‹ La porte du soleilChapitre 8 sur 11 · NM · texte numérisé non relu

NM

('2) Paloinino.

œuvre par des jeûnes et des prières. En Espagne nous retrouverons souvent Joannès, l'hôte silencieux des couvents et des sacristies, le peintre de l'hostie qui s'est complu tant de fois à peindre le Sauveur élevant entre ses doigts ce signe de la communion. Au rebours de Zurbaran el :^ l^^bera, ces maîtres remplis d'ombres et de terreur, ces sectateurs vigoureux du clair obscur, dont les toiles austères peuplent les chartreuses et semblent peintes devant le chevalet du martyr, ou la fosse du trappiste, Joannès est doux, tendre, persuasif : il attire et n'effraie pas. 11 peut aller de pair à côté d'Alonzo Cano, l'Albane espagnol, c'est un véritable Italien. La pein^ ture religieuse de l'Espagne devait nécessairement entretenir un commerce actif d échanges avec l'Halle, les imitations dans le genre sacré tenaient au partage du cuUe et de la doctrine; toutefois elles sont moins sensibles qu'on n'aurait le droit de s'y attendre. Morales, surnommé un peu trop vite le divin.

2i0 LA PORTE

n'a que la ressemblance du nom avec Raphaël, ce qui ne veut pas dire que Morales, malgré les défauts de son temps, ne soit pas un maître éminent dans chacune de ses scènes religieuses. Seulement en Halle les peintres, ces seconds apôtres du christianisme, enseignent communément la foi par l'amour, en Espagne on l'apprit au peuple par la douleur; la passion du Christ et celle de ses martyrs futrévangile constant de Rlbera (1), de Zurbaran, de vingt autres! Le Calvaire et la Chartreuse, l'éponge de vinaigre et les bourreaux l'ont de celle école religieuse une morne et grande école où l'ombre menaçante des coiones humides et froides du cloître, les rigueurs de la vie ascétiqç;c, la vérité nue au lieu du symbole, les aspects

(l)Denx lableniix diî Ril)cr;i m'oiU surtout frippo fin musée de Madiiil, comme résumé paifail de sa manière daris deux genres oiposés, le Rîarlyre de saint lînrthohnu' et Protnrlhée sur le Caucase. Le livret les qiia- )iliede:ei7//omai estrav-agantc dcl Carawiggio. te sont pourtant des études inimitables.

sauvages et i'analomie des supplices dans tout leur luxe sanglant, se déroulent àTceli à côté des roses du Murilîo et de Joannès. Les moines et los saints, voilà le résumé de celte peinture, c'est l'cchclle de Jacob dont le front se perd dans les nuages et les anges , mais dont les pieds solides sont appuyés cette lois sur le sol baigné du sang du catholicisme.

Cette poésie sainte, biblique, une lois passée en revue avec sa phalange de noms, ses enseignes sacrées où se reflète la lueur des écoles italiennes , qui ont elles-mêmes en ce musée éblouissant leur s lie et leur trône à part, vous arrivez, après les peintres deDieu, aux peintres des Rois, pléiade d'historiens aussi instructive, sans qu'elle s'en doute, que toute celie des hommes qui ont mis la main à des livres. Vi.yez pIiUôl ici le> ! orlraits de Velasqui'z ! Placés à raison au dessus de tous les autres sujets traités par l'élève favori de Pacheco, ces toiles admirables, vivantes, nous

initient à la cour mieux que les mémoires , c'est Philippe IV, et Isabelle deBourbon.Olivarèset l'infant don Balthasarqui vous toisent ici, du haut de leurs cadres. Ami de Philippe IVcomme Van Dyck le fut de Charles 1", Velasquez amené cette vie de grandseigneur à laquelle il avait pu déjà se façonner dans l'atelier brillant de Pacheco h Sévilie, Séville le centre des poêles, des conversations et des tableaux , Séville où Velasquez avait épousé Juana la fille de son maître, homme d'un rare mérite. Velasquez était l'un de ces artistes prédestinés que la fortune prend ellemême par la main; il était écrit dans le ciel des peintres qu'il causerait, avec des ministres d'état, de la force d'Olivarès, des coloristes, comme Pierre Paul Rubens, desPapes, comme Urbain Vlll et Innocent X, qu'il aurait des nains, des chevaux, des pierreries, des habits de gala, et des dotations de cour, qu'il écouterait dans sa vie dorée le murmure des fontaines d'Aranjuez et celui des jets d'eau

du Valican, recevrait des chaînes d'or du duc de Modène, peindrait des cardinaux et des majordomes, commanderait des toiles à Guido Reni, auDominiquin, au Guerchin et à Lanfranc, préparerait, à titre de premier maréchal des logis du palais , ceux de son prince à l'Isle des Faisans, et se coucherait enfln comme un soleil sur cette magniflque école de Madrid, éclairée à tout jamais par ses rayons! Course illustre, ardente, dont rien n'égale la splendeur; fortune à laquelle ont travaillé les maîtres de l'intelligence et du monde ! Velasquez ne s'éteignit pas, comme Van Dyck, dans le découragement et la fièvre, il n'alla point demander à des fournaux d'alchhiiiste le douteux secret de faire de l'or : il mourut l'année du mariage de Louis XIV , comme un astre se relire vis avis des splendeurs jalouses d'un autre astre, ses yeux doucement fermés par des maiiîs ro^. aies , orgueilleux à juste titre de celte croix de Saint-Jacques, que Philippe IV

avait peinte lui-même du bout de son pinceau sur ie portrait du peintre dans son atelier . j'aurais dû dire son palais !

Voilà une vie dont il devait rester de brillants vestiges ; aussi tout ce monde étincelaiii, brodé, merveilleux, qu'a connu le fier Diego, palpite encore sur sa toiîe. Serait-ce Philippe IV que vous cherchez? Le voici en chasseur (1), près d'un curieux portrait altribué à l'école de Pantoja, portrait qui représente Philippe H avancé en âge, et tenant en main son chapelet. Ce dernier prince, dessiné tant de fois par le Titien, a dans cette toile un aspect de sévérité monacale qui vous fait peur. C'est bien là ce génie défiant qui fonda TEscurial et le recula dans les profondeurs arides du désert, le juge impitoyable du comte de ïlorn et du comte d'Egmont, le meurtrier de don Carlos et le soutien le plus fier de l'inquisition d'Espagne. Philippe IV,

(1) N« 210. Musée royal»

au règne moins sombre, est la véritable préoccupation de Velasquez. (I l'a peint à cheval, à pi >(1, et toujours avec éclat. Au bas du n« 248, qui repIé^-e^{e Cô roi à cheval, on voit la carte (I) que Veiasqu-z avait pour habitude de peindre dans le coin des toiles qu'il aîTeclionuait le plus. Philippe IV y tient de la main droite son bâton de commandement, et de la gauche il rassemble les guidos de son cheval. La vie de celte figure, son calme, sa majesté, la splendeur du paysage, les lignes de cet horizon de Castilîe, l'air au milieu duquel ce cheval semble nager, tout concourl à l'aire de ce portrait l'une des plus admirables œuvres de Velasquez. Ce n'est plus un assemblage de couleurs, c'est Philippe IV fièrement assis sur son coursier, Philippe IV ébranlant seul le silence de cette profonde solitude. Comme pendant à ce portrait équestre, Velasquez a mis la propre

(I) Cette carte est blanche et à demi pliée; elle sert de signature aux plus belles toiles du maître.

t'èmme de Philippe IV, la reine dona Isabelle de lîourbon. D/s critique^ prélende.it que les habillomenls de celte princesse ne sont pas de Velasquez; mais la figure et le cheval portent à coup sur l'empreinte de sou pinceau. Vient ensuite, et peint à plusieurs reprises, l'intautdou Ballhazarà cheval (1) ce fils de Philippe IV, que Ve'asquez semble affectionner, assis tout droit sur sa selb; et sérieux comme son père; il tient sa pelile carabine à la main, et n'a pas cette fois son chien favori pour l'escorter. Eaû.i. etomme le complément de. celte famille de Philippe IV, l'ami royaUIe Velasquez, resplendit dans tout son lustre son premier ministre le duc Olivarez, à cheval comme soq maître, ardent, animé, et porlant au front l'orgueil des Guzman, l'une des maisons les plus illus'JTS de Castille.

Les infantes occuj e t dans la galerie de

(1) Voir les numéros 251, S75, 216.

Velasquez la place qui leur convient ; leurs perruques énormes, leurs paniers gigantesques, leurs pendeloques et leur rouge n'ont point empèrhé le Vâii Dyck espagnol de répandre sur leurs traits un charme réel de mélancolie et de douceur. Vêlas juez excelle dans les infantes et lesn :ins, ces deux existences opprimées. Il fait valoir ces deux natures, l'une par l'autre, il les rend inséparables. Un chien ou un nain figure toujours à côté d'une infante de Velasquez, mais un chien ou un nain historique, le chien Davila, ou les nains de Philippe IV, Nicolasito Pertusar.o et Maria Barbola (1). Si les petites infantes destinées à porter un jour le poids dune couronne sont soumises aux caprices hautains de leur camerera-mayor, sont déjà rêveuses et tristes dans tous ces portraits , que sera-ce^ bon Dieu , de leurs nains en ti-

(1) Voir !e lal)lcaii nomme la FarniUc de Philippe IP^^ n° lOG -.cadre inimiiable do voriié ou la peliie iufuiite Marguerile, Philippe IV el sa femme Cgureni.

24S LA KJdtE

tre ? Cependant Velasquez a su éviter pour eux l'écueil de l'uni (ormité : pas un de ces maiheureux ne se rrsseniblr; celte meule une fois lâchée, ]curs maîlns souverains pourraient les appeler par leurs noms, depuis le pr mier de tous, Vehisquilln, jusquh BoLo de Coria. Ce Veiasquillo était le propre nain de Velasquez. H y a dans son histoire un drame plus curieux que dans celle de Triboulet; je la raconterai un autre jour, car j'ai recueilli ici beaucoup de détails sur ses malices.

Bobo de Coria, le nain le plus frappant de cette collection de nains, est représenté en collerette et vêlement de couleur sombre; il tient ses deux mains fermées l'une sur l'autre, comme s'il avait peur qu'on ne les écartât violemment pour lui arracher son trésor ; ce trésor, c'est une moue ho, une mouche qui fait la joie du pauvre boufTon ! Il faudrait que vous fussiez là, devant cette toile, pour jouir du crétinisme répandu sur le vi-

sage de Bobo ; c'est une inteMigence déchue, mais pleine de finesse. On devine le supplice qui altt^ndla mouche qu'il serre convulsivement entre ses doigts. Ce n'est point certainement un nain ordinaire; les cheveux sont fins, soyeux ; les yeux admirables de malignité. Bobo a sa gourde et son verre auprès de lui, mais il n'y louche pas : il veut sa mouche. Son manteau, étendu à la façon de Di3gène, sert de tapis aux genoux de l'idiot, dont la bouche, en souriant, découvre une rangée de dénis tort blanches. Malheureuse mouche ! elle va payer à Bobo toutes ses souffrances et ses misères de chaque jour. La vengeance, ce plaisir des dieux, n'est-il pas celui des nains?

Velasquez, même avant d'obtenir la place à*(iposan/ador mmjor (1\ demeurait ru Retire. Il foulait avec Caidéron ces gazons hà!és des feux du soleil; il pouvait apprécier mieux

(1) Grand-maréchal-des-logis.

que lout autre l 's splendeurs et les iristesFCS de ceux qui se donnent à la fortune des rois. A ce titre, les naiiis de la cour devaient le frapper : aussi a-t-il peint constamment l'esclave près du maître ; seuUment ces fous et ces idiots espagnols vous attristent singnlièremeiit. Le peintre a beau les couvrir de clinquant et de broderies, ce ne sont point là les joyeux boutions de P-iul Véronèsc ou de Vatteau, ouvrant le parasol sur la tête des belles dames; ces êtres disgraciés se meurent de peur devant le bûcher de l'inquisition ; ils ont tous la conscience de leur malheur. En Espagne, la gentillesse de cette caste difforme cède le pas à la laideur ; hs princes se passionnaient jjlulôt pour lextraordinaire et ce qu'on appelle les monstres. Je n'en voudrais pour exemple que le portrait dnce pauvre être connu sous le nom de Nino de Ballecas, sorte de phénomène dévolu aux boutiques de la foire, famoso por haber nacido con dienies (célèbre pour être né avec des dents),

et dont Velasquez ne se crut point déshonoré de ûxor ies traits sur la toile.

Sous le règne galant de Charles IV, le roi chasseur, beaucoup de dames et de seigs.eurs sedonr.aicnt encore des nains, ma s ils ne lardèrent pas à les remplacer par des nègres; la duchesse de Peiiafiel à elle seule en avait douze. La duchesse d Albe, qui ne cédait le pas à personne, [tas même à la reine Maria- Luisa, apprenant cela, parut à la cour avec vingt-qualre.

La diiqiiesita de Àlba E la de PenaGel, Que liiida par de miilas Para un meicader! (1)

Les Ivrorjnfs et 1rs Fileuscs prouvent assez la souplesse de Velasquez dans les toiles dites de genre. Le premier de ces sujets a toute la

(1) La peliie ducliesse d'Allée Et celle de Fenaliel, Quelle belle paire de mules Pour uu marchand !

■vigueur de coloris d'un Jordaens ; le second abonde en louches limpides el belles ; il me semble préférable en louspoinlsà la Porge de Vulcain {la Fracjua de Vulcano) , composition mythologique dont l'harmonie ne rachète point la mollesse. Apollon , dans ce tableau, a tout le corjS d'un s}'barile ou d'un blond dandy. L'jlhiminalion ardente du brasier rachète ce défaut : c'est une lutte active engagée avec la flamme et le soleil par l'ariislc, car il a peint d'un côté l'enclume rougie , de l'autre les feux du jour glissant à travers la porte entr'ouverle de la forge où sont les cyclopes. L'anatomie nerveuse de ces forgerons est au dessus de tout éloge.

Les Ivrognes [los Borraclios) forment un poème burlesque dont rien n't gale la couleur, montée {;eut-êlre à la gamme de loiis la I lus haute. C'est une bacchanale d'un style brillant, et dont en musiqu<; approcherait seul le chœur admirable du Comte Ory. Les guenilles de ces rois de la treille , leur

face enluminée , leurs expressions diverses, la pâle de la couleur, doi.t la vue seule peut donner idée, tout concourt à maintenir celle œuvre nu premier rang. C'est la plus divine représenlalion des mystères de la cuve. L'adepte h genoux, que la confrérie s'empresse de recevoir comme cabalUrode la fjomicliera, fait involontairement songer au naïf ccuyer de Don Quichote. C'est une sorte de soldat, agenouillé devant son chef couronné de pampre, un gai compagnon qui ne laissera sa part de la purée ssptembrale à qui que ce soit. L'expression de pnstoso , appliquée par les Espagnols au pinceau de Velasquez , peut seule résumer sa palette vis à vis d'une pareille reproiUiclion de la nature.

Les Fileuses [las Hilmderas) se dislin;j;uent par un tout autre senliineut. C'est un jeu d'optique et de perspective; la lumière s'y joue comme le prisme. N'ayez pas peur que ces fileuses soient les trois Parques : ce sont

de simplos tnpissièros présentant h de nobles dames «jiielqties tissus précieux.

Mais (jue tout cela, bon dieu, est encore lo'n du mbleiiii df^s I.aticrsICe tableau, plus c;.slii!an niille fois que Gil Blas, et dans lequel le pt'intre s'est |)lacé lui-mènie h la gauche du spectaleu!', n'est auliequela rcdd.tïon de Itrtda Pour conipiendre !a supiViorllé du génie de Velnsquez, il vous suffirait de comparer ce cadre ininiense avec la to.le. de Jusepe Léonaido , autre artiste du temps de Vaiasquez, et qui était comme lui phuor de caméra (peintre de la chambre) de Philippe IV. Chez Leonardo, c'est une prise de ville modelée sur l'invariable ordonnance de tous les sièges, c'est de la binne et solide peintu! e, il est vrai un dessin f» rnie, vii^oureux, et qui fait regretter que Leonardo soit mort si jeune (1); niais quelle diirérence dans le choix des attitudes! Le marquis de Spinola,

(4) La mort de Leonardo fui attribuée à un breuvage doDQé à i'iirlisle par ses envieux.

général de Philippe IV, vient recevoir dans les deux tableaux les des de la villr; il e.>t accompagné de Legaiiès , et U gouvernour sMncl.ne devant eux. Or, Leonardo n'a lait qu'un bulktin, Velasquez a fait un j-oèine La grâce tou'e charmante avec Impie le le marquis deSpinoln «»ose sa main sur l'épaule du gouverneur, ra(r;ibililé noble avi c laquelle il semble recevoir le Ir'.but de son ti iomphe, tout jusqu'à la diflVrence du type caraclérislique de ces deux peupls, les Flamands et les Espagnols, assure à Velasquez le pas sur les autres peintres de batailles. C'est de la peinture histoiique dans toute la force du terme, mais de cette peinture qui a le charme d'une belle page ('e Brantôme : la finesse et la vigueur s'y donnent la main.

Le paysage de ce magnifique tableau des Lances est à lui seul un chef d'œuvre à part ; ces têtes martiales ou calmes, jeunes ou ridées, se détachent sur le bleu léger d'un ciel de Hollande : dans la profondeur aérienne de

ses lignes , Velasqiez a éiag<^ ses figires. C'est par l'illusion de la vie que îjrille suptoul ce granl maîtro; il esl mtiirel et vrai, sans jamais renoncer à l'élégrince. Il est impossible, pour peu qu'on veuille Tétudier, de se le représenter autrement que dans cet atelier royal où il a placé lui-même la famille de Philippe IF (1), et que Luca Giodardo, dans son enihousiasme italiim, appelait devant Chai'les II la Tiiéolorjie de la Peinture, Yoyez-le d'ici, à son chevalet, sourire à la charmante Isabelle «le Bourbon , l'objet de l'amour imprudent de Villamediana, ce poète courtisan , la fleur des cavaliers espagnols. Velasquez peint cette reine, que la jalousie de Philippe punit par le meurtre de son amant. Quevedo lui lit un sonnet, le comte d'O 'gaz regarde sa toile, la scène est à ce palais où Velasquez peignit don Luis de Gongora, le duc Olivarès, Luis de Haro et vingt

autres personnages de celte cour. Son naia Velasquillo agace ses chiens, les armuros éparses autour de lui dans cette salle rayonnent des feux du soh il, les biises du Mançanaièslui apportent le parfum des orangers. Quelques siècles plus lard, un autre peintre de la clianibredu roi, Fiancisco G(*ya, génie plein de fougue et de caprice, devait occuper le même emploi que Velasquez, sans suivre toutefois sa ligne; celui-là devait faire poser devant lui Charles IV et Maiia Luisa, dont on vous a montré ici les portraits à cheval, h la porte même de la galerie du grand musée. Quel héritage pesant que celui de Velasquez pour cet aulre peintre nommé Goya ! Examinez un peu le visage de ce satyrisle; c'est à Lopez, son an.i, Lopez qui occupe h criic heiiie h Madrid le premier rang, que l'Espagne doit cette toile (1). !l est impossible d'avoir mieux saisi l'expiession fine

(1) N" 501, Aluseo real.

et moqueuse du talent de Goya que dans la reproduction de sa figure; la lèvre mince de l'artiste décrit un rictus sardonique, jusqu'à son oreille ; ses yeux enfoncés ont la malice d'un chat, quehjues nièchis de cheveux gris couronnent les teinj)es. C'est bien le peintre des Caprices (1), 1 homme des croquis et des allusions salyriquiîs, le persécuteur acharné des moines et des favoris, l'artiste qui devait trinquer h la fois avec Godoy et un picador! Goya, sachez-le, c'est le roman comique de Scarron ; il ne s'est point astreint, comme Velasquez , à peindre seulement les rois à cîieval ou en in:inteau , il les a dessinés en robe de ch nnbi'e , en pantoufles. On vous f rait voir à 31 drid dos caricatures de Ferdinand VU, allant, le cigire h la bouehe, aux (ourses de t<iureaux ; des i)arbouiilages exquis où la main de Goya, glacée par i âge,

(1) Si'iric degiavuros à l'enii fnrle, nù la cour de Cliar- Ic;S IV esl peu luciingée. Elle foi me un livre co;i;ni |.>ius

spéciakmeiU à Muddd sous 1q uoai de l'cçwn de Goya,

n'en représontait^pas moins, h quatre-vingts ans, les femmes de !a cour en manolas (grisetles); nnc foule de Iravestissemenls grotesques , ingénieux , pleins de sel , aussi propresh donneridéedesToliesdusiècIe derni.'r q le le S)p!ia de Ciébillon fils peut donner idée des mœurs de son temps. Gova a non seulement couvert des toiles, il a peint des villas entières, celle de M. dOsuna, entre autres, h Valam da du dur, maiso:) de campagne aux [nirles de Madrid. Il y a du singe et du poi-te dans cet homme; sa vie devait être [)étrie d'élran^ct^ comme sa peiniure. Devenu à moitié sourd, poursuivi, dit-on, par la vengeance de ceux qu'il avait si crue.lenunt laiilcs le premier, il s'en c^i allé mourir h Boidea ix en ls32, mouîir obscur, ignoi'é, loin de la capitale des Caslilles où il avait fait .ant de brjil. Le^ biographies puLliées sur Goya sont d'un laconisme désesiiérant ; c'est à la traliiion orale, aux souvenirs des contemporains de Goya qu'il

260 IK POATB

faut s'adresser pour saisir quelques traitis e'pars de cette existence agitée, digne en tout du pinceau fantasque d'Hoffmann. Le senor Lopez a connu Goya, lui qui en a fait un si excellent portrait; c'est donc h lui et à quelques autres personnes de Mailrid qu'il faut demander la clef de cette organisation agile, toujcurs prèle à se détendre comme un ressort pour lancer l'ironie ou le sarcasme.

Parvenu à une vieillesse avancée, Goya récoltait !e fruit amer de ses satires, on se le montrait au doigt. Soit qu'il cheminât, le dos voûté dans les vertes ailées du Prado, promenant son corps maladif; soit qu'il parût aux courses de taureaux , son crayon en main, il était bien vite le point de mire de la grandesse comme celui des cliulos (gamins de Rîadrid) , son nom circulait de bouche en bouche. Arriva bientôt le t<'mps où, désigné par la vengeance des grands seigneurs et celle des femmes (( ette autre puissance [lus terrible ) aux poignards et môme aux coups

î>U SOLEIL. 26i

de bâton, Goya n'osa plus sortir de chez lui après une certaine heure. Un soir, Lopez venait de quitter Goya, à l'allée des Délices, lorsqu'en traversant une rue écartée de Madrid, il crut entendre dans la salle basse d'une m.'iison plusieurs voix qui se répondaienl. La fenêtre de cette pièce était entr'ouverte, un lambeau de toile verte y formait une sorte de rempart intérieur, de sorte queLopezneputdistinguerceux qui parlaient.

Celait la rue où Goya, depuis quclquesjours, sans en rien dire à ses amis, dont il redoutait l'indiscrétion, avait jugé convenable d'enfouir son atelier. Lopez l'ignorait, mais par intervalles il croyait reconnaître la voix de Goya: cette voix semblait tantôt se plaindre, tantôt elle montait au diapazon le plus aigu de la colère. Ne consultant- que son amitié, Lopez entre dans la maison, et, dans cette'salle, dont il pousse la porte du pieJ, il trouve Goya...

mais Goya seul... son couteau à palette dans T. I. 17

sa main droile en guise de poignard sans doulè, car il apostrophait violemment une foule de cadres pendus au mur , la plupart représentant des scènes de démons et de sorcières.

— Oui, s'écriait- il, si je ne vous perce pas comme je viens de percer ici ce cadre de . lady B..., — et il le montrait, —cet autre du général C..., — et il venait de le déchirer en pièces, — c'est qu e si méchants qu'on vous d ise, vous êtes encore meilleurs que les hommes l Les hommes ne sont tous que de la pourriturc {podre), ils ne veulent pas qu'on leur fasse toucher au doigt leurs défauts et leur néant!

Des coups de bâton, des coups de bâton à moi ! reprenait-il furieux et en froissant dans ses mains la lettre anonyme quïi venait de recevoir.

Ils ne savent donc pas que c'est bien assez pour moi des amertumes de mes journées, des tortures abominables de mes nuits ! Oui,

je vois toujours devant moi ces autres sorcières de la Cour, plus implacables que celles-ci, avec leur balai ; elles me frappent sur le nez à coups d'éventail, elles m'enfoncent dans la chair les épingles de leur buse ou de leur coiffure! C'est la reine Maria Luisa, dont je me suis tant moqué ; c'est la duchesse d'Albe ou son amie la Pénafiel I Et tous ces messieurs brodés de la cour du roi Charles IV! ils fondent sur moi, comme sur le sanglier à Aranjuez ! J'ai peur de manger, peur de boire, peur de sortir ; autant vaudrait que j'habitasse la tour de Ségovie dont parle Gil Blas !

Lopez, cher Lopez, continua-l-il les cheveux en désordre, la sueur au front, en prenant la main du peintre stupéfait de cette scène, tu es heureux, toi, qui n'as jamais attaqué les puissants et t'es contenté de les peiuJre! Cependant, dis-moi, n'est-il donc pas permis de crayonaer )ïanueliio (1), le fa*^

(1) Petit nom de Godoî,

vori, le confesseur de la reine, et tous les sols qui renlourenl? L'Inquisition m'en veut de lui avoir fait un gros ventre et des oreilles d'àne, les chantres d'église de les placer toujours auprès d'une bouteille, los grandes dames de compter leurs amants par le nombre des mouches qu'elles placent à leur figure! Je suis devenu un objet de haine, quelque chose de pis qu'un cscrïbano ou un lépreux. Je suis évité par Ferdinand VII luimême, ce cœur de tigre et cette tête de mulet , comme l'appela si énergiquement sa mère. Nulle protection, nulle pitié pour moi, Lopez; la maison des fous me serait même fermée; je ressemble au dcmon que tu vois là sous le pied du cheval de Saint- Geor^,es!

— Des coups de bâton à un Espagnol!

murmurait-il en se retlressant dans une pose mâle et fière ; passe encore pour la mdntja! les coups de couteau ne me font point peur. Tout enfant, j'apprenais à manier le couteau

h Fuendetodos, mon village nourricier dans TAnigon. On me ramasserait, une nuit, percé de coups dans la rue du Turc h Madrid, sanglant, demi-mort, que je dirais à mon assassin : Baya, amigol (va, mon ami!) iMais être exposé à la risée des clndos et des valeîs, me voir attaqué, le bâton en main, par quelque Galicien, plutôt la mort! Lopez, va, je ne tiens pas tant à la vie !

Et Goya se surprenait lui-même, tout sceptique et désenchanté qu'il était, à verser des larmes abondantes. Lopez était ému de cette douleur; cet homme singulier eût pu devenir un peintre de la force de Velasquez, s'il eût voulu mieux diriger son génie, s'il eût renconiré d'autres mœurs et uno autre cour. L iudiviiiualilé l'avait perdu, il n'avait suivi que les écailsde sa ntilure. A c 1\q heure, il était souiîraul, craiulif à l'excès, presque aveugle, il se déliait de tous, et récoltait la haine pour tout salaire. Destinée fatale, vengeance tardive, mais sûre, de ceux que la

crudité de son pinceau avait blesses ! Ce génie plein de sève devait s'éleindre sans laisser d'élèves. RIainlenant, la satyre et la caricature sont mortes en Espagne ; il n'y a plus même de saynètes critiques au théâtre , celte autre peinture que tout le monde comprend. Goya devait s'éteindre dans le même siècle que Figaro.

Il ne faut pas quitter celte admirable école des peintres espagnols sans jeter les yeux sur ce portrait relégué dans un des angles de la salle, Charles II, peint à Madrid par Carreno. Après Velasquez, Carreno est peutêtre le meilleur peintre de portraits qui ait existé. Veh squez l'invita lui-même à se consacrer spécialement au service du roi ; sa fortune fut rapide ; il fut à la fois pintor de la caméra sous Philippe IV et Charles II. Ce dernier prince, si pauvre, si ch.tif, si malheureux, l'avait pris en amitié; Carreno a fait de lui plusieurs po?trr.its, ccliii-ci rutie arlres

jie

pendante et le teint d'un blanc,Squi lui donne une ressemblance lugubre avec un linceul. L'époux si contesté de Louise d'Orléans a sur celte toile un air de mélancolie et d'abandon qui fait rêver, et, chose surprenante ! il est place non loin d'une vue de lEscurial, peinture de Vazo pleine d'effet et de vérité dont le ciel d'encre épouvante. Mazo excellait dans les vues de villes; celle seule copie de l'Escurial en est la preuve; elle ferait pleurer Decamps! C'est le seul tableau qui donne véritablement envie de visiter ce couvent adossé par Philippe II à la plaque bleuâtre de la Guadarama, et qui ressemble tant à une chartreuse royale. Ajoutez à cela une collection de quinze cadi'es d'apôlres peints par Ribera, une (jitana de Murillo, quelques fantaisies animées de Bayeu y Subias, nommé directeur de l'Académie royale de Madrid en 1795 (l), quelques loiles de Manuel

(1) Le Musée a, de Bayeu, un délicieux petit cadre; c'est r/ Pasco de las Leiidai-, Les aiLres de celle alJée

de la Cruz qui retracent fiJèlement les ferlas de Madiid, et vous pouvez prendre congé des cadres que les quatre écoles d'Espagne, Valence, Tolède, Séville et Madrid ont à ce musée. La galerie des peintres italiens leur succède, celle-là en vaut bien d'autres.

Que vous dire en effet du seul Titien, par exemple, de Titien, le vaillant lutteur qui soutient dans ce temple des arts toutes les comparaisons? Les limites de cette lettre m'empêchent de lui accorder l'espace qu'il mérite, le rang qu'il a conquis au milieu de celte armée dont Murillo et Velasquez sont les Césars. Titien, à ce musée de Madrid, ne perd pas un pouce de ce tenain ; il plante hardiment sa tente entre le Spashno de Raphaël et le tableau des Lances de Velasquez. Son Bacchus à Cile de Naxos est un poème

ont été coupés sans doiile en raison de la haine snperstitieube que les t'ipagnols portent aux arbres ; mais c'était autrefois l'allée à la raode , le boulevard Italien de Madrid.

dans le goiit antique; chaque dolail et chaque figure y portent l'empreinte do ce coloris doré qui est un des charmes les plus sûrs de sa palette. Quel admirable corps que celui de la bacchante couchée sur le dos, et que Toell rencontre à la droite de cette toile ! C'est là de la chair, de la chair animée, vivante, même pendant ce sommeil qui ressemble tant à la mort. L'ivresse de cette Ariane abandonnée ainsi par Thésée , dont les voiles sillonnent au loin l'horizon, est une ivresse douce et toute charmante; elle ignore, la pauvre amante, h perfidie de son infidèle; son bras, divinement beau, lui sert d'oreiller sur cette herbe molle et fleurie. Le seul torse de cette fille de Minos est incomparable de grâce et de modelé ; le vin a répandu sa teinte rosée sur son jeune et frais visage, et, devant elle , comme une guirlande épanouie, se balance un essaim de joyeux enfants formés aux jeux et à la danse par le vieux Silène. L'Offrande à la ïécondiié

n'est pas moins belle. Représentez-vous une myriade d'anges aux têtes variées^' aux expressions fir.es et amoureuses, comme il fut donné au style grec d'en créer; leurs groupes divers cueillent des fruits, des fleurs, ou forment des danses; c'est l'innocence enchanteresse du premier âge en laquelle semblent se complaire les regards de la déesse elle-même. Le Poussin a copié plusieurs fois ces deux toiles exquises, Bac chu s à Naa^os, et V Offrande à la Ff'condilé , elles faisaient partie de la collection du prince Ludovisi, à Rome.

la Victoire de Lépanie (i), œuvre exécutée par Titien à 9i ans, se ressent h peine des g'aces de 1 âge; mais qu'elle est loin de valoir le n** 409, le Poi frai/ à cheval de Churles'{ w'nt ! J'ai visité dans ma vie tous les musc'es d Eui'opo, à l'exception de celui de Dresde, et jamais je ne me suis senti plus

(Il IN" ors. ViiwV rf-ynl.

ému que devant cette figure. La figure de l'empereur est d'un jaune d'ocre hoïriblement pâle ; à quelques pasde celte toile vous diriez d'un spectre. Charles-Quint est revêtu de la cuirasse ; son casque et sa plume rouge tranchent sur le bleu cru du paysage; il tient sa lance en ai.t^. i.e coursier est noir, plein de feu et de mouvement. Il y a une échappée de campagne admirable; mais l'aspect en est fauve, aride; il glace le sang. — 0 \Vi- Ihem! serait ce toi? êtes-vous tenté de demander comme Lénore à ce lantôine de cavalier.

Le Portrait en pied de Charles-Quint (1), par le même, ne le cède en rien comme fierté au portrait équestre de l'empereur dont je viens de vous parler. La main gauche du prince repose sur la tête d'un énorme chien qu'il semble flatter; son front est couvert d'un chapeau noir à [ilume blanche. A voir

(1) "IS" *-•:>. "'inî-ec roval.

cette figure de Chnrles-Quint, on éprouve un léger frisson ; le coloris en est d'une sévérité à faire i)eur ; il est impossible de plus accentuer une figure déjà sombre. En générni, on ne saurait trop s'arrêter devant les Tiiien du musée de Madrid; ils y soutiennent victorieusement toutes les comparaisons. îl y en a plusieurs sans numéros et qui viennent de l'Esciirial, une Déposition du Chiist entre autres. Ce maître admirable a trouvé moyen, dans la plus humble de ses toiles, de rester Vénitien par l'ajustement et la couleur^ il répand ses clartés italiennes de toutes parts, dans les sujets sacrés comme dans les sujets mythologiques. Vénus et ^chms (!) suffiraient pour le maintenir à la hauteur ordinaire de ses nuages et de son ciel ; c'est le plus bel effet de char obscur auqurl le jinceau puisse atteindre. Des portraits sévères

(l)N"6l^.Paul Vcroiièse a iraiiéje même siijel; il figure au Museo real sous le n» 649; la couleur en est supçrbe.

et portant l'empreinte vigoureuse de ses études, des dames, des saintes, de bruns cavaliers, des vieillards le front noble comme des patriciens de Venise , forment les rayons épars de celte riche el légitime couronne.

A côté de Tiiien vous rencontrez Véronese, cet auîre génie fougueux; mais, à Madrid, Vcronèse est bien moins chez lui qu'au palais ducal de ses doges ; il lui faut ses plafonds, ses apoîhéoses, son ciel. Sa Suzanne entre les deux vieillards (1), ainsi que plusieurs portraits d'un style éclatant, rappellent bien vite à l'imagination le peintre de la Cène , et de tant d'autres toiles magiques d'expression et de couleur; mais toute cette peinture n'est qu'un reflet pâle et effacé d'un part-il maître, qu'il faut, avant tout, étudier à Venise. Le Guère' i in a peiut au si une Suzanne (2) et ce tableau seul est un chef-J'œu-

^(1) JN"718, au Museo real.

(2) N^Tli, ib.

Yre. Les ombres de ce corps admirablement modelé sont douces et belles ; l'un des vieillards est entièrement dans la demi-teinte, et semble avoir peur de la confusion écrite sur son front. Je ne vous dirai rien de tous les Bassano qui sont ici ; ils sont en vérité assez pauvies, à côté de quelques Andréa del Sarlo, de plusieurs Bronzino d'un ton maie et fier, d'un Pordenone qui représenîe la Mort d'Abel (:), et d'une fort belle Lucrèce du Guide. Furini a peint Loili et ses Filles, une fort belle toile; mais à côté de lui se retrouvent des noms écrasants; ceux de Tintoret, de Caravage, de Palma le Vieux, etc. Judith et Holopherne (2), du Tintoret, est un tableau fait du premier coup, de ceux que les contemporains de ce maître appelaient ses après-dîner , et que les Espagnols consacrent ici sous le nom de las Tardes del Tintorelto (les soirs du

(1) N° 664, au 3Iuseo real.

(2) N" 480, ib.

Tintorel). Regardez encore ça et là quelques Albane et des Gorrège qui faisaient partie de l'Escurial, et vous en aurez fini avec l'école italienne.

Après cola, vous Tavouerai-je, je ne me sens plus le courage de vous parler de deux autres écoles : l'éjole alleinan le et l'école française, c'est de la neige à côté du feu. Ces deux écoles ont peur, on le dirait , de se trouver face à face avec l'école espagnole et l'école italienne. Albert Durer et Mengs y donnent pourtant çà et là de terrijles coups d'épée, mais je ne sais pourquoi ils font l'effet de gladiateurs ou de toreros dépaysés. Quant à l'école fr.mçaise, je me contente de vous dire qu'elle est représentée ici par Poussin, Claude Lorrain, Mign ird, J. Vernet , Noël Coypel, Jouvenet, RiguuJ, Valentin, et madame Lebrun.

Un jardin avec 'des masques , de Watteau, et quelques paysages de Claude Lorrain, sont les seules toiles qui m'aient arrêté. Les

Poussin n'y sont pas moins beaux que partout ailleurs.

La peinture llamande et la peinture hollandaise, deux sœurs qui se tiennent si étroitement par la main, ne font pas ici mauvaise figure : il y a de charmants Oslade, des buveurs,des musiciens, des villageois, toute une galerie joyeuse qui ressemble à une kermesse. La bierre des bourgeois de Gand, d'Anvers, de Bruxelles, n'était pas si loin des mœurs espagnoles; aussi le /«ro reçut-il son nom des conquérants de la Flandie. Ces bacchanales champêtres reposent la vue à côté des Titien et des Velasquez : c'est la petite pièce après la giande; et il y a peut-être un fond de vanité pour l'Espagne à regarder ces anciens sujets de sa couronne, aujourd'hui perdus pour elle, s'agitant autour des tables luisantes et des pots ébréchés du vieux Téniers.

Il est cinq heures du soir, et voilà pour vous une rude séance 1 Je vous ai promené iidéle-

devant tous ces maîtres ; demain, je leur dis adieu... Quand la chaleur et la poussière du Buen Retiro me repoussaient devant les bâtiments du Musée, j'allais lui demander un peu de solitude et de fraîcheur ; j'abordais ces sombres toiles et je causais avec elles des heures entières. La plupart du temps, le Musée de Madrid est désert , l'œil n'y rencontre guère que des peintres étrangers qui y font des copies, ou des touristes perdus au fond de ces vastes salles, dont rien ne saurait rendre l'ordre et la tenue. Il est vrai que tout se paie à Madrid, même l'entrée de cette galerie, qui n'est pas ouverte tous les jours, les musées ayant leur jour de réception comme les ministres; mais, en fait de spectacle, c'est l'argent que l'on regrette le moins. Un instant, hélas! vous vous croyez le maître de ce palais, où est logé Velasquez ; vous écoutez le pas de Philippe IV ou de Charles III, amorti par les nattes de ces parquets.

La voix brusque d'un concierge ou la volée

des ciochf'S de quelques couvents qui sonnent l'heure, vous rappelle que vous n'êtes qu'un visiteur. Les imm ^nses portes crient sur leurs gonds, et, en retrouvant le Prado, aux allées désertes, à l'aspect morne, délaissé, vous jetez un triste et dernier regard sur ce temple, où l'on eut dû graver ces paroles fières et castillanes d'un peintre de Philippe IV, de Carreno refusant un jour de l'amiral de Castille la riche médaille de l'ordre de Saint-Jacques :

« La peinture n'a pas besoin de recevoir des honneurs, c'est elle qui en donne. »

Page 1