes d'épauleltes en or ou en argent; presque tous étaient munis d'un bâton , leur arme défensive et offensive. Un sabre semblait alors chose bien précieuse et bien rare, car, pour le posséder, il fallait l'enlever à Tennemi.

Ces phalanges de partisans, ces bataillons de guérilleros, plus redoutables qu'une armée disciplinée, intéressent autant (}ue les sauvages peuplades de Cooper ; leur obéissance passive, leur noble misère, la mélan-

colie dés sites que parcourent ces hommes, déjà si tristes et si fiers, leur passion réelle et leur enthousiasme ardent pour leur chef ( quel que soit d'ailleurs son parti ), tout donne à leurs mœurs individuelles un caractère grave, profond, et presque homérique. Une fois captifs, ces soldais se laissent fusiller héroïquement; aucune plainte ne sort de leur bouche. Ils donnent un regret à la montagne et à la patrie, voilà tout.

Le soldat espagnol a un grand faible pour Tuniforme, mais il aime surtout les croix. Il est bien rare que le gouvernement l'en laisse manquer, et cela est de rigoureuse justice, les croix remplaçant la paie. La mercerie dont il est flanqué étonne surtout les Anglais, si sobres de décorations ; il y a des trompettes qui en ont cinq ou six, jusqu'à ce qu'ils atteignent l'épaulette d'officier et la croix de Saint-Ferdinand.

LES ARTISTES MODERIfES.

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