‹ La porteuse de pain (volume 2)Chapitre 4 sur 11 · LES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE · texte numérisé non relu

LES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE

Le landau qui ramenait le millionnaire et sa fille arriva rue Murillo quelques minutes seulement avant Theure du dîner.

Le faux Paul Harmant monta dans sa chambre pour quitter son costume de voyage et redescendit aussitôt se mettre à table.

Marv était de belle humeur.

Sa gaieté communicative et ses gracieuses câlineries amenèrent un

sourire sur les lèvres de son père.

— As-tu revu Georges Darier ?... -~ demanda-t-il au milieu d une con-

versation très animée.

— Une fois.

— Que voulait-il ?

.- Je causerai avec toi du motif de sa visite, mais demain.

— Pourquoi pas immédiatement?

Parce que, toute à la joie de te revoir, je désire ne point parler d affaires aujourd'hui. - Sortiras-tu de bonne heure, demain?

— Certes! Après une absence de trois semaines j'ai grand besoin de visiter mes travaux... J'ai reçu des lettres de mon architecte, qui me dit que tout va bien et promet d'être en mesure de me livrer les bâtiments à la fin du mois ; mais rien ne vaut le coup d'œil du maître...

— A quelle heure sortiras-tu ?

— Pourquoi me demandes-tu cela, mignonne?

— J'ai besoin de le savoir, - répliqua Mary en riant.

— J'ai donné rendez-vous à mon architecte à midi, près des travaux...

— Alors tu n'auras pas besoin de partir d'ici avant onze heures. . .

C'est ce qui te trompe... j'ai de nombreuses courses à faire avant

d'aller à Courbevoie.

— A quelle heure déjeuneras-tu donc?

— Je déjeunerai dehors...

Tu ne me causeras point le chagrin de me laisser déjeuner seule le lendemain de ton retour!! -Tes nombreuses courses seront remises

l'après-midi... — Nous nous mettrons à table à dix heures, et tu partiras ensuite. — N'est-ce pas, petit père?...

— Est-ce qu'il m'est possible de te désobéir, chère mignonne ! — répliqua le faux Paul Harmant en embrassant sa fille, qui lui tendait son front.

— Mais pourquoi ce caprice?

— C'est un secret...

— Ne puis-jele connaître tout de suite, ce secret?

— Non... demain...

— Cependant...

— Parions d'autre chose... — Es-tu satisfait des résultats de ton voyage?

— On ne saurait l'être davantage... — J'ai d'importants travaux à exécuter pour plusieurs grands maîtres de forges... — Il faut même que je m'occupe de trouver le plus promptement possible d'habiles dessinateurs.

Mary dressa l'oreille.

L'industriel continua :

— En attendant la fin des travaux, j'installerai provisoirement un atelier de dessin ici, dans la grande pièce du rez-de-chaussée qui touche à la bibliothèque... — De cette façon j'aurai mes employés sous la main...

— Tu dois avoir reçu des demandes d'emploi?...

— Très nombreuses... — Je les classerai demain et je me renseignerai sur les postulants...

— Tu ne pourras surveiller à la fois tes maçons et tes dessinateurs... être en même temps à Paris et à Courbevoie...

— A coup sûr, puisque le don d'ubiquité me manque... — répondit le millionnaire en riant. — Mais outre les contremaîtres, j'aurai un garçon sérieux, intelligent, instruit, capable de conduire les travaux et de me remplacer.

— Un autre toi-même, enfin?

— Oui.

— As-tu quelqu'un en vue?

— Personne, quant à présent, et le choix sera difficile, car il s'agit d'un poste de confiance... Enfin, en cherchant bien...

— Oh! tu trouveras.

— Compterais-tu, par hasard, me recommander un de tes protégés? — demanda le millionnaire en riant.

— Qui sait? — répondit la jeune fille en riant aussi. — Mais tu dois être brisé de fatigue... Va te reposer, petit père, et demain nous causerons.

Le père et la fille se réparèrent, Paul Harmant intrigué des réticences de Mary, et Mary heureuse de savoir qu'aucune décision n'avait été prise relativement à l'emploi convoité par Lucien Labroue.

Celui-ci, en quittant la rue Murillo, était allé chez son ami Georges Darier pour lui faire connaître l'absence de Paul Harmant et lui raconter l'entrevue qu'il venait d'avoir avec Mary.

Après l'avoir écouté, Georges s'écria :

— Si j'avais douté du succès, je n'en douterais plus à cette heure... Ce que femme veut, Dieu le veutl... Ta commission de directeur des travaux est signée d'avance...

Lucie attendait le retour de son fiancé avec une impatience plus facile

à comprendre qu'à décrire.

Lucien lui raconta, comme à Georges, ce qui s'était passé.

Je jugeais bien M"° Maryîl —dit la jeune fille rayonnante; - je vous le répète, c'est un ange ! ! Ce qu elle a promis, elle le tiendra! 1

Le lendemain, de très bonne heure, Paul Harmant, assis devant le bureau de sa bibliothèque, mettait en ordre les papiers entassés sur ce bureau et dépouillait sa correspondance.

Parmi les lettres arrivées pendant son voyage, il s'en trouvait une portant le timbre des États-Unis.

Il l'ouvrit avec une précipitation inquiète, car il venait de reconnaître

l'écriture d'Ovide Soliveau.

Cette lettre ne contenait que les quelques ligne suivantes :

« Mon cher cousin,

« Depuis ton départ j'éprouve de cruelles déceptions.

. Les affaires de l'ancienne maison James Mortimer et Paul Harmant, dont je suis le successeur, diminuent de jour en jour.

« Ton départ a porté à l'usine un coup funeste et, si cela continue, l'avenir me paraît inquiétant.

« Je commence à regretter pas mal de ne point t'avoir suivi en France, sans compter que les liens du sang sont bien forts et qu'il me semble difficile, parole d'honneur, de me passe:' de toi... »

« Qui sait?...

« Peut-être nous reverrons-nous plus tôt qu'on ne pense...

« A toi, comme toujours, mon cher Paul, et crois-moi bien ton cousm

tout dévoué.

« Ovide Soliveau. »

En lisant cette lettre, Paul Harmant avait pâli.

- Quand il eut achevé, il la froissa dans ses doigts avec colère.

— Ainsi, — murmura-t-il d'une voix qui passait sifflante entre ses dents serrées, — ainsi le misérable conduit à sa ruine une maison semblable à

celle qu'il a su m'escroquer par le chantage! — L'usine s'écroule, c'est évident... — Ovide Soliveau marche à la banqueroute ! — Mais comment? — Ah! comment? — La passion du jeu explique tout... — L'imbécile joue et perd!... — Les cartes dans ses mains réduiraient à néant une fortune royale!... —Bientôt il sera sans ressources... — L'usine James Mortimer, l'une des plus puissantes des États-Unis, aura croulé sur le tapis vert!... Et au moment où je me croyais libre, débarrassé à tout jamais de ce gredin, il menace de venir me rejoindre.

« Peut-être nous reverrons nous plus tôt qu'on ne pense \... — m'écrit-il.

« C'est clair!...

« S'il me dit cela, c'est que la catastrophe est proche I . . . — En quelques mois il aura dévoré plus d'un million!

« Ah! s'il pouvait se suicider avant de revenir en France, ou recevoir dans la tête une balle de revolver de quelque Yankee mécontent !...

« Mais je n'aurai pas cette chance...

« 11 reviendra, et de nouveau il me faudra subir son chantage éhonté !...

Le faux Paul Harmant jeta au feu la lettre de son prétendu cousin et se remit au travail ; mais les plus sombres préoccupations assiégeaient son esprit et des rides profondes se creusaient sur son front.

Mary, ce jour-là, n'avait point été beaucoup moins matinale que son père.

Elle fit sa toilette rapidement, quoique non sans coquetterie, quitta son appartement, sonna le valet de chambre et lui dit :

— Vous vous souvenez de la personne qui s'est présentée ici hier matin avec une lettre de M. Darier?...

— Oui, mademoiselle...

— Cette personne reviendra aujourd'hui, à neuf heures et demie, pour voir mon père. — Vous l'amènerez auprès de moi, dans le petit salon où je vais l'attendre...

— Bien, mademoiselle...

•*- Prévenez le concierge...

— A l'instant, mademoiselle...

Neuf heures sonnaient.

Mary se rendit au salon.

Une demi-heure devait s'écouler encore avant l'arrivée de son protégé .

La jeune fille était impatiente.

Au lieu de s'asseoir au coin du feu, elle se tint debout à côté d'une fenêtre qui dominait la cour et d'où, par conséquent, on voyait la grille et la petite porte donnant sur la rue.

Il lui semblait qu'un siècle la séparait encore du moment où cette porte s'ouvrirait pour laisser entrer I>ucien Labroue.

■ Mary se rendait-elle bien compte de ce qui passait dans son esprit et de la nature du sentiment qui prenait naissance dans son cœur?

. Nous n'oserions l'affirmer, mais les soins coquets donnés à sa toilette par la fille du millionnaire ne nous permettent pas non plus de nous proïioncer pour la négative.

La demie après neuf heures sonna.

La cloche de la grille retentit en même temps ei Mary, cachée par les rideaux de guipure, vit la petite porte tourner sur ses gonds et Lucien entrer dans la cour.

Presque en même temps résonna le coup de timbre annonçant une visite, et le jeune homme se dirigea vers le perron.

Le valet de chambre Théodore l'attendait sur la plus haute marche pour

l'introduire.

La fille de Paul Harmant avait porté la main à son cœur, ou le sang

affluait.

Une quinte de toux violente lui déchira la poitrine.

Elle fut obligée de s'asseoir, car la respiration lui manquait.

Deux minutes s'écoulèrent, puis la porte du petit salon s'ouvrit. - Lucien entra et Théodore referma derrière lui.

Mary fit un violent effort pour reprendre haleine, pour dominer son trouble, et dit d'une voix mal affermie .

— Mon père est de retour, monsieur Lucien; je pourrai tout à l'heure vous présenter à lui...

— Lui avez-vous déjà parlé de moi, mademoiselle? — demanda le fils

de Jules Labroue.

— Non... je ne lui ai rien dit encore... — Je me suis assurée seulement qu'il n'a choisi personne pour l'emploi que vous convoitez... — J'ai voulu agir en votre présence, et voici le moment d'emporter d'assaut le succès...

— Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien je suis ému...

— Avez-vous donc peur?

— Oui.

— De quoi?...

-De ne pas réussir... — Songez, mademoiselle, que mon avenir est

en jeu l... . . ,,.,

— Uass urez-vous ! ... - répondit Mary en souriant. —Je suis une alhee

fidèle et ]e réponds de tout.

A l'entrée de Lucien, elle se leva et fit deux pas au devant du nouveau venu. LiV. îîl. — H. GF.FFROY, édit. — Reproduction interdite. 51

Lucien s'inclina.

'— Venez... —ajouta M"« Harmant. — Venez et comptez sur moi

En même temps elle tendait sa petite main fiévreuse au jeune homme, qui la prit et la sentit tressaillir dans la sienne.

Mary sortit du salon, suiviepar Lucien, et s'arrêta dans une pièce précédant la bibliothèque.

— Attendez-moi là, — fit-elle, — et tenez toute prête la lettre de votre ami Georges Darier. ^

Une émotion nerveuse insurmontable faisait trembler Lucien.

La jeune fille frappa doucement à la porte de la bibliothèque, puis elle en franchit le seuil.

L'industriel, qui, nous le savons, classait des papiers devant son bureau, leva la tète et s'écria d'un air surpris :

— Comment, c'est toi, chère enfant! Déjà levée!

— Y songes-tu, père? — Ce serait joli si je n'étais pas levée à neuf heures et demie!

— Déjà neuf heures et demie?

— Si même il n'est dix heures moins un quart.

Le faux Paul Harmant embrassa sa fille avec effusion et poursuivit :

— Alors tu viens me chercher pour déjeuner?

— Non. — Nous nous mettrons à table à dix heures. — Je vieus causer d.'aff"aires avec toi.

— Causer d'aff^aires ! — Gomme tu dis cela d'un ton sérieux !

— C'est que c'est très sérieux.

— As-tu besoin d'argent pour sblder des factures? — Je vais t'ouvrir ma caisse.

— Je it'ai pas besoin d'argent.

— Alors, — fit le millionnaire en riant, — c'est qu'il s'agit du fameux secret que tu as refusé de me révéler hier soir?

— Précisément.

— Eh bien! parle, mignonne, je suis tout oreilles... Mary s'assit à côté de son père et commença :

— Figure-toi que j'ai une fantaisie.

— Tu en as souvent...

— Oui, mais celle-ci ne ressemble point aux autres... — Promets-moi de m'accorder ce que je vais te demander...

— Tu sais bien que si la chose est possible elle sera faite... Est-ce que je t'ai jamais refusé quelque chose?...

— C'est vrai... — Eh bien, ma fantaisie, la voici : — J'ai le désir que le premier employé engagé par toi pour ta nouvelle usine te soit présenté par moi.

404 hA PORTEUSE DE PAIN

— Ce L[ui signifie, mignonne, que tu as pris quelqu'un sous ta liaute protection, et que tu vas me recommander ce quelqu'un...

— C'est parfaitement ça ! — Tu m'as dit que tu aurais besoin à bref délai d'un directeur de travaux, afin de surveiller dès à présent Tatelier de dessinateurs que tu vas installer. — Il te faut un homme instruit, intelligent, pratique, sur lequel tu puisses compter comme sur toi-même... Tu as dis cela, n'est-ce pas?...

— Je l'ai dit et je le répète. Aurais-tu par hasard ce phénix a m'offrir?...

— Oui, et tu engageras ce phénix sous mes auspices et sous ceux de toji avocat, M. Georges Darier.

— Ah! mon avocat protège aussi ton protégé?...

— Oui, et il compte sur moi pour plaider et gagner sa cause... C'est d'ailleurs dans ton intérêt que nous agissons, père. . . La personne que nous t'offrons est tout à fait hors ligne... Jamais tu ne pourras trouver mieux ni même aussi bien... jamais!

— Quelle chaleur! — s'écria Paul Harmant en regardant sa fille ; — tu connais donc celui dont tu parles?

— Oui, père... — M. Darier, après m'avoir parlé de lui, me l'a envoyé... — Je l'ai vu, je l'ai jugé, et je suis certaine de ne m'être point trompée sur sa valeur...

— C'est un ami de Georges Darierï

— Un ami intime... un camarade de collège... — M. Darier en répond comme de lui-même... — En le prenant de ma main, il me semble que tu porteras bonheur à ta nouvelle entreprise, et nous aurons fait une bonne action... — Le protégé de M. Darier et le mien a subi de grands malheurs de famille, je l'ai compris à quelques mots qui lui sont échappés ; il a besoin d'avoir une situation digne de son caractère et de son mérite, et cette situation tu la lui accorderas chez toi, n'est-ce pas?...

Le millionnaire attira sa fille à lui et l'embrassade nouveau.

— Mais tu es un élève de mon avocat!... — lui dit-il en souriant. — Tu plaides avec une conviction qui doit te faire gagner tous les procès...

— Celui-ci est-il gagné i*... — demanda vivement Mary.

— Nous verrons cela tout à l'heure... — 11 ne faut point que le cœur emporte la tête! — La personne qui deviendra mon bras droit, mon aiter ego, doit être pourvue de qualités spéciales et bien rares... — Je désire vivement être agréable à Darier, et surtout à toi; mais, avant tout, je veux m'assurer que la personne en question est capable de remplir un emploi de haute confiance et que je puis, sans inquiétude et sans péril, remettre en ses mams uiou aulunte... — Je vais donc écrire à l'instant même à votre protégé de venir causer avec moi.

— Inutile de lui écrire, père, — interrompit Mary.

Jeanne affublée du grand tablier bleu, ses coches et son couteau pendus à sa ceinture.

commença sa tournée.

— Comment?

— Il est ici, dans la pièce à côté, tapportant îa lettre de recommandation qui lui a été remise par M. Darier.

— Alors c'est tout simplement un complot, — dit le millionnaire en riant de nouveau.

— Un vrai complot, père, et tu vas en être, car tu ne refuseras pas de voir le meilleur ami de ton avocat...

— Non, certes... - Je le recevrai, et la conversation qui* aurait eu lieu demain aura lieu tout de suite.

Mary, joyeuse, courut à la porte, qu'elle ouvrit.

Entrez, monsieur Lucien! - cria-t-elle au jeune homme dont nous connaissons l'anxiété. -Mon père vous attend.

Lucien, tremblant, tenant à la main sa lettre d'introduction, franchit

le seuil.

Paul Harmant l'enveloppa d'un coup d'œil rapide. .

Le résultat de ce premier examen parut être entièrement favorable au solliciteur, car la physionomie un peu contrainte du millionnaire s'éclaira.

-Vous m'apportez une lettre de Georges Darier, monsieur? - lui demanda-t-il d'un ton bienveillant.

— Oui, monsieur... La voici.

Et il tendit l'enveloppe à l'industriel, qui la prit et poursuivit :

- Vous m'êtes en même temps recommandé d'une façon toute specia e par ma nUe, qui vous a reçu pendant mon absence... - Gela me donne le désir de vous être agréable, mais les affaires sont les affaires, vous le savez aussi bien que moi, et je ne puis rien décider avant de m'être entretenu

sérieusement avec vous.

— C'est trop juste, monsieur. - L'entretien que vous vouiez oien «.•accorder était l'unique objet de mon ambition, car l'emploi que je sollicite n'est pas de ceux qui se puissent accorder seulement a la faveur

Mary pensa :

— Voilà qui est bien répondu !

Puis elle ajouta : , ■ • >

^ Père, je te laisse avec monsieur, et je vais attendre impatiemment

le résultat de votre causerie.

— Va, ma mignonne. .

La jeune fille sortit en jetantun regard plein d'encouragement a Lucien.,

nui s'inclina devant elle.

Paul Harmant désigna de la main un siège, et le solliciteur dontl émotion grandissait encore à mesure qu'approchait le moment décisif, s assit

en face de lui. .,. , . .-,

- L'emploi que vous désirez obtenir, - commença 1 industriel, -

est celui de directeur des travaux dans mes ateliers?... . . , , ,

1 Oui, monsieur, et croyez bien que je ne me dissimule point la haute importance de cet emploi et les qualités qu'il exige de son titulaire...

— Mais avant de continuer cet entretien, — poursuivit Lucien après un moment de silence, — veuillez prendre connaissance de la lettre que j'ai eu l'honneur de vous remettre. — Elle est écrite par quelqu'un qui me connaît bien et se fait mon répondant auprès de vous...

Jacques Garaud prit la lettre qu'il avait placée devant lui sur des papiers, l'ouvrit et en lut les premières phrases, puis, sans l'achever, il la reposa toute ouverte sur son bureau.

— Georges Darier, — fit-il ensuite,.—- vous recommande à moi avec la conviction d'un homme sûr de votro mérite... — La manière dont il me parle de vous n'a rien de banal... -- Vous êtes élève de l'École des arts et métiers?

— Oui, monsieur, et j'ai fait des études spéciales relativement à la mécanique appliquée aux chemins de fer, question qui, d'après ce qu'ont dit certains articles de journaux, semble vous occuper en ce moment. — Je ne m'en suis pas tenu à la théorie, j'ai abordé la pratique... — Je puis me mettre à un étau, la lime et le marteau à la main, pour démontrer aux ouvriers comment on forge une pièce et comment on l'ajuste.

— Voici qui prouve beaucoup d'intelligence et je vous en félicite... — Il est presque inutile de vous demander si vous êtes dessinateur...

— Si je ne l'étais je n'aurais pas osé me présenter à vous... — Me trouvant sans emploi, j'ai accepté et j'occupe en ce moment celui de dessinateur de la maison Simons et G®, de Saint-Ouen.

— Ah! ah! — fit Paul Harmant en fixant de nouveau les yeux sur le jeune homme, — vous exécutez les dessins de la maison Simons et C^?...

— Oui, monsieur.

— Quel âge avez-vous?

— Vingt-sept ans.

— Vous habitez Paris?...

— Oui, monsieur..

— Vous êtes Parisien?

-— Pas tout à fait, mais il s'en faut peu, car je suis né à Alfortville...

Le nom à' Alfortville tomba comme une douche deau glacée sur la nuque du faux Paul Harmant.

En l'entendant prononcer il tressaillit, puis, regardant Lucien avec une intensité plus grande encore, il reprit :

— Votre père existe?...

— Non, monsieur...

— Mais vous avez au moins votre mère ?

— Non, monsieur... tous les deux sont morts... Ma mère au moment de ma naissance... mon père quand je n'étais encore qu'un enfant...

Le malaise de l'ex-Jacques Garaud grandissait au point de devenir

presque visible.

— Ah! vous n'avez plus de famille... — balbutia-t-il sans presque avoir

conscience de ce qu'il disait.

— Non, monsieur...

— Que faisait votre père?...

— Mon père était un ingénieur de grand mérite, et il avait une usine importante à Alfortville.

Le faux Paul Harmant était pâle comme un spectre.

— Gomment vous appelez-vous? — demanda-t-il d'une voix mal

assurée.

— Lucien Labroue, — répondit le jeune homme.

— Lucien Labroue!... — répéta le millionnaire en sentant un frisson passer dans ses cheveux.

— Oui, monsieur... — répliqua le fiancé de Lucie, étonné de la stupeur évidente de l'industriel. — Est-ce que vous avez connu mon père?

Gette question, au lieu de démonter complètement Jacques Garaud, lui rendit au contraire tout son sang-froid, en lui faisant envisager la situation dans laquelle il se trouvait en face du fils de l'homme volé et assassiné

oar lui.

— Oui, — dit-il résolument, — j'ai connu votre père... j'ai été en relations d'affaires et d'amitié avec lui... si toutefois il se nommait bien Jules Labroue...

— Il se nommait ainsi, monsieur.

— Vous devez comprendre alors mon émotion, en entendant parler à l'improviste d'un homme que j'aimais et dont j'ai appris avec douleur aux États-Unis la fin tragique.

— Ahl vous avez su comment était mort mon pauvre père?...

— Oui, monsieur... assassiné dans son usine en feu !... — murmura Jacques Garaud frémissant.

En même temps il se disait tout bas :

Hasard étrange... hasard menaçant peut-être, qui amène chez moi en solliciteur le fils de ma victime...

Mais si le faux Paul Harmant pouvait, comme tout le monde, pher sous un choc imprévu, il n'était pas homme à se laisser abattre.

Il calcula mentalement les conséquences possibles d'ur.e rencontre inattendue, et son parti fut pris aussi lôL.

En lisant cette lettre, Paul lîarmant avait pâli... Liv. 53 F. ROY, cdit. — Reproduction interdite.

LA PORTEUSE DE PAIN 4ii

— Assassiné, oui, monsieur... — répliqua Lucien, —assassiné dans son usine incendiée par le meurtrier...

— Si mes souvenirs sont exacts, — dit Jacques Garaud avec un absolu sang-froid, — le meurtrier fut une femme... la gardienne de l'usine...

— Les juges ont cru en avoir la preuve, puisqu'ils ont condamné Jeanne Portier pour le double crime... — Moi, je ne le crois pas...

Paul Harmant tressaillit de nouveau.

— Qu'est-ce que vous ne croyez pas ? — demanda-t-il.

— Ce que les juges ont cru...

— Vous pensez donc que la femme dont vous venez de prononcer le nom était innocente?

— Oui, monsieur...

— Mais il me semble me souvenir que les charges amoncelées contre cette femme démontraient jusqu'à l'évidence sa culpabilité...

— L'éviaence était peut-être menteuse...

— Pourquoi supposez-vous cela?... — demanda le millionnaire.

— Parce que j'ai reçu les confidences de la parente qui m'a élevé, et de ces confidences il résulte qu'un autre que la condamnée avait intérêt à la mort de mon père.

— Un autre? — répéta le faux Paul Harmant en se raidissant contre la terreur grandissante. — Qui donc?

— Un contremaître de l'usine, un ambitieux!... — Mon père, ayant toute confiance en cet homme, lui avait confié le secret de ses inventions nouvelles, et c'est pour rester seul maître de ce secret qu'il aurait commis le double crime.

— Gomment s'appelait ce contremaître? •

— Jacques Garaud.

— Jacques Garaud... oui. ..je me souviens vaguement de ce nom... Mais cet homme, on le disait du moins, avait péri dans l'incendie, victime de son dévouement...

— Je ne crois ni à ce dévouement ni à cette mort, mais à une comédie infâme jouée par le misérable...

— Vous avez la preuve de cela?... — s'écria l'industriel, pris à la gorge par l'angoisse.

— Non, monsieur, malheureusement; mais Jacques Garaud avait écrit à Jeanne Portier, dont il était amoureux, une lettre contenant l'aveu ou plutôt l'annonce de son crime...

— Comment Jeanne Portier ne s'est-elle pas servie de cette lettre pour se justifier?...

— Elle ne la possédait plus... l'incendie l'avait dévorée... Le faux Paul Harmant secoua h. tête.

x^^ut cela, — fit-il, — est bien vague et ne repose 'que sur des suppo^siuons.^ répliqua Lucien. - Mais il existe des pressentiments qui ne trompent pas un fils. - Lalumière, tôtoutard, dissipera les ténèbres... - Le lour du châtiment viendra. - Je dois venger mon père assassiné !

Uue sueur froide mouillait les tempes de l'assassin. - Une sorte ae vertige faisait chavirer sa pensée dans son cerveau. Néanmoins, il résolut de payer d'audace. .

-Eh' - répliqua-t-il, - quepouvez-vous faire? - Vingt-deux ans se sont écoulés depuis le drame d' Alfortville.. . - En supposant que Jacques Garaud ait été criminel et qu'il vive encore, la prescription le couvre

Que m'importe la prescription? - Si Jacques Garaud est vivant et si je le rencontre, ce n'est point à la loi que je demanderai Justice. -Le m sérable, enrichi par le crime, a changé de nom certainement et s e. Tréé une Camille... - Le scandale fait autour de lui, la haine et le mépris des siens résultant de ce scandale, suffiront à ma vengeance... Le millionnaire se leva en proie à une agitation terrible. Pendant quelques secondes il se promena de long en large dans la bibliothèque, fiévreusement.

Tout à coup il s'arrêta et dit d'une voix changée : . . ^ ^ -Je vous approuve de vouloir venger votre père, mais 3e doute que vous arriviez à ce but... - Maintenant, reprenons notre entretien... - A cette heure vous êtes sans famille, sans position, sans fortune-

— Oui, monsieur...

— Vous sollicitez dans ma maison un emploi qui assure pour vous non

seulement le présent, Jnais l'avenir?

— Oui, monsieur...

— Eh bien! cet emploi, je vous le donne...

— Ah! monsieur !...

Et, dans un élan de gratitude, Lucien saisit les mains de Jacques

Garaud.

Ces mains étaient glacées. .

Le millionnaire se dégagea sans affectation et poursuivit .

Vous êtes instruit et capable ; d'ailleurs, vous avez tai vos preuves dans la maison Simons et C'...- Je vous prends avec moi... pousserez un second moi-même... - Votre titre de directeur des travaux vous donnera une IrÎté absolue sur les ateliers.. . - Vous choisirez les dessinateurs^ les contremaîtres, les ouvriers, qui devront agir sous ^°' °\^''',-- 'J' perde, pas une minute... Je désire qu'avant trois jours l'atelier de des. u que je vais installer provisoirement ici soit en état de fo^^"»""^'- " ^ rapporte de mon voyage des travaux qu'il faut exécuter dans le plus bie,

délai. — J^aurai besoin de vous à toute heure du jour... Vous devrez donc venir vous loger près de chez moi.

— Je suis prêt à le faire.

— Je vous donnerai, pour commencer, douze mille francs d'appointements annuels. — Est-ce suffisant?

— Certes,, monsieur, et je n'aurais pas osé prétendre a un pareil chiffre...

— Bref, vous acceptez?

— Avec une profonde reconnaissance.

— Eh bien! c'est entendu... — continua le faux Paul Harmant. — Dès demain vous viendrez surveiller l'aménagement d'une grande pièce voisine de cette bibliothèque et qui pourra contenir une douzaine de dessinateurs... — Aujourd'hui je vais visiter les constructions de Courbevoie... — Vous m'accompagnerez, je tiens à ce que vous vous rendiez compte, de visu, de de l'importance de mon usine...

— Je cours déjeuner et je reviens... — dit Lucien.

— Vous déjeunerez avec nous...

— Monsieur, vous me comblez... — Grâce à vous, l'avenir si sombre jusqu'à ce moment devient rayonnant... — Comment vous remercier de ce que vous faites pour moi?...

— C'est à ma fille, c'est à votre ami Georges Darier, et enfin c'est à votre propre mérite qu'il faut adresser vos remercîments... — répliqua le millionnaire. — Donc c'est entendu, mon jeune ami... Vous savez le chemin du salon ?

— Oui, monsieur...

— Eh bien, allez m'attendre auprès de Mary... Prévenez-la que je vous rejoindrai dans cinq minutes, et que vous nous restez à déjeuner...

Tout en disant ce qui précède, le faux Paul Harmant avait ouvert la porte de la bibliothèque.

Lucien sortit ivre de joie, pouvant à peine croire à son bonheur, et se dirigea vers le salon.

Jacques Garaud referma la porte derrière le jeune homme, puis il se laissa tomber sur un siège, anéanti, accablé.

Pondant quelques secondes il parut en proie à une eftVayanle prostration, puis, tout à coup, il releva brusquement la tête. Son visage était empourpré, ses yeux hagards.

Il prit son front entre ses deux mains, comme pour comprimer les battements tumultueux de ses artères.

— Lucien Labroue! ! — murmura-t-il d'une voix étranglée. — Le fils de l'homme assassiné par moi! ! — Un enfant qui devait être riche, réduit à la misère par mon crime et venant me demander du travail ! ! — Et c'est ma fille qui le protège ! C'est sous les auspices de ma fille qu'il s.e présente ! !

« Est-ce la fatalité qui le conduit ici? Est-ce la Providence?...

« Lucien Labroue dans cette maison ! ! — Lucien Labroue croyant à l'innocence de Jeanne Fortier... à la culpabilité de Jacques Garaud ! ! — Lucien Labroue voulant, après vingt et un ans écoulés, venger son père par le scandale... le scandale qui déshonorerait mon enfant en même temps que moi, et ferait crouler l'échafaudage si laborieusement construit ! I

« Non... non... Cela ne doit pas être ! Gela ne sera pas !...

« Ce jeune homme ne me quittera plus... — Il faut qu'il vive à mon côté, que je puisse connaître toutes ses actions, épier toutes ses pensées et le supprimer au besoin, comme j'ai supprimé son père, s'il venait à soupçonner que le riche industriel Paul Harmant n'est autre que Jacques Garaud, l'incendiaire et le meurtrier!..,

Après ce court et terrible monologue le millionnaire, prêt à un nouveau crime, — (si ce nouveau crime devenait nécessaire à son salut), — se laissa retomber sur son siège, et pour la seconde fois s'abîma dans une prostration complète.

Le fils de Jules Labroue avait regagné le salon où il devait trouver Mary.

La jeune fille attendait avec anxiété le résultat de l'entretien préparé par elle entre son père et Lucien.

En voyant entrer celui-ci, le visage radieux, elle fit deux pas à sa rencontre.

— Parlez vite ! ! — lui dit-elle. — Que se passe-t-il ?

— Tout va bien...

— Mon père vous accepte?

— Oui, mademoiselle... — Dès aujourd'hui je fais partie du personnel de la nouvelle usine, et j'ai le titre de directeur des travaux.

Mary ne put vaincre complètement l'émotion qui s'empara d'elle et, se soutenant à peine, elle fut obligée de s'appuyer à un meuble. Lucien s'élança pour la soutenir.

— Êtes-vous souffrante, mademoiselle? — balbutia-t-il.

— Non... oh ! non ! — répondit-elle. — Je suis bien heureuse...

— Mais vous chancelez...

— C'est la joie... — Je désirais si fort voir mon père agréer votre requête... — Pardonnez-moi cette faiblesse... — C'est passé... me voici remise...

La jeune fille était redevenue calme en effet, du moins en apparence. Lucien rassuré reprit :

— Il me reste à vous témoigner ma gratitude pour votre généreuse protection... — C'est à elle que je dois le succès... — J3 ne l'oublierai jamais et j'en serai reconnaissant toute ma vie !...

Mary lui tendit la main.

— Nous verrons si vous vous souvenez ! — répliqua-t-elle en souriant. Le fils de Jules Labroue prit la main mignonne qui s'offrait à lui et

l'appuya respectueusement contre ses lèvres.

La jeune malade ressentit au cœur une secousse indéfinissable.

— Ah! — se dit-elle tout bas, — je l'aime I je sens bien que je l'aime !...

Puis, domiiiant son trouble, elle demanda :

— Alors, vous entrerez prochainement en fonctions?...

— Dès demain, mademoiselle...

— Mais les travaux ne sont point achevés.

— Aussi prendrai-je possession, dans cet hôtel, d'une grande pièce où monsieur votre père me charge d'installer provisoirement un atelier de dessinateurs...

— Et aujourd'hui, que faites-vous?

— Aujourd'hui, je vais à Courbevoie en compagnie de M. Harmant...

— Vous déjeunez avec nous, alors?

— Oui, mademoiselle... — Monsieur votre père m'a chargé de vous en prévenir...

— A merveille!... — Je cours donner des ordres. — Pardonnez-moi de vous laisser seul un instant...

Mary sortit du salon, dit au valet de chambre de mettre un couvert de plus, et se rendit à la bibliothèque pour chercher son père.

Celui-ci n'avait point quitté la posture dans laquelle nous l'avons laissé. En voyant entrer sa fille, il se leva.

— Eh bien! mignonne, — fît-il — tu as causé avec ton protégé?... — tu es contente?

Mary jeta ses deux bras autour du cou de Paul Harmant.

— Oh! oui, père, -- s'écria-t-elle... — bien contente! ! plus contente encore qj^3 tu ne le crois I... et je t'aime...

Le millionnaire regarda l'enfant dont la charmante figure était inondée dg larmes de joie

Son front se plissa, en même temps qu'une pensée soudaine traversait son cerveau, qu'une vague épouvante envahissait son âme.

Il tremblait de comprendre la cause des larmes de la jeune malade, mais il se raidit contre la douleur.

— Allons déjeuner, mignonne, — fit-il.

— Oui, père, allons déjeuner... — répéta Mary, — et, si tu veux, je vous accompagnerai tantôt à Courbevoie...

— Tu le désires?

— Beaucoup.

— Eh bien ! c'est convenu...

Le père et la fille allèrent ensuite retrouver Lucien, puis on passa dans la salle à manger.

Pendant le repas Paul Ilarmant questionna son nouvel employé surles

choses du métier.

Le fils de Jules Labroue répondit au père de Mary de manière à lui faire comprendre qu'il venait d'acquérir en lui un auxiliaire d'un vrai mérite et d'un avenir certain.

Mary ècait littéralement rayonnante.

Aussitôt le déjeuner fini, Théodore vint annoncer que le landau attendait au bas du perron.

Nos trois personnages partirent pour Courbevoie, où nous ne les suivrons pas.

Vers quatre heures du soir on revint à Paris, après une longue visite aux travaux de construction et d'aménagement.

Lucien se sépara du père et de la fille, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain à neuf heures du matin.

Le jeune homme était enchanté de se trouver libre, afin d'aller rendre compte du résultat de ses démarches à son ami Georges Darier, puis à sa fiancée Lucie, que sa longue absence pouvait étonner et inquiéter.

Un instant il eut la pensée et le désir de se rendre tout d'abord au quai Bourbon, mais il craignit de ne plus trouver Georges s'il retardait sa visite, et il alla rue Bonaparte.

L'avocat venait de rentrer du Palais.

C'était l'heure où il donnait habituellement ses consultations. Lucien fut forcé d'attendre que trois ou quatre clients, arrivés avant lui chez son ami, eussent défilé l'un après l'autre. Enfin ce fut son tour d'entrer dans le cabinet. Georges Darier lui tendit la main et l'accueillit par ces mots :

— Tu as réussi?

— Qui te l'a dit?

-- L'air de ton visage.

— Entrez, monsieur Lucien! — cria-t-elle au jeune homme, mou père vous allend. LlV. 53. — H. GEl'FROY. édlt. — Reppoductioà interdite. 53

— Eh bien, mon visage n'est point trompeur. — Je suis, grâce h toi, vraiment heureux, et je viens te remercier d'un grand succès, qui est ton œuvre...

— Ah! — s'écria Georges, — je suis aussi heureux que toi de ce succès... Ta joie me paye au centuple ce que j'ai pu faire ! — Mets-moi au courant. — Que s'est-il passé?

Lucien raconta son entrevue avec Paul Harmant, et tout ce qu'avait fait Mary pour appuyer sa demande.

— J'avais bien jugé cette enfant, — dit Georges Darier. — C'est un cœur d'or!

-- C'est uù ange! — appuya Lucien.

— Te voilà dans la place, — reprit l'avocat, — tu as le pied à l'étrier. — Qui sait si tu ne deviendras pas un jour l'associé de la maison Paul Harmant...

— Ton imagination s'emballe ! — répondit en riant le fils de Jules Labroue, — je n'ai pas de si hautes ambitions... — Que je puisse mettre de côté, en quelques années, une somme suffisante pour faire reconstruire une partie des ateliers incendiés de mon père sur les terrains d'Alfortville, et je me déclarerai satisfait.

Les deux amis se séparèrent.

Lucien prit une voiture pour gagner plus vite le quai Bourbon, où il se savait attendu par Lucie avec impatience.

La jeune fille n'était point seule, ce qui ne l'empêchait pas de prêter une oreille attentive aux moindres bruits venant de la cage de l'escalier.

Jeanne Fortier, la porteuse de pain que les compagnons de la boulange appelaient, nous l'avons dit. Maman Lisoii, se trouvait auprès d'elle.

Une heure auparavant l'évadée de Clermont, qu'un instinct mystérieux et irrésistible poussait vers Lucie, était venue frapper à la porte de l'ouvrière.

Elle avait sous le bras un petit paquet.

— Tiens, c'est vous, maman Lison ! ! — fit la fiancée de Lucien en voyant la brave femme. — J'espère que vous ne venez pas m'apporter ce soir mon pain de demain matin...

— Non, ma chère mignonne demoiselle.. — répondit Jeanne en entrant et en fermant la porte derrière elle. — Je viens vous demander un service...

— S'il est en mon pouvoir de vous le rendre, je le ferai de bien boa cœur

— Rien ne vous sera plus facile..

— Eh bien ! asseyez-vous là, en face de moi, pendant que je iravaiUe à celte robe, qui doit être finie demain soir, et dites-moi de quoi il s'agit.

Jeanne prit un siège et s'installa près de la jeune fille, qu'elle enveloppait d'un regard attendri et charmé.

Voici ce que c'est, mademoiselle Lucie, - fit-elle. — Vous êtes couturière et vous m'avez dit un jour que vous pouviez travailler pour moi si

je le désirais.

Je le puis certainement et je le ferai. - Avez-vous besoin de moi?

— Oui.

— Eh bien, je suis à votre disposition.

— Tantôt, — poursuivit Jeanne, - j'ai passé devant un grand magasin de nouveautés. - 11 y avait en dehors, à l'étalage, des marchandises à très bon marché. — Je me suis laissé tenter et j'ai acheté un coupon d'étoffe presque pour rien.

— Alors, c'est une robe que vous vouler me donnera faner

— Oui, mademoiselle Lucie, si vous êtes assez bonne pour me rendre

ce service...

— Puisque je vous l'ai offert!... — Vous m'apportez le coupon?

— Le voici...

Et la porteuse de pain désignait le petit paquet.

— Eh bien, posez-le là... Je vais terminer cet assemblage et je vous prendrai mesure... — Avez-vous le temps d'attendre un peu?...

— Oh! que oui! — Ma seconde tournée est finie et je suis libre jusqu'à demain matin... — Donc, ne vous pressez pas...

— J'aime à travailler vite.

Lucie faisait courir son aiguille avec une activité fiévreuse, jetant d'instant en instant un regard vers la porte, et écoutant les moindres bruits qui se produisaient dans l'escalier.

Jeanne voyait bien que la jeune fille était préoccupée, mais elle ne pouvait deviner la cause de cette préoccupation.

Pour la connaître il fallait questionner, et comment le faire sans être indiscrète?...

— Il y a longtemps que vous travaillez à la couture, ma chère demoiselle? — demanda-t-elle tout à coup, prise du désir d'apprendre quelque chose du passé de la jeune fille.

— Voici bientôt six ans, maman Lison..- — répondit Lucie.

— Vous avez fait votre apprentissage à Paris?...

Lucien prit les mains de sa fiancée, les pressa contre sC3 lèvres.

— Mon véritable apprentissage, oui... Mais j'avais commencé à apprendre à coudre à l'hospice où j'ai été élevée...

En entendant cette phrase, Jeanne tressaillit de tout son corps.

— Vous avez été élevée à l'hospice? — fit-elle vivement.

— Oui, maman Lison, — dit tristement l'ouvrière. — Je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère... — On m'a déposée toute petite à l'hospice des Enfants-Trouvés...

— A Paris? — barDutiâ Jeanne, dont la voix tremblait.

Lucie, absorbée par son travail, ne pouvait voir l'émotion profonde qui bouleversait les traits du visage de Jeanne.

— A Paris, oui... — répliqua-t-elle.

— Il y a longtemps de cela?

— Vingt et un ans...

— Vingt et un ans!... répéta Jeanne que cette date lointaine

reportait à ses jours de douleurs. — Et vous avez quel âge?

— D'après ce qu'on m'a dit, je dois avoir à peu près vingt-deux-ans.

— Savez-vous où s'est passée votre première année, jusqu'au moment où on vous a mise à l'hospice?

— Non...

— Savez-vous si vous avez été abandonnée par vo^ parents, ou par des étrangers à qui vos parents vous avaient confiée?

— Pas davantage...

— Mais on devait le savoir à l'hospice?...

— Peut-être le savait-on... — Ce n'était point une raison pour me l'apprendre...

— Gomment?

— On ne doit pas révéler aux enfants le secret du dépôt. — 11 faut que la personne qui a déposé un enfant, ou le mandataire de cette personne, vienne le réclamer en faisant connaître la date et l'heure du dépôt, et les indices joints aux langes pour faciliter plus tard les recherches...

— Ainsi, — reprit Jeanne, — vous ignorez si des indices de celte nature exfstaient pour vous?

— Il en existait, je le sais.

— Et si vous demandiez à les connaître?

— On ne me répondrait pas.

— Mais ce nom de Lucie que vous portez? — fit Jeanne tremblante.

— J'ai été déposée à l'hospice le jour de la fête de sainte Lucie... — C'est pour cela, peut-être, qu'on m'a, donné ce nom...

— Ainsi, c'est par hasard qu elle s'appelle ainsi... — pensa Jeanne en sentant son cœur se serrer; — et moi qui croyais vaguement... qui espérais sans savoir pourquoi... — Allons, c'est la fin de mes rêves...

— J'ai terminé mon assemblage, maman Lison, — dit Lucie en posant la robe commencée sur la table à ouvrage. — Je vais vous prendre mesure. ..

En ce moment on entendit un bruit de pas dans l'escalier. Lucie s'élança vers la porte qu'elle ouvrit, puis elle prêta l'oreille en avançant sa tête au dehors.

Les pas s'arrêtèrent au troisième étage.

— Ce n'est point lui! — murmura la jeune fille en rentrant, le visage assombri.

Jeanne avait remarqué ce nuage soudain.

— Vous attendez quelqu'un, mademoiselle Lucie? demanda-t-elle.

— Oui, maman Lison... — quelqu'un que vous connaissez...

— Qui donc?

— M. Lucien... Vous l'avez vu plusieurs fois ici...

— Ah! le jeune homme qui demeure en face de vous...

— Oui... mon futur, maman Lison, et je l'attends avec une impatience que vous comprendrez sans peine, quand vous saurez qu'il a fait aujourd'hui, ce matin même, une démarche en vue d'obtenir un emploi d'où notre bonheur doit dépendre... — Si cet emploi lui est accordé, Lucien m'épousera dans un an... Il me l'a promis...

— Je comprends... je comprends, chère mignonne demoiselle, mais il ne faut pas vous inquiéter... Si votre amoureux se fait attendre, c'est qu'il est retenu par quelque affaire... il reviendra bientôt vous apprendre une bonne nouvelle...

— A moins qu'il n'ait point réussi et qu'il n'ose pas rentrer pour m'apporter une cruelle déception... — - répliqua Lucie tristement.

— Pourquoi vous mettre sans sujet martel en tête?

— Que voulez-vous? Nous avons si peu de chance !...

— La mauvaise chance se lasse. — Je parierais, moi, que la nouvelle sera bonne.

— Dieu vous entende! —J'espère encore. —Venez, que je vous prenne mesure.

Et Lucie, armée de son mètre en ruban, se mit à tourner autour de la porteuse de pain, prenant la dimension de sa taille, de sa poitrine et de ses bras.

De nouveau un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier.

— Ah! cette fois, je suis bien sûre de ne point me tromper!...— s'écria la jeune fille pâle d'émotion. — C'est lui!...

Lucie achevait à peine de prononcer cette phrase quand la porte s'ouvrit brusquement.

Le fils de Jules Labroue entra dans la chambre comme une trombe. Son visage rayonnait.

— Victoire, chère Lucie!... — s'écria-t-il joyeusement. — Victoire!...

— Vous avez réussi?— balbutia l'enfant, dont les yeux se remplissaient de douces larmes.

— J'ai réussi complètement... — J'ai obtenu séance tenante l'emploi que j'ambitionnais!... — M. Paul Harmant m'a gardé à déjeuner chez lui avec sa fille... — Après déjeuner nous sommes allés ensemble

visiter les constructions de Gourbevoie... — De retour à Paris, j'ai couru chez mon ami Georges Darier lui rendre compte de l'heureux effet produit par sa lettre de recommandation, et je viens enfin ici, chère Lucie, vous dire que je suis bien heureux et vous apporter le bonheur, puisque entre nous bientôt tout doit être commun!...

Lucien prit les mains de sa fiancée, les pressa contre ses lèvres et poursuivit en souriant :

— Croyez-vous, ma chérie, qu'il était assez menteur votre vilain rêve! I — J'ai le titre de directeur des travaux et douze mille francs d'appointements! !

— Douze mille trancs ! I — répéta Lucie, pouvant à peine en croire ses

oreilles. — Mais c'est la fortune, cela ! !

— Si ce n'est la fortune, c'en est le commencement ! — Dès demain j'entre en fonctions... — Dans un an ma petite Lucie sera ma femme, et d'ici à cinq ou six ans ayant mis, grâce à beaucoup d'ordre et beaucoup d'économie, une trentaine de mille francs de côté, je pourrai voler de mes propres ailes, et faire reconstruire une partie des ateliers de mon pauvre père sur les terrains que j'ai conservés à Alfortville.

Jeanne Fortier tressaillit en entendant ces mots, comme au matin de ce même jour avait tressailli le faux Paul Harmant.

— Votre père habitait Alfortville? — demanda-t-elle au jeune homme d'une voix décomposée.

— Oui, maman Lison...

^ Comment se nommait-il, votre père ?

— 11 se nommait Jules Labroue, et il est mort assassiné, il y a vingt et un ans, dans son usine en feu!...

Jeanne sentit ses jambes fléchir et se dérober sous elle.

Une formidable épouvante s'emparait de son âme.

Elle, innocente, mais condamnée pour le triple crime d'incendie, de vol et d'assassinat; elle, évadée de la prison de Clermont, se trouvait en face du fils de Jules Labroue, sa victime d'après la justice humaine !...

Si le jeune homme découvrait son véritable nom, il ne pourrait que la croire coupable et la maudire ! !

La mort de mon pauvre père a fait autrefois beaucoup de bruit, — continua Lucien en s'adressant à Jeanne. - Est-ce que vous en aviez entendu parler?

U inillionuaire se leva en proie à une agitation terrible.

LiV. 54. - H. GEFFROY, édit. - Reproduction .alerd.te.

— Oui... — répondit la porteuse de pain.

— Due femme a été condamnée... — Vous en souvenez-vous ?

— Je m'en souviens...

— Le jury a prononcé, — poursuivit Lucien, — mais cette malheureuse était-elle vraiment criminelle? — N'a-t-elle pas été victime de fausses apparences et d'une terrible erreur judiciaire ! — 11 y a là pour moi une énigme, et je voudrais pouvotr sonder les ténèbres du passé pour en faire jaillir la lumière.

— Croyez-vous donc à l'innocence de la condamnée? — demanda

Jeanne avidement.

Je ne crois rien... je doute... et je douterai jusqu'au jour oii je rencontrerai l'homme qu'on affirme avoir péri victime de son dévouement, mais qui, selon moi, a joué une comédie infâme pour se donner le moyen de fuir et, par conséquent, de jouir en paix de la fortune volée...

Jeanne faillit se trahir.

Elle sentait sur ses lèvres le nom de Jacques Garaud orêtà s'en échapper, mais elle eut la force de se dominer et de se taire.

La raison lui commandait le silence.

Pouvait-elle dire :

— Ouï, le vrai coupable, le seul coupable est Jacques Garaud, et je s^is, moi, Jeanne Fortier, condamnée injustement pour le crime d'un autre et évadée de la maison centrale de Clermont...

Gen lOis non, car il ne suffisait pas d'affirmer son innocence, il fallait

la prouver

Or, les preuves lui manquaient comme au moment de la condamnation.

Néanmoins, malgré l'impérieuse nécessité de fermer la bouche, elle venait d'éprouver une joie immense, inattendue, inespérée...

Le fils de sa prétendue victime ne la croyait point criminelle.

Après une ou deux minutes de silence, Jeanne demanda :

— Si vous retrouvez cet homme, que vous supposez vivant, que ferez-

vous?

— Je m'assurerai qu'il est vraiment le meurtrier de mon père, — répondit Lucien, — je lui rendrai le mal pour le mal, et je solliciterai la réhabilitation de la pauvre martyre si durement frappée...

— Peut-être est-elle morte... — murmura Jeanne.

— Peut-être, en effet, mais je saurai bientôt à quoi m'en tenir à ce sujet...

— Gomment?...

— Un de mes amis, un avocat, qui jouit au Palais d'une considération très grande, doit faire en sorte d'apprendre dans quelle prison Jeanne Fortier a été conduite... — Si elle est vivante, j'irai la voir... — Je veux

entendre de sa bouche la déclaration qu'elle a faite jadis à la'justice... — Elle n'a plus de condamnation à craindre aujourd'hui, plus d'acquittement à espérer... — Elle ne mentira pas... — Je lui promettrai de faire tout au monde pour obtenir sa mise en liberté, et je tiendrai parole, car un pressentiment m'avertit que je retrouverai tôt ou tard l'assassin de mon père... — Dieu est juste! I — Un jour arrive où le criminel sort sans le savoir de l'ombre protectrice où il se cachait et se livre!... — Ce jour viendra... Peut-être est-il proche...

Pour la seconde fois Jeanne fut au moment de se trahir.

Ses lèvres s'agitèrent pour crier à Lucien :

— Celle que vous voulez chercher n'est pas morte... Elle est près de vous... C'est moi ! !...

Mais un frisson passa sur sa chair et ses lèvres n'achevèrent point le cri commencé.

Une indiscrétion suffirait pour la faire arrêter, reconduire en prison, et alors il faudrait dire adieu à toute espérance, renoncer à voir jamais ses enfants...

Donc le silence était nécessaire, même devant Lucien Labroue, qui songeait à la réhabilitation de la condamnée.

Cependant Jeanne, attachant ses regards sur le jeune homme, hasarda ces mots :

— Mais cette malheureuse femme avait des enfants, n'est-ce pas?...

— Oui, à ce que m'a dit ma tante.

— Que sont-ils devenus ?

— Je l'ignore.

La veuve de Pierre Fortier ne pouvait insister davantage. Elle baissa la tête et se tut.

Lucien reprit en changeant la nature de l'entretien et en s'adressant à sa fiancée :

— Ainsi, chère petite Lucie, vous êtes heureuse?

— Oh! oui, bien heureuse! — Ma joie dépasse mon espérance.

— Seulement, — ajouta Lucien, — il va falloir nous voir moins souvent...

— Pourquoi donc? —demanda la jeune filîe, prise d'un tremblement soudain.

— On va s'occuper provisoirement, dans l'hôtel même de M. Paul Harmant, d'installer un atelier de dessin, déformer une administration et de recruter un personnel... — Ma présence sera nécessaire du matin au soir, et M. F%irmant, qui veut m'avoir toujours sous la main, désire que je me rapproche de la rue Murillo...

— Je le comprends, mon ami... — fit Lucie d'un ton de résignation, —

votre présence, en effet, est indispensable... — Ainsi, vous allez démé-

nager'

— Il le faut... — Gela ne vous attriste pas?

~ Gela m'attriste un peu, mais il s'agit pour vous d'un devoir à remplir et je prends mon parti... — Les premiers jours, l'isolement me semblera cruel; mais vous trouverez bien, de temps à autre, quelques minutespour venir ici, et vous me donnerez tous vos dimanches...

— Et Dieu sait avec quelle joie I ! — s'écria Lucien.

— Je vivrai donc par l'espérance jusqu'au jour où nous ne nous séparerons plus...

— Je hâterai ce jour de tout mon pouvoir, vous le savez bien...

— Oui, je le sais... je n'en doute pas...

— Eh! bien, chère adorée, je suis heureux de vous voir aussi raisonnable!... — L'espoir nous soutiendra et les semaines passeront vite...

— Si vite qu'elles passent, — murmura la jeune fille avec un soupir, — je vais être bien seule I — Lorsque ma porte s'ouvrira, je saurai d'avance qu'elle va me laisser voir un visage indifférent...

Jeanne Fortier s'avança :

— Monsieur Lucien, — demanda-t-elie, — quand déménagerez-

vous?...

— Je dois me mettre dès demain en quête d'un logement.

— Alors le vôtre sera libre dans quelques jours?

— Oui.

— Payez-vous cher de loyer ?

— Gent cinquante francs .. et le terme, dont il reste plus des trois quarts à courir, est payé d'avance... — G'est de l'argent perdu pour moi si la concierge ne trouve pas à louer immédiatement.

— Monsieur Lucien, je voudrais prendre la suite de votre location...

— Vrai, maman Lison ? ? — s'écria Lucie.

— Oui, ma chère mignonne demoiselle... Il me plaira de demeurer près de vous... Vous ne pouvez pas vous figurer comme je vous aime et comme j'aime aussi M. Lucien... Ma grande joie sera devons parler de lui tous les jours...

— Êh bien, maman Lison, — dit le fils de Jules Labroue, — déménagez ainsi que moi, et venez me remplaceriez., je serai enchanté de vous savoir auprès de ma fiancée... Vous causerez ensemble de celui qui l'aime de toute son âme et ne vit que pour elle...

— G'est une bonne idée que vous avez là, — fît la jeune fille à son tour, — au moins je ne me sentirai pas isolée dans la maison, et j'attendrai le dimanche avec plus de paiience et moins d'ennui.

— Alors, — appuya Lucien, — l'affaire est bien entendue... — Et sur ce, je vous déclare que, la joie m'ayant creusé, j'ai une faim de loup! ! —

Si ma petite Lucie était bien gentille, elle m'inviterait à dîner en compagnie de maman Lison...

Lucie frappa dans ses mains.

— Je ne demande qu'à être bien gentille! — s'écria-t-elle impétueusement. — Je vais mettre le couvert pendant que notre bonne amie ira aux provisions.

Jeanne pleurait de joie.

Elle était heureuse.

Étrange bonheur qui ne pouvait se manifester que par des larmes ! !

La veuve de Pierre Portier courut chercher des provisions, et bientôt nos trois personnages furent assis autour de la table étroite où Lucie ne se doutait guère qu'elle faisait face à sa mère, où Lucien ne soupçonnait pas qu'il coudoyait la femme accusée du meurtre de son pèrel

Étrange caprice du hasard! !

Le matin de ce même jour, le jeune homme avait déjeuné, rue Murillo, avec le véritable assassin ! !

Avons-nous besoin d'affirmer que le modeste repas du quai Bourbon fut cordial et se prolongea jusqu'à près de neuf heures du soir.

Dès le lendemain, ainsi que cela était convenu, Lucien prenait possession de son emploi chez Paul Harmant.

En compagnie de Mary, qui cherchait des prétextes pour se rapprocher de lui, il faisait transformer en atelier de dessin la grande pièce voisine de la bibliothèque, puis il se mettait en mesure de rassembler quelques dessinateurs dont il connaissait le mérite, et cherchait pour lui-même un logement dans le quartier Monceau.

il trouva trois petites pièces au quatrième étage d'une maison de la rue Miromesnil, et deux jours après il en prit possession, tandis que de son côté Jeanne Fortier s'installait à côté de Lucie, vers laquelle une in^inctive adoration la poussait.

Lucien, prodigieusement occupé, n'avait pas pu trouver un instant depuis son départ du quai Bourbon pour aller faire une visite à sa fiancée.

Celle-ci attendait le dimanche avec impatience et, quand arriva ce diinanche tant désiré, ce fut un jour de complet bonheur pour les deux jeunes gens et pour Jeanne.

L'entrée du fils de Jules Labroue chez le millionnaire Paul Harmant

LA PORTEUSE DE PAIN i31

avait mis un élément de distraction dans la monotonie habituelle de la vie

de Mary.

Du jour où Lucien devint l'hôte assidu de la rue Murillo, la santé de la jeune malade parut se rétablir.

Ce changement soudain ne pouvait échapper aux regards vigilants de l'ex-contremaître.

Il en conclut qu'il ne s'était point trompé en croyant découvrir dans le cœur de Mary un amour naissant pour le fils du mécanicien d'Alfortville : il n'envisageait pas sans une certaine épouvante cet amour, ou plutôt ses conséquences possibles, et il attendait avec angoisse le moment où sa fille, dont il connaissait le caractère, viendrait lui faire confidence de ses sentiments.

Pendant un mois il ne survint aucun changement matériel dans la position de nos personnages.

Mary, cependant, s'éprenait de jour en jour davantage de Lucien Labroue, et celui-ci commençait à s'apercevoir de la trop grande bienveillance de la jeune fille à son endroit.

Cette bienveillance, — à la nature de laquelle il était impossible de se tromper, — le mettait à la gêne, car il aimait passionnément Lucie, et tous les millions de la terre n'auraient pu le déterminer à transiger avec son cœur.

11 comptait sur la prochaine ouverture des ateliers de Gourbevoie pour interrompre, ou du moins pour rendre beaucoup plus rares les rapports établis entre lui et M Ilarmant.

— Quand elle ne me verra plus que de loin en loin, — pensait-il, — elle ne songera plus à son caprice...

L'événement parut d'abord lui donner raison-

L'ouverture de l'usine vint, pendant un instant, non pas éteindre l'amour de Mary, mais l'enrayer.

Lucien n'apparaissait plus que rarement à l'hôtel de la rue Murillo. La surveillance des travaux réclamait sa présence continuelle à Gourbevoie.

Mary souffrait en silence de cet éloignement, et parfois, n'y tenant plus, elle allait sous un prétexte futile trouver son père à la fabrique pour voir Lucien, pour échanger quelques mots avec lui.

De ces rares et courtes entrevues elle emportait un peu de bonheur. Un samedi soir le fils de Jules Labroue reçut une lettre de Georges Darier.

Le jeune avocat l'invitait à déjeuner pour le lendemain. .

11 avait, — disait-il, — une communication à lui faire.

Lucien pensa qu'il ne pouvait refuser l'invitation de son ami, et le soir

même, après la fermeture des ateliers, il se rendit chez Lucie pour lai annoncer qu'il ne pourrait comme d'habitude, passer avec elle loute la journée du dimanche, mais qu'aussitôt après le déjeuner il s'empresserait d'accourir.

Lucie aimait trop le jeune homme pour ne point accepter, sans une plainte, cet involontaire abandon.

Pour rien au monde je ne voudrais vous voir froisser un ami à qui

vous devez tant... — répondit-elle. — Faites ce qu il vous demande et revenez dîner avec moi... — Nos heures de joie seront moins longues, mais ne seront pas moins complètes...

Le lendemain, à l'heure indiquée, Lucien arriva rue Bonaparte.

Il trouva chez Georges le peintre Etienne Castel.

Celui-ci avait appris par son ex-pupille l'admission de Lucien chez Paul Harmant, et la situation importante qu'il occupait dans l'usine.

— Je vous félicite de votre succès, monsieur Labroue... — dit-il en lui serrant la main. — Vous êtes digne du bonheur qui vous arrive, et je crois qu'un bel avenir s'ouvre devant vous.

— Je le crois aussi, monsieur... je l'espère... — répliqua Lucien, —et je ne cache point, à vous qui me portez intérêt, que j'ai de hautes ambitions...

— Lesquelles?

— Voler un jour de mes propres ailes... travailler non plus pour les autres, mais pour moi-même.

Songeriez-vous à reconstruire à un moment donné les ateliers de

votre père à Alfortville?...

J'y songe... — C'est un devoir que je me suis imposé et auquel je ne

faillirai pas! — Dès que j'aurai mis de côté la somme indispensable pour commencer les travaux sur une toute petite échelle, je les commencerai... — La mémoire de mon père me, soutiendra.

r- Je te félicite de cette résolution, mon ami ! — dit Georges. — Elle est d'un bon fils et d'un grand cœur... — L'ambition ainsi comprise me paraît une noble chose... — Et puisque nous songeons au passé, je vaiste rende compte des démarches que tu m'as prié de faire au sujet de cette femme condamnée pour les crimes d'incendie et d'assassinat.

— Jeanne Fortier?...

— Oui... Jeanne Fortier...

— Eh bien?

— Coupable ou non, la malheureuse femme a cruellement souffert...

— Ce que souffrent toutes les autres condamnées, je suppose...

— Beaucoup plus... — Après sa condamnation elle est devenue folle ..

— Folle ! — s'écrièrent à la fois Lucien et Etienne Castel.

— Ah! s'écria Georges, — je suis aussi heureux que toi de ce succès.

LiV. 55. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite.

LA PORTEUSE DE PAIN Ml

Oui... et elle restée ainsi privée de raison pendant dix ans à la

Salpêtrière...

— En est-elle sortie?

— Oui.

— Gorament?

— Un incendie, allumé par un obus pendant le siège et gagnant 1« pavillon qu'elle habitait, produisit sur elle un effet de terreur qui réveilla sa mémoire et lui rendit la raison avec le souvenir.

— Et alors?

— Alors elle fut transférée à la maison centrale de Glermont, où elle de<srait finir sa vie, ayant été condamnée à la réclusion perpétuelle...

— Elle est morte? — demanda vivement Lucien.

— Non, mais il y a deux mois, trompant la surveillance des gardiens, elle s'est évadée sous le costume d'une des religieuses qui sont chargées du service de l'infirmerie.

~ Évadée ! I s'écria Etienne Gastel. — Et on n'a point retrouvé sa trace?

— Non, jusqu'à présent, mais il est peu probable que sa liberté se prolonge... Son signalement a été envoyé dans toutes les directions et, un peu plus tôt ou un peu plus tard, la malheureuse se fera prendre.

— Pauvre femme! ! — murmura le fils d© Jules Labroue. — Tu avais raison de le dire, elle a beaucoup souffert! ! — Qui sait si maintenant je la verrai jamais, et j'aurais tant voulu la voir... lui parler... — Gomment l'idée d'une évasion lui est-elle venue?...

— On doit rester à cet égard dansie champ des suppositions, — répliqua Georges, — mais il paraît, d'après les renseignements obtenus, qu'elle avait fait faire des démarches pour connaître le sort de ses deux enfants dont son arrestation l'avait séparée. — Ges démarches étant restées sans résultat, il est plus que probable qu'elle s'est enfuie pour chercher ellemême son fils et sa fille... — C'est en les cherchant qu'elle se livrera... — Du moins on le croit fermement au parquet et à la préfecture de police.

— Pauvre créature! — répéta Lucie»; — pauvre mère!... — On me parlait d'elle il y a quelques jours...

— Qui donc? — demanda Georges.

— Une femme qui jadis a suivi le procès... — Elle me disait qu'effectivement Jeanne Fortier avait des enfants...

— Quelle espèce de femme? — fit le peintre avec curiosité.

— Une porteuse de pain qu'on appelle dans le quartier Dauphine la Mère Lison, mais qui se nomme en réalité Lise Perrin...

Ge sujet de conversation semblant épuisé, Etienne Gastel dit à Georges :

— Quand viendras-tu visiter ton tableau?

436 ' LA pour L USE DE PAIN

— La semaine prochaine, mon ami...

— Prévieïrs-moi la veille afin de me trouver à l'atelier.. .

— C'est convenu... Mon petit cheval fait-il bon effet?

— Tu verras cela... je veux te laisser le plaisir de la surprise...

A partir de ce moment l'entretien roula sur la peinture et sur les artistes.

Le déjeuner s'acheva gaiement.

Lucien n'oubliait pas qu'il avait promis à sa fiancée de revenir le plus tôt possible; aussi demanda-t-il à Georges la permission de le quitter de bonne heure et prit-il le chemin du quai Bourbon.

Lucie attendait, en compagnie de maman Lison, devenue son inséparable.

Jeanne trouvait le moyen de se rendre utile de mille manières à la jeune fille.

Elle nettoyait avec un soin minutieux les deux pièces du petit logement, faisait les commissions, et Lucie, déchargée de ces soucis, pouvait donner tout son temps au travail.

L'ouvrière commençait à éprouver pour sa voisine une amitié filiale.

Les manifestations de cette amitié mettaient souvent des larmes dans les yeux de la pauvre mère, qui se figurait par instants retrouver en Lucie sa fille.

Lorsqu'elle vit Lucien Labroue franchir le seuil de la chambre, elle voulut se rcùrer par discrétion.

— Restez donc, bonne maman, — lui dit le nouveau venu, — c'est jour de fête aujourd'hui pour ma chère Lucie, et vous en prendrez votre part...

Jeanne ne demandait qu'à rester.

— Ah! vous êtes bon, monsieur Lucien! — fit-elle avec émotion. — Vous l'aimez bien, notre chère demoiselle; mais je l'aime autant que vous !

— Ne la quitter jamais, voilà ce que je voudrais!...

— Cela viendra peut-être...

— Comment?...

— De la façon du monde la plus simple... — Lorsque nous serons mariés Lucie aura un appartement qu'il faudra soigneusement entretenir..

— Si vous voulez nous suivre, vous vous chargerez de cet entretien...

Lucie ne se doutait guère qu'elle faisaii race à sa mère.

— Si je veux vous suivre ! ! — s'écria Jeanne. — Mais rieu que la pensée d'aller vivre avec vous deux remplit mon cœur de joie!...

— Ainsi, vous acceptez?

— Ah! je le crois bien que j'accepte, et plutôt cent fois qu'une, et je vous suis profondément reconnaissante...

— Vous avez eu une excellente pensée, mon ami, — dit Lucie à son

tour; — si maman Lison m'aime, je le lui renas bien! ! — Il me semble trouver en elle la mère que je n'ai jamais connue...

— Et je vous adore, chère mignonne, comme si vous étiez ma fille! — s'écria Jeanne en prenant Lucie dans ses bras et en la serrant contre sa poitrine.

Ce fut un moment d'émotion ineffable pour les deux femmes, ignorant que les liens étroits du sang les unissaient, mais poussées l'une vers l'autre par la plus tendre affection.

— Maman Lison, — fit Lucien au bout d'un instant, — vous souvenezvous qu'il y a quinze jours ou trois semaines, en nous entretenant de mon père, nous avons parlé de cette malheureuse femme condamnée pour un crime dont je crois qu'elle est innocente?

Jeanne tressaillit.

— Oui... oui... je m'en souviens, — répondit-elle vivement.

— Je vous avais promis de m'informer d'elle.

— C'est vrai...

— Eh bien! j'ai eu de ses nouvelles aujourd'hui... Jeanne tremblait de tousses membres.

Ce fut d'une voix à peine distincte qu'elle répéta :

— De ses nouvelles?...

— Oui... — par mon ami Georges Darier, l'avocat, que j'avais prié de savoir dans quelle maison Jeanne Fortier était détenue...

— Et il l'a su?

Oui... — La malheureuse, après avoir été folle pendant dix années à la Salpètrière, a recouvré la raison et on l'a transférée à Clermont... La veuve de Pierre Fortier ne se sentait plus une goutte de sang dans

les veines.

Pour ne se point trahir il lui fallait faire appel à toute son énergie, à

toute sa force de volonté.

— Alors elle est à Clermont?... — bégaya-t-elle.

— Non... Elle s'est évadée de sa prison il y a deux mois...

— Évadée 1 ! — s'écria Lucie. — Ainsi elle est libre ? ?...

— Oui, mais pas pour longtemps selon toute apparejice, car on suppose qu'elle ne s'est enfuie qu'afin de chercher ses enfants, et on compte sur ses démarches imprudentes pour la reprendre et la réintégrer à la maison centrale.

Jeanne frissonnait.

Elle détourna la tête pour dissimuler sa pâleur livide.

Plus que jamais elle comprenait qu'il lui fallait se taire et se cacher.

Le matin de ce même dimanche où nous avons montré Lucien Labroue

déjeunant chez son ami Georges Darier, Mary s'était levée plus tard que

de coutume. .

La fille du millionnaire était, ce jour-là, singulièrement sombre et triste. Elle resta dans sa chambre jusqu'à l'heure du déjeuner, pensant à Lucien, dont l'indifférence visible à son endroit lui semblait à la fois blessante et incompréhensible.

Mary souffrait véritablement.

L'amour, dans ce cœur tout neuf, avait fait des progrès rapides. La jeune malade, avec ses libres allures d'enfant gâtée, grandie au milieu des mœurs libres et des flirtages américains, avait agi de manière à ce que Lucien ne pût ignorer la passion qu'il inspirait.

Pourquoi donc semblait-il méconnaître ou dédaigner cette passion? Sans trêve et sans relâche Mary se posait l'énigme insoluble que noua vanons de formuler. .

Le fils de Jules Labroue, - nous l'avons dit à nos lecteurs, - s était bien aperçu des sentiments de la jeune fille, mais, outre qu'il aimait Lucie exclusivement et plus que tout au monde, l'idée ne lui serait jamais venue d'élever ses ambitions jusqu'à l'unique enfant de l'industriel.

L'énorme fortune de Paul Harmant lui semblait créer entre lui et Mary un abîme infranchissable.

Il avait donc une double raison pour paraître ne point comprendre les avances de M'^« Harmant, et pour les accueillir avec une froideur respectueuse.

Cette froideur, dont Mary s'étonnait et s'irritait, lui causait un violent trouble moral, et ce trouble régissant sur son état physique la rendait plus

souffrante.

Le mal, un instant enrayé, reprenait le dessus.

A de certaines heures l'enfant, luttant contre l'évidence, se disait :

— Peut-être m'aime-t-il, mais sans fortune et simple employé chez mon père, il n'ose lever les yeux sur moi... il lutte contre lui-même et me cache un amour qu'il croit sans espoir... - Ce doit être cela... - C'est cela certainement...

Puis elle ajoutait :

Il faut l'éclairer... U faut qu'il sache bien que l'espoir lui est permis et que s'il veut... s'il ose... je deviendrai sa femme... — Appainenir à Lucien, c'est ma vie... Si je ne puis être à lui, je mourrai...

La jeune fille se trouvait dans cette disposition d'esprit lorsque la femme de chambre vint l'avertir que le déjeuner était servi.

Le dimanche, dans la maison de Paul Harmant, appartenait tout entier

au repos

Le riche industriel, fatigué nar les travaux dô la semaine, orofitait

de cette journée pour oublier ses affaires pendant quelques heures.

Au plus beau moment de l'après-midi il conduisait Mary au Bois, et passait la soirée en sa compagnie.

La grande joie de ce misérable était de se trouver en tête à tête avec son enfant.

Mary descendit et rejoignit son père dans le petit salon.

11 alla vivement à sa rencontre et l'embrassa à deux ou trois reprises.

— Tu es sortie de chez toi ce matin plus tard que de coutume, chère mignonne, — lui dit-il ensuite. — Es-tu souffrante?

— Un peu... — répliqua la jeune fille. — Mais ce n'est point cela qui m'a fait garder la chambre.

— Qu'est-ce donc? '

— J'étais en humeur de réfléchir.

— Eh bien, allons nous mettre à table; — tu me diras en déjeunant quel était le sujet de tes réflexions.

On gagna la salle à manger et Mary se plaça en face de son père.

— Voyons, — reprit ce dernier en souriant, après avoir servi sa fille, — à quelles choses sérieuses pensais-tu?

— Je me disais qu'il y dans la vie plus d'ombre que de soleil et plus de souffrance que de joie...

Le prétendu Paul Harmant ne put réprimer un geste de surprise.

— Je ne te comprends pas! — fît-il. — L'ombre ne peut exister pour toi, qui n"as qu'à formuler un désir pour le voir satisfait, et quant aux souffrances de la vie, tu es encore trop jeune pour les connaître... — Que te manque-t-il pour être heureuse?

— Me permets-tu d'être franche ?

— Non seulement je te le permets, mais je t'en prie !

— Eh bien, je suis heureuse auprès de toi... heureuse de ta tendresse, mais la tendresse d'un père ne suffit pas à remplir un cœur de jeune fille... — Je ne suis plus une enfant... j'aurai dix-neuf ans bientôt... — Ne songes-tu point à me marier?

L'ex-contremaître de Jules Labroue eut un petit frisson. — Il se rapprocha de Mary qu'il entoura de ses bras.

— Te marier déjà!... me séparer de toi, chère mignonne.i — murmurat-il. — Mais lu ne sais donc pas que c'est ta présence qui me donne l'activité, l'énergie, le courage, lambition! — Si tu n'étais pas là, près de moi, tout s'écroulerait; il me semble que je n'aurais plus qu'à mourir!

• • Et Jacques Garaud disait vrai.

Depuis son retour en France il était, à de fréquents intervalles, assailli par des remords qu'il ne parvenait à chasser qu'en regardant sa fille. — Mary seule lui donnait la force de lutter contre ses souvenirs.

iSSÔfîifilîî^^

Lucie, armée de son mètre en ruban, prenait ses mesures.

LiV. 56. "• GEFFROY, édit. — RoproducUon Interdite.

- C'est toi» père, à ton tour, qui te crées des idées noires! - s'écria ia jeune fille. - Pourquoi n'envisages-tu que le côté attristant de la

situation?

- Il y en a donc un autre? - demanda le millionnaire.

-Sans doute... -Je pourrais très bien être mariée et ne point te

quitter...

Ne vaudrait-il pas mieux rester comme nous sommes ?

-Tu parles en égoïste, père, et c'est très mal! -Tu as dû penser cependant plus d'une fois qu'un jour viendrait où mon cœur n'appartiendrait plus à toi seul... .

- J'y ai pensé, mignonne... J'y ai pensé souvent, et jamais sans souffrir - Je me suis dit qu'un jour tu donnerai* une part de ton cœur, la plus grande, hélas ! ! - Je sais fatalement que ce jour arrivera, mais j'essaye de le reculer... — Et puis j'ai fait un rêve...

- Leauel?

La fortune que j'amasse pour toi te permet d'aspirer aux plus J3el.es alliances... - S'il te plaisait d'être duchesse, tu trouverais un duc tout prêt à te donner son titre en échange de tes millions... - Je veux poui- toi un mari dans une position brillante... un mari qui flatte ton orgueil...

- Flatter mon orgueil, à quoi boû? - interrompit vivement Mary. - Ce n'est pas dans les satisfactions vaniteuses, selon moi, qu'est le bonheur - Un titre, cela s'achète, tu viens de le dire, et rieu de ce qui s'achète ne donne les joies du cœur. - Moi aussi j'ai rêvé, non pas un duc, mais un mari qui m'aimerait, tandis que le grand seigneur, m épousant pour ma fortune, ne daignerait m'accorder que son indifférence...

— Eh! qui donc ne t'aimerait? — s'écria Paul Harmant. Mary garda le silence et sentit ses yeux se remplir de larmes. Elle pensait à Lucien Labroue.

Le millionnaire reprit :

- Mais nous discutons dans le vide, au sujet d'éventualités douteuses, car tu ne songes point à te marier encore... tu n'aimes personne...

Au lieu de répondre à cette question indirecte, Mary releva la tête et

dit : ,

A propos du manage, j'ai des opinions diamétralement opposées à celles que tu émettais tout à l'heure... Je ne désire point une alliance brillante, je ne tiens pas à ce que l'homme que j'épouserai soit riche... Je ne lui demanderai que troR qualités : la franchise, la résolution et le courage...

— Avec cela on a tout ce qu'il faut pour devenir quelqu'un, fût-on le plus modeste employé... — Je place le cœur avant les titres et avant les sacs d'écus... — Peut-être ai-je tort, et beaucoup de femmes ne sont point de mon avis, je le sais... — Sans me permettre de les blâmer, je les plains, et quand je me marierai ce sera d'après mes idées et non d'après les

leurs.

Paul Harmant écoutait sa fille d'un air impassible et semblait croire qu'elle défilait un chapelet de généralités ou, pour mieux dire, de banalités.

Au fond, il comprenait à merveille qu'elle venait de faire allusion à l'homme qu'elle aimait, — Lucieo Labroue.

Peut-être cet amour n' était-il pas encore arrivé au point où tout cède devant la passion, mais il existait, et son existence lui causait un profond

effroi.

Oui, si bronzée que fût son âme, l'idée de donner Mary à Lucien Labroue répouvantait.

Il sentait un froid mortel glacer le sang de ses veines à la pensées de mettre la main de sa fille dans la main de l'homme dont il avait assassiné

le père.

De son côté Mary, ne pouvant soupçonner ce qui se passait dans l'âme de Paul Harmant, se disait tout bas :

— j'ai bien fait d'aborder cette question... — Je sais maintenant ce que mon père ambitionnerait pour moi, mais avant sa volonté il y a la mienne... — Si Lucien m'aime un jour, je dirai : — Je veuxll et ma volonté s'accomplira...

Un long silence suivit les paroles prononcées à haute voix par la jeune

fille.

Le père et l'enfant se recueillaient.

Paul Harmant rompit le silence.

— Sortirons-nous aujourd'hui? — demanda-t-il.

— Si tu veux, père.., —Nous irons faire desvisites... — J'en dois une à M""* Willamson,dontla fille est mon amie, et qui demeure rue Bonaparte...

— Parfaitement, et tandis que tu seras auprès de ton amie, je monterai chez Georges Darier, que je n'ai pas vu depuis mon retour...

— Le trouveras-tu, aujourd'hui dimanche?

— C'est plus que probable... 11 m'a dit qu'il ne sortait presque jamais le dimanche...

—.Eh bien, j'irai le voir avec toi, — fit vivement Mary, dont le viaage s'illumina soudainement à la pensée que Georges lui parlerait de Lucien.

— Je ne sais si ce sera bien convenable... — objecta le millionnaire en souriant.

— Très convenable... — répliqna Mary. — Une jeune fille peut aller partout avec son père...

— Soit... tu m'accompagneras... Georges Darier m'a écrit il y a trois jours, et je n'ai pas encore eu le temps de lui répondre.

— Il te remerciait sans doute d'avoir accepté, sur sa recommandation son ami, M. Labroue?

Oui, — mais dans cette occasion, c'est moi qui suis son obligé...

— Gomment cela?

— Georges Darier m'a rendu un véritable service en me recommandant son ami.

— Tu es très content de M. Labroue?...

— Oui... c'est un garçon d'un réel mérite, qui connaît à fond son

affaire...

-- Et avec cela si bien élevé, si correct, si gentleman, n'est-ce pas? — ajouta vivement Mary. — Tu vois, père, qu'en croyant reconnaître en lui, à première vue, toutes ces qualités, je ne me trompais point...

Paul Harmant, sans répondre, regarda fixement sa fille.

Mary devint pourpre, et pendant une seconde elle se reprocha d'avoir parlé avec trop de feu, mais elle reprit bien vite son assurance habituelle et se dit :

— Eh bien, après tout, tant mieux s'il se doute que j'aime Lucien... — Quand viendra le moment de la lutte, la victoire sera plus facile.

L'ex-contremaître de Jules Labroue donna l'ordre d'atteler.

— Va t'occuper de ta toilette, chère mignonne, — fit-il. — Je vais m'apprêter.

— Dans vingt minutes, père, je serai à toi... — répondit Mary. Et elle monta dans son appartement.

Une demi-heure plus tard un coupé à huit ressorts, attelé de deux grands"carrossiers anglo-normands, admirablement appareillés, emportait le père et la fille vers la rue Bonaparte.

Il était environ deux heures quand ils mirent pied à terre devant la maison du jeune avocat et, sur l'affirmation du concierge queson locataire était chez lui, montèrent au second étage.

Lucien Labroue avait quitté son ami depuis dix minutes tout au plus,

Georges causait de lui avec son ancien tuteur Etienne Castel, quand un violent coup de sonnette vint interrompre leur entretien.

Presque en même temps la vieille servante Madeleine entra.

— Monsieur, — dit-elle, — c'est M. Paul Harmant et sa demoiselle... Je les ai conduits au salon.

— Ah ! par exemple, — s'écria Georges, — voilà une visite à laquelle je ne m'attendais guère!! aujourd'hui surtout... — Moucher tuteur, —

aioula-t-il en s'adressant à Etienne, je vais vous faire faire connaissance avec un des grands industriels de notre époque... - le patron de mon ami

Lucien Labroue..

— Je serai fort enchanté de le voir... Tous deux se rendirent au salon.

Tous aeux se reuunem, au o<xxwx..

- Cher monsieur Harmant, et vous, mademoiselle, soyez les bienvenus' - dit Georges en tendant la main au millionnaire et en s'inclinant devant la jeune fille ; - voilà une visite qui me comble de joie...

- Je viens, mon cher avocat, répondre de vive voix à la lettre que vous m'avez adressée il y a quelques jours... - répliqua Paul Hai-mant.

- Au lieu de vous écrire j'aurais dû aller vous remercier moi-même, vous et Mi'« Mary, du bon accueil que vous avez fait à mon protégé... Je le voulais, mais d'écrassants travaux m'ont empêché d'accomplir un devoir qui était en même temps un plaisir... - Excusez-moi, je vous en prie, et permettez-moi de vous présenter l'excellent ami qui tut mon tuteur, Etienne Castel, dont vous connaissez certainement le nom..

- Je connais non seulement le nom de M. Castel, - réphquaMary, mais plusieurs de ses tableaux, et je suis grande admiratrice de sentaient.

- Moi aussi - ajouta le faux Paul Harmant, - et je suis sur de ne point m'abuser, car j'ai entendu faire l'éloge de M. Castel par des connaisseurs bien autrement compétents que moi.

Etienne témoigna comme il convenait sa gratitude de ces paroles obli-

géantes.

Mary demanda :

- Exposerez-vous cette année, monsieur? ^

- Non, mademoiselle... - Depuis deux ou trois ans je n expose plus et me contente de faire partie du jury d'examen.

Georges reprit : , . -, ./^ i

- Je ne saurais vous dire, monsieur liarmanl, combien j ai été heureux d'ap^-rendre que mon cher ami Lucien Labroue était admis dans votre maison... — Croyez à toute ma reconnaissance...

De la reconnaissance... - interrompit Marj, - il parait que c est nous qui vous en devons. -Mon père affirm, qu'en luidoauant M. Labroue vous lui avez fait un véritable cadeau.

-En effet... - appuya l'industriel. - «>tte protégé est pour moi un

collaborateur précieux.

J'espérais bien qu'il en serait ainsi... - Je puis même dire que j en étais crtain d'avance, car je connaissais le» grandes et sérieuses qualités de mon ami. . . - H n'eu «t pas moins votre obligé et vous regarde comme son bienfaiteur, comm» son sauveur, et U a raUon... Si vons ne lui aviez point tendu la main, il s'atendonnail au désespoir...

— Au désespoir?... — répéta Mary palpitante.

— Oui, mademoiselle, — répondit Georges.

— Mais à quel propos? — demanda le faux Paul Harmant.

— A ce propos que Lucien Labroue était arriré à douter de lui-même et de son avenir... — Or, le doute amène le découragement, et le découragement conduit au désespoir... Lucien a beaucoup souffert sans l'avoir mérité jamais... — Il était temps qu'un peu de bonheur vînt cicatriser les blessures faites par un passé douloureux...

Le ci-devant Jacques Garaud se trouva tout à coup singulièrement mis à la gène par les paroles de l'avocat.

Il allait se lever et partir lorsque Mary, pour qui tout ce qui se rapportait à l'homme aimé offrait un prodigieux intérêt, prit la parole.

— M. Lucien est sans famille, n'est-ce pas? — dit-elle.

— Oui, mademoiselle... un crime l'a rendu orphelin, — répliqua Georges.

La jeune fille frissonna de tout son corps.

— Un crime!... — s'écria-t-elle. — Il ne m'a rien dit de cela. — Père, est-ce qu'il t'en a parlé?

— Sans doute... — murmura le millionnaire. — Mais je n'ai pas cru nécessaire de te répéter cette sombre histoire...

— Pourquoi donc? — M. Lucien est mon protégé aussi, à moi, et je tiens à connaître les épreuves qu'il a subies pour travailler ainsi que toi à les lui faire oublier...

— Voilà une brave enfant...— penaa Etienne Castel, qui regardait tour à tour le père et la fille.

Mary poursuivit :

— Vous disiez donc, monsieur Darier, qu'un crime avait rendu M. Lucien orphelin ?

— Oui, mademoiselle... —C'est un drame effrayant qui l'a privé de son père, car depuis longtemps déjà sa mère était morte.

— Racontez-moi ce drame...

— Je peux le faire en un bien petit nombre de paroles... ~ Jules Labroue, son père, revenait d'un court voyage... — En arrivant à Alfortville au milieu de la nuit, en franchissant le seuil de son usine en feu. il fut assassiné...

— Mais c'est épouvantable, cela! — balbutia Mary tremblante. — N'est-ce pas, père?

Le faux Paul Harmarii se raidit contre rémotion qui l'envahissait, et Tépondit d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir :

— Oui... épouvantable...

__ Et, — reprit Mary, — quels étaient l'assassin et incendiaire?

Une seule personne, s'il faut s'en rapporter à l'arrêt de la justice...

«ne femme...

— Une femme!...

La gardienne de l'usine... — Elle a été condamnée, en cour d'assises, à la réclusion perpétuelle.

— Cette femme était un monstre! !... — fit Mary avec un geste d'horreur.

— A moins qu'elle ne fût une martyre, mademoiselle... — répliqua

<}eorges Darier.

— Que voulez-vous dire, monsieur?... Expliquez-vous, je vous prie!...

— D'après certains renseignements fournis à Lucien par la sœur de son père, une digne créature qui l'a élevé, des doutes sont nés dans l'esprit de mon ami sur la culpabilité de cette femme.,

— Ces doutes, le tribunal ne les avait pas eus?

— Non, mademoiselle.. . — Toutes les charges accablaient la prévenue. ..

— Comment, après cela, M. Lucien peut-il douter?...

— Les preuves ne lui paraissent point concluantes... — Il croit à une de ces erreurs judiciaires trop fréquentes, hélas! — Il espérait obtenir de la condamnée, Jeanne Fortier, des explications qui le mettraient sur la piste du vrai coupable... - Malheureusement, à cette heure, il lui est impossible <ie retrouver cette femme...

Le faux Paul Hannant sentit une sueur froide mouiller la racine de

ses cheveux.

— Comment cela? — demanda-t-il presque avec violence. — La condamnée doit être en prison...

— Jea*ne Fortier, il y a deux mois à peine, s'est évadée de la maison centrale de Clermont,-oiî elle était détenue.

— Évadée ! !... — répéta l'ex-contremaitre pâle comme un spectre.

Il est bien probable d'ailleurs qu'on ne tardera pas à la reprendre...

— continua Georges Darier, — à moins qu'elle ne meure de misère dans quelque coin, car elle doit être sans ressources... — Lucien, ce matin encore, igïK>nkH r^ti®n de Jeanne Fortier. — C'est moi qui la lui ai apprise en déjeunant, car il m'avait prié de prendre des informations...

— Il est dé^solé. . . — Il attendait beaucoup d'un entretien avec cette femme.

— Mais,-^ fit le millionnaire, — en supposant que ses pressentiments ne l'abusent point, il ne pourrait rien contre un criminel couvert par la prescription.

ilUlil,iill,;iJllilJillJlilnJ,l,,lih:i;:;JiJi,l;!llliliJll^]iiliil.^

— Je vous adore, chère mignonne, comme si vous étiez ma fille.

LlV. 57. — H. GEFFROY. édlt. — Reproduction Interdite.

Pardon monsieur, il pourrait beaucoup. ^ Si l'assassin giàce à

M. Lucien dans son entreprise, et lui permettre de venger son père,... Paul Harraant se sentait défaillir.

Sous les paroles de sa fille, involontairement il courba la tête.

l^rarL:rntàitcin,a„sU.po,ue du drame .Airortville Ouand il atteignit l'âge d'homme il ne possédait que son instruction et iTstrâinst, 'grande valeur sur lesquels s'élevait jadis l'usine de Jules TZn 1 Le rêve de Lucien est de réunir, à force de travail et d'économe une somme suffisante pour faire réédifier sur ces terrains une par- Te deJ ateliers de son père •. - il deviendrait alors l'artisan de sa propre

*'"'''!-" C'est là un but qu'on ne saurait trop louer!! - s'écria Mary. - M. Lucien Labroue a, je crois, beaucoup d'énergie dans '« -ractere et une

^^ Ti mfiritp dp réussir, et tôt ou tara le

force de volonté peu commune... — H menie ae leubsu,

luccès lui viendra; mais si tu voulais, père, il lui viendrait tout de suite... Comment cela? - demanda le faux Paul Harmant Tu me parlais, il y a deux ou trois jours, delà prodigieuse extension de tes travaux... Tu me disais que tu serais obligé bientôt de construire ÎL seconde usine et de ne garder à Courbevoie que les atehers de construction pour le matériel des chemins de fer.

— C'est vrai... „ • „ M. Lucien Labroue dirigerait à merveille ta nouvelle usine...

, C'est sur lui que je compte pour cela.

— Alors fais de lui ton associé... . , .. Georges Darier et Etienne Castel écoutaient avec un intérêt croissant

parler la jeune fille.

— Mais . — commença l'ex-contremaître.

, Il n'y a pas de mai.... - interrompit Mary. - Tu es asse^ riche pour ne demander aucun apport pécuniaire OI. Lucien qui a le talent a Lnesse et le courage, et qui possède de plus un terrain sur lequ tu pourrais faire rebâtir la fabrique, incendiée autrefois par un misérable.. C'est quelque chose, tout cela... Sans compter que notre devoir à nous ^sommes riches... trop riches... est de donner au fils de M. Labi-oue 1. moyen de reconquérir la situation à laquelle sa naissance le destinait...

Brave cœur!! -pensa de nouveau Etienne Castel.

Voili une pensée généreuse et qui vous fait honneur, mademoisell*.

— dit Georges Darier, — mais je comprends que monsieur, votre père, avant de prendre une décision, demande à réfléchir...

— Pourquoi réfléchir? — répliqua vivement Mary. — M. Lucien Labroue deviendra certainement, par son mérite, un des princes de l'industrie... — Donc une association avec lui ne peut être qu'une chose avantageuse à tous les points de vue... — Voyons, père, prononce-toi...

Le faux Paul Harmant appela un sourire contraint sur ses lèvres, et répondit :

— Me prononcer en ce moment serait agir à la légère, ce qui n'est point dans mes habitudes... — L'idée a besoin d'être étudiée, mais je ne la repousse nullement en principe... — M. Lucien Labroue mérite en effet, sous tous les rapports, qu'on s'intéresse à lui et qu'on le lui prouve... — J'y songerai...

En disant ce qui précède, le ci-devant Jacques Garaud s'était levé, forçant ainsi sa fille à en faire autant.

Il avait hâte de rompre une conversation qui le mettait à la torture.

— Vous nous quittez si vite, cher monsieur? — demanda Georges.

— Avec regret, mais il le faut... — Nous avons à faire plusieurs visites et il est déjà tard...

— Avant de partir, — dit Mary, — je vais commettre une indiscrétion...

— Je désire organiser dans l'hôtel de mon père une petite galerie de tableaux de maîtres, et je sollicite de monsieur Castel deux choses...

— Lesquelles, mademoiselle?... — fit l'artiste en souriant.

— D'abord la faveur d'obtenir de lui une de ses œuvres, et ensuite ses conseils pour le choix des autres toiles qui viendront entourer la sienne...

— Je serai très heureux de me mettre à votre disposition, mademoiselle... — Je vous prierai de me faire l'honneur de venir un de ces jours visiter mon atelier avec monsieur votre père... — Vous y choisirez un tableau de moi... — Quant aux œuvres de mes confrères, je vous guiderai de mon mieux...

— D'avance, je suis reconnaissante... — Père, tu me conduiras chez M. Castel, n'est-ce pas?...

— Certes, mon enfant, et si M. Castel parvient à me rendre connaisseur en matière artistique, il pourra se vanter d'avoir fait un miracle...

— J'essayerai, monsieur... — dit Etienne en riant.

Les deux amis prirent leurs chapeaux et gagnèrent le jardin du Luxembourg.

Le père et la fille quittèrent la demeure de l'avocat.

— Mon cher tuteur, — fit ce dernier en s'adressant à l'artiste, — sarezvous ce que je viens de découvrir pendant la visite de M. Harmant el de M"' Marv?

^g LA PORTEUSE m. PAIN

— Oiiei? — demanda Etienne. . -. - .

Que la charmante fille du millionnaire plaide avec une chaleur plus qu'amicale la cause de mon ami Lucien...

Je l'ai remarqué comme toi, - interrompit le peintre.

— Que l'entrée de Lucien chez Paul Harmant changera beaucoup de choses, dans la Tie de W" Mary, car elle l'aime... - reprit l'avocat. -

Est-ce votre avis?

— Parfaitement.

— Enfin, que Lucien pourra bien répouser...

— Je ne le crois pas. . . — répliqua froidement Etienne.

— Pourquoi? . • j + ■ i

Pendant que voufi causiez, j'observais le richissime industriel..^- Il paraissait contraint, embarrassé, prêt à perdre contenance... Par moments les paroles de sa fille semblaient le mettre à la torture...

— De cela, que concluez-vous? - . - Je conclus que M. Harmant a d'autres idées... - H ne ressemble

guère àM"e Mary, ce bonhomme-là! Certes non!! -Je doute très fort qu il ait beaucoup de cœur...

— Il aime sa fille cependatit...

— Sans doute il l'aime, mais à sa façon, et je ne suis pas du tout sur que ce soit la bonne. - Paul Harmant me fait Teffet d'être un égoïste de

premier ordre...

■ - Bref, il n'a pas vos sympathies?...

J'en conviens. - Peut-être ai-je tort de formuler un jugement sur lui ne l'avant vu qu'une fois; mais tu sais qu'on n'est pas maître de ses impressions. - Je suis l'homme du premier mouvement.- Or, le premier mouvement a été tout de répulsion et les impressions sont mauvaises. - Paul Harmant peut être un homme intelligent, un mécanicien habile, un industriel hors ligne... il n'est pas, il ne sera jamais un homme franc - L'avenir te prouvera que j'ai raison...- Sur ce, que penserais-tu d aller

faire un tour?...

— Je penserais que j'y suis tout disposé...

Les deux amis prirent leurs chapeaux, allumèrent des cigares et gagnèrent le jardin du Luxembourg.

Paul Harmant et sa fille étaient remontés dans le coupé qui les attendait à la porte de l'avocat.

Lluii et l'autre gardaient le silence.

Mary était un peu confuse en songeant à l'audace des propositions adressées Dar elle à son père au sujet de Lucien Labroue.

L'ex-contremaître se trouvait sous le coup de la surprise et de la terreur que Ini avaient causées la nouvelle de l'évasion de Jeanne Fortier.

— Jeanne Fortier libre!... — se disait-il,— Jeanne Portier pouvant venir à Paris, m'y rencontrer, m'y reconnaître, voilà qui constitue un danger terrible! — Ainsi toujours pour moi des angoisses nouvelles ! — Après vingt et un ans, qui pouvait croire que j'en serais réduit à trembler devant Jeanne Fortier et Lucien Labroue?

« Si Jeanne'me rencontre, pourquoi ne rencontrerait-elle pas le fils de Jules Labroue? — Le hasard nous a bien mis en rapport, lui et moi... — C'est le scandale qu'il rêve à défaut d'une autre vengeance, et s'il arrivait à découvrir^que Paul Harmant cache Jacques Garaud, l'échafaudage si laborieusement construit s'écroulerait... Je serais perdu, et ma fille avec

moi !

Tandis que cette pensée traversait l'esprit du misérable, une sueur

froide mouillait ses tempes.

Il jeta sur Mary un regard craintif.

La jeune fille fermait les yeux comme pour se recueillir plus complètement dans ses rêves d'avenir.

L'ex-contremaitre poursuivit :

— Cette femme sera reprise, je le crois, je l'espère... Mais si elle ne l'était pas assez tôt pour empêcher une catastrophe... Si elle avait le temps de me rencontrer, de me reconnaître... de me trahir... — 11 faut aviser...

La voiture, en s'arrêtant, coupa court à ces préoccupations sinistres.

Paul Harmant mit pied à terre et donna la main à sa fille pour l'aider à descendre.

A la crainte qu'inspiraient à Jacques Garaud la veuve de Pierre Fortier et le fils de Jules Labroue se joignait une autre terreur, celle de voir arriver d'un moment à l'autre, à Paris, son prétendu cousin.

Ovide Soliveau, nous le savons, lui avait écrit une lettre finissant par ces mots : — Qui sait si nous ne nous reverrons pas bientôfi

Ce qui sait annonçait d'une façon terriblement claire l'intention du Dijonnais de se rapprocher de l'homme dont il connaissait le mystérieux passé et qu'il pouvait exploiter à sa guise.

Qu'était-il donc survenu à New-York pour motiver la lettre écrite par Ovide au faux Paul Harmant?

Nos lecteurs n'ont aucune peine à le deviner.

Resté seul maître de la fabrique et livré à lui-même. Soliveau s'abandonna avec un entrain superbe à sa passion pour le jeu.

Or, nous savons déjà que la chance le favorisait rarement, pour ne pas

dire jamais.

Les sommes considérables laissées en caisse par le gendre de James Mortimer ne tardèrent pas à se volatiliser, et Ovide Soliveau dut recourir à des emprunts.

Il était, ou plutôt il avait été un habile ouvrier mécanicien, mais il n'en tendait rien aux affaires et manquait de l'intelligence nécessaire pour soutenir la vieille renommée de la maison et lutter victorieusement contre les

•concurrences.

La fabrique marcha cependant d'une façon à peu près régulière pendant quelques mois, en vertu de la loi de la vitesse acquise, puis les rouages se ralentirent l'un après l'autre, tout alla mal et un prochain effondrement devint inévitable.

Ovide, ut assez de bon sens pour le comprendre et voulut se débarrasser à beaux deniers comptants de la fabrique croulante.

Des acheteurs se présentèrent; mais en présence de la débâcle visible ils firent des offres dérisoires.

Le Dijonnais essaya de tenir bon; une circonstance facile à prévoir le contraignit à lâcher prise.

Il perdit au jeu, en une seule nuit, près de cinquante mille dollars sur

parole.

Le lendemain il fallait payer, et la caisse était vide.

Soliveau s'adressa à son banquier qui, déjà fort à découvert, refusa toute avance nouvelle.

A n'importe quel prix, il fallait sortir de cette position.

Ovide accepta les offres qu'il avait refusées trois jours auparavant, toucha quelques fonds, paya ses dettes de jeu, remboursa son banquier et se trouva ne plus posséder que soixante mille francs.

C'est à ce moment qu'il écrivit à son speudo-cousin la lettre connue de

nos lecteurs.

Lorsqu'il disait que les affaires n'allaient pas, sa ruine était déjà complète et la maison passée en d'autres mains.

Ceci, d'ailleurs, ne lui faisait point du tout envisager l'avenir sous des couleurs absolument sombres.

Tant qu'il lui reste un enjeu à jeter sur le tapis vert, le joueur ne désespère jamais.

— Avec soixante mille francs je peux me refaire une fortune, pour peu que la guigne se décide à me quitter... — - pensait Ovide.

A ce beau raisonnement il ajoutait :

— Que m'importe d'ailleurs? — Au bout du fossé... pas de culbute. — Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore... — Je pourrai bien me trouver momentanément à sec, mais la source ne sera point tarie... — Je tiens mon cher cousin d'une façon si solide que je le défie bien d^ se dégager... — Sa caisse, à lui, est inépuisable, et j'y puiserai à pleines mains quand il le faudra...

Soutenu par eette perspective, Ovide se remit à jouer.

Monsieur, dit-elle, c'est M. Paul Harmant et sa demoiseUe.

Liv. 58. — H. Gr.FKROY, <5dit. — Repio.iiirlion interdite.

Pendant quelques jours, ou plutôt pendant quelques nuits, Tévénement parut justifier ses prévisions.

Une chance inaccoutumée le favorisait.

Ses gains atteignirent bientôt le joli chiffre de cent mille dollars.

Grisé par ce retour de fortune, il devint audacieux et son audace îe perdit.

En une seule nuit disparurent non seulement ses bénéfices, mais son petit capital.

Au point du jour, en sortant du tripot, il se trouva sur le pavé, sans un sou.

— Le moment est venu, je crois, de partir pour la France, — se dit-il. Sans perdre une heure il vendit sa montre, quelques bijoux, réalisa la

somme nécessaire pour payer son passage en seconde classe, acheta une valise, mit dans cette valise le peu de linge et d'effets qui lui restaient, y joignit une bouteille de la liqueur fournie par le Canadien Guchillino et grâce à laquelle il avait fait parler le faux Paul Harmant, puis il s'embarqua sur un steamer transtlantique en partance pour le Havre. Tout en naviguant, il pensait :

— Je n'avais que des peccadilles sur la conscience, et la prescription me couvre; donc je n'ai rien à craindre et je puis jouer contre mon cher cousin la partie que je suis sûr de gagner, mes mains étant pleines d'atouts. — En me voyant, il va faire une drôle de tête! — Saperlipopette, j'en ris d'avance!

Arrivé au Havre, il ne lui restait que juste l'argent nécessaire pour dîner modestement et payer un ticket de troisième classe du Havre à Paris.

Le steamer était entré dans les bassins à cinq heures de l'après-midi.

Ovide savait par les journaux que le faux Paul Harmant avait repris en France son industrie, et qu'il habitait un bel hôtel du quartier Monceau.

Il résolut d'arriver à Paris de manière à se présentera cet hôtel dès la première heure.

En conséquence, il dina dans une taverne de matelots et prit le train de dix heures du soir.

xn

Le départ du Havre d'Ovide Soliveau avait suivi de quelques jours la visite faite par Paul Harmant et sa fille à l'avocat Georges Darier.

Depuis cette visite il ne s'était rien passé qui fût de nature à modifier la situation respective de nos personnages.

4gQ LA PORTEUSE DE PAIN

Jacques Garaud, qu'obsédaient d'incessantes angoisses, cherchait des ''"rraUenraLrnrlt ravorahiepour exécuter ,e proiet qu.lle avaU ""ucien Labroue, attelé du matin au soir à sa besogne, se multipliait el

'""o^ll'ira^^lotrStpéciales de la mécanique au matériel des chemins d:fer!'on S'occupait beaucoup à Courbevo^e de machtnes pou. la

""'Stnlmain même du jour où Ovide Soliveau montait au Havre dans

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"^ETr— t :L lui le soir, le fauxPaul Harmant avait prié Ucien de -t:;ird:^lV?abr::e"::ite.act, et . .heureindiquée U par-

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^^'".rUrfor r::s" :::r ne l. permettait pomt de s.o.rir

"" S';: Stoment d'aller rendre vis.te à son cA. — ■ ïe Snna- "'«-' P- misérablement vêtu, mais le voyage avatt faa-

'"'E:"out:::rretombant dans U déUne, Ov.de avait repris ses façons

'''Sl'lrelt sa tournure n'étaient point distinguées. - .s'en

. ^"'Îs;\t;:es;Tci:rs a arrWa rue MuriUo et sonna . la petite porte de

l'hôtel.

Depuis sa loge le concierge tira le cordon.

Ovide poussa la porte et entra dans la cour.

Debout sur le seuil de sa loge, le concierge examina d un œil défiant ce visitetTnconnu dont la mise et le costume lui ^^^^^^^ ,,,,,

- Qu'est-ce que vous voulez ? - demanda-t-il de sa voix piu et de son air le moins engageant.

Le Dijonnais prit au contraire une physionomie superlativement mielleuse et souriante.

— M. Paul Harmant, — fit-il, — c'est bien ici?

— C'est bien ici...

— Pourrai-je le voir?

— A sept heures du matin!! - s'écria le concierge, dont le visage

exprima l'étonnement.

— Je sais bien qu'il est un peu trop tôt pour les convenances, mais il s'agit d'une affaire pressée, mon cher monsieur, d'une affaire très pressée... — M. Harmant me connaît bien... il sera très content de me voir...

— Dans tous les cas il ne vous verra pas ici, ce matin... -- Pourquoi donc cela?

— Il est à son usine...

— Allons donc! ! — Déjà? — Pas possible!...

— A six heures précises il partait.

— .Mais il rentrera...

— Sans doute...

— V quel heure?

— Je n'en sais rien... — Peut-être à midi, peut-être seulement ce soir... - Si vous venez pour des affaires de mécanique ou pour demanderdu travail, adressez-vous à l'usine, je vous le conseille...

— Où est-elle située, l'usine?

— A Gourbevoie, au bout de l'avenue de Neuilly... — Le tramway y

mène...

Merci, monsieur. - Vous êtes sûr que je trouverai là M. Paul Harmant !

— Vous le verrez quand vous y serez.

Tout en disant ce qui précède, le concierge avait poussé le visiteur maiiiial jusqu'à la porte de la rue. - Il la referma sur lui.

- Pas gracieux, le pipelet !... — murmura Soliveau en se trouvant sur le trottoir. — Après tout il avait sa consigne, cet homme, et présentement je ne dois pas avoir la tournure d'un ambassadeuf. - C'est à Jacques Garaud que je veux parler, et pas à d'autres. - J'aurais pu demander à voir ma petite cousine Mary, mais à quoi ça m'aurait-il avancé? - Là-bas, à New-York, elle n'avait pas Tair de m'apprécier beaucoup, cette pimbêche, et l'absence n'a point dû me faire avancer dans ses sympathies. —Du res*e, mieux vaut peut-être que j'aille à l'usine, à Gourbevoie. - 11 me rcstc'assez de monnaie pour me payer le tramway, — Hop! en routej

Une heure après il descendait de voiture et gagnait le bord de la Seine, offrant en cet endroit un aspect très animé.

De grandes usines garnissant le quai découpaient sur le'ciel leurs cheminées de briques que couronnait un panache de fumée.

Ovide, s'adressant à un ouvrier qui passait à côté de lui, demanda :

— Pourriez-vous m'indiquer, s'il vous plaît, l'usine Paul Harmant? L'ouvrier, désignant de la main un endroit du quai, répondit :

— Plus loin... — Où vous voyez des bâtiments neufs...

— Grand merci 1...

L'ouvrier passa son chemin. — Ovide continua sa route. Il arriva bientôt en face d'une haute porte au fronton de laquelle se lisaient en grosses lettres de cuivre ce nom :

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