ATELIERS DE CONSTRUCTION
— Diable! — fit Ovide, — la maison est importante!... — Voyons l'intérieur...
Il se dirigea vers une porte bâtarde voisine de la grande et portant l'inscription : — entrée, et il sonna.
Cette porte s'ouvrit, et comme à l'hôtel de la rue Murillo le concierge vint au visiteur.
Le dialogue suivant s'engagea :
— Qu'est-ce que vous demandez?
— M. Paul Harmant.
— Est-ce pour de l'ouvrage T
— Non. C'est pour une affaire
— Commerciale?
— Non, personnelle...
— C'est à M. Paul Harmant lui-même que vous voulez parler?
— Oui.
— Eh bien ! allez aux bureaux, dans le fond, à gauche... — On vous renseignera.
Ovide prit le chemin de l'endroit désigné.
De loin, sur les diverses parties du corps de bâtiment de cent mètres de longueur environ, et ne formant qu'un rez-de-chaussée couvert en ardoises, il put lire ces indications : — Ateliers de dessin. — Caisse. — Bureau du directeur des travaux. — Cabinet du directeur, etc., etc.
— Ici je dois trouver mon homme, — se dit Ovide en lisant ce dernier index. — Allons-y gaiement! Il me semble déjà voir sa tête! — J'en ris d'avance comme une petite folle...
Et il pressa le pas.
La porte du bureau était fermée.
En le voyant poser la main sur le bouton delà porte, un employé s'empressa d'ouvrir et demanda :
— Est-ce bien au bureau de M. Ilarmant que vous avez affaire?
— Oui, monsieur. — Je désire parler à M. Harmant lui-même, pour affaire personnelle.
— Alors vous serez obligé d'attendre... M. Harmant est en conférence avec le directeur des travaux.
— J'attendrai tant qu'il faudra.
— Dans ce cas, asseyez-vous,..
— Ce n'est pas de refus.
Ovide prit une chaise et se mit à tourner ses pouces.
Paul Harmant, enfermé avec Lucien Labroue, combinait, d'accord avec ce dernier, certaines modifications de détail pour la machine essayée le matin même et dont le fonctionnement laissait à désirer.
Leur entretien se prolongea pendant plus d'une demi-heure.
Soliveau mit ce temps à profit pour établir son plan de campagne.
Enfin, la porte du cabinet s'ouvrit.
Lucien Labroue en sortit, tenant à la main des papiers.
n jeta un coup d'œil sur Ovide, puis, s'adressant au garçon de bureau, lui dit :
— Qu'on ne dérange pas en ce moment M. Harmant, pour quelque motif que ce soit... il travaille...
Puis il s'éloigna.
— Vous avez entendu, monsieur?... — fitl'employé. — Vous allez être obligé d'attendre encore.
— J'attendrai... — J'ai du temps devant moi...
Et Soliveau, croisant ses jambes, continua de plus belle à tourner ses pouces.
Une nouvelle demi-heure s'écoula, puis un violent coup de sonnette retentit dans la pièce servant d'antichambre.
Le garçon de bureau se leva vivement et se dirigea vers la porte du cabinet.
— C'est votre patron qui vous sonne? — demanda Soliveau.
— Oui, monsieur...
— Dites-lui, je vous prie, que quelqu'un désire le voir pour affaire particulière.
— Votre nom, monsieur?
— Inutile... — M. Harmant ne me connaît pas...
Un nouveau coup de sonnette se fit entendre, plus impérieux encore que le premier.
Le garçon de bureau se précipita dans le cabinet.
LA PORTEUSE DE PAiM
- Je vous ai sonné deux fois! - fit le faux Paul Harmant de fort mauvaise humeur. — N'aviez-vous donc pas entendu?
Pardonnez-moi, monsieur, - répliqua l'employé, - mais j'étais arrêté psr un monsieur qui désire voir monsieur pour une affaire particulière... — îl attend depuis plus d'une heure.
- Ce monsieur s'est-il nommé?
- Je lui ai demandé son nom. - Il a répondu que monsieur ne le
connaissait pas...
L'ex-contremaître tendit au garçon de bureau des papiers couverts de
chiffres et d'écriture. .
- Faites entrer, - dit-il, - et vous irez ensuite porter ceci au directeur des travaux. . .
L'employé prit les papiers, gagna l'antichambre et annonça au visiteur
que monsieur le directeur l'attendait.
Ovide entra dans le cabinet, dont il eut soin de repousser la porte. Paul Harmant, occupé à fermer un coffre-fort placé entre les deux fenêtres, lui tournait le dos.
Au bruit des pas de l'arrivant il se tourna et, devenu pâle tout à coup, poussa nn cri ae stupear ei d cffrei é^i voyant en face de lui Ovide Soliveau, campé sur ses jambes écartées, les deux mains dans les poches, le chapeau sur la tête et la physionomie superlativement narquoise.
- Bonjour, cousin !... - Ça va bien, cousin? - dit le Dijonnais, en témoignant par un sourire qu'il s'attendait à l'impression produite.
Toi! ! toi ici! ! ~ s'écria Jacques Garaud.
Moi-même, cousin, en personne véritable et naturelle... — Ah çàl mais dis donc, tu as l'air tout ébouriffé!... - On croirait que ma présence t'est désagréable...- Tu ne me sautes pas au cou!... tu ne me tends même pas la main !... Voilà une réception peu caressante qui ne fait point honneur à ton esprit de famille...
Paul Harmant tremblait comme un fiévreux de la Campagne romaine. La vue d'Ovide le terrifiait.
L'arrivée de cet homme à Paris lui semblait le présage d'une catastrophe, d'un effondrement.
Au bout de quelques secondes il parvint cependant à secouer son émotion et, marchant vers le visiteur, il lui tendit la main.
En même temps il lui demandait : *
— Pourquoi es-tu revenu en France?
Un crime ! s'écria-t-elle- Il ne m'a rien dit de cela.
YjY 59^ H. GEFFRO Y, édlt. —Reproduction interdite
— Parce que je ne pouvais pas rester là-bas... • — Pourquoi es-tu ici?
— Pour te demander du travail, parbleu'
— Ainsi ta lettre disait vrai?
— Hélas!...
La maison que je t'ai laissée florissante...
— A dégringolé avec une étonnante vitesse, et ne m'appartient plus ■aujourd'hui... — que veux-tu, mon pauvre ami, — ajouta Soliveau en prenant une chaise et en s'asseyant, - je n'avais pas comme toi les qualités qu'il faut pour mener une si grosse affaire. - Celle-là m'écrasait...
— De plus,, tu étais joueur...
— De plus, j'étais joueur, comme tu le dis fort bien... un vilain défaut, j£ t'assure, dont je reconnais mieux que personne les inconvénients, mais dont il m'est impossible de me corriger.*..
— Et qui t'a fait engloutir en quelques mois des sommes énormes !
— Parfaitement bien... - Une guigne persistante, invraisemblable! !
- Inutile de m'adresser des reproches... Ils ne me rendraient point l'argent que j'ai perdu... - Je suis parti de New-York avec juste le prix de mon voyage en seconde classe... - Je ne possède, à l'heure qu'il est, que vingt sous dans ma poche et les vêtements qui sont sur mon dos, lesquels manquent un peu de fraîcheur... - Débine et compagnie, comme tu vois 1 la dèche la plus corsée, mais je m'en moque pas mal... Je suis bien tranquille sur mon sort!... Si je suis pauvre, tu es riche... - Tu viens de faire coastruire une usine modèle dont on s'occupe dans le monde entier..,
- Tes ateliers sont magnifiques... — Tu ne peux pas suffire aux commandes!... Tu emploies un personnel considérable et, ici comme en Amérique, tu auras une petite place pour ton cousin que tu aimes tant et qui te le rend si bien!!...
Le millionnaire frissonna de la tête aux pieds.
— Une place ici... dans l'usine... - répliqua-t-il. - C'est impossible!
— Pourquoi donc? — demanda Ovide du ton le plus agressif. Le faux Paul Harmant hésita.
Il ne pouvait répondre :
— Parce qu'ici se trouve le fils de l'homme assassiné par moi, et si tu vivais dans cette maison, sans cesse en rapport avec lui, il suffirait dune imprudence de ta part, d'un mot irréfléchi, pour lui révéler le passé,..
L'ex-contremaître se taisait.
Ovide répéta :
— Pourquoi donc?
— Parce que je ne le veux pas... — répliqua brusquement l'industriel — D'ailleurs je ne te dois rien. . . — En Amérique, j'ai subi tes exigences..
Je t'ai mis dans les mains une fortune... — Est-ce ma faute situ n'as point su la garder?... — Tu es ruiné, tant pis pour toi!...
— Paroles inutiles ! — dit Ovide. — Ce que tu as fait, tu devai» le faire... — Si tu as subi mes exigences, c'est qu'il n'existait pour toi aucun moyen de t'y soustraire... — Ce que j'ai fait de mon argent ne te regarde pas, mais je suis sans le sou et cela te regarde... — Tu ne consentirais jamais à laisser dans la misère un proche parent qui t'est si attaché... et qui en sait si long...
— Bref, tu me fais comprendre que je suis à ta merci plus que jamais !I Tu me mets le couteau sur la gorge, comme à New-York! 1
— Chut! ! chut! ! — Le vilain mot, cousin! ! — fit Ovide en ricanant.
— Je ne songe en aucune façon à te menacer... J'invoque simplement tes souvenirs...
— Tu prétends me tenir dans ta dépendance pendant le reste de ma vie...
— Dame!!
— Tu te dis : — fai son secret... Il tremblera toujours devait moi, et la peur lui fera faire ce que je voudrai. . .
— Eh! eh! cousin, il pourrait bien y avoir quelque chose de cela! — Trouverais-tu, par hasard, que je n'ai pas raison?
— Je trouve que ta conduite est infâme, et que tu fais de moi la victime d'un chantage odieux.
— Encore de gros mots! ! — fi donc! — L'air de France te rend singulièrement grincheux... —Tu étais plus gentil que cela en Amérique!...
— Qu'est devenu, chez toi, le sentiment de la famille? Une sourde colère envahissait Jacques Garaud.
— Cessons ces plaisanteries idiotes! — dit-il d'une voix sifflante. — Je suis moins à ta discrétion que tu ne le crois...
— En vérité, cousin ! et comment cela?
— Oui, tu peux me perdre d'un mot, mais à quoi ça te servirait-il? — Crois-tu que je subirais, vivant, un scandale? — A la première rumeur je me ferais sauter la cervelle, et pas un sou de ma fortune ne te reviendrait, car cette fortune appartient tout entière à ma fille... — Ton intérêt est donc de me ménager... — Ce que tu ferais contre moi, tu le ferais contre toi-même !
Ovide comprit sans peine que son prétendu cousin était absolument
da us le vrai.
En poussant Jacques Garaud au désespoir, il risquait de fermer à jamais le coffre-fort où il comptait bien puiser indéfiniment.
Donc, il fallait agir par la douceur plus que par la violence, et ne pas tendre la corde jusqu'à la briser.
LA PORTEUSE DE PAiM
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Il dîna dans une taverne de matelots et prit le train de dix heures du soir.
Ovide en conséquence changea brusquement de ton et de physionomie, et reprit d'une voix mielleuse :
— Mais enfin, voyons, tu as bon cœur... tu es tout à fait incapable de laisser un parent dans la misère...
— Aussi ne t'y laisserai-je pas...
— A la bonne heure!... — Tu me donneras un emploi?...
— Non...
— Que feras-tu de moi, alors?
— Je te mettrai à même de vivre à ton aise...
— Loin de toi?
Oui. — Je tiens à ce que nous nous voyions le jnoins souvent possible... .,.
— Voilà qui n'est pas gracieux... mais enfin je suis bon garçon, i im poserai silence à ma susceptibilité légitime et de toi j'accepterai tout... - Seulement tu me permettras bien d'aller te serrer la main à ton hôtel de la rue Murillo, et de voir ma petite cousine que j'aime à la folie quoiqu'elle ne m'aime guère...
— Plus tard...
— Soit! ! — J'attendrai ton bon plaisir... —Apprends-moi maintenant
ce que tu vas faire poui moi...
— Te constituer une rente...
— De combien?
— De douze mille francs...
— Mille francs par mois... — dit Ovide en faisant la moue, quoiqu'il fût, au fond, plus satisfait qu'il ne voulait le paraître. — C'est modeste, mais il faut savoir borner ses désirs et se contenter de peu... J'accepte donc ; seulement, je te prie de te souvenir que je n'ai pas un sou vaillant et que je dois acheter un petit mobilier, du linge, des effets, enfin ce qui me manque... et je manque de tout...
— Je vais te remettre cinq mille francs pour tes acquisitions, et j'y joindrai le premier terme de la rente que tu toucheras tant que je
vivrai.
1 ai-
— Prendras-tu par écrit l'engagement de me payer cette rente?
— A quoi bon? — Cela me paraît complètement inutile.
— En efi'et, — dit Ovide avec un sourire, — je suis certain d'avance de ton exactitude. - Je vais donc empocher six mille francs, et chaque mois je viendrai toucher ici un joli billet de mille.
— Ici... non, — répliqua vivement l'industriel.
— Où donc?
— L'argent sera remis à l'adresse que tu m'indiqueras.
~ Chez moi, alors, au logement que je vais louer, etpermets-moi d'espérer que si tu m'interdis pour le moment d'aller à ton hôtel, tu viendras bien, en bon parent, me serrer la main à mon domicile.
— J'irai... .
— Donc nous voilà d'accord.
Oui, mais souviens-toi que j'ai fait du premier coup tout ce que je pouvais faire, et que si de nouvelles exigences se manifestaient, si tu m'adressais des menaces, il nous arriverait malheur à tous deax!
— Sois tranquille, — répondit Ovide en riant. — Je serai sage comme ,une image... — Je vais vivre comme Jenny l'ouvrière :
Le cœur content, , Content de peu...
en bon petit rentier bien tranquille, et tu n'auras que des compliments à m'fidresser à l'avenir...
— Je le souhaite... — fit Paul Harmant, qui tout bas ajouta : — Plus que je ne l'espère...
Ouvrant ensuite le tiroir-eaisse de son bureau, il y prit une liasse de billets de banque, en détacha six et les tendit silencieusement à son exaiisocié.
— Merci, cousin! — s'écria ce dernier en empochant le papier de la Banque de France. — Maintenant, j'ai quelque chose à te demander...
— Encore !1
— Oh ! il ne s'agit plus d'argent.
— De quoi donc, alors?
— Je voudrais te prier de déjeuner avec moi, afin de fêter le verre en main notre réunion...
— Aujourd'hui c'est impossible... ,
— Pourquoi?
— Je ne suis pas libre... — J'aidonnédesrendez-vuuà quiprennenttout mon temps...
— Voilà qui est fâcheux, mais tu me promets d'accepter mon invitation un autre jour...
— Quand tu auras élu domicile quelque part, oui... — Tu me feras voir ton installation...
— C'est convenu... — Bons amis toujours, et tu ne te plaindras pas de moi, je ne te dis que ça ! — c'est entre nous à la vie, k la mort! si par hasard tu avais besoin de moi, songe que je suis là!
En ce moment on frappa légèrement à la porte et le garçon de bureau se présenta.
— Qu'est-ce? — demanda l'industriel.
— C'est M. Lucien Labroue qui désire vous parler...
En entendant ce nom Ovide tressaillit, et au moment où le jeune homme ' franchît le seuil, du cabinet, il le dévora du regard.
— Je me retire et vous laisse à vos oceupati(ins, monsieur Harmant..,
— fit-il ensuite; —je compte sur la promesse que vous avez bieii "voulu me
faire.
— Je ne l'oublierai point.
Soliveau quitta le cabinet, après avoir salué d'un air de profond respect, el le faux Paul Harmant resta en tête à tête avec Lucien.
Tout en regagnant le tramway d'un pas léger, Ovide pensait :
— C'est bien le nom de Labroue que ce garçon vient de prononcer, et l'ingénieur assassiné et volé par Jacques Garaud se nommait Labroue...
— Le filsde la victime au service du meurtrier; voilà qui serait curieux!... Cela doit être, et c'est pour cela que mon cher cousin n'a pas voulu me donner d'emploi dans sa maison... - Puisque Jacques a attaché ce jeune homme à sa personne, c'est qu'il manigance quelque chose... - Quoi?- Je n'en sais rien, mais je m'arrangerai de façon à le découvrir et je trouverai moyen d'en faire mon profit...
L'entrée de Lucien Labroue dans le cabinet du faux Paul Harmant avait empêché celui-ci de réfléchir aux conséquences probables de l'arrivée de Soliveau à Paris, mais, lorsqu'il se retrouva seul après un court entretien, il se laissa tomber accablé sur son siège et prit son front brûlant entre ses
mains scrispées.
- G'est^ croire que le diable se mêle de mes afi-aires ! ! - murmura-t-
' il - Tout se réunit pour me parler du passé!... - pour évoquer devant
moi des fantômes 1 Lucien Labroue, Jeanne Fortier, Ovide ! - C'est la robe
de Nessus qu'ils m'apportent!... elle brûle mes chairs... elle consume mes
os jusqu'aux moelles!...
«Ce misérable Ovide!... il voulait entrer ici... s'installer auprès de moi .. se trouver chaque jour en contact avec Lucien Labroue dont il aurait bientôt connu l'histoire et tiré la vérité!... - Un mot d'Ovide à Lucien suffirait pour me perdre... - Et cet homme est vivant! - Je ne l'ai pas tué comme on tue un reptile venimeux !
« Je lui avais fermé en Amérique la bouche à force d'or... « Il revient plus pauvre que jamais.., il menace... et je lui obéis... et j'ai peur!... oui, j'ai peur!
« Oh! ces trois êtres, dont l'existence est pour moi un danger permanent, si je pouvais les anéantir!
Pendant quelques secondes Jacques Garaud demeura silencieux et comme écrasé aous un fardeau trop lourd.
Tout à coup, brusquement, il releva la tête et dit en se dressant : - Pourquoi désespérer? - Je tiens Ovide par l'argent! - Lucien ne voit en moi qu'un bienfaiteur et bénit son étoile qui l'a conduit ici. - Quant à Jeanne, on la reprendra, - je m'effrayais à tort! - Rien n'est compromit! — Je suis prévenu, d'ailleurs, et je veille.
Le Dijonnais perdit en une seule nuit cinquante mille doUars sur parole.
LlV. 60. — H. GEFFROY, édit. - Reproduction interdile.
Ovide, en rentrant à Paris, s'était mis en quête d'un logement.
Après avoir consacré trois jours àdes recherches incessantes, il fimtpar trouver aux Batignolles, pour un prix modéré, un très petit pavillon au milieu d'un jardin minuscule.
Alors il acheta des meubles, et au bout de quarante-huit heures il fut convenablement installé.
Ceci fait il écrivit à son pseudo-parent :
« Cher cousin, "
J'ai découvert un gite charmant, avenue de Clichy, numéro 192, aux Batignolles. - Je compte avoir à bref délai le plaisir de t'y recevoir. — Tu me préviendras la veille et je ferai venir le déjeuner du Restaurant du père Lathuile, qui est un bon endroit. »
Paul Harmant reçut la lettre et la brûla après avoir gravé l'adresse dans
sa mémoire.
Pour échapper aux idées sombres qui l'obsédaient malgré sa ferme résolution de lutter contre tout péril, l'industriel se réfugiait dans le travail et quittait dès le matin l'hôtel de la rue MuriUo, où Mary s'ennuyait profondément.
Elle était allée visiter avec une amie l'atelier d'Etienne Gastel. L'artiste lui avait cédé une de ses toiles et cherchait pour elie des tableaux de maîtres modernes.
Mary avait revu une seule fois Lucien et s'était montrée charmante pour lui; si charmante que le fiancé de Lucie, gêné de plus en plus par cette bienveillance trop visible, évitait de se rencontrer avec la fille du millionnaire.
Du corps et de l'âme Mary souffrait.
Son amour méconnu, pour ne pas dire dédaigné, lui brisait le cœur et augmentait ses douleurs physiques.
La jeune fille devenait de jour en jour plus pâle et plus amaigrie, si bien que Paul Harmant, oubliant ses propres angoisses, se tourmentait de
l'état de sa fille.
Les médecins ne changeaient rien à leurs ordonnances et, de même que la science aux abois expédie à de certaines eaux les malades dont l'état est désespéré, ils déguisaient leur impuissance sous cette formule :
— Mariez cette enfant... — Le mariage fera plus pour elle que tout ce que nou;> pourrions entreprendre...
Bref, Jacques Garaud se croyait placé dans l'alternative, de marier sa fille sans retard ou de la perdre.
Un matin, Mary résolut de porter à son père le coup qu'elle préparait depuis longtemps.
Elle était dans sa chambre, où Paul Harmant ne manquait jamais de venir l'embrasser en lui disant au revoir quand il partait de bonne heure pour son usine.
On frappa discrètement à la porte.
— Entrez... — dit la jeune fille.
La porte s'ouvrit.
Paul Harmant parut.
Mary s'était habillée, mais par cette matinée froide et grise elle se sentait plus souffrante, car les variations atmosphériques exerçaient une grande influence sur son état.
Assise, ou plutôt à demi couchée sur une chaise longue auprès de la fenêtre, elle laissait errer dans le vague les regards de ses grands yeux attristés.
En entendant marcher derrière elle, l'enfant tourna la tète et, voyant son père, elle appela sur ses lèvres un sourire d'une expression navrante.
La pâleur de Mary avait encore augmenté ; — la tache rouge de ses pommettes tranchait sur cette pâleur.
Les prunelles offraient un éclat vitreux sous les paupières teintées de bistre.
Du premier coup d'œil le millionnaire constata ces symptômes de mauvais augure et sentit son cœur se serrer.
Il vint s'asseoir près de sa fille, l'embrassa avec effusion, lui prit les mains et les trouva brûlantes.
— Tu as la fièvre, mignonne... — dit-il avec émotion.
— Un peu... — répondit Mary.
— Tu as mal dormi?...
— Très mal...
En même temps une toux sèche déchirait la gorge de la jeune malade.
— Tu souffres?... — reprit Paul Harmant.
— Oui, c'est vrai, je souffre... je souffre beaucoup...
Deux grosses larmes coulèrent sur les joues du misérable chez qui la paternité était le seul sentiment humain.
— Où est ton mal? — bégaya-t-il.
— Là... et là... — dit Mary en posant sa main successivement sur son front et sur le côté gauche de sa poitrine.
— A la tête et à la poitrine alors?
— Non... au cœur...
L'assassin K\e Jules Labroue tressaillit.
— Au cœur! — répéta-t-il.
— Oui, père...
— Tu ne m'avais jamais parié de ce mal... ni à moi, ni au médecin.
— C'est qu'il est de date récente...
— Sont-ce des palpitations que tu éprouves? — poursuivit Paul Harmant.
— Non, c'est une sensation indéfinissable, — On croirait qu'une mai» s'introduit dans ma poitrine, et par instants me comprime le cœur... — Père, — ajouta la jeune fille en baissant la voix, — je dois aujourd'hui te faire un aveu... te dire la vérité tout entière.
— Parle, ma chérie...
Mary prit à son tour les mains de son père, et tournant vers lui son visage amaigri, ses yeux pleins de larmes, elle lui dit :
— Ma plus grande souffrance, vois-tu, c'est la peur de t'affliger qui la cause... — J'ai bien compris que tu rêvais pour moi ce qu'on appelle un beau mariage, c'est-à-dire une alliance avec une famille riche comme tu l'es toi-même, et de plus ayant un grand nom... un titre de noblesse... — Est-ce vrai, cela?
— C'est vrai... — J'ambitionne pour toi des destinées si hautes que tu sois enviée de toutes les femmes...
— Eh bien, il ne faut plus ambitionner cela, car la réalisation de tes rêves est impossible... — Un seul mariage peut me donner le bonheur.. — S'il ne s'accomplit point je ne me marierai jamais... — Père, depuis deux mois je souffre de te cacher ee qui remplit mon âme... Depuis deux mais j'aime quelqu'un...
Jacques Garaud frissonna de tout son corps.
— Lucien Labroue, n'est-ce pas? — s'écria-t-il.
— Tu le savais? — balbutia Mary en cachant sa figure sur la poitrine de son père.
— Je l'avais deviné.
— Eh bien, oui, c'est lui que j'aime... lui que j'aime plus que ma vieplus que tout au monde, excepté toi, et que j'aimerai toujours...
Le faux Paul Harmant était devenu aussi pâle que sa fille.
— Mais, ma pauvre enfant, — répliqua-t-il, — cet amour est insensé!...
— Oh ! ne me dis pas cela ! — reprit la jeune fille dont les sanglots
éclatèrent - Ne cherche pas à me convaincre par des raisonnemeùts inutiles - Rien au monde ne peut arracher de mon cœur un amour qui désormais fait partie de mon existence!... - Et d'ailleurs pourquoi donc se.ait-il insensé, cet amour? - Lucien Labroue est pauvre et nous somm^ riches, c'est vrai... Mais qu'importe cela? - Lucien Labroue est de naissance obscure, mais est-ce que nous appartenons à la noblesse, nou.^ - Est-ce que je tiens à devenir noble? Est-ce que je vendrais mon cœur"pourun titre?... -Ah! si je me sentais capable d'une telle bassesse, comme je me mépriserais! - Lucien a le talent, le courage, la volonté, par conséquent l'avenir...- Je l'aime!... N'eût-il rien de tout cela, je l'aimerais encore... - Père, tu ne veux pas que je te quitte. - Eh bien, avec Lucien devenu ton associé, je resterais sans cesse auprès de toi - Gela te constituerait plus encore qu'aujourd'hui un intérieur, une fami le Tu serais aimé par Lucien comme tu l'es par moi... tu aurais deux enfants au lieu d'un, voilà tout... Est-ce que ce ne serait pas bon?.. Jacques Garaud gardait le silence.
— Père, m'aimes-tu? — reprit la jeune fille.
— Si je t'aime, mon enfant adorée ! ! - Tu demandes si je t'aime !
Et l'assassin de Jules- Labroue pressa Mary contre son cœur avec une effusion de paternelle tendresse.
— Alors, père, tu ne voudrais point me voir mourir?...
— Mourir, toi! Je donnerais ma vie pour sauver la tienne.
— Il ne s'agit pas de donner ta vie, mais seulement d'accepter Lucien pour fils... - Si tu veux bien, je suis sûre que ma santé va renaître... - Si tu refuses... ah! père, c'est toi qui m'auras tuée... - Refuses-tu?
Paul Harmant prit sa tête entre ses deux mains. Il lui semblait que son crâne allait éclater.
— Mon Dieu! mon Dieu! - bégaya-t-il, - que tu me fais. souffrir i... Souffrir? — répéta Mary haletante. - Pourquoi souffrir?... — Ce
que l'attends de toi, ce que je te supplie de m'accorder est si simple... Ma fille bien-aimée, mon enfant chérie, ne me demande pas cela...
— Pourquoi?...
— Lucien Labroue ne peut être ton mari...
— Je n'en veux cependant point d'autre que lui... je n'en accepterai
jamais d'autre... -
— Tu oublieras...
L'enfant porta la main à son cœur, et d'une voix faible comme un souffle
prononça ces mots :
— Je n'oublierai pas, je mourrai!
Et, glissant en arrière, elle s'abattit sur le dossier de son âiège,
évanouie.
Paul Harmant épouvanté, éperdu, se précipita aux genoux de sa fille.
— Mary... — ma bien-aimée Mary, — s'écria-t-il, reviens à toi... ne meurs pas... — Tout ce que tu veux, je le veux.,, j'accepte le sacrifice... — Écoute-moi, Mary... entends-moi... réponds-moi... tu seras la femme de Lucien...
Mary ne répondait pas. — Son visage demeurait livide. — Ses yeux restaient fermés.
Le millionnaire devenait fou d'épouvante. Il prit les mains de sa fille.
Elles étaient glacées.
— Morte! — s'écria-t-il avec effarement.— Elle est morte! je l'ai tuée!! Bondissant jusqu'auprès de la cheminée, il saisit le cordon de la sonnette et le secoua à le briser.
La femme de chambre accourut.
— Ma fille se meurt!... — lui dit Paul Harmant d'une voix rauque, en désignant Mary inanimée.
L9 camériste poussant un cri s'élança vers sa jeune maîtresse. A cette minute précise, l'enfant fit un mouvement léger.
— Elle revient à elle... — murmura le père, dont un éclair de joie remplaça le morne désespoir. — Ayez pitié de moi, mon Dieu! ne me la prenez pas! ne mêla prenez pas!...
Puis, saisissant Mary, il la souleva et la porta jusqu'à son lit, où il retendit.
Quelques gouttes de sang vinrent aux lèvres de la jeune fille.
Jacques Garaud fit un geste de terreur.
Mary ouvrit les yeux, promena un regard vague autour d'elle et reconnut son père.
— Lucien?... Lucien?... — murmura-t-elle d'une voix très basse, avec un accent interrogateur.
— Oui... — répondit le millionnaire en se penchant vers elle. — Tu vivras pour l'aimer...
Ces mots galvanisèrent la malade.
Elle prit dans ses mains la tête de son père, l'embrassa sur les deux joues et, parlant tout bas, à son oreille, lui dit :
— Tu me le donneras, alors?
— Je te le donnerai, oui...
^■- Bien vrai?
— Je te le jure!...
— Ah! je suis heureuse, maintenant!... — La joie me rend des forces et me rendra bientôt la santé... je ne veux pas mourir...
Paul Harmant quitta la chambre, après avoir rendu à son enfant baiser
pour baiser.
Au moment d'atteindre la porte il se retourna, et jeta un dernier regard, plein d'angoisse et d'épouvante, au charmant et pâle visage que le doigt de la mort semblait avoir déjà touché.
— A ce soir, mon enfant !... — dit-il en s'efForçant de sourire — A ce
soir! ...
Dans la cour de l'hôtel la voiture attendait, toute attelée.
L'industriel y monta et donna l'ordre de le conduire à Courbevoie.
Il avait la tête en feu.
Un combat effrayant se livrait dans son âme, mais l'issue de ce combat n'était plus douteuse maintenant, puisqu'il s'agissait de sauver Mary, — de le tenter du moins ! — et que d'ailleurs il ne pouvait plus revenir sur sa promesse formelle.
— Advienne que pourrait — se dit-il pour en finir avec ses irrésolutions. — Il faut que ce mariage se fasse... la vie de ma fille est à ce prix et je suis prêt, pour qu'elle vive, à me sacrifier moi-même I
Après un moment de réflexion il ajouta :
— Ne serait-ce point d'ailleurs un moyen de détourner de moi la vengeance de Lucien Labroue, si quelque hasard funeste venait lui révéler le passé ?... — Une fois le mariage accompli, oserait-il soulever un scandale autour de l'homme dont il aurait épousé la fille?. .. - Évidemment non ! ! — Mary est mon bon ange ! ! — Cette union qui me faisait peur sera peutêtre pour moi le salut !
En arrivant à l'usine, l'industriel, mettant momentanément de côté toute préoccupafion, s'occupant des affaires courantes, se fit rendre compte de la correspondance, visita les ateliers avec le jeune directeur des travaux, Lucien Labroue, puis pria ce dernier de l'accompagner dans
son cabinet.
Malgré son aplomb habituel le faux Paul Harmant se sentait fort em- barrasse pour aborder la question brûlante, et rien n'était plus embarras-' sant en effet, car il s'agissait d'offrir sa fille qu'on ne lui demandait pas.
Enfin il se rappela comment James Mortimer avait agi avec lui sur le paquebot qui les transportait en Amérique, et il pensa :
— Sans être absolument les mêmes, les circonstances se ressemblent beaucoup... — Ce qu'a fait jadis James Mortimer... je puis le faire...
Puis, brusquement, il dit au jeune homme :
Je vous ai prié de venir avec moi, mon cher Lucien, parce que j'ai à vous entretenir d'une chose de la plus haute importance...
Le fils de Jules Labroue s'inclina.
Cette entrée en matières piquait vivement sa curiosité.
Paul Harmaut poussa un cri de stupeur et d'elTroi eu voyant en face de lui Ovide Soliveau.
LiV, 61. — H. GEFFROY, éJil. - ReptoducUou iQU-rdite. 61
Paul Harmant continua :
Êlbs-vous satisfait de la position que vous occupez ici?
— Comment ne le serais-je point, monsieur? - répliqua Lucien. - Grâce à votre libéralité je gagne asse« d'argent pour ne paâ même dépenser le tiers de mes appointements mensuels... - Ce sera donc pour moi, au bout de quelques années, une fortune certaine...
— Fortune à laquelle vous aspirez?
— Je Tavoue...
— Et qui doit vous permettre de réaliser la grande ambition de votre vie... Ambition louable entre toutes, et que je connais...
Lucien regarda son interlocuteur avec une inexprimable surprise.
— Ce que je vous dis là vous étonne, — fit Paul Harmant. — Votre étonnement cessera quand vous saurez que j'ai causé longuement de vous, il y a quelques jours, avec Georges Darier, mon avocat et votre ami... — J'ai appris par lui que vous désiriez plus que tout au monde faire reconstruire, sur des terrains qui vous appartiennent à Alfortville, les ateliers que votre père y possédait jadis...
— C'est vrai, monsieur.. — Tel est en effet le but de ma vie, et je crois honorer la mémoire de mon pauvre père en agissant ainsi...
— La pensée est noble... La tâche est sainie... — - Ainsi, vous m'approuvez, monsieur?
-—Je vous approuve, je vous admire, et je vais vou^ en donner la preuve sans réplique, en vous fournissant le moyen d'atteindre plus vite ce que tous appelez le but de votre vie...
— Vous, monsieur Harmant?
— Moi-même.
— Et de quelle manière ?
— De la manière la plus simple... — Vous voyez, mon ciaer enfant, que l'usine où nous sommes , quoiqu'elle soit de création toute récente et qu'elle regorge de travailleurs, ne peut suffire à exécuter les travaux commandés, travaux dont le nombre et l'étendue iront en s'augmentant chaque jour... — Vous constatez cela comme moi, n'est-ce pas?
— Il est impossible de ne le point constater, à moins de fermer les yeux à l'évidence... - répliqua Lucien. — J'ai même eu Ihonneur de vous dire plus dune fois qu'il arriverait un moment prochain où vous seriez obligé d'acheter d'autres terrains pour y construire de nouveaux ateliers...
— Vous avez eu raison... — fit l'industriel. — Ce moment est venu...
— Vous avez des terrains en vue?
~ Oui... — Les vôtres...
— Mais je ne veux pas les vendre, monsieur, vous le savez bien... — s'écria le fils de Jules Labroue.
— Aussi, je ne vous propose pas de vous les acheter... , Lucien regarda son interlocuteur avec un étonnement facile à comprendre.
Le faux Paul Harmant poursuivit. *
— J'ai mûrement réfléchi, pesé longuement le pour et le contre, et de mes réflexions il résulte que, pour donner à mon industrie les développements immenses qu'elle comporte, j'ai besoin qu'un homme de talent et d'expérience devienne à bref délai mon associé... — Cet associé je l'ai choisi... — C'est vous...
— Moi!... moi votre associé!... — s'écria le jeune homme, étourdi par cette proposition et ne pouvant en croire ses oreilles.
— Parfaitement !
— Mais, monsieur, mes terrains ne représentent pas la millième partie de la valeur de vos constructions et de votre matériel...
— Je sais cela et ne m'en inquiète point... — Voici ce que je vous propose, monsieur Labroue : — Sur les terrains que vous possédez à Alforville je ferai construire à mes frais une usine de la môme importance que celle-ci, et par un acte régulier je vous en rendrai propriétaire... — Ce sera votre apport dans l'association... — Nos deux usines fonctionneront parallèlement, et chaque année nous ferons le partage des bénéfices... — Vous voyez que rien n'est plus simple... — Que pensez-vous de ma proposition?
— Je pense, monsieur, qu'en vous écoutant, je me demande si je rêve...
— Non, vous ne rêvez pas... — l'offre est sérieuse...
— Alors, monsieur, je n'ose l'accepter...
— Pourquoi donc?
— Parce que, pour la mériter, je n'ai rien fait...
— Savez-vous comment je suis arrivé à la fortune, monsieur Labroue? — Savez-vous, comment moi, simple mécanicien, ne possédant que beaucoup de courage et quelque habileté dans mon métier, je suis devenu l'associé de James Mortimer?
— Par le travail...
— Oui, certes, mais non comme vous l'entendez... — Ce grand industriel américain, voyant en moi un travailleur doué d'aptitudes spéciales, m'a donné la main de sa fille en m'associant à lui.
Lucien tressaillit.
Debout sur le seuil de sa loge, le concierge examina d'un œil déliant ce visiteur inconnu.
Jacques Garaud continua :
-Pourquoi ne suivrais-je pas l'exemple de James Mortimer? Pourquoi me montrerais-je moins généreux que lui? - La part de fortune que je vous propose serait la dot de ma fille...
- Mademoiselle Mary deviendrait ma femme?... - balbutia Lucien.
— Sans doute. .. — fit le millionnaire avec un sourire un peu contraint. - Il me semble que cette perspective n'a rien d'effrayant... - Mary vous
a distingué, mon cher Lucien... elle apprécie vos qualités réelles et m'en a fait l'aveu... — Je ne pouvais qu'approuver son choix, car je vous estime et vous aime, et je serais très heureux de vous nommer mon gendre...
— Monsieur, — dit vivement Lucien, — l'offre que vous voulez bien me faire me prouve votre estime et votre sympathie... j'en suis fier et touché, mais, encore une fois, je ne l'accepte pas...
— Encore une fois, pourquoi? — demanda Jacques Garaud étonné et inquiet.
— L*honneurest trop grand pour moi.
— Ce n'est pas une raison.
— Je la trouve suffisante.
— C'est une défaite. — Ne m'avez-vous donc point compris?... — J'ai dit que Mary vous avait distingué... — J'aurais dû dire qu'elle vous aime... Oui, la pauvre enfant vous aime de tout son cœur, de toutes ses forces... Elle vous aime à en mourir..»
— Monsieur Harmant, — fit Lucien d'une voix émue, — votre franchise appelle la mienne... — Je serais bien ingrat si je n'éprouvais une reconnaissance sans bornes, mais à ma reconnaissance se mêle un profond chagrin.
— Lequel?
— Celui de vous affliger par un refus...
— Refus insensé qui ne repose sur aucun motif sérieux ! — s'écria le millionnaire.' ^
— Il repose, au contraire, sur le plus sérieux de tous les motifs... — Mon cœur ne n'appartient plus...
— Vous aimez quelqu'un?
— Oui, une jeune fille que j'ai juré d'épouser, et rien au monde ne me ferait manqner à mon serment...
— Une enfant sans fortune, je le parierais...
-T- Et vous ne vous tromperiez point... — Elle ne possède rien ..
— Mon cher Lucien, l'amour passe... l'argent reste... .
— Mon amour est impérissable et la fortune n'est rien pour moi à côté des joies du cœur.^*
— Vous réfléchirez^*
~ La réflexion ne changera point ce qui se passe dans mon âme...
— Vous vous souviendrez que Mary vous aime...
— Vous venez de me le dire, monsieur, ïammtr passe...
•— La pauvre enfant est profondément atteinte... —Elle ptut mourii de votre refus...
— Ma modestie me défend de le croire, et je vous supplie, monsieur, de Bô pa* insister.»*
Je n'insisterai pas. . . mais encore une fois je vous engage à réfléchir. ., votre avenir est en jeu... songez-y!...
Lucien s'était levé,
— Songez-y ! — répéta Paul Harraant.
Le jeune homme s'inclina et sortit.
Dès qu'il eut refermé la porte derrière lui, le grand industriel se mit à marcher avec agitation dans son cabinet.
Il aime ailleurs, - murmura-t-il d'une voix sifflante, - il aime une jeune fille sans fortune... il refuse d'épouser mon enfant, et ce refus peut être cause de la mort de Mary... ^
« Ah ! non I non ! - ajouta-t-il après un silence, - il n en sera pas ainsi ' — Ma fille d'abord... Ma fille avant tout!
ce Cette femme qui s'est emparée de Lucien, je la découvrirai et, si e le est un obstacle, je la briserai... - Périsse le monde, pourvu que ma fille vive '
Mary Harmant attendait le retour de son père avec une impatience plus facile à comprendre qu'à décrire.
Après la crise à laquelle nous avons assisté elle s'était reposée pendant quelques heures, et avait trouvé dans k sommeil un calme relatif et un peu
de force.
Dans l'après-midi, elle s'était fait conduire chez M- Augustine, sa
couturière.,
Lucie, presque en même temps qu'elle, y arrivait.
Ah! ma chère petite, - lui dit Mary, - je suis aise de vous rencontrer .. d'abord pour vous adresser des reproches...
— Des reproches, mademoiselle!! s'écria la jeune ouvrière toute
surprise.
— Oui.
— Et à quel sujet ?
— Voiis n'êtes point venue me voir...
— N'ayant rien à essayer à mademoiselle, je n'ai pas cru pouvoir me permettre de la déranger.
— C'est mal, Lucie, ce que vous me dites là... - Vous savez bien que votre présence m'est agréable... - Vous auriez dû venir...
— Je n'osais pas...
— Eh bien, à l'avenir vous oserez, je vous en prie. — D'ailleurs je vais commander à M'"^ Augusline une foule de robes et^de costumes, ei vous viendrez me les essayer... '
— J'en serai très heureuse...
— Savez-vous Lucie, que j'ai un caprice...
— Lequel, mademoiselle?...
— Celui d'aller vous visiter chez vous...
— C'est un caprice facile à satisfaire, mademoiselle... — fit la jeune fille en souriant. — Vous trouverez une chambrette bien modeste, au sixième étage, m«ais vous y serez reçue par un cœur reconnaissant et dévoué...
— Je n'en doute pas... — Donnez-moi votre adresse écrite...
Lucie écrivit sur un carré de papier le nom du quai Bourbon et le numéro de la maison^
Mary serra ce papier dans un petit agenda d'ivoire et reprit :
— C'est convenu... — J'irai vous voir un dimanche. Lucie allait répondre :
— Mademoiselle trouvera probablement Chez moi mon futur mari, Lucien Labroue, l'employé de M. Harmant...
Elle n'en eut pas le temps.
L'arrivée de M" Augustine, sa patronne, l'empêcha de parler.
11 lui fallait aller essayer une robe à l'une des clientes de la maison et, après avoir salué la fille du millionnaire, elle sortit.
Mary commanda, pour tuer le temps, des costumes dont elle n'avait aucun besoin, alla faire ensuite un tour au Bois, toute seule, à demi couchée dans'sa voiture, et regagna l'hôtel de la rue Murillo.
Cinq heures sonnaient.
Le retour de Paul Harmant pouvait se faire attendre longtemps encore.
Tout en se sachant fiévreusement attendu, l'industriel tardait volontairement et se demandait avec épouvante ce qu'il allait répondre aux questions de sa fille.
Enfin, à six heures et demie, il lui fallut rentrer.
En descendant de voiture il contraignit son visage à prendre une expression joyeuse, et il monta à l'appartement de Mary.
La jeune fille courut à sa rencontre et lui sauta au cou.
— Je vois avec bonheur que cela va tout à fait bien, chère enfant ! ! — lui dit-il.
— Ohl tout à fait bien, père... — Après ton départ j'ai dormi... En me réveillant, j'étais remise... — Pour me distraire, je suis allée chez ma couturière où j'ai fait des commandes folles... — Heureusement tu es très riche, car le mémoire de M"* Augustine sera d'un chiffre formidable... — Un tour après cela dans l'allée des Acacias, et je suis revenue... — Voilà ma journée... -;- Et toi, père, qu'as-tu fait? M'apportes-jtu la joie ou du moins l'espérance?...
Sans hésiter, Paul Harmant répondit :
Mary était allée avec une amie visitor l'atelier d'Etienne Gastel. LiV. 62. — H. GEFFROY. édlt. — Reproductloa iaterdlta 62
— Oui, chère enfant, je t'apporte l'espérance.
— Tu as dis à Lucien que je l'aimais?
Le millionnaire eut un éclat de rire un peu contraint.
— Peste? — fit-il ensuite. — Comme tu y vas ! ! — Et les convenances, mignonnell — Que faisons-nous des convenances?... — Il me semble que tu les oublies ! t
■ — Non, père, je ne les oublie pas, — répliqua Mary, — et ma parole a trahi ma pensée... — Mais, sans froisser les convenances, tu pourrais faire comprendre à M. Lucien que, s'il t'adressait une demande, elle serait bien accueillie...
— Je n'y ai point manqué... — J'ai résumé brièvement notre conversation chez Georges Darier au sujet des terrains qu'il possède à Alfortville, et j'ai ajouté : — L'usine bâtie sur ces terrains sera la dot de ma fille.
— Ah! — s'écria Mary, — c'était bien cela... c'était très adroit, père... et je te complimente...
— On ne pouvait mieux dire, n'est-ce pas?
■ — Impossiblelll — Qu'a répondu M. Lucien?...
— Lucien Labroue est un jeune homme plein de délicatesse et d'honneur^ — (iit le millionnaire, — il ne pouvait croire que mes offres fussent sérieuses... — 11 regardait la possibilité d'une association et d'une alliance avec moi comme incompatible avec la modestie de sa situation actuelle.
— Enfin, a-t-il accepté ? — demanda Mary à qui ces méandres de l'entretien donnaient la fièvre.
— Il a accepté... oui... mais, avec cette délicatesse dont je parlais à l'instant, — délicatesse que je ne saurais trop louer, — il a mis à son consentement une condition..,
— Laquelle? — balbutia Mary tremblante.
— Lucien est un piocheur, tu le sais... — De plus c'est un chercheur... — Tout en dirigeant les travaux de ma maison il a inventé une machine fort ingénieuse, qui peut et doit rapporter beaucoup d'argent... — Il désire, avant de donner suite à nos projets, réaliser l'invention dont il s'agit... — Ce sera son apport dans la communauté, apport d'une sérieuse valeur, et de la sorte son amour-propre n'aura point à soulirir.
Rien n'était plus vraisemblable que ce que venait d'expliquer le grand industriel de l'air le plus simple et du ton le plus naturel.
Mary ne pouvait soupçonner et ne soupçonna point unjiiensonge.
— Sa résolution est d'une âme noble, — répondit-elle. — Quoiqu'elle doive retarder mon bonheur, je la comprends et je l'approuve... - Mais il est une chose dont tu ne m'as point parlé et qui est surtout importante... — Lucien m'airae-t-il?...
Si la question était importante pour Mary, elle était singulièrement embarrassante pour le faux Paul Harmant.
Elle le forçait à mentir encore, s'il ne voulait briser le cœur de sa
fille.
Il répliqua, mais avec moins d'assurance que la première fois :
— Qui donc ne t'aimerait?...
— Ce n'est pas répondre... — M'aime-t-il?
— Tu dois comprendre qu'en face de l'abîme que semblait creuser entre vous la différence des fortunes, il n'osait lever les yeux sur toi et s'avouer à lui-même son amour... Je le crois timide... - Il ne m'a pas fait d'aveu positif, mais l'éclat de ses yeux et le rayonnement de sa figure parlaient éloquemment pour lui...
Mary devint pâle.
— Es-tu bien sûr de cela?... — demanda-t-elle.
— Oui, très sûr... — Je ne pouvais me tromper à son expression de joie profonde...
Le visage de la jeune fille se rasséréna.
— D'ailleurs, — ajouta le millionnaire, — puisqu'il accepte ce mariage, c'est qu'il éprouve pour toi une inclination véritable... — Lucien Labroue n'est pas homme à enchaîner sa vie, à sacrifier son indépendance à une fortune, quel qu'en soit le chiffre...
— Je le crois comme toi, père... — Dis-moi, l'attente sera-t-elle
longue?
— Je ne saurais lui fixer un terme précis... — Pour réaliser l'invention
de Lucien, peut-être faudra-t-il quelques mois...
— SoitI je prendrai patience... — Mais Lucien me fera la cour...
— Je te répète qu'il est timide...
— La timidité n'empêche point d'aimer et de le dire... — Enfin je le verrai plus souvent, n'est-ce pas?— A cette heure qu'il est presque de notre famille, tu peux le traiter non comme un employé, mais comme un gendre futur...
— Je le ferai certainement... — Lucien viendra souvent ici...
— Et il me confirmerai bonne nouvelle que tu viens de me donner?...
— Sans doute...
— Eh bien, me voilà satisfaite...— dit Mary joyeusement, — j'attendrai
tant qu'il faudra... — Seulement, toi, père, tu tâcheras d'abréger l'attente autant que faire se pourra.
Je^te le promets... — j'ai non moins de hâte que toi de voir accomplir ce mariage...
— Que tu es bon!... — Grâce à toi, ta fille sera la plus heureuse des femmes !...
L'heure du dîner était sonnée depuis longtemps.
Mary se suspendit au bras de son père et le conduisit à la salle à manger.
Paul flarmant se demandait avec épouvante comment il sortirait de l'impasse dans laquelle il venait de s'engager en faisant à sa fille des promesses d.ont raccomplissemeni ne dépendait point de lui.
Tout à coup un éclair lui traversa l'esprit et les nuages sombres entassés sur son front disparurent.
Mary fut d'une gaieté folle pendant tout le repas, pendant toute la soirée ; — quand elle regagna sa chambre, elle était littéralement transfigurée et ne semblait plus malade.
— Ce mariage la sauverait... — se dit le millionnaire : — il faut qu'il se fasse...
Le lendemain il devait se rendre à Courbevoie de grand matin pour surveiller la mise en caisses de grandes pièces mécaniques qu'il envoyait à Bellegarde où Ton construisait d'importantes usines sur les bords du Rhône
Un mécanicien chef et deux ouvriers ajusteurs se tenaient prêts à accompagner cet envoi, la mise en place des machines rendant leur concours indispensable.
L'absence de ces hommes devait durer quinze jours ou trois semaines.
On était au samedi. — La date de l'expédition par le chemin de fer se trouvait fixée au lundi suivant.
En arrivant à l'usine, le millionnaire aperçut Lucien Labroue à son poste, dirigeant les ouvriers.
Il lui tendit affectueusement la main. — Le jeune homme, qui s'attendait à quelque froideur après la conversation de la veille, serra C3tte main avec effusion.
— Vous pressez les travaux de Bellegarde ? — lui dit le patron.
— Oui, monsieur.
— Où en êtes-vous?
— Il reste peu de chose à terminer, — l'emballage commencera dans une heure.
— Les caisses sont prêtes ?
— Je viens de les visiter à l'atelier de menuiserie...
— Il faut que demain, à la première heure, les colis soient au chemin de fer...
494 LA PORTEUSE DE PAvN
— Ils y seront...
— Vous avez prévenu les deux mécaniciens et le contremaître qui doivent aller faire l'installation?...
— Ils partiront lundi matin.
— C'est cela et, en même temps qu'eux, partiront par la grande vitesse ies pièces qui leur permettront de faire exécuter les ouvrages de maçonnerie avant l'arrivée des gros colis...
— Tout cela est prévu.
— On aura à prendre à Bellegarde les plans d'une nouvelle construction qui doit se relier à celle existant déjà... et je réfléchis à une chose... — Votre présence là-bas serait singulièrement utile...
— Si vous le croyez, monsieur, je suis prêt.
— Je le crois... — Il s'agit d'une maison avec laquelle nous faisons et nous ferons des affaires pour un chiffre énorme... — Il est convenable, ne voulant pas me déplacer, que je sois représenté par vous... — N'est-ce point votre avis, mon cher Lucien?...
— Mon avis est le vôtre, monsieur... — Quand dois-je partir?
— Lundi, par le même train que le contremaître et ses hommes.
— C'est convenu...
— Je vous donnerai dans l'après-midi mes dernières instructions... — Vous veillerez, n'est-ce pas, à ce que le chargement sur les camions sê fasse ce soir, et à ce que demain, au point du jour, on parte pour le chemin de fer...
— Je coucherai ici, monsieur, afin de veiller su départ, et j'accompagnerai moi-même les voitures.
— Je vous en saurai gré... — Il est entendu que vous toucherez une indemnité de déplacement de cinq mille francs...
— C'est beaucoup trop, monsieur...
— Je le veux ainsi... — Vous chargerez le plus expert des contremaîtres dé vous remplacer pour l'inspection des travaux pendant votre absence...
— Gilbert est très capable... C'est lui que je choisirai...
— Parfaitement! — Vous voudrez bien m'écrire chaque jour pour me tenir au courant de ce qui se passera à Bellegarde... — J'y tiens beaucoup...
— Je n'y manquerai pas, monsieur...
Les deux hommes se séparèrent.
Paul Harmant gagna son cabinet.
Lucien Labroue continua sa surveillance.
— Je suis arrivé facilement à mon but... — se dit le millionnaire une fois seul. — L'absence de Lucien Labroue durera tout au moins quinze
jours et, s'il le faut, je trouverai moyen de la prolonger... — Pendant cette absence Mary ne me tourmentera pas et j'aurai le temps de prendre des informations. — Quelle femme s'est emparée de Lucien? A quelle intrigante a-t-il promis le mariage?... — Voilà ce que je veux savoir... — Comment arriverai-je à ce résultat?... Je l'ignore, mais j'arriverai, et malheur àcelle qui s'est faite la rivale de ma fille!! Je la briserai...
« La briser... — reprit Jacques G araud après un silence... —Un crime, comme il y a vingt et un ans... Oui, mais si ce crime doit sauver mon. enfant je n'hésiterai pas... — Et d'ailleurs rien de plus facile que d'agir sans me compromettre. — Je suis assez riche pour payer la disparition d'une femme... Paris n'est-il point bourré de gens à la conscience facile, qui pour un peu d'or sont prêts à tout?... — Je m'adresserai à l'un de ceux-là.
L'ex-contremaître, qui marchait à grands pas dans son cabinet, s'arrêta brusquement.
— Un complice... — murmura-t-il. — Mais ce sera me mettre sous la domination de cet homme, comme je suis déjà à la merci du misérable Ovide Soliveau...
Après avoir prononcé ce nom le millionnaire tressaillit.
— Ovide Soliveau... — répéta-t-il. — Pourquoi ne m'adresserais-je pas à lui ? — Son intérêt est de me servir, et la perspective de gagner de l'argent le rendra capable de tout... — Décidément Ovide est l'instrument qu'il me faut, mais avant tout j'ai besoin de connaître la jeune fille à qui Lucien a juré fidélité... — L'imbécile! ! — Quand cette jeune fille n'existera plus, il sera trop heureux d'accepter la main et les millions de Maryl!
Jacques Garaud s'était remis à marcher.
De nouveau il s'arrêta.
— Et il part... — poursuivit-il. — C'est une maladresse que j'ai faite en l'éloignant si vite dans la crainte qu'il ne voie Mary et qu'elle ne découvre mon mensonge.. — Son absence de Paris m'empêchera de dépister la personne qu'il aime et qu'il faut supprimer... — Si je retardais son départ? .. Non, non... qu'il parte!... J'arriver-ai à mon but par Georges Darier, soh ami, qui doit être en même temps son confident... — Il s'agit maintenant dem'assurer que je peux compter sur Ovide. — Je le verrai ce soir.
Vers quatre heures de l'après-midi, Lucien Labroue vint avertir M. Harmant que la mise en caisse des grandes pièces à destination de Bellegarde était terminée, et qu'on s'occupait du chargement sur les camions.
— Bien... — répondit l'industriel, puis il ajouta en prenant divers papiers sur son bureau : — Voici les plans des travaux que vous aurez à diriger à Bellegarde, et voici les projets de ceux à exécuter... — Vous voudrez bien les étudier en route, afin de pouvoir causer dès votre arrivée avec nos clients...
— Ce sera fait, monsieur.
— Voici en outre deux bons à toucher à la caisse... l'un est de cinq mille francs et représente voire indemnité de déplacement... — l'autre est de quinze cents... il vous servira à défrayer de toutes choses les ouvriers qui vous accompagnent. — Je vous recommande, mon cher Lucien, beaucoup d'activité.
— Comptez sur moi, monsieur, vous serez satisfait...
— Vous partirez lundi matin...
— Oui, monsieur, par le premier train...
— Bon voyage alors, mon cher enfant, et écrivez-moi tous les jours...
— Je n'y manquerai pas...
— Je ne vous reverrai plus avant votre départ, car je retourne immédiatement à Paris.
Lucien Labroue serra la main que lui tendait son patron et se retira.
L'industriel donna l'ordre d'atteler.
Au moment où il montait dans sa voiture le cocher demanda
— Allons-nous à l'hôtel, monsieur?...
— Nous allons aux Batignolles... avenue de Clichy...
— Quel numéro?
— Vous ferez halte à l'entrée de l'avenue...
A l'endroit désigné le cocher arrêta son attelage.
Jacques Garaud descendit, commanda de l'attendre, et suivit à pied l'avenue jusqu'au numéro indiqué par Ovide.
Là, il se trouva en face d'un mur que trouait une porte bâtarde.
Derrière ce mur, on apercevait le toit d'un petit pavillon entouré d'arbres.
A côté de la porte pendait la chaîne d'une sonnette. Le nouveau venu agita vigoureusement cette chaîne. Quelques secondes s'écoulèrent, puis de l'autre côté de la muraille le sable d'une allée craqua sous les pas d'un marcheur invisible. La porte s'ouvrit.
Bondissant juscfu'à la cheminée, il saisit le c<!Jr(ïon de la sonnette et le secoua à io briser.
LiV. 63. - H. GEFFROY, édit. — Reproduction iuterdil«. 63
Ovide Soliveau parut, rasé de frais, le- chapeau sur la tête, son.paraplui3 à la ronin, vêtu avec soin, bien chaussé, bien ganté. ' Évidemment iLse ^préparait à sortir.
En reconnaissant le visiteur il poussa une exclamation.
— Toi, cousin!! — dit-il ensuite. —Voilà de la chance!' —Cinq minutes plus tard tu ne me trouvais pas..., i^-j.woun .
— Est-ce une affaire importante qui t'appelle au; dehors?
— Nullement... — Histoire de me balader sur les boulevards., voilà; tout... et d'aller sécher une absinthe en attendant raon.dînet). Hiiu^-
— Alors, reste avec moi, nous avons à causer...
— A tes ordres, cousin... • - ' Ovide s'effaça pour laisser passer Jacques Garaud, et refierma la porte
derrière lui.
. Tout en prononçant les paroles que nous venons de reproduire, il avait
étudié le visage de son prétendu parent. Ce visage était sombre.
Le Dijonnais en conclut que la visite avait- un sérieux motif.
— Est-ce que quelque chose ne va pas à ton gré? — demanda-t-il à voix basse.
— Entrons chez toi, je te dirai tout.
Ovide fit traverser à son ex-patron le petit jardin, ouvrit devant lui la porte du pavillon, et l'introduisit dans une pièce étroite, simplement mais proprement meublée, et tenue avec beaucoup de soin.
— Tu vois, cousin, que depuis que je vis de mes rentes, ou plutôt des tiennes, j'ai de l'ordre!... — dit Soliveau en riant. — Une femme de ménage me sert de valet de chambre et vient chaque matin mettre tout en état chez moi... — Je n'ai pas pu me permettre de luxe; pourtant le mobilier est gentil... — Qu'en penses-tu? — Examine, et fais-moi tes compliments.
~ Tu es très bien installé, mais ce n'est point de ton installation qu'il s'agit, — répliqua le faux Paul Harmant. — Le motif de ma visite est important... — Causons...
— J'allais dîner...
— Nous dînerons ensemble... — J'accepte aujourd'hui l'invitation que j'ai déclinée il y a quelques jours...
— Ne pourrions-nous causer en dînant?
— Non...
Oh! oh!... notre entretien exige le huis clos... — C'est grave»
alors?...
— Tu en jugeras...
— Eh bien, assieds-toi, cousin, et dévide tou chapelet..
Le grand industriel, sans prendre le siège que lui indiquait Ovide, passa la main sur son front et commença ainsi :
— Lors de la visite que tu es venu me faire à Gourbevoie, tu as affirmé que tu serais toujours prêt à me servir si j'avais besoin de toi...
— Et je te l'affirme de nouveau... la manière dont tu m'as accueilli m'as permis de t'apprécier mieux que je n'avais pu le faire jusqu'à ce moment... Tu t'es conduit véritablement en homme qui a le sentiment de la famille très développé... — Tu t'es montré bon zig! — Tu n'as rien marchandé... tu n'as point chipoté, et ça ma fait plaisir... Aussi, là, vrai, je t'estime... — Donc je te répète que tu peux disposer de moi, et que je suis prêt à te rendre service, si toutefois c'est en mon pouvoir..
— C'est en ton pouvoir...
— "Vas-y I — Je t'écoute.
— Ferais-tu tout ce que je te dirais de faire? — Comprends bien la valeur de ce mot : tout...
Ovide rivait sur son prétendu cousin des regards d'une expression singulière.
— Oui, parbleu! je comprends! répliqua-t-il, — tout signifie que je devrais obéir à n'importe quel ordre, même s'il s'agissait d'allumer un joli petit incendie, comme tu le fis autrefois. — Est-ce cela?
— C'est plus que cela...
Le Dijonnais ébaucha un geste de stupeur et murmura :
— Diable! diable! s'il ne s'agit pas de feu, il s'agit de sang, alors?
— Dans ce cas, que répondrais-tu?
— Que ce n'est point dans mes habitudes... — Je suis un brave garçon de mœurs douces et d'inclinations pacifiques...
— 11 s'agit de mon salut... — Or, me sauver, c'est conserver pour toi la position que je t'ai faite...
— Es-tu donc en péril? — demanda vivement Ovide, tremblant déjà à l'idée de perdre ses rentes.
— Oui...
— Alors, je suis prêt à tout... sans exception... — Qui te menace me menace... — Tu es mon bailleur de fonds et je tiens à te conserver intact! — : Est-ce que le passé, après vingt et un ans, reviendrait sur l'eau?
— Oui.
— Il y a prescription...
— Il n'y a jamais prescription pour le scandale, et le scandale peut me perdre aussi sûrement que la cour d'assises...
— Explique-toi donc, et franchement. — J'ai besoin, pour agir, de connaître le fort et le faible de ta situation...
- Pourriez-vous m'indiquer. s'il vous plaît, l'usine Paul Harmaul.
— Je te dirai tout. — Lors de mon arrivée à Paris un hasard diabolique a jeté sur ma roule le fils de Jules Labroue...
-Celui que tu as... - Oui... connu... Lucien Labroue... -Je le
savais.
— Tu le savais ! ! — répéta le millionnaire étonné.
— Parfaitement... — On a prononcé son nom devant moi, tandis que je me trouvais dans ton cabinet, à l'usine. - Dame! je possède un peu de
goa, LA PORTEUSE DE PAIN
jugeotte, j'ai deviné que c'était le fils de l'autre, et j'ai trouvé très malin, très malin, d'avoir amené ce jeune homme chez toi pour le tenir sous ta main, pour l'avoir sans cesse sous tes yeux, et pour savoir ce qu'il dit, ûe qu'il pense, ce qu'il faitl Oui, parole d'honneur, c'est de première force 11
— C'est parce que je connais la pensée de Lucien Labroue que je l'ai pris avec moi... — répondit Jacques Garaud.
— fit cette pensée?...
— Est immuable et inébranlable... — Le but de sa vie est de venger la mort de son père...
— Voilà un garçon qui cherche midi à quatorze heures... — La mort de son père est vengée, puisqu'un jury plein d'intelligence a condamné Jeann-e Fortier à la réclusion perpétuelle...
— Il ne croit pas Jeanne Fortier coupable...
— Ah ! bah! et pourquoi ça?
— Parce qu'il a le pressentiment de la vérité... — C'est Jacques Garaud qu'il accuse et dontiî nie la mort...
— Diable! diable I! — Mon opinion se modifie considérablement! — Puisqu'il en est ainsi, la présence de Lucien Labroue chez toi est dangereuse...
— Elle le deviendrait surtout si la fatalité voulait qu'il rencontrât Jeanne Fortier, et que cette femme me reconnût...
— Rencontre impossible. . .
— Pourquoi ?
— Jeanne Fortier est en prison et n'en sortira jamais.
— Ellfr s'est évadée... Elle est libre...
xm
Ovide Soliveau fît un brusque haut-le-corps.
— Libre! — répéta-t-il — Saperlipopette, mauvaise affaire! — Ils pourraient en effet se rencontrer, et il ne le faut pas!,! Bref, c'est Lucien Labroue que tu juges opportun de supprimer?
— Non, — répondit le millionnaire.
— Jeanne Fortier, peut-être?...
— J'ignore oh elle se trouve.
— Alors, n'ayant jamais su deviner les rébus, je donne ma langue aux chats...
— Je vais m'expliquer...
— Je ne demande que cela!
— Tu sais si j'aime ma fille Mary...
— Il faat te rendre cette justice qu'au point de vue de la sensibilité paternelle tu es organisé!!- Tu ferais pour ma petite cousine les plus
fortes sottises...
— Pour elle je brûlerais Paris... J'anéantirais le monde si j'en avais le pouvoir. — Oui, je l'aime à mourir si elle mourait... et tu sais qu'elle^st bien
malade... ,- , , , , •/ ■
— Il faut qu'elle vive. .. et le plus longtemps possible, diable ! ! — s écna Soliveau. - Mais à quel propos ces idées lugubres? Qu'est-ce que ta fille vient faire dans tout cela ''.
— Un mot suffira pour te le faire comprendre.
— Dis-le donc bien vite, ce mot...
— Mary aime Lucien Labroue...
— Et c'est cela qui te chiffonne I ! - fit gaiement Ovide - Décidément, ma vieille branche, tu baisses ! ! - Je ne te reconnais plus! ! - Mais ce béquin de Mary pour Lucien Labroue est ta planche de salut! - Dépêche-toi de donner ta fille au jeune homme et tout ira bien! - Une fois que monsieur le maire aura prononcé le conjungo. plus rien à craindre. - Supposons que Lucien devenu ton gendre et ton associé rencontre Jeanne Fortier... Supposons que Jeanne Fortier fasse entrer plus profondément encore dans son esprit la conviction qu elle n'est pas coupable... Supposons qu'ils cherchent ensemble le véritable incendiaire d'Alforville, le véritable meurtrier de Jules Labroue, et qu'ils le trouvent, il- est clair que Lucien lui-même imposerait silence à Jeanne Fortier - Pourrait-il provoquer un scandale autour de l'homme dont il aurait épousé la fille? - Jamais de la
vie !
— J'avais fait ce calcul en apprenant l'amour de Marv oour Lucien...
— répondit le faux Paul Harmant.
— Eh bien?
— Eh bien! le mariage est impossible.
— Allons donc... Est-ce que le jeune homme serait déjà marié, par
hasard? - -i i • • a ^
— Il n'.est pas marié, mais u aime une jeune fille, et il lui a juré de
l'aimer toujours et de l'épouser.
— Elle est donc bien riche, cette jeune fille?
— Elle ne possède pas un sou!
— En voilà un idiot ! I — C'est trop bête, c'est invraisemblable !
— Soit, mais il est malheureusement vrai que Lucien a refusé la main
de Mary...
— Je commence à comprendre. . . - C'est la péronnelle qui vient mettre des bâtons dans les roues de tes projets qu'il s'agit de supprimer.
— C'est elle!...
— Quand elle aura disparu, Lucien Labroue ne sera pas assez nigaud pour kisser échapper la fortune que tu lui offres.
— C'est sur cela que je compte pour sauver ma fille.
— Eh bien, cousin, je me charge d'arranger l'affaire... — Tuas eu confiance e;i moi, ça m'honore... — Tu es venu tout droit à moi, ça me flatte... — Je suis ton homme! Sois tranquille, avant peu ma cousine Mary s'appellera M""® Lucien Labroue... — A propos, comment se nomme la particulière de ce coco-là, et où perche-t-elle'?
— Je n'en sais rien...
— Bigre, voilà un renseignement qui ne me conduira pas loin...
— J'en conviens, mais voici un expédient auquel j'ai pensé, et qui peut nous amener à découvrir ce que j'ignore...
— Quel est cet expédient?...
— J'envoie Lucien passer trois semaines à Bellegarde pour mettre en place des machines et relever des plans.
— Parfait ! — Nous ne l'aurons pas sur les talons pendant ce temps-là.
— Il couchera ce soir à l'usine afin de pouvoir faire expédier demain, dès la première heure, les machines qu'il accompagnera au chemin de fer de Lyon...
— Après?
— Il partira lundi matin...
— Pas un mot déplus!... interrompit Ovide... — C'est compris 1... — i Ayant son dimanche libre, et filant le lundi, il consacrera nécessairement la journée à faire à son idole ses plus touchants adieux...
— Cela me paraît probable.
— C'est plus que probable... c'est certain... — Donc il faut établir une surveillance et savoir où le jeune homme ira traîner ses guêtres en sortant de l'usine, après avoir accompagné les machines au chemin de fer...
— Oui, c'est parfaitement cela...
— Eh bien, nous le saurons, je te le promets... et quand je fais une promesse, je la tiens.
— As-tu besoin d'argent? — demanda Jacques Garaud.
— Voilà ce que j'appelle une question pleine de tact ! — dit Ovide en, riant. — On devine tout de suite qu'on traite avec un homme pratique ! — Certes, il me faudra de l'argent, car il y aura des dépenses indispensables. — Mais rOgarde comme je suis gentil, cousin! —je ne te demande rien, quant à présent... —Nous réglerons plus tard, de gré à gré, selon les circonstances. — C'est agir en bon diable et te mettre à ton aise. — Quand nous connaîtrons la besogne, nous feroi>s prix... je te dirai ce que
Brusquement il dit au jeune homme. — Ètes-vous satisfait de la position que vous occupez ici...
LlV. 6-i. H. GEFFROY, édit — ReproducUon inlerJlle. 64
cela vaut... — A quelle heure Lucien Labroue quittera-t-il la fabrique demain matin?
— Entre cinq et six heures...
— Où se trouve son logement pai-ticulier?
— Rue de Miromesnil, numéro 87...
— Suffit, on le filera... — Maintenant que tout est entendu, j'ai une faim de loup. — Allons dîner...
— Laisse-moi partir le premier... - Je vais rejoindre mon cocher qui stationne à l'entrée de l'avenue... Je l'enverrai prévenir chez moi que je ne rentrerai pas dîner...
— Moi, pendant ce temps, j'irai t'attendre au restaurant du père Lathuile... — On n'y est point mal... C'est là que je prends mes repas...
— Je ne tarderai guère à t'y rejoindre...
Les deux hommes sortirent du pavillon l'un après l'autre.
Le faux Paul Harmant se dirigea vers sa voiture et dit à son cocher :
— Vous allez retourner à l'hôtel et vous ferez prévenir mademoiselle qu'elle ne m'attende pas, que je dîne dehors, et que je ne sais à quelle heure je reviendrai...
— Bien, monsieur...
Le cocher s'éloigna au grand trot de ses chevaux. Mary était trop habituée aux absences de son père pour s'en inquiéter. Elle mangea seule et regagna son appartement.
Jacques Garaud quitta son prétendu cousin vers onze heures du soir.
— Ovide est bien l'homme qu'il me fallait, — pensait-il en prenant le chemin de la rue Murillo. — Avec lui, je triompherai de tous les obsta*
clés...
Le Dijonnais se disait de son côté :
Peste! — Il s'agit de conserver mes rentes!... — Quant au prix du travail à faire, j'aurai soin qu'il atteigne un chiffre coquet! Le cousiû est riche... il peut payer...
' Tout en monologuant. Soliveau rentra chez lui.
Son premier soin fut de visiter sa garde-robe, nouvellement reconstituée avec l'argent de Jacques Garaud, et d'y choisir un costume qui, n'attirant point sur lui l'attention, lui permît d'exécuter -facilement et sans risque le plan qu'il avait conçu.
Il n'y trouva pas ce qu'il cherchait.
A la vérité il possédait encore les vêtements qu'il avait sur le dos en arrivant de New-York, mais ces vêtements offraient une coupe quelque peu exotique, et Lucien Labroue, qui l'avait vu ainsi habillé dans le cabinet de Paul Harmant, pourrait le reconnaître, - ce qu'il fallait éviter soigneusement.
Ovide fit une grimace significative.
li était impossible de se mettre en sentinetle, à cinq heures du matin, sur le quai de Gourbevoie, avec une mise presque élégante, sans se faire remarquer; c'était d'une logique indiscutable.
D'un autre côté, à près de minuit, où aller chercher, où trouver ce qui lui manquait?
Tout à coup Ovide se toucha le front.
— C'est aujourd'hui samedi, jour de la paye de quinzaine!... — se ditil. — Les ouvriers bambocheurs sont encore dans les assommoirs. — Voilà mon affaire. — Je suis sauvé !
En un tour de main il revêtit son costume américain fripé par le voyage, se coiffa d'un vieux chapeau mou, sortit de chez lui et se dirigea vers la partie basse de l'avenue, celle qui se rapproche de la barrière.
Toutes les boutiques de mastroquets étaient ouvertes. Les salles regorgeaient de clients.
Ovide s'approcha de la porte vitrée d'un assommoir et jeta un coup d"œil à l'intérieur.
11 y avait là des maçons en bourgerons et en cottes maculés de plâtre, des forgerons, des peintres, des ouvriers de différents corps d'état.
L'ivresse naissante rendait les conversations fort bruyantes.
Quelques hommes jouaient aux cartes, d'autres chantaient, d'autres criaient, tous fumaient.
Ovide allait poser la main sur le bec de cane, faire jouer la serrure et entrer-, quand la porte s'ouvrit pour laisser sortir un maçon couvert ae plâtre et complètement ivre.
C'était un homme de quarante ans environ.
Il s'arrêta sur le seuil, titubant, et regardant Soliveau avec un sourira bestial.
Puis il demanda d'une voix pâteuse :
— Est-ce que tu viens pour me payer un litre, toi, mon ami, que je ne connais pas?...
— Te payer un litre? — répéta le Dijonnais en riant. — Tout de même, mais pas ici...
— Où tu voudras, pourvu que ce soit du chenu, du vin bouché... — dit l'ivrogne. — Tu me fais l'effet d'un vrai zig... et tu dois avoir des monacos... — Mois je suis raiguisé. — J'ai touché ma paye... j'ai payé mon gargot...
LA PORTEUSE DE PAIN 50a
Je me suis entonné pas mal de litres... Je n'ai plus un radis et j'ai encore soif... D'abord, moi, j'ai toujours soif... C'est mon tempérament...
Arrosons-nous la dalle, la dalle, la dalle, Axrosons-nous la dalle, la dalle du cou!
En disant et en chantant ce qui précède, l'homme au bourgeron couvert de plâtre avait saisi le bras d'Ovide, et s'y cramponnait pour garder son
équilibre.
Ils firent ainsi quelques pas, puis Soliveau s'arrêta brusquement et
demanda :
— Veux-tu gagner vingt francs?
— Vingt francs... tu veux me faire gagner vingt francs! ! — T'es donc banquetier, toi!
— Non, mais je t'achète vingt francs ton bourgeron, ta ceinture, ta cotte
et ta casquette.
L'ivrogne eut un bruyant éclat de rire, coupé par un hoquet.
— Mes frusques? — bégaya-t-il ensuite. — Qu'est-ce que tu veux faire de
mes frusques ?
— Je suis comédien... — Je dois jouer demain un rôle de maçon au théâtre des Batignolles, et je veux un costume nature.
— Ça, c'est drôle!! — Et tu m'achètes unjaunet ma défroque?
— Oui...
— Eh bien! affaire entendue... — Aboule tes quatre roues de derrière...
— v'ià déjà ma casquette...
Et il posa sa coiffure sur le chapeau mou d'Ovide avec tant de force qu'un nuage de plâtre s'éleva, et que le chapeau s'enfonça jusqu'aux yeux.
Le maçon poursuivit en se dépouillant, non sans peine, de son vêtement rapiécé :
— Tu veux mon bourgeron, le voilà...
Et il le jeta sur le bras d'Ovide.
— Quanta ma cotte, mon vieux Mélingue, — continu a-t-il, -tu vas me le retirer toi-même... parce qu« je sens que les fondations de la bâtisse manquent d'équilibre pour le quart d'heure, et je pourrais bien prendre
un billet de parterre...
Et il se laissa glisser sur une borne, à l'entrée d'une porte cochère,
s'appuvant contre le mur.
— Vas-y }..- — dit-il en levant une jambe. — Pas de danger... j'ai un
pantalon dessous...
Ovide tira successivement les deux jambes de la cotte, se trouva en possession du costume complet, et roula le tout ensemble.
5f0 LA PORTEUSE DE PAIN
— Grois-tu que tu seras assez bien nippé pour jouer ton rôle ! — s'écria le maçon. — Je me payerai le spectacle... j'irai te voir... si je n'aî pas bu les vingt francs... — Au fait, où sont-ils, les vingt francs?
Le Dijonnais avait fouillé sa poche.
Il en tira quatre pièces de cent sous qu'il mit dans la main de l'ivrogne. Ce fut alors ce dernier qui voulut à toute force se montrer généreux et payer à boire.
— Non, non, — répondit Soliveau. — Il faut que je rentre. J'ai à travailler mon rôle.
— Eh bien, va travailler, mon vieux Dumaine. Moi, je vais boire... — Et si tu as un jour besoin de m'acheter d'autres frusques au même prix, souviens-toi du Limousin Pierre Bouhoure, à \ Hôtel du Cantal^ route de Glichy...
— Je m'en souviendrai... — Bonsoir.
Et Ovide fila vivement du côté de sa demeure.
L'ivrogne, lui, faisait sauter les quatre pièces de cinq francs dans sa main.
— En v'ià une bonne aubaine! ! — disait-il à haute voix. — Vingt francs ma pelure! ! — Il n'y en avait pas pour quarante-cinq sous!I
Et, simplement vêtu de son pantalon et de sa chemise, titubant plus que jamais, heurtant les maisons dans les zigzags fantaisistes de sa marche, il retourna chez le marchand de vin dont il avait quitté la boutique dix minutes auparavant.
Ovide rentra chez lui, plaça sur une chaise les vêtements qu'il venait d'acheter, et se mit au lit pour y prendre un peu de repos.
Il ne dormit pas... La crainte de se trouver en retard pour arriver à Gourbevoie, le tenait éveillé.
A trois heures et demie du matin, il se leva, s'habilla chaudement, et par-dessus son costume endossa les effets de travail du Limousin.
Ainsi vêtu, et coiffé de la casquette déformée et plâtreuse, il se regarda dans une glace.
Il était littéralement métamorphosé
— Du diable, — pensa-t-il, — si Lucien Labroue, qui ne m'a vu qu'une seule fois, pourrait me reconnaître sous cet accoutrement!
Prenant alors le vieux paletot rapporté d'Amérique, il le passa sur le bourgeron.
Quoique n'étant pas de la première fraîcheur, — il s'en fallait!... — ce paletot tranchait beaucoup avec le reste du costume.
— En route, j'aviserai, — pensa Soliveau, Et il sortit pour gagner Gourbevoie.
On était au commencement d'avril.
Les jours grandissaient.
à cinq heures du matin i> faisait très clair.
En descendant le boulevard extérieur Ovide vit sur sa droite une maison en construction, et près de cette maison un amas de plâtre abrité sous un toit de planches.
Il s'approcha de ce plâtre, en prit deux ou trois poignées et les répandit sur son pardessus, ce qui établit une harmonie parfaite entre toutes les pièces du costume.
Ceci fait, il continua sa route.
A cinq heures et demie il arrivait à Gourbevoie en face de l'usine du faux Paul H armant.
11 était là depuis cinq minutes à paine, quand la grande porte s'ouvrit pour laisser sortir deux camions chargés d'immenses caisses à clairevoie.
Dans ces caisses se trouvaient les pièces de mécanique que l'on transportait à la gare de la petite vitesse du chemin de fer de Lyon.
Deux charretiers conduisaient ces chariots, attelés chacun de trois chevaux.
Ils firent halte un moment sur la berge.
Alors parurent Lucien Labroue et deux mécaniciens qui rejoignirent les camions, puis les portes de l'usine se refermèrent.
Ovide Soliveau s'était approché, de l'air nonchalant d'un ouvrier allant à son travail sans être pressé.
Personne, du reste, ne faisait attention à lui.
L'un des charretiers demanda au directeur des travaux :
— Pouvons-nous partir, monsieur Labroue ?
— Oui, sans doute... — Combien vous faut-il de temps pour arriver à destination?
— Cinq heures et demie viennent de sonner... — A huit heures, s'il ne nous arrive pas d'accident en route, nous serons à Bercy, à la gare des marchandises...
— Espérons qu'il ne vous arrivera pas d'accident, et partons.
— Vous venez avec nous, monsieur Labroue?
— Je vais aller vous attendre avec Franchet et Ledoux à la gare des marchandises.
— Nous tâcherons de n'être point en retard.
Le charretier fit claquer son fouet et les lourds camions s'ébranlèrent :
— Nous prendrons une voiture quand nous en trouverons une, — dit Lucien Labroue aux deux mécaniciens ; — en attendant, marchons.
Et les trois hommes partirent d'un bon pas. Ovide les suivit.
Pas une des paroles que nous venons de reproduire ne lui avait échappé.
— Moi aussi, je prendrai une voiture... — murmura-t-il.
La route était à peu près déserte, le temps clair, la fraîcheur du matin piquante. — Il faisait bon marcher.
Le directeur des travaux et ses deux compagnons causaient, tout en arpentant le terrain.
Ils atteignirent la barrière, gagnèrent la station voisine, où deux ou trois fiacres venaient d'arriver, montèrent en voiture, et Ovide entendit Lucien donner l'ordre de les conduire à la gare des marchandises du chemin de fer de Lyon.
Le Dijonnais laissa la voiture gagner un peu d'avance, monta dans un fiacre à son tour et dit au cocher :
— Chemin de fer de Lyon... gare des marchandises...
— Plus que ça de ruban de queue! — Tonnerre I en voilà une course !
— As pas perur... il y aura un fort pourboire...
Un peu avant sept heures et demie les deux fiacres marchant à la suite l'un de l'autre, séparés par un intervalle de vingt-cinq ou trente pas, s'arrêtèrent successivement à l'endroit indiqué.
Lucien paya puis, en compagnie des deux mécaniciens, franchit le seuil d'un petit café qui venait de s'ouvrir et où il se proposait d'attendre l'arrivée des camions.
Ovide renvoya son fiacre et s'installa chez un marchand de vin dont l'établissement touchait au petit café.
'A huit heures vingt minutes seulement le roulement sourd des camions lourdement chargés se fit entendre et les charretiers introduisirent leurs attelages dans la cour des messageries où Lucien Labroue et les mécaniciens les rejoignirent.
Ovide se garda bien de quitter la boutique du marchand de vin.
— Inutile et même imprudent d'aller par là... — pensa-t-il. — Ma présence, que rien ne motive, serait suspecte... — Le particulier que je file repassera forcément par ici... Donc il suffira de l'attendre...
Et il resta à son poste d'observation.
L'attente fut longue.
Ce ne fui pas avant dix heures et demie que le Dijonnais vit sortir les camions, les charretiers et les mécaniciens. Lucien Labroue n'était pas avec eux.
La jeune fille courut à sa rencontre et lui sauta au cou.
LiV. 65. — H. GEFFRiOY, édit. — Reprodu«tieo liltecijlte.
— Saperlipopette! Est-ee qu'il aurait filé par un autre côté?... — se demanda Ovide avec inquiétude. — C'est ça qui ne serait pas drôle î
il ajouta, en s'adressant au marchand de vin :
— J'attends une personne qui doit être venue ce matin aux messageries, et je ne la vois pas sortir. — Est-ce qu'il y a une autre issue que celle-là?
— Oui. monsieur, en haut de la pente, un petit escalier qui descend à la rue de Bercy...
— Tonnerre ! ! — je l'ai raté ! ! — pensa le Dijonnais.
Et, jetant uue pièce blanche sur le comptoir, il s'élança dehors sans attendre qu'on lui rendît sa monnaie.
— Pas un instant à perdre! — se disait Ovide en s'éloignant. — 11 doit être allé chez lui faire un brin de toilette avant de rendre visite à sa particulière. — Donc c'est chez lui qu'il faut courir.
Au bout de cinq minutes de marche rapide il aperçut un fiacre vide dans lequel il s'élança en criant au cocher :
— Trois francs la course, mon vieux, mais du train ! ! je suis pressé.
— Oij allez-vous?
— Piue de Miromesnil, 75...
— Suffit! Hue, Cocotte...
Cette injonction fut accompagnée d'un vigoureux coup de fouet, et le sapin partit à une vitesse relative.
Mary Harmant, depuis que son père lui avait promis qu'elle serait la femme de Lucien Labroue, se sentait folle de joie.
L'avenir lui apparaissait à travers un mirage couleur de rose.
Quarante-huit heures seulement s'étaient écoulées depuis la bonne nouvelle, et déjà l'inquiétante pâleur du visage disparaissait, les taches rouges des pommettes s'effaçaient.
Nous savons que son père lui consacrait tout entière la journée de dimanche.
Le samedi, elle avait passé seule la soirée, prévenue par un message de Paul Harmant qu'il ne rentrerait pas dîner.
De cette absence imprévue était résultée pour elle une contrariété très vive, car elle espérait pouvoir s'entretenir de Lucien Labroue, et savoir si son père avait quelq-ue chose de nouveau à lui dire au sujet du mariage projeté.
Comme toutes les personnes que domine une idée fixe, elle ne pensait qu'au bonheur devant résulter de cette union ; elle aurait voulu en parler sans cesse.
Ce dimanche-là elle se leva de bonne heure et, une /ois sa toilette achevée, elle se rendit au cabinet de travail du grand industriel.
Celui-ci se doutait bien que sa fille lui poserait mille questions embarrassantes au sujet du jeune homme, ce qui l'entraînerait à de nouveaux mensonges plus embarrassants encore. Il avait décidé que, pour se soustraire à cette situation gênante, il éviterait autant que possible les tête-àtête avec Mary.
Il était en outre très préoccupé de ce qu'allait faire Ovide Soliveau, et cette préoccupation augmentait son désir de solitude.
Lorsque Jacques Garaud vit la porte du cabinet s'ouvrir pour livrer passage à la jeune fille, il ne put réprimer un geste d'impatience et son front se plissa.
Ni le pli du front, ni le mouvement de contrariété n'échappèrent au regard perçant de Mary.
— Je te dérange, père? — demanda-t-elle.
— Un peu, oui mon enfant, car je suis plongé dans de grands calculs qu'il ne faut pas interrompre... — répondit le millionnaire, — mais, puisque tu es là, viens m'embrasser...
La jeune fille se hâta d'obéir et reprit :
— Tu es rentré tard, hier?
— Non, vers onze heures. — Un de mes principaux clients m'avait retenu à dîner pour causer d'affaires...
— Que ferons-nous aujourd'hui?
— J 'ai beaucoup de travaux arriérés à classer, — J'emploierai à ce classement la plus grande partie de la journée.
— Tu travailleras aujourd'hui dimanche! ! — s'écria Mary.
— 11 le faut...
— Mais, ce soir?
— Je serai forcé, ce soir, de m'absenter pendant quelques heures...
— Tu déjeuneras et tu dîneras avec moi, cependant?...
— Je déjeunerai, oui, mais il est moins certain que je dîne.
— Alors mon beau rêve s'évanouit...
— Qu'avais-tu rêvé, chère enfant?
— Que tu inviterais Lucien Labroue à dîner ici...
— Tu vois que c'était impossible.
: — A déjeuner, du moins...
— Je ne le pouvais pas davantage, car M. Labroue a certainement de nombreuses courses à faire avant son départ.
Mary tressaillit et devint très pâle.
— Avant son départ ! ! — répéta-t-elle d'une voix altérée. — M Labroue s'éloigne de Paris?
11 finit par trouver aux Batignolles un petit paviUon à louer.
— Oui.
— Pourquoi?
— Pour les affaires de la maison.. i
I A^^Eellegarde, afin d'y surveiller l'installation de machines importantes que je livre à une usine de premier ordre...
— Combien de temps durera son absence ?
at« LA PORTEUSE DE PAIN
Trois semaines à peu près, et ce travail dont je le charge, cette p;-euve de confiance que je lui donne, sont un premier pas dans la voie d'une association prochaine...
S'il en est ainsi, je prends mon parti... —murmura la jeune fille dont
le risage devint moins sombre. — Mais enfin me voilà pour la journée entîèpe toute seule...
— Cela m'afflige autant que toi, tu le sais, mais les àflfiiires sont les affaires, et l'absence de Lucien Labroue va me donirer un surcroît de be iogne... — Je te promets d'ailleurs un prochain dédommagement...
— Il sera le bienvenu... — Seulement, aujourd'hui, que vais-je faire?
— Ce que tu fais tous les jours...
— Le dimanche n'est pas un jour ordinaire...
— Tu sortiras en voiture... tu irasi visiter tes amies...
— Enfini, je tuerai; le temps de mon mieux.
— C'est cela...
— Je te laisse à, ton; travail jus4u'aii< déjeuner.
Et I\lary quitta. son: pèce^qui, demeuré seul, s'applaudit de s'être< si bien tiré d'une ex.plication) qu'il redoutait.
Confiante en ce qu'elle venait d'entendre la jeuim fille, très; ennuyée et très contrariée du départ de Lucien, ne s'en alarmait point.
Elle n'y voyait que la preuve de confiance et d'estime donaiiée par son père à son fiancé.
Ainsi rassurée. M"* Harmant remonta dans son appartement et y resta jusqu'à onze heures.
Quand elle descendit elle avait fait uae: toilette très élégante et d'un goût irréprochable.
— Mignonne, comme te voilà belle! ! — s'écria le faux Paul Harmant. -r Tu m'éblouis ! I — As-tu donc des projets? '
— J'ai le projet de suivre ton conseil et d'aller voir mes amies... — Si je netiroute personne, ce qui estpossible aujourd'hui dimanche, je me ferai conduire au Bois... — Je m'ennuierais à la maison... — Je resterai dehors jusqu'au dîner.
Mary, se tournant vers le valet de chambre, ajouta :
— Vous donnerez l'ordre d'atteler la Victoria pour une heure.
— Bien, mademoiselle.
A une heure on vint prévenir la jeune fille que la voiture attendait devant le perron.
Elle descendit et s'installa.
— Où va mademoiselle? demanda le valet de pied.
— Quai Bourbon, numéro 9, — répondit Mary. La Victoria sortit de la cour.
Ovide Soliveau, nous l'avoas dit, avait pris ua fiacre et s'était tau
ronduire rue de Miromesnil.
Le cocher s'arrêta devant le numéro mdiqué... - Ov.de le paya, ma.» en lui enjoignant d'attendre quelques minutes, et se dirigea vers la deiiKiurc de Lucien Labroue.
Une voiture de place stationnait à la porte de la maison. • - Est-ce la guimbarde qui l'a amené? - Ëst-il revenu ici? - murmura le Dijonnais. - Voilà ce qu'il faudrait savoir.
11 traversa la rue, s'approcha du fiacre et dit au eocher:
Êtes-vous gardé, l'ami?
Vous le voyez bien, puisque je suis devant une porte, - répliqua
l'aulomédon.
— Tant pis...
— Pourquoi tant pis...
— Je vous aurais pris... et je n'ai qu'une toute petite course à taire...
une course de rien du tout. . .
Ça m'irait, car j'arrive de Bercv et je ne sais pas ou je vais allei...
''^l^^IÎercÏ!-:; dit Ovide. - Me voU. fixé. C'est mon homme
qui était là dedans... - H est en train de se bichonner pour aller taire le
■oli cœur chez sa donzelle... - Je le tiens... - Je nele '-^.^-' /^ ^^
Le Dijonnais retourna vers son fiacre, toujours immobile à 1 endioit
OÙ il l'avait laissé. -^ ..,
- Avez-vous encore besoin de moi, bourgeois..-, au même pux. -
demanda le cocher en riant.
, y^i, répondit Ovide, - j'ai besoin de vous...
— Tout à votre service...
Un peu plus loin, dans la rue, à vingt-cinq pas d'ici, vous vovez un
tiacre arrêté 1
— Dame !... a moins d'être aveugle...
Eh bien, quand ce fiacre se remettra en r.arche, -us le -d'assez Drès pour ne pas le perdre un instant de vue... - Est-ce ^*>'»P"»
-CuZ.... et U faudra qu'il ait un r.de bidet pour me brûler la politesse, car Cocotte marche bien...
— Je paye l'heure cent sous et je donne un fort pourboire par-dessus le marché.
-r Suffit i montez, bourgeois. — Le coclier ajouta tout bas : — C'est un agent déguisé qui file un voleur.
Ovide s'installa dans la voiture, la tête à la portière, les yeux fixés sur la porte du numéro 87.
Tout à coup il aperçut Lucien Labroue sortant de la maison après avoir changé de costume.
Le jeune homme dit à son cocher quelques mots que le guetteur ne put entendre, puis il monta et referma la portière.
Après avoir tourné sur lui-même le fiacre s'ébranla et se dirigea vers la voiture qui servait de poste d'observation à Ovide.
L'ex-associé de Paul Harmant se hâta de se cacher derrière le store puis, quand le véhicule l'eut dépassé, il abaissa la glace du devant et glissa dans l'oreille du cocher ces mots :
— Enchâsse! et vivement...
— As pas peur, bourgeois, ça me connaît !
Et la seconde voiture tourna, comme avait tourné la première.
Le filage était facile, car le cheval qui traînait Lucien Labroue marchait à l'allure la plus modérée.
Les deux véhicules, roulant l'un à la suite de l'autre, mirent près de trois quarts d'heure pour arriver au quai Bourbon.
Le premier s'arrêta devant le numéro 9.
Le second fit halte au coin du pont Marie.
Lucien sauta sur le trottoir, paya son cocher, puis s'élança sous la voûte d'une vieille maison et disparut.
Ovide observait plus que jamais.
— C'est là que doit percher la donzelle... — murmura-t-il. — Présentement il s'agit d'être très malin pour savoir le nom et l'étage de la particulière.
Il sortit de son fiacre.
— Vous avez vu où il est entré ? — lui demanda l'automédon, prenant intérêt à ce qu'il croyait être une poursuite policière.
— Oui. — Restez où vous voilà, et attendez-moi... Soliveau suivit le quai jusqu'à la maison portant le numéro 9. Cette maison est fort ancienne.
Une porte cochère large et basse s'ouvre sur une voûte que l'on traverse pour gagner la cour.
A droite, dans cette cour, se trouve la loge du concierge, à l'entrée d'un escalier qui dessert le corps de bâtiment faisant face au quai.
Ta; une des paroles que nous venons de reproduire ne lui avait échappé... LlV. 66. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite. 66
Au fond s'élève un autre corps de bâtiment construit après coup ; — un second escalier en occupe le point central.
Lucien Labroue s'était engagé dans l'escalier de droite pour aller chez sa fiancée dont le logement touchait, nous le savons, à celui de Jeanne Fortier, surnommée dans le quartier maman Lison.
Le jeune homme, en passant, souhaita le bonjour à son ancienne concierge.
— Ah ! vous êtes en retard aujourd'hui, monsieur Lucien... — lui dit celle-ci en riant. — Mamselle Lucie a préparé le déjeuner pour onze heures et demie, .et voilà qu'il est midi passé.
— Aussi, je monte vite. — Au revoir !
Et Lucien gravit l'escalier en mettant les marches doubles.
Lucie avait reconnu son pas.
Elle l'attendait sur le seuil de sa porte.
Il id prit dans ses bras el couvrit de baisers son front et ses cheveux.
— Oh ! le vilain ! ! — fit Lucie rougissante mais heureuse ; — plus dune demi-heure de retard ! — Le déjeuner ne sera pas mangeable ! et moi qui me promettais si bien de vous régaler...
— Le déjeuner sera délicieux, chère mignonne... — répliqua le fils de Jules Labroue. — Je vais vous le prouver en y faisant honneur... — Je suis en retard, c'est vrai, mais ce n'est pas ma faute... Il m'a été impossible de venir plus tôt.
— Pourquoi donc? — Le dimanche vous n'avez nen à faire...
— Vous croyez ça! ! — Eh bien, ce matin, j'étais debout une heure avant le jour.
— Une heure avant le jour! — répéta la jeune fille stupéfaite. — Que se passait-il donc?
Lucien expliqua la besogne dont il avait dû se charger sur la demande de Paul Harmant.
— C'est bien, alors ; vous êtes pardonné... — dit Lucie. — Mettonsnous vite à table. — Je meurs de faim
— Maman Lison ne déjeune pas avec nous? — demanda Lucien, en s'asseyant devant la petite table parée et servie de façon fort coquette.
— Non, mon ami... — Pauvre maman Lison, elle n'a pas un moment de liberté!... — M'"'^ Lebret, sa patronne, est malade, très malade, et maman Lison passe ses nuits à la veiller... Ce qui ne l'empêche pas de porter le pain aux clients deux fois par jour... C'est à peine si je la vois...
— Vous l'aimez bien, cette brave femme, n'est-ce pas, Lucie?
— Oui, mon ami, beaucoup.
— Et vous avez raison... — j'éprouve moi-même pour elle une très grande sympathie... et je suis sûr qu'elle la mérite...
Sitôt que nous serons mariés, mon Lucien, nous tiendrons la promesse que nous lui avons faite... — Nous la prendrons avec nous^et nous rendrons heureuse sa vieillesse.
— Ce sera bientôt, chère mignonne, s'il plaît à Dieu!... — Si vous saviez comme j'ai hâte d'arriver au jour du bonheur !...
Et Lucien voulut embrasser de nouveau sa fiancée.
Elle le repoussa doucement, sans pruderie mais avec fermeté.
Nous ne sommes pas encore mariés... — dit-elle en riant. — Mettez
ces baisers-là à la caisse d'épargne... Nous les trouverons plus tard...
— Méchante !...
— C'est sur votre bien que je veille... C'est dans votre intérêt que je vous empêche de marauder... — Soyons sérieux! —Nous déjeunons, songez à déjeuner 1 — Comment trouvez-vous ces côtelettes ?
— Idéales !...
— Elles sont un peu trop cuites cependant...
— Je ne m'en aperçois pas...
— Êtes-vous toujours aussi satisfait de votre position chez M. Harmant ? Lucien fronça le sourcil.
— Toujours... — répondit-il cependant. — Mon patron me témoigne la confiance la plus flatteuse... et, à ce sujet, je dois vous apprendre une chose qui va certainement vous contrarier...
— Quoi donc ? — demanda vivement Lucie. — Il s'agit d'une mauvaise nouvelle, alors?
— Bonne et mauvaise tout à la fois, selon la manière de l'envisager...
— Nous allons passer deux dimanches sans nous voir... Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.
— Deux dimanches sans nous voir ! ! — répéta-t-elle. — Pourquoi ?
— Je vais faire une absence de quinze jours à trois semaines... — M. Harmant m'envoie à Bellegarde pour l'y représenter et y installer des pièces de mécanique importantes...
— C'est favorable à nos intérêts, cela?
— Très favorable, oui, chère mignonne.
— Alors j'en prends mon parti, puisque cela rapprochera notre mariage.
— Vous m'écrirez, n'est-ce pas?
— Tous les jours, je vous le promets... — Donc ne vous chagrinez pas de mon départ. — Trois semaines seront vite passées... — Quand je reviendrai,-la joie de nous revoir nous fera oublier les heures de séparation... — Et puis, je le répète, ce voyage est très avantageux pour nous...
— Je touche une indemnité de déplacement considérable. — Si vous saviez comme j'ai hélte de pouvoir m'établir avec mes capitaux!...
LA PORTEUSE Di- }»AIN 525
-— Pourquoi cette hâte, puisque vous vous trouvez bien chez votre patron?... '
— Je me m'y trouve bien, mais cependant certaines choses me déplai» seiit... Des choses dont je vous parlerai plus tard...
— Qui vous empêche de m'en parler tout de suite?
— Plus tard... — répéta Lucien Labroue.
— Alors, si tout ne vous convient pas, cherchez des fonds pour reconstruire l'usine de votre père... Maintenant que vous êtes connu, les associés ne vous manqueront point...
Je songerai à cela lors de mon retour... — A présent occupons-nous
d'autre chose... — - Je suis très contrarié que pendant mon absence de Paris vous n'ayez pas maman Lison auprès de vous... — Cette brave femme me fait l'effet d'un chien de garde fidèle.
— Sa patronne, hier allait, paraît-il un peu mieux. — Dès que la convalescence commencera, maman Lison reprendra ses habitudes et passera auprès de moi une partie de ses journées... — Ça me sera bien utile, car j'ai beaucoup de travail en ce moment et elle m'enpêcherait de perdre un temps précieux en se chargeant d'aller chercher mes provisions et de préparer mes repas... — Nous la verrons tantôt, mais seulement quelques minutes... — Elle viendra me dire bonjour.
Nous laisserons les deux fiancés achever leur repas tout en causant de l'avenir, et nous rejoindrons Ovide Soliveau que nous avons vu descendre de son fiacre et se rapprocher de la maison, cherchant le moyen de savoir chez qui Lucien Labroue venait de monter.
Ce n'était pas facile en effet et, pour arriver à ce résultat, il était indispensable de combiner un plan.
Questionner la concierge? — Il n'y fallait point songer, une démarche de ce genre devant forcément attirer l'attention sur lui et le rendre suspect.
Ovide avait un espoir.
Il comptait que les amoureux sortiraient ensemble dans l'après-midi... — Or, du moment où il connaîtrait de vue la jeune fille, se renseigner à son sujet ne serait qu'un jeu d'enfant.
Depuis pas mal de temps déjà le Dijonnais se promenait de long en large sur le trottoir du quai, devant la maison, traversant parfois la chaussée, faisant semblant d'examiner avec intérêt les objets exposés à la
devanture d'un magasin de coutellerie contigu à la porte d'entrée de la demeure de Lucie, puis retraversant la chaussée et regardant 4es fenêtres, dans l'espoir que Lucien se montrerait à l'une d'elles, ce qui lui apprendrait à quel étage demeurait l'amie du jeune homme.
On voit qu'Ovide Soliveau s'acquittait consciencieusement de la besogne dont il s'était chargé.
Tout à'coup le guetteur poussa une sourde exclamation de joie.
La chose sur laquelle il avait compté se produisait.
Une fenêtre de l'étage le plus élevé venait de s'ouvrir.
Lucien Labroue y païut, seul d'abord, puis il se retourna, dit quelques mots, et Lucie vint le rejoindre.
Malgré la distance Ovide distinguait parfaitement les traits de ia îeune fille.
■ — Ehl eh! — murmura-t-il, — le gaillard n'a pas mauvais goût ! ! la petite est gentille, très gentille !... — J'ai maintenant sa photographie dans la tête. — Elle n'en sortira plus...
Lucie tenait à la main un mouchoir blanc déplié qu'elle étendit sur la barre d'appui de la croisée avant d'y poser ses coudes.
Lucien suivit son exemple, et serrés l'un contre l'autre, les regards errants sur le vaste horizon étalé sous leurs yeux, les amoureux se mirent à causer en riant.
Tout à coup la jeune fille se rejeta en arrière pour éviter un baiser de Lucien.
Le mouchoir étalé sur la barre d'appui glissa dans le vide, et vint en tournoyant s'abattre aux pieds de Soliveau qui s'empressa de le ramasser.
Depuis ia fenêtre Lucie lui fit des signes télégraphiques faciles à comprendre.
De la même manière, c'est-à-dire en mimant sa réponse, Ovide indiqua qu'il allait déposer l'objet chez le concierge.
Les fiancés quittèrent immédiatement la fenêtre.
Ovide, — enchanté de l'incident qui venait d'avoir lieu et facilitait singulièrement sa tâche, — était déjà dans la cour.
Ace moment précis une Victoria s'arrêtait devant la maison, et Mary Harmant en descendait.
Elle disparut à son tour sous la voûte pour chercher la loge du portier.
En voyant Ovide Soliveau vêtu en maçon se diriger de son côté, la concierge avait quitté son travail.
— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ? — lui demanda-t-elle.
— Ma chère dame, répondit-il, — voici un mouchoir qu'une jeune demoiselle a laissé tomber depuis le sixième étage de votre immeuble...
- Je vous le rapporte.
Et il lui présentait le tissu de toile fine, imprégné d'an parfum très faible et très doux.
— Du sixième... — répéta la concierge. — C'est la couturière, mam'selle Lucie, qui demeure là-haut... — Merci bien, mon brave homme, ça lui sera remis...
— Je descends... — cria Lucie du haut de l'escalier. Ovide en savait assez.
Il allait partir lorsqu'en se retournant il se trouva face à face avec Mary, arrivée derrière lui et lui barrant le chemin.
Vivement, avec une stupeur plus facile à comprendre qu'à décrire, il se jeta de côté en détournant la tête pour éviter d'être reconnu.
Mais Mary ne s'occupait pas de lui.'
— M"« Lucie, la couturière? — demanda-t-elle.
— Au sixième, madame... La porte à droite.
— Je vous remercie. . .
La jeune fille se dirigea vers l'escalier, en se garant du prétendu maçon dont les vêtements étaient couverts de plâtre.
Ovide, trouvant le passage libre, s'élança au dehors et traversa rapidement la cour.
Lucie arrivait aux premières marches de l'escalier.
— Vous, 'mademoiselle ! ! — dit-elle d'un ton joyeux. — Dans cette
maison
J'y viens pour vous voir, ma chère Lucie... — répliqua Mary.
Ah! que vous me rendez heureuse!... Comme vous allez être
surprise...
— Surprise? moi?
— Oui.
— Mais pourquoi ?
— Je ne veux rien vous dire... vous verrez... — Montez lentement, mademoiselle, pour ne pas vous fatiguer trop... — C'est haut, six étages... —Grand merci, ma chère dame... — ajouta Lucie en prenant le mouchoir des mains de la concierge.
Au second étage Mary s'arrêta pour respirer.
Elle n'en pouvait plus. — L'air s'échappait en sifflant de sa poitrine
oppressée.
— Voulez-vous vous appuyer sur moi, mademoiselle? -— demande
Lucie.
— Volontiers.
Et la fille de Paul llarmant, se tenant d'une main à la rampe, et di l'autre se cramponnant au bras de sa compagne, poursuivit son ascension.
— Que c'est bon et gracieux à vous, mademoiselle, d'être venue me
voir, — reprit l'ouvrière, — car c'est bien pour moi... Votre vê-tement n'est même pas encore assemblé...
— C'est pour vous... bien pour vous, mignonne... — Depuis longtemps déjà je rêvais la visite que je vous fais aujourd'hui...
— Combien j'en suis heureuse... et comme il va être surpris, lui I !
— Lui? Qui donc? — demanda Mary curieuse...
— C'est le secret... c'est la surprise ! ! — Vous verrez...
Après avoir faite halte d'étage en étage, on arriva tout en haut de la maison.
Lucie posa la main sur le bouton de sa porte.
Quelques secondes après la sortie de sa fiancée, Lucien Labroue s'était remis à la fenêtre.
Il regardait la Victoria qui venait de s'arrêter devant la maison.
— C'est singulier... — murmurait-il, —Ces chevaux... cette livrée...
— Il me semble que je les connais. — On dirait une des voitures de M. Harmant. — A coup sûr je me trompe... — Il y a dans Paris beaucoup d'équipages qui se ressemblent...
Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui lit quitter son observatoire. Il se retourna et vit à dix pas de lui, sur le seuil, Mary respirant avec peine mais le visage souriant.
Elle et lui poussèrent en même temps un cri de stupeur.'
Lucien devint un peu pâle.
Mary, chancelante, appuya sa main sur le côté gauche de sa poitrine.
— Eh! bien, que dites-vous de ma surprise? — fit Lucie, qui, tout à sa joie, ne remarquait point la nature étrange de l'émotion des deux personnages mis en présence à l'improviste.
La fille de Paul Harmant avait chancelé, étreinte au cœur par un pressentiment douloureux, mais elle ne comprenait pas encore pourquoi Lucien se trouvait auprès de l'ouvrière.
— Vous ici, monsieur Labroue ! ! — fit-elle en dominant son trouble.
— Il est certain que je ne m'attendais guère à vous y trouver... Ditesmoi donc par quel hasard vous êtes chez mademoiselle,..
Lucien allait balbutier quelques paroles embarrassées, lorsque Lucie intervint.
Elle répondit en souriant :
— Ce n'est point du tout un hasard, mademoiselle... — On est certain tous les dimanches, de trouver ici M. Lucien.
Mary sentit redoubler l'angoisse instinctive qui lui serrait le cœur.
— Ah ! — fit-elle d'une voix tremblante, — vous connaissez depuis longtemps M. Labroue?
— Nous nous connaissons depuis près de deux ans, mademoiselle... —
— Qu'avez-vous, mademoiselle? Vous voilà toute pile. LlV. 67. — H. GEFFROY, édit. — Reproduclioa interdite. 67
répliqua Lucien. - Avant d'aller demeurer rue de Miromesnil j'habitais
""^étions porte à porte... - ajouta Lucte, - et quand on est porte à porte, surtout au sixième étage, on se rencontre, on fa.t connais- «iance on cause, on devient bons amis...
!! Bons ami^ ? - répéta d'un ton sec la fille du millionnaire, qu, maintenant comprenait, et dont l'orgueil se révoltait à la pensée d'avoir pour rivale, et pour rivale heureuse, une petite fille comme Lucie.
Celle-ci poursuivit :
Nous nous sommes aimés...
Marj, près de défaillir, fut obligée de faire un violent eff'ort pour rester
'^^''^ Aimés comme s'aiment une honnête fille et un garçon lojal... continua Lucie. - C'est de lui que je vous parlais, mademoiselle, en vous dîsa7que j'avais donné mon cœur à quelqu'un. - Nous sommes fiancé Î bTen M grâce à vous, grâce aux bontés de monsieur votre père, grâce remploi que Lucien a obtenu dans sa maison, nous pourrons réaliser notre rêve atteindre le but depuis si longtemps poursuivi...
ITou'slarier, n'est-ce pas? - demanda M- Harmant d une voix
méconnaissable. ^„
Lucien, après l'aveu fait par l'industriel de l'amour «e - ôUe. J >^e^ dait compte à merveille de ce que Mary devait souffrir, et U se trouvait au
supplice...
Mais, que pouvait-il ?
On ne commande pas à l'amour...
Il aimait Lucie et non Mary... ^^AopntPr
L'ouvrière vit sa visiteuse chanceler... - Elle se hâta de lui présenter
une chaise en s'écriant : . .,
Mon Dieu, qu'avez-vous, mademoiselle^ - Vous voilà to"te pae
Vous semblez souffrante... - C'est la fatigue sans doute d'avoir monte »ix
étapes I . — Asseyez-vous, je vous en prie...
'cette fois encoreMary puisa dans son orgueiU'énergie nécessaire pour
triomnher de sa défaillance. .
!!. Von non... - dit-elle en contraignant ses lèvres à sourire, - ne vous inquiétez pas... Ce n'est rien... - Je voulais vous voir... Je vous a. vue... — Maintenant, adieu... je retourne à l'hôtel...
— Vous partez déjà, mademoiselle? — s'écria l'ouvrière. — Mais c'est à peine si vous avez passé quelques minutes auprès de nous...
— Je retourne à l'hôtel... — répéta Mary d'une voix brève; puis elle ajouta en s'adressant à Lucien : — M"^ Lucie m'avait parlé d'une surprise... La surprise a été grande, en effet, plus grande qu'elle ne pouvait le croire, et mon père ne sera pas moins étonné que moi quand il saura ce que je viens d'apprendre.,.
Depuis l'arrivée de M"^ Harmant le jeune homme était au supplice, nous le répétons, et ce supplice grandissait de minute en minute.
Quant à Lucie, elle ne pouvait s'expliquer le changement subit, de sa visiteuse.
' Déjà Mary se dirigeait vers la porte.
Au moment de l'atteindre elle s'arrêta, revint sur ses pas et demanda:
— ■ Ainsi donc vous allez vous marier bientôt?
— J'ai dit à monsieur votre père tout ce que je pouvais et devais îui dire à ce sujet, mademoiselle, — répliqua Lucien.
— Vous avez parlé de vos projets à mon père ! — fit Mary stupéfaite.
— Oui, mademoiselle.
— Quand cela?
— Avant-hier. *
— Ah ! c'est bien ! — Je vous souhaite à tous les deux un long avenir de bonheur.
Mary, changeant de ton, poursuivit :
— Que ceci ne vous empêche pas de travailler pour moi Lucie. . — Je compte sur votre exactitude...
— Vous avez bien raison d'y compter, je vous assure !...
— Maintenant, adieu !...
— Vous semblez fatiguée, mademoiselle... — Voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'à votre voiture 'K..
— Non... non...
— Mais.
— N'insistez pas... — Vous me désobligeriez en le faisant... — Restez auprès de M. Lucien... — Demain il quitte Paris... 11 ne faut pas le priver de votreprésence un seul instant... — Reverrez-vous mon père avant votre départ, monsieur Lucien ?
— Non, mademoiselle.
— Vous n'avez rien à lui faire dire?... Rien à lui faire demander ?
En reconnaissant le visiteur il poussa une exclamation...
— Absolument rien, mademoiselle... J'ai pris note de toutes ses recommandations et je m'y conformerai religieusement...
— Dans ce cas, bon voyage, monsieur Labroue !... Au revoir, Lucie!... Et la fille du millionnaire sortit rapidement, laissant l'ouvrière stupéfaite en face d'une énigme dont elle cherchait en vain le mot.
Le fils de Jules Labroue, lui, se sentait pris d'une immense pitié pour la pauvre enfant qui souffrait si cruellement à cause de lui.
— Mais que se passe-t-il donc, mon ami? — demanda Lucie en proie à une indicible émotion. — Pourquoi M"« Harmpint, en franchissant le seuil de cette pièce, en nous voyant ensemble, a-t-elle changé tout à coup de visage et d'attitude ? Pourquoi, elle, si douce d'habitude et si bienveillante avec moi, a-t-elle pris tout à coup une voix sèche, un ton dur que je ne lui eonnaissais pas ? — Pourquoi ses paroles vagues, empreintes d'une inexplicable amertume? — Pourquoi enfin, lorsqu'elle venait pour une longue causerie, est-elle partie si vite, les yeux à la fois noyés de larmes et pleins d'éclairs ^
— En vérité, je n'en sais rien, ma chère Lucie... — répondit le jeune homme qui ne voulait pas porter le trouble dans l'âme de sa fiancée en lui parlant des propositions de M. Harmant et du splendide avenir que le millionnaire avait fait miroiter devant ses yeux. — M"« Mary est maladive, vous le savez... — Ses souffrances agissent brusquement sur son état moral... — Elle aura subi sans doute une crise soudaine dont l'ascension de vos six étages pourrait bien avoir été la cause... — Cela, et cela seulement, vous donne l'explication de son attitude dont, ainsi que vous, j"ai fort bien remarqué l'étrange té...
— Il est certain qu'elle était bien singulière ! ! — fit Lucie en baissant
la tête.
Je vous l'accorde, ma chérie... — reprit le fils de Jules Labroue ; —
mais que nous importent,' après tout, les bizarreries d'une pauvre enfaat atteinte de névrose malgré ses millions? — Plaignons-la de tout notre cœur et ne pensons plus à elle... — Il ne faut pas que sa visite gâte notre dimanche !... Voulez-vous sortir un peu?
je le veux bien... — répondit Lucie, — mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que nous serons de retour quand maman Lison viendra.
— x\ quelle heure doit-elle venir ?
— Entre cinq et six heures...
— Nous serons ici, mignonne. Nous allons seulement faire un tour, et nous reviendrons...
— C'est cela... — En rentrant je m'occuperai de notre dîner, et nous passerons la soirée ensemble. — Je vais m'apprèter...
— Je vous attends.
Lucie entra dans la seconde pièce qui lui servait de chambre à coucher.
Là elle compléta sa toilette aussi gracieuse que simple, et vint rejoindre son fiancé.
Tous deux quittèrent la maison du quai Bourbon.
Ovide Soliveau, stupéfait de voir apparaître à l'improviste la fille de son prétendu cousin, et de l'entendre demander Lucie, la couturière, s'était empressé de sortir de la cour.
Tout en regagnant sa voiture, il se disait :
— Inutile de rôder plus longtemps dans les environs. - Je sais ce que je voulais savoir d'abord.
« Pour le reste, il est indispensable que je taille une bavette avec mon
ex-patron..
« Il y a dans la visite de Mary à l'ouvrière quelque chose qui ne me
semble pas du tout naturel...
« Lucien Labroue refuse d'épouser Mary, et Mary vient chez la donzelle où se trouve Lucien Labroue !...
c( Qu'est-ce que ça signifie?
« Le hasard seul a-t-il ménagé cette rencontre, et, dans ce cas, que
va-t-il en résulter?...
« Je ne suis pas assez malin pour débrouiller une énigme si compliquée, et je donne carrément ma langue aux chats ; mais mon cher cousin verra peut-être clair où, moi, je ne vois goutte, et je dois avant toutes choses m'entendre avec lui... — J'y vais...
En monologuant ainsi Soliveau montait dans la voiture, ce qui réveilla le cocher endormi sur son siège.
— Ça va-t-il comme vous voulez, bourgeois? - demanda-t-il d'un air entendu à celui qu'il prenait plus que jamais pour un agent de police
déguisé.
— Ça va bien... — répondit Ovide. — En route...
— Pour où?
— Pour la place Clichy...
— Hue ! Cocotte !
Ovide descendit à l'endroit désigné, paya sa voiture et fila le long de de l'avenue jusqu'à son logis où il entra sans avoir attiré sur lui l'attention de quelque voisin curieux.
Il quitta vivement son costume de maçon, s'habilla comme de coutume en bon bourgeois, et s'en alla s'attabler au restaurant du Père Lathuile dont il était, nous le savons, le client habituel.
Rejoignons Mary Harmant.
Aprfes avoir quitté le logement de Lucie dont elle avait fermé preSque avec violence la porte derrière elle, la fille du millionnaire s'arrêta pendant quelques secondes sur le carré, et porta les deux mains à sa gorge comme pour arrêter au passage les sanglots prêts à jaillir.
Ensuite elle essuya son front que mouillaient des gouttes ae sueur et, luttant contre la défaillance physique et morale qui s'emparait de son corps et de son âme, elle descendit l'escalier, traversa la cour, monta dans sa voiture et dit au cocher :
— A l'hôtel...
Se blottissant alors dans l'angle gauche de la Victoria, elle baissa son voile et laissa librement couler ses larmes.
En arrivant rue Murillo elle alla droit au cabinet de son père; mais, avant d'y pénétrer, elle releva son voile, fit appel à tout son courage,' 5'efForça d'imposer silence aux battements tumultueux de son cœur, puis d'un mouvement brusque elle ouvrit la porte et franchit le seuil.
Paul Harmant, assis devant son bureau, couvrait de chiffres de grandes feuilles de papier.
Il leva la lête.
• En voyant le visage pâle de sa fille, ses traits décomposés, ses yeux rougis, une effroyable angoisse s'empara de lui.
Plein d'épouvante, il se leva et se dirigea vers Mary.
- Mon enfant... Ma chère enfant... — commença-t-il... Mary ne lui laissa pas le temps d'achever sa phrase.
— Tu m'as trompée ! — dit-elle d'une voix sourde et comme enrouée. -- Tu m'as menti! — Lucienne m'aime pas... C'est une autre qu'il aime.., c'est une autre qu'il épousera...
Le millionnaire se mit à trembler de la tête aux pieds, comme sous une violente commotion électrique.
— Mary, ma mignonne, — s'écria-t-il, — comment sais-tu cela? — Si je t'ai caché cet amour prétendu dont' tu parles, c'est que j'ai résolu de le combattre par tous les moyens, et ce que je veux s'accomplira 1 — Qui t'a révélé le secret que tu ne devais pas connaître ?
— Qui me l'a révélé? — Celle qu'il aime! — Elle est fière de sa tendresse! Elle crie son bonheur sur les toits, et lui, qui l'entendait, n'a pas démenti une seule de ses paroles !... Crois-tu que je sois bien renseignée? Espères-tu m'abuser encore ?
— Tu l'as^donc vu, lui? — demanda le faux Paul Harmant en prenant les deux mains de sa fille. *
Mary rénondit :
— Je l'ai vu près d'elle... près de sa fiancée... heureux lous les deux...
— Tu m'as trompée 1 dit-elle d'une voix sourde ; tu m'as menti I
LlV. 68. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction InterdlU.
et j'ai cru que la vue de leur bonheur allait me tuer!... — Ils s'adorent... ils se marieront bientôt...
— Non, mon enfant, ne crois point cela... — Il ne peut aimer véritablement cette femme, il ne l'épousera pas...
La jeune fille éclata en sanglots.
— Pourquoi m'avoir menti? — balbutia-t-elle. Pourquoi mentir encore? — Ton mensonge m'a fait bien du mal... Il a mis dans mon cœur un espoir qui n'était qu'illusion !... — Voici la réalité froide et cruelle, et cette réalité causera ma mort...
Jacques Garaud, torturé par ces paroles, crut sentir sa tête éclater. Il lui sembla qu'il devenait fou.
— Mary, — s'écria-t-il, — ma bien-aimée Mary, ma seule tendresse et mon unique joie en ce monde, calme-toi, je t'en supplie !... Ne me désespère pas ainsi !... Écoute-moi! — Si je t'ai menti, c'est que je ne me sentais point la force de te voir souffrir et pleurer ! . . .
— Vous saviez qu'il aimait quelqu'un?
— Il me l'avait dit, et je lui avais, moi, laissé comprendre que ton cœur te poussait vers lui... J'avais établi la comparaison entre toi et celle qu'il épouserait sans fortune... J'avais fait briller à ses yeux l'avenir, un avenir si beau qu'il n'aurait jamais pu, sans démence, en rêver un pareil... — Je l'avais supplié de réfléchir... Je comptais, je compte encore le convaincre, l'empêcher de perdre sa vie, et j'espère bien l'amener à tes pieds, prêt à t' aimer et à te donner le bonheur...
— Le bonheur!! — répéta la jeune fille avec amertume. — Il n'en est plus pour moi...
— Si je te jurais sur la mémoire de ta mère que ta seras la femme de Lucien, me croirais-tu?
Mary secoua la tête.
— Non... — répondit-elle. — Tu m'as trompée déjà...— Je ne peux
plus te croire,..
— Je te fais cependant un serment sacré... — Un parjure serait un crime!! — Ne doute plus de ma parole! — Jaffirme que Lucien t'épousera...
— Et qu'il m'aimera?
— Et qu'il t'aimera!...
Mary se jeta dans les bras de son père.
— Oh ! fais cela! fais cela! — bégaya-t-elle; — en le faisant, tu m'auras sauvée! ! Le désespoir est entré dans mon âme, il faut Feu arracher, ou je meurs. — Mais tu ne pourras pas...
— Pourquoi?
— C'est ELLE qu'il ai'me.
— Qui est celle dont tu parles ? •
— Lucie.
— Quelle est cette Lucie?
— Une couturière aux gages de ma tailleuse M™« Augustine... une fille de rien, une enfant trouvée...
— Enfant trouvée... — répéta vivement Jacques Garaud. — Donc elle n'a ni père, ni mère?
— Ni père, ni mère, ni nom de famille ! ! — répliqua Mary d'un ton de colère méprisante, — Au lieu de nom, un numéro! Le numéro 9, inscrit sur les registres de l'hospice! I Et c'est cette créature qu'il me préfère!... C'est elle qu'il aime! !
— Non, mon enfant, il ne l'aime pas... il ne peut pas l'aimer... — Lucien, comme tous les jeunes gens, a une maîtresse... — Mais les liaisons de ce genre sont éphémères et facilement rompues.
— Ah! — s'écria Mary le visage contracté, les yeux pleins d'éclairs. • — Ah! que je la hais, cette enfant de l'hospice!... — Elle m'a pris mea joies, mon bonheur, mes espérances, tout ! Elle m'a tout pris! ! j,
Mary était en ce moment dans un état d'exaspération qui la défigurait complètement.
Les veines de son front se gonflaient; — ses lèvres devenaient violettes.
La violence inouïe de cette crise pouvait amener une catastrophe.
— Mon enfant chérie, calme-toi, je te le demande à genoux II — dit Jacques Garaud d'une voix suppliante. — J'ai fait un serment que je tiendrai!... Tu seras la femme de Lucien...
— Mais, cette fille?
— Il la quittera...
— S'il ne la quittait pas?
— On, trouverait moyen de l'éloigner de lui...
— Oui, c'est vrai, l'éloigner... — dit Mary avec fièvre, — L'éloigner... Ce serait me le rendre peut-être... — Mais comment?
— Que t'importe, pourvu que j'arrive au résultat voulu... pourvu que je ramène le calme dans ton âme et l'espoir dans ton cœur? — répliqua le millionnaire... — Lucien va s'éloigner de Paris pendant quelques jours... — Qui sait si l'absence ne suffira pas pour lui faire oublier un caprice?
— Un caprice ! — répéta la jeune fille amèrement. — Est-ce un caprice qui dure près d-^ deux années?
— Mais tu n'as donc pas compris ! — s'écria Paul Harmant en attachant sur Mary un regard où s'allumaient des lueurs sinistres. — Sur la mémoire de ta mère, j'ai juré que je te donnerais Lucien... je tiendrai mon serment!
Je t'ai dit qu'on éloignerait cette fille et qu'il l'oublierait... Eh bien, on l'éloignera et il l'oubliera...
Mary n'écoutait plus, ou pour mieux dire elle ne pouvait plus entendre; — ses saaglots l'étoufFaient.
Peu à peu cependant la réaction se produisit et elle se calma, mais une tristesse profonde, un découragement sans bornes, l'accablaient.
— Je ne sais pas pourquoi Dieu m'a fait naître... — murmura-t-elle ; — il ne me reste qu'à souffrir jusqu'à ce que je meure...
— Il te reste à vivre pour être heureuse, chère mignonne, — répondit le millionnaire en prenant sa fille dans ses bras et en l'embrassant avec passion
Mary essaya de sourire à son père et se retira la tête basse, le visage morne.
En arrivant dans sa chambre elle eut une crise nerveuse qui dura près d'une heure, puis de nouveau vint l'accalmie, ou plutôt la prostration.
L'enfant était anéantie; — une fièvre violente, dont elle n'avait pas •conscience, la faisait trembler.
Les secousses qu'elle venait de subir constituaient, pour sa nature frêle, le plus effrayant de tous les périls.
Sa femme de chambre la déshabilla, la mit au lit, et alla prévenir Paul Harmant que, mademoiselle voulant dormir, il ne devait pas compter sur sa présence au dîner.
L'ex-contremaître de Jules Labroue, l'assassin et l'incendiaire d'Alfortville, avait résolu, nous le savons, de supprimer s'il le fallait la rivale de sa fille.
Le désespoir dont il venait d'être témoin ne pouvait que redoubler sa haine pour l'innocente Lucie.
Aussi, après avoir dîné seul il sortit à pied et, comme cela avait été convenu entre lui et son prétendu cousin, il se rendit à la petite maison de l'avenue de Clichy.
Ovide guettait son arrivée, — au premier tintement de la sonnette il lui ouvrit la porte, le conduisit au pavillon et, dès qu'ils y furent enfermés, s'écria :
— Ah! saperlipopette, ma vieille branche, on peut dire que je t'attendais avec impatience! ! !
— Pourquoi donc ?
— J'en ai long à t'apprendre...
— Parle vite, alors...
— J'ai filé notre homme et, grâce à l'habileté véritablement merveilleuse dont je peux me vanter d'avoir fait preuve, je connais le nom et l'adresse de la donzelle dont il est toqué.-.
g^2 LA PORTEUSE DE PAIN
• i^«„ rr..a tni k pp suiet — dit froidernent Jacques
— J'en sais aussi long que toi a ce sujet,
Garaud.
— Pas possible ! !
— C'est cependant vrai.
— Alors, c'est ta fille qui ta renseigné i
— Oui. ..^^
— Gomment se fait-il qu'elle connaisse la personne en question.
— Cette Lucie est une des ouvrières de sa tailleuse.
-Voilà qui m'explique la présence de ma petite cousine au quai
Bourbon...
— Tu l'v as rencontrée? , , .x
— Je me suis trouvé nez à nez avec elle devant la loge de la portière.
— Mais alors elle t'a reconnu?
-Plus souvent!! ^Quelle idée te fais-tu de moiî - Je m étais mis sur le dos une pelure de maçon, et jamais Limousin ne fut p us Limousin que je ne uJl ! - A propos, elle a dû faire une drôle de tête, ma petite cousine, en trouvant son adoré chez la couturière...
Mary est dans un état de désespoir effrayant...
Mazette, elle est solidement mordue! - Eh! bien, conse.Ue-lui de calmer ses nerfs. - J'espère bien qu'avant huit jours elle n'aura plus nen à craindre de mamselle Lucie... - A propos, chez qui travaiUe-t-eUe.
mamselle Lucie? .
— Chez M"- Augustin©, une grande couturière bien connue
— Qui demeure?
— Rue Saint-lionoré, au coin de la rue Castiglione.
— Elle doit aller chez sa patronne tous les jours?
— Je l'ignore. ^
^ Voilà un renseignement à prendre... - Je m en ^i^^^§^- ' ^.^^^^ pons-nous présentement du côté sérieux de la question : - Ln faisant ^paraître la jeune personne, nous allons mettre la famille sans dessus
dessous.
— Lucie n'a pas de famille.
— Orpheline de père et de mère?
— Enfant trouvée. ,, - Bravo !... tout va bien! - La police n'ayant personne derrière elle
pauF l'éperonner agira mollement... - Elle commencera, pour la forme quelques recherches, ne trouvera rien, car mes précautions seront bien prises, et tout sera dit...
— Que vas-tu faire? .. ,
— Question prématurée, mon cher cousin... - Ce que je vais tauc ^ Le diable m'emporte si je m'endaute! Je vais d'abord étudier les allées
et les venues de la petite, savoir à quelle heure elle sort de chez elle, à quelle heure elle y rentre, et d'après les renseignements obtenus je combinerai mes plans. — Aie confiance en moi ! — D'abord je ne suis point une bète. —Ensuite il me semble que la chose va m'amuser beaucoup, or. quand une chose vous amuse, l'inspiration arrive et on trouve de bons expédients... — Seulement... — ajouta Ovide. II s'interrompit en se grattant l'oreille.
— Seulement, quoi? — demanda Jacques Garaud.
— .l'ai dans ma folle idée que ça va coûter pas mal cher.
— .\Ju'importe? — fit l'industriel avec un geste d'insouciance.
— L'argent est le nerf de la guerre... tu sais cela aussi bien que moi... — Pour faire de la bonne besogne, il ne faut être arrêté par rien...
— Je t'ai déjà offert de puiser dans ma caisse... — Tu as refusé...
— Les circonstances sont différentes...
— Combien te faut-il?
— Je n'en sais rien...
— Veux-tu vingt mille -francs ?
— Va pour vingt mille francs ! — Peut-être ne les dépenserai-je pas... peut-être dépenserai-je davantage...
— Encore une fois, qu'importe la dépense, pourvu que Lucien revienne à Mary et que Mary soit heureuse?...
— Donne touj.ours les. vingt mille... — Si c'est insuffisant, je sais où te trouver...
Paul Harmant fouilla dans son portefeuille.
Il en tira plusieurs liasses de billets de banque, de dix mille francs chacune, prit deux de ces liasses et les tendit à Soliveau en lui disant :
— Voici...
— Merci L.. — répliqua le Dijonnais en empochant le papier Garât. — Voilà pour les frais de la guerre... C'est très bien... mais pour moi, qu'y aura-t-il?
— Ce que tu voudras... — Formule un chiffre...
Ovide regarda son prétendu cousin avec attendrissement.
— Pour le quart d'heure je neveux rien du tout... — dit-il ensuite. — Tu es trop bon garçon pour que je me méfie de toi... — Nous nous entendrons après réussite...
— A ta guise! — Quand te mettras-tu en campagne?
— Dès demain.
— Tu sais que Lucien Labroue ne doit rester absent qu'une vingtaine de jours?...
— Avant vingt jours tout sera fini.
Les deux complices se séparèrent après avoir causé pendant une demiheure encore.
^Paul Harmant regagna son hôtel.
Il avait la tête haute et le cœur léger. — Il ne songeait point au crime commandé et payé par lui. — Il ne songeait qu'à une chose :'— Sa fille serait heureuse... — Qu'importait le reste?...
Lucien et Lucie, après être allés faire une promenade au Jardin des Plantes, étaient revenus au quai Bourbon.
Le souvenir de la scène qui s'était passée dans le logement de Lucie semblait effacé de leur esprit.
^ Tout en causant gaiement, la jeune fille s'occupa des apprêts du dîner, et Lucien lui vint en aide dans les petits détails des travaux culinaires.
La demie après six heures du soir venait de sonner lorsque Lucie dit en riant :
— Monsieur mon fiancé, voas êtes servi. — A table!
— Décidément, maman Liscn ne vient pas?... — fit Lucien...
— Non... et cela m'étonne un peu. — J'ai peur que sa patronne ne soit plus malade...
Cette phrase était à peine prononcée quand un coup léger, frappé contre la porte de la chambre, se fit entendre.
— Entrez... — cria Lucie.
La porte s'ouvrit et maman Lison, ou pour mieux dire Jeanne Fortier, en franchit le seuil.
Lucien lui tendit la main.
— Bonsoir, ma chère dame... — lui dit-il. — Nous parlions de vous... Lucie courut embrasser la nouvelle venue.
— Vous dînez avec nous, n'est-ce pas? — lui demanda-t-elle.
— Non, chère mignonne, — répondit Jeanne, — malgré tout le plaisir que cela me ferait, c'est impossible.
— Pourquoi donc?
— M™^ Lebret, ma patronne, ne va pas mieux, au contraire... — Il faut donc que je retourne à la boutique... — Je suis venue prendre un caraco pour m'envelopper cette nuit, mais je n'ai point voulu entrer chez moi Sans vous avoir vus tous les deux, car je pensais bien trouver ici M. Lucien.
Il tira plusieurs liasses de billets de banque et les tendit à Soliveau.
LlV. 69. — H. GEFFROY. édit. — Reproduction interdita. 69
- Lucien, qui va me quitter pour trois semaines, - fit Lucie triste-
"'''l^ Vous quitterl! - répéta Jeanne avec inquiétude. - Est-ce que
c'est vrai?
- Oui, maman Lison, - répondit le jeune homme.
— Mais qui vous y oblige?
- Un important travail en province à surveiller pour mon patron,
M. Paul Harmant.
— Et votre absence durera trois semaines?
I toute unf éternité ! ! - dit la jeune fille. - Et vous ne serez pas là ' pour me tenir compagnie, maman Lison...
Ça me cause un vrai regret, mignonne... un grand regret, vous le savez bien, mais je ne puis abandonner cette pauvre femme qui a été s. bonne pour moi et qui veut que ce soit moi qui la soigne... - Soyez ceitaine d^ailleurs que je viendrai vous embrasser chaque fois qu un moment de liberté me le permettra.
- C'est cela, maman Lison... — dit Lucien.
- Du reste - poursuivit Jeanne, - je me dépêcherai dans mes tournées chaque matin, et je pourrai prendre quelques minutes pour vous distraire en vous apportant votre petit pain de deux livres
- Nous parlerons de lui, - murmura Lucie en regardant son futur
""^ - De quoi parlerions-nous, si ce n'est de lui? - Mais je vous empêche de dîner, et je suis-sûre que M- Lebret s'impatiente de ne point me voir revenir. - Bon voyage je vous souhaite, monsieur Lucien. - Je nrierai le bon Dieu afin qu'il vous accompagne et vous garde... - boyez tranquille, personne ne vous oubliera ici... - Quant à moi, je ferai tout pour veiller le plus souvent possible sur votre cher trésor... Elle couvrit de baisers les joues de Lucie, puis elle ajouta : A bientôt!... - En sortant de chez moi je viendrai vous dire encore
une fois bonsoir...
Jeanne gagna sa chambre, prit les objets q-.'elle était venue chercher, puis elle revint embrasser de nouveau Lucie, serrer la main de Lucien, et elle regaana la boulangerie de la rue Dauphine.
Le fils de Jules Labroue, devant partir le lendemain matin par le train de six heures et demie, avait besoin de prendre un peu de repos avant de
se mettre en route.
Vers dix heures il quitta Lucie, après lui avoir renouvelé sa promesse de luiécrir. tous les jours, et iUe fit conduire en voiture à son logement de la rue de Miromesnil.
Le lendemain il trouvait au chemin de fei- le contremaître et les deux mécaniciens qui l'accompagnaient à Bellegarde, et bientôt la vapeur les emportait tous les quatre.
Depuis le jour où nous le leur avons présenté pour la première fois, nos lecteurs ont eu plus d'une fois la preuve que le Dijonnais Ovide Soliveau amplement doué de tous les vices, était capable de tous les crimes.
Sur le paquebot le Lord-Maire, qui le conduisait en Amérique, il s'était on s'en souvient, livré à une tentative de vol, et ce n'était pas son coup d essai, car René Bosc, l'ancien agent ^de la sûreté qui allait rejoindre sa fille à New-York, avait appris à Paul Harmant qu'il s'était trouvé porteur d un mandat d'amener décerné contre Soliveau pour faits de même nature Du vol et du chantage à l'assassinat la distance était courte pour un gaillard qui ne reconnaissait ici-bas qu'une loi, celle de son intérêt personnel Rien^ne pouvait lui plaire davantage que de travailler pour le compte de son prétendu cousin dont il savait la fortune à peu près inépuisable ^ Aussi avait-il accepté sans l'ombre d'une hésitation ou d'un scrupule le rôle monstrueux que lui proposait Jacques Garaud.
Ce dernier allait une fois de plus se mettre pieds et poings liés à sa merci: - il se promettait bien d'exploiter en homme habile la situation et d'en tirer tout le parti possible.
De plus, il aimait les émotions, de quelque nature qu'elles fussent Nous lui avons entendu dire à lui-même que les préliminaires du crime projeté l'amusaient, et que lorsqu'un projet amuse on trouve sans peine des expédients pour le faire réussir.
Ces expédients, il fallait les chercher dans les habitudes de la personne que Jacques Garaud le chargeait de frapper.
^ Ovide pensa que la défroque d'ouvrier maçon revêtue par lui la veille n était point du tout de mise pour entrer en campagne, et qu'il lui faudrait des déguisements variés, lui permettant de se constituer des individualités multiples, afin de dépister les recherches qui ne manqueraient pas d'être faites par la police après la suppression de Lucie.
Levé de bonne heure, Ovide Soliveau s'habilla de ses plus vieux vêtements, prit une valise vide, et se rendit en flâneur au Temple, au quartier de la friperie.
Là il alla de boutique en boutique, bavardant avec les vendeurs, se donnant à eux comme un comédien de province complétant sa garde-robe.
Bref, il acheta, pour fort peu d'argent, plusieurs costumes dont les caractères étaient bien tranchés.
II y joignit les moindres détails d'ajustement allant avec chacun de ces
— Ça. c'est drôlell — et tu m achètes un jaunet ma défroque?.
costumes et complétant l'ensemble, de manière à tromper les yeux de l'observateur le plus exercé.
Ovide avait l'intuition du comédien consciencieux qui cherche l'effet dans la vérité absolue, dans le naturalisme, et considère une vieille blouse jadis bleue, blanchie par l'usage, comme un document.
Lorsqu'il revint ^ l'avenue de Clichy en fiacre, non seulement sa valise
regorgeait, mais encore une demi-douzaine de paquets volumineux y étaient joints.
Il transporta tout cela dans un cabinet de son pavillon, cabinet transformé en garde-robe, et, — comme l'eût fait un costumier de théâtre, — assembla méthodiquement les objets formant un ensemble.
N'ayant terminé son travail qu'à une heure fort avancée de la soirée, il remit au lendemain les premières démarches qu'il se proposait de faire afin de se mettre au courant des habitudes de Lucie.
Ce que lui avait dit Paul Harmant au sujet de la jeune fille était gravé dans sa mémoire.
Il fallait maintenant savoir avant tout si la fiancée de Lucien Labroue allait chaque jour travailler chez M""® Augustine, à quelle heure elle quittait son logis du quai Bourbon, et à quelle heure elle y rentrait.
Avant d'être au courant de- ces diverses choses, dresser un plan était impossible.
Le mardi matin Ovide^ vêtu en- commissionnaire médaillé, sortit de chez lui, g:agna la place Clichy, et là prit un omnibus qui devait, par correspondance, le conduire non loin de l'île Saint-Louis.
Admirablement grimé, et commissionnaire de la tête aux pieds, le Dijon, nais était méconnaissable.
Il descendit de l'omnibus près de l'Hôtel de Ville, dont on pressait les travaux de reconstruction, et se rendit pédestrement au quai Bourbon.
Arrivé à quelques pas de la maison qu'habitait Lucie, Ovide tira de sa poche un morceau de papier sur lequel il avait écrit l'adresse de la jeune fille.
Neuf heures sonnaient au clocher de l'église Saint-Louis-en-l'Ile.
Le faux commissionnaire passa sous la voûte, traversa la cour, alla droit à la loge de la concierge et, feignant de lire le nom tracé sur le papier qu'il tenait à la main, il dit :
— Mamselle Lucie, s'il vous plaît, madame?
— Au sixième, la porte à gauche...
— Elle est chez elle ?
— Ça, pour sûr...
— Bien des mercis...
Ovide s'engagea dans l'escalier et gravit les marches. Arrivé au second étage, il s'arrêta.
— Si la petite n'est point sortie à cette heure, — se dit-il, — c'est qu'elle travaille chez elle. Donc il y a des chances pour qu'elle se rende aux ateliers de sa maîtresse couturière seulement pour reporter son ouvrage. — Je vais m'assurer de ca...
I<A PUHTJKiU&C' un r^m
Il laissa s'écouleF quatre ou cinq minutes, puis il redescendit. . La concierge, absorbée par la confection de son déjeuner, ne le vU point passer devant la loge et sortir.
KXVII
En quittant le quai Bourbon, Ovide se rendit rue Saint-Honoré et n'eut pas besoin de chercher la maison de M""* Augustine.
Le nom de la grande couturière s'étalait, en lettres dorées énormes, tout le long du balcon du premier étage.
Le pseudo-commissaire monta droit aux ateliers et sonna.
Un domestique en livrée très correcte vint lut ouvrir et le mit en rapport avec une demoiselle du salon d'essayage, fort jolie fille, vêtue à la dernière mode et servant de mannequin vivant pour l'exhibition des merveilleuses toilettes sorties du cerveau de la tailleuse.
Ovide jugea convenable de faire un peu de couleur locale en s'exprimant avec l'accent le plus pur des fils de l'Auvergne.
— Mademigelle Luchie, chi vous plaît? — demanda-t-il.
— Qui ça mademigelle Luchie'? — fit l'essayeuse en riant.
— - Une ouvrière de voschtre maison, fouchlra! ! - Ah! Lucie...
— Oui, ch'estbien cha... mademigelle Luchie...
— Elle ne travaille pas ici... Elle emporte l'ouvrage chez elle...
— Quai Bourbon, alorche?
Oui. — Est-ce que vous lui apportiez une lettre?
— Non... Gh'est une commichion...
— Ah! ah! ! une commichion! et de quelle part?
— De la part d'un mochieu...
-Parfait! je m'en doutais... Ah! elle connaît des messieurs, cette sainte nitouche ! Eh ! bien que le Mochieu aille chez elle ! - Lucie est une prétentieuse qui M sa poire (comme on dit dans le grand monde) et ne montre son nez ici que pour rapporter son ouvrage ou venir chercher des fournitures.
— Merchi, mademigelle.
— Et comment est-il, le monsieur? — reprit l'essayeuse.
— Gh'est un particulier très cochu...
— Ah! très cossu...
— Oui, mademigelle...
Ovide tourna sur ses talons.
La demoiselle rentra dans le salon d'essayage, extrêmement vexée de ce qu'elle appelait l'heureuse chance de cette petite dinde de Lucie... Tout en descendant, le Dijonnais se disait :
— Elle est envieuse et déteste sa camarade... — Il y aura peut-être là quelque chose à exploiter au profit de notre affaire. — Ne rien négliger, c'est ma devise...
Une fois sur le trottoir, il s'arrêta en se demandant ce qu'il allait faire.
— Lucie ne vient ici que lorsque son travail à rapporter l'y appelle, — murmura-t-il. — Donc c'est en plein jour, et en plein jour tout est impossible... — Je ne m'acquitterai jamais de ma tâche à moins d'avoir des renseignements nouveaux et plus étendus. — Qui me les donnera? — Parbleu, la demoiselle de là-haut. Je disais bienqu'il ne faut rien négliger. — C'est par elle que je trouverai le moyen d'arriver au but...
Au lieu de s'éloigner Ovide, voulant mettre immédiatement à exécution l'idée qui venait de lui traverser le cerveau, entra dans la maison de M-"" Augustine et se dirigea vers la loge du concierge.
Le mari était en course.
La femme, - comme la portière du quai Bourbon, — s'occupait de préparer le déjeuner.
— Excusez-moi, madame, —lui dit le faux commissionnaire. -J'aurais un petit renseignement à vous demander.
— Quel renseignement, mon brave homme?
— Pourriez-vous me dire à quelle heure les ouvrières de M-"* Augustine sortent de l'atelier?
La concierge sourit en femme qui connaît les dessous de la vie parisienne et qui sait ce que parler veut dire.
— Ce n'est pas pour vous que vous me demandez ça? — fit-elle. Ovide se mit à rire.
— Vous avez vu la chose du premier coup ! — répliqua-t-il. — Ah' vous pouvez vous vanter d'avoir l'œil américain, ma chère dame!
Tout en parlant, il glissait un louis dans la main de son interlocutrice
— Eh bien, non, ce n'est pas pour moi, - reprit-il. — C'est une commission qu'on m'a chargé de faire...
La concierge jeta un regard sur la pièce, reconnut qu'elle était en or et son sourire devint de plus en plus bienveillant.
— Je ne demande pas mieux que de causer, — dit-elle.
— C'est ça, causons...
— Il y a chez M-« Augustine plusieurs sortes d'ouvrières : les couturières, ^les demoiselles de magasin, les essayeuses...
— C'est de celles-là que je veux parler...
— Eh bien ! elles sortent à huit heures du soir...
Il se rendit en flâneur au Temple, au quartier de la friperie.
L,iV 70. H. GEFFROY. édit. — Reproductioo interdite.
— Sont-elles nombreuses?
Elles sont trois, M»« Irma, M"" Reine et M"» Amanda, une brune assez jolie et très coquette... la plus jeune des trois...
— Est-ce celle qui a un signe au bas de la joue, du côté droit? -- Précisément...
— Et, dans la journée, s'absentent-elles quelquefois?
— Elles ont une heure pour déjeuner et vont l'une aprèsl' autre, à partir de onze heures, au petit restaurant à côté.
— Vous m'avez.dit, je crois, que la jolie brune au signe noir se nommait M"' Amanda?
— Oui, mon brave homme, et ça doit être à son sujet que vous venea
— Ça se pourrait... - Merci, ma chère dame...
Sachant ce qu'il voulait savoir, Ovide tourna sur ses talons. Tout en le regardant traverser la cour, la concierge pensait :
— Voilà un commissionnaire intelligent et qui doit gagner gros, car on voit tout de suite qu'il a la grande habitude de faire ce métier-là... - Il est expédié par quelque gommeux qui veut faire la cour à cette prétentieuse d' Amanda... , n *
Elle en était là de son monologue, quand M^'« Amanda elle-mème-parut au bas de l'escalier, s'arrêta sur le seuil de la loge et demanda :
— Vous n'avez rien pour moi, m'ame Bardet?
La concierge prit une physionomie malicieuse et répondit par cette
question : , n 9
— Est-ce que vous attendez quelque chose, mamzelier
— J'ai rêvé chien blanc cette nuit, et le livre de XExplication des songes prétend que ça signifie : bonne nouvelle... - Donc j'apprendrai aujourd'hui quelque chose qui me fera plaisir.
M"" Bardet se pinça les lèvres d'un air discret et répliqua : Ça se pourrait tout de même... - Vous n'avez peut-être pas tort de compter sur votre rêve.
— Vous savez quelque chose?... - s'écria la jeune faUe.
— Eh bien, oui...
Qu'est-ce que c'est? Oh! qu'est-ce que c'est?... Ma petite madame Bardet, soyez gentille... apprenez-moi ça bien vite...
Je sais que, selon toute apparence, vous pournez prochainement avoir des nouvelles de quelqu'un qui s'intéresse à vous...
— On vous a donc parlé de moi?
— Vagjement...
— Enfin, on vous en a parlé... — Que vous a-t-on dit?
— On m"a questionné ; à votre sujet...
— Qui ça?... — Un monsieur chic?
— Pas celui qui m'a questionné ; mais celui qui expédiait îe questionneur l'est certainement...
— Qu'est-ce qu'on vous a demandé?
-A quelle heure vous sortiez pour aller déjeuner... à quelle heure vous quittiez l'atelier le soir...
— Vous avez répondu?
— Ce qu'il fallait répondre, et ensuite je vous ai fait mousser de la belle manière...
— Madame Bardet, si mon rêve n'a point menti, s'il m'arrive quelque chose d'heureux, je ne me montrerai pas ingrate... Je vous ferai cadeau d'une montre en or, avec sa chaîne...
— Alors, c'est comme si je les tenais...
— Maintenant, je cours déjeuner... je suis en retard...
M»« Amanda, l'esprit hanté par des rêves ambitieux et bâtissant des châteaux en Espagne, courut à son petit restaurant, où la fièvre de l'attente l'empêcha de manger.
Amanda Régamy avait vingt-deux ans. - Nous savons qu'elle était jolie, et nous savons aussi qu'elle portait la toilette d'une façon ravissante.
C'est là seulement ce qui lui avait valu d'être admise dans la maison de M'-e Augustine, car il aurait été difficile de trouver une ouvrière plus inhabile aux travaux de couture.
On l'habillait avec luxe afin de mettre en valeur, grâce à l'élégance de sa tournure, les créations de la tailleuse en vogue, et on lui avait appris à essayer.
Fille d'un ménage d'ouvriers où le mari hantait les assommoirs, où la femme fréquentait les bals de barrière, elle avait grandi dans la rue, comme une enfant presque abandonnée, recevant plus de coups que de caresses, et n'ayant sous les yeux que des exemples déplorables.
Absolument d&pourvue des principes les plus élémentaires, Amanda n'aspirait qu'a l'oisiveté, au luxe, aux jouissances matérielles...
Son idéal était de devenir l'émule de ces femmes dont le métier est d'être belles et dont s'occupe tout Paris.
Se sachant jolie il lui semblait entrevoir, dans les mirages d'un radieux avenir, un petit hôtel aux environs de la rue Prosny, des domestiques, un coupé et une Victoria, des avant-scènes aux premières représentations, et les écrevisses bordelaises des cabinets particuliers.
Le chien blanc de son rêve et les paroles de M'^^ Bardet lui semblaient donner une.certaine consistance à ee mirage, et lui montraient comme prochaine cette ère de félicités.
Elle avait habité Joigny pendant une année, chez une modiste, et elle
en était partie à la suite d'une fâcheuse aventure que nous connaîtrons plus tard.
Ce jour-là elle essaya les costumes tout de travers et piqua maladroitement plus d'une cliente en épinglant les retouches.
Les minutes lui semblaient longues comme des heures! — Le moment de partir n'arriverait donc jamais! !
— On va m'attendre, sans doute, — se disait-elle, — me suivre... me parler... — Comment m'y prendre pour tenir la dragée haute à l'inconnu qui s'intéresse à moi, sans le décourager cependant?...
A huit heures moins un quart, Amandaetses deux compagnes passèrent dans le cabinet de toiletteatfecté à leur usage, quittèrent les robes luxueuses de M"»" Augustine et revêtirent les costumes plus simples qui leur appartenaient.
Amanda souffrait chaque soir dans son amour-propre en changeant de vêtements.
Les toilettes tapageuses lui allaient à merveille et la simplicité ne lui seyait pas, — du moins telle était son opinion.
Quand elle eut achevé, elle jeta un regard de dépit sur le miroir où son image se reflétait, et sortit la dernière.
Cette fois elle ne s'arrêta point à causer avec la concierge et gagna la porte de la rue.
Là elle s'arrêta et jeta un rapide coup d'œil, à droite et à gauche, sur le trottoir, espérant y constater la présence de quelque jeune gommeux, le gardénia à la boutonnière.
Elle n'aperçut qu'un homme de cinquante ans environ, aux cheveux grisonnants, bien mis et d'apparence respectable.
' — Ce ne doit pas être celui-là... — murmura-t-elle... — L'autre est sans doute un peu plus loin...
Et elle se mit à marcher à' tout petits pas .
Au moment où elle passait devant l'homme aux cheveux gris, celui-ci la salua en souriant.
Amanda se dit sans trop de surprise :
— T!:ens! tiens!... il paraît que c'est lui... — Au fait, il a l'air d'un monsieur cossu... et très comme il faut...
Elle ne rendit ni le salut ni le sourire, mais elle marcha de plus en plus
lentement, avec de petits sautillements prétentieux qu'elle croyait de nature à faire valoir l'élégance de sa démarche.
Ovide, que nos lecteurs ont déjà reconnu, donnait à son visage une expression ironique en la regardant manœuvrer.
— Va! va! — pensait-il en la suivant. — Manière-toi tout à ton aise, ma poulette ! ! — La concierge a certainement parlé... — Je te tiens.
Amanda continuait à marcher, s'arrêtant devant les boutiques et jetant derrière elle un regard furtif pour s'assurer que l'inconnu d'apoarence respectable la suivait toujours.
Il gardait soigneusement sa distance.
La jeune fille alors se remettait à trottiner.
L'un derrière l'autre, ils longèrent la rue de la Paix, les boulevards, prirent la rue du Faubourg-Montmartre et arrivèrent à la rue des Martyrs.
L'essayeuse fit halte de nouveau devant un magasin de lingerie.
Celte fois Ovide vint se placer à côté d'elle.
— C'esl bien à mademoiselle Amanda que j'ai l'honneur de parler? — murmura-t-il à son oreille d'un ton insinuant.
La jeune fille regarda son interlocuteur et joua la surprise.
— Oui, monsieur, répondit-elle. — Mais je n'ai pas l'honneur de vous • connaître...
Ovide répliqua galamment :
— Ceux qui vous admirent sont trop nombreux... Yous ne pouvez les connaître tous...
Amanda rougit d'orgueil en s'entendant ainsi complimenter. Elle pensa :
— Plus très jeune, cet homme-là, mais bien conservé et rudement chic !
Puis elle reprit sa marche ; mais cette fois Ovide, au lieu de la suivre, se tenait sur la même ligne.
— La rue des Martyrs est longue et montueuse, par conséquent fatigante, — reprit-il. — Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous offrir l'appui de mou bras?
Amanda crut devoir balbutier :
— Pourquoi vous le permettrais-je, monsieur? — Je vous répète que je ne vous connais pas...
— Sans doute, mais je vous connais, moi, depuis longtemps, mademoiselle... Depuis longtemps j'ai le désir de vous connaître plus encore, mais je suis timide, et jusqu'à ce soir je u'ai point osé vous aborder pour vous le dire...
— Je ne m'explique pas le désir dont vous parlez...
— 11 est bien facile à comprendre, cependant.
— Pour vous, peut-être, mais pour moi c'est une énigme...
— Trois mots vous en donneront la clef...
— Lesquels ?
— Ceux-ci : Je vous aime !...
— Vous m'aimez! — répéta l'essayeuse en riant. — Ah! monsieur, vous me permettrez de n'en rien croire 1...
— Pourquoi donc?
— Parce que les hommes disent cela à toutes les femmes...
— Les autres peuvent mentir; moi, je suis sincère...
— Alors, si vous m'aimez, monsieur, quelles sont vos intentions?...
— Honorables, mademoiselle, n'en doutez pas...
— Vous seriez bien embarrassé si je vous demandais de m'en donner
la preuve...
— Nullement, mais il est difficile, impossible même, d'avoir dans la rue une conversation sérieuse et suivie... — Peut-être d'ailleurs n'avezvous point encore dîné...
— Non, monsieur...
— Moi non plus... — Eh bien, permettez-moi de vous offrir des huîtres, un perdreau et des écrevisses... — Nous causerons les coudes sur la table.
Amanda se mit à rire.
— Un tête-à-tête! comme celai Tout de suite! — fit-elle.
— Pourquoi non? — Gela n'engage à rien.
— Soit, mais c'est compromettant...
— Point avec un homme de mon âge dont les intentions sont honorables... Acceptez sans hésiter, croyez-moi...
— Me promettez-vous d'être paternel... et rien que paternel?...
— Je vous le jure!...
— Eh! bien, j'ai confiance en vous... j'accepte..
— A la bonne heure ! — Où dînerons-nous?
— Où vous voudrez...
Alors, entrons là... au Faisan... — Nous n'y serons pas plus mal
qu'ailleurs...
Cinq minutes plus tard, Ovido Soliveau et l'essayeuse de M"" Augustine étaient installés en face l'un de l'autre dans un cabinet particulier.
Nous ne ferons pas assister nos lecteurs à ce repas, où il ne se passa rien d'intéressant pour notre récit.
Il nous suffira de dire que, fidèle à sa parole, le monsieur aux cheveux gris et aux allures convenables se montra très afl:ectueux, très empressé, mais en même temps très paternel.
Amanda le trouva charmant et fonda sur lui les plus- riches espérances.
Le repas terminé, Ovide fit venir une voiture.
— Je vais vous mettre à votre porte, — dit-il, — ensuite je regagnerai mon logis, où votre image m'accompagnera. — Où demeurez-vous?
— Rue des Dames, n^ 29, à Batignolles.
Le fiacre roula, et au bout d'un quart d'heure fit halte à l'endroit indiqué.
— Quand vous reverrai-je ? — demanda la jeune fille en mettant pied à terre.
— Demain matin, à onze heures, — répondit Ovide.
— ■ Demain, à onze heures! — répéta l'essayeuse étonnée. — Où donc ?
— Au restaurant où vous déjeunez chaque jour.
— Vous le connaissez ?
— De même que je connais tout ce qui vous concerne.. — J'y serai avant vous, et je vous attendrai en commandant un menu qui vous plaira.
— Vous êtes un homme charmant !... — A demain!... Amanda rentra chez elle.
Ovide donna l'ordre de le conduire à la place Clichy. Chemin faisant, il se disait en se frottant les mains :
— Dans cinq ou six jours, je saurai tout ce qui se passe chez M"^^ Augustine, et tout ce qui regarde M"® Lucie.
Enchanté des résultats obtenus et de ceux qu'il entrevoyait dans un avenir prochain, il se coucha et ne tarda point à s'endormir, tandis que de son côté Amanda faisait des rêves d'or.
A onze heures moins un quart, le lendemain, Ovide arrivait au petit restaurant, où il commandait un déjeuner fin que la jeune fille venait partager à onze heures un quart.
Avant de se séparer, Soliveau et Amanda prirent rendez-vous pour dîner ensemble le soir, et il fut arrêté que chaque jour il en serait de même.
Le surlendemain, en arrivant à onze heures précises au petit restaurant, la jeune fille dit à son vieux soupirant :
— Il faut nous dépêcher aujourd'hui... — J'ai une course à faire pour la patronne.
' — Une course?
— Oui, je dois porter l'étoffe et les garnitures d'une robe de bal à l'une des ouvrières de l'extérieur. —11 s'agit d'un travail pressé.
— Et vous irez loin ?...
Tout en parlant, il glissait un louis dans la main de son interlocuU-ice.
LlV. 71. — H. GEFFKOY, édit. — Repioducliou iiiterdile.
— A l'autre bout de Paris... quai Bourbon, n" 9...
— C'est chez Lucie... — se dit Ovide, puis il ajouta tout haut : — Voulez-vous me permettre de vous accompagner? — Du moins ainsi nous serons plus longtemps ensemble...
— Mais, parfaitement. — Prenez une voiture et attendez-moi à vingt pas de la maison.
— C'est convenu.
La jeune fille se hâta de déjeuner et quitta le restaurant.
Ovide alla chercher un fiacre et se fit arrêter non loin de la demeure de M'"^ Augustine.
Amanda ne le laissa pas longtemps attendre... Avant que dix^minutes se fussent écoulées elle montait en voiture, mettait son paquet sur la banquette du devant et disait au cocher :
— Quai Bourbon, n° 9...
Ovide pensa que le moment de questionner était arrivé et il demanda:
— Est-ce que votre patronne a beaucoup d'ouvrières en ville, ma poulette r
— Non, — répondit l'essayeuse. — Elle n'aime pas cela. — Elle en a cependant par exception quelques-unes qu'elle tient à conserver, et qui, pour une raison ou pour une autre, ne peuvent pas ou ne veulent pas venir à l'atelier. — Ainsi Lucie...
— Qui ça, Lucie? — interrompit Ovide.
— L'ouvrière chez qui je vais...
— Une jeune fille?
— Oui.
— Jo/ie?
— Ni belle ni laide, mais bête comme une pintade et poseuse comme on ne l'est pas! — Elle joue les ingénuités à la ville... — C'est à faire hausser les épaules ! ! — Plus souvent que j'y crois, à sa vertu ! 1 — Mais elle est très habile, il faut lui rendre cette justice, et madame a raison de compter sur elle... — Ainsi voilà une robe de bal qu'il faut aller essayer après-demain à la Garenne de Colombes, et qui doit être livrée samedi, sans faute, à neuf heures du soir... — Eh bien, elle sera finie à l'heure précise, %i fignolée, je ne vous dis que ça!
* — A la Garenne de Colombes, une robe de bail— fit Soliveau dun air surpris.
564 LA PORTEUSE DE i^AIN
— Qu'e3t-ce que ça a d'étonnant?... — C'est pour la femme du maire qui est invitée chez le préfet de la Seine...
— Et cette demoiselle Lucie est obligée d'aller essayer si loin?
— Avec le chemin de fer ce n'est pas plus loin qu'autre chose... — Je suis allée plusieurs fois chez cette dame, moi qui vous parle. — On prend le train à la gare Saint-Lazare.— On descend à la station de Bois-Colombes. — On traverse la ligne du chemin de fer de Versailles, et on suit, le long de la voie, un petit chemin qui conduit juste en face de la maison de monsieurle maire, route de Paris... — C'est une jolie promenade en plein jour, mais pas la nuit, par exemple!
-~ Vous avez donc suivi ce chemin la nuit, ma poulette?
— Oui, une fois...
— Seule?
— Non, avec Lucie. Nous étions allées porter à cette dame une robe de soirée, et il fallait qu'elle s'habillât devant nous afin de voir' si rien ne clochait... — Elle est minutieuse, cette cliente, et pas facile à contenter 1 Elle nous a tenues jusqu'à dix heures passées.
Obligées alors de venir reprendre le train à Bois-Colombes"?
— Oui, à minuit six minutes... — Aucun danger que la cliente nous offrît de nous ramener à Paris dans sa calèche...
— Ça manquait en effet de gaîté de revenir si tard par des petits sentiers déserts ! -^ Je suis sûr que vous aviez peur...
— Vous en pouvez jurer hardiment.— Nous tremblions toutes les deux comme la feuille.
— Et vous serez obligée de retourner pour cette robe? — dit Ovide en désignant le paquet placé sur la banquette de devant.
— C'est fort à craindre, — répliqua la jeune fille. — Ah ! quel enrxui de faire un métier pareil !
— Patience! patience! ma poulette!... Cet ennuyeux métier, peut-être ne le ferez-vous pas longtemps... — Mon petit doigt m'a prévenu que quelqu'un qui professe pour vous autant d'admiration que d'estime ne tardera guère à vous offrir une position brillante.
— Quelqu'un qui m'admire?— répéta l'essayeuse en minaudant; — qui donc?
— Coquette!... Vous savez bien que c'est moi... En ce moment la voiture fit halte.
On était arrivé en face du n° 9 du quai Bourbon.
Amanda prit le paquet et descendit du fiacre en disant à Ovide :
— Vous allez m'attendre là.— Je serai de retour avant cinq minutes... Puis elle disparut sous la voûte de la maison qu'habitait Lucie.
LA POllTEUSE DE PAIN
Le Dijonnai» se blott.t aans un corn du fiacre, ferma les yeux et se mit
' 'téÏe comme une gazelle, Amanda eut gravi bien v.te les s,x étages
de la couturière.
Elle frappa deux petits coups à la porte.
- Entrez . - cria Lucie depuis l'intérieur; - la clef est k la serrure.
L essayeuse franchit le seuil
C'est vous, mademoiselle Amanda?... — dit la fiancée de Lucien
Labroue. — Je parie que vous m'apportez de l'ouvrage pressé.., Votre pari est gagné d'avance. — C'est en effet très pressé.
— Et pour qui?
— Pour une cliente qui n'est pas commode... Devinez.
Alors c'est pour la dame de la Garenne de Colombes... — fit Lucie
en riant.
— Juste. — Une robe de bal...
— Quand faudra-t-il essayer?
— Après-demain...
— Mais après-demain, c'est impossible...
— Pourquoi donc?
Parce que je travaille à un costume, également très pressé, pour
M"® H armant.
— Lâchez le costume... — C'est l'ordre de la patronne. La robe avant tout!... — Vous irez essayer après-demain à trois heures. — Cette dame a besoin de sa toilette de bal samedi pour aller à la réception du préfet de la Seine...
Lucie leva les mains vers le plafond.
— Samedi I ! — s'écria-t-elle, — et nous sommes à mercredi! !
— Vous passerez les nuits, voilà tout! — La patronne m'a chargée de vous promettre une gratification conséqiiente... — Elle tient à sa cliente grincbue de la Garenne de Colombes et ne regarde à rien pour la contenter...
— Eh bien, ce sera fait... — Est-ce qu'il faudra porter la robe comm'C
la dernière fois?...
— Naturellement... — Mais j'irai avec vous. — La patronne l'a dit...
— Ça ne nous a pas empêchées d'avoir peur dans le chemin désert...
— Nous chanterons pour nous rassurer...
— Enfin, puisqu'il le faut 11 Maintenant expliquez-moi la façon, et !montrez-moi les garnitures.
Amanda défit le paquet et donna les explications demandées.
— C'est compris... — Je vais m'y mettre tout de suite...
— Après-demain l'essayage à trois heures.
— Je serai exacte...
— Et samedi la robe pour neuf heures du soir... — Mais je vous reverrai sans doute d'ici là...
— Pas à l'atelier, toujours. — C'est à peine si j'aurai le temps de préparer mon déjeuner et mon dîner... — Prévenez la patronne...
— Alors je viendrai ici m'entendre avec vous pour le départe — Au revoir, mademoiselle Lucie!...
— Au revoir, mademoiselle!...
Amanda sortit de la chambrette et s'élança dans Tescalier. Ovide, qui réfléchissait toujours, les yeux clos, tressaillit en entendant ouvrir la portière.
— Vous dormiez? — lui dit la jeune fille en s'installant à côté de lui.
— Tout exprès pour vous voir en rêve...
— Ceci est du dernier galant! — Piamenez-moi où vous m'avez prise... Une demi-heure plus tard Amanda rentrait chez M""^- Augustine après
avoir donné rendez-vous pour le soir à Ovide.
Celui-ci, très préoccupé, alla flâner sur le boulevard en laissant travailler son imagination.
A huit heures il attendit Amanda à la sortie des ateliers et la mena dîner.
— Je ne déjeunerai pas avec vous demain matin, ma poulette, — lui dit-il; — je suis obligé d'aller à Fontainebleau pour des affaires d'intérêt...
— Les affaires avant tout... — Je suis pratique.
— Mais nous dînerons ensemble...
— Cette espérance me fera paraître la jour-née moins longue...
— Vous êtes adorable!... — Que ferons-nous ce soir?...
— Conduisez-moi aux Folies-Bergère, voulez-vous?
— Je veux tout ce que vous voulez... Allons...
Lucien Labroue et les hommes qui l'accompagnaient étaient arrivés à Bellegarde à dix heures du soir.
A la gare, on leur indiqua un hôtel oti ils trouvèrent un bon souper et un bon gîte.
Le lendemain matin Lucien se rendit à l'usine, et s'entendit avec les industriels, les travaux dont il était chargé de surveiller l'exécution devant commencer dès le jour suivant.
Après cette entrevue il crut devoir informer M. Harmant de son arrivée à bon port et des paroles échangées entre lui et ses clients.
Pendant le voyage le jeune homme s'était livré tout entier à ses réflexions.
Il pensait à sa fiancée, et en pensant à elle il ne pouvait empêcher l'image de M"® Harmant d'apparaître à côté de celle de Lucie.
Sa mémoire lui retraçait les moindres détails de la scène qui s'était passée le dimanche dans la chambrette de l'ouvrière.
Il revoyait le visage pâle de la pauvre Mary ; — il revoyait ses lèvres contractées, ses yeux pleins de larmes.
n se rendait compte des souffrances de ce cœur que soi> indifférence brisait; des tortures de cette âme que son amour pour Lucie livrait au désespoir, et il éprouvait un attendrissement profond, une immense compassion ; il regrettait de ne pouvoir l'aimer par pitié pour elle.
— Elle se meurt... — pensait-il, — dt j'augmente ses douleurs... j'abrège sa vie en restant fidèle à son serment... — Ne serait-ce point une bonne action, un acte charitable de lui laisser croire jusqu'à la fin que je pourrai l'aimer un jour?... Elle a si peu de temps à vivre. — L'espérance la soutiendrait et rendrait moins tristes pour elle les approches de la mort... — Si je faisais cette bonne action et si Lucie en était instruite, elle a l'âme trop noble, le cœur trop généreux pour ne point me comprendre et ne pas m'approuver...
Sous l'impression des pensées compatissantes que ûous venons de reproduire, Lucien termina la lettre qu'il écrivait à l'industriel millionnaire
par ces mots :
« Veuillez je vous prie, cher monsieur Harmant, être auprès de Hfiie i^ary l'interprète de mes sentiments de très reconnaissante et très respectueuse affection.
« Malgré la distance qui nous sépare, M"« Mary est sans cesse présente à ma pensée. — Je n'oublie point, je n'oublierai jamais que si je suis votre modeste mais bien dévoué collaborateur, c'est à elle que je
le dois. »
— 11 me semble qu'en traçant ces lignes j'allège ma conscience d'un
fardeau... — pensa le jeune homme.
Et il signa.
Cette lettre achevée, Lucien en écrivit à Lucie une autre où la tendresse profonde, l'amour infini, débordaient.
Après lui avoir donné des détails sur son voyage, il la priait d'embrasser de sa part maman Lison.
Le courrier du soir emporta les deux épîtres.
Si Lucie fut heureuse en recevant la sienne, le faux Paul Harmant ne le fut pas moins en lisant les phrases que nous avons cru devoii: citer
textuellement.
Ces phrases lui semblèrent d'heureux augure, à tel point qu'il fut tout près de renoncer au projet de faire disparaître Lucie.
— Le voici qui fait amende honorable! - se dit-il. — J'avais deviné
Elle recevait plus de euiips que de caresses et n'avait sous les yeux que des exemples déplorables. LlV. 7-. — H. GEFFROY, édit. — ReproaucUon inlerdile /2
juste en pensant que cette prétendue grande passion n'était au fond qu'un enfantillage... — Il a réfléchi. — On ne repousse guère la fortune quand elle se présente sous quelque forme que ce soit... — Il n'a point fait exception à la règle générale!... Avant deux mois il sera aux pieds de ma fille, et je crois que la suppression de l'impuissante rivale devient inutile...
Tout joyeux il monta près de Mary, afin de lui communiquer les derniers paragraphes de la lettre de Lucien.
La pauvre enfant, depuis la scène dont la chambrette du quai Bourbon avait été le théâtre, conservait sa tristesse et son visage sombre.
Malgré les affirmations, malgré les promesses, malgré les serments de son père, elle ne croyait plus à la possibilité d'un mariage avec le fils de Jules Labroue.
L'image de Lucie, se plaçant sans cesse entre elle et celui qu'elle aimait, fournissait à son désespoir d'intarissables aliments.
Les premières paroles de Jacques Garaud en entrant furent celles-ci :
— J'ai des nouvelles de Lucien, ma mignonne...
Uu pâle sourire vint aux lèvres de Mary, un éclair fugitif brilla dans ses yeux.
— Il t'a écrit? — demanda-t-elie.
— Oui
— Que te dit-il?...
— De bonnes choses pour toi...
— En vérité! — fit Mary avec amertume.
— Lis toi-même ces quelques lignes...
Et Paul Harmant, tendant à sa fille la lettre tout ouverte, lui désignait du doigt les phrases se rapportant à elle.
L'enfant prit la feuille de papier d'une main tremblante. Le sang affluait à ses joues.
Elle lut.
— Eh bien? — demanda le millionnaire à son tour.
— Oui, — murmura-t-elle avec un long soupir, — il se souvient de celle qui a plaidé sa cause auprès de toi... Je crois à la reconnaissance qu'il témoigne... Je crois même à son amitié pour moi...
D'une voix plus basse elle ajouta :
— Mais dans ces quelques lignes il n'y a rien qui ressemble à l'amour naissant... Lucien ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais... il ne peut pas m'aimer, puisqu'il en aime une autre...
Et la xête de Mary retomba sur sa poitrine.
Paul Harmant devina les dernières paroles de sa fille plutôt qu'il ne les entendit.
— En m'écrivant, — s'empressa-t-il de répondre, — Lucien Labroue
devait rester dans les termes dont il s'est servi et ne pouvait aller au delà. . . — C'est un homme bien élevé, un gentleman qui recherche dans tous ses actes l'absolue correction... — Il a dit juste ce que les convenances lui permettaient de dire, mais mon avis est qu'il a réfléchi beaucoup à la conversation sérieuse que nous avons eue ensemble... — Il devient raisonnable... Il comprend qu'il briserait sa vie, son avenir, en épousant une fille sans position, sans fortune, qu'il a pu aimer un instant...
— Qu'il aime encore! — interrompit Mary.
— Dont il se détache visiblement, — reprit le millionnaire.
— Qui te fait croire cela?
— J'en trouve la preuve dans ces lignes...
— Et tu te trompes! — s'écria Mary. — Mon amour rn'éclaire mieux que tes raisonnements ne peuvent le faire... — L'instinct de mon cœur est infaillible... — Cette jeune fille, cette Lucie, est un obstacle... un obstacle infranchissable... — J'ai lu sa confiance dans ses yeux. — Elle est sûre de Lucien... —Elle aime, elle est aimée... Toute espérance m'est interdite...
— Non! cent fois non ! Espère, au contraire, tu en as le droit... — Je te donne ma parole d'honneur que la lettre de Lucien me paraît un premier pas vers toi... — D'ailleurs l'obstacle qui te paraît infranchissable peut disparaître...
— Et comment'
— Cette fille peut être infidèle...
— Non! non ! — s'écria Mary, — Ses yeux disaient l'amour en même temps que la confiance! — Elle ne trompera pas celui qu'elle aime...
— Elle peut mourir...
— A vingt ans à peine...
— La mort frappe à tout âge.
— C'est vrai. — Je ne souhaite point qu'elle meure, je le jure, mais en la frappant Dieu prouverait qu'il me protège...
— Que veux-tu que je dise de ta part à Lucieiji?
— Ce que tu voudras, père.
— Ce n'est pas répondre.
— Tu ne pourras lui dire la seule chose que j'ai à lui dire...
— Quelle est cette chose?
— Que je l'aime, — fit Mary avec passion, — et que s'il ne m'aime pas, j'en mourrai !
Paul Harmant, le cœur serré, embrassa sa fille, et sortit pour lui cacher les larmes prêtes à jaillir de ses yeux.
Les souffrances de Mary lui causaient une irritation profonde.
— Peut-être a-t-elle raison... — se dit-il; —l'instinct de son cœur
l'écla^re en effet... - Je commence à croire que la --""^---.f/^: dicté les phrases de Lucien... - Eh bien, je veux que la reconnaissance Îet ne'de l'amour, et pour cela il faut que l'obstacle d'^pa-sse..^- Cette Lucie est l'obstacle... Elle sera bnsée... - Avant tout, à tout pnx »t nar tous les movens, le bonheur de ma fille!
C 1 0 rnée le grand tndustriel répondit . Lucien Labroue et, apr s avofr consiré aux alatres les trots quarts de sa lettre, .1 term.na par ce
''TnCéo.i.^ pas. mon cher collaborateur, ma fille a été fort toucWe des que lues lignes que vous m'adressez pour elle et que je me su s em- ! ssé de mettre sous ses yeux. - Elle croit cependant ne devoir les at-
ribuer qu'à votre reconnaissance, et U gratitude est un sentiment bien oid Ivousle savez, ma pauvre Mary est malade '^«^ ^'f •;,• J P ; triompher du mal, pour lui donner la force de vivre U lui fau a l'atmosphère chaude, les joies divines d'un amour par âgé C s
qu'est le salut pour elle... - Celui de qui ce salut dépend la laissera
■"" ITmlllionnaire ferma sa lettre en se disant que les quelques lignes tracées par lui produiraient un grand effet sur Lucien et ne tarderaient nnint à Tamener à composition.
'nous qui connaissons mieux que lui le cœur du jeune homme, nous pouvons affirmer au'il se trompait.
Nous avons entendu Ovide Soliveau,- qu'Amanda connaissait sous le pseudonyme fantaisiste de baron Arnold de Reiss qu'il s'était donné, annoncer à la jeune fille qu'il ne déjeunerait pas avec elle le lendemain, étant appelé à Fontainebleau par des affaires d'intérêt.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, il sortit de chez lui vêtu comme un bon bourgeois sans la moindre prétention à l'élégance, et portant une paire de lunettes aux verres légèrement teintés de bleu, qui modifiaient d'une façon complète sa physionomie. . , , . , , Il se dirigea, tout en flânant, vers la gare du chemin de fer de la rue Saint-Lazare, déjeuna au café placé sous les arcades, et gravit 1 escalier conduisant à la salle de distribution des billets. Là il prit un ticket pour Bois-Colombes.
Le train allait partir.
I! monta dans un compartiment de seconde classe, descendi à la station nuis se souvenant à merveille de l'itinéraire tracé la vei le par la JleCyeurde M- Augustine. .1 sortit de la gare et longea la rue qu. se dirige en droite ligne vers la voie de Versailles.
Arrivé au passage à niveau, momentanément fermé, il fut oJ3ligé d'attendre qu'un train eût passé et que les barrières fussent rouvertes.'
Il traversa sur les rails.
L'essayeuse avait dit :
— On côtoie la voie par un petit chemin à droite...
Ovide prit à droite et s'engagea dans ce chemin, qui ne comptait pas plus de deux mètres de largeur.
Une haie d'épines flanquée de treillages le bordait d'un côté.
De l'autre se trouvaient les murailles de clôture de petites propriétés particulières dont les maisons d'habitation étaient pour la plupart éloignées de la voie ferrée.
Ovide parcourut environ deux cents mètres ainsi encadrés à droite et à gauche par des clôtures, puis, près d'un autre passage à niveau, atteignit un endroit où ces murailles cessaient brusquement.
A sa gauche s'étalait une vaste plaine semée çà et là de bouquets de bois.
Ainsi, d'un côté la haie d'épines, de l'autre des terres labourées en pleine culture.
En avant, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, de grands arbres dominant une route.
Cette route était celle de Paris à Argenteuil.
Le Dijonnais continua de marcher avec lenteur, examinant attentivement chaque chose et suivant toujours le sentier qui côtoyait le chemin de fer.
Il lui restait environ cinq cents mètres à parcourir pour arriver à la chaussée que bordaient un certain nombre de maisons, enfouies dans des massifs de végétation étalant au soleil leurs bourgeons naissants d'un vert pâle.
A moitié chemin, sur la gauche, se voyait une agglomération d'une trentaine de peupliers croissant dans un fourré d'épines, de chênes rabougris et de plantes parasites.
Arrivé en face de ce diminutif de petit bois, Ovide fit halte et sonda du regard l'épaisseur du fourré.
Tout à côté s'amorçait un sentier s'enfonçant dans la plaine.
Ovide prit ce sentier, fit le tour du bouquet d'arbres, Tétudia sous toutes ses faces, puis revint à son point de départ et continua de marcher jusqu'au talus en contre-haut de la chaussée, à laquelle on arrivait par un
escalier taillé dans la terre battue, et un peu plus loin par une pente
douce.
Le Dijonnais gravit l'escalier et se trouva tout près du pont du chemin
de fer.
A quelques pas de ce pont se voyait un établissement de marchand.de
vin traiteur.
— Ce mastroquet doit fermer sa boîte à la tombée de la nuit, — se dit
le complice de Paul Ilarmant.
Il traversa le pont sans s'arrêter, et d'un pas toujours paisible, régulier, gagna Colombes, se dirigea vers la gare et prit le premier train montant vers Paris.
Rentré chez lui, il revêtit sa tenue de vieil amateur du Uau sexe, et se mit en mesure d'aller attendre M"" Amanda à sa sortie de chez M- Augustine, à huit heures du soir.
Tout ce que nous venons de raconter s'était passé le jeudi.
Le lendemain, à une heure et demie, Lucie sortait de chez elle, tenant à la main un paquet volumineux mais léger, montait dans un fiacre et se faisait mener à la gare Saint-Lazare.
A deux heures moins un quart, elle prenait le train qui la descendait à
Bois-Qolombes.
Fidèle a la promesse faite à Amanda pour M™« Augustine, la jeune fille allait à la Garenne de Colombes essayer à la femme du maire la robe de bal qui devait le lendemain éblouir les invités du préfet de la Seine.
Les précautions indispensables pour ne point chiffonner la soyeuse étoffe du vêtement enveloppé d'une lustrine ralentissaient sa marche.
Elle suivit la route que nous avons vu Ovide Soliveau parcourir la veille, traversa la voie du chemin de fer de Versailles et s'engagea dans îe petit sentier que nous connaissons.
Un radieux soleil brillait dans un ciel sans nuages; — Lucie n'avait pas peur, quoique le chemin fût complètement désert.
Arrivée à l'endroit où cessaient les murs d'enceinte et où la plaine se déroulait à gauche, elle vit des paysans travailler la terre, le dos courbé sous les rayons déjà chauds.
En face du bouquet d'arbres, objet la veille du minutieux examen d'Ovide, Lucie fit un mouvement de surprise en poussant un petit cri
étouffé.
Sur l'herbe, au pied des peupliers, un homme étendu tout de son long, ses mains croisées sous le menton supportant sa tête, dormait ou paraissait dormir.
Cet homme ne sembla point s'éveiller.
Lucie passa en se disant tout bas :
— Que je s^is bête ! ! — J'ai eu peur d'un pauvre diable fatigué qui se repose...
Et elle se remit en marche.
A peine avait-elle parcouru un espace de vingt pas que le dormeur ouyrit les yeux, suivit du regard pendant un instant la jeune fille et, de nouveau abaissant ses paupières, sembla plus endormi que jamais.
Trois heures sonnaient au moment où une femme de chambre introduisit la fiancée de Lucien Labroue auprès de la femme du magistrat municipal.
Celle-ci était une grande et forte commère point du tout belle, assez épaisse, et qui cependant s'adonnait avec délices à la coquetterie et se croyait de tournure superlativement élégante.
— Je vous félicite de votre exactitude, mademoiselle, — dit-elle d'un ton presque gracieux. — Vous venez pour l'essayage?...
— Oui, madame...
— Eh bien! je suis prête... — Je n'ai qu'à ôter mon peignoir. Ce qui fut fait aussitôt.
Lucie se mit en devoir de passer la robe à la cliente de M""^ Augustine, cliente fort difficile à habiller, trouvant toujours que tout allait mal, exigeant des changements sans fin et des retouches interminables.
Lucie épingla, changea, retoucha, avec une inépuisable complaisance, et au bout de trois quarts d'heure elle fut prête à repartir, après avoir noté dans sa mémoire les recommandations pressantes et les observations minutieuses de madame la mairesse.
— Vous savez, mademoiselle, — dit celle-ci, — qu'il me faut cette robe demain soir?
— Je le sais, oui, madame.
— A neuf heures, au plus tard?
— Oui, madame... je suis prévenue...
— Vous ne me ferez point attendre, n'est-ce pas?
— Madame peut compter sur mon exactitude...
— Vous apporterez comme la dernière fois tout ce qui sera nécessaire pour opérer les dernières retouches, et vous assisterez à ma toilette. — J'y tiens... — Vous saurez mieux que ma femme de chambre attacher sur le corsage et la jupe les garnitures de fleurs naturelles que mon fleuriste enverra dans la journée.
— Bien, madame.
— A demain, mademoiselle!...
Lucie, forte satisfaite d'être enfin débarrassée d'une besogne ennuyeuse, poussa un soupir de soulagement, quitta la maison et reprit la route qu'elle avait suivie pour venir.
Lucie fit un mouvement de surprise ; au pied des peupliers, un homme étendu paraissait dormir.
LlV, 73, — H. GEFFROY. édlt. — RjproJucUon ialerdite. 73
En arrivant près du bouquet d'arbres elle constata que l'homme endormi était toujours là, mais cette fois elle n'éprouva pas la moindre fraveur et passa rapidement.
Lorsqu'elle eut fait une trentaine de pas le singulier dormeur recommença le manège que nous avons signalé lors du premier passage, c'est-àdire que, soulevant sa tète sur ses mains croisées, il ouvrit les yeux et du regard suivit longtemps Lucie.
ï orsqu'elle fut entrée dans la partie du sentier encaissée entre les haies d'épines et les murailles de clôture, l'homme s'assura d'un coup d'œil circulaire que personne ne s'approchait, et lentement, par une succession de petits mouvements, rampa jusqu'au bouquet d'arbres, où il disparut parmi les arbustes et les broussailles.
• Là il se dressa, écarta les touffes d'herbes desséchées et en retira une minuscule valise qu'il ouvrit.
Elle contenait un veston, un pardessus, un chapeau gibus.
Se débarrassant alors de sa blouse detoile, de sa cotte, de la mauvaise casquette qui couvrait sa perruque rousse, l'homme revêtit les vêtements extraits de la valise, et Olive Soliveau, - que nos lecteurs ont déjà deviné — apparut sous sa forme naturelle.
' La défroque d'ouvrier reprit alors dans la valise la place du costume de citadin; — le Dijonnais se coiffa du chapeau gibus, sortit du massif d'arbres et suivit le sentier qui, coupant à travers la campagne, se greffait
sur la route de Paris.
— Amanda m'a bien renseigné... — pensait-il, - c est parfaitement le chemin que Lucie devait prendre et qu'elle prendra demain soir... - Par malheur elle ne sera pas seule... - C'est ennuyeux. - Je n'y puis rien... Tantpis pour Amanda I
Arrivé sur la route, Ovide s'approcha d'une voiture qui stationnait le
long d'un des bas côtés.
Le cocher dormait.
Soliveau le réveilla.
— J'ai été plus longtemps que je ne le croyais, mon brave, — lui
dit-il.
— C'est votre affaire, puisque je marche à l'heure hors barrière, — répliqua le cocher. - Il est cinq heures... - ajoula-t-il en tirant sa montre. — Où allons-nous présentement?
— A Courbevoie.
— Quel endroit de Courbevoie?
— Quai d'Asnières.
— Montez...
Ovide s'installa sur les coussins, la voiture partit, et trois quarts
d'heure plus tard elle faisait halte au commencement du- quai d'Asnières...
— Quel numéro ? — demanda le cocher.
— Je l'ignore... — ^ Restez là... — Je vou's rejoindrai dans quelques painutes, car je n'en ai pas pour longtemps...
— Suffit...
Le voyageur descendit du fiacre, se dirigea vers l'usine de Paul Harmant et, s'adressant au concierge, lui dit qu'il désirait parler au constructeur lui-même.
Le concierge l'envoya au bureau que nous connaissons..
XXXÏl
Ovide avait écrit d'avance deux lignes placées sous une enveloppe fermée à la gomme.
11 fit remettre cette enveloppe au pseudo-Paul Harmant, qui se trouvant seul donna l'ordre de l'introduire sans le moindre retard et, quan4, la porte se fut refermée derrière lui, demanda vivement :
— Qui t'amène ?
— On ne peut rien entendre de ce qui se dit ici? — murmura Soliveau d'une'woix très basse.
— Non... — Tu peux parler... — Est-ce qu'il y a du nouveau ?
— Il y en a...
— Quoi?
— C'est pour demain...
La signification de cette phrase si simple était claire et terrible. Jacques Garaud devint pâle et frissonna de la tète aux pieds.
— Pour demain? — répéla-t-il.
— Oui, et dans les conditions les moins compromettantes... — Des conditions tout à fait de premier ordre.
— Explique-toi...
— C'est ce que je vais faire...
Ovide raconta par le menu ce que nos lecteurs savent déjà, et détailla son plan.
— Eh bien, qu'en penses-tu? — dit-il en achevant.
— Je pense, — répliqua le millionnaire en essuyant son front mouillé .de sueur, — je pense qu'en eftet la chose sera mise sur le compte de
quelque rôdeur de barrières et que l'idée de nous soupçonner ne pourra venir à personne au monde... — Tu es un adroit compère...
Il lui présentait le tissu de toile fine, imprégné d'un parfum très faible et très doux.
— Oui... oui... je suis assez malin! ! — Travailler pour toi, pour un véritable ami, pour unbonzig, ça m'inspire!...
— Je ne te marchanderai pas ma reconnaissance...
— Parbleu, j'y compte!... — Quand tout sera fini et que Lucien Labroue aura épousé ma petite cousine, tu me devras une fière chandelle!!
— As-tu besoin de moi?
~ Oui... — C'est même pour cela que je suis venu te trouver...
— Que dois-je faire?
— Prétexter un travail pressé qui te retienne ici demain soir jusqu'à une heure avancée de la nuit...
— C'est facile.. . — Ensuite ?
— Me donner le moyen d'entrer dans l'usine et d'arriver auprès de toi sans avoir besoin de me faire ouvrir et de montrer ma binette au portier...
— Facile encore. — Je vais te remettre une clef de la petite porte de de l'usine... — Après?
— Avoir ta voiture attelée pour me reconduire ventre à terre à Paris, et faire en sorte de laisser croire à tout le monde que nous avons passé la soirée à travailler ensemble. — C'est un simple et pur alibi que je prépare en cas de besoin.
— La chose ira de soi;.. — répondit le millionnaire. — Peux-tu venir à six heures du soir?
— Je t'attendrai et nous dînerons, ici même, dans mon cabinet.
— Il est essentiel que je sois là-bas à huit heures et demie.
— Nous dînerons vite... — Je congédierai l'homme qui nous aura servis... — Nous resterons seuls et tu sortiras par une petite porte de derrière.— Une fois dehors, tu prendras la route de Paris à Argenteuil pour aller à Bois-Colombes. — Tu rentreras par la même porte. — Ma voiture stationnera sur le quai, prête à partir. — Naturellement on croira que nous ne nous sommes point quittés.
— Excellente combinaison!... — Ces précautions, d'ailleurs, ne sont qu'un, surcroît de prudence, car il est évident que nous ne pouvons avoir rien à craindre... — Je serai ici demain soir à six heures précises. — Faismoi le plaisir de mettre en lieu sûr cette valise...
— Que contient-elle? — demanda Paul Harmant en prenant L'objet que M tendait Ovide.
— Le travestissement dont je me suis servi aujourd'hui pour mener à bien mes observations, et dont je me servirai de nouveau demain....
— Je vais la faire disparaître...
Le millionnaire tira de sa poche un trousseau de clefs, ouvrit un placard situé dans une encoignure de son cabinet, y serra la valise qu'il enferma à double tour, et poursuivit :
— Que fais-tu maintenant?
— Je retourne à Paris.
— Par le tramway ?
— Non, j'ai une voiture à l'heure... — Pour mener à bien tes affaires. je ne regarde à aucune dépense...
- Tu as raison... - Va!... et à demain.
Les deux misérables se séparèrent. , • • f ^ ,,!,«
Jacques Garaud se frotta les mains; une expression de 301e farouche
rayonnait sur son visage. u • a i« lion =iPra
^ Demain, - murmura-t-il, - l'obstacle sera br.sé.. le Uea se a rompu - Lucien Labroue, après queUiues larmes données à sa mairie "et quelques jours de deuil, n'aura plus qu'à s'abandonner à son heur ;se d.anc'e et i répondre à l'amour de Mary! - Déctdément Ov.de est un homme précieux! - U me coûtera cher, mais qu importe?... - Pour assurer le bonheur de ma fille, je donnerais ma fortune !... je don-
"tlTuîtteu'res précises Soliveau, sous son pseudonyme d'Arnold de Reiss, attendait M>" Amanda non loin des ateliers de M- Augustine.
La jeune fille vint le rejoindre d'un air affairé.
Ovide, à qui sa préoccupation ne pouvait échapper, lui demanda :
Qu'v a-t-il donc?
Une corvée! ! - Nous dînerons quand nous pourrons... - Il laut que je prenne une voiture et que je me fasse trimbaler au quai Bourbon pour savoir si Lucie est allée à Bois-Colombfes. ^ ,■ ,„
^ 11 eût été facile à Ovide de répondre à l'essayeuse de façon afbrmativ mais il avait pour s'abstenir de puissantes raisons et se garda bien de
souffler mot. .. ,, ,
Je vais vous accompagner, ma belle poulette, - fat-U. - Mettons-nous à la recherche d'un fiacre... - Nous irons ensuite diner au restaurant de la Tour d' Argent, qui n'est pas loin du quai Bourbon...
En passant pour la seconde fois auprès du dormeur couché près du bouquerd arbres dont nous avons expliqué la position à nos lecteurs Lucr nous le répétons, n'avait éprouvé m surprise m frayeur, et elle avait continué son chemin sans tourner la lete.
F.llp regarda sa montre. j „ 1^
H ne lui restait que dix minutes pour arriver à la gare et prendre le
premier train montant vers Paris.
^ Quoique fort embarrassée par son paquet, elle hâta e pa»
Bientôt elle disparut aux yeux du guetteur entre la haie d épine» et les mni-aiUes de clôture des propriétés particulières.
l1 eune fille suivait ce sentier depuis deux ou trois minutes, quand elle s'arrêta en poussant une exclamation de surprise et de ]0ie.
Elle se trouvait face à face avec maman Lison, et celle-ci ne se montn pas moins étonnée que Lucie.
— En voilà un hasard!... — s'écria-t-elle. — Chère mignonne, d'où venez-vous donc?
La fiancée de Lucien expliqua le but de son voyage, puis elle ajouta :
— Mais vous, maman Lison, vous suivez la route qui conduit à la Garenne de Colombes, et je ne sache pas que vous ayez l'habitude d'y porter du pain tous les jours... — Votre tournée serait un peu longue!
— Oui, mignonne... C'est la première fois que je viens ici, aussi je suis fort embarrassée, et j'ai grand'peur de me perdre...
— Où allez-vous ?
— A la Garenne de Colombes, route de Paris, n° 41...
— Vous êtes bien sur le chemin, mais arrivée à la route vous serez obligée de redescendre un peu, à moins que vous ne preniez un petit sentier à gauche qui coupe à travers champ et qui vous abrégerait..,
— Merci, mignonne... je prendrai le sentier, car il faut que j'arrive vite...
— Qu'allez-vous faire à la Garenne, maman Lison?..
— Trouver la mère de M'"/ Lebret, ma patronne...
— Est-ce qu'elle va plus mal, votre patronne?
— Toujours la même chose, bien mal... bien mal... et elle a envie de voir sa mère... — Depuis un an M. Lebret est fâché avec la vieille dame, rapport à des affaires d'intérêt, et il lui a interdit l'entrée de la maison... -> La patronne n'ose point demander à son mari de lui écrire... Elle m'envoie près d'elle pour la prier d'oublier les discussions passées, les querelles, les rancunes, et de venir l'embrasser sur son lit de souffrance.
— C'est dommage que je sois si pressée, maman Lison. — Je vous aurais attendue... Mais c'est impossible... — J'ai une robe à terminer pour demain, et je dois même revenir l'apporter à la Garenne à neuf heures du soir... Ce qui n'est pas gai...
— Eh bien, mignonne, embrassons-nous et retournez à votre ouvrage. — Moi je vais faire ma commission...
La vieille femme et la jeune fille s'embrassèrent et Lucie courut vers la gare, mais elle eut beau courir, elle manqua le train de trois heures et demie et dut attendre celui de quatre heures.
A quatre heures et demie elle était à Paris. — Elle prit une voiture et se fit conduire non au quai Bourbon, mais à la rue de l'Hôtel-de- Ville.
Elle monta au troisième étage d'une maison d'honnête apparence et sonna à une porte sur laquelle se trouvait un écusson portant ce mot en grosses lettres :