BLONDEL, LE COMTE DE RHIMBERG
LE COMTE, frappant sur l'épaule tic Blonde) qui est rcs’é assis près de la table, le front dans ses mains. — Monsieur Blondel.
blondel, relevant la lête. — Vous, monsieur 1 (Se levant.) Enfin!... Il y a longtemps que je désirais un entretien avec vous.
le comte. — Et moi aussi, monsieur.
blondel. — Si vous l'aviez en effet désiré, vous saviez où me trouver, tandis que moi j’ignorais où vous étiez.
le comte. — C’est vrai, mais il n’était pas encore temps de causer ensemble.
blondel. — Et aujourd’hui?...
le comte. — Aujourd’hui, c’est nécessaire.
blondel. — Fort bien, monsieur, je vous écoute...
le comte, s’asseyant. — Je ne vous dirai pas que je suis sculpteur, vous savez le contraire; je ne vous dirai pas que je suis ambitieux, vous l’avez deviné sans peine; je vous dirais bien que je suis votre ami, mais vous ne le croiriez pas. Cependant, je ne suis pas votre ennemi, mais votre associé ; nos intérêts sont pareils, notre besogne doit être égale. Vous avez lait votre part... à mou tour. i
blondel. — Je ne comprends pas.
le comte. — C’est pourtant bien clair. Depuis que je vous ai été adjoint, je n’ai contrarié ni vos plans ni vos mesures, vous me rendrez cette justice, je l’espère. Mais enfin vous avez assez travaille, ce me semble ; je ne serais pas fâché de me mettre à l’œuvre. Vous allez donc vous retirer et me laisser achever, sur vos dessins, soyez sans crainte, l’arc triomphal que nous avons à cœur, vous et moi, de mener à bonne fin.
blondel. — Pardon !... mais je ne vois nas là celte clarté dont vous parliez. Ou vous a adjoint, mais non substitué à moi, et c’est sous mes ordres que...
le comte, sc levant. — Des ordres... je n’ai guère l’habitude d’en recevoir. Puis... oh! j’y mets toute la modestie possible... je n’ai ni voire habileté ni votre expérience... travailler auprès de vous, non ! cela m ôterait toute confiance. Pour être sûr de mon fait... j’ai besoin d’ètrcscul.
* blondel. — Mais c’est insensé, cela, monsieur. Ce que vous me demandez, c’est de renoncer, non pas à la fortune, peu m’importe! mais à la gloire qui m’est promise.
le comte. — Oh ! si vous saviez ce que je vous apporte en échange!
blondel. — Que m'offrez- vous donc?
le comte. — L’honneur d’une femme.
blondel. — L’honneur!... le -comte. — De madame Louise Le Peletier, votre maîtresse!
bi.ondel. — Monsieur!
le comte. — La mère de votre enfant.
blondel. — Mensonge et calomnie 1
LA PORTE SAINT-DENIS 17
le comte. — C'est bien cependanl ce qui résulte de la lettre écrite par vous... perdue par elle... blondel. — Perdue...
le comte. — Auprès de la maison de Mariette Taupier, ce fameux jour où vous m'avez fait si lestement sauter mou épée... vous vous en souvenez !
blondel. — Et je me souviens aussi que je me suis juré de vous tuer à la première rencontre.
le comte. — Tiens ! je n’ai donc pas si mal fait de reculer jusqu’à présent.
blondel, tirant sou epée. — Défendez -vous, monsieur.
le comte. — Vous êtes donc bien impatient de me transpercer ?
blondel. — Je le suis de délivrer une malheureuse femme vaincue par vos menaces... car je comprends, c’est à l'aide de celle lettre volee...
le comte. — Non ! J'avais mieux que cela auprès d’elle.
blondel. — Oui, c’est en jetant l'effroi dans son Ame que vous avez obtenu...
le comte. — Cette place dont je n’ai que la moitié, et que vous allez me céder tout entière.
blondel. — Jamais!... Je vous disque je vais yous tuer.
le comte. — Eh bien ! vous auriez tort, pour moi d’abord qui ne suis pas dégoûté de la vie, pour vous ensuite dont la lettre sera remise demain à M. le prévôt, si je ne rentre pas ce soir sain et sauf au logis ! Ah ! dame ! cher monsieur Blondel, quand on a choisi le métier que ie fais, on marche à deux pieds sur tout scrupule, on prend ses précautions : les miennes sont prises. Remettez donc votre épée au fourreau. Retirez-vous sans éclat. Laissez la porte Saint-Denis s’édifier à la plus complète satisfaction de Louis le Grand. Mais soyez sans crainte, je n’ai nulle prétention à me loger dans la postérité sous la peau d'un habile architecte ; je ue vous ravirai pas votre part de triomphe. Le jour même de la rentrée du roi, je vous l'affirme, je vous rendrai celte lcltr e que le hasard a mise entre mes mains tout exprès pour vous prouver sans doute que le diable tient mes cartes, et que vous seriez un fou de tenir le jeu contre moi.
blondel. * part. — Oh t oui ! l’enfer est pour lui ! Cet homme a quelque mystérieux et noir projet que je no puis deviner, mais j’y prendrai garde. (Haut.) Je suis vaincu, monsieur! (4 part. Oh!... Louise t... Louise!... notre amour était coupable... mais Dieu nous châtie sévèrement.
# le comte. — Je vois avec plaisir aue vous êtes devenu raisonnable. (Voyant Blondel qui va pour sortir.) Eli bien!... Que faite3-vous ?...
blondel. — Je vous cède la place.
le comte. — Oh! je n’agis pas si brutalement que cela. Demain, demain seulement j’occuperai votre poste, moins bien que vous, sans doute, thais enfin je ferai de mon mieux. C’est moi qui ce soir me retire. A demain, monsieur Blondel, à demain !
(Il sort.)