‹ La porte du soleilChapitre 7 sur 11 · LE MUSÉE ROYAL · texte numérisé non relu

LE MUSÉE ROYAL

Le seul classement laborieux du Musée de Madrid morite les plus grands éloges; ce splendide royaume, sagement distribué en plusieurs provinces, renferme en effet dans une suite de galeries distincles des toiles capiialcs de l'école espagnole, de l'école italienne, da l'école allemande, de l'école hollandaise, de l'école flamande et de l'école française.

Placé sous la direction de don José Madrazo, peintre de la chambre de Ferdinand VII, le Musée n'a qu'un malheur, celui de n'offrir à rélrar.ger qu'un livret daté de 1828. En général , ne comptez jamais en Espagne sur les cicérone et les livre' s, l'indolence nationale s opposant à celte double braLche de science et de commerce.

Depuis celte année 1828 , d'immenses changements ont influé cependant plus d'une fois sur l'aspect du Musée Royal ; la translation de plusieurs cadres de l'Escurial double à celte heure son éclat , et en fait le premier musée du monde.

C'est d'abord la Ferle (ou Virgen de la Ferla ) , cette composition divine de Raphaël Sanzio, merveilleux cadre qui provenait autrefois lui-même du cabinet de Charles I". Henri Swinburne raconte que le roi d'Espagne en lut si enchanté lorsqu'on le lui apporta, qu'il lui donna le nom de Perla mia, nom royal , vaniteux , qui l'a toujours distin-

gué depuis. La perle ornait autrefois la sacristie de l'Escurial ; les moines . les visiteurs s'agenouillaient devant elle au milieu des vapeurs et des arômes de l'encens. La gravure a tant de l'ois reproduit ce délicieux tableau , qu'il est superflu d'en discuter l'ordonnance. La seule tète du Nino (Jésus) est un poème plein de grâce et de fraîcheur ; la figure et les mains de la Vierge rappellent instantanément à la pensée « la femme la plus belle entre toutes les femmes. » Ce tableau de Raphaël ne figure pas sur le livret de 1828 , sa translation au musée n'avait même pas eu lieu en 1831 (1).

Non loin delà Perle est le Spasimo (2). Classé à cette heure sous le numéro 598 au musée de Madrid, après avoir été autrefois assez mal

(1) M. de Ciistines ne dit pas l'jivoir vu, du moins au Musée de Madrid, Il n'en parle qu'à sa visite de l'Escurial.

(2j Ce mot n'a point d'équivalant en français. Il exprime la sublime agonie d'une nature dont la douleur tient à la fois du spasme et de l'extase.

restauré à Paris, il est enfin (nous devons l'espérer du gouvon.ement espagnol ) à l'abri de toute retouche prolane. imaginez- vous la plus admirable porlalion de croi?tqui se puisse rêver, une agonie lente et résignée , la sueur sanglr.nte du Christ au sombre jardin des Oliviers. Une femme, comme Raphaël seul sait en créer, étend les mains vers cette divinité qui souffre , un ciel de Calvaire plane au dessus de ce martyre, de ce chemin où le pied glisse dans le sang. Ce n'est point ici la mère du Christ juxtà Crucem lacrymosa , c'est l'idéal de la compassion résumé par une i'emme qui contemple le Sauveur. Il n'y a pas de mots pour rendre une impression si saisissante. Quand on a visité Florence et la galerie Pitti , Rome et le Vatican , en est moins étonr.é à la vue de ce Raphaël que doit Têlre un artiste casanipr de Madrid devant ce tableau; on songeàsiiint Pierre dans sa prison , à la dispute des Docteurs , à la Vierge de Foligno , à toutes les portations de croix

dessinées par ce grand maître , le peintre de la beauté et de la douleur ; ot oependant le seul effet de cette toile vous jette malgré vous dans cette indéfinissable tristesse qui saisissait le cœur de Jean , le fidèle disciple. La Maduna del Pesce ( la Vierge aux Poissons ) figure presque en iace dans cette longue galerie ; elle vient de 1 Escurial où el'e avait été apportée de Nap'.es , vous le savez peut-être, par ordre de Philippe IV. Le bas de la robe bleue de celte Vierge aux Poissons m'a paru assez lourdement restauré ; mais la netteté du dessin, la limpidité brune et molle de cette couleur qui n'appartient qu'au mélancolique pinceau de Raphaël , en feront toujours une page de premier ordre.

Doîs-je après ces trois chels-d'œuvre vous parler encore de la sainte famille que nous avions à Paris (1), et qui doit causer à notre musée des regrets incomparables? Mais alors

(1) iN" 473. Musée réal de Madrid.

il me faudrait vous mentionner plusieurs autres cadres de R- phaël de moyenne dimension , et qui viennent tous pour la plupart de cet Escnrlal si riche autrefois , si dépeuplé à celle benro. Les rayons de Rnphaëi s epandent harmonieuî>emcnt sur ce m^*sée de Madrid ; ce sont les premiers qui vont à Tàme ; la manne répandue par celle main bénie du ciel se reconnaît bien vite à son parfum. Raphaël devenu Ihôte de l'Espagne , Raphaël logé dans ce palais près de Vélasquez et de Ribera, vous apparaît ainsi doux et triste comme dans le Sonator di viol'mo , où il s'est peint lui-même dans le palais Borgia. Sa voix est la première mélodie de ce grand temple où il tient l'archet en menant les chœurs comme Apollon. Une fois Raphaël mis à l'écart , vous comprenez mieux loule celle au-. Ire école réelle el lerreslre , Técoîe espagnole imprégnée des chaudes émanations de son ciel et de ses peintres, école où s'épanouit pourtant l'Éden de femmes et de vier-

ges de Murillo, mais où le sentiment divin , ce bel ange aux cheveux d'or, pose rarement le pied , comme s'il craignait de voir ses ailes alourdies par la séduction des parfums et des regards. Quittons donc Raphaël comme on quitte les régions où plane Dieu , les nuages ardents encore des feux du soleil , les espaces infinis où se perdent le rêve et le regard! Jetons un voile sur ce roi de l'école italienne, ce météore divin balancé d: ns l'idéal; ce ciel ainsi fermé , examinons le piel de Murillo.

Murillo ne divinise point , il copie ; îQulement c'est à l'ensemble humain le plus parfait qu'il emprunte l'harmonie do la forme et de la couleur ; son modèle est cet!o Eve sortie pure et chaste des mains de Dieu , avec sa ccuronr.ede grâce et de virginité sur le front, celte fi.Ie humaine dont ie serpent impur n'a point encore mordu le talon et tenté l'orgueil, ce miroir limpide exempt de toute souillure. Les femmes de Murillo sont belles d'une au-

tre beauté que les tommes de Raphaël entourées par lui de tous les parfums célestes , baignées de lueurs mystiques et sainles. Celles-ci vivent , au contraire , de toute la vie organique de la création ; elles portent au Iront le sceau de Ihumanilé. Ce qui les glorifie et les transfigure, pour ainsi dire, c'est la suavité ineffable de cette palette douce et calme , cette reproduction heureuse et constante des mouvements les plus adorables de leur nature. La prédilection dél cate de Murillo pour les attitudes molles ( t rêveuses résulte de cette patiente intelligence de la beauté. Une iemme au repos , une femme dans un silence timide et recueilli , ressemble à l'ange ; ceîte mansuétude exquise est le charme le plus sûr des Vierges de Murillo. Les roses du paradis forment le carmin de leurs joues , une joie paisible rayonne dans leurs yeux ; leur maintien et leur sourire disent leur àme. Toutes ces jeunes fille^ sont sainles, toutes ces mères sont heureuses. Lés

Vierges de Raphaël vous imposent , les Vierges de ]\!urilio sont vos sœurs. Il serait imprudent d'établir, au reste, des analogies entre deux génies ?i dissemblables : l'un , Baphaël , abaissant son vol d'ange des sublimes hauteurs dont il descend; l'autre, Mûri lo,unlys fleuri élevant sa tige des entrailles mêmes de la terre pour recevoir la rosée céleste.

On compte à ce musée une quantité assez grande de Murillo; et , ce qu'il y a de rare en Espagne, aucun n'y est contestable. Ce sont des sujets de sainteté. L'Annonciation et la Couronne d'épines, la Vierge de Douleurs, l'Adoration des Bergers , une Sainte Famille ( que nous avions à Paris), brillent dans celte galerie des Murillo de Madrid sans y tenir le premier rang. Rien n'égale celte merveilleuse fécondité de Murillo. Vous savez qu'à vingt-quatre ans , sans ressources , sans protecteur, à Séville , ne pouvant réaliser son voyage d'Italie , il achetait un rouleau de toile , le coupait en morceaux qu'il préparait

et imprimait de sa main , puis , ne prenant ni repos ni sommeil , il couvrait tous ces Iragments de petites Vierges, d'enlanls Jésus et de bouquets de fleurs ; sa pacotille vendue et quelques réaux en poche , il parlait à pied pour Madrid.

Arrivé à Madrid, il allait se présenter à Velasquez, peintre du Roi, et son aîné de vingt ans. Depuis cette époque surtout, sa facilité était devenue immense. En Espagne, il n'y a pas de couvent, d'église cathédrale, de paroisse, cù l'on ne reconnaisse dès-îors les prodiges de celle main. Sévilie seule, la patrie de Murillo, compte une inGnité dœuvres de cet admirable coioriste, le peintre de la chair, comme il l'est aussi des nuas. es et de l'encens. Lumineuse et douce, son étoile scintille tour à tour sur le Iront des saintes, des femmes et des anges, il arrive à la vision et à l'extase par Je sentiment profond et réfl^hi de la beauté. La Sainte Elisabeth de Hongrie, son plus magnifique

poème, résume à lui seul la conviction ardente de ce grand peintre, celle qui Gt sa vie, son talent, sa force, la divinité angclique de la femme, l'essor noble et sublime de sa nature. Ne vous figurez point une s ;inte, mais une belle et jeune reine surmontant l'horrible dégoût que lui inspire la lèpre pour secourir les malheureux qui en sont rongés. Jamais le génie de la charité n'a été plus loin, jamais les mains blanches et frêles de celte femme souveraine, touchant avec un linge imbibé d'eau les plaies hideuses de ces tristes mendiants, n'ont mieux persuadé l'Évangile. Les dames de la cour entourent la reine Elisabeth, elles écoutent les gémissements de ces malades, elles suivent celte reine couverte d'un voile de nonne. Cela est au dessus de la parabole du Samaritain, c'est la beauté délicate aux prises avec la laideur et la maladie qui repoussent. Tout ce sale troupeau a moitié décimé par^la mort et se roulant aux pieds de la sainte, parée de

toutes les fraîches couleurs de la santé, forme un contraste unique, une scène d'une ordonnance sans égale. La pâleur de la reine trahit son invincible répugnance, mais rien qu'à contempler cette noble tète on comprend la force des voix religieuses qui murmurent à son oreille. Un peintre ordinaire eût l'ait de sainte Elisabeth une scène de pharmacie, Murillo en a fait un prêche d'onction et de charité.

Vousparlerai-je ici deJoannès, qui ne vient lui-même qu'après Vargas, Morales, et le Mudo? Le musée de Madrid possède une Cène (I) de cet artiste, empreinle de ceîle douce mysticité qui caractérise chacune de ses toiles. Cette Cène a toute la noblesse et le charme d'un Raphaël, dont le pinceau de Joarinès rechercha longtemps Timiiation sereine et pleine d'amour, allant, disent les biographes (2), jusqu'à se préparer à son

Page 1