‹ La porte du soleilChapitre 6 sur 11 · A MADAME LA PRINCESSE DE LIGNE · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSE DE LIGNE

L'exposition nouvelle de peinture est placée dans le Musée d'histoire naturelle ; les oiseaux empaillés , les singes , les boas, les perroquets ont dû fuir devant les tableaux d'histoire, c'est dans leur ancien local qu'on a inauguré ces jours-ci la nouvelle école.

Au premier abord, il semble que le génie des maîtres ait dû rejaillir sur les élèves, on

s'attend à rencontrer en Espagne une imitation fervente,studieuse,de cette grande école qui a produit Murillo,Zurbaran et Velasquez. Dans un voyage entrepris en Belgique vers 1834, je me souviens d'une exposition fort remarquable où figuraient les noms des Wappers, des Leys, des Brakeleer, des Gailait, tous élèves de cette magique famille à qui nous devons Rubens et Vandyck,Ostade et Téniers,Brawer et Wouwermans. Sur chaque toile de cette nouvelle galerie flamande nous retrouvions l'empreinte des copistes plus ou moins exercés. Brakeleer par exemple, un peintre d'Anvers plein de bonhomie et de charme rustique, copiait Téniers, Wappers cherchait la pâte et les contours de Rubens, Leys imitaitles touches sombres et vigoureuses de Rembrandt. Ces disciples ardents nous faisaient ainsi plaisir à voir, à l'entour de leurmaître favori. Il y a dans toute tradition bien dirigée un attrait de vétusté , une fleur de souvenir incomparable. Ainsi voyais-je se

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dresser devant moi les dieux de la vieille école en franchissant les degrés du Musée d'histoire naturelle qui renferme, à Madrid, les essais des nouveaux artistes.

Ce musée constitue un des plus beaux édifices de la called'Aicala. Dès l'entrée , vous vous trouvez poussé par un flot de peuple, non que le peuple espagnol soit artiste ; mais comme il a beaucoup d'heures à perdre, il vaut m eux pour lui qu'il les passe à l'exposition que dans les cafés. Il est d'ailleurs épris de la couleur et du bariolage avant toutes choses. Arrivé au premier étage , qui est le lieu de l'exposition, un fusilier superbe vous prie de quitter le sombrero ; vous voilà d'avance tète nue devant les chefs-d'œuvre.

Quels chefs-d'œuvre, grand Dieu! et combien Madrid va m'en vouloir de lui dire la vérité!

Imaginez-vous quatre à cinq suUes tapissées des plus incroyables toiles qui se puissent voir ; la plus grande partie de celte exhibition consiste en portraits, et quels types hé-

las! des figures dont Ja laideui* triviale se relève de tout le mauvais goût des modes de France, une longue suite de cadres dont la peinture est sans force, sans vie, sans éclat, et dont l'effet arrive à peine à celui de l'aquarelle.

Parmi les artistes exposants qui méritent d'être pris au sérieux par la ci itique, figure au premier rang M. Esquive!, dont le talent jeune encore procède avec retenue et sagesse ; c'est un esprit fin qui n'a rien des témérités ordinaires aux commençants. Cette belle couleur rose et tendre du Murillo , M.Esquivel se l'approprie de jour en jour avec un rare bonheur d'instinct; il a peut-être le tort de ne pas assez mûrir ses conceptions, mais, en général, il est onctueux dans les contours, plein de charme , d'effet, un peu trop ami de ce genre vague et vaporeux qui convient plus aux mystèresqu'aux portraits, mais doux, lumineux, parlait d'ensemble et de style. Son patron est évidemment Esleban

Murillo de Séville ; il a dû étudier chez Juan del Caslillo (1). Allégorie à part, si M. Esquivel avait eu le bonheur de naître en 1618, il aurait trouvé son temps. Il eût excellé dans ces admirables représcnlalionsde la Vierge, souveraine fleurie par des milliers d'anges a» milieu de la vapeur el de l'encens ; il eût dessiné des moines en extase, des aumôniers et des fondateurs. Maintenant M. Esquivel peint Esparlero.

Il le peint à cheval, à pied, aux cortès ; il le place dans des paysages arides, montueux, ou dans l'allée de las Delicias. Esparlero et la duchesse de la Victoire, la femmedu régent, occupent donc le pinceau de notre artiste. L'histoire de ce jeune peintre est un poème de naïveté et de malheur. Il a été aveugle, puis miraculeusement guéri. Il est jeune, et il a connu déjà toutes les infortunes. Fier et modeste à la fois, il se défend noblement contre

(1) Premier maître de Murillo. <

le besoin. Son atelier, situé dans la rue del Cabaïlero de Graiia, est des j^lus simples ; quelques ébauches, des copies de Murillo et de Velasquez, une caisse de cigarettes et trois chaises pour les amis, \oilh tout. Ses soirées se passent d'ordinaire au café del Principe, le théâtre le plus en vogue de Madrid. Il y trouve là Juan Floran, Ventura de la Vega, Breton de losHerreros,Tirado et vingt autres admirateurs de sontalent.En ce moment-ci, Esquivel achève le portrait de M. Roca de Togores, grand d'Espagne et président du Lyceo. C'est une toile remarquable dont les moindres détails font regretter qu'il ne l'ait point mise à l'exposition.

Avant de me rendre au Musée d'histoire naturelle, j'avais déjà fait ce matin la revue de quelques ateliers do Madrid, celui de Lo pez entre les premiers. Le seuor Lopez est un petit vieillard qui passe ici pour un premier peintre, il a beaucoup de vivacité et d'enjouement. J'ai remarqué chez lui ua fort

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Don portrait d'évêque, et un autre , celui de Sir Aston, ministre de Sa Majesté Britannique. Lopez est riche, il a tout l'air d'un abbé. Son style se ressent de l'école de David, il est ferme et raide dans toute l'acception du mot, ce serait un excellent directeur de l'Académie de Rome. Lopez ne brille pas à l'exhibition de cette année, il se dit malade, m'a reçu fort civilement en pantoufles et en bonnet noir, mais son grand orgueil a été de me parler de Napoléon. C'est là un des tics de l'école de David, et je lui ai su bon gré d'être de son temps.

Ma seconde visite a été pour l'atelier de Mf. Gutierez. Cet atelier abonde en portraits officiels d'une assez maigre couleur, celui de la reine Christine,celui de Ferdinand VU, etc. Madame la marquise deVilla-Garcia, cette charmante Espagnole qui a fait longtemps à Paris les délices de nos ambassades et de nos salons, doit en vouloir surtout pour le reste de ses jours à M. Gutiere;&; il est difficile en effet

d'avoir tiré plus mauvais parti d'une tête charmante, dontGrevedon a fait chez nous la plus délicieuse des lilhographies.

— Voyez- vous ce taureau? me dit un jeune duc, c'est Kibo qui a signé celle toile. Lesenor Elbo est un jeune lion de Madrid qui ne manque pas une corrida, il est à cheval sur le taureau comme Montés; que pensez-vous de son œuvre?

Je m'étais approché, sur l'invitation du duc, d'une petite toile assez léchée représentant une corrida. Hélas ! ces taureaux et ce piqueur étaient littéralement copiés sur le fameux buffle de la campagne romaine, qu'Horace Vernet lait harceler avec tant de vigueur par un robuste cavalier. L'imitation serviie de celte planche IVançaise m'indisposa ; les peintres de Madrid n'ont-ils donc pas chaque jour celte nature âpre et larouche sous les yeux? M. Elbo n'en vend pas moins tort cher ses toiles aux Anglais et aux touristes qui passent. SU était jamais embar-

rassé pour le choix d'un tableau de genre, je lui conseillerais de peindre le Irait suivant de Middlelon, le chargé d'affaires des États- Unis.

Widdleton, connu par son excentricité, con.ballit un jour, après dîner, le taureau de pied ferme dans son hùlel. Les dames de Madrid, qui n'avaient pas été prévenues de cet extravagant programme par le chargé d'affaires, leur araphytrion, poussèrent de grands cris; mais il lenr fallut voir cette tuerie. Les lauriers de Byron et la bougie de ce Oer nageur (!) empêchaient sans doute Middieton de dormir, il a signalj, dit-on, son séjour à Madrid par une foule d'originalités de cette force.

Le plus opulent, le plus nobnb des peintres de Madrid, c'est a coup sûr le seigneur M.\drazo. Nommé directeur du Miisie royal sous

(1) On sait que Byron aimait à meUre une bougie allumée sur sa têie, ei qu'il allait en nageant ainsi jusqu'à la pointe du Lido.

Ferdinand VII , Madr?iZo possède une fort i?elle colIccUon de peintures de toutes Jes écoles dans son hôtel de la calle d'Alcala, ce qui ne l'empêche pas d'avoir, au milieu même du Prado, une maison magnifique, sorte de yilla peuplée d'arbres, présent royal de ce même Ferdinand VII. La galerie du senor Madrazo a reçu plus d'une fois à Madrid les "visites intéressées de M. le baron ïaylor, qui se présentait comme acquéreur ; mais le peintre espagnol tient à chaque chef-d'œuvre de son Louvre. Il a des Rubens, des Vtlasquez et des Titiens de premier ordre. Une longue série de Snyders du plus beau faire complète celle collection en faveur de laquelle on peut et l'on doit passer à M. Madrazo un amour malheureux pour la peinture. Le style de ses toiles est loin en effet de se rapprocher de ces sublimes maîtres, c'est du brun rouge du temps de l'empire appliqué à des héros vus de trois quarts aussi guindés que des- acteurs du Théâtre-

Français, quand Talma leur taisait l'honneur déjouer avec eux la trag(^die. M. Madrazoa un fils qui a exposé à Paris un Gode froid de Bouillon où se rencontrent du moins des quaiitc's. Pour le père, le seul gré qu'on lui doive, c'est d'avoir introduit la lithographie en Espagne.

Vous voilà bien étonnée, n'est-ce pas, Madame, vous qui aimez tant M. Dubuffe, de ne pas entendre sonner le nom d'un seul imitateur de votre peintre favori? Sachez donc qu'en Espagne il n'y a, à proprement parler, que l'amour de la miniature: les portraits à l'huile ne valent pas l'ivoire ou le médaillon à l'œil du bourgeois. A loul prendre, les Espagnols aiment peu à se voir fixés sur la toile dans leur pays, ils vont se l'aire peindjre en France, en Italie, en Hollande; mais ce qui vaut pour eux les meilleures effigies^ c'est une lithographie coloriée de Rachel ou de Louis-Philippe. On va jusqu'à conter à. ce sujet une anecdote qui ne fait guéres d'hon-

neur à la monarchie de la reine Christine; Elle est relative à la restauration du Musée royal {Museo del Reynv.eslro Senor), comme dit le livret. Voici la chose :

Le couvent de l'Escurial est à celle heure entièrement dégarni des chefs-d'œuvre qu'on y voyait autrefois. La Perle, le Spastmo, la Kadone del Pesce, trois admirables tableaux de Raphaël, ont été transportés dans les galeries du Musée royale ainsi qu'une foule de Murillo, de Velasquez, de Titien, de Rembrandt, etc. Or, vouiez-vous savoir à qui Ton doit non seulement la translation de ces toiles, mais encore la restauration de l'édiOce? A la reine Christine, qui préférait à tous ces vieux cadres, du papier peint, du papier à bouquets, à fleurs, pour les chambres de l'Escurial. C'est à ce goût fort peu royal, à coup sûr, qu'il faut laire honneur de la réparation de l'édifice, victime en plusieurs parties de l'invasion française.

Avant de quitter les salles de rexposition

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nouvelle, je remarquai un délicieux portrait de Goya, indignement relégué au dessus d'une porle ; car, à ce musée d'histoire naturelle, il y a aussi quelques anciens tableaux (t). La toile en question représentait une femme vêtue en sultane et couchée sur une sorte de divan, ses petits pieds jouaient dans de jolies babouches turques, la seule distinction de sa Ggure révélait une femme de qualité. Était-ce ij petite duchesse d'Albe ou la marquise dePenafiel? La grâce, la mutinerie piquante de cette figure, l'élasticité de la pose, la couleur riante et vive de ce portrait sur lequel avait déjà passé tout un siècle, contrastait avec la pauvreté des sujets modernes qui l'eniouraient. Ce portrait était d'abord nu, selon toutes les apparences, le caprice pudique de je ne sais quel

(1) L'Académie de Saint-Ferdinand possède entre antres tableaux la Sainte EUsabeih de Hongrie de Munllo, celle des œuvres de Murillo que ses admirateurs procla" ment la plus parfaite. Cette toile était à Paris en 181i.

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acheteur lui fît jeter une gaze. J'aurai souvent l'cccaslcn de \ous reparler de Goya, l'un de mes peinires de prédilection, Goya le satyriste, le peintre particulier de Charles IV, ce qui ne l'empêchait pas de le traduire en carica'ure dans ses Cop/as. Ce Sterne delà peinture a laissé ici bon nombre de toiles, avant de s'en aller mourir à Bordeaux loin de ses amis, de ses envieux et de ses modèles. 11 eut le temps de crayonner jusqu'à l'âge où la mort le prit les deux mains sur «a dernière toile; il avait alors quatre vingt-six ans.

La sculpture peinte,lesm?/s/ères( 1 ) en relief coloriés qui figurent ici, témoignent assez du goût des Espagnols pour ce genre d'art à qui Monlanès sut imprimer seul un haut style. Au premier abord ii est difficile de se faire à ce barbouillage grossier sur des maquettes lourdes et communes; les plaies et le sang

(1) On phce ces I\fy stère s dan^ les chambres, ils forment calvaire ou chapelle, selon le local.

caillé y jouent d'ailleurs un rôle déplorable. Dans le .Massacre des Innocents, par exemple, morceau de sculpture peinie que j'ai sous les yeux, il y a une mère furieuse, exaspérée, une véritable louve, qui arrache l'œil droit à l'un de ses bourreaux, avec ses ongles. Si vous approchiez comme moi de celle scène, vous éprouveriez peut-être autant de dégoût à sa vue qu'à celle des chevaux éventrés et traînant leurs entrailles par le cirque des Toros; cependant il y a dans cet épisode, et surtout dans le mouvement iicharné de la mère, un profond sentiment de vérilé. L'œil sanglant du bourreau semble ressortir de son orbite avec le cri que lui arrache la douleur; tout concourt à l'effet, seulement cela est de la force des martyrs représentés tant de fois dans les toiles espagnoles, et dont on voit saigner les lambeaux de chair. A iMalaga, dit-on, réside en ce moment un jçune artiste, M. Vilçhes, célèbre par le style d^ sçs figurines coloriées; celles-là u'oQt rien d§

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biblique, ce sont des majos à cbeval, des bandits armés de l'cscopelle, des toreros, des picadores. II vend beaucoup et fort cher, à ce qu'on assure.

Je vous en parlerai en temps et lieu. En attendant, constatons ici deux artistes d'espérance et d'avenir, Esquivel et Villa- Amil.

Don Gennaro Ferez de 'Villa-Arail est Andaloux; vous le reconnaîtrez vile à la manière joyeuse, alerte et franche de ses toiles. Soit qu'il peigne un taureau de la race de Veragua, soit qu'il vous fasse assister à la procession du Corpus Vominï, dans Séville, soyez sûre que Villa-Amil demeure spirituel et brillant comme un véritable fils de Cadix; il y a de l'air, de l'entrain et de la vivacité dans SCS moindres cadres. Si Esquivel peint Espartero , Villa-Amil peint Montés. Fixé maintenant à Paris, c'est lui qui dirige les magnifiques planches de l'Espagne artistique et monumentale, cet ouvrage qui aurait at-

teint une célébrité européenne sans la paresse de l'éditeur, qui en fait paraître les livraisons à de rares intervalles.

Voilà la nouvelle école de Madrid, on voit qu'elle en est au même point que les écoles acluelies de Florence et delU,nie. Heureusement les maîtres nous restent, et le riche écrin du Musce-Réal éblouit assez pour qu'on ne reporte pas ses regards ailleurs.

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