AU RENDEZ-VOUS DES BOULANGERS
Elle en franchit le seuil.
Depuis le jour où Lucien Labroue avait reçu un mot de son ami
Est-ce que cet omnibus conduit à Chcvry? demanda-l-elle au conducteur...
LlV. 46, — H. GtFKROY, édit. — neprodiiclion interdite.
Georges Oarier lui rendant compte de la démarche faite par lui à l'hôtel de la rue Murillo, et lui annonçant pour le 2 du mois suivant le retour de Paul Harmant, le jeune homme renaissait à l'espérance.
Il attendait, en travaillant avee ardeur, l'époque oîi, muni d'un mot de Georges, il se présenterait lui-même chez l'industriel millionnaire qui n'avait rien à refuser à son avocat.
Les deux amis s'étant réunis, Georges raconta à Lucien ^e qui s'était dit entre lui et M"« Mary Harmant, sur laquelle il comptait beaucoup pour appuyer sa requête.
Lucien ne doutait pas de la réussite.
Obéissant à la recommandation de son camarade de collège, il n'avait parlé de ses espoirs à qui que ce fût, sauf à Lucie, et encore ne lui avait-il pas appris le nom de la personne chez laquelle il se croyait certain d'entrer et de se faire une position à la fois solide et brillante.
Lucie d'ailleurs ne se sentait point curieuse de savoir ce nom.
Le principal pour elle était que l'emploi ne se fît pas attendre, car il avancerait l'époque du mariage projeté.
En voyant son fiancé presque joyeux, la jeune fille était devenue plus gaie, et son activité travailleuse semblait augmenter encore.
Au moment où nous rejoignons Lucie dans sa chambrette du quai Bourr bon, elle venait de terminer la première partie du travail délicat qui lui avait été confié par M°^« Augustine.
Sur la robe complètement assemblée, elle avait fixé les garnitures de jais blanc, afin de pouvoir, à l'essayage, juger de l'ensemble.
Ceci fait, Lucie prit une grande pièce de serge, et se servit de cette pièce pour envelopper soigneusement la robe sans la froisser.
Il était neuf heures du matin.
— J'ai tout juste le temps de déjeuner vite, — se dit l'ouvrière, — car sans cela je courrais le risque de ne pas déjeuner du tout... — Après l'essayage, qui sera long certainement, la personne étant à ce qu'il paraît difficile à contenter, il faudra que j'aille à l'atelier chercher des fournitures qui me manquent et montrer l'assemblage à la patronne...
Tout en monologuant ainsi, Lucie allumait un petit réchaud placé dans le cabinet contigu à sa chambre, et sur ce réchaud faisait chauffer les restes de son dîner de la veille.
— Ah ! — s'écria-t-elle tout à coup, — je n'ai pas de pain !... — La porteuse ne m'a point monté le mien... — Elle l'aura laissé sans doute chez le concierge... — J'irai le chercher tout à l'heure, quand j'aurai mis mon couvert...
Après avoir étendu sur une petite table une serviette bien blanche,
Lucie y plaça un couvert, une carafe d'eau, une bouteille à demi pleine de vin une boîte de sardines entamée, et poursuivit en souriant :
' Si Lucien n'était point sorti pour reporter son travail, j'aurais mis un couvert de plus et je l'aurais invité à déjeuner avec moi...
Cette réflexion faite, elle s'assura que son feu n'allait pas trop vite, et légère comme une gazelle elle descendit ses six étages, ouvrit la porte de îa loge et demanda :
— La porteuse vous a remis mon pain de deux livres, n'est-ce pas,
madame Dominique ?
— Mais non, mamselle Lucie...
— Ah ! par exemple !
Entrez donc... il fait frisquet... — Pas plus le vôtre que le mien... - C'est insupportable à cette boulangerie-là 1 - Impossible de compter sur eux, rapport à l'exactitude... - Us changent de porteuses pour un oui, pour un noUo..
— Ah ! oui, c'est insupportable ! - appuya Lucie, - jamais on n'est servi à l'heure 1 - Et moi qui voulais déjeuner tout de suite ! Il faut que
je sorte...
J'ai été chercher une livre de pain chez le boulanger de la rue de rile-Saint-Louis pour en avoir quand rentrera mon homme. - En voulezvous un peu?...
— J'accepte bien volontiers, madame Dominique...
La concierge ouvrit un buffet dans lequel elle prit un morceau de pain qu'elle tendit à Lucie.
A ce moment une grande fille blonde, sèche et laide, frappait à la porte
de la loge.
Elle tenait dans ses bras quatre pains de formes différentes.
— C'est la porteuse ! — dit Lucie. — Encore une nouvelle figure ! 1
Et elle ouvrit.
^ Ah I bien, — s'écria la concierge, - ça n'est point malheureux ! ! • ~ On finira par ne plus venir du tout, de votre maison, apporter le pain aux clients... - En voilà une baraque ! ! -Il y a longtemps que je devrais me servir autre part 1 !
— Est-ce que c'est ma faute, à moi? — répliqua la porteuse d'un ton maussade. — Je remplace aujourd'hui celle qu'on a fichue à la porte avanthier, et je ne connais pas la clientèle...
Donnez-moi ce pain de deux livres, - dit Lucie, — et si c'est vous qui continuez, montez jusqu'à ma chambre... Je paye chaque fois...
— Ce n'est pas moi qui viendrai, mademoiselle... — La patronne cherche une porteuse... Moi, j'ai un autre état...
— Alors nous pouvons compter que nous attendrons encore notre pain ces jours-ci jusqu'à midi passé ! !
Lucie remonta vivement chez elle, ne mit guère qu'un quart d'heure à déjeuner, prit avec des précautions infinies son paquet qu'elle ne voulait pas froisser, alla chercher une voiture à la station prochaine, et se fit conduire à l'hôtel de la rue Murillo, dont M""' Augustine lui avait donné l'adresse.
Mary Harmant, depuis quelques jours, était plus souffrante.
Les quintes de toux qui brisaient sa poitrine devenaient fréquentes et se prolongeaient avec une inquiétante opiniâtreté.
Cet état maladif rendait singulièrement inégal le caractère de la jeune fille.
A de violentes crises nerveuses succédaient de longues heures de marasme et d'abattement.
Une profonde tristesse s'emparait alors de Mary. — Ses larmes coulaient. — En ces moments elle devenait très douce, se sentant prise de pitié pour toutes les infortunes, et se disait :
— Je suis riche... — Je devrais faire du bien autour de moi... beaucoup de bien...
Elle se trouvait dans cette disposition de bienveillance universelle lorsqu'on lui annonça qu'une jeune fille, envoyée par sa couturière, demandait à la voir.
C'était une distraction.
Mary donna l'ordre de faire monter immédiatement la jeune fille et l'accueillit de l'air le plus gracieux.
— Eh bien, mademoiselle Lucie, — lui demanda-t-elle, — avez-vous fait des merveilles?
— J'ai fait de mon mieux, mademoiselle... — J'espère avoir bien compris les intentions de M""" Augustine.
— Vous apportez la robe très avancée ?
— Assemblée seulement... — Je viens pour l'essayage
— Je sais... — Mais avez-vous indiqué la manière dont le corsage et la jupe seront garnis ?...
— Oui, mademoiselle... — Vous allez voir...
Lucie dénoua les quatre coins de son enveloppe et étala la robe sur un canapé.
Mais c'est fort joli déjà ! — s'écria Mary. — La manière dont les
garnitures sont posées est très originale...
— C'est moi qui ai trouvé cela.. . — dit l'ouvrière avec un amour-propre naïf.
— Eh bien! je vous en fais mes compliments... — Vous avez infiniment de goût...
La fille de Paul Harmant était redevenue gaie.
La pâleur de son visage avait subitement disparu, quoique d'instant en instant une petite toux sèche soulevât sa poitrine sans qu'elle parût sen apercevoir,
— Pauvre jeune fille !... — pensait Lucie en l'écoutant. — Elle est bien malade...
Et l'enfant pauvre, de tout son cœur, plaignit la millionnaire. Mary reprit :
— Nous allons essayer, n'est-ce pas ?
— Quand il vous plaira, mademoiselle.
— Dois-je appeler ma femme de chambre ?
— C'est inutile, je la remplacerai...
— Eh bien ! j'aime mieux cela...
Lucie se mit en devoir de procéder à l'opération de l'essayage, opération dont toutes nos lectrices connaissent l'importance.
Mary, que le visage souriant et la physionomie sympathique de Teuvrière rendaient causeuse, demanda :
— Il y a longtemps que vous travaillez pour M""® Augustine?...
— Quinze mois bientôt, mademoiselle...
— Elle paraît vous aimer beaucoup...
— Elle me témoigne, en effet, beaucoup d'affection...
— J'ai compris qu'elle souhaiterait fort vous avoir à demeure dans sa maison.
— Je sais qu'elle le désire, mais je préfère travailler chez moi...
— Vous vivez avec vos parents, sans doute?...
— Je n'ai pas de parents, mademoiselle... — répondit Lucie d'un ton triste.
— Vous êtes orpheline?...
— Je n'en sais rien... — A l'âge d'un an j'ai été déposée à l'hospice des Enfants-Trouvés...
— A l'hospice des Enfants-Trouvés 1 1 — répéta Mary.
— Oui, mademoiselle...
— Ainsi, votre père, votre mère vous ont abandonnée! ! — Mais c'est horrible, celai...
— Oui, c'est cruel! — fit Lucie, — car il me semble que j'aurais tendre-
ment aimé ma mère... Mais il|ie m'est jamais venu à la pensée de la blâmer, cette mère inconnue; dèsîàge de raison je me suis dit que sans doute elle n'était point coupable, et que la misère, la faim l'avaient contrainte à faire ce qu'elle a fait..
— Vous avez raison de penser ainsi... — répliqua Mary, — et cependant, moi, si j'avais un enfant, j'aimerais mieux mourir de faim que de me séparer de lui... — Mais si votre mère semble excusable, votre père, lui, ne l'est pas...
— Mon père est peut-être mort...
— C'est vrai...
— Puis, — ajouta Lucie, — ils sont nombreux, malheureusement, les hommes qui trompent de pauvres femmes et qui les abandonnent.
— C'est encore vrai... — murmura la fille de Paul Harmant, et elle ajouta : — Ne vous a-t-on point dit à l'hospice de quelle façon vous aviez été déposée? si quelque signe, quelque indice permettraient de vous reconnaître un jour, et pourraient vous aider à retrouver votre famille?
— J'ai demandé cela, mademoiselle, lorsque j'ai eu l'âge de comprendre la position qui m'était faite par mon abandon...
— Que vous a-t-on répondu?
— Qu'on avait, en effet, déposé en même temps que moi une chose de nature à me faire reconnaître...
— Quelle était cette chose?
— Les règlements de l'hospice défendaient de me la faire connaître...
— Mais c'est impossible 1 c'est insensé !
— J'ai dit cela, mademoiselle, et je ne m'en suis pas moins heurtée contre une invincible discrétion... — On craint, parait-il, que les enfants abandonnés, jetés sur une voie fausse par des indices trompeurs ou mal compris, ne portent le désordre dans des familles honorables... — D'ailleurs, la recherche de la paternité est interdite...
— Mais à quoi sert alors de déposer, en même temps qu'un enfant, un signe de reconnaissance ?
— Cela permet aux parents de venir réclamer un jour l'en^fant abandonné, si le remords les y pousse, ou si un changement de position les met à même de le faire... — Le jour et l'heure du dépôt d'un enfant sont constatés sur un registre de l'hospice. - En même temps on décrit les vêtements du petit être abandonné, les marques du linge, si elles existent, et les objets d'une nature quelconque attachés aux langes et pouvant, dans l'avenir, rendre possible une reconnaissance... — L'enfant est inscrit sous un numéro — (je portais, moi, le numéro 9), — à ce numéro on joint un nom... On crée de cette façon aux enfants trouvés un état civil dont ils se servent dans la vie...
^ Tout cela est étrange et donne le frisson ! - murmura la fille du millionnaire. - Ainsi, vous avez été déposée à la porte d'un hospice ?
- Il y a vingt et un ans. - Oui, mademoiselle... - A cet hospice, j'ai été élevée, j'ai appris à travailler et, quand j'ai eu àeize ans, on m'a mise en apprentissage chez une couturière, une brave femme qui ne m'a ménagé ni les bonnes leçons, ni les bons conseils... - Lorsqu'elle est morte, j'ai pleuré toutes les larmes de mes yeux.. . - J'avais dix-neuf ans alors - Je pouvais aller demander de l'ouvrage à l'hospice; mais tout en y faisant connaître le changement survenu dans mon existence, ce qui est obligatoire, je préférais rester maîtresse de moi-même... - J'avais quelques économies... - J'achetai un petit mobilier, je louai une chambre et j'allai chez les grandes couturières offrir mes services. - L'une d'elles, qui m'avait agréée et chez qui j'étais depuis plus d'un an, partit pour la Russie, où je ne voulus pas la suivre. - M- Augustine me prit alors et m'occupe
depuis quinze mois. .
- Quel âge avez-vous, Lucie ?. .. - Vous me permettez de vous appeler
Lucie tout court, n'est-ce pas?-..
Oh! mademoiselle, je crois bien!... - Je considère comme un honneur pour moi cette preuve de sympathie, et je vous en suis reconnais-
- Alors je renouvelle ma question... - Quel âge avez-vous?
- Vingt-deux ans et demi, mademoiselle. .-
- Comment, étant une très habile ouvrière, n'avez-vous pas songé à fonder un établissement? ^ , • j
Pour fonder un établissement, mademoiselle, il me faudrait deux
choses que je n'ai pas...
- Lesquelles?
-Une clientèle d'abord, et ensuite des capitaux pour les premiers
frais
-1 II re semble que vous pourriez, ayant dans les mains un bon état, trouver un mari, sinon riche, du moins possédant quelque argent... - Cet argent vous servirait à meubler un appartement, à installer des ateliers, et la clientèle viendrait ensuite...
En entendant prononcer le mot de mm, l'ouvrière devint très rouge.
La fille de Paul Harmant remarqua cette rougeur et dit en souriant :
— Ou je me trompe fort, ou vous songez à vous marier...
Vous ne vous trompez pas, mademoiselle. - Oui, je songe à me
marier...
— Qui vous empêche de le faire?
— Celui que j'aime et qui m'aime est sans fortune; il ne possède absolument rien et veut attendre, pour nous marier, qu'un bon emploi lui par»
Jeanne quittant sa chaise s'avança vers lui.
LiV. 47. —H. GKFFROY, édit. — Reproduction int»rd le.
mette de nous faire vivre... — Une fois sa femme, je quitterai mon état, ou tout au moins je travaillerai bien peu, car il voudra que je m'occupe exclusivent des soins du ménage.
— Agir ainsi sera peut-être un tort... Mais enfin j'ai ouï dire qu'un article de loi veut que la femme obéisse au mari... Lejour de votre mariage, ma chère Lucie, je serai heureuse de vous constituer une petite dot, à la condition que votre mari vous permette de travailler pour moi seulement...
— Je le lui demanderai, mademoiselle, en lui parlant de vos bontés, et je suis bien sûre qu'il ne me refusera pas...
Tandis que s'échangeaient ces paroles, l'essayage marchait bon train, et l'assemblage de la robe de soirée se trouva sans défaut.
Lucie enleva le vêtement et le replaça dans son enveloppe de serge, après avoir aidé Mary à endosser un chaud peignoir de flanelle bleue.
— Pour quand aurez-vous besoin de votre robe, mademoiselle? — demanda Lucie.
— Pour jeudi prochain... — Je dois assister ce jour-là à une soirée dansante chez la femme de l'an des amis de mon père...
— Vous l'aurez jeudi, mademoiselle ; — je vous demande l'autorisation de venir vous habiller moi-même... De cette façon, si quelque petite retouche paraissait utile, je la ferais séance tenante...
— Je vous remercie et j'accepte de grand cœur, — cela me procurera le plaisir de vous voir... — Je vais d'ailleurs commander à M""® Augustine plusieurs costumes, et je lui dirai que je la prie de vous en charger... — Je ne veux plus être habillée que par vous...
— Et moi je serai bien heureuse de travailler pour mademoiselle... — répliqua Lucie.
La fille du millionnaire reprit :
— Où demeurez-vous, ma chère enfant?
— Quai Bourbon, n° 9... — répondit Lucie.
— Le quai Bourbon, où est-ce?
— A l'ile Saint-Louis...
— "Bien, je prends note du numéro... — Avez-vous remarqué que c'est le même sous lequel vous avez été inscrite à l'hospice des Enfants- Trouvés ?
— Oui, mademoiselle... — un hasard...
— Retournez-vous quelquefois à l'hospice visiter les personnes que vous y connaissez ?..
- J\- allais de temps en temps la première année... -J'y étais obligée, d'ailleur;, étant mineure... - Aujourd'hui, 3'ai dépassé l'âge de la majorité. Je n'y connais plus personne, et j'ai cessé d'y retourner.
— Allons, au revoir, Lucie !
\u revoir, mademoiselle... et merci encore !...
La fiancée de Lucien Labroue quitta l'hôtel de la rue MuriUo et se fit conduire chez M- Augustine, où elle reçut des compliments sur son travail.
Marv après le départ de l'ouvrière, était retombée dans sa tristesse.
EUe^vint se blottir devant le feu, au fond d'une chauffeuse, en pensant
à Lucie. . , ^
Enfant trouvée!... - murmura-t-elle. - Sans père... sans mère... \bandonnée par ceux qui pouvaient, qui devaient l'aimer !... Triste existence ' - Et cependant elle est heureuse... Elle ne souffre pas comme moi... Elle ne s'ennuie jamais... - Sa vie est pleine... Elle travaille... Elle espère en l'avenir et elle aime!
Après un silence Mary répéta :
— Elle aime !... — C'est donc une bien douce chose, l'amour, qui tait, dit-on oublier tous les chagrins... toutes les souffrances !... - Elle aime ! Elle est aimée... - Saurai-je jamais, moi qui suis riche, ce que c'est que
l'amour?... , , •^„,.a
Un accès de toux empourpra violemment les pommettes ae la jeune
fille.
Elle porta son mouchoir à ses lèvres.
Quand elle le retira, il était taché de rouge.
Marv devint très pâle.
Du sanc. i ' balbutia-t-elle. - Pourquoi donc ? - Et la poitrine me brûle !... Il me semble que j'ai un charbon ardent entre les épaules...
Deux larmes coulèrent sur les joues de la pauvre enfant.
Elle se leva, alla prendre une cuillerée de potion, puis revint s asseoir
auprès du feu.
- Je voudrais aimer aussi, moi 1... - fit-elle en soupirant. Puis elle s'absorba de nouveau dans sa rêverie mélancolique.
La boutique du marchand de vins qui portait pour enseigne ces mots : Au KENBEZ-voos D.s BouLA.GEKS, ct dout Jcanuc avait franchi le seuil pour prendre un peu de nourriture avant d'aller se reposer, était bien nommée.
C'était en effet le lieu de réunion des geindres ou garçons boulangers, des mitrons et des porteuses de pain du quartier.
La plupart venaient habituellement y manger.
Repoussé de partout comme un ivrogne qu'il était, il s'est noyé dans l'Yonne.
L'établissement du marchand de vins se composait de quatre pièces: — La salle où se trouvait le comptoir; un cabinet où une dizaine de personnes pouvaient se réunir autour d'une table ronde éclairée par deux becs de gaz; la grande salle où s'alignaient de chaque côté des petites tables garnies de consommateurs à l'heure des repas; enfin la cuisine, où la maîtresse de la maison trônait en face des casseroles de cuivre luisantes, et au milieu de trois alertes filles de service.
S^4 A i ORTKUSE DE 1AK\
Chr.vTue j.i^.Tîier de Parî^ renferme une ou deux de ces maisons, qui servent de lieux de rendez-vous aux employés de la boulangerie.
Les conversations sont animées ; — tout le monde s'y connaît ; — €tia> cun raconte à son voisàn ses attires de boutique.
Cest dans la grande salle encore à demi pleine que Jeanne Foriier pénétra.
En ^'oyant tous ces dîneurs qui s^interpellaîent arec des éclats de rii« d une table à Fautre. la fugitive eut «n moment d'indécision.
Elle s'arrêta près du seuil.
Tne servante passant non loin d'eJle TÎt son embarras, mais sans en comprendre la cause, et loi dit :
— Ob î vous poQvet eaatrer. madame... il 5 a encore de la place...
— Oni... oui... il y en a... — fit wn garçon boulanger de TinglHÇ[aalf« ou vingt-cinq «ns, installé près de rentrée et qui, de même que la servante^ avait TU rindécàsîon de la nouvelle venue. — Tesiei. à c6té de moi... — Jions sommes t*ns de Itièamlm»^, ici. et quand même vous n'en seriez pas, ça ne lirait rien... On vous accueillerait bien tout de même...
Jeanne sourît et vint s'asseoir à côté du garfiMi konlanger. qui se recula pour laisser libre un plus large espac*.
— Ou est-ce que tous voulez manger?.. . — ^CHMaete la eenrante ea énumérant les plats dtijomr,
La veuve de Pierre Forùer commanda son dinar. Tout à coup le brave garçon auprès de qui elle «''était assàw interpella un antre Jeune homme placé à quelques tables plus loin.
— Dis donc. Tourangeau, — lui cria-t-il, — tu ne connaîtrais pas on moyeu pour empèeber ma patronne d^'avoir des attaqnes de aertl^ «t omm patron d'être grincheux à ne pas le touciier avoc des pincettes?
— Ou est-ce qu'Us ont donc ces particuliers-là?... — répliqua lejeoaie homme interpellé. — Et qu'est-ce qu'il faudrait pour les guéiir?...
— Tout simplement une bonne porteuse...
— Rien que ça »... — fit le Tourangeau en riant. — Ah! bien: meim. Excusez du peu ! — C'est le merle blanc, aujourd'hui, les bonnes porteuses, avec le vilain temps, la neige et les gelées... — Elle^ se mettent au lit Tune après l'autre et renoncent au métier... — Depuis quinze jours, nous en avons changé quatre fbis...
— C'est encore mieux chez Lebre; ...l'on... En douze jours, nous en sommes à la cinquième. — La clientèle se plaint, menace d'aller ailleurs, et ça met le patron et sa femme dans tous leurs états... — Demain matin, c'est leur bonne qui portera le pain aux ?î eeite lortueià n'aura pas fini à quatre heures du aoir ! — i, résenterait en ce moment et ferait l'affaire serait bien sûre d? :nt trois francs
par jour et deux livres de pain.. — Si tu en connais une, Tourangeau, tu peux l'envoyer...
— Je n'en connais pas...
Jeanne avait écouté avec une attention facile à comprendre la conversation que nous venons de reproduire.
Quand fut terminé son repas, qu'elle mangea lentement d'ailleurs, au lieu de s'en aller elle attendit.
Les tables se dégarnissaient peu à peu.
Le garçon boulanger placé à côté d'elle s'était mis à lire un journal en prenant un mazagran.
— Au bout d'un quart d'heure, il avala la dernière gorgée du café contenu dans son verre, plia son journal, le mit dans sapoche et fit mine de se lever.
Jeanne lui posa la main sur le bras pour le retenir.
— Pardon, monsieur, si je vous arrête, — lui dit-elle.
— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, la maman? — demanda le jeune homme en se rasseyant.
— Vous venez de dire tout à l'heure que, chez votre patron, on avait besoin d'une porteuse de pain ?...
— Sans doute... — Est-ce que vous pensez à vous proposer?...
— Est-ce que vous êtes du métier?...
— Je n'en suis pas, mais il me semble que ça ne doit point offrir de bien grandes difficultés, et comme j'ai besoin de gagner ma vie, comme je ne suis pas plus sotte qu'une autre, je me mettrais vite au courant des adresses de la clientèle... — Ceux qui m'emploieraient, j'en suis sûre, seraient contents de moi...
— Parbleu ! on voit bien que vous n'êtes point une bête,.. Mais je dois vous prévenir que si le métier est facile, il est fatigant...
— Je suis forte... J'ai du courage...
— Vous aurez cinq heures de travail à faire, la hotte sur le dos, ou poussant la voiture fermée, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige !... — Et des étages à escalader!... C'est pire que de monter une demi-douzaine de fois sur la colonne de la Bastille...
— Je vous le répète, je suis forte, et j'ai besoin de gagner ma vie...
— Connaissez-vous Paris?...
— Pas beaucoup, mais tous vos clients doivent se trouver dans le même quartier
— Le patron en a un peu partout...
— Oîi demeure-t-il ?
— Rue Dauphins...
— Je sais où c'est...
-■ Nous avons des pratiques jusque dans la Cité... jusqu'au Marais...
— C'est l'affaire d'un jour ou deux pour s'y retrouver, et je n'éparp-ierai pas mes jambes... — Croyez-vous que, si je me présente, on m'acceptera?
— Oh ! quant à ça, j'en réponds ! — Depuis trois jours on cherche une porteuse de tous les côtés... - Ce soir, si vous voulez, je dirai au patron que vous viendrez demain matin vous entendre avec sa bourgeoise, car c'est M"^^ Lebret qui s'occupe de ça. ..
— Eh bien ? rendez-moi ce service, je vous en prie ; vous aurez fait une bonne action, et le bon Dieu vous bénira ! 1
Le ton avec lequel ces dernières paroles furent prononcées remua le cœur du garçon boulanger.
— Comptez que je le ferai, — dit-il, — et avec plaisir, car vous m'avez l'air d'une brave femme, la petite mère... — Demain matin, vous n'aurez qu'à vous présenter à la boutique de ma part... de la part du Lyonnais.., — C'est comme ça qu'on m'appelle... — Vous y trouverez la patronne.
— A quelle heure?
— Aux alentours de sept heures et demie, huit heures,..
— Uue Dauphine, n'est-ce pas?
Oui, numéro 15, — boulangerie Lebret... — la maison est connue... — Là-dessus, je file travailler. — A demain, la maman... et soyez tranquille, vous réussirez, je vous le promets... — Ah! encore un mot, il faudra apprendre les noms des différentes espèces de pains pour ne point vous tromper en les livrant.
— Est-ce qu'il y en a beaucoup?
Pas mal : — boulots, fendus, jockos, galettes, tire-bouchons, viennois, anglais, flûtes, noëls, pain riche, nattes, mophines, benoitons, richèlieu, etc. — Je vous donnerai les noms par écrit. — A propos de noms, quel est le vôtre?...
— Lise Perrin...
-Suffit!...
Et le Lyonnais quitta la salle du restaurant pour aller commencer sa
besogne de toutes les nuits.
Jeanne paya sa dépense et regagna sa nouvelle demeure. — Porteuse de pain... — se disait-elle en gravissant les escaliers qui conduisaient au plus haut étage. - Cinq heures de travail par jour... —
La concierge prenant une clef accompagna Jeanne aux mansardes.
LlV, 48. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite
Je gagnerai trois francs et une partie de ma nourriture... — Le reste de la journée je serai libre. — Je pourrai employer ce temps à chercher mon fils ! — Oh ! qu'il me tarde d'être à demain !
Quoique la fugitive de Clermont fût en proie à des préoccupations de toute nature, la fatigue amena le sommeil.
Aussitôt qu'elle eut sa tête posé sur roreiller elle s'endormit, et une bonne nuit lui rendit des forces.
Le lendemain, elle se leva au point du jour.
A sept heures et demie précises, elle se rendit à la boulangerie de la rue Dauphine.
M""" Lebret se trouvait au comptoir.
Le garçon boulanger n'avait point oublié sa promesse de la veille au soir, et lorsque Jeanne dit qu'elle venait de la part du Lyonnais, la patronne, qui attendait une porteuse de pain comme les Israélites attendent le Meesie, l'accueillit avec le sourire le plus aimable et s'écria :
— Ah! c'est de vous que le Lyonnais a parlé à mon mari et à moi!...
— Oui, madame...
— Vous venez vous offrir comme porteuse?
— Oui, madame, et je serai bien heureuse si vous agréez mes services...
— Vous n'avez jamais fait ce métier-là?
— Jamais, non, madame, mais j'espère que la bonne volonté suppléera au manque d'habitude, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous contenter...
— Je l'espère...
—Vous m*acceptez donc ?
— Certainement... du moins à 1 essai... — Où demeurez-vous?
— Rue de Seine, n» 24... —J'arrive démon pays, où j'étais depuis trois ans...
— Vous êtes mariée?
-- Je suis veuve...
— Ça suffit... — Votre bonne mine me tient lieu de renseignements... — Vous vous nommez?
— Lise Perrin...
— Eh bien. Lise, c'est entendu... — Vous m'allez ! — Vous entrerez en fonctions demain matin... — Aujourd'hui vous passerez la journée à aller avec ma servante chez les clients dont je vous donnerai l'adresse, afin que vous sachiez ceux qui prennent à la coche et ceux qui payent de suite... Avec de l'intelligence et du bon vouloir (et vous me paraissez avoir l'un et l'autre), vous serez vite au courani...
— A quelle heure faut-il arriver à la boutique?
— A six heures, pour faire la distribution du matin. Je serai en avance plutôt qu'en retard.
— Quoique nous ayons des clients qui demeurent assez loin, vous pourrez être rentrée pour me rendre vos comptes à neuf heures... —Il faudra revenir ensuite à cinq heures du soir, car nous avons dans le quartier des maisons et des restaurants pour lesquels on cuit le tantôt, mais ce travail n'est pas long... C'est une affaire d'une heure et demie, deux heures...
— Bien, madame...
— Vous gagnerez trois francs par jour et deux livres de pain... — C'est
mon prix.
— Je l'accepte, madame...
— Alors revenez vers midi... Ma bonne vous conduira chez les clients
du matin et chez ceux du soir...
— Je serai ici à midi précis...
Tenez, — fit M"»" Lebret en prenant dans son comptoir une pièce de dix francs qu'elle tendit à Jeanne, — voici votre denier à Dieu.
La fugitive rougit jusqu'au blanc des yeux, témoigna sa gratitude, promit d'être exacte et se retira joyeuse.
A midi, elle était de retour à la boulangerie, où la bonne delà maison
l'attendait.
Elles partirent ensemble et, au bout de deux heures, Jeanne avait gravé dans sa mémoire les adresses de la clientèle du matin.
Ensuite, elle fit la distribution du soir, toujours en compagnie de la grande fille sèche, lente et maussade, que nous avons aperçue au quai Bourbon, chez la portière de Lucie; puis, après s'être entendue avec M. Lebret pour son service du lendemain, elle regagna son logis.
Jeanne ne pensait nullement à prendre ses repas chez elle.
Ses travaux quotidiens et ses recherches incessantes ne devaient pas lui laisser le temps de faire sa cuisine.
Elle se dit qu'au Rendez-vous des boulangers les portions n'étaient pas chères, et qu'elle pourrait, comme beaucoup d'autres, y venir chercher sa
nourriture.
En conséquence elle s'y rendit, y rencontra le Lyonnais comme la
veille et le remercia avec effusion.
— De rien, maman Lison... - répliqua le garçon jovial. — Je suis content de vous avoir été utile... - Tout le plaisir est pour moL..
Le nom de maman Lison devait rester à Jeanne parmi les gens de la boulange, qui, à partir de ce jour, la reconnurent pour l'une des leurs.
Le lendemain matin, Jeanne, à l'heure convenue, arrivait à son poste.
Le temps était beau, sec et froid.
La nouvelle porteuse aima mieux prendre la hotte chargée que de pousser devant elle la petite voiture et, affublée du grand tablier bleu à bavette, ses coches et son couteau pendus à la ceinture, elle commença sa tournée.
Munie du livre d'adresses des clients elle s'était, la veille au soir, une fois rentrée chez elle, tracé un itinéraire afin de perdre le moins de temps possible.
Le quai Bourbon étant l'endroit le plus éloigné de son parcours, ce fut celui qu'elle choisit pour s'y rendre en dernier.
Quand elle arriva, la demie après huit heures sonnait.
— Encore une nouvelle figure I... — s'écria la concierge en la regardant.
— Oui, madame... — répondit Jeanne en souriant. — Mais j'espère bien que, cette figure, vous la verrez longtemps.
— Eh bien ! là, ça ne sera pas dommage, surtout si tous les jours vous êtes aussi exacte qu'aujourd'hui...
— Je ferai tout mon possible pour ça. Voulez-vous m'indiquer les étages des personnes que j'ai à fournir?...
La conciert,e donna le renseignement demandé, et Jeanne monta chez les pratiques.
Au sixième étage, comme il y avait en face l'une de l'autre deux portes sans aucune inscription, elle ne savait où frapper lorsque la porte de Lucy s'ouvrit, et la jeune fille parut sur le seuil.
— Ah! c'est mon pain que vous me montez, madame?... — fit-elle.
— Oui, mademoiselle, — répondit Jeanne, éblouie de la beauté de l'ouvrière. — C'est un pain de deux livres, n'est-ce pas?...
— De deux livres, oui... — Venez... Je vais vous payer...
L'évadée de Glermont entra dans la chambre, dont l'ordre parfait et la merveiR3use propreté la frappèrent tout d'abord.
Elle s'arrêta, mise hors d'haleine par l'ascension des nombreuses marches de l'escalier.
— Vous paraissez fatiguée, ma bonne dame... — dit Lucie en lui tendant le prix de son pain.
— Je le suis un peu, mademoiselle... — La tournée est longue, et c'est la première fois que je la fais...
— Voulez-vous vous asseoir un instant?
— Oh! non, merci... — J'ai fini pour ce matin... — Je vais rendre mes comptes à la boutique, et j'irai me reposer...
Tout en disant ce qui précède, Jeanne ne partait pas. Ses regards ne pouvaient se détacher du visage de Lucie.
Elle se semait entraînée vers la jeune fille par une sympathie soudaine.
— Vous n'avez pas l'habitude du métier de porteuse —reprit l'ouvrière
— Non, mademoiselle... mais je m'y habituerai vite... — Ce* n'est pointla force qui me manque... ni le courage... — Allons, au revoir!...
— Au revoir, ma chère dame!,..
Mais Jeanne ne s'en allait point; — ses pieds lui semblaient cloués au sol; — ses regards se promenaient autour de la chambre.
Une machine à coudre et des étoffes attirèrent son attention.
— Vous êtes couturière, mademoiselle? — demanda-t-elle
— Oui, ma chère dame, tout à votre service...
— Oh! je n'ai point le moyen de me faire faire des robes de belles étoffes comme celles que voilà... — Vous travaillez pour les personnes riches...
— Sans doute... Mais cane m'empêche pas, dans mes moments perdus, de travailler pour les personnes pauvres, et de leur faire payer mon travail aussi bon marché que possible.
— Ah! mademoiselle, que c'est bien, cela!
— C'est tout naturel. — Puis Lucie, voulant changer le cours de la conversation, ajouta : — Gomme ça, c'est vous qui m'apporterez mon pain tous les jours?
— Aussi longtemps que je serai porteuse chez M"'* Lebret... et j'espère que ça ne finira pas de sitôt.
— Si cela vous fatigue de monter jusqu'au cinquième, déposez-le chez la concierge, qui vous remettra l'argeat... —Je descendrai le prendre... — Vous n'aurez qu'à dire : — C'est le pain de M"" Lucie...
En entendant ce nom, Jeanne pâlit.
Son cœur se mit à battre avec une violence désordonnée.
__ Ah! — balbutia-t-elle, — vous vous nommez Lucie?...
— Oui, ma chère dame!...
— Un bien joli nom... un nom que j'aime...
En ce moment, Lucien Labroue, qui de sa chambre entendait causer dans celle de Lucie, dont la porte n'était point fermée, nous le savons, sortit de chez lui et s'avança.
Jeanne, en le voyant, fit un pas en arrière, enveloppa la jeune fille d'un dernier regard, et se retira en disant :
— A demain, mademoiselle!...
LA PORTEUSE DE PAliN 883
Tout en retournant à la boulangerie de la rue Dauphine la porteuse de pain pensait :
— Lucie I ! — Elle se nomme Lucie comme ma petite fille ! ! — Son nom a réveillé dans mon âme de cruels souvenirs... Sa vue a produit sur moi une impression étrange... Le son de sa voix, son regard ont fait battre mon cœur... — Ma fille doit avoir cet âge... Elle doit être aussi grande... aussi belle... et je ne la reverrai peut-être jamais ! !...
« Qu'est-elle devenue ma Lucie?... — Sais-je seulement si elle est vivante?... — Quel supplice!... —Et dire que je ne puis, sans me compromettre, m'adresser à ceux qui seraient en état de me renseigner ! — On voudrait savoir qui s'informe et dans quel intérêl!... — On arriverait bien vite à liioi et je serais de nouveau séparée du monde, pour toujours cette fois!... Non, je dois ne compter que sur moi-même et tout attendre d'un hasard heureux!... Mais je veux revoir cette jeune fille... je lui monterai son pain chaque jour... — Gela me rappellera mon enfant...
En monologuantainsi, Jeanne était arrivée chez sa patronne, qui la complimenta sur sa célérité, et lui dit que si son zèle ne se démentait point elle se féliciterait d'avoir conclu avec elle un long bail.
Le lendemain et les jours suivants la veuve* de Pierre Fortier, au lieu de laisser son pain chez la concierge du quai Bourbon, gravissait lestement les cinq étages pour le remettre elle-même à Lucie.
La jeune fille se sentait attirée de plus en plus vers cette brave femme, accomplissant avec tant de courage son pénible labeur.
C'était toujours par la maison du quai que Jeanne finissait sa tournée, et elle se hâtait afin de pouvoir rester dans la mansarde pendant quelques minutes.
Elle regardait Lucie travailler, la dévorait des yeux et partait le cœur content.
La pauvre femme se contentait de cette adoration, de cette contemplation presque muette.
Elle n'osait interroger Lucie sur son passé.
Interroger, d'ailleurs, à quoi bon? — Dans quel but?
L'ouvrière s'appelait Lucie comme sa fille, il est vrai; mais combien sont nombreuses les jeunes filles qui portent ce nom...
Supposer que Lucie pût être son enfant, à elle, eût été de la folie pure ! . . .
De temps à autre, Jeanne voyait Lucien auprès de sa fiancée.
La fugitive de Clermont ne se doutait guère que ce beau jeune homme,
dont elie ignorait le nom, était le fils de Jules Labroue, qu'on l'accusait d'avoir assassiné!!
L'époque fixée pour le retour à Paris du faux Paul Harmant approchait. Lucien attendait avec une impatience facile à comprendre le moment de se présenter chez le riche industriel de qui son avenir dépendait peut-être. On attendait Paul Harmant le deux.
Mary avait dit à Georges Darier :
— Engagez votre protégé à venir voir mon père le trois... Le 4«' du mois, Lucien reçut une lettre de son ami.
Le jeune avocat rengageait à déjeuner pour le lendemain.
A rheure indiquée, Lucien arriva et sa première parole fut celle-ci :
— Y a-t-il du nouveau?
__ Oui. — J'ai revu hier M"" Harmant...
— Est-ce qu'elle me retire sa protection?...
Au contraire... — H paraît que de nombreuses requêtes, appuyées fortement, arrivent de tous côtés pour obtenir des emplois comme celui que tu sollicites ; mais M^^ Mary m'a promis de nouveau de soutenir chaudement ta demande et d'appuyer ma lettre de recommandation... - Tu te présenteras vers dix heures du matin à l'hôtel de la rue MuriUo et tu demanderas à parler de ma part à M»« Mary... - Elle aura donné des ordres pour qu'on t'introduise, et elle te conduira auprès de son père...
— Je te remercie de tout mon cœur, mon cher Georges... — Tu es
mon bon génie ! !
— Nous réussirons... je l'espère et j'y compte... — J'ai préparé ce matin une lettre pour M. Harmant... — La voici...
— Elle est ouverte...
— C'est exprès... — Je désire que tu la lises pour voir si je dis bien
tout ce que je dois dire...
— J'en suis certain d'avance...
— Peu importe... Lis, je t'en prie!...
Lucien prit la lettre et lut à haute voix :
« Mon cher monsieur Harmant,
« Vous m'avez dit plus d'une fois qu'il vous serait agréable de trouver une occasion de m'obliger.
« L'occasion se présente aujourd'hui, et c'est en solliciteur que je viens
m'adresser à vous. .
« Cette lettre vous sera remise par un de mes amis de collège, élève ae
— J'accepU bien voloutiers, madame Dominique.
LiV. 49. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction InlerdUe.
l'École des arts et métiers, mécanicien et dessinateur d'un sérieux mérite, mais comme le mérite, en ce monde, n'est pas toujours récompensé, mon ami se trouve en ce moment, à la suite de grands malheurs de famille, non sans emploi, mais dans une situation indigne de ses talents et de ses aptitudes.
« Je sollicite de vous pour mon ami Lucien Labroue l'emploi de directeur des travaux de vos usines. Vous le verrez à l'œuvre et vous me remercierez, j'en suis sûr, du cadeau que je vo-us aurai fait.
« En attendant, cher monsieur Harmant, recevez l'expression anticipée de ma gratitude et croyez aux sentiments de haute estime de votre avocat tout dévoué.
« Georges Darier. »
Après avoir achevé sa lecture, Lucien serra les mains de son ami.
— Merci!! — lui dit-il d'une voix émue.
— Tu me remercieras plus tard. — Mets la lettre dans son enveloppe, l'enveloppe dans ton portefeuille, et demain, à dix heures du matin, sonne à l'hôtel de la rue Murillo...
Lucien, le lendemain, se préparait à se rendre chez Paul Harmant et mettait à sa toilette un soin minutieux.
Il tenait à paraître avec tous ses avantages devant la fille du millionnaire, non par coquetterie, mais parce qu'il voulait avoir en elle une protectrice dévouée, et que les femmes, — il le savait bien, — se laissent prendre par les yeux.
Avant de quitter la maison, il entra chez Lucie "L'expression du visage de la jeune fille était mélancolique.
— Vous partez, mon ami? — demanda-t-elle.
— Oui, ma chère Lucie...
— Eh! bien, tousmes vœux vous accompagneront; vous le savez...
— Je le sais, mais pourquoi me dites-vous cela d'un air si triste?
— Parce que j'ai fait un vilain rêve cette nuit...
— Un rêve ? — répéta le jeune homme en souriant.
— Oui... et j'ai le pressentiment que vous allez à une déception.
— Pourquoi vous transformer en oiseau de mauvais augure, chère Lucie, quand je pars le cœur joyeux et plein d'espoir?... — Je vais solliciter un emploi qui, si je l'obtiens, assurera notre bonheur à tous deux, et vous écoutez des pressentiments... et vous doutez du succès à cause d'un rêve absurde auquel vous ne devriez attacher aucune importance!... c'est mal!
— J'ai tort sans doute, et surtout je souhaite avoir tort... mais que voulez-vous, c'est plus fort que moi... —J'aurais voulu vous cacher ce que j'éprouve... cela m'a été impossible. — J'avais hâte de voir arriver le jour
Où vous deviez vous rendre chez la personne à qui votre ami Georges Darier vous a recommandé, et maintenant que ce jour est venu, j'ai peur.. - Il me semble que de votre démarche va résulter pour vous comme pour moi quelque chose de funeste...
— Toujours à cause de votre rêve?
— Toujours!
— Vous n'avez pas d'autres raisons de crainte?
— Pas d'autre 1
- Eh bien chère Lucie, votre rêve n'a pas le sens commun!... - Comment pourrait-il résulter quelque chose de fâcheux pour nous de ma visite à un industriel riche à millions, et prêt à continuer en France les immenses affaires qui ont fait sa fortune en Amérique et l'ont rendu célèbie dans le monde entier?...
— Comment se nomme cet industriel?
-Mon ami Georges m'avait fait promettre de taire ce nom jusque après le succès de ma visite, mais je ne puis avoir de secret pour vous... - Mon nrotecteur futur s'appelle Paul Harmant...
'luIic regarda le jeune homme avec surprise; - son visage, si sombre jusqu'à ce moment, parut s'éclairer.
Paul Harmant, rue Murillo ? - demanda-t-elle. Oui. — Vous le connaissez?
Lui, non, mais je connais sa fille. W- Mary Harmant... - G est pour elle que j'ai fait dernièrement cette robe de soirée qui vous émerveillait. Ft Lucie, redevenue brusquement joyeuse, ajouta : !!orma.„tenantie n'a. plus peur... - Mon rêve nesavaucequ
Hi=»itn Ml" Marv — (mais vous ne la verrez peut-être pas), - M Marv lit bnne,Lce,bienvemante,affectueuse.. enfin elleatoutes
qualités, et le père d'une telle fiUe ne peut être qu'un 1-»- --' -Non! non! je n'ai plus peurl! - Allez vite, mon amt, et ne pensons nhis ni l'un ni l'autre à mes pressentiments ridicules!... ' Lucien embrassa sur le front sa fiancée et gagna le quartier anstocra-
''•"LtCiriCion faisait trembler sa main au moment où il sonna
' 'XTetUe'pot voisine de cette grille s'ouvrit etle jeune homme entra
"'"l'VouY'désirez, monsieur?... - lui demanda un concierge majes-
tueux.
— Parler à M"« Harmant...
Elle aperçut une boutique de marchaud de vias portant cette enseigne.
— Mademoiselle n'est pas visible...
Lucien fut singulièrement déconcerté par cette réponse, mais il se souvint de la recommandation de son ami Georges, et il s'empressa d'ajouter :
— Je viens de la part de M. Darier, l'avocat de M. Harmant.
Le concierge, majestueux, prit aussitôt une physionomie souriante.
— C'est différent, monsieur... — répliqua-t-il. — Mademoiselle m'avait prévenu de votre visite... — Veuillez traverser la cour et gravir le perron de l'hôtel... —je vais prévenir M. Théodore...
Et tandis que Lucien se dirigeait vers les marches surmontées d'une élégante marquise, le concierge fit résonner un timbre.
Un personnage vêtu de noir et cravaté de blanc, absolument correct depuis la pointe de ses souliers vernis jusqu'à ses favoris grisonnants d'une bonne coupe, sortit du vestibule.
Ce personnage était M. Théodore, le valet de chambre.
Il se posa en point d'interrogation devant Lucien, qui répondit à ce questionneur muet :
— Je désire voir M»« Harmant, de la part de M. Georges Darier...
— Veuillez me suivre, monsieur... Mademoiselle est au petit salon... Lucien suivit le valet de chambre.
Celui-ci, le précédant toujours, traversa deux ou trois pièces d'une grande richesse, souleva une portière et dit :
— Mademoiselle, la personne envoyée à mademoiselle par l'avocat de monsieur...
— Faites entrer, — répondit Mary.
Le valet de chambre s'effaça pour laisser passer le visiteur. La jeune fille, ayant passé une bonne nuit, avait le visage moins fatigué, les traits moins tirés que de coutume.
Un peignoir du matin très orné dissimulait l'amaigrissement maladif de
son corps.
Elle était ravissante ainsi.
A l'entrée de Lucien elle se leva et fit deux pas au-devant du nouveau venu, qui la salua respectueusement.
D'un seul regard elle enveloppa le visiteur et trouva qu'il avait la taille élégante, la tournure distinguée, le visage intelligent et sympathique.
Bref, il lui plut à première vue, et elle ne fit point difficulté de reconnaître que jamais, jusqu'à ce jour, elle n'avait rencontré un jeune homme aussi séduisant.
~ Vous êtes, monsieur, — dit-elle avec un sourire, — très chaudement recommandé par M. Georges Darier pour qui mon père fait profession d'une estime toute particulière...
— Georges Darier, mademoiselle, est mon meilleur ami... mon camarade d'enfance...
— Je vous attendais, monsieur...
— Je suis profondément touché, mademoiselle, du grand honneur que vous daignez me faire en me recevant. — Georges m'a dit que vous vou-
driez bien me prêter votre appui tout-puissant et me présenter à monsieur votre père, à qui j'apporte une lettre de recommandation de mon ami Georges...
Lucien parlait d'un ton respectueux, mais qui n'avait rien de trop humble, ni de platement obséquieux; —il sollicitait une faveur en homme qui, sachant ce qu'il vaut, se sent digne de l'obtenir.
Mary ferma les yeux à demi sous la caresse de la voix douce et bien timbrée de son visiteur.
— Asseyez-vous, monsieur, — dit-elle en désignant de la main un siège, — nous allons causer...
Le fiancé de Lucie s'assit.
]\jiie Harmant continua :
— M. Darier m'a dit que vous aviez beaucoup de talent, beaucoup de courage; que jusqu'à ce jour l'occasion d'utiliser vos aptitudes vous avait manqué, et que vous désiriez vivement trouver une position dans la grande usine que mon père doit ouvrir prochainement...
— Cette position, mademoiseye, si elle m'était donnée, assurerait mon avenir, — interrompit Lucien.
Mary poursuivit :
— J'ai répondu à M. Darier que les concurrents étaient nombreux et l'emploi de directeur des travaux très envié; mais en même temps je lui aj promis de faire tout ce qui dépendrait de moi afin d'obtenir que vous soyez préféré, que vous l'emportiez sur vos concurrents... —Pour arriver à ce but, il importe que vous soyez le premier à voir mon père... — D'habitude je ne me mêle point des affaires industrielles, et je croyais bien devoir ne m'en mêler jamais; mais pour vous, monsieur, qui êtes l'ami de M. Darier et qui méritez personnellement l'intérêt le plus sérieux, je ferai ce que je n'ai jamais fait et j'userai de mon influence... si tant est que cette influence existe, — ajouta la jeune fille en souriant; — je vous présenterai donc à mon père et j'appuierai votre requête.
— C'est du fond du cœur que je vous remercie, mademoiselle... — répondit Lucien très ému. — Le découragement s'était emparé de moi... je croyais qu'une chance mauvaise me poursuivrait jusqu'au bout de ma vie. — Grâce à vous, je renais h l'espérance...
Mary écoutait le jeune homme avec un trouble profond, dont elle ne se rendait pas bien, compte mais qui lui semblait délicieux.
Ses yeux se fixaient avec complaisance sur la figure franche et'loyale du fils de Jules Labroue.
Je ferai donc tout ce qui dépendra de moi, — reprit-elle; — i'aurais voulu vous voir aujourd'hui même, emporter d'ici une certitude 'au lieu d'une espérance... — malheureusement c'est impossible...
— Impossible! ! — répéta Lucien en iressaillant.
— Oui et cela pour la meilleure de toutes les raisons... — Mon père n'est point de retour... - Au moment où je l'attendais j'ai reçu de lui, hier, une dépêche m'annonçant qu'il était obligé de passer un ]0ur de plus en Belgique, et qu'il n'arriverait que ce soir.
Lucien avait eu peur.
Il poussa un soupir d'allégement. -i t
— Ce n'est qu'un retard sans importance... — répliqua-t-il. — La journée d'aujourd'hui n'en est pas moins heureuse, mademoiselle, puisque l'aurai eu la joie de vous voir et de plaider ma cause devant vous...
Et vous avez bien plaidé, monsieur... - fit Mary en devenant pourpre à son insu. - Près de moi votre cause est gagnée, et je compte que M Darier et moi nous serons aussi heureux auprès de mon père... . A présent que je vous connais, mademoiselle, je n'en doute plus...
— Il faudra donc revenir demain...
— A quelle heure? '
Vers neuf heures et demie du matin... - Mon père sera pressé sans doute d'aller inspecter ses travaux de Gourbevoie... - H est essentiel, ]e le répète, que vous soyez le premier à le voir, et je vous attendrai comme aujourd'hui pour vous présenter...
— Ai-je besoin d'affirmer que je serai exact?... Lucien se leva...
— A demain donc, mademoiselle!... — ajouta-t-il.
Mary était déjà debout.
— A demain, monsieur 1... - Mais j'y songe, - fit-elle en riant, - je
ne sais pas votre nom...
— Lucien Labroue, répondit le jeune homme.
-Lucien Labroue, - répéta Mary, - je ne l'oublierai pas ... - Comptez, monsieur Lucien, que vous ferez bientôt partie de la maison. Le visiteur s'inclina, le cœur gonflé de joie, et sortit du petit salon La fille de Paul Harmant voulut le reconduire jusqu'au vestibule, s'arrêta sur la plus haute marche du perron et le regarda traverser la
cour.
Au moment de franchir la petite porte placée près de la grille, Lucien se retourna et salua de nouveau Mary.
Leurs regards se croisèrent,
M- Harmant répondit par un geste de la main, puis, la porte refermée.
"^^:rr.'""-répétaU.elle àdem.-voi., - ce protégé f^t honneur à M. Darier... - Son visage exprime lafranch.se...- La oyauté brille dan« ses yeux... - Je viens de le voir pour la première fois, et U
Lucie se mit en devoir de procùdor à l'opcTation de l'essayage.. LlV. 50. — H. GEFFROY, édit. — Repi-oduction interdits.
me semble qu'il est déjà un vieil ami pour moi... — Il faut qu'il plaise à mon père... —il faut que mon père lui confie la direction de ses travaux... — Je le veux et cela serai
Et Mary, se pelotonnant au coin du feu, s'absorba dans une rêverie profonde.
Paul Harmant arriva le soir, ainsi que l'avait annoncé le télégramme expédié de Bruxelles la veille.
Mary, impatiente de le voir, alla le chercher en voiture à la gare du Nord.
Le millionnaire fut frappé du changement survenu pendant son voyage dans l'apparence de sa fille, et il en éprouva une profonde douleur.
Nous savons que le misérable qui s'était nommé Jacques Garaud avaii un cœur de père et qu'il adorait son enfant.
Pour la première fois il aperçut nettement le danger que, jusqu'à ce moment, il n'avait pas voulu voir.
Une angoisse effroyable s'empara de lui.
Après les premiers embrassements il demanda à Mary s'il s'était passé quelque chose à l'hôtel depuis la dernière lettre qu'elle lui avait adressée en Belgique.
La jeune fille le renseigna, mais sans dire un mot de Lucien Labroue.
Ce silence était le résultat d'un plan que nous connaîtrons bientôt.
— Parle-moi de toi surtout, chère enfant, — reprit Paul Harmant en serrant Mary dans ses bras. — Tu me parais plus souffrante qu'au moment de mon départ...
— C'est une illusion, mon bon père... — répondit Mary d'un ton gai. ~ Il est certain qu'en ton absence le temps m'a semblé long, mais l'ennui n'a exercé aucune influence funeste sur ma santé... — Je ne souffre pas, je me sens J'âme joyeuse, et je t'assure qu'en ce moment je me porte à merveille...
Malheureusement, une petite toux sèche vint démentir les paroles de la jeune fille, et donner une nouvelle intensité aux angoisses paternelles de Jacques Garaud.
«iN DE LA PREMIÈRE PARTIE