‹ La porteuse de pain (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · ROBES · texte numérisé non relu

ROBES

— Chère mignonne, d'où venez-vous donc:? sécna-l-cUo. LlV. 74. — H. GEFFROY, édit. — Reproduclioii interdite. t^

La personne qui vint lui ouvrir était une jeune femme dc/ vingt-cinq ans environ.

— Tiens ! Lucie! ! — s'écria cette jeune femme en faisant entrer la visiteuse dans une chambre modeste. — Quel bon vent t'amène?

— Une question à t'adresser, ma chère Antoinette! As-tu beaucoup d'ouvrage en ce moment?

— Je voudrais pouvoir te répondre : Oui, mais la vérité est que ça ne va pas! Je n'ai absolument rien à faire...

— Alors, — reprit Lucie, — tu peux me donner un coup de main...

— Bien volontiers... — fit Antoinette.

11 s'agit de m'aider à finir une robe de bal que je dois livrer demain soir à neuf heures.

— Je suis à ta disposition.

— Je te préviens qu'il faudra passer la nuit...

— Ce ne sera pas la première fois...

— Nous dînerons ensemble et je préparerai du café très fort pour nous empêcher de dormir... — Prends ton chapeau et filons, j'ai une voiture en bas...

— Le temps de mettre un pardessus et un chapeau...

Deux minutes plus tard Lucie et Antoinette montaient en fiacre et roulaient vers le quai Bourbon.

Maman Lison, en quittant la jeune fille sur le chemin conduisant de Bois-Colombes à la Garenne-de-Golombes, avait hâté le pas pour rattraper le temps employé à la causerie dont nous avons été témoins.

Tout en suivant le chemin bordé parla haie d'épines, elle cherchait du regard le sentier indiqué par Lucie et qui devait la mener directement au but de son petit voyage.

En arrivant au bouquet d'arbres près duquel Ovide, quelques instants auparavant, feignait de dormir, elle aperçut ce sentier, et vit marcher au loin devant elle un homme vêtu en bourgeois, portant à la main une valise.

— Ce doit être ce chemin-là, — se dit-elle en s'y engageant sans hésiter.

Quelques instants après elle débouchait sur la route de Paris. En face d'elle se trouvait une petite propriété dont les murailles de dôture étaient garnies de vigne vierge et de lierre.

Une plaque fixée sur un des poteaux de l'entrée portait le chiffre 41.

— C'est là, — murmura Jeanne Fortier en traversant la route.

Le corps de bâtiment se trouvait au fond d'un jardinet planté de légumes et d'arbres fruitiers.

Jeanne agita la chaînette de la cloche et bientôt apparut une vieille servante paysanne, qui d'un air soupçonneux accueillit la visiteuse par ces

mots :

— Qu'est-ce que vous demandez?

— Je voudrais parler à M""* Lebel.

— De quelle part ?

— De la part de sa fille, M'^^ Lebret, maîtresse boulangère, rue Dau-

phine.

— Venez avec moi.

La servante conduisit Jeanne Fortier jusqu'à la maison, l'introduisit dans une pièce du rez-de-chaussée où se trouvait M"' Lebel, volumineuse femme de soixante et quelques années, et dit :

— Madame, voici une personne qui vient de la part de M"^ Lebret.

— De la part de ma fille ! — s'écria la forte femme. — Est-ce qu'elle serait malade?

— Oui, madame, répondit Jeanne.

— Depuis quand ?

— Depuis quinze jours...

— Et c'est au bout de quinze jours que mossieu Lebret songe à me faire avertir, — reprit M"»* Lebel avec amertume et colère.

— Ce n'est pas lui qui m'envoie, madame.

— Alors, c'est ma fille?...

— Oui, madame...

— Elle sait bien qu'ayant été chassée de chez elle par son mari, je n'y remettrai jamais les pieds...

— M"»" Lebret est gravement atteinte... très gravement...

— Fût-elle à l'article de la mort, — (ce qu'à Dieu ne plaise ! !) — je n'irai pas m' exposer à être insultée dans une maison où j'ai apporté la fortune. — Ma fille sait cela à merveille et je m'étonne qu'elle vous ait envoyée à l'insu de son mari...

— Elle pensait que, la voyant bien malade, vous oublieriez les discussions d'autrefois...

— Je n'oublie rien ! ! — Je n'irai chez ma fille que quand mossieu Lebret m'y appellera lui-même, en me faisant de très humbles excuses.

Jeanne, en entendant cette femme dont l'amour-propre froissé étouffait l'amour maternel, se sentait le cœur serré.

Elle voulut hasarder quelques mots.

M^^ Lebel l'arrêta :

^ Tout ce que vous pourriez me dire et rien sera la nême chose : s'écria la vindicative créature. — Vous m'avez entendue... — Répétez à ma fille que je suis peinée de son état, mais je ne mettrai jamais les pieds chez elle, sauf dans le cas où son mari, faisant amende honorable, m'écrirait qu'il est au regret de ses procédés odieux, et qu'il me supplie d'aller voir sa femme! I— Voilà mon ultimaton... et je n'en changerai pas! - Je ne suis point une girouette, moi! - Quand j'ai dans la cervelle une chose, il faut qu'elle se fasse! Ah ! mais ! — Jai dit !

Jeanne baissa la tête.

— C'est bien, madame, — balbutia-t-elle avec une émotion pénible... Je m'acquitterai de votre commission.

— J'y compte!

Et la porteuse de pain se retira, profondément affligée d'avoir à répéter

les paroles de cette mère sans entrailles.

Par le même chemin qu'elle avait pris pour venir elle regagna la

gare.

Sept heures sonnaient lorsqu'elle rentra rue Dauphine.

M""^ Lebret attendait son retour avec l'impatience d'une femme qui croit que ses moments sont comptés et qui voudrait, avant l'heure suprême, embrasser une dernière fois ceux qu'elle aime...

La malade était seule dans sa chambre.

La bonne veillait à la boutique et M. Lebret, estimant que pour les gens raisonnables les affaires doivent passer avant tout, avait quitté Paris afin de conclure un important achat de farines, et ne devait revenir que le lendemain, à une heure avancée de la soirée.

Le médecin qui soignait M"« Lebret ne pensait pas qu'il restât à la pauvre femme plus de quelques jours à vivre.

Quand Jeanne Portier entra dans la chambre faiblement éclairée par la lueur tremblotante d'une veilleuse, la boulangère eut un éclair de joie dans

les regards.

— Eh! bien, maman Lison, vous avez vu ma mère? — demanda-t-elle

d'une voix faible.

— Oui, madame... — fit Jeanne avec un embarras si visible que la patronne comprit aussitôt ce qui s'était passé à la Garenne-de-Golombes.

— Ainsi ma mère n'a point oublié ses discussions avec mon mari ? — balbutia-t-elle. — Ainsi elle refuse de venir me voir?

— Hélas ! oui, madame...

— Et vous lui avez dit cependant que j'étais malade... bien malade?...

— Je le lui ai dit...

— Que vous a-t-elle répondu?

— Qu'elle ne viendrait que si M. Lebret lui faisait de vive voix ou par écrit des excuses, et la suppliait de lui pardonner...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — gémit la pauvre femme. — Je ne verrai pas ma mère avant de mourir !...

— Il ne faut point vous cliagriner, madame... — Vous vous exagérez beaucoup votre était, et peut-être que monsieur ne refusera pas d'écrire à sa belle-mère...

— Mon mari est absent.

— Sans doute, mais il reviendra.

— Demain soir seulement... et qui sait si demain soir je serai vivante encore...

La malade tordit ses mains, et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

Jeanne la regardait, le cœur serré.

Peu à peu, cependant, M^^ Lebret revint à un calme relatif, puis une prostration complète remplaça son agitation fébrile et elle s'endormit.

Alors la porteuse de pain s'installa dans un fauteuil, et les mains jointes, les yeux fixés sur le visage de sa patronne, elle pria.

La ,voiture dans laquelle se trouvaient Ovide et M"® Amanda s'était arrêtée en face de la maison portant le n° 9 du quai Bourbon, nous l'avons dit.

La jeune fille gravit lestement les six étages et ouvrit la porte de la cbambre où Lucie travaillait avec Antoinette.

— Eh I bien? — lui demanda-t-elle. —Vous êtes aliée à la Garenne-de- Golombes?

— Oui, et j'ai essayé la robe...

— Alors vous serez prête ?

— Demain, à l'heure convenue... — Vous voyez que j'ai pris mes précautions... Mon amie que voilà a bien voulu m'aider...

— Vous avez bien fait... — M'»^ Augustine m'a chargé de vous demander si vous consentiriez à aller seule demain à la Garenne, car elle aura besoin de moi le soir pour porter des échantillons d'étoffes à une dame de Saint-Mandé.

— J'irai très bien seule.

— Vous n'aurez pas peur en suivant le sentier du chemin de ferî

— Pas la moindre peur... — Je désire seulement que madame m'envoie dans la journée un grand carton pour le transport de la robe...

— Ce sera fait...

M"" Amanda, sachant ce qu'elle voulait savoir, quitta les travailleuses et rejoignit son adorateur.

Tandis que l'essayeuse montait chez Lucie, Ovide n'était point resté comme la première fois blotti au fond de la voiture et faisant semblant de dormir.

Une des boutiques situées au rez-de-chaussée de la maison n" 9 était un magasin de coutellerie.

Ovide l'avait remarqué le jour où nous l'avons vu, déguisé en maçon, ramasser le mouchoir que Lucie venait de laisser tomber de la fenêtre où elle se trouvait avec Lucien Labroue.

— Voilà une boutique bien placée, — se dit Soliveau. Descendant alors de voiture, il ouvrit la porte vitrée et franchi le

seuil.

Une dame occupait le comptoir.

Elle se leva et vint à Ovide.

— Que désirez-vous, monsieur? — lui demanda-t-elle...

— Je voudrais, — répondit-il, — un couteau de cuisine... Un couteau solide, dans le genre de ceux dont les bouchers se servent pour désosser leur viande...

— J'ai là ce qu'il vous faut... — fit la coutelière en prenant un objet dans la vitrine. — Voici quelque chose de très bon, qae nous fabriquons nous-même et dont je puis vous garantir la solidité...

Ovide regarda la lame.

Elle lui parut de bonne trempe.

— Combien vendez-vous cela? — dit-il.

— Deux francs soixante et quinze...

— Les voici... — Veuillez me l'envelopper.

La marchande garnit d'un bouchon la pointe acérée du couteau, l'enveloppa d'un papier très épais et le remit à l'acheteur qui sortit et regagna sa voiture.

Sans même regarder la direction que prenait son client inconnu, \^ coutelière inscrivit sur le registre servant de main courante : — Un couteau de cuisine, 2 fr. 75, — et n'y pensa plus.

LA PORTEUSE DE l^AlN

Ovide était réinstallé dans le fiacre depuis deux minutes quand M"® Amanda reparut.

Le Dijonnais lui tendit galamment la main pour l'aider à monter.

— Au restaurant de la Tour d argent! - dit-il au cocher; puis il ajouta en s'adressant à l'essayeuse :

— Savez-vous ce que vous vouliez savoir, ma poulette?

— Oui...

— La robe sera prête pour demain?

D'autant plus prête que Lucie se fait aider par une ouvrière...

— Et vous serez obligée de l'accompagner demain soir?

— Non... je lui ai conté une bourde... — Je lui ai persuadé que la patronne aurait besoin de moi, si bien qu'elle ira seule à la Garenne de

Colombes...

En entendant ces mots Ovide tressaillit. - Un mauvais sourire vint à

ses lèvres.

La seule chose qui lui parût un obstacle sérieux à l'exécution de son projet, la présence d' Amanda auprès de Lucie, cessait d'être à craindre.

La complication embarrassante disparaissant, la mise en œuvre de son plan devenait d'une merveilleuse simplicité.

— Eh bien, tant mieux!... — s'écria-t-il. - Gomme cela nous ne changérons rien à nos habitudes.

— Nous pourrons même dîner beaucoup plus tôt, — fit M"« Amanda.

— Gomment cela?

— Je dois aller demain à cinq heures porter des échantillons d'étoffes à ane dame de Saint-Mandé. - Si vous étiez bien gentil, vous m'accompagneriez et nous dînerions à la campagne.

— Bravo ! ma poulette, bravo ! c'est une idée charmante I

— Alors, vous l'acceptez?

— Avec enthousiasme. - Nous conviendrons de tout demain matin en déjeunant, et je me fais une véritable fête de cette partie de campagne... . . , ,, ^ ,.

Le lendemain, à l'heure habituelle, M»« Amanda arrivait à 1 atelier.

Elle rendit compte à M-« Augustine de sa visite à Lucie, et ajouta que la jeune ouvrière demandait qu'on lui envoyât un grand carton pour le transport de la robe.

La couturière donna des ordres immédiats et le carton fut expédié

A onze heures et demie Amanda descendit pour déjeuner.

Elle allait passer sans s'arrêter devant la loge de la concierge, lorsque

celle-ci lui cria :

Une lettre pour vous, mam'zelle...

àrnaûda prit l'enveloppe que la portière lui présentait

EHB

— De la part de ma tiilol s'écria la forte l'eimuo. Est-ce quelle serait malaile f LiV. 75. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite. iO

— Ça n'est pas arrivé par la poste... — dit-elle. - Non c'est an commissionnaire qui vient de l'apporter. L'essayeuse déchira l'enveloppe et déploya la feuille de papier qui ne contenait que ces lignes :

« Une anicroche, ma belle poulette 1

« Affaire imprévue m'oblige à partir à l'instant pour Fontainebleau. - Je ne serai de retour que demain matin. c( J'irai déjeuner avec vous. . .

« Pensez à moi, ma belle poulette, et plaignez-moi!... « J'embrasse vos jolies menottes...

« Arnold. »

Amanda froissa la lettre.

C'est une vrai guigne!... - murmura-t-elle. - Moi qui m'étais si bien promis de dîner ce soir à la Porte jaune!

Et l'aimable enfant fut de mauvaise humeur toute la journée.

Paul Harmant oa plutôt Jacques Garaud, en partant le matin pour son usine, avait prévenu Mary qu'ayant à travailler une partie de la journée et de la nuit avec un ingénieur anglais de passage à Paris, il ne rentrerait m déjeuner, ni dîner.

Mary lui avait répondu, en l'embrassant :

- Le temps me paraîtra bien long, mais enfin, puisqu'il le faut... - Allons, père, à demain!

Le millionnaire quitta sa fille, se fit conduire à Courbevoie, et dit à son

cocher '

- Retournez à Paris... - Je n'aurai pas besoin de vous de tout le jour; mais, comme 3e resterai fort tard à l'usine où j'ai à travailler, vous viendrez me chercher.

— A quelle heure, monsieur?

-Trouvez-vous à minuit et demi sur le quai, en face de la grande porte... — Inutile de réveiller le gardien...

— Bien, monsieur...

Jacques Garaud entra dans un restaurant du bord de Teau, où il mangeait quelquefois lorsque ses affaires l'appelaient de bonne heure à Courbevoie ; - il y déjeuna et donna l'ordre de lui envoyer un dîner complot pour deux personnes à six heures précises.

En arrivant à l'usine il ehtra dans la loge et dit à la femme du gardien :

— Avez-vous vu le monsieur qui est venu me demander hier soir, un peu avant six heures?

— Oui, monsieur.

— Alors vous pourrezle reconnaître?

— Parfaitement.

— Ce monsieur reviendra ce soir. — C'est un ingénieur avec qui je travaillerai fort avant dans la nuit... — Ni vous ni votre mari n'aurez à veiller jusqu'à mon départ; vous pourrez vous coucher comme d'habitude... A cinq heures et demie vous viendrez dresser une table dans mon cabinet ci mettre deux couverts... — On apportera à dîner du restaurant.

A cinq heures et demie la femme du gardien introduisit Ovide, et vin: mettre le couvert.

Le millionnaire alla vivement à la rencontre du bandit et, après lui avoir fait un signe imperceptible en clignant de l'œil, lui adressa la parole en anglais.

Le Dijonnais comprit, et répondit de même.

Leur séjour à New-York avait famiharisé les deux hommes avec h langue anglaise.

— Tout est prêt pour rendre l'alibi indiscutable... — dit Paul Harmant.

— C'est ce qu'il fallait.

— A six heures nous dînerons.

— AU right !...

L'industriel étala sur son bureau des plans de machines, et les deux misérables feignirent de parler mécanique.

— A quelle heure ton cocher sera-t-il ici? — demanda Soliveau,. toujours en anglais.

— A minuit et demie, et il attendra sur le quai.

— C'est parfait!

— La petite ira-t-elle là-bas seule ou accompagnée?

— Seule; et les difficultés que je voulais tourner à force d'imagination se sont aplanies d'elles-mêmes...

Le couvert était mis, la femme du gardien se retira. Ovide poursuivit, en tirant de sa poche un objet dont il défit l'enveloppe et qu'il plaça suc la table :

— Que dis-tu de ceci?

C'était le couteau acheté dans la boutique du quai Bourbon. La lame neuve étincelait.

Jacques Garaud, malgré sa trempe vigoureuse de gredin émérite, ne put s'empêcher de frissonner.

— Avec ce joujou-là. on saignerait un bœuf... — continua le Dijonnais. — Ahl ta fille va me devoir une fière chandelle! ! !

Le Dijonnais continua de marcher avec lenteur, examinant attentivement cbaque cliose.

Six heures sonnèrent à la pendule.

En ce moment on frappa.

— Entrez! — dit l'industriel.

Le garçon de bureau parut, introduisant le garçon du restaurant qui apportait le dîner dans une grande manne d'osier.

— Marchais, vous nous servirez — commanda Paul Harmant. — Vous,

— ajouta-t-il, en s'adressant à l'employé du restaurant, — vous viendrez chercher tout cela demain matin...

Les deux hommes s'attablèrent et continuèrent la conversation en anglais.

Le dîner fut court.

— Dois-je desservir? — demanda Marchais.

— Inutile... — Laissez tout ainsi, et apportez-nous des lampes, car nous avons à travailler immédiatement.

A sept heures, les ouvriers et les employés quittaient l'usine. Marchais vint s'informer si le patron avait encore besoin de lui.

— Non, mon garçon, — répondit Paul Harmant; — vous pouvez vous retirer. — Donnez la consigne au gardien de ne me déranger sous aucun prétexte, et répétez-lui qu'il pourra se mettre au lit à son heure habituelle.

Le garçon de bureau se retira.

Un quart d'heure après, tout était calmé dans l'usine.

Les deux hommes entendirent le gardien faire sa ronde

— Le moment approche... — dit le millionnaire à son complice.

— C'est juste... — faut se mettre en mesure... — Passe-moi la valise que je t'ai confiée hier...

Paul ouvrit le placard, donna la valise, et le Dijonnais commença son travestissement.

Au bout de cinq minutes il se tourna vers son ex-associé qui, les tempes mouillées d'une sueur froide, l'avait regardé faire sans prononcer un mot.

— N. i. ni, c'est fini... — lui dit-il... — Mets mes frusques en lieu sûr — Je les reprendrai en revenant... — Et maintenant conduis-moi à la porte dont tu m'as parlé...

Toujours sans mot dire, le millionnaire prit une clef dans son tiroir et fît signe à Ovide de le suivre.

Sur le seuil de la cour extérieure, les deux hommes s'arrêtèrent.

L'obscurité était complète; — pas une étoile ne brillait au ciel chargé de nuages, et la lune ne devait se lever que plus tard.

Jacques Garaud jeta un coup d'œil autour de lui dans les ténèbres et prêta l'oreille.

Un silence absolu régnait.

— Viens... — fit le millionnaire en prenant Ovide par la mam, et il l'entraîna.

LA PORTEUSE DE PAIN ^y»

Ensemble ils longèrent la muraille jusqu'à un couloir conduisant à une seconde cour encombrée de poutres, de planches et de matériaux de toute

sorte.

Ils la traversèrent en silence et Jacques Garaud fit halte devant une

petite porte.

— G'est-là... — murmura-t-il en cherchant à tâtons l'orifice de la serrure.

La porte s'ouvrit.

— Voici la clef... — ajouta le père de Mary. — Prends à droite... Dans cinq minutes tu seras sur la route de la Garenne-de-Golombes...

Ovide prit la clef, s'élança au dehors et fila comme un lièvre au milieu de l'obscurité.

Au loin, l'horloge du clocher de Gourbevoie sonnait huit heures.

A cette minute précise, Lucie montait à la gare Saint-Lazare dans le train prêt à partir.

Portant le grand carton qui contenait la robe de bal, elle avait pris un " ticket de premières afin d'être plus à l'aise, et en effet elle se trouva seule.

Bientôt elle descendit à Bois-Colombes et s'engagea dans la route qu'elle avait suivie la veille.

Quelques personnes revenant de Paris firent côte à côte avec elle une partie du chemin.

Lucie marchait d'un pas rapide. Il n'était pas assez tard pour qu'elle

eût peur.

Ge fut seulement en se trouvant seule dans la plaine qu'elle jeta autour d'elle un regard où se lisait un commencement d'inquiétude, vague encore

et mal défini.

On entendait le bruit des voitures passant sur la route, et la voix des gens causant de l'autre côté du chemin de fer.

La jeune fille ne se sentait pas encore tout à fait isolée.

Au moment où elle allait atteindre le bouquet de peupliers entouré de oroussailles où elle avait vu la veille un paysan couché et paraissant dormir, Ovide venait d'y arriver.

Le bruit léger des pas de Lucie frappa son oreille, en même temps que celui de la marche d'une autre personne suivant le même chemin, mais marchant en sens inverse.

Quoique protégé presque suffisamment par les ténèbres, il se hâta de s'accroupir derrière une touffe d'arbustes.

Lucie croisa le voyageur qui passa sans lui adresser la parole.

Ovide, malgré l'obscurité, la reconnut ou plutôt la devina au carton qu'elle portait à la main.

Les pas s'éloignèrent des deux côtés.

— J'ai maintenant, pas mal de temps à attendre, — murmura le bandit. — Il s'agit de prendre mes aises le mieux possible.

Il se glissa sous les branchages, se fit une place dans le fourré, tout près du sentier, s'assit sur un mouchoir déplié, alluma une pipe, et le regard attentif, l'oreille au guet, il s'arma de patience,

Lucie atteignit sans encombre le but de sa course.

Appelés par monsieur, gourmandes par madame, les domestiques ne savaient auquel entendre.

La femme de chambre s'empressa d'annoncer l'arrivée de la couturière.

Madame la mairesse, qui depuis une heure déjà tempêtait de ne pas voir apparaître sa robe, s'écria :

— Ah! enfin! — Ce n'est pas malheureux!

Elle donna l'ordre de faire entrer la jeune fille et lui demanda vivement :

— Eh bien, mademoiselle, est ce fini?

— Oui, madame.

— Et réussi?

— Je le crois.

— J'attends le coiffeur... il ne peut tarder.— Nous essayerons dès qu'il m'aura coiffée.

Lucie en venant comptait sur tous les petits ennuis possibles, aussi d'avance elle était résignée.

— Comme madame voudra, — dit-elle.

Le coiffeur fit son entrée.

Il ne mit pas moins de trois quarts d'heure à accommoder madame qui ne trouvait rien de bien.

Enfin arriva le tour de Lucie.

La robe de bal fut tirée du carton où elle était délicatement étendue et, après l'avoir examinée sous toutes ses faces, madame la mairesse donna Tordre de l'en revêtir.

Cette robe faite en si peu de temps était véritablement une œuvre d'art; — elle allait à merveille, et l'invitée du préfet de la Seine ne fit point difficulté d'en convenir.

Cependant il fallait retoucher quelque chose au corsage.

Malgré l'extrême habileté de l'ouvrière, cette retouche prit vingt minutes.

Il restait ensuite à poser des guirlandes de fleurs naturelles, et ce n'était pas une mince besogne.

Lucie poussa un nouveau soupir de résignation et se mit à l'œuvre.

Nous la laisserons travailler et nous retournerons k Paris, à la boulangerie de la rue Dauphine.

Il était neuf heures du soir.

— Avec ce joujou-là, on saignerait un bœuf, continua le Dijonaaig.

LiV. 76. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. /O

La bonne de M"® Lebret était allée chez le pharmacien chercher une potion ordonnée par le docteur pour la malade, dont l'état s'aggravait de plus en plus.

Maman Lison gardait la boutique en attendant le retour de la servante et l'arrivée de M. Lebret.

A neuf heures dix minutes celui-ci apparut.

C'était un grand gaillard à front bas, dont la physionomie très médiocrement intelligente annonçait l'entêtement et la cupidité.

— Comment va la bourgeoise, maman Lison? — demanda-t-il en entrant.

— Bien mal, monsieur Lebret, — répondit la porteuse de pain. — Depuis deux heures elle s'inquiète à chaque instant si vous êtes revenu. — Elle a à vous parler...

— Je vais la voir tout de suite...

Et en effet Lebret monta près de sa femme, qui attendait son retour avec une fiévreuse impatience.

En le voyant elle lui tendit la main.

Lebret prit cette main et la serra entre les siennes.

La inaladie avait fait depuis la veille de terribles ravages. — En constatant du premier regard l'empreinte de la mort sur ce pâle visage, le boulanger, quoiqu'il ne fût point de nature tendre, sentit son cœur se serrer.

— Eh bien! ça ne va donc pas mieux, ma pauvre amie?... — fit-il non sans attendrissement.

— Ça va bien mal... bien mal... — répondit M"* Lebret d'une voix presque inintelligible tant elle était faible. — C'est fini... je vais mourir...

Les larmes montèrent aux yeux du mari.

— Allons donc! allons doncl! — répliqua-t-il. — Qu'est-ce que ça signifie, ces idées-là?

En parlant ainsi, il pensait : — Elle a raison, je la crois perdue...

— Je vais mourir... — répéta M""® Lebret. — Je le sens, va!! — Je vais te quitter, mon ami... te quitter pour toujours... et c'est cruel, car je t'aimais bien... — Avant de mourir je voudrais te demander quelque chose...

— Quoi? — Parle vite... Tout ce que tu voudras.

— Tout? ■— Est-ce bien vrai?

— Si tu en doutais, ce serait mal...

-^ Eh bien ! je voudrais voir ma mère. Lebret tressauta.

— Ta mère!... balbutia-t-il.

— Oh! je sais qu'elle a eu beaucoup de torts envers toi... — reprit la

mourante, - mais tu en as eu aussi... Tu en as eu autant qu'elle... pius qu'elle peut-être... D'ailleurs que t'importe cela? — Tu ne voudras pas me laisser mourir sans voir ma mère... Après toi je n'ai qu'elle au monde, et ça me crèverait le cœur de partir sans l'avoir revue...

— Elle ne consentira jamais à venir, — répliqua le boulanger. — Jamais, jamais!... je la connais bien...

— Tu te trompes, — reprit la malade d'une voix de plus en plus faible.

— Elle consentira si tu lui écris que tu regrettes ce qui s'est passé, que tu la pries de te pardonner, et de venir me voir sans retard si elle veut me trouver vivante encore.

— Je n'écrirai pas cela, — répliqua Lebret d'un ton brutal.

— Tu veux donc que je meure désolée, sans avoir pu satisfaire mon dernier désir?... Non... non... tu ne seras pas si cruel... — balbutia la pauvre femme en fondant en larmes.

Le boulanger baissa la tête et parut réfléchir.

Il était hargneux, vindicatif, têtu comme un Breton, cependant il ne pouvait s'empêcher de se dire :

— Elle a raison... — Refuser de lui laisser voir sa mère au moment o^ elle va quitter ce monde serait cruel... — Ça me causerait un remords...

— Je me reprocherais ça toute ma vie... Puis, brusquement et à haute voix :

— J'écrirai... — fit-il.

— Oh! merci, mon ami... — s'écria la malade en joignant les mains.

— Tu es bon... — Tu écriras tout de suite... — ajouta-t-elle.

— Il sera temps demain matin....

— Non... — Demain il serait trop tard... — Je sens bien que je m'aflfaiblis et que la fin approche...

— Mais comment la lettre arrivera-t-elle?

— Maman Lison ira la porter à la Garenne-de-Colombes et ramènera ma mère avec elle; ainsi je la verrai cette nuit...

— C'est de la folie! — pensait Lebret. — Mais enfin, puisque j'ai consenti, je ne peux pas la contrarier... — Je vais écrire et j'enverrai la porteuse de pain à Colombes...

— Hâte-toi! hâte-toi! — répétait M""* Lebret.

— Je vais faire ce que tu me demandes. Et le boulanger descendit.

— Maman Lison, — dit-il en se plaçant au comptoir pour écrire, — il va falloir que vous fassiez une fameuse corvée...

— Laquelle, monsieur? — demanda Jeanne Fortier.

— Celle de partir illico pour aller chez ma belle-mère.

— Je suis prête, monsieur... — répliqua l'évadée de Glermont eo devinant ce qui venait de se passer.

— Vous savez que c'est au diable ! — Elle demeure à la Garenne-de- Colombes, rue de Paris, n» 41...

— Je trouverai bien. — On trouve toujours quand on a une langue... — fit la brave femme qui ne voulait point avouer qu'elle était allée la veifte à la Garenne. — Qu'est-ce que je lui dirai, à votre belle-maman?

— Vous lui remettrez la lettre que j'écris... — Je viens de consulter l'indicateur... Le dernier train qui monte vers Paris passe àBois-Colombe« à minuit six minutes... — Il faut vous arranger pour ramener la vieiUe dame par ce train... — Ma femme veut absolument la voir...

— Je la ramènerai, monsieur Lebret, je vous en réponds! — Il est neuf heures vingt minutes... — A dix heures je prendrai le train à la gare Saint-Lazare... — A onze heures moins un quart je serai chez M"'^ Lebel, et je ne vois pas du tout ce qui pourrait nous empêcher de revenir par le train de minuit...

Lebret venait d'achever sa lettre.

Il la plia, la mit sous enveloppe et la tendit à la porteuse de pain.

— Partez donc bien vite, — dit-il, — vous prendrez une voiture pour aller à la gare et une autre pour en revenir...

En disant ce qui précède, il mettait quatre pièces de cent sous dans la main de Jeanne Fortier qui s'élança dehors. Un fiacre passait à vide.

Elle y monta et arriva à la gare Saint-Lazare quelques minutes avant

le départ du train.

A dix heures dix-neuf minutes elle descendait à Bois-Colombes, et toujours courant elle se dirigeait vers la Garenne par le même chemin qu'elle avait suivi la veille.

En ce moment tout était profondément calme dans la campagne.

Jeanne ne songeait guère à avoir peur.

De son pas le plus rapide elle s'engagea dans le sentier qui longeait le chemin de fer.

Ovide Soliveau, l'oreille tendue, les yeux au guet, était immobile à

son poste.

Depuis que Lucie avait passé devant lui, personne n'avait parcouru la

route déserte et sombre.

Soudain il entendit un bruit de pas.

Il redoubla d'attention et ses yeux s'efforcèrent de percer les ténèbres. Les pas se rapprochaient, mais ils ne venaient point de la Garenne! donc ce ne pouvaient être ceux de la victime attendue. Le Dijonnais tourna la tête du côté de Bois-Colombes. Il entrevit une forme noire à peine distincte dans l'obscurité.

— Ça a l'air d'une femme, — se dit-il.

A une faible distance du groupe de peupliers la forme noire s'arrêta, semblant hésiter, cherchant sa voie.

Tout à coup elle parut l'avoir trouvée, et se mit à courir dans le sentier longeant le bouquet d'arbres.

— C'est une femme du pays... - pensa Soliveau. - Elle est en retard et se dépêche.

Jeanne Fortier, car c'était elle qui venait de passer près du misérable eut bientôt gagné la route de Paris. - Elle fit halte devant la maison de M'"'' Lebel, saisit la chaîne de la sonnette et se mit à l'agiter à tour de bras.

Le bruit lointain de ce carillon arriva jusqu'aux oreilles d'Ovide.

Deux minutes s'écoulèrent sans que maman Lison interrompit son tapage infernal.

Enfin une voix, - celle de la servante, — cria du fond du jardin :

— Qui est-là? — qui sonne?

— C'est une lettre que j'apporte de lapart de M. Lebret dont lu femme se meurt... — répondit Jeanne.

— Attendez... — reprit la voix.

Jeanne attendit en effet. — La bonne vint lui ouvrir, la reconnut et dit :

— C'est vous qui êtes venue hier?

— C'est moi.

— Madame vous a entendue sonner et m'a réveillée... — Elle va donc bien mal, la fille à madame?

— La pauvre femme n'a plus que quelques heures à vivre...

M"»* Lebel, après avoir passé un jupon et une camisole, était descendue au rez-de-chaussée et, un bougeoir à la main, elle attendait près de la porte ouverte.

— Une lettre pour vous, madame... — lui dit vivement Jeanne, — une lettre très pressée de votre gendre, M. Lebret...

M-"" Lebel prit la lettre d'un air imposant, déchira l'enveloppe et lut, sans que la moindre trace d'émotion apparût sur son visage.

— C'est bien... — dit-elle ensuite froidement. — Monsieur mon rendre a mis les pouces... c'est ce que je voulais... — Justine, donnei.-moi vite une robe, une pelisse, ethabillez-vous... - Nous partirons pour Paris par le dernier train. — Je ne veux pas laisser mourir ma fille sans la voir...

Elle ajouta, en s'adressant à la porteuse de pain :

LA PORTEUSE DE PAIiN 607

— Attendez-nous ici... — Ça ne sera pas long... Et la vieille dame alla s'apprêter.

A la villa de monsieur le maire, Lucie avait achevé plus rapidement qu'elle ne l'espérait de placer les guirlandes de fleurs sur la robe de madame la mairesse qui piétinait d'impatience :

— C'est fini, madame, — dit la jeune fille, — et il n'est que onze heures moins cinq minutes...

— Vite, vite, passez-moi la robe...

L'ouvrière ne se le fit pas répéter deux fois.

L'heure avançait, et pour rien au monde elle n'aurait voulu manquer le train de minuit.

Habiller madame la mairesse n'était pas chose tout simple, il s'en fallait de beaucoup... — Il s'agissait de corriger un pli, de changer de place une fleur, etc.. etc.

Enfin au bout de vingt-cinq minutes elle se déclara satisfaite et témoigna sa gratitude à Lucie par ces mots :

— J'ai cru que vous ne termineriez jamais! Enfin, c'est fait. — Vous pouvez vous en aller, mademoiselle, je ne vous retiens pas. — Bonsoir!...

— Bonsoir, madame!...

Lucie partit.

Elle avait devant elle quarante minutes pour gagner la gare.

C'était plus de temps qu'il ne lui en fallait.

Cependant elle hâtait le pas, désireuse de ne point s'attarder dans la campagne à cette heure nocturne.

Elle ne se sentait pas rassurée et rasait le plus possible la haie du chemin de fer, en jetant au loin devant elle des regards pleins d'inquiétude.

Ovide Soliveau avait entendu le bruit de la marche rapide et légère de l'ouvrière.

Il tira de sa pocbe le couteau que nous connaissons, enleva le bouchon fiché sur la pointe, et se rassembla de manière à pouvoir s'élancer sur la jeune fille comme le jaguar sur sa proie.

— Ce doit-être elle, — se disait-il en interrogeant les ténèbres. Lucie avançait toujours.

Malgré l'obscurité Soliveau la reconnut.

Elle portait, comme au moment de son premier passage, le carton de M*"** Augustine.

Deux ou trois secondes s'écoulèrent.

La jeune fille arrivait au niveau du guetteur.

Ovide fit un bond, se trouva au milieu du chemin, le bras levé et, avant que Lucie ait pu s'apercevoir de l'effroyable péril gui la menaçait, elle tomba frappée par l'arme du misérable, en poussant un grand cri.

L'assassin se pencha sur le corps, leva de nouveau le bras et porta un second coup, en pleine poitrine.

Mais la pointe de l'arme, rencontrant un obstacle métallique, se brisa net au lieu de pénétrer.

— Ça ne fait rien, — murmura le bandit, — elle a son compte tout de même...

Pais, voyant une montre et sa chaîne au corsage de la jeune fille, il les enleva et, fouillant la poche de la robe, il en retira le porte-monnaie qui s'y trouvait.

— Gomme ça l'affaire sera mise sur le compte des voleurs... — pensat-il en se redressant.

Alors il s'élança dans le sentier qui contournait le bouquet d'arbres, sentier qu'un peu auparavant avait suivi la porteuse de pain.

Soudain il ralentit le pas et bientôt s'arrêta tout à fait en prêtant l'oreille.

On parlait devant lui à faible distance, et trois formes humaines s'avançaient au milieu des ténèbres.

Ovide, quittant le chemin frayé, sauta dans les terres labourées, et prit sa course en jetant loin de lui le manche du couteau brisé qu'il tenait encore à la main.

Les trois formes qu'il venait d'apercevoir étaient celles de Jeanne Portier, de M'"^ Lebel et de sa bonne.

— Je vous assure, madame, — disait Jeanne, — que j'ai entendu un cri du côté du chemin de fer... là, en face de nous... au bout de ce sentier... un cri d'épouvante... un cri de mort...

— Vous vous serez trompée, — répliqua la vieille dame dont l'oreille était un peu dure.

— Je suis sûre du contraire.

— Alors s'était le sifflement de quelque machine...

C'est à ce moment qu'Ovide, ne voulant pas être rencontré, s'était mis à fuir à travers champs.

Jeanne aperçut le misérable qui détalait.

— Tenez, tenez, madame, — reprit-elle vivement en tendant le bras dans l'ombre encore distincte. — C'est un homme... un homme qui nous a

Quoique prol(''gé par les ténèbres, il se hâta de s'accroupir derrière une touffe d'arbustes.

LiV. 77. — H. GEFFROY. édit. — Roproductlon Interdite 77

vues, et qui se sauve... On a commis un crime près d'ici... Ce que je viens d'entendre était bien un cri d'agonie...

Et la porteuse de pain se mit à courir en avant.

M"^ Lebel et sa servante ne hâtèrent point le pas.

Tout en courant, Jeanne avait l'oreille au guet.

EUe^'arriva près du bouquet d'arbres, à l'endroit où s'était passé le drame rapide auquel ont assisté nos lecteurs.

Là, elle fit halte en frissonnant.

Sur le sol, à ses pieds, elle voyait un corps étendu dans une immobilité sinistre.

Elle se pencha précipitamment, et ses doigts rencontrèrent le carton vide que Lucie avait laissé s'échapper de ses mains.

En ce moment un frisson nerveux secoua son corps de la nuque aux talons.

Une pensée terrible, effrayante, venait de traverser son cerveau.

Elle se souvenait que la veille, Lucie, rencontrée sur ce même chemin, lui avait dit qu'elle devait, le lendemain soir, venir livrer une robe à la Garenne-de-Golombes...

Le carton qu'elle touchait était un carton de couturière...

A qui appartenait-il?

Quel était ce corps ou ce cadavre couché sur la terre devant elle?

A demi folle, le cœur serré comme dans un étau, la porteuse de pain, s'agenouillant, approcha son visage de celui du corps immobile dont elle souleva la tête pour mieux voir.

Un sourd gémissement, suivi d'une exclamation d'horreur, s'échappa de ses lèvres.

Elle reconnaissait Lucie.

— Qu'y a-t-il donc? — lui demanda M""* Lebel qui venait delà rejoindre avec sa bonne.

— Un crime... un crime... Je vous le disais bien ! — répliqua Jeanne d'une voix étranglée. — Elleestmorte, tuée par ce misérable qui f lyait!... Lucie!... chère Lucie... pauvre enfant!...

Et la veuve de Pierre Portier, qu'étouffaient les sanglots, portait à ses lèvres les mains de l'ouvrière inanimée et les couvrait dt3 baisers H de larmes.

M°« Lebel et sa bonne, prises d'épouvante, tremblaient sur leurs jambes.

— Vous connaissiez cette malheureuse? — reprit la vieille dame. Jeanne ne l'entendit même pas.

Elle soulevait dans ses bras le corps inerte et le serrait contre sa poitrine.

Soudain elle sentit une humidité chaude sur ses doigts.

— Son sang coule... — balbutia-t-elle en appuyant ses mains rougies sur le cœur de la jeune fille... — Son cœur bat!! — poursuivit-elle avec un cri de joie. — Elle est vivante encore!... Mon Dieu! Seigneur mon Dieu! soyez béni! !

La porteuse de pain ajouta, en s'adressant à M™* Lebel : . — Votre fille vous attend... il ne faut pas que vous manquiez le train de Paris... — Partez vite!... Mais, je vous le demande en grâce, prévenez à la gare de Bois-Colombes afin qu'on envoie quelqu'un ici pour m'aider à sauver cette pauvre enfant... — Moi, je ne la quitte pas...

— Je vais prévenir... Mais, encore une fois, vous la connaissez donc?

— Si je la connais? — s'écria Jeanne dont les sanglots éclatèrent de nouveau. — Oui... oui, je la connais... et je l'aime comme si elle était ma fille...

— Venez, madame... venez vite... — fit la bonne deM"*^ Lebel, — nous manquerons le train si nous ne nous dépêchons pas.

Et, prenant sa maîtresse par la main, elle l'entraîna. Les deux femmes arrivèrent, essoufflées et affolées, en avance de quelques minutes.

Deux gendarmes de service se trouvaient en ce moment à la gare.

— Messieurs... messieurs... — leur dit la vieille dame en s'efforçant de reprendre haleine. — On vient de commettre un crime...

— Un crime? — répéta le brigadier. — Où cela?

— Sur la route... dans le sentier qui longe la voie du chemin de fer de Saint-Germain.

— Et quel est le crime ? '

— On a assassiné une jeune fille... Nous avons laissé près d'elle une femme qui m'accompagnait et qui la connaît.

— La jeune fille est-elle morte?

— Elle est sans connaissance et perd tout son sang...

— Désignez-moi tout au juste l'endroit.

— Près du sentier qui coupe à travers champs... à côté d'un bouquet d'arbres...

— Suffit! je vois cela d'ici... — Nous allons nous y rendre.

— Il faut un brancard pour rapporter la malheureuse enfant... — reprit M"' Lebel.

— Vite, Larchaut, fit le brigadier en s'adressant au second gendarme, — allez réveiller le commissaire... Prenez à la gendarmerie un brancard et deux hommes... — Moi je vais là-bas.

— Brigadier, j'y cours.

Le gendarme s'éloigna en tout hâte.

— Voici la clef, ajouta le père de Mary ; dans cinq minutes tu seras sur la routg.^ .^

Le brigadier se rapprocha de la personne qui venait de lui donner la nouvelle de ce crime.

— Votre nom, s'il vous plaît, madame? — lui dit-il.

— Madame veuve Lebel.

— Votre état?

— Rentière.

— Votre domicile?

— Route de Paris, 41, à la Garenne-de-Golombes.

— Pas autre chose à vous demander...

Et, après avoir écrit le nom et l'adresse, le brigadier se dirigea rapidement vers le lieu désigné comme ayant servi de théâtre au crime.

Le train sifflait, prêt à stopper.

La bonne de M«»« Lebel était allée chercher les billets. — Elle revînt prendre sa maîtresse et toutes deux passèrent sur le q-uai d'embarquement.

Le brigadier de gendarmerie marchait au pas gymnastique.

Bientôt il arriva près de Jeanne qui, assise à terre, avait placé la léte de Lucie sur ses genoux.

La jeune fiUe vivait, mais elle était évanouie et son évanouissement ne cessait point- En voyamt arriver le brigadier, Tévadéede Clernaontne songea même pas à la terreur que lui inspirait habituellement la gendarmerie, et poussa un cri de joie,

— Ahl monsieur^ — dit-elle, — venez vite à mon secours. La pauvre enfant se meurt.

— Êtes-vous sxire qu'elle soit grièvement Messée ? — demanda le représentant de la loi.

— Elle aune blessure à la poitrine... Je ne sais si elle est profonde, mais le sang coule sans s'arrêter sur mes mains... — Il faudrait l'emporter d'ici...

— On va venir.., — J'ai envoyé chercher le commissaire, des hommes et un brancard.,.

— Mais c'est wa. médecin qu'il fallait 1 ! — s'écria Jeanne au désespoir.

— Vous avez raison... — fit le gendarme, — le commissaire .y pensera sans doute.

Dans le silence de la nuit, une voix lointaine retentit.

— Brigadier i — criait cette voix. — Où êtes-vous?

Le brigadier reconnut l'organe de son subordonné et répondit :

— Par ici,.. — Suivez la haie du chemin de fer.

Bientôt des lumières apparurent dans les ténèbres. — On entendit des pas précipités.

Larchaut, hors d'haleine et le front baigné de sueur, distança au pas de course la petite troupe qui l'accompagnait et rejoignit son supérieur.

— Voiei monsieur le commissaire, — fit le gendarme d'une voix entrecoupée, — je l'ai trouvé avec M. Duval, le médecin, comme ils achevaient leur partie de bésigue... — Ils viennent en même temps que les camarade» et que le brancard...

— Larchaut, vous avez mon estime...

Bientôt les nouveaux venus arrivèrent sur le théâtre du crime. Le commissaire de police et le médecin marchaient en tête. Quatre gendarmes suivaient; — deux portaient un brancard, •- les deux autres tenaient des falots.

Ces deux derniers s'approchèrent vivement et éclairèrent le groupe^ Livide et les yeux fermés. Lucie ne donnait aucun signe de vie.

— Quelle est cette femme? — demandalecommissaireen voyant Jeanne Fortier, presque aussi pâle que la blessée et couverte de sang.

Le brigadier mit le magistrat au courant de la situation, en lui répétant ce qui lui avait été dit par M^^ Lebel.

Suffisamment édifié, le commissaire reprit en s'adressant à Jeanne :

— Ainsi, vous connaissez cette jeune fille.

— Oui, monsieur.

— Qui est-elle?

— Une honnête et laborieuse enfant, habitant à Paris la même maison que moi...

— Gomment et pourquoi se trouvait-elle après minuit seule et en pleine campagne?

— Elle est couturière de son état, et venait d'apporter ce soir une robe de bal à la femme de monsieur le maire du pays. . . — Vous voyez, son carton vide est auprès d'elle...

— Et vous, que faisiez-vous ici, à cette heure? Jeanne expliqua le motif de sa présence.

Le commissaire trouva toute naturelle cette explication, qui d'ailleurs s'accordait avec les paroles de M™* Lebel. Il continua :

— Qu'avez-vous vu? — Quavez-vous entendu?

Jeanne compléta les renseignements, en faisant le très court récit de ce que nos lecteurs savent déjà.

— Selon toute apparence le mobile de l'assassinat a été le vol, — dit le commissaire. — L'homme que vous avez vu fuir dans la nuit était sans aucun doute l'assassin... — A cette heure nous ne pouvons nous lancer à

sa poursuite... — Demain commenceront les recherches... — Ce misérable fait certainement partie d'une bande de gredins qui depuis un mois infestent nos campagnes, et j'espère bien qu'il ne nous échappera pas.

Pendant le rapide interrogatoire que le commissaire de police faisait subir à Jeanne, le médecin, éclairé par les gendarmes porteurs de falots, s'était agenouillé près de la jeune fille et avait mis à découvert la blessure qu'il examinait avec attention.

Eh bien, docteur? — lui demanda le commissaire.

— La blessure est grave, — répondit le médecin, — mais je crois pouvoir espérer qu'elle n'est pas mortelle.

— Ah! que Dieu vous entendel! — s'écria Jeanne dont les larmes inondaient le visage.

Le médecin poursuivit.

— Les baleines du corset ont fait dévier l'arme... — Je ne crois pas que la pointe ait pénétré jusqu'au poumon...

— Qu'est-ce que cela? — dit le commissaire en voyant, à la lueur d'un falot, briller sur le sol un objet métallique qu'il ramassa.

— C'est la moitié de la lame du couteau dont l'assassin s'est servi... — Cette lame, en portant un second coup, a rencontré le buse d'acier du corset... là... voyez... et s'est brisée.

En disant ce qui précède, le docteur désignait une empreinte sur le buse, à l'endroit où la pointe du couteau avait frappé pour la deuxième

fois.

— La Providence veillait sur Lucie ! 1 — murmura Jeanne Fortier.

— Impossible de commencer immédiatementl'enquête.. . — Que devonsnous faire, docteur? — demanda le magistrat.

— Transporter cette enfant, en prenant tous les ménagements que son

état réclame...

— On la conduira chez moi... — reprit le commissaire. — J'ai une chambre libre, et cette brave femme lui donnera ses soins...

— Certes, je ne la quitterai pas! ! — s'écria l'évadée de Clermont.

— Qu'on se hâte donc!... — poursuivit le docteur. — Je ferai un pansement provisoire, et demain matin nous aviserons...

Le commissaire donna des ordres.

Lucie, toujours sans connaissance, fut étendue avec des précautions infinies sur le brancard, et le convoi sinistre prit la route de Bois-Colombes.

Pendant le trajet le commissaire adressa diverses questions à Jeanne. Elle y répondit de la façon la plus nette et la plus précis..

On arriva vite à la maison où Lucie devait recevoir l'hospitalité — (un joli pavillon au milieu d'un grand jardin). - La femme du magistrat et sa servante s'empressèrent de préparer un lit pour la jeune fille.

La maladie avait fait depuis la veille de terribles ravages... LiV. 78. — H. GEFFROY. édit. — Reproduction interdite. 78

LA PORTEUSE DE PAIN 6ÎSf

Aussitôt que Lucie fut couchée le docteur sonda la blessure, s'assoj» qu'il ne s'était point trompé en ne «là croyant pas dangereuse, et procé& à un pansement sommaire.

Pendant ce temps le commissaire et le brigadier fouillaient les vêtemeate de l'ouvrière.

— C'est bien pour la voler qu'on a voulu tuer cette enfant, — dltl» brigadier, — on a retourné les poches de la robe en s'emparant de <» qu'elles contenaient, et voici une boutonnière déchirée au corsage, sus doute en arrachant un objet qui s'y trouvait suspendu...

— Sa montre, monsieur... — fit la porteuse de pain. * — Elle la meKaat toujours au moment de sortir.

On commença la rédaction d'un procès-verbal détaillé, et on se sépar» vers les trois heures du matin, laissant la blessée encore évanouie soïss la garde de maman Lison.

Le commissaire, en congédiant les gendarmes, leur donna l'ordre de se trouver au point du jour sur le théâtre du crime, où il irait les rejoindre.

Ovide Soliveau avait vivement gagné la route de Paris et, de toute lit vitesse de ses jambes, s'était élancé vers Courbevoie où Paul HarmaaS; l'attendait.

Il n'eut aucune peine à retrouver la petite porte donnant accès dâns l'usine.

Le constructeur, fiévreux, tremblant de tout son corps, l'attendait sur ie seuil et le fit vivement entrer, en demandant d'une voix h. peine distincte -

— Eh bien?

— C'est fait... — répondit Ovide. — Nous n'avons qu'à retourner 4 Paris... — Lucien Labroue est veuf de la main gauche... — Il ne lui reste qu'à épouser ta fille devant l'écharpe de monsieur le maire...

La petite porte fut refermée et on gagna le bureau du constructeur. Le bruit d'une voiture se fit entendre au dehors, sur le quai Ovide avait l'oreille au guet.

— Qu'est-ce que cela? — fit-il.

— Mon cocher qui exécute mes ordres. — Il arrive juste à l'heurs indiquée...

— Nous ne le ferons pas attendre...

Soliveau s'empressa de changer de costume. — Il replia ses vètemetfi de paysan qull enferma dans la valise, et il glissa dans l'une de §es pochas la montre et le porte-monnaie volés à Lucie.

— Me voici prêt... — dit-il en prenant la valise.

— Eh bien, partons...

Jacques Garaud éteignit les lumières dans le bureau, et suivi du Dijonnais gagna la porte de sortie.

La voiture attendait en effet.

Les deux hommes y montèrent

— Où veux-tu que je te conduise? — demanda le constructeur à son prétendu cousin.

— Au boulevard des Batignolles... — Je serai tout près de chez moi...

— Boulevard des Batignolles... — commanda Paul Harmant au cocher en refermant la jtortière.

Le cheval, — un grand stepper irlandais de première vitesse, — fila comme un boulet et ne s'arrêta qu'à l'endroit indiqué où les scélérats se séparèrent.

Jacques Garaud regagna son hôtel.

— Mary est sauvée... — pensait-il. — Sa rivale n'existe plus... — Avant peu Lucien Labroue viendra de lui-même à elle...

Une fois rentré chez lui Ovide se déshabilla pour se mettre au lit, et tout en se couchant il murmurait :

— Je crois, mon cher cousin, que quand je te présenterai la facture à payer, le total sera bon ! !

Au petit jour le commissaire de police de Bois-Colombes, son secrétaire et les gendarmes, se trouvaient réunis près du bouquet d'arbres, à l'endroit où Lucie était tombée frappée par Ovide Soliveau.

Une enquête minutieuse démontra que l'assassin, couché dans le petit bois où sa trace restait visible, avait attendu le passage de quelqu'un.

Quant au manche du couteau, auquel la moitié de la lame attenait encore, il fut impossible de le trouver.

On reprit le chemin de Bois-Colombes.

Le médecin était installé au chevet de la malade qui, au bout de longues heures d'évanouissement, venait de reprendre connaissance.

Son front se plissa. Un grand travail sembla se faire dans son esprit.

Tout à coup elle aperçut maman Lison et voulut pousser un cri de joie que la douleur causée par sa blessure fit expirer à demi sur ses lèvres.

Jeanne se pencha vers le lit.

— Vous me reconnaissez, chère mignonne? — demanda-t-elle.

— Oui, oui... — fit Lucie d'une voix faible, — mais je ne reconnais pas l'endroit où je me trouve... Je ne l'ai jam?^is vu ; — où suis-je donc?

— Vous êtes chez M. le commissaire de police de Bois-Colombes... Ces mots suffirent pour rappeler àLucie ce quis'était passé la veille au soir.

XXXÏX

Le commissaire s'approcha de la jeune fille à son tour.

— Vous étiez blessée, mademoiselle, — lui dit-il, — et c'était un devoir pour moi de vous donner ma maison pour asile...

— Oui... oui... je me souviens... — murmura Lucie, — je venais de porter une robe de bal à la Garenne... Je suivais la voie du chemin de fer pour gagner Bois-Colombes et reprendre le train de Paris... — Un homme, tout à coup, s'est dressé devant moi et m'a frappée... — A partir de ce moment jusqu'à celui où je viens d'ouvrir les yeux, il n'y a que ténèbres.

— Avez-vous vu le visage de l'homme qui vous a frappée? — demanda le commissaire.

— Non, monsieur... la nuit était trop noire...

— Vous aviez sur vous une montre, n'est-ce pas?...

— Oui, monsieur... une montre en]or, avec sa chaîne...

— Et un porte-monnaie?

— Oui.

— Que contenait-il ?

— Une trentaine de francs et un billet de retour du chemin de fer.

— C'est évidemment pour faciliter le vol qu'on a essayé de vous tuer... — Foutes les montres portent un numéro d'ordre. — Savez-vous le numéro de la vôtre?

— Non, monsieur.

— Où l'avez-vous achetée ?

— On m'en a fait cadeau, mais je sais qu'elle venait d'une boutique d'horlogerie de la rue Saint-Antoine, au coin de l'impasse Guéménée.

Le commissaire écrivit l'adresse.

— Est-il indiscret, — fit-il ensuite, — de vous demander le nom de la personne à qui la montre a été vendue?

— Nullement... — Cette personne est mon futur mari, M. Lucien Labroue...

Le commissaire écrivit cette nouvelle indication et reprit :

— Le misérable assassin cherchera certainement à se défaire de la montre volée. — En connaissant le numéro, nous arriverons sans doute à irouver sa piste...

— Je dois être blessée gravement, — dit Lucie, — car je souffre beaucoup.

— Vous devez souffrir en effet, mon enfant, — répondit le médecin. La blessure est profonde, — mais je vous affirme qu'elle ne met point

VOS jours en danger, et même qu'elle sera vite guérie... — 11 est heureux que cette brave femme qui vous connaît ait suivi le chemin^où vous étiez tombée sous les coups de votre assassin... — Sans elle vous seriez morte, non de votre blessure mais de la perte du sang...

— Ma bonne Lison, je vous dois la vie... — fit Lucie en tendant les bras à la porteuse de pain.

Jeanne serra la jeune fille sur son cœur avec effusion. Lucie poursuivit :

— Depuis combien de temps suis-je ici?

— Depuis la nuit dernière.

— Est-ce que je ne pourrais pas retourner chez moi, à Paris "r

Le commissaire se tourna vers le docteur. — Son attitude et son geste signifiaient clairement :

— Peut-on permettre ce voyage?

— Ce sera, je crois, sans aucun inconvénient lorsque j'aurai tait un pansement sérieux, — répondit le médecin, — maïs pas avant ce soir.

— Maman Lison, vous ne me quitterez point, n'est-ce pas ? — demanda Lucie à Jeanne.

Non, ma mignonne... — Je voudrais cependant bien aller jusqu'à la rue Dauphine, prévenir mon patron et voir ce qui se passe. — Je ne resterais que le moins de temps possible...

— C'est vrai, maman Lison, — il faut prévenir... — Allez là-bas... Mais revenez vite.

— Oh! soyez tranquille...

— Du reste, mon enfant, — dit le commissaire de police, — soyez sans crainte... — Vous ne resterez point seule. — Ma femme elle-même vous tiendra compagnie jusqu'au retour de madame...

— Vous êtes bon, monsieur, et je vous remercie.

— Partez donc, ma brave femme, — ajouta le magistrat en s'adressant à Jeanne Portier. — Mademoiselle sera bien gardée...

La porteuse de pain embrassa de nouveau Lucie et sortit pour courir à la gare.

En arrivant rue Dauphine elle reçut une violente commotion en pleine poitrine.

Les volets de la boutique restaient clos, et sur la devanture était fixée une feuille de papier portant ces mots :

Fermé pour cause de décès

Jeanne, le cœur très gros, entra dans la maison par l'allée et gagna l'arrière-boutique où se trouvaient M""» Lebel, son gendre et sa servante. Tous les trois pleuraient.

— C'est fini, maman Lison, — dit Lebret d'une voix entrecoupée; — ma pauvre femme est morte...

La porteuse de pain, les yeux pleins de larmes, murmura :

— Vous me pardonnerez, monsieur Lebret, de ne pas être revenue hier soir...

— Ma belle-mère m'a dit que vous aviez été retenue, et vous êtes toute pardonnée, maman Lison. — Ma pauvre femme vous a demandée avant de mourir... — Elle vous aimait beaucoup... — Vous ne me quitterez pas, maman Lison... — Vous resterez porteuse ici, comme de son vivant...

Jeanne sanglotait.

Quand elle se fut un peu calmée, elle balbutia :

— J'aurais voulu, monsieur Lebret, vous demander la permission de retourner aujourd'hui à Bois-Colombes, près de ma pauvre blessée...

— Vous le pouvez, maman Lison...

— Et comment va-t-elle, cette enfant? — fit M"»» Lebel.

— Aussi bien que possible. — La blessure, quoique profonde, ne met point sa vie en danger... — Je retourne là-bas, afin de la ramener ce soir à Paris...

— Allez donc... — La boulangerie sera fermée pendant deux jours, et la bonne vous remplacera pour porter le pain qu'on cuira dans le four d'un voisin.

— Demain matin je serai ici et je reprendrai mon service, — répliqua Jeanne. — Je dois être avec vous quand on conduira au cimetière mapauvre chère patronne qui était si bonne pour moi.

Geâ paroles firent redoubler les larmes de la mère et du mari.

La porteuse de pain se retira. — Elle alla vivement prendre une tasse de café au lait à la crémerie la plus proche, et elle regagna le chemin de fer où elle monta dans le premier train partant.

Il était à peu près trois heures lorsqu'elle s'assit à côté du lit de la blessée.

Lucie dormait profondément, et la femme du commissaire, ainsi qu'elle l'avait promis, veillait sur son sommeil.

Tandis que Jeanne arrivait à Bois-Colombes, on était fort étonné chez M""^ Augustine de ne pas voir Lucie venir rendre compte de la livraison faite par elle la veille au soir.

Le temps s'écoulant et le silence de la jeune fille devenant incompréhensible, M"^® Augustine envoya une de ses ouvrières au quai Bourbon.

L'ouvrière revint au bout d'une heure en disant que M"° Lucie, partie la veille de chez elle pour aller à Bois-Colombes, n'était point encore rentrée.

Cette absence sembla tellement étrange à la grande tailleuse qu'elle expédia, très inquiète, un domestique à la Garenne-de-Colombes.

Ce domestique apporta l'assurance que la jeune ouvrière avait quitté la maison de monsieur le maire entre onze heures et quart et onze heures et demie, pour revenir à Paris.

L'inquiétude de M'"^ Augustine devint de l'effroi.

Bientôt, dans l'atelier, on ne parla que de la disparition de Lucie.

La tailleuse croyait à un malheur. — Elle aimait beaucoup la jeune fille, elle l'estimait infiniment, et se reprochait de l'avoir exposée en l'envoyant, si tard, à la Garenne.

Vers sept heures et demie M'"" Augustine dit à M"" Amanda :

— Ma chère enfant, voulez-vous m'obliger?

— Mais certainement, madame...

— Eh bien, en sortant d'ici, prenez une voiture à mes frais, allez au quai Bourbon vous informer si Lucie a reparu, et revenez me le dire...

M^'® Amanda fit la grimace, mais répondit :

— Avec plaisir, madame...

Elle changea rapidement de costume et, à huit heures précises, descendit dans la rue où Ovide l'attendait.

— Encore une corvée! — s'écria-t-elle en le rejoignant.

— Quelle corvée?...

— Cette péronnelle de Lucie a disparu...

— Disparu 1 1 — répéta Soliveau avec une surprise fort bien jouée.

— Oui, mon cher...

— Mais, comment cela?

— Elle a quitté la Garenne-de-Golombes à onze heures et demie du soir, et on ne l'a pas revue depuis...

— Aurait-elle été victime d'un crime ou d'un accident?

— La patronne en a peur et m'envoie chez elle pour savoir si on a enfin de ses nouvelles. .

— J'ai envie d'aller avec vous..

— J'allais justement vous demander de me conduire.

Ovide prit une voiture à l'heure et donna l'ordre au cocher de les mener au quai Bourbon.

Le misérable était bien aise d'apprendre si la jeune fille avait été reconnue, et si le bruit de sa mort violente était -arrivé déjà à la maison qu'elle habitait.

Il attendit donc avec un peu d'impatience et beaucoup de curiosité que M"* Amanda eût interrogé la concierge.

L'essayeuse entra dans la loge.

— M"® Lucie est-elle revenue? — demanda-t-elle.

— Non, mademoiselle, et vous me voyez bien tourmentée de son absence. — Si elle n'est point rentrée demain matin, j'irai prévenir le commissaire du quartier..

Un sourd gémissement s'échappa de ses lèvres, tlle reconnaissait Lucie.

LiV. 79. - H. Gi;i'Kr;OV,edii. - i;e,,,u,i:K-...m inl nl.ie 79

LA l'OIlTEUSE DE PAlIS 62:

Amanda, qui s'inquiétait fort peu de Lucie, n'avait point questionni davantage.

— Cette sainte-nitouche aura tout simplement fait une fugue avec quelque amoureux... — se dit-elle.

Et elle rejoignit la voiture...

— Eh bien? — lui demanda le Pseudo-Arnold de Reiss.

— On n'a pas entendu parler d'elle... — Retournons à la rue Saint- Ilonoré, je préviendrai madame du résultat de ma démarche et nous dînerons ensuite...

Ovide, s'il avait été seul, se serait frotté les mains avec enthousiasme- Il était certain désormais de n'avoir pas manqué son coup.

Nos lecteurs se souviennent que le médecin de Bois-Colombes avait autorisé le retour de Lucie à Paris.

En conséquence ils doivent s'étonner que la jeune fille ne fût poiaè déjà rentrée chez elle au moment oùj'essayeuse de M"« Augustine se présentait au quai Bourbon, à huit heures et demie du soir.

Nous allons leur expliquer ce retard.

Lorsque Jeanne Fortier, revenant de Paris, arriva à Bois-Colombes, Lucie dormait sous la garde de la femme du commissaire.

Le commissaire lui-même venait de partir afin de rendre compte at parquet des événements accomplis le soir précédent.

Le sommeil de Lucie, calme d'abord, était devenu peu à peu singulier rement agité.

Quand elle se réveilla elle se trouvait en proie à une fièvre violente.

Le docteur, lorsqu'il vint visiter la blessée, fut très inquiet de cetta fièvre à laquelle il ne s'attendait pas, qui pouvait amener des complications dangereuses et, revenant sur l'autorisation donnée le matin, il déclara le transport immédiat de la jeune fîUe absolument impossible.

— Tout ce que je puis permettre, — ajouta-t-il, — c'est de conduire mademoiselle dans un hôtel du pays, si sa présence ici gêne monsieur le commissaire...

La femme du magistrat se récria.

— Cette jeune fille restera près de nous, docteur, — dit-elle vivemeut, — et nous la soignerons comme si elle était notre enfant...

6i8 LA PORTEUSE DE PAIN

Lucie remerc-ia d'une voix faible l'excellenie femrae qui Im ténr^icnait an si affectueux dévouement, et elle jeta un regard à Jeanne Fortier. La porteuse de pain comprit l'expression de ce regard.

— Je ne vous quitterai pas non plus, chère mignonne, — répliqua-t-elle. — Je serai cependant obligée d'aller à Paris demain, pour les obsèques de ma pauvre patronne...

— M™^ Lebrel est morte? — balbutia Lucie.

— Cette nuit... après avoir vu sa mère...

— Lison, — reprit la malade, — vous irez faire votre service chez M. Lebret... — Je ne veux pas que pour moi vous risquiez de perdre une place dont vous avez besoin, mais je vous demande de venir me voir un moment chaque jour, et de m'apporter les lettres qui pourraient être arrivées pour moi au quai Bourbon...

La jeune fille pensait à Lucien.

— Je le ferai, mignonne... — répondit Jeanne. — Peuf-être voudrezvous écrire? — ajouta-t-elle.

— Je défends la fatigue et la tension d'esprit, — interrompit le médecin.

— Eh bien, j'écrirai, moi...

Et Jeanne continua, en s'adressant à la femme du commissaire :

— Ce sont des lettres de son fiancé, madame... — H est en voyage en ce moment, et il serait bien tourmenté si mademoiselle ne lui écrivait pas. . .

— Vous avez raison, ma brave femme.. — Il faut le prévenir, mais lui dire en même temps que sa future n'est point en danger, et que la guérison sera prompte...

— Gela, je l'affirme... — appuya le docteur. — L'arme n'a touché aucun organe essentiel; — les baleines du corset ont fait dévier la lame qui n'a pu que tracer un sillon dans la chair en contournant une des côtes. — D'ici à huit jours, au plus tard, mademoiselle sera sur pied...

Le commissaire, revenant de Paris, entra dans la chambre.

On lui rendit compte de ce qui venait d'être résolu.

Il ratifia les paroles de sa femme et se mit à l'entière disposition de la jeune fille avec une bonne grâce infinie.

Vers neuf heures du soir maman Lison se prépara à quitter Bois-Colombes, en promettant à Lucie de revenir le lendemain, et de lui apporter ses lettres s'il en était arrivé pour elle.

— Prévenez aussi ma patronne, — dit Lucie.

— Oui, — ajouta le commissaire, — et engagez-la à tenir secrète la tentative dont mademoiselle a été victime... — Nous voulons éviter que le fait soit connu, ébruité, et raconté dans les journaux... — Le cnef de la sûreté, que je viens de voir, désire que le silence se fasse autour de l'at- ■"'îniat...

' y^iiâàâsmjm

juanne saisit la cbaine de la sonnette, et se mit à l'agiter à tour de bras.

— Pourquoi donc? — demanda le médecin...

-- Pour une raison touie simple... En n'entendant parler de rien, les bandits qui infestent nos environs se sentiront rassurés et feront quelque imprudence ^l'âce à laquelle nous pourrons mettre la main sur eux. — Ils croiront que mademoiselle, blessée seulement, n'a point porté plainte, pour une raison ou pour une autre, et il agiront sans défiance... — De Qotre côté nous ferons bonne garde. — J'ai demandé des agents à Paris,

et je pense qu'à partir d'aujourd'hui les voyageurs nocturnes n'auront plus à craindre pour leur vie dans nos parages... — Affirmez donc tout simplement que mademoiselle a été victime d'un accident et non d'un crime...

Jeanne promit de se conformer aux instructions du commissaire, et eM& partit.

Tout entière à la pensée de sauver Lucie, la veuve de Pierre Fortier ne s'était point dit que le crime commis sur la jeune fille allait la conduire elle-même, comme témoin, en face des représentants de la justice et de La police qui, — pour des raisons trop légitimes, — lui inspiraient une profonde épouvante.

Ce ne fut qu'en chemin de fer, en retournant à Paris, que cette pensée traversa son esprit, amenant à sa suite tout un cortège de sombres réflexions.

Déjà un mot, un mouvement d'hésitation, auraient pu la perdre dans le cours de la soirée précédente, car elle savait par Lucien Labroue que le signalement de l'évadée de Glermont avait été transmis à tous les commissariats et à toutes les brigades de gendarmerie.

Elle se mit à trembler d'effroi en songeant au péril qu'elle venait d'affronter et à celui qu'il lui faudrait affronter encore.

Enfin, aucun soupçon ne s'était élevé à son sujet dans l'esprit du commissaire de Bois-Colombes.

D'ailleurs comment reconnaître Jeanne Fortier sous rindividuallté si vraisemblable de Lise Perrin, surnommée maman Lison, la porteuse de pain ?

Dieu venait de la protéf er...

Il la protégerait densouveau sans doute.

Ses terreurs se dissipèrent et sa pensée retourna près de Lucie.

— Chère mignonne qu'on a failli tuer ! ! — balbutia-t-elle. — Si au lieu dîe la trouver blessée, mais vivante, je n'avais relevé que son cadavre, j'en serais morte ! !

En arrivant à Paris Jeanne, brisée de fatigue, se rendit chez elle en ligne directe.

La concierge, quand elle la vit, poussa une exclamation de joie.

— Ah ! maman Lison, — lui dit-elle, — vous allez peut-être pouvoir me donner des nouvelles de ma locataire, mamz'elle Lucie! I — Hier soir elle est partie pour la Garenne-de-Golombes où elle allait porter une robe, et on l'a ne point revue depuis ce moment-là. — Deux fois on a envoyé de son atelier demander si elle était revenue... — Savez-vous quelque chose?

— Oui... — Lucie est malade.

— Malade ! — répéta le concierge — Ah ! lapauvre petite ! ! — Mon Dieu 1 mais qu'est-ce qu'elle a? Où est-elle?

— En revenant prendre le train à la gare de Bois-Colombes, elle a fait un faux pas, elle est tombée, et elle s'est blessée au côté...

— Blessée! — Quel malheur! — Est-ce que c'est grave?

— Non, heureusement... — Sa convalescence ne sera pas longue. — Dans quelques jours elle reviendra ici, tout à fait guérie...

— Ah ! tant mieux! ! — Vous me rassurez! — Je voulais aller demain matin prévenir le commissaire du quartier.

— Vous voyez que c'est inutile... — Seulement une personne qu'il faut avertir c'est M™« Augustine, sa maîtresse couturière. — J'irai demain...

— Comment avez-vous su l'accident, maman Lison?

— Lucie m'a envoyé un commissionnaire à la boulangerie... — A propos elle m'a chargée de vous demander s'il est arrivé des lettres pour

elle...

— Oui, une.

— Eh bien, je la prendrai demain pour la lui porter...

— Et votre patronne, notre boulangère, comment qu'elle va? — On ne nous a pas apporté notre pain aujourd'hui...

— La pauvre femme est morte la nuit dernière.

La concierge leva ses mains vers le ciel et les laissa retomber.

~ Ah! la pauvre femme!! — s'écria-t-elle ensuite. — Elle était plus jeune que moi... et la voilà défunte ! ! — Ce que c'est que de nous! !

Jeanne laissa la portière se livrer à des réflexions philosophiques sur l'instabilité des choses humaines en général, de la vie en partie uher, et monta prendre un repos dont elle avait le plus grand besoin.

Le lendemain matin elle remplit comme d'habitude ses fonctions de porteuse de pain et revint s'habiller afin d'assister au convoi de M"'" Lebret.

Une seconde lettre, arrivée pour Lucie, attendait auprès de la première.

Jeanne les prit toutes les deux, puis, avant de se rendre à la boulangerie, l'heure de l'enterrement n'étant point encore proche, elle alla mettre un terme aux inquiétudes de M"** Augustine, et servit à la grande couturière un second exemplaire de l'histoire inventée pour la concierge.

^[me Augustine la crut sur parole et témoigna ^e façon très vive l'intérêt qu'elle portait à Lucie, l'une de ses meilleures ouvrières.

Après avoir assisté au convoi de M™* Lebret, Jeanne partit pour Bois- Colombes où la jeune fille l'attendait avec une impatience facile à comprendre.

La fièvre avait notablement diminué; — la blessure devenait de moins en moins douloureuse.

Bref l'état général était aussi satisfaisant et aussi rassurant que possible... Le docteur en donna l'assurance à maman Lison.

Lucie lut, ou plutôt dévora les deux lettres apportées par Jeanne Portier.

Toutes deux étaient de Lucien Labroue.

Dans la dernière le jeune homme reprochait à sa fiancée son silence, qui le peinait et l'inquiétait en même temps.

Lucie fit part de ces deux lettres à son amie maman Lison.

— 11 faut que je lui écrive tout de suite, — dit celle-ci, — afin qu'il reçoive de vos nouvelles demain matin. .

— Mais si c'est vous qui lui écrivez, — répliqua la jeune fifle, — cela redoublera ses inquiétudes... — Quoi que vous lui disiez, il se persuadera que la situation est grave...

— C'est vrai... je n'avais pas pensé à cela. — Commeni donc fane

— Je vais écrire moi-même...

— Faible comme vous èies?

— J'aurai bien la force de tenir une plume.

— Mais le docteur l'a défendu.

— Le docteur n'en saura rien...

— Si la fatigue aggrave votre état...

-- Je me sens beaucoup mieux et cela ne me fatiguera pas... — 11 y a là, sur cette table, un buvard, du papier, des plumes... — Veuillez mettre tout cela sur mon lit, et vous aurez la complaisance de tenir l'encrier...

Jeanne s'empressa d'obéir et Lucie, d'une mair un peu tremblante traça les lignes suivantes.

-< Cher Lucien bien-aimé,

« Je vais vous dire la vérité tout entière, mais ne vous alarmez pas, car je vous jure que je ne vous cache rien et qu'il ne faut concevoir aucune crainte.

« Je suis dans mon lit, blessée, mais vous voyez que ma blessure n'est point grave, puisque je peux vous écrire.

« J'ai été victime d'un odieux attentat. — On a voulu m'assassiner pour me voler, et on m'a pris l'objet auquel je tenais le plus au monde, la jolie petite montre dont, à force d'économie, vous m'aviez fait cadeau.

« Voici ce qui s'est passé.

Ici la jeune fille racontait son voyage à la Garenne, l'agression d'un inconnu, sa chute et son évanouissement, l'arrivée providentielle de maman

LA POirrKUSE DE PAIN

— Messieurs, leur dit la vieille dame, on vient de commettre un crime.

LlV. 80. — H- GEFFr.OY, éiilt. — Reproduction interdite. 80

Lison, et enfin la manière affectueuse dont elle avait été accueillie chez le commissaire de Bois-Golombes.

Elle terminait en disant :

« D'ici à deux ou trois jours je pourrai retourner à Paris, je l'espère bien, rentrer dans ma chambrette où tout me parle de vous, et reprendre mon travail.

« Je ne suis point du tout abandonnée. — La femme du commissaire, — une aimable et gracieuse personne, — me tient habituellement compagnie, et la bonne maman Lison vient me voir chaque jour.

« Enfin je prends mon mal en patience, et je ne songerais point à me plaindre s'il m'était possible de vous dire de vive voix que je vous aime encore un peu plus qu'hier, et que je vous aimerai demain un peu plus qu'aujourd'hui.

« Votre fiancée, bientôt votre femme n'est-ce pas?

« LlXIE. »

La jeune fille mit sa lettre sous enveloppe après avoir appuyé ses lèvres sur le papier pour envoyer de loin un baiser à Lucien ; elle écrivit l'adresse et tendit l'enveloppe à Jeanne Portier qui se hâta de faire disparaître les objets placés sur le lit.

Il étaiL temps.

Le docteur entrait, et il n'aurait pas manqué de gronder bien fort s'il s'était aperçu qu'on venait de lui désobéir.

Mais il ne vit rien, constata un mieux sensible et traça la formule d'une potion dont Lucie devait boire une cuillerée d'heure en heure, et qui hâterait le retour de ses forces, par conséquent sa convalescence.

Jeanne alla chez le pharmacien faire préparer la potion, la rapporta et partit pour Paris.

îiP® Amanda était d'une humeur massacrante.

Elle avait attendu à l'heure du déjeuner le Pseudo-Arnold de Reiss, et celui-ci ne s'était point gêné pour lui fausser compagnie, sans même se donner la peine de la prévenir de ne pas compter sur lui.

Dans la journée, l'essayeuse de M""^ Augustine reçut par la poste une lettre de son platonique amoureux.

Cette lettre contenait un billet de mille francs et annonçait qu'Arnold étant obligé de faire un voyage imprévu et d'assez longue durée, il avait le regret de partir sans voir sa Poulette.

Amanda serra le billet de banque avec soin et froissa la lettre avec colère.

Ce dépsrt si brusque cacliait-il une rupture? — Ce voyage était- il véritable?

Voilà ce que demandait l'essayeuse fort désappointée, car elle avait fondé de grandes espérances sur Arnold de Reiss, espérances qui s'évanouissaient en fumée...

Impossible de se répondre!... Aucun moyen d'éclaircir ses doutes!!

0 ride avait eu soin de ne lui fournir aucun indice qui pût l'aider à retrouver sa piste...

Elle en était réduite à se lamenter sur l'écroulement de ses beaux ciiâteau.K en Espagne.

Mieux renseignés que M"« Amanda, nos lecteurs ont compris qu'il s agissait d'une rupture définitive. — Ovide, du moins, le croyait.

Le billet de mille francs était le prix des renseignements donnés au sujet d;3 Lucie.

N'ayant plus besoin de l'essayeuse de M'"" Augustine, il la mettait cari->iment de côté, et comptait bien ne la revoir jamais. — En cela il se trom- [lait.

Lorsqne Lucien Labroue jeta les yeux sur la lettre dont nous avons reproduit la plus grande partie, il reçut en plein cœur un coup terrible.

Lucie avait failli mourir...

Lucie, victime d'un misérable assassin, gisait sur son lit de douleur, et il n'était pas là, près d'elle, pour la soigner! !

Qui sait si la jeune fille, voulant lui éviter de trop poignantes angoisses,^ ne lui cachait pas la gravité de sa blessure?

Le fils de Jules Labroue éprouvait une véritable torture morale...

A quelle résolution s'arrêter?

Partir pour Paris ? — Abandonner la surveillance dont il était chargé ?" — Trahir la confiance de son patron? — Le pouvait-il?

Assurément il ne le pouvait pas sans encourir la disgrâce de Paul Harmant, sans risquer de perdre son emploi, de compromettre son avenir.

Il lui fallait attendre la fin des travaux de Bellegarde et se contenter d'une correspondance quotidienne avec Lucie.

C'est ce qu'il résolut défaire, mais en se disant :

— Ah! si j'étais libre, comme je serais vite auprès d'elle !

De tout ce qui précède résulte la preuve que personne ne pouvait soupçonner les vrais motifs delà tentative d'assassinat commise sur la jeune fille.

Pour tout le monde, il ne s'agissait point d'un crime prémédité ayant pour but de se débarrasser de Lucie, mais de l'acte brutal d'un rôdeur de barrières préludant au vol par le meurtre.

Ovide Soliveau et le faux Paul Harmanl, son complice, pouvaient et devaient se croire à l'abri de tout soupçon...

En conséquence ils dormaient en paix sur leurs deux oreilles.

L'un et l'autre avaient lu très assidûment les journaux, pour savoir sï l'on parlait du crime de Bois-Colombes.

Les journaux étaient restés muets.

Ovide Soliveau se félicitait de ce silence, et Jacques Garaud, de son côté, s'en applaudissait.

Le parquet ne s'était point ému d'une tentative de meurtre n'ayant pas amené la mort, car de tels actes sont malheureusement trop fréquents dans la grande banlieue de Paris.

A la suite du procès-verbal du commissaire, aucun juge d'instruction ne s'était rendu sur le théâtre du crime. — Le parquet avait simplement ordonné de prendre des mesures de police pour assurer la sécurité des liabitants de Bois-Colombes, et de chercher le numéro d'ordre de la montre volée.

Lucie, ayant donné l'adresse du magasin d'horlogerie où son fiancé avait acheté cette montre, la recherche ne fut ni longue ni difficile.

On prit note du numéro et on attendit que l'assassin, en cherchant à vendre le bijou volé, vînt se livrer lui-même à la justice.

A l'hôtel de la rue Murillo, les choses suivaient leur cours naturel.

Paul Harmant s'abstenait provisoirement de parler à sa fille de Lucien Labroue.

Le jeune homme, dans ses lettres à son patron, évitait d'écrire le nom de Mary.

— Lorsque Lucien sera de retour, — se disait Jacques Garaud, — lorsqu'il aura connaissance de la disparition de celle qu'il aimait ou qu'il croyait aimer, je jugerai de l'effet produit sur lui par cette nouvelle, et alors j'agirai.

L'état de Mary restait le même.

Renfermant ses souffrances en elle-même, s'efforçant de cacher ses poignantes douleurs, elle ne laissait pas échapper une plainte, elle ne prononçait pas une parole de reproche; pourtant son père lisait dans son âme, comprenait ce qu'elle ne disait point, et se demandait s'il ne ferait pas bien <le hâter le retour de Lucien.

Mais, hâter ce retour sans motifs appréciables, ne serait-ce pas éveiller des soupçons?

Et il temporisait, par prudence.

Dix jours se passèrent.

Lucie avait quitté Bois-Colombes après avoir remercié le commissaire de police et sa femme de leur bonté, et le médecin des soins intelligents

qui avaient rendu si prompte sa guérison presque complète; p-uis elle était revenue au quai Bourbon, à la grande joie de Jeanne Fortieretde M"»« Augustine.

La jeune fille s'était remise immédiatement au travail ; mais il lui était interdit de se fatiguer car, si bien rétablie qu'elle fût en apparence sa blessure la faisait de temps en temps souffrir.

Lucie avait terminé l'assemblage des costumes de M"" Harmant.

Mary, dont nous connaissons l'état moral et la faiblesse physique, s'absorbait dans son chagrin, sortait à peine de chez elle et ne s'occupait point des travaux commandés à M""' Augustine.

Celle-ci, sachant que la fille du millionnaire était souifrante, et que par conséquent rien ne pressait, avait attendu sans impatience la complète guérison de Lucie.

M"« Harmant ignorait VAccideiit arrivé à la jeune ouvrière et, si le hasard le lui avait appris, ne se serait point doutée qu'elle seule était la cause inconsciente de cet accident.

Quelques jours après sa réinstallation dans son petit logement du quai Bourbon Lucie, se trouvant en mesure, avait envoyé maman Lison demander ce qu'elle devait faire pour l'essayage.

I^me Augustine fit répondre qu'il lui serait agréable que Lucie, — si elle pouvait sortir, — se rendît elle-même à l'hôtel de la rue Murillo.

La fiancée de Lucien Labroue aurait voulu éviter cette corvée.

La sécheresse de M'^« Harmant lors de sa visite au quai Bourbon, la veille du départ de Lucien, l'avait blessée.

Enfin, un vague et indéfinissable pressentiment lui disait :

— N'y va pas ! 1

Mais, M°»* Augustine la faisait prier de s'y rendre, et cette prière constituait un ordre poli.

En conséquence le lendemain, vers midi, accompagnée de Jeanne Fortier qui portait les cartons et devait ne la quitter qu'à la porte de l'hôtel, elle fit sa première sortie.

Un soleil déjà chaud brillait dans un ciel sans nuages.

Les arbres des quais, des squares, des avenues, étaient presque complètement couverts de feuilles.

La nature printanière prenait sa revanche du long sommeil d'un hiver rigoureux.

Lucie se sentait très faible encore.

— Si nous faisions la route en voiture, mignonne? — lui demanda la porteuse de pain.

— J'aimerais mieux aller à pied, — répondit-elle, — il me semble que cela me fera du bien et me rendra des forces... il fait si beau..,

— Pourrez-vous marcher si longtemps?

— Je l'espère.

— Alors, appuyez-vous sur moi...

— Oh! quant à cela, de grand cœur...

Lucie s'appuya sur le bras que Jeanne lui tendait et toutes deux se mirent lentement en chemin.

Mais la jeune fille n'avait point fait la part d'une convalescence à peine achevée.

Au bout d'un quart d'heure ses jambes fléchissaient sous elle.

— Je l'avais bien prévu... — murmura maman Lison.

Elle arrêta un fiacre qui passait à vide, y fit monter Lucie, y monta après elle et donna au cocher l'adresse de la rue Murillo.

Le fiacre roula, cahin-caha, vers la demeure du millionnaire.

Paul Harmant et sa fille achevaient de déjeuner.

Le valet de chambre entra dans la salle à manger et dit:

— li y a là quelqu'un pour mademoiselle...

— Quelqu'un pour moi? — répéta Mary. — Qui donc?

— La couturière de mademoiselle... — Elle vient essayer des costumes à mademoiselle... ^

— M°" Augustine?

— Non, mademoiselle... — C'est une jeune ouvrière... je l'ai déjà vue plusieurs fois à l'hôtel ..

Mary devint très pâle.

— Lucie ? — fit-elle d'une voix agitée.

— Oui, mademoiseUe... c'est bien ce nom-là...

— Lucie ! ! — s'écria à son tour Paul Harmant en se levant, livide de terreur.

Mary ne comprit pas, ne pouvait pas comprendre, l'expression d'épouvante peinte sur le visage de son père. Elle pensa :

— La présence de cette fille le choque et l'irrite... Puis, tout haut:

— Je ne la recevrai pas, mon père! ! — dit-elle. — Je ne veux pas la recevoir...

Ces'*paroles ramenèrent un calme relatif dans l'esprit du millionnaire.

Il sentit au'il avait risqué de se trahir en cessant d'être maître de luimême.

Lucie vivante ! !

Était-ce possible?

Ovide avait-il menti avec impudence en prétendant Vzi\oïv supprimée?

Dans tous les cas il fallait s'assurer de l'identité de la jeune fille, et pour cela il fallait la voir,

Jacques Garaud se pencha vers sa fille et lui dit à voix très basse, de manière à n'être entendu que d'elle :

— Je n'ai pas su dominer un premier mouvement d'irritation, et je le regrette car cette irritation est injuste...

— Injuste? — répéta Mary.

— Oui, certes... — Cette jeune fille ignore qu'elle est cause de ta souifrance... Elle n'a aucun tort volontaire envers toi... — Il serait peu digne de refuser de la recevoir... — C'est une ouvrière qui se présente ici, envoyée par sa patronne... Pourquoi, sous quel prétexte, lui fermerais-tu ta porte? — Accueille-la donc aujourd'hui comme de coutume, et contente-toi de prier M""» Augustine de t'envoyer à l'avenir une autre personne...

— Sa vue m'est odieuse ! — dit Mary.

— Fais un appel à ta diguiié, et tu triompheras sans peine de cette répulsion...

— Vous avez raison, mon père.

Paul Harmant se tourna vers le valet de chambre, qui attendait immobile le résultat du colloque à voix basse engagé entre le père et la fille.

— Faites entrer cette ouvrière... lui dit-il.

— Ici ! — s'écria Mary.

— Pourquoi non ? — Inutile de te déranger. — S'il ne te plaît pas d'essayer les vêtements qu'elle apporte, tu trouveras un prétexte...

Et le millionnaire répéta :

— Faites entrer...

Le valet de chambre quitta la salle à manger et y revint au bout de quelques secondes, amenant Lucie.

L'ouvrière était d'une pâleur mortelle, visiblement émue, st semblait ne se tenir debout qu'avec peine.

Mary s'aperçut du grand changement survenu en elle depuis leur dernière entrevue, mais elle ne se sentit point touchée de ce changement.

— Que me voulez-vous ? — demanda-t-elle avec hauteur. ^ Lucie répondit d'une voix faible :

— Je venais, mademoiselle, vous essayer vos costumes. — Je suis très en retard, je le sais, mais ce n'est oas ma faute. J'ai été victime d'un

Dans le silence de la nuit, une \oix lointaine retentii!

LlV. 81. — H. GEFFROY, édlt. — Repruductioa iatei-Jlta

accident, où plutôt d'un crime, qui m'a pendant plusieurs jours empêchée (le travailler...

En entendant ces mots Paul Harmant tressaillit.

— Un crime ? — s'écria Mary, dont la curiosité s'était éveillée.

— Oui, mademoiselle...

— Quel crime ?

— On a tenté de m'assassiner... on y a même à moitié réussi...

— Vous avez été blessée, mademoiselle? — fit Paul Harmant avec le plus grand sang-froid.

— Oui, monsieur, et je souffre encore de ma blessure... — J'ai reçu un premier coup de couteau, et un second allait m'achever si la lame de l'arme ne s'était brisée sur le buse de mon corset... — C'est à ce hasard que j'ai dû la vie.

— Hasard bien heureux et qu'il faut bénir... — Votre assassin a été arrêté ?

— Non, monsieur, mais il y a tout lieu d'espérer qu'il le sera bientôt...

Cette réponse fit perler des gouttes de sueur froide sur les tempes du millionnaire.

Cependant il eut la force de maîtriser son trouble et reprit :

— Vous avez pu sans doute donner son signalement aux gens de la police...

— Non, monsieur... C'est à peine si je l'ai entrevu dans la nuit... — C'est, paraît-il, un de ces rôdeurs qui infestent en ce moment les environs de Paris... — L'assassinat chez lui n'était pas un but, mais un moyen. Il tuait pour voler.

— Ah! on vous a volé?

— Oui, monsieur... ma montre, ma chaîne et mon porte-monnaie... Depuis que Lucie était entrée, le faux Paul Harmant la contemplait

^vec une curiosité grandissante.

Il analysait les lïgnes de son visage, l'expression de ses yeux ; il étudiait le son de sa voix.

— C'est singulier, — se disait-il, — il me semble que j'ai déjà vu ce visage... que j'ai déjà encendu cette voix... — Cependant je me trouve aujourd'hui pour la première fois en présence de cette jeune fille j'en suis sûr..

Tout à coup une lueur se fit dans sa mémoire.

— J'y suis... — poursuivit-il. — C'est le portrait vivant de Jeanne «"ortier, lorsque Jeanne Fortier était jeune elle même...

Jacques Garaud ne se trompait pas.

Quiconque avait vu Jeanne vingt années auparavant et voyait Lucie,

644 LA rUllTEUSE DE PAIN

devait constater entre les deux femmes une prodigieuse ressemblance, facilement explicable du reste pour des raisons que connaissent nos, lecteurs.

En même temps que Jacques Garaud constatait la ressemblance dont nous venons de parler, il se rappelait qu'à l'époque de l'incendie d'Alforville la fille de Jeanne était en nourrice à Joigny ; il se souvenait que les premières années de Lucie s'étaient passées aux Enfants-Trouvés. — Mary le lui avait dit.

Une idée subite traversa son cerveau.

— Si c'était elle ? — se demanda-t-il.

Lucie, brisée de fatigue, semblait chercher un appui autour d'elle. Paul Harmant s'aperçut delà faiblesse de la jeune fille et lui avança vivement un siège.

— Vous êtes fatiguée, mademoiselle, — lui dit-il, — asseyez-vous... Mary se trouva blessée de la condescendance de son père.

— Je n'essayerai point mes costumes, — fit-elle d'une voix sèche; — M"« Lucie peui donc se retirer... — Elle m'habille d'ailleurs depuis assez longtemps pour terminer mes vêtements sans qu'il soit utile de les retoucher... — J'irai prendre livraison de ces costumes chez M'"*' Augustine dans une dizaine de jours... je ne suis nullement| pressée...

C'était indiquer d'une façon très nette que la^jeune ouvrière ne devait plus remettre les pieds à l'hôtel. j

Lucie le comprit.

Le cœur gonflé par l'humiliation, elle salua et sortit de la salle à manger, emportant ses cartons et cherchant vainement ce qu'elle avait pu faire pour que M"" Mary, si douce d'abord et si bienveillante pour elle, la traitât de cette façon dure et dédaigneuse.

Elle retrouva maman Lison à qui elle confia son chagrin.

— 11 ne faut pas faire attention à cela, ma mignonne, — lui dit la pauvre femme qui souffrait de toutes les souffrances de Lucie. — M"« llarmanl est, à oo qu'il paraît, très malade, et la maladie rend acariâtre les meilleurs caractères...

On reprit tristement le chemin du quai Bourbon.

Paul Harmant, resté seul avec Mary, renoua l'entretien par ces

mots : !

— Sais-tu que cette jeune fille est vraiment jolie ?, Mary sentit de grosses larmes sous ses paupièjes.

Elle tomba frappée par l'arme du misérable en poussant un grand cri.

— Tu trouves? — murmura-t-elle douloureusement. — Et tu comprends, n'est-ce pas, que Lucien puisse l'aimer?...

— Je comprends très bien qu'il ait eu pour elle un caprice... Mais ces amours-là, je te le répète, n'ont qu'une courte durée... — Gomme un feu de paille ils flambent, s'éteignent, et il n'en reste rien... pas même un souvenir... — J'ai reçu une nouvelle lettre de Lucien. — ajouta lo miMionnairp

— Il revient ? — demanda vivement Mary ,

— Dans quelques jours, oui.

— Il te parle de moi ?

— Il m'en parle dans toutes ses lettres, et tu dois comprendre qu'il ne s'occuperait pas ainsi de toi si tu lui étais indifférente...

— Tu crois qu'il m'aimera?

— Je crois que, sans le savoir, il t'aime déjà...

— Tu me l'affirmes, mais c'est à lui que je voudrais l'entendre dire...

— Il te le dira, chère enfant...

Mary baissa la tête.

Un long soupir s'échappa de sa poitrine oppressée.

Elle ne paraissait point convaincue.

Le millionnaire prit son siège et poursuivit :

— Ne m'as-tu pas raconté que cette Lucie n'avait ni père ni mère?

— Oui.

— Gomment le savais-tu ?

— Je le tenais d'elle-même... — M'intéressant à elle, je lui avais demandé son histoire...

— Elle a été élevée à l'hospice des Enfants-Trouvés?

— Oui.

— A Paris?

— Certainement. . — Elle a été inscrite sous le n» 9. — Mais, père, je t'ai déjà dit tout cela...

— C'est possible... — Je ne m'en souvenais pas... — Elle n'a jamais su par qui elle avait été abandonnée ?

— Jamais !

— Elle aurait pu cherchera le savoir...

— Oui, mais sans y réussir. — On enlève de parti pris, aux enfants abandonnés, tout moyen d'investigation... — Pourquoi t'inquiètes-tu de ces choses?

— Pour bien me convaincre que Lucien Labroue, appartenant à une famille honorable, ne peut aimer sérieusement une fille sortant de l'hospice et qui n'a pas même de nom...

Paul Harmant se leva.

Au revoir, mignonne ! — fit-il. — Je vais à l'usine où ma présence

est nécessaire...

— Reviendras-tu dîner?...

— Oui, à moins de circonstances imprévues. — Si je n'étais point ici à l'heure nabituelle, il ne faudrait pas m'attendre... C'est que quelque affaire me rtîtiendrait. |

Il embrassa Mary tendrement et sortit.

Si Paul Harmant avait interrogé sa fille au sujet des premières années de Lucie, c'est que la pensée dont nous avons signalé l'éclosion dans son cerveau, lorsque la ressemblance de l'ouvrière avec Jeanne Fortier l'avait trappe, se développait de plus en plus.

Maintenant il possédait des renseignements certains.

Il ne lui restait qu'à voir sans retard Ovide Soliveau pour lui apprendre qu'il avait manqué son coup et que sa victime, qu'il croyait morte, se

portait bien.

Le millionnaire, au lieu de se servir de sa voiture, prit un coupé de

régie et se fit conduire avenue de Glichy.

Vainement il carillonna à la petite porte du ja.'ainet.

Personne ne répondit.

Soliveau était absent.

Paul Harmant frappa du pied avec colère.

Ce premier moment de mauvaise humeur passé, il tira de sa poche un carnet, et sur l'une des feuilles écrivit ces lignes :

« Si tu rentres avant cinq heures du soir, viens vite à Gourbevoie. Si tu rentres après six heures, je t'attendrai ce soir, à dix heures, au café de la Paix, place de l'Opéra. — Urgent. » '

Il déchira la feuille et l'introduisit dans la boîte aux lettres attenant à

la porte d'Ovide.

Aussitôt après il se fit conduire à l'usine.

Depuis qu'il avait interrompu ses relations avec W Amanda, le Dijonnais, à qui l'inoccupation semblait insupportable, s'était mis à fréquenter les tripots.

La rage du jeu le reprenait.

Ne pouvant, faute de répondants, faire partie d'un cercle convenable, il hantait les établissements clandestins, vulgairement nommés C/aquedents et qui sont ouverts au premier venu, sans la moindre formalité de

présentation.

Nous devons ajouter cependant qu'il jouait en joueur étrillé, et ne risquait que des sommes minimes.

Ce jour-là, après son déjeuner, il était allé faire une partie.

Les enjeux étaient plus que modestes, ce qui ne l'empêcha pas, grâce à une déveine persistante, de perdre une centaine de francs.

Il n'avait plus d'argent sur lui.

Afin de résister à la tentation il ne se munissait jamais, en allant à son tripot, que de la somme qu'il considérait à l'avance comme à peu près sacrifiée.

Entièrement décavé il retourna chez lui vers quatre heures et, selon son habitude, en rentrant il visita la boite aux lettres.

ô-iS LA PORTEUSE DE PAIN

II y trouva le billet de son pseudo-cousin.

Ce billet le rendit perplexe.

Que se passait-il donc d'imprévu?

Quel motif rendait si pressant le rendez-vous donné par son complice?

Très intrigué, un peu inquiet, Ovide garnit son porte-monnaie vide, et se fît conduire à l'usine de Gourbevoie.

Les ordres étaient donnés ; — il fut à l'instant même introduit dans le cabinet du constructeur.

Paul Harmant avait le visage lugubre.

— Quelle physionomie sinistre I — lui dit le Dijonnais. — Est-ce que tu viens d'apprendre la mort de ton meilleur ami ?

— Il ne s'agit pas de mort ! — repondit le millionnaire d'une voix sourde.

— De quoi donc, alors ?

— Nous voici, par ton fait, dans le plus effroyable embarras...

— Je n'ai jamais deviné les énigmes. — J'attends le mot de celle-ci

— Lucie est vivante.

— Lucie est vivante !... — répéta Soliveau en pâlissant.

— Oui...

— C'est impossible... — J'ai le poignet vigoureux, et mon couteau est allé jusqu'au cœur... — On t'a trompé.

— J'ai vu...

— Tu as vu Lucie vivante ?

— Je l'ai vue... je lui ai parlé...

— Où cela ?

— Chez moi, rue Murillo. — Ton couteau a dévié sur les baieines du corset, et n'a fait qu'une entaille qui s'est guérie en quelques jours. — Lucie sauvée a repris son travail... — Plus que jamais elle entrave mes projets.

— Tonnerre !... — fit Ovide en serrant les poings. — C'est jouer de malheur I... — Elle m'a vu, sans doute... Elle peut me reconnaître !

— Rassure-toi... — Les ténèbres étaient épaisses et l'épouvante la paralysait. — Elle n'a pu donner à la justice aucun renseignement relatif à l'homme qui l'a frappée... — Le crime est mis sur le compte des rôdeurs qui pullulent aux environs de Paris.

— Dans ce cas, on en sera quitte pour recommencer et s'y prendre mieux.

— Il faut bien s'en garder ! — répliqua Jacques Garaud. — Une seconde tentative du même genre ferait à coup sûr naître des soupçons... ce qu'avant tout il faut éviter.

— En ari'ivanl rue Dauphine, elle n?i;ut une violente commotion.

LlV. 82. 11. GEFFROV, édit. — Reproduction interdite.

— Alors tu abandonnes la partie ? — demanda Soliveau.

— Abandonner la partie, lorsque la vie de ma fille est l'enjeu! — Jamais ! ! !

— Tu as un plau?

— Oui.

— Quel est-il?

Paul Ilarmant tendit un papier à son complice, qui le prit curieusement et lut les lignes suivantes :

« Lucie a été déposée en 1861 ou 1862 à l'hospice des Enfants-Trouvéi de Paris, où elle a été inscrite sous le numéro matricule 9. »

— Eh bien? fit-il ensuite.

— Tu ne comprends pas?

— .*as encore, je l'avoue...

— il faut savoir par qui a été déposée cette enfant...

— Je comprends de moins en moins, et je crois que tuperdslajugeottel — Qu est-ce que ça peut te faire, et à quoi ça peut-il nous servir de savoir qui a déposé cette bobécharde aux Enfants-Trouvés? — D'abord on refusera de nous l'apprendre si nous ne désignons pas les objets qui ont dî accompagner le dépôt et sont signalés au procès-verbal...

— Il faut connaître ce procès-verbal...

— Le moyen, je te prie, à moins d'aller voler le registre de l'hospiceT

— A tout prix il faut que je sache si je ne me trompe pas...

— Que crois-tu donc?

— Que Lucie est la fille de Jeanne Fortier, condamnée à perpétuité-.,

— Qui te fait supposer cela?

— Son nom, d'abord... — L'onfant de Jeanne Fortier se nommait Lucie...

— 11 y a plus d'un âne à la foire qui s'appelle Martin.

— Son âge...

— Pour la même raison, rien à conclure...

— Enfin son visage... — Elle ressemble à Jeanne, quand Jeanne était jeune, comme se ressemblent deux épreuves d'une même photographie...

— Ah! ah!... ceci serait plus significatif... si tu ne t'illusionnes pas...

— Mes souvenirs sont exacts...

— Une telle ressemblance donnerait presque une certitude... ou tout au moins des probabilités assez fortes...

Paul Harmant poursuivit.

— C'est en 1861 que Jeanne Fortier a été condamnée... C'est en 4861 ou 1862 que Lucie a été déposée à l'hospice... — H y a connexion... — La nourrice, n'étant plus payée, a certainement apporté l'enfant à Paris, après avoir fait une déclaration dans son pays, et s'en être débarrassée au profit de l'Assistance publique...

— Tout ceci me paraît d'une logique inattaquable, — répondit Ovide, — mais ne m'explique pas encore en quoi cela peut te servir...

— Comprends donc que si Lucie est bien la fille de Jeanne Fortier, et si c'est prouvé, elle devient l'enfant d'une voleuse, d'une incendiaire, de l'assassin de Jules Labroue, et que Lucien, fils de la victime, la repoussera certainement avec horreur!

— Parfait! bravo! — J'ai compris!!! — Pas un mot de plus!... — C'est très fort! ! !

— Alors il faut agir.

— Sans doute, mais de quelle manière? — Je te répète qu'à l'hospice des Enfants-Trouvés nous n'aurons aucun renseignement... — Ce n'est pas une supposition, c'est une certitude... — 11 faut donc chercher ailleurs...

— Oui, mais où?

— Sais-tu comment s'appelait la nourrice chez qui Jeanne Fortier avait déposé sa fille?

— Non.

— Connais-tu du moins le nom du pays?

— Oui, c'est Joigny.

— Eh! bien, mon ami, c'est à Joigny qu'il s'agit d'aller... — Je m'en charge, pour t'obliger, comme toujours...

— Quand partiras-tu?

— Demain matin...

— As-tu besoin d'argent?

— Question naïve! — Amanda m'a coûté les yeux de la tête, et je suis à peu près à sec.

En répondant ainsi Ovide mentait avec impudence, mais c'était le moyen de grossir sa pelote.

— Il est d'ailleurs plus que probable, — ajouta-t-il, — qu'on exploitera la situation, et qu'on me fera payer bien cher les déclarations que je vais rherclîer... Mais qu'est-ce que ça te fait? Tu es si riche... et il s'agit du bonheur de ta fille.

Le faux Paul Harmant ouvrit le tiroir-caisse de son bureau el en ma une liasse de billets de banque qu'il tendit à Soliveau.

LA l'ORTEUSE DE PALN 353

-- Grand merci!... — dit ce dernier en prenant les billets cl en les mettant dans sa poche sans même les compter. — Demain malin, dès la première heure, je roulerai vers Joigny...

Et les complices se séparèrent.

La journée avait été splendide, nous l'avons dit, une de ces radieuses journées de printemps où les rayons déjà chauds du soleil fécondent la nature rajeunie.

Après le départ de son père, Mary donna l'ordre d'atteler.

Elle avait besoin d'air, de mouvement, d'une distraction quelconque, e: elle se proposait de faire une visite à l'atelier de notre vieille connaissance, le peintre Etienne Gastel.

Cette visite avait d'ailleurs un but que nous connaîtrons bientôt.

Etienne, nous le savons, demeurait rue d'Assas, et Mary était allée déjà deux ou trois fois chez lui.

Quand la jeune fille se présenta, le peintre se trouvait dans son atelier, mettant la dernière main au tableau commencé vingt et une années auparavant, et offert par lui à Georges Darier dont il avait été le tutear et dont il restait le meilleur ami.

A côté de lui, sur une petite table, était le cheval de carton qui consti tuait un des accessoires du tableau.

Etienne Gastel reçut M"« Harmant avec un véritable plaisir, mais en même temps avec une compassion profonde, tant la pauvre jeune fille lui parut changée et souffrante.

— Vous venez sans doute, mademoiselle, m'adresser des reproches?...

— lui dit-il.

— Et pourquoi cela, bon Dieu? — Demanda Mary en souriant.

— Parce que je n'ai pas fait d'acquisition nouvelle pour votre galerie...

— Rassurez-vous. — Le but de ma visite n'est point du tout celui-là.

— Je viens vous demander un service...

- Tant mieux ! — Est-ce de l'ami ou de l'artiste que vous avez besoin?

— G'eslde l'artiste...

— */ous le trouverez à votre disposition comme l'ami. De quoi s'agit-il?

— J'ai l'habitude, chaque année, d'offrir à mon père un cadeau le jour anniversaire de sa naissance... et ce jour arrivera dans deux mois... — Devinez-vous?

— Je crois que oui... — Vous désirez, cette année, donner votre portrait à M. Harmant... Est-ce cela?

— Parfaitement cela, et jai compté que vous voudriez bien devenir le collaborateur de cette surprise...

— Certes t et de grand cœur... — J'ai beaucoup de travaux commencé.^. mais je les interromprai tous pour vous être agréable.

— Vous êtes le plus aimable des hommes.

— Je ne mérite pas ce compliment; néanmoins, venant de vous, je l'accepte quand même... Est-ce un portrait en pied que vous désirez?

— En pied, oui, si vous le voulez bien...

— De quelles dimensions?

— Je m'en rapporte à vous pour cela.

— Cette grandeur vous conviendrait-elle? — demanda Etienne en s'approchant du tableau qui représentait l'arrestation au presbytère, et en désignant la figure principale, celle de Jeanne au tiers de nature.

Mary avait suivi l'artiste.

— Oui, c'est cela... — répliqua-t-elle.

Et, pendant quelques secondes, elle demeura attentive et comme en extase devant la toile.

Tout à coup elle tressaillit.

— Lorsque je suis venue ici, — demanda-t-elle, — ce tableau était-il en vue?

— Je ne crois pas, mademoiselle. — Pourquoi?

— Parce que je ne l'avais pas remarqué quoiqu'il soit assurément très remarquable... — S'il avait attiré mon attention, j'aurais été frappée par une chose qui me frappe aujourd'hui vivement...

— Quelle chose?

— Le visage de cette femme au milieu des gendarmes.

— - Ce visage ressemble-t-il à celui de quelqu'un que vous connaissez !

— Oui, et la ressemblance est frappante...

— S'agit-il d'une personne âgée déjà? — demanda vivement Etienne.

— D'une personne toute jeune, au contraire. . . — Vingt et un ou vingtdeux ans, au plus... — C'est uneouvrière deM™* Augustine, matailleuse...

— Et vous la nommez?...

— Lucie... — Est-ce que par hasard vous la connaissez?

— Non, mademoiselle... Je ne le crois pas, du moins. — Où demeuret elle, cette Lucie?

— Quai Bourbon, n° 9...

— Décidément je ne la connais pas.

Etienne pensait :

— La jeune fille qu'aime Lucien Labroue se nomme également Lucie, el demeure au quai Bourbon...

Il ajouta tout haut :

— Le monde est plein de ressemblances fortuites... — Ainsi, c'est bien de cette grandeur que je ferai votre portrait?

— S'il vous plaît!

— Debout?

— Uui... — Combien vous faudra-t-il de séances?

— Au moins cinq ou six...

— Vous me donnerez vos heures.

— Vos heures seront les miennes... — En ce moment je sors très peu, et je me tiendrai toujours à votre disposition...

— Quand commencerons-nous? — demanda Mary

— Après-demain si vous voulez...

— C'est convenu, je viendrai vers deux heures de l'après-midi... — Aujourd'hui je me sauve...

— Pourquoi donc ?

— Parce que je vous empêche de travailler...

— N'en croyez rien. — Quand vous êtes entrée j'allais justement prendre un peu de repos, et je n'espérais pas une distraction si charmante!... — Accordez-moi quelques minutes de causerie...

— Bien volontiers... — De quoi parlerons-nous?

— De vous... — Vous plaisez-vous à Paris ?

— Je ne m'y déplais pas, mais je me faisais de la grande ville une idée plus gaie... plus vivante...

— Alors vous regrettez l'Amérique?

— Sans la regretter il y a des instants où je voudrais revoir son beau ciel, sa luxuriante nature...

— Vous êtes née à New-York, mademoiselle?

— Oui, monsieur... et en naissant j'ai perdu ma mère, qui était belle et bonne comme un ange, m'a dit souvent mon père...

— Mais monsieur votre père n'est pas Américain, lui? — poursuivit Etienne, faisant subir un véritable interrogatoire à la jeune fille sans qu'elle s'en doutât.

— Pas le moins du monde... — Il est Français... originaire de la Bourgogne... — Mon grand-père maternel, James Mortimer, ayant reconnu en lui une intelligence hors ligne, Tavait associé à ses entreprises et lui avait donné sa fille en mariage.

— Votre grand-père était un inventeur célèbre?...

-- Oh! oui, monsieur... — On lui doit, ainsi qu'à mon père, de grandes et utiles découvertes...

— Votre père n'a-t-il pas inventé une machine à coudre"

— La Silencieuse, oui, monsieur... et une machine à guillocher...

f56 LA PORTEUSE DE PAIN

Etienne tressaillit.

— Ue machine à guillocher... — répéta-t-il.

— Un chef-d'œuvre, à ce qu'il paraît... —Elle a rapporté des millions...

— M. Harmant a habité longtemps l'Amérique?...

— Près de vingt-deux ans...

— En quelle année est-il arrivé à New-York?

— En 1861, je crois.

— Pour faire une immense fortune comme la sienne, il faut qu'il ait

travaillé beaucoup.

— Mon grand-père était déjà très riche.

— Les inventeurs d'un vrai mérite s'enrichissent vite en Amérique... — Peut-être y retournerez-vous un jour?...

— Je ne crois pas...

— Pourquoi?

Mary se sentit rougir.

Cependant elle répondit :

— Mon père ne se déciderait plus à quitter son pays natal, et tous ses intérêts sont maintenant en France.

— C'est vrai, mais il peut se présenter telles circonstances...

— Lesquelles?

— Mais, par exemple, un mariage pour vous, mademoiselle...

Oh! — fit Mary vivement. —Je n'épouserai jamais un Américain...

— Vous aimez les Français?

— Beaucoup... — D'ailleurs, par mon père, je suis Française...

— Dernièrement, mademoiselle, lorsque j'ai eu le plaisir de vous voir chez mon ami Georges Darier, vous avez exprimé une idée qui vous fait le plas grand honneur...

— Une idée'? — répéta la jeune fille. — A quel sujet?

— Au sujet de Lucien Labroue...

Mary se sentit rougir de nouveau, et balbutia timidement :

— N'était-ce pas bien naturel? — Le devoir étroit de ceux qui possèdent est, selon moi, de tendre la main à ceux qui ne possèdent point...

— M. Harmant, après réflexion, a-t-il été de votre avis?

— Je crois que mon père a proposé une association à M. Labroue...

— Donc il a suivi vos conseils... et je l'en félicite, car Lucien Labroue est un homme éminemment distingué et un travailleur...

— Aussi je compte bien qu'il se décidera un jour ou l'autre à accepter les propositions de mon père...

— Les aurait-il donc refusées? - demanda l'artiste surpris.

— Non... mais il temporise...

— Pourquoi? — ces propositions sont brillantes..

LA i^ORTEUSE DE PAIN

Lucie s'appuya sur le bras de Jeanne et toutes deux se mirent lentcuient en chemin... LlV. 83. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction iaterdiie. 83

— Peut-être sa grande modestie les lui fait-elle trouver trop brillantes...

— C'est à vous, mademoiselle, d'insister auprès de lui... — A un avocat tel que vous, comment refuserait-il quelque chose?...

Mary ne répondit pas à cette dernière phrase et étouffa un soupir. Etienne Gastel comprit alors ce qui se passait dans le cœur de la pauvre enfant.

— Vous me quittez déjà?... — fit-il en voyant la visiteuse se lever.

— Je rentre à la maison... — Si vous voyez mon père, ne dites pas un mot, je vous en prie, qui puisse lui faire soupçonner la surprise que je lui prépare.

— Je serai muet... soyez-en certaine.

— Eh bien, à après-demain et mille fois merci.

Le peintre reconduisit M"® Harmant et revint s'asseoir devant le tableau qu'il retouchait.

— Cette ressemblance de Lucie et de Jeanne Fortier est étrange ! — murmura-t-il. — Et Lucie est un enfant élevée à l'hospice... et elle a vingtdeux ans...

Puis Etienne Castel s'abandonna à une rêverie profonde, et repassa dans son esprit tout ce que venait de lui dire la fille du millionnaire.

Ovide Soliveau, lorsqu'il avait décidé de faire une chose, n'en retardait jamais l'exécution.

Nous l'avons entendu dire à Paul Harmant :

— Je partirai demain pour Joigny.

Le lendemain, en effet, il prenait le train de six heures trente minutes à la gare de Lyon.

A neuf heures quarante-sept minutes il arrivait au but de son voyage.

Les recherches qu'il devait faire, — recherches importantes, nos lecteurs le savent, — n'étaient point du tout faciles à mener à bon port, mais le Dijonnais ne doutait de rien, tant il se croyuit sûr de lui-même et de son talent d'investigation.

Le fait est qu'il débrouillait généralement avec une facilité surprenante les écheveaux les plus compliqués: — si les circonstances l'avaient conduit à mettre son intelligence et ses instincts au service de la préfecture, il fût devenu certainement un policier remarquable.

— Ce ne sera pas commode, — se disait-il chemin faisant. — Peu importe... j'arriverai tout de même... Je vais chercher une aiguille dans une bovte de foin; mais, en prenant le foin brin <» hrin, on finit par trouver l'ai-

6fi0 LA PORTEUSE DE PAIN

guille... — Seulement, avant de se mettre à la besogne, il faut prendre des forces... — Je meurs de faim... je vais déjeuner.

En quittant la gare, une petite valise à la main, Ovide trouva près de la sortie les omnibus des différents hôtels.

Il monta dans celui de VHôtel de la Cigogne, qui le conduisit au centre de Joigny, jolie ville étagée sur une colline au bas de laquelle l'Yonne roule incessamment ses eaux limpides.

Le voyageur retint une chambre et, après s'être lavé le visage et les mains, se fit servir un plantureux repas.

Tout en mangeant ferme et en buvant sec, le Dijonnais construisait son plan de campagne.

— Retrouver la nourrice si elle existe encore, —se disait-il, —voilà le premier problème... — C'est chercher l'inconnu et le chercher sans un point de repère, sans un jalon, sans un indice... — Pas de nom! ! — Voilà îehic!! — C'est égal, dans une petite ville, tout se sait... — Quoique vingt et un ans se soient écoulés, il doit bien rester quelques traces de la fille de Jeanne Portier...

Ovide étant-Bourguignon savait qu'en Bourgogne il y a des femmes faisant le métier de ce que la bourgeoisie de Paris appelle les nourrices sèches, et élevant, soit au lait de chèvre, soit au biberon, jusqu'à huit ou dix enfants à la fois.

11 se fit donner l'adresse d'une de ces femmes qui demeurait tout au bout de la ville, et de son pied léger il se rendit chez elle.

M"" Noiret, — ainsi se nommait la nourrisseuse, — était aux champs lorsqu'il se présenta chez elle, où piaillaient une douzaine de marmots sous la surveillance d'une fillette de quatorze ou quinze ans.

Il fut obligé d'attendre une heure le retour de la bonne femme.

Enfin, celle-ci arriva et regarda le visiteur avec l'instinctive défiance de la paysanne pour tout ce qu'elle ne connaît pas.

— Quoi c'est-il que vous vous me voulez? — demanda-t-elle.

— J'aurais à vous parler.., — répondit Ovide.

— Si c'est pour me proposer un marmot en garde, c'est point la peine de vous arrêter. — J'en ai assez comme ça...

— Il ne s'agit pas de vous proposer un marmot, mais de vous demander quelques renseignements...

— C'est que c'est l'heure de traire mes vaches, et j'ai pas le temps de causer...

Par le début de ce dialogue nos lecteurs voient que la mère Noirei, femme de quarante ans environ, n'était pas précisément d'un agréable abord. *

Ovide voulant amadouer son interlocutrice, répliqua :

Le commissaire et les gendarmes se trouvaient réunis à l'endroit où Lucie était tombée.

— Je vous indemniserai du temps perdu...

— Ça ne traira pas mes vaches, vol' indemnité... et il faut les traire...

— Qui vous empêche de les traire et de me répondre en même temps?...

— Dame ! si vous voulez venir avec moi à l'étahle...

— Mais, très hien...

^^ — Puisque c'est comme ça, suivez-moi... La mère Noiret prit un seau de fer-blanc, un vase plein d'eau, un petit

baac de bois, se dirig-ea vers l'étable eu traversant une cour où les pieds enfonçaient dans le fumier jusqu'à la cheville, s'assit sur le pe^it banc, près d'une belle vache laitière aux mamelles gonflées, et commença son travail.

Le lait jaillit, écumeux, dans le seau en fer-blanc, et la nourrisseuse

demanda :

— Eh! ben, présentement nous pouvons causer... Qu'est-ce que vous

me voulez?...

Y-a-t-illongtemps que vous habitez le pays?— commença Soliveau.

— Vingt-sept ans... J'en ai quarante et un... J'en avais quatorze quand mon père et ma mère ont acheté c'te maison qui m'appartient aujourd'hui.

— Depuis quelle époque faites-vous le métier de prendre des enfants

en nourrice ?

— Ma mère en prenait... Je les soignais... Quand ma mère est morte

j'ai continué...

— Vous connaissez alors toutes les nourrices de Joigny et des environs,..

-^ Bien sûr! — On se rencontre, vous comprenez, quand il s'agit de

vacciner les mioches...

-— Vous devez entendre raconter les histoires des parents qui ont déposé des enfants chez l'une et chez l'autre d'entre vous, et à qui, faute de payement, vous êtes obligées de les renvoyer?...

— Et ça arrive encore assez souvent... — Au temps où nous vivons, on est trompé plus souvent qu'à son tour ! ... — Certainement qu'on en connaît des histoires, et des drôles!

— A-t-on parlé devant vous d'une certaine Jeanne Fortier? M""® Noiret fouilla sa mémoire.

— Jeanne Fortier... Jeanne Fortier... — répéta-t-elle. —Qu'est-ce

qu'elle était?

— Une veuve...

— Eh ! il y en a des flottes, de veuves ! ! — Y a-t-il longtemps de cela?

— Vingt et un ans...

— Mon doux Jésus!! Vingt et un ans!! — En faudrait une mémoire, pour se rappeler les noms de si loin! ! — Depuis vingt et un ans j'ai peutêtre eu trois cents mioches comme nourrissons. — Ça en fait des noms de parents à retenir!... — Si vous n'avez pas autre chose que le nom pour que je vous renseigne, ça ne peut pas me suffire...

— J'ai autre chose...

Diles-le donc!...

La veuve de Jeanne Fortier fut condamnée, il y a vingt et un ans, pour le triple crime de vol, d'incendie et d'assassinat.

— Bonté divine I! la gueuse!! — s'écria M'"^ Noiret. — L'a-t-on guiK

lotinée?

— On l'a condamnée à perpétuité, — répondit Ovide, — et elle avait ici, à Joigny, en nourrice, une petite fille de quelques mois.

— Chez qui?

— Si je le savais, je n'aurais pas besoin de vous interroger.

— Attendez donc... attendez donc! ! — Une femme qu'a été condamné pour incendie, vol et assassinat...

— La mémoire vous revient?

— Oui... on en a assez causé dans le pays...

— Et vous vous souvenez chez qui sa petite fille se trouvait en nourrice?

— Chez la mère Frémy, parbleu! ! — Même qu'elle était assez vexée d'avoir en garde l'enfant d'une pareille scélérate, la mère Frémy, et ça lui a fait perdre pas mal de pratiques...

— Et où demeure la mère Frémy? — demanda vivement Ovide.

— Au cimetière, la pauvre femme... Elle est morte...

Le Dijonnais venait d'avoir un moment d'espérance. — La déception n'en fut que plus rude.

— Morte! — répéta-t-il. — Mais elle avait des parents sans doute qui pourraient peut-être me renseigner sur ce qu'est devenue l'enfant.

— Elle n'avait qu'un fils... un vaurien... qui s'est neijé dans l'Yonne

— Tout m'échappe! ! — murmura Soliveau déconfit.

— Est-ce que vous seriez le papa, vous, par hasard? — demanda la nourrisseuse en jetant sur Ovide un coup d'œil méfiant.

— Non, Dieu soit loué ! ! — Mais j'ai besoin de savoir si la fille de Jeanne Fortier est vivante... — Pouvez-vous me l'apprendre?

— Ah! dame! non... — Je me souviens plus de ce que la mère Frémy a fait de la petiote...

— Et je ne pourrai trouver ici aucun renseignement?

— Dame! Adressez-vous à la mairie... Quand on nous laisse des enfants, c'est là que nous allons faire notre déclaration... — Le maire la reçoit et donne des ordres pour aller conduire le mioche aux Enfants-Trouvés... Ça arrive journellement.

Lorsque se présente un cas semblable, laissez-vous la nomenclature

des objets qui peuvent servir un jour à faire reconnaître l'enfant ?

— Oui, monsieur... On indique la marque du linge, les signes particu-

liersdu moutard, le nom du père et de la mère, — (si on les connaît et si ce sont des noms véritables), — celui de la nourrice et la date du dépôt...

— L'enfant de qui je vous parle s'appelait Lucie... — A ce nom on aurait donc ajouté celui de JeauneFortier, la mère, et celui de M"« Frémy la nourrice?

— Oui, monsieur...

— Eh bien, madame, je vous remercie et je vous prie d'accepter ceci pour indemnité du dérangement que je vous ai causé...

En même temps Ovide tendait une pièce de dix francs à M"* Noiret, qui la mit dans sa poche en répliquant :

— Ça n'est point de refus, mais n'y avait vraiment pas de quoi!... — Toute à votre service...

Le Dijonnais sortit joyeux de l'étable, puis de la maison

— Gela ira comme sur des roulettes ! ! — pensait-il en se frottant les mains. — A l'hospice des Enfants-Trouvés on me dira ce que...

Il n'acheva ni sa pensée ni son geste, et au bout d'une seconde reprit en fronçant le sourcil :

— Je suis un imbécile... — Ce que je sais ne me mène à rien... — Pour qu'on me réponde il me faudrait la date du dépôt, la marque du linge, et les signes particuliers, s'il en existe... — Le secours de la mairie m'est indispensable.

Le froncement de sourcil devint une grimace très accentuée.

— La mairie! ! —répéta le Dijonnais. —Mauvaise affaire!... —Jeanne est évadée.. . — Dans la supposition que son but en s'évadant était deretrouver ses enfants, et qu'elle viendrait ici pour se renseigner, on a sans le moindre doute envoyé son signalement au parquet et à la mairie... — A peine aurai-je posé une question qu'on me croirait envoyé par elle, sachant par conséquent où elle se trouve, et je risquerais fort qu'on me traite en suspect... — Sans compter que ça donnerait l'éveil au sujet de la tentative avortée faite par moi sur Lucie, et me mettrait dans de vilains draps.

« Quel parti prendre ?

« Si seulement je connaissais quelqu'un ici...

Tout en réfléchissant, Soliveau marchait au hasard, le front penché.

Brusquement il releva la tête et chercha le chemin conduisant à la mairie, qu'il trouva sans peine. — Son parti était pris.

Là il entra dans un bureau et, s'adressant à un jeune employé qui s'y trouvait seul, lui demanda :

— Pourriez-vous me dire, monsieur, qui était maire Joigny en 1861

et 1862?

— Parfaitement, monsieur, — répondit le jeune homme. — Le maire. k cette époque, se nommait Duchemin... C'était le frère de mon père.

Le valet revint au boni de i|uelques secondes amenant Lucie. LlV, 84. — H. GEFFROY. édit. — Repro.tucUon interdite 84

— Est-il encore en fonctions?

— Non, monsieur. — Mon oncle s'est retiré après la guerre

— Mabite-t-il Joigny?

— Non, mais Dijon, son pays natal.

— Alors il est mon compatriote... — dit Soliveau.

— Vous êtes donc comme moi, de la Côte-d'Or? — fit l'employé.

— Oui, monsieur.

— En demandant à voir mon oncle, vous aviez sans doute un motif?

— Je voulais solliciter de son obligeance un renseignement qui se rapporte aux années 1861 et 1862. — Il s'agit d'une chose fort délicate.

— Peut-être pourrait-on vous répondre ici... — Je serais enchanté de vous être agréable...

Ovide se taisait et réfléchissait de nouveau.

Son jeune interlocuteur avait l'air d'un garçon charmant.

11 se tâtait pour savoir s'il ne devait point s'ouvrir à lui et formuler nettement sa question, mais la crainte d'éveiller des soupçons le retenait.

Dominé par cette crainte il allait se retirer lorsque la porte s'ouvrit violemment, et un homme d'apparence vulgaire entra dans le bureau.

En voyant cet homme le jeune employé pâlit, et se leva avec un embarras masiifeste.

— Ah çà! monsieur Duchemin, — fit le nouveau venu d'une voix haute et d'un ton brutal, — il faut donc venir vous relancer jusqu'ici...

— Monsieur... — balbutia l'employé.

— il n'y a pas de monsieur qui tienne I — Vous vous moquez de moi et je commence à en avoir par-dessus la tête!

— Ne criez pas si fort, je vous en supplie !,.. — dit le jeune Duchemin qui semblait au supplice.

— Je crierai si je veux et aussi fort que je voudrai... — Tant pis pour ceux qui font des turpitudes si on les leur reproche à haute voix... — ils ont ce qu'ils méritent... — Payez-moi et je me tairai!

— Je vous ai prié d'attendre...

— Eh! voilà six mois que j'attends!... six mois que vous me remettez de semaine en semaine!... six mois que vous me bernez'comme si j'étais un vrai Jocrisse! — Et je n'aurais cependant, vous le savez bien, qu'à porter vos billets au parquet, pour vous faire empoigner par la gendarmerie...

— Je sollicite un dernier délai... huit jours encore...

— Ta-ra-ta-ta! ! — Je vous donne jusqu'à demain... — Si demain soir je n'ai pas les mille francs que je vous ai prêtés en croyant sérieux l'aval de garantie de votre oncle et sa signature agréablement imitée par vous, je vous donne ma parole d'honneur que je casserai les vitres!... Je n'irjà

ggg LA PORTEUSE DE PAIN

même pas trouver votre mère pour lui demander de me rembourser... - Je porterai les pièces au procureur de la République... et en route pour cour d'assises!! — A demain soir, monsieur Ducheminl! Et le créancier furieux sortit comme il était entré.

Le jeune employé se laissa retomber sur son siège, écrasé, anéanti, et cacha sa figure dans ses mains.

A travers ses doigts enlacés on voyait couler de grosses larmes. Pardonnez-moi, monsieur, - dit tout à coup Ovide en s'approchant du malheureux, - pardonnez-moi d'avoir été le témoin bien involontaire d'une scène pénible... je donnerais beaucoup pour ne pas connaître le secret que cet homme vous a si brutalement jeté au visage en ma présence...

L'employé releva la tête, et répondit en pleurant : - C'est une juste punition, monsieur... - Oui, j'ai commis une faute... un crime... — L'homme que vous venez de voir est un gros marchand de Joigny, en rapport avec mon oncle pour le commerce des vins... L'année dernière j'avais une maîtresse que j'aimais comme un fou... — Je voulais satisfaire ses fantaisies pour l'attacher à moi... et je n'avais ni argent, m crédit. . . - Une véritable démence s'empara de mon esprit. . . — Je fis deux billets sur lesquels je traçai un aval de garantie en imitant l'écriture et la signature de mon oncle, et je les portai à cet homme... Il les escompta. - Quand arriva l'échéance, je ne pouvais payer... - J'allai tro-aver l'escompteur qui se préparait à envoyer les traites à mon oncle et, mourant de honte, je lui fis un aveu complet, accompagné de telles promesses qu'il voulut bien m'accorder six mois... — Les six mois s'écoulèrent... — J espérais pouvoir m'acquitter... - Vaine espérance... je ne peux pas!... — Vous avez entendu cet homme le dire, il me perdra... — Ce sera justice... -Je subirai sans me plaindre la punition du crime que j'ai commis... Mais ma mère est innocente de ce crime, et elle en mourra! - Oh! pourquoi n'ai-je pas eu la force de résister aux obsessions de la femme qui m'a

conduit au mal!... ^

Peut-être la voyez-vous encore, cette femme? - demanda Ovide.

— Non, monsieur...

— Vous avez cessé de l'aimer?

— Ce n'est pas cela. - Quand il ne m'est plus resté un sou, elle m'a

fermé sa porte.

— Et c'est pour une telle créature que vous avez risqué ie bagne?

— Je vous le répète, monsieur, j'étais fou...

— Bref, c'est mille francs qu'il vous faudrait?...

— Mille francs, plus les intérêts depuis six mois.

— Que comptez-vous faire ?

— Eh! monsieur, je n'ai qu'à choisir entre deux partis à prendre...

— Lesquels?

— Me jeter à l'eau ou attendre les gendarmes qui viendront m'arrêter...

— Pourquoi ne pas vous adresser à votre mère?...

— Ma mère est absolument sans fortune et vit à Dijon d'une petite rente viagère...

— A votre oncle ?

— Mon oncle est inflexible pour ce qui touche aux choses de l'honneur... — 11 renierait sans pitié un neveu déshonoré...

— A quelle heure quitterez-vous votre bureau?*

— Dans un instant. — Il va être l'heure

— Où demeurez-vous?

— A côté de la mairie.

— Seul?

~ Oui, monsieur. — Je vous ai dit que ma mère habitait Dijon.

— Oîi prenez-vous vos repas?

— A V Hôtel de la Cigogne.

— C'est là que je suis descendu... — Nous dînerons ensemble.

Le jeune Duchemin regarda son interlocuteur avec étonnement. — Pourquoi cet étranger, qui connaissait le secret de sa faute, paraissait-il lui témoigner de la bienveillance?

— Je serai à vos ordres, monsieur... — répondit-il.

— Gomment se nomme votre créancier?

— Petitjean.

— Où demeure-t-il?

— Sur le quai, à cinq minutes d'ici.

— Prenez votre chapeau, et conduisez-moi chez lui...

— Chez lui? — répéta l'employé tremblant.

— Sans doute...

— Mais il va de nouveau m'accabler de reproches et d'injures...

— Ne craignez rien et venez...

Machinalement le jeune DucLemin obéit.

Cinq minutes plus tard les deux hommes arrivaient chez le marchand de vins en gros.

Un tonnelier qui travaillait dans la cour les conduisit jusqu'au bureau. Ovide Ouvrit la porte et fit passer Duchemin le premier.

En voyant entrer'son débiteur, le créancier farouche se Leva, îe visage décomposé par la colère et demanda d'une voix dure :

— Qu'est-ce que vous venez faire ici, vous? Ce fut Ovide qui répondit :

— Une chose que vous approuverez certainement... — M. Duchemin vient réparer sa faute et vous payer ce qu'il vous doit...

Il vient me payer ? lui I ! — s'écria le négociant avec une incrédulité

manifeste.

Oui, monsieur... — M. Duchemin a commis une folie de jeunesse...

■ — Dites un crime !

— Un crime, soit! — Nous ne discuterons pas sur les mots! — Vous l'avez épargné et vous avez bien fait... — Il vous en remercie.

— Oh! oui... oui... — balbutia Duchemin tout en larmes.

— 11 se repent, et ne recommencera plus...

— Jamais!! — J'aim'erais mieux mourir!...

— Je suis un ami de sa famille, — continua Soliveau, et il est heureux que je me sois trouvé près de lui quand vous êtes venu lui demander de l'argent... — Que tout soit terminé!... — Je vais, monsieur, en échange des billets en question, vous remettre mille francs, plus l'intérêt de l'argent pendant six mois...

Je ne veux pas des intérêts... — répondit Petitjean. — Je ne suis

point escompteur de profession... — J'ai voulu rendre un service et non faire une affaire... c'est mille francs nets...

Ovide avait tiré de sa poche un portefeuille fort bien garni de billets de banque.

Il en choisit un de mille et le plaça sur un angle du bureau.

Le négociant ouvrit sa caisse, en tira deux carrés longs de papier timbré et dit :

— Voici les traites.

Soliveau les prit et les montra au jeune homme en demandant :

— Est-ce bien cela?

Duchemin, que l'émotion et la joie suffoquaient, fit un signe affirmatif et il étendit la main vers les traites; mais, au lieu de les lui donner, Ovide les plia soigneusement et les glissa dans son portefeuille qu'il remit dans

sa poche.

— Maintenant, monsieur, — ajouta-t-il en s'adressant à Petitjean —

tout est bien fini, n'est-ce pas?

Oui, — répondit le négociant d'un ton bourru, — et que votre honorable protégé aille se faire pendre ailleurs!

— Vous n'avez plus le droit d'être insolent, monsieur ! Vous êtes payé ! l — répliqua Soliveau. — Et prenez garde à votre langue. — Si vous vous

avisiez de parler d'une erreur dont la preuve a cessé d'exister, c'est à la famille Duchemin que vous auriez affaire!...

— Suffit, monsieur... Je suis d'âge à savoir me conduire et n'ai nul besoin de vos avis!... —Bonsoir!...

Et Petitjean ferma d'une main colère la porte de son bureau derrière les deux hommes qui s'éloignaient.

Monsieur, vous êtes mon sauveur! - dit à Ovide le jeune employé avec une effusion de gratitude.

— Je le sais parbleu bien ! ! - Ce quidam regrette de vous avoir éparfr^^ 1 — Il voulait vous perdre.

— Gomment pourrai-je jamais reconnaître l'immense service que vous

venez de me rendre?

— Je vous apprendrai cela tout à l'heure. - Allons dîner d'abord et ne pensez plus à l'alerte que vous avez subie... Ça vous couperait

l'appétit... . ,

Le Dijonnais et son compagnon gagnèrent V Hôtel de la Cigogne et s attablèrent en face l'un de l'autre dans un petit salon où Ovide donna l'ordre

de mettre le couvert.

Heureux de se sentir débarrassé de son terrible créancier, le jeune

homme voyait tout en rose.

— Ou je me trompe fort, ou vous devez avoir encore quelques petites dettes dans Joigny... — lui dit brusquement Ovide.

— Mais...

— Allons... allons... ne me cachez rien... vous savez bien que je suis

votre ami...

— Comment en douterais-je après la preuve que vous m'en avez

donnée?...

— Répondez-moi donc franchement... — Vous avez des dettes?

— Oui, monsieur...

— Quel en est le chiffre exact?

— A peu près deux mille francs...

— Peste! Vous allez bien, vous, quand vous vous y mettez!

— Monsieur, c'est cette misérable femme...

— Naturellement... — Et comment comptez-vous faire pour payer?

— Mes créanciers m'ont promis d'attendre...

— Ils se lasseront, un jour ou l'autre, comme le sieur Petitjean...

— Je payerai par acomptes...

— Ne dites donc pas de bêtises... -Vous le savez aussi bien que moi, vous vous verrez prochainement en butte aux criailleries de ces gens-là! — Eh! bien, je vous débarrasserai d'eux, moi, en échange d'un service que j'attends de vous...

— Comptez sur moi, monsieur... — Mon désir le plus vif est de vou» prouver ma reconnaissance...

— Vous le pouvez...

— Comment?

— Comment? — répéta Soliveau. — Je vais vous le dire... — Il y a vingt-deux ans j'étais amoureux d'une femme mariée, et cette femme avait des bontés pour moi... — En l'absence de son mari, absent depuis plus d'une année, un enfant vint au monde... — A son retour le mari trompé ne soupçonna rien, et la femme coupable plaça l'enfant en nourrice à Joigny... — Je fus obligé de quitter la France pendant un temps très long... — Quand j'y revins, mon ancienne maîtresse avait disparu... — L'enfant, confié par elle à une femme nommée Frémy, s'il faut en croire ce qu'on m'a donné comme certain, a été mis par cette femme à l'hospice des Enfants- Trouvés.., — Or, je veux revoir ma fille, et il faut que vous m'y aidiez...

— De grand cœur, monsieur!... — s'écria Duchemin. — Que faut-il faire?

— Il paraît que lorsqu'une nourrice n'est plus payée et ne sait ce que sont devenus les parents du nourrisson à elle confié, elle a le droit d'envoyer ce nourrisson à l'hospice, après avoir fait une déclaration au maire de la commune, déclaration écrite et détaillée.

— Oui, — répondit le jeune homme. — Cette déclaration, signée par le maire pour légalisation de la signature de la nourrice, est transcrite sur un registre ad hoc et reste aux archives.

— Le procès-verbal, outre les noms et les dates, ne contient-il pas la nomenclature et la description des vêtements que portait l'enfant?

— Si monsieur, ainsi que la désignation des marques du linge, et les signes particuliers, s'il s'en trouve.

— Eh bien, en échange du service que je vous ai rendu, et de celui que je vais vous rendre encore, il faut me remettre une copie exacte de la déclaration, oh plutôt du procès-verbal en question.

— Ce que vous me demandez là, monsieur, est très irrégulier, mais je vous dois trop pour hésiter un seul instant! — Je ferai ce que vous désirez... — Seulement il me faut certaines indications qui me guident dans mes recherches...

^ — Je vais vous les donner le mieux que je pourrai... Duchemin tira de sa poche un carnet, un crayon, et se prépara à écrire

— L'année du dépôt, d'abord? — fit-il.

— Tonnerre !... fit Ovide en serrant les poings, c'est jouer de malheur...

LlV. 85. H. Gt-FIROY. édlt. - Reproduction interdits. 85

— De 1861 à 1862...

— Quel âge avait l'enfant-?

— Une année environ...

— Vous m'avez dit une fille, j,e croisa -Oui.

— Son nom?

— Lucie.

— Le nom de la nourrice?

— Frémy...

— Le nom de la mère?

— Jeanne Portier.

Duchemin tressaillit d'une façon si violente que son crayon s'échappa de ses mains et tomba sur la table.

— Qu'avez-vous donc? — lui demanda Soliveau.

— Jeanne Portier 1 — répéta le jeune homme. — Mais c'est le nom d'une femme condamnée à la réclusion perpétuelle pour les crimes de vol, d'incendie, d'assassinat... — C'est le nom de l'évadée de Clermont dont le signalement a été envoyé au parquet et à la mairie...

— C'est le nom d'une innocente injustement condamnée... — répondit Ovide d'un ton convaincu, — C'est le nom d'une femme que j'ai aimée... d'une mère qui depuis plus de vingt années demande à Dieu la grâce a'embrasser son enfant avant de mourir!... — Que vous importent à vous la condamnation de cette malheureuse et son évasion?... — Si elle ne s'était point évadée, serais-je venu à Joigny ? — Serais-je entré dans votre bureau ? — x\urais-je assisté à la scène déplorable que vous faisait le sieur Petitjean? — Aurais-je enfin pu vous garder l'honneur, vous sauver du bagne, assurer ainsi à votre vieille mère la tranquillité de ses derniers jours? — Rendez donc à une mère le bonheur de retrouver et d'embrasser sa tille!

— Je le ferai, monsieur... — Encore une fois, je n'hésite pas... — Quand vous faut-il copie du procès-verbal?...

— Le plus tôt possible.

— Le registre contenant l'original et la copie est certainement aux archives... — Demain j'arriverai de bonne heure à mon bureau. — Je profiterai du moment où les employés déjeunent pour chercher le registre et vous satisfaire... — A quel moment pourrai-je vous remettre la pièce dont vous avez besoin?

— Je vous attendrai ici pour déjeuner, vers onze heures...

— Je serai exact.

— J'y compte... et en échange de la pièce en question je vous remettrai la somme nécessaire pour payer vos dettes... — Je pense qu'à l'avenir

676 LA PORTEUSE DE PAlN

VOUS ne vous laisserez plus aller aux folies amoureuses qui conduisent oii vous savez...

— Ah! monsieur, je vous le jure !

— Était-elle jolie, au moins, votre maîtresse?

— Très jolie, monsieur, la coquine! — Brune, avec des yeux noirs étonnants, un petit signe noir sur la joue, et une taille incomparable! — Amanda était une Parisienne employée ici dans un magasin de modes...

— Amanda? — répéta Soliveau à qui ce nom et ce portrait rappelaient des souvenirs.

— Oui, monsieur... Amanda Régamy...

Ce fut au tour du Dijonnais de bondir.

— Ah ! par exemple! voilà qui est curieux! — s'écria-t-il.

— Vous connaissez Amanda, monsieur? — demanda Duchemin.

— Oui, mon jeune ami, et je comprends qu'elle vous ait mené loin ! — Mais elle n'est plus à Joigny?...

— Elle l'a quitté, il y a quelques mois, pour retourner à Paris, et elle est partie en laissant ici des dupes... — Dans le magasin où elle travaillait elle avait dérobé deux pièces de dentelles d'une valeur de cinq cents francs chacune...

— Ah! ah!... — Et on ne l'a point fait arrêter?...

— Non, monsieur... — A force de prières et de supplications elle a attendri sa patronne... — Seulement on a exigé d'elle une reconnaissance écrite du vol, et l'engagement d'en rembourser la valeur dans un laps d'une année... — Sa patronne était bien décidée à la livrer à la justice si elle n'accomplissait pas cette promesse...

— Voilà qui est grave pour elle ! 1

— C'était pour lui donner le moyen de payer que j'ai commis la faute que vous connaissez...

— Eh bien?

— Une fois l'argent dans ses mains, elle me dit : J'ai un an devant moi... je payerai plus tard... et elle dépensa la somme...

— Depuis lors, s'est-elle acquittée?

— Je l'ignore absolument, mais je ne le crois pas.

— Comment se nomme la modiste chez qui le vol a été commis ^

— W^ Delion.

— Elle demeure!

" — Dans la Grande-Rue, au numéro 74.

Le dîner était fini.

Ovide regarda sa montre.

— Voici l'heure de nous séparer, monsieur Duchemin, — dit-il sans-

— La concierge g'écria : Ahl la pauvre femme, elle était plus jeune que moi...

questionner davantage; — j'ai besoin de dormir et vais me mettre au lit. A demain, avec ce que vous savez...

— Oui, monsieur, et recevez, une fois encore, l'assurance de ma gratitude sans bornes.

— N'en parlons plus... — dit Ovide.

Duchemin se retira.

Le Dijonnais monta dans sa chambre, se mit au lit et ne tarda pas à s'endormir d'un paisible sommeil.

Il était satisfait de sa journée.

L'employé, tout en regagnant la mansarde qu'il occupait dans une maisoji voisine de la mairie, se demandait s'il ne rêvait pas.

Aceulé, la corde au cou, menacé de la cour d'assises, il avait brusquement recouvré la tranquillité de sa vie, sa liberté d'action, son honneur presque perdu...

Les terribles billets escomptés par le farouche Petitjean étaient retirés, et le lendemain, les dettes criardes que le jeune homme avait sur le pavé de Joigny seraient payées.

Pour obtenir des résultats si prodigieux, si complètement inespérés, il avait suffi de promettre à son sauveur une pièce prise aux archives de la mairie.

Semblable vétille ne pouvait se refuser.

Une chose cependant paraissait singulière et un peu inquiétante h Duchemin.

Pourquoi cet étranger, dont il ignorait le nom, ne lui avait-il pas rendu les deux traites portant la fausse signature de l'oncle Duchemin, rancieii maire?

— Ah! bah! — se dit le jeune homme, — ce digne bienfaiteur ne peut avoir contre moi aucune intention mauvaise... Il me rendra les traites demain...

Et Duchemin s'endormit d'un sommeil non moins calme que celui d'Ovide Soliveau.

Les employés de la mairie avaient l'habitude de faire acte de présence entre huit heures et demie et neuf heures à leurs bureaux respectifs.

Les lendemain matin, — contre son habitude, car il était généralement «n retard, — Duchemin arriva à huit heures moins un quart.

11 prit chez le concierge la clef de son bureau et demanda celle de* archives ; — pour justifier cette demande, il expliqua qu'il avait des recherches à faire.

Les archives de la mairie étaient tout simplement logées dans une petite pièce située sous les combles.

Tout autour se voyaient des tablettes chargées de registres, de liasses poudreuses, de paquets de feuilles de vote, et autres paperasses encombrantes.

Une table de bois noirci placée au milieu de la pièce supportait un large sous-main de papier buvard, un encrier dont l'encre avait pris la consistance de la boue, et quelques mauvaises plumes.

Gomme employé de la mairie Duchemin connaissait à merveille le clas-

sèment des archives qu'il était appelé à compulser de temps à autre pour des recherches.

Il examina les dos des registres placés sur une large planche.

Ces registres portaient sur une étiquette de parchemin les mots : Bàpitaux, asiles, infirmeries, etc..

Duchemin suivit la pile et arriva à d'autres volumes pourvus de cet index : Nourrices, enfants abandonnés...

— Voilà mon aifaire! — pensa l'employé.

La collection se composait seulement d'une dizaine de registres...

Parmi ces volumes il en choisit un qu'une seconde étiquette, placée audessous de la première, indiquait comme contenant réunies les six années : 1861, 1862, 1863, 1864, 1865, 1866.

— Ce doit-être là dedans, — murmura Duchemin. — Si les renseignements donnés sont exacts, j'aurai bien vite trouvé.

ïl plaça le registre sur la table, l'ouvrit, et se mit à le feuilleter page par page.

L'année 1861 ne lui donna aucun résultat. Il passa à la suivante.

— Ou je me trompe fort, ou voilà ce que je cherche... — fit-il en jetant les yeux sur une feuille volante attachée par une épingle à la page du registre.

Tout en parcourant cette feuille, il lisait à demi-voix :

— Frémy... — Jeanne Portier... — Lucie... — Oui, c'est bien cela... — Les recherches n'auront pas été longues... — A quoi bon copier? je donnerai l'original...

Et, détachant la feuille volante, il la plia et la glissa dans sa poche sans même l'avoir entièrement lue.

Ceci fait, il referma le registre qu'il remit en place, puis, après avoir reporté chez le concierge la clef des archives, il se rendit à son bureau.

Tandis que Duchemin se livrait à son petit travail, singulièrement irrégulier, ainsi qu'il l'avait fait observer lui-même à Ovide Soliveau, ce dernier quittait VSôtel de la Cigogne et descendait lentement la Grande-Rue, regardant s^yec beaucoup d'attention les enseignes des boutiques qui venaient de s'ouvrir.

Au bout d'une centaine de pas il se trouva en face du numéro 74 et de la devanture d'une modiste.

Aucun nom ne se lisait sur les vitres.

Ovide se dirigea vers une jeune fille debout dans l'encadrement de la porte.

— Mademoiselle, — lui demanda-t-il, — est-ce ici, je vous prie, que demeure M™® Delion?

— Oui, monsieur... C'est ma mère...

— Pourrais-je lui parler?

— Mais, oui, monsieur... Donnez-vous la peine d'entrer. Ovide franchit le seuil.

La jeune fille cria :

— Mère, c'est un monsieur qui veut te parler...

La porte de l'arrière-boutique s'ouvrit et M™* Delion, une femme d'une cinquantaine d'années à l'air intelligent, parut.

— Vous me demandez, monsieur? — fit-elle.

— Oui, madame... — Je désirerais vous entretenir en particulier. Sur un signe de sa mère, la jeune fille disparut.

— Je vous écoute, monsieur... — fit la modiste. Ovide alla droit au but.

— Vous avez eu ici, — dit-il, — une demoiselle de magasin du nom d'Amanda Régamy.

— Oui, monsieur... une fille de bonne apparence, mais un triste sujet...

— Les apparences sont souvent trompeuses, madame ! ! — Amanda Régamy vous a volée, n'est-ce pas?...

— Pour mille francs de dentelles...

— Qu'elle a pris l'engagement de vous payer?

— Oui, monsieur... — Engagement que jusqu'à ce jour elle n'a point tenu... — Mais je lui tiendrai parole, moi!! — Je lui ai accordé un délai d'un an. — Quand le dernier jour de ce délai sera écoulé, — et il approche, — je porterai plainte au pTocureur de la République et je la ferai arrêter. — Je sais qu'elle est à Paris chez une grande couturière... — La police trouvera bien vite... — C'est une dangereuse coquine... — Elle a perdu ici un brave garçon en le poussant à faire des billets faux pour elle...

— Vous voulez parler de M. Duchemin, sans doute?...

— Oui, monsieur...

— Alors, madame, permettez-moi de vous dire que vous commettez ane erreur involontaire... M. Duchemin n'a fait aucun billet faux... Ce bruit calomnieux était répandu par un créancier mécontent, désintéressé du reste à cette heure... — Mais ce n'est point de M. Duchemin qu'il s'agit... C'est de M"« Amanda Régamy... — Donc vous lui aviez accordé un an?

— Sur ses supplications, oui, monsieur...

La iiiére .XoircI prit un ï^oau plein d'eau et se dinii^ca vei:- Irlable. LlV. 86. — - H. GEKFKOY, édit. — Reproduction iaterdite.

— Elle a reconnu par écrit le vol qu'elle venait de commettre?

— Oui, monsieur, sans cela je l'aurais fait arrêter immédiatement... — Avec cettepièce je la tiens... — Mais que vous importe tout cela, monsieur?

— Il m'importe beaucoup... — C'est la pièce en question que je viens vous prier de me remettre...

M™® Delion se recula en regardant son interlocuteur avec un vague effroi.

— Ai-je affaire à un fou? — se demandait-elle. Ovide lut sa pensée dans ses yeux et se hâta d'ajouter :

— Rassurez-vous, madame... — Si je réclame cette pièce, c'est que j'en ai le droit...

— Comment?

— Je viens vous payer.

— Vous m'apportez les mille francs que me doit Amanda?

— Parfaitement...

. — Avec les intérêts de l'argent depuis une année?...

— Je joindrai les intérêts au capital si vous l'exigez, madame...

— Je l'exige...

— - C'est votre droit... — Les intérêts à cinq du cent sont de cinquante francs. .o — C'est donc mille cinquante francs que je vais vous remettre..

Ovide tira de son portefeuille un billet de mille francs, et de son portemonnaie deux louis et une pièce de dix francs, puis il ajouta en posant le tout sur le comptoir :

— Veuillez me donner un reçu, et me remettre la déclaration de M"« Amanda...

— A l'instant, monsieur...

M""* Delion écrivit un reçu et alla chercher dans l'armoire à glace de sa chambre la confession rédigée et signée par son ex-demoiselle de magasin, et qui était ainsi conçue :

« Je reconnais avoir volé à x\l°»« veuve Delion, pour les vendre et m'en faire de l'argent, deux pièces de dentelles d'une valeur de cinq cents fran-^s chacune; je prends l'engagement de lui payer la somme de mille francs, avec les intérêts, dans l'espace d'une année à partir de ce jour, si je ne veux pas être poursuivie pour mon crime, et je suis très reconnaissante à M""' Delion de ne m'avoir point livrée tout de suite à la justice, comme elle avait le droit de le faire. »

Suivaient la date et la signature.

Ovide lîit cette pièce curieuse, la serra dans son portefeuille où se trouvaient déjà les deux billets de Duchemin, salua M'"^ Delion, r^ourna à

YBÔtel de la Cigogne et commanda un déjeuner confortable pour deux personnes.

Ce déjeuner devait être servi à onze heures précises.

Puis il se mit à lire les journaux en attendant le jeune employé de la mairie.

Celui-ci avait sollicité et obtenu de son supérieur hiérarchique l'autorisation de s'absenter pendant une partie de l'après-midi.

Au moment où sonnaient onze heures, il rejoignit Ovide dans le petit salon où ils avaient dîné ensemble la veille.

— Eh! bien? — demanda le Dijonnais.

— J'ai ce qu'il vous faut... — répondit Duchemin.

— Parfait! — A.vez-vous rencontré des difficultés?

— Aucunes... — Quelques recherches, et voilà tout...

Il poursuivit, en tirant de sa poche le précieux document :

— Voici l'original de la déclaration écrite par M'"^ Frémy, signée par mon oncle en sa qualité de maire, pour légalisation de la signature, et timbrée du sceau de la mairie.

Ovide prit vivement le papier le déplia et lut :

c( Moi, Mathurine Frémy, nourrice à Joigny, département de l'Yonne, après avoir déclaré au maire de Joigny, M. Raoul Duchemin, qu'un enfant du sexe féminin, mis chez moi en nourrice le 12 avril 1861, avait été laissé à ma charge par la mère, Jeanne Portier, arrêtée et condamnée depuis pour crimes qualifiés, j'ai été autorisée par monsieur le maire à déposer ladite petite fille à l'hospice des Enfants-Trouvés de Paris, ce que j'ai fait le 6 avril de l'année 1862, et voici les indications qui pourraient servir par la suite à reconnaître l'identité de l'enfant, si la mère ou toute autre personne intéressée la réclamait, indications reproduites sur le registre des dépôts à l'hospice :

M A l'enfant étaient joints :

« 1' Une chemise marquée J. F.

f< 2° Une brassière, id.

« 3° Une paire de bas, id.

« 4° Un petit bonnet, id.

« 5° Un fichu de laine.

« 6° Une couverture de coton.

« 7° Une couverture de laine.

« 8" ûeux langes marqués J. F.

a Signes particuliers, néant.

« Nom de la mère : Jeanne Fortier.

« Prénom de l'enfant : Lucie.

u Nom de la nourrice : Mathurine Frémy. »

La signature de Mathurine Frémy, celle du maire pour légalisation, et le cachet-de la mairie, donnaient à cette pièce un caractère indiscutable d'authenticité.

Ovide, très calme en apparence mais dont les regards brillants exprimaient la joie, replia le papier et le mit dans sa poche.

— Je vous remercie, mon jeune ami... — dit-il ensuite.

Et le déjeuner continua.

Lorsque le garçon chargé du service eut apporté le café, les liqueurs et les cigares, Ovide tira son portefeuille, le posa sur la table et l'ouvrit.

— C'est deux mille francs que vous devez, n'est-ce pas? — demanda-t-il à Duchemin.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, les voici... — Nous sommes quittes.

En disant ce qui précède, Soliveau tendait deux billets de banque au jeune employé.

— Monsieur, s'écria ce dernier avec un élan de reconnaissance, — apprenez-moi le nom de l'homme généreux qui s'est fait mon sauveur...

- Je suis le baron Arnold de Reiss, répondit Ovide en souriant.

— Ce nom, je ne l'oublierai jamais...

— Bah! je vous ai obligé... vous m'avez rendu un service... — Encore une fois, nous sommes quittes...

Quelques secondes s'écoulèrent.

L'employé tenait les billets de banque à la main, — il les regardait et, maintenant, son attitude exprimait la gêne.

— Vous semblez embarrassé.,, — lui dit Ovide. — Auriez-vous auelque chose à me demander?

— Eh! bien oui...

— De quoi s'agit-il? - Parlez franchement. — Vous savez bien que je suis votre ami...

— Je voulais vous prier de me donner les traites que vous a restituées le sieur Petitjean...

— Je les ai brûlées, — répliqua laconiquement Soliveau.

— Vrai?

— Douteriez-vous de ma parole, par hasard?... -' Oh! monsieur...

— Vous comprenez qu'on ne garde pas ces choses-là.

Deux heures sonnaient à la pendule du petit salon.

Ovide se leva.

— Il est temps de retourner à votre bureau... — fit-il. — Moi je regagne Paris. — Je prendrai le train de deux heures cinquante minutes. — Nous allons nous quitter. —Je vous ai tiré d'une mauvaise situation. — Prenez garde de vous remettre en situation non moins fâcheuse. Il est probable que le hasard ne vous enverrait point une seconde fois un terre-neuve de mon espèce. — Je ne vous dis pas : Adieu! monsieur Ducliemin. — Nous nous retrouverons peut-être un jour.

— J'en serais charmé, monsieur.

— Et moi de même, aussi je vous dis : Au revoir!...

Après un échange de poignées de mains, le neveu de l'ancien maire reprit le chemin de son bureau.

Ovide demanda la note de ses dépenses et remonta dans sa chambre pour boucler sa valise.

Là, il tira de nouveau son portefeuille et mit dans une seule poche les papiers qu'il allait emporter de Joigny, et qui se composaient des deux traites retirées des mains du sieur Petitjean, de la confession signée par Mi^« Amanda Régamy, et de la déclaration de Mathurine Frémy.

— Je n'ai point perdu mon temps... — se dit-il avec un sourire... — Cela coûte, il est vrai, quelques billets de mille, mais ce n'est pas trop cher!... — J'ai de quoi fermer la bouche à Duchemin si par hasard on faisait une enquête ; de quoi mettre Amanda à ma discrétion s'il lui venait des soupçons à propos de l'incident de Lucie, et de quoi la réduire à l'obéissance absolue si j'avais encore besoin d'elle. . . — H faut tenir ceux qui nous tiennent! — Enfin j'ai de quoi vérifier si la Lucie que nous connaissons est bien la fille de Jeanne Fortier.

« Décidément, ma petite collection vaut plus qu'elle ne me coûte! »

Après ce court monologue, Ovide prit sa valise et descendit payer sa note au bureau de l'hôtel.

L'omnibus qui l'avait amené la veille le reconduisit à la gare, et à deux heures cinquante et une minutes il prenait l'express pour Paris.

A cinq heures du soir il arrivait.

Il était trop tard pour aller voir Paul Harmant à l'usine de Courbevoie, et le Dijonnais ne voulait point se présenter à l'hôtel de la rue MuriUo.

En conséquence il remit au lendemain sa visite à son pseudo-cousin, se fit conduire à son logis de l'avenue de Glichy où il changea ae costume et se donna l'apparence du baron Arnold de Reiss.

— C'est chose utile et sage de prendre ses précautions, — pensa-t-il, - et de prévoir toutes choses... - Je n'ai rien à craindre d'Aman da jusqu'à présent, puisqu'elle ne sait rien et que l'accide?it arrivé à Lucie est

mis sur le compte des voleurs, mais on ignore ce qui peut arriver... — Je crois prudent de faire connaître aux gens qui pourraient me menacer un jour que je suis personnellement cuirassé, et que j'ai contre eux des armes terribles. — Celui qui tremble par avance est sans force !... — Je dînerai ce soir avec Amanda.

Ovide se rendit rue Saint-Honoré un peu avant l'heure de la sortie des ouvrières de M""® Augustine.

Amanda qui, en raison du silence gardé vis-à-vis d'elle par son platonique adorateur, croyait à une rupture, poussa un cri de joie en voyant Arnold de Reiss venir à sa rencontre.

— C'est vous, mon ami ! ! — C'est vous, enfin ! ! — s'écria-t-elle en lui prenant la main et ayant l'air de lutter contre eiio-même pour ne point lui sauter au cou.

— Pensiez-vous donc ne plus me revoir, ma poulette?

— Votre brusqua départ me semblait un peu louche, je l'avoue, et votre silence plus louche encore.

— J'ai voyagé beaucoup pendant les quelques jours qu'à duré notre séparation.

— Voyager n'empêche pas d'écrire à ceux qu'on aime.

— Mon cœur n'est point coupable. — Les affaires m'absorbaient, et d'ailleurs je pensais revenir d'un moment à l'autre.

— Enfin, vous voici. — J'oublie tout et je vous pardonne ! — Nous dînons ensemble, n'est-ce pas?

— J'y compte bien...

— Chez Brébant?

— Oii vous voudrez.

— Nous allons reprendre possession du cabinet où j'avais hâte de me retrouver avec vous... Car vous me manquiez, ma parole! — J'étais en mal de vous, comme disent les bonnes gens de la campagne...

— Ma poulette, vous êtes un ange !

Nos lecteurs doivent se souvenir que le commissaire de police de Bois- Colombes avait ramassé près du corps de Lucie la moitié du couteau dont Ovide s'était servi pour frapper la jeune fille.

Ce commissaire, homme très intelligent, avait paru n'attacher qu'une minime importance à sa trouvaille, mais au fond il en appréciait la valeur relative.

Possédant deux indices, le numéro de la montre volée et le fragment de couteau, il comptait bien, grâce à l'un de ces indices, découvrir l'auteur

du crime, — peut-être le chef de la bande qui dévastait en ce-moment les environs d'Asnières, de Courbevoie, de Bois-Colombes et d'Argenteuil.

Mais, pour que le couteau pût le conduire à ce but, il fallait retrouver le manche auquel attenait un fragment de l'arme, car sur ce fragment devait exister une indication permettant de suivre la piste du bandit.

Le lendemain on avait visité avec soin le théâtre du crime et ses alentours ; mais sans résultat.

Le commissaire, ne se tenant point pour satisfait, avait donné l'ordre à ses agents et aux gendarmes de battre la plaine, d'explorer pouce par pouce les sillons des champs, l'herbe des fossés, les talus du chemin de fer, afin de découvrir le tronçon de couteau dont le meurtrier avait dû se débarrasser en fuyant.

Les recherches les plus consciencieuses n'avaient point abouti.

Larchaut, le gendarme que nous avons vu, le soir du drame sanglant, arriver le premier avec son brigadier près du corps du Lucie, se signalait, entre tous, par son zèle.

Il brûlait du désir de retrouver la trace de l'assassin, et il ne désespérait point d'y parvenir.

Un heureux hasard lui vint en aide.

Depiiis deux jours Lucie avait quitté la demeure hospitalière du commissaire d.e police, pour retourner chez elle, au quai Bourbon.

Il était dix heures du matin.

Une belle journée succédait à une nuit d'orage.

La pluie diluvienne tombée pendant de longues heures, avec accompagnement d'éclairs et de tonnerre, avait roulé des monceaux de sable qui par endroits encombraient les ruisseaux.

Deux cantonniers du service communal ramassaient le sable sur le chemin de Bois-Colombes à la Garenne, et le rejetaient sur les bas-côtés.

Tout à coup l'un d'eux, se baissant, releva un manche de couteau auquel attenait un morceau de lame complètement couvert de rouille.

— Qu'est-ce que tu as trouvé? — lui demanda son camarade.

— Un vieux manche de couteau... — J'ai cru que c'était autre chose... — C'est bon à rien...

Et il lança sa trouvaille sur le talus descendant vers la plaine de la Garenne.

En ce moment Larchaut et son brigadier, en tournée, suivaient le chemin placé en contre-bas du talus et gagnant plus loin la chaussée de la

route.

Le manche de couteau, lancé avec force, ricocha et vint tomh(3r aux

pieds de Larchaut.

Les deux gendarmes s'arrêtèrent

— Vous n'avez plus le droit d'être Insolent, monsieur, vous êtes payé I...

LlV, 87. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite. 87

- Qui est-ce qui jette des pierres par ici? — cria le brigadier. La réponse à cette question ne se fit point attendre. Le cantonnier apparut sur la crête du talus et répliqua :

— Ce ne sont pas des pierres, brigadier...

— Quoi donc, pour lors?

— C'est un manche de couteau que je viens de ramasser dans le sable qui encombrait le ruisseau... — Il est là... — Au bout de la botte de M. Larchaut.

Les deux gendarmes regardèrent à la fois le sol. Larchaut aperçut le manche du couteau, poussa une exclamation de surprise et de joie, et s'empressa de le ramasser.

— Tonnerre ! — fit le gendarme après avoir examiné l'objet avec attention. — En voilà de la chance ! ! — Je veux que le diable m'emporte si ce n'est pas ce que nous cherchons depuis plusieurs jours sans le trouver... — Voyez donc un peu ça, brigadier, pour voir...

Le brigadier prit le manche du couteau et l'examina.

— Mais oui... — fit-il ensuite. — Mais oui... — la brisure de cette lame semblerait pouvoir s'adapter au morceau trouvé par M. le commissaire...

— Vite, il faut lui porter cela...

— Ailons-y tout de suite... — répondit le brigadier, et il ajouta, en s'adressant au cantonnier toujours debout sur la crête du talus : — Si c'est bien la chose que nous présupposons, vous pouvez vous vanter, mon brave, d'avoir fait une jolie trouvaille... — Nous nous reverrons...

Et, suivi de Larchaut, il regagna le chemin de Bois-Colombes, d'où ilo venaient.

Les deux gendarmes se rendirent au pas accéléré au bureau du commissaire de police et furent introduits sans retard auprès du magistrat qui se trouvait dans son cabinet.

— Quel motif vous amène, messieurs? — leur demanda-t-il. — Avezvous à m'apprendre quelque chose de nouveau?

— Je le crois, monsieur le commissaire. — Quelque chose de nouveau et de très important...

— De quoi donc s'agit-il?

— Voyez... ,

Et le brigadier présenta le manche auquel attenaitun fragment de lame

brisée.

Le magistrat, après l'avoir examiné, s'écria :

— Mais c'est l'objet que je vous avais donné mission de chercher 1

— C'est notre avis, monsieur le commissaire... —Du reste il est facile

de s'en assurer.

Vivement le magistrat ouvrit un des tiroirs de son bureau et y prit le morceau de lame trouvé près de Lucie.

Il présenta ce fragment à la cassure du tronçon et constata qu'il s'y adaptait avec une précision mathématique.

— Oui, — fit-il ensuite, — c'est bien le couteau complet...

Présentement on peut savoir où il a été acheté, —reprit le brigadier, — et peut-être à qui il a été vendu. L'adresse du fabricant est gravée près du manche; elle est encore lisible sous la couche de rouille qui la couvre...

Le commissaire étudia l'endroit indiqué et lut à haute voix :

— Ronsard, coutelier, quai Bourbon, numéro 9. En même temps il tressaillit.

— Quai Bourbon, numéro 9 ! ! — répéta-t-il ; —mais c'est l'adresse de' jyjue Lucie ! I — Le couteau de l'assassin aurait été acheté dans la maison même de la victime ! ! — Voilà qui est étrange ! !

— Peut-être le hasard... — insinua Larchaut.

— Hasard singulier, mais admissible, — reprit le commissaire. — Il se peut d'ailleurs que ce couteau n'ait point été acheté par celui qui s'en est servi, et lui soit arrivé de seconde ou de troisième main...

— Monsieur le commissaire, — fi. observer le brigadier, - le morceau de lame ramassé par vous prouve que le couteau était neuf... — Donc il devait être sorti depuis peu de jours de chez le fabricant...

^ Cela semble logique.. — dit le magistrat. - Il est toujours bon de faire une enquête à ce sujet... — Je vais aller ce matin même à Paris. Je visiterai le chef de la sûreté et nous verrons ensemble si nous tenons un point de départ sur lequel on puisse prendre chasse... — Je vous féhcite, messieurs, de cette trouvaille; je serai très heureux devons en féliciter plus encore si elle nous conduit à un résultat...

Larchaut et son chef se retirèrent.

Le commissaire de police enveloppa dans un journal les deux fragments du couteau et, ainsi qu'il venait de l'annoncer, partit pour Paris.

Quoique la tentative d'assassinat eût été mise sur le compte d'un rôdeur de banlieue et qu'on n'y attachât au parquet qu'une importance relative, un juge avait été commis pour instruire l'affaire, mais l'instruction s'était forcément bornée à l'interrogatoire sommaire de Lise Perrin, la porteuse de pain, et de Lucie.

Lucie, d'une main tremblante, traça les lignes suivantes...

Après ces interrogatoires, — qui ne pouvaient rien apprendre à la ju3tice, — l'affaire était rentrée dans les cartons d'oîi, selon toute apparence, elle ne devait jamais sortir.

La chef de la sûreté reçut immédiatement le commissaire de Bois-Colombes, qui lui expliqua en peu de mots le but de sa visite et lui présenta les deux fragments de l'arme, réunis et formant un tout.

— Peut-être, en effet, y a-t-il là un point de départ... — dit le chef de

la sûreté; nous devons avant toute chose en référer au juge d instruction... — Veuillez m' accompagner au Palais.

Mis au fait de^'ineident qui venait de sef roduire, le juge d'instruction fut d'avis qu'il fallait s'en préoccuper.

A lui aussi il semblait étrange que le couteau devant servir à l'accomplissement du crime eût été acheté dans la maison qu'habitait la victime. -

Cela paraissait indiquer chez le meurtrier la préméditation.

Séance tenante un garçon de bureau alla chercher une voiture dans laquelle le juge d'instruction et le chef de la sûreté se rendirent au magasin de coutellerie du quai Bourbon.

Le coutelier était absent. — Ce fut sa femme qui reçut les visiteurs.

Le juge d'instruction déclina ses qualités et, voyant la boatiquière émue et inquiète, s'empressa d'ajouter :

N'ayez aucune crainte, madame... — Vous ne pouvez être compromise. — Nous venons réclamer de vous quelques renseignements.

— Je suis à vos ordres, messieurs. — De quoi s'agit-iî? Le chef de la sûreté présenta l'arme brisée, et dit :

— Voici un couteau qui sort de vos ateliers, n'est-ce pas?

— C'est incontestable, — répliqua la marchande après avoir examiné le tronçon de lame attenant au manche. — Voilà n&tre nom, notre adresse et notre marque de fabrique...

— Malgré la rouille qui le couvre, ce couteau paraît neuf... — fit le ].uge d'instruction.

— 11 l'est évidemment.

— Vous souvenez-vous de la personne à qui il a été vendu?

— Nous vendons beaucoup, monsieur... soit moi, soit mon mari, soit notre commis. . . Il m'est donc impossible de préciser, mais toutes les ventes sont inscrites à leur date sur le registre servant de main courante... — Je vais consulter ce registre et je saurai si mon mari ouïe commis ont vendu un couteau de ce genre depuis que, moi, j'en ai livré un...

La marchande feuilleta son livre et reprit au bout d'un instant :

— On n'en a pas vendu. . .

— A quelle époque avez vous vendu celui-ci? La coutelière cita une date fixe.

— Juste la veille du jour où le crime a été commis! ! — s'écria le chef

de la sûreté.

— Avez-vous oublié quel était votre acquéreur? — interrogea le juge

d'instruction.

— Nullement... — C'était un monsieur...

— Un monsieur! ! — répétèrent à la fois les deux hommes.

— Oui, un vrai monsieur, et très bien mis, ma foi... — Il est entré dans la boutique... — Il pouvait être entre huit et neuf heures du soir... — Il m'a demandé un couteau de cuisine pareil à ceux dont les bouchers se servent pour désosser leur viande... Ce sont ses propres expressions... Enfin quelque chose de très solide...

— Pourriez-vous me donner le signalement exact de ce personnage?..

— Oh! impossible... — On voit tant de monde qu'on ne fait pas plus attention à celui-ci qu'à celui-là...

— Était-il jeune ?...

— Je crois bien qu'il pouvait avoir aux alentours de cinquante ans... — Il grisonnait... — Tenue soignée, je vous le répète... — J'ai remarqué

qu'il était ganté juste, comme un homme coquet... — Il s'exprimait fort biep...

Les magistrats se regardaient, déconfits.

Évidemment, le client de passage dont la coutelière venait d'esquisser le portrait ne pouvait être le meurtrier de la jeune ouvrière.

Le juge d'instruction exprim.a tout haut cette opinion.

— Qui sait ? — répliqua le chef de la sûreté au bout d'un instant. — Il y a des choses si bizarres...

— Quel autre intérêt que le vol aurait poussé l'assassin?... — Or, l'homme que décrit madame ne ressemble guère à un voleur de grand chemin... •

— Rien ne prouve que le vol fût le seul mobile du crime.

— Véritablement croyez-vous cela?

— Je ne crois rien, je doute et je cherche...

Le juge d'instruction parut réfléchir pendant ufi instant, mais il ne dit mot, et après avoir remercié la coutelière il quitta le magasin avec son compagnon.

Une fois sur le quai, il s'arrêta en face de la porte cochère du numéro 9 et demanda au chef de la sûreté :

— C'est là que demeure M"« Lucie?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, nous sommes tout portés. — Montons chez elle.

— Vous avez raison... — Par cette jeune fille on peut découvrir quelle personne avait à la frapper un intérêt autre que le vol.

Les deux magistrats se firent indiquer la chambre de Lucie par la concierge.

L'ouvrière, bien faible encore, travaillait au moment où les visiteups inattendus entrèrent chez elle.

Elle reconnut du premier coup d'œil le juge d'instruction et â« leva pour le recevoir.

— Restez assise, ma chère enfant... — lui dit-il. —Je n'ai àvour. adresser que quelques questions qui ne vous fatigueront pas.

LU

— Auriez-vous découvert l'homme qui m'a frappée? — demanda Lucie.

— Non, par malheur!... Mais nous croyons tenir une piste.

— Laquelle?

— On a retrouvé le manche du couteau dont l'assassin a fait usage... — Ce manche s'adapte à merveille au fragment de lame resté près de vous h Bois-Colombes... — Il résulte de cette trouvaille que nous savons où le couteau a été acheté...

— Ah! — fit Lucie.

— La veille du jour où le crime a été commis, — poursuivit le juge d'instruction, — le coutelier qui occupe le rez-de-chaussée de votre maison a vendu cette arme entre huit et neuf heures du soir...

— Voilà un singulier hasard! — s'écria la jeune fille. — Quel était l'acheteur?

— Un homme d'un certain âge... un monsieur bien vêtu et ayant une apparence très comme il faut...

— Alors, ce n'est pas l'homme qui m'a frappée

— Comment le savez-vous?

— Malgré mon épouvante et malgré les ténèbres j'ai bien vu que mon assassin était misérablement vêtu...

— On peut prendre un déguisement...

— C'est vrai, monsieur; mais je ne comprends pas ce que de là vous voulez déduire...

— Nous en déduisons que ce n'était point uniquement pour vous voler qu'on vous assassinait.

— Quel autre mobile aurait fait agir le criminel?

— N'avez-vous point d'ennemis?...

Lucie sourit.

— Comment aurais-je des ennemis ? — répliqua-t-elle. — Je vis dans un isolement complet, — Je suis orpheline, élevée à l'hospice des Enfants- Trouvés... — Je ne connais que mon fiancé, absent de Paris depuis quelques jours...

— Vous n'aviez annoncé à personne que vous iriez à Bois-Cofombes?

— A personne... — Une demoiselle de magasin de ma patronne était venue me prévenir que je devrais porter une robe de bal à la femme du

Madame Delion écrivit un reçu et alla chercher la confession rédigée et signée par son

ex-demoiselle de magasin.

LlV. 88. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction iuterdile.

maire de la Garenne... — Personne ne pouvait savoir à quelle heure je reviendrais, dans quelles conditions, et de quel côté je passerais... — J'aurais pu prendre une voiture au lieu d'aller en chemin de fer, et je l'aurais fait si ce n'eût pas été trop coûteux.

— Piien de plus logique... — fit observer le chef de la sûreté.

— Nous devons donc nous en tenir à notre première version, — dit le juge d'instruction, — et cependant la provenance du couteau fait naître dans mon esprit bien des doutes.

— Selon moi le couteau ne prouve absolument rien... — répliqua Lucie... — Il était neuf, soit, mais l'assassin pouvait en posséder un sortant de la même maison et n'ayant jamais servi... Peut-être encore avait-il soit trouvé, soit volé ce couteau... Mais gardez-vous de croire que le crime ait été prémédité, qu'il ait eu un autre mobile que le vol... — Personne ne me connaît, je vous le répète, et je ne connais personne... — Je travaille ici seule toujours, n'ayant d'autres visites que celles de mon fiancé qui sera bientôt mon mari, et de cette brave mère Lison à qui je dois la vie, car sans elle je serais morte faute de secours sur la route où je venais de tomber évanouie... —Encore une fois, qui donc me haïrait et quelle vengeance aurait-on pu vouloir exercer contre moi? — En mon âme et conscience, monsieur, la préméditation est inadmissible.

— Je tenais, mademoiselle, à vous entendre affirmer cela vous-même... — dit le juge d'instruction.

Il salua la jeune fille et se retira avec le chef de la sûreté. Lucie demeura seule, parfaitement convaincue que les magistrats faisaient fausse route.

Ayant besoin de voir M-"* Augustine, elle prit une voiture et se rendit rue Saint-Honoré.

L'histoire d'accideiit, narrée par la porteuse de pain à l'instigation du commissaire de police de Bois-Colombes, s'était trouvée démentie inconsidérément par Lucie.

L'ouvrière avait raconté à sa patronne toute la vérité, et ce récit avait été fait en présence de 3I"« Amanda et des deux autres essayeuses.

On connaissait donc la tentative d'assassinat dont la fiancée de Lucien Labroue s'était trouvée victime, en revenant de la Garenne-de-Colombes.

Aussi M"« Amanda ne cessait de se répéter :

— Ai-je eu de la veine de ne point aller porter la robe avec Lucio à la femme de 7nossieu le maire ! ! — J'aurais peut-être récoltée un joli coup do couteau ! !

En voyant la jeune fille entrer dans le salon d'essayage, M""* Augusiine fit deux pas à sa rencontre et l'embrassa.

Les trois essayeuses prirent des nouvelles de sa santé avee l'apparence

du plus vif intérêt.

Ensuite M°>« Augustine demanda :

— Eh bien, mon enfant, a-t-on trouvé votre assassin?...

— Non, madame, et je suis bien convaincue qu'on ne le trouvera pas...

— Pourquoi donc?...

— Cinq minutes avant de partir pour venir vous voir, j'ai reçu la visite de M. le juge d'instruction accompagné du chef de la sûreté...

— Eh bien?

— Eh bien, madame, ces messieurs s'égarent...

— Comment cela?

— Ils se persuadent que le vol n'aurait pas été le seul mobile du crime, et que l'homme qui m'a frappée l'a fait, soit par haine, soit par vengeance.

— Et sur quoi se basent-ils pour supposer cela?

— Sur une circonstance assez bizarre... — Le couteau du meurtrier inconnu s'était brisé contre le buse de mon corset... L'un des fragments de la lame échappait aux recherches... On vient enfin de le trouver, et on a acquis la certitude que, la veille du crime, à huit heures et demie du soir ce couteau avait été acheté par un monsieur d'un certain âge et vêtu avec distinction, chez le coutelier occupant le rez-de-chaussée de la maison que

j'habite...

Amanda écoutait avec une extrême attention.

— C'est, en effet, très bizarre!! — s'écria M'"* Augustine. — Je suis de l'avis des magistrats... il pourrait bien y avoir quelque haine là-dessous...

— Qui me haïrait? — Je ne gêne personne... Je ne porte ombrage

à personne.

— Une vengeance, mon enfant.

— De quoi se vengerait-on? — A qui ai-je fait du mal?

M"« Amanda se souvint tout à coup que quelque temps auparavant un commissionnaire était venu demander à la concierge des renseignements

sur Lucie

Elle garda pour elle ce souvenir et dit tout haut :

— Ce pourrait être un amoureux éconduit. Lucie eut un sourire aux lèvres en répliquant :

— Je n'ai jamais écoaduit qui que ce soit, par l'excellente raison que personne, sauf mon fiancé, ne m'a parlé d'amour.

— Tout cela est inexplicable! - murmura M-« Augustine. - Mais le temps débrouille des écheveaux aussi compliqués que celui-là. — A présent, mon enfant, apprenez-moi ce qui vous amène.

Lu.cie se fit livrer des fournitures dont elle avait besoin pour le travail qu'elle achevait chez elle, et elle partit.

Nous avons laissé Ovide Soliveau, sous le pseudonyme du baron Arnold de Reiss, gagner, en compagnie de M"" Amanda, le restaurant Brébant où ils allaient reprendre possession de leur cabinet habituel.

Tout en cheminant, ils causaient.

— Qu'avez-vous fait en mon absence, ma belle poulette? — demandait Ovide.

— J'étais furieuse.de votre brusque départ et je m'ennuyais de ne pas vous voir... — En sortant de l'atelier je dînais sans appétit et j'allais me coucher...

— Bien vrai?

— Oh! quant à ça, parole d'honneur!

— Conduite exemplaire dont je vous félicite sincèrement... — Et, ça marche-t-il à la maison de M'"^ Augustine, les affaires?

— De la besogne par-dessus la tête! — Cette patronne a une veine ! -- Dans un an elle compte se retirer avec une grosse fortune et céder sa maison...

M"° Amanda regarda Soliveau du coin de l'œil, et ajouta d'un air insinuant :

— Voilà une maison qui m'irait comme un gant! I Ovide comprit à merveille.

— Eh ! eh ! — lit-il, — d'ici à un an, on ne sait pas ce qui peut arriver. Puis, changeant de ton :

— Avez-vous bon appétit, ma poulette?...

— Un appétit superbe... — Je vais donner un joli coup de fourchette ! vous verrez ça!... — A propos, vous savez, Lucie?

— Qui ça, Lucie?

— L'ouvrière chez laquelle je suis allée avec vous deux fois quai Bourbon, numéro neuf, même que vous restiez à la porte dans la voiture... et qui avait disparu.

— Est-ce qu'elle est retrouvée?

— C'est toute une histoire et je l'ai échappé belle...

— Vous, ma poulette, et comment ça?

— En n'allant pas avec elle à la Garenne-de-Colombes porter cette fameuse robe de bal...

— Qu'est-il donc arrivé? —demanda Ovide de l'air le plus naturel.

— Un drame, mon cherl Comme à l'Ambigu! ! — Lucie a été aux trois quarts assassinée...

Soliveau joua la surprise et l'émotion.

— Ah ! mon Dieu, la pauvre enfant ! ! — fit-il. — Assassinée! I

— D'un grand coup de couteau dans la poitrine, — poursuivit M»" Amanda, — et c'est grâce aux baieines de son corset qu'elle n esi pas morte I

LUI

— Il est certain que la pauvre demoiselle l'a échappé belle!! — dit Ovide. - Les scélérats capables de commettre de pareils crimes sont de trop sur la terre ! ! L'assassin est-il arrêté?...

— Non...

— Eh! bien, mes compliments au préfet de police! ! —ricana le Dijonnais. —Ses employés travaillent joliment!

Amanda reprit :

— Mais s'il n'est pas arrêté, il le sera...

— Croyez-vous?...

— Oui, et j'ai raison de le croire... — On mettait la tentative sur le compte des rôdeurs de la banlieue de Paris...

— Et ce n'était point cela?...

— Il parait... — Les magistrats se sont ravisés... Ovide tressaillit.

— Ah! ah! — fit-il avec beaucoup de vivacité. — Gomment donc?

— Ils supposent maintenant que le vol n'était pas le mobile de l'assassinat...

— Quel autre, alors ?

— Une haine... une vengeance...

— Tiens ! tien;s ! tiens ! ! — Mais sur quoi les magistrats basent-ils cette supposition?..,

— On a trouvé un indice...

— Un indice? — répéta Soliveau haletant.

— Oui.

— De quelle nature ?

— On a trouvé le manche du couteau qui s'était brisé sur le buse du corset de Lucie, on a lu l'adresse du fabricant sur le tronçon de lame adhérent à ce manche, et on a découvert que le couteau avait été acheté la veille du crime, dans la soirée, par un monsieur bien vêtu et de bonne

mine...

Le pseudo-baron Arnold de Reiss devint livide.

Amanda continua :

— Un monsieur grisonnant... d'une cinquantaine d'années... La jeune fille s'interrompit.

^- Mais qu'avez-vous donc? — demanda-t-elle. — Je sens trembler votre bras... êtes-vous malade?...

— Non... non... je n'ai rien... je me porte à merveille... — dit Ovide en faisant un effort surhumain pour reprendre son calme. — Votre récit me semble palpitant... — Alors on pense que ce monsieur bien vêtu et de bonne mine aurait voulu tuer l'ouvrière?

— Parfaitement.

— Soit... — Dans quel but?

— On ne le sait pas encore, mais on le saura... — Figurez-vous que ce monstre avait acheté le couteau dans la boutique de rez-de-chaussée de la maison même où demeure Lucie... — Il a fait cette jolie emplette pendant que j'étais montée au sixième étage, et que vous m'attendiez sur le quai...

— Étrange hasard!...

— Vous auriez pu voir cet homme depuis la voiture oh vous étiez resté.

— Je l'ai peut-être vu, car je regardais précisément la boutique de coutellerie, — répondit Ovide avec aplomb, — mais je n'avais aucun motif pour le remarquer, et je ne m'en souviens pas...

Amanda, trouvant que son adorateur platonique venait de parler avec un accent singulier, le regarda curieusement, et pour la première fois remarqua sa pâleur, mais on arrivait chez Brébant et elle ne put le questionner.

On se mit à table dans le cabinet habituel, et aussitôt après le potage à la bisque Ovide renoua la conversation juste à l'endroit oix elle avait été interrompue.

— Alors, — dit-il, — on cherche le monsieur bien vêtu? -- Oui.

— Pourquoi un homme qui ne semble point appartenir à la classe des malfaiteurs de profession aurait-il frappé cette jeune fille?

— Je vous le répète, par vengeance ou par haine...

— Alors, M"^ Lucie devrait le connaître.

— Elle prétend qu'elle ne se doute pas qui ce peut être... Mais c'est une poseuse, une sainte-nitouche, et certain fait dont je me souviens me prouve que quelqu'un cherchait Lucie et mettait beaucoup d'insistance à la trouver...

— Quel est ce fait, ma belle poulette?

— La démarche qu'un commissionnaire fit à notre atelier... Ovide sentit un petit frisson courir sur son épiderme.

— Ah! ah! Un commissionnaire? — répéta-t-il pour se donner une contenance.

— Oui... avec le costume de l'emploi... et médaillé... — 11 venait pour Lucie... il apportait une lettre...

— Eh bien, qu'y avait-il d'étonnant à cela? — Ce commissionnaire, chargé d'une lettre, voulait la remettre.

— Ne trouvant pas Lucie, il a demandé son adresse.

— Naturellement... puisqu'il tenait à s'acquitter de sa commission... — Qu'est-ce que ça prouve?...

— Ça prouve qu'on s'occupait de cette pimbêche, et qu'elle était connue de quelqu'un, tout en prétendant ne connaître personne.

— En effet, ce raisonnement est des plus logiques... — Mais mangez donc, ma belle poulette... — Vous causez... vous causez, et votre assiette reste pleine...

— Je croyais vous intéresser en vous racontant tout cela... — dit la jeune fille en regardant le pseudo-baron de Reiss dans le blanc des yeux.

Ovide ne sourcilla pas.

— Vous m'intéressiez certainement, — répliqua-t-il, — mais on ne peut pas s'occuper toujours d'un même incident, et j'ai vu dans ma vie nombre de choses bien autrement étranges que celle-là...

— N'en parlons plus, — dit M"« Amanda, — et revenons à vous... — Qu'avez-vous fait dans votre voyage?

— J'ai collectionné des petits papiers... — répondit Ovide en riant.

— Des petits papiers Garât?... Des billets de banque?...

— Ah! non, par exemple, car ceux dont je parle m'ont coûté pas mal d'argent...

— De quel genre sont-ils, ces papiers?

— Des autographes.

— De personnages historiques du bon vieux temps?...

— De gens très vivants.

— Célèbres, alors?

— Tout ce qu'il a au monde de plus inconnu...

— Et où êtes-vous allé faire cette singulière opération?

— A Joigny...

Ovide à son tour, en prononçant ces mots, regardait fixement M"® Amanda.

Il la vit tressaillir.

En même temps les vives couleurs de son teint pâlissaient.

Mais elle sut se donner bien vite un air indifférent.

— Ah! vous étiez à Joigny? — fit-elle. — Est-ce un joli pays?

— Très joli, — répondit Ovide avec un nouveau sourire. — C'est bâti en amphithéâtre sur une colline au bas de laquelle coulent les eaux limpides de l'Yonne... —Petite ville des plus pittoresques, mais fatigante à parcourir... — J'avais à voir plusieurs personnes :

— Des parents?

— Non...

Amanda poussa un cri de joie en voyant Ànnold venir à sa rencontre.

LlV. 89. — H. GEFFROV. édit — Reproduction interdite. 89

— Des amis, alors?

— Pas davantage. . . — Des gens du pays, tout à fait étranger pour moi... Malgré son aplomb habituel, M"« Amanda se sentait mal à l'aise.

La façon singulière et quasi moqueuse dont parlait son interlocuteur

l'inquiétait.

— Soliveau poursuivit, tout en dégustant un verre de vin de Corton

qu'il adorait :

— Joigny est fertile en autographes .. - Je savais en trouver quelquesuns chez des particuliers qu'on m'avait désignés, mais je ne croyais pa» vraiment en rencontrer de si curieux... — Seulement il fallait y mettre le prix, et les détenteurs étaient exigeants...

M"' Amanda se sentait de plus en plus mal à son aise.

— Je vous ennuie peut-être avftc mes autographes? — lui demanda tout à coup Ovide du ton le plus naïf.

— Mais pas le moins du monde... au contraire... — s'empressa de répondre la jeune fille; — tout ce qui vous touche m'intéresse!

— Je continue donc... — H y avait par exemple deux pièces.excessivement curieuses, signées d'un nommé Raoul Duchemin... — un nom bien obscur, comme vous voyez.

Cette fois M"" Amanda se sentit défaillir.

Elle s'efforça néanmoins de cacher son trouble, et répéta :

— Un nommé Duchemin?...

— Oui, un employé de la mairie... un jeune homme... assez. joli garçon... que j'ai eu la bonne fortune d'enlever à la Cour d'assises où il allait passer comme faussaire..

De pâle qu'elle était, Amanda devint pourpre. Ah ! — fit-elle.

— De ce que vous me disiez tout à l'heure, — demanda Ovide en remplissant son verre, — je dois conclure, n'est-ce pas, que vous n'êtes jamais allée à Joigny?

— Jamais !

— En ètes-vous bien sûre?

— Gomment, si j'en suis sûre ! ! ! — balbutia l'essayeuse de M"»* Augustine. —Pourquoi paraissez-vous douter de ma parole? — Pourquoi m'adressez-vous cette étrange question?...

— Pourquoi? — répondit Ovide.— Oh! mon Dieu, c'est bien simple... — Parce que j'ai acheté, moyennant la somme de mille cinquante francs, à M"»** Delion, modiste, un autographe signé : Amanda Régamij... — Voilà.

— Arnold!... Arnold! — s'écria l'essayeuse tremblante, éperdue, — vous savez tout... Cette femme vous a tout dit...

— Certainement elle m'a tout dit, vous en avez la preuve. - Mais pour-

quoi tremblez-vous ainsi? Pourquoi cette frayeur? —Ne suis-je pas votre ami? — Puisque j'ai payé mille cinquante francs à M™« Delion, *etque votre autographe est entre mes mains, vous n'avez rien à craindre, absolument rien à craindre, des suites de votre... légèreté.

— Ah! quand j'ai fait cela, j'étais folle !

— Je le crois, car au fond vous êtes une nature honnête, — répliqua Soliveau du ton le plus convaincu.

— Ainsi,, mon ami bien cher, — demanda la jeune fille en prenant une physionomie superlativement hypocrite, —vous ne me méprisez pas trop?

— Je ne vous méprise pas le moins du monde... — répondit Soliveau. — La créature humaine n'est point impeccable, que diable ! — Seulement! ma belle poulette, écoutez un bon conseil et suivez-le! —N'écrivez jamais de ceschoses-là!...

Amanda rougit et baissa la tête. Ovide poursuivit :

— C'est maladroit et c'est dangereux!... — Si votre autographe était tombé dans d'autres mains que les miennes, vous auriez pu le payer de votre liberté...

— Vous avez lu ce papier?... — balbutia l'essayeuse.

— Pouvais-je l'acheter sans le lire?...

— Qu'en avez-vous fait?

— Je l'ai serré dans mon portefeuille d'abord, puis dans un tiroir fermant à clef... Soyez certaine qu'il est en lieu sûr...

— Mais vous comptez me le rendre?...

— Je compte au contraire le garder précieusement, ma belle poulette... Amanda sentit un petit frisson.

— Pourquoi le garder? — demanda-t-elle.

— Manie de collectionneur... —C'est des autographes de ce genre que je suis friand...

— Oh! trêve de plaisanteries!... Rendez-moi cet écrit qui ne peut vous servir à rien...

— Il peut au contraire m'ètre très utile...

— Comptez-vous donc en faire usage contre moi?...

— Ah! ma poulette, vous savez bien que j'en suis incapable ! ! !

— Enfin, quelle est votre idée? Car vous en avez une ! î I

— J'en ai une, simple et galante... — Je veux vous enchaîner à moi...

— Ne criez pas si fort, dit le jeune Ducbemin qui semblait au supplice

— J'éprouve à votre endroit des sentiments très vifs. Vous paraissez me payer de retour; mais, instruit par l'expérience, je me défie des femmes, les sachant versatiles, surtout quand elles sont jeunes et jolies... — Ayant ce petit papier dans les mains, je n'ai rien de semblable à craindre... — Je puis m'endormir chaque soir avec la certitude que le lendemain vous ne me fausserez pas compagnie.

— C'est-à-dire que me voilà dans votre dépendance absolue...

— Mon Dieu, oui... c'est ainsi... — Seulement la dépendance sera îaciîe à supporter, et vous n'aurez qu'à vous louer de moi si je n'ai [>! int à me plaindre de vous...

Amanda comprit qu'Arnold de Reiss la tenait, et qu'il falla : faire à mauvaise fortune bonne mine.

— Mais comment avez-vous su ce qui s'était passé à Joigny? — demanda-t-elle.

— Le hasard est si grand!... —Je l'ai su sans le chercher, je vous assure...

— Pas plus que l'assassin de Lucie ne cherchait chez le coutelier du quai Bourbon l'arme qui devait frap^per... — répliqua la jeune fille en regardant Ovide.

Celui-ci se sentit pris d'une violente envie d'étrangler séance tenante M"^ Amanda; il se contint cependant et répondit d'une voix très calme :

— Le choix de la comparaison me semble malheureux; mais, en admettant que l'assassin de M"^ Lucie ait fait une imprudence, et que quelqu'un puisse se servir de cette imprudence pour le compromettre, sans doute se tiendrait-il sur ses gardes et inventerait-il un ingénieux moyen de parer les coups... — En voilà assez sur ce sujet... — Nous sommes amis, n'estce pas? — Nous resterons, bons amis, et tout ira bien... — Accepterez-vous du café, ma belle poulette?...

— S'il vous plaît, mon bien cher, avec un peu de chartreuse verte.

Le café fut servi avec accompagnement de liqueurs ; mais^ Amanda, quoique prenant beaucoup sur elle, ne parvenait plus à être gaie, ni même à le paraître.

— Irons-nous au spectacle, ce soir? — lui demanda Ovide en sortant du restaurant.

— Je préfère aujourd'hui rentrer chez moi. — Je me sens brisée.

— C'est au mieux, — De mon côté j'éprouve quelque fatigue. — Je vais vous reconduire et je regagnerai mon logis.

— Vous -ne m'avez jamais dit où vous demeuriez, mon ami... J'ignore votre adresse.

— A quoi vous servirait de la connaître?

— Je pourrais avoir à l'improviste besoin de vous écrire?

— C'est ce qu'il ne faut pas. — Je suis marié, père de famiHe, et je tiens à la paix de mon intérieur... — Or, dans le cas présent, votre ignorance me garantit votre discrétion.

Amanda se garda bien d'insister, mais elle pensait :

— Fais le mystérieux, mon bonhomme! — Je découvrirai ce que tu me caches!

Ovide reconduisit la jeune fille en voiture à la rue des Dames, puis, de

peur d'être épié par elle, il se fit ramener au centre de Paris, et de là, a pied, avec mille détours, certain qu'on ne le suivait pas, il regagna l'avenue de Glichy.

M'^*^ Amanda, rentrée chez elle, se trouva dans un état de surexcitation facile à comprendre.

— Ainsi, — se disait-elle en trépignant de colère, — il a fallu que le hasard conduise cet homme à Joigny, qu'un hasard plus grand encore le mène chez M'"^ Delion, et que ma mauvaise chance lui fasse connaître le passé!!! — 11 a acheté ce papier maudit, et il me tient pieds et poings liés!... — Quel intérêt puissant a-t-il donc à me tenir ainsi?

« Quel intérêt? — répéta la jeune fille. — Mon instinct me le dit, cet homme se sent deviné par moi... — Le commissionnaire qui est venu demander Lucie à l'atelier, c'était lui... — Le vieux monsieur de bonne tenue qui a acheté le couteau au quai Bourbon, c'était lui... — Le meurtrier qui a guetté et frappé Lucie, c'était lui!! I — Je mettrais ma tête à couper que c'était lui ! ! ! Et cependant les preuves me manquent. . . — Mais, quand j'en aurais, à quoi me serviraient-elles?

« Aie dénoncer? — Est-ce que je le peux? — En le livrant, je me livrerais moi-même... — En me taisant, au contraire, je n'ai rien à craindre; donc, je me tairai... — Ce qu'il a fait ne me regarde pas... ~ Il y a pourtant deux choses que je veux savoir : — où il demeure, et pourquoi il assassinait Lucie...

Tout en roulant dans sa tête des pensées de ce genre, Amanda se déshabilla, se mit au lit et se laissa gagner par le sommeil.

Soliveau, de son côté, se tenait ce langage :

— Je dois une fière chandelle à ma bonne étoile!... — Sans elle je serais à l'heure qu'il est en fâcheuse posture!... — Cette coquine m'a deviné et je suis certain qu'elle aurait pris plaisir à faire de moi l'objet d'un fort joli chantage!... — Heureusement je possède de quoilui lier la langue... — Donc, de ce côté, rien à craindre.

Rassuré complètement au sujet de M"« Amanda, Ovide se coucha et ne tarda point à s'endormir.

Jacques Garaud, — le faux PaulHarmant, — attendait avec une impatience facile à comprendre le retour de son complice, ou tout au moins des nouvelles de ce complice...

Il ne s'était point fait illusion au sujet des difficultés de toute nature que Soliveau rencontrerait avant d'arriver à son but.

Ignorant le nom de la nourrice à laquelle Jeanne avait confié son enfant vingt et une années auparavant, trouverait-il la piste de la jeune fille et la preuve que Lucie avait bien réellement l'origine qu'une certaine ressemblance avec la veuve de Pierre Portier semblait indiquer?

Aussi fut-il saisi d'une vive émotion quand on vint lui annoncer le matin, à Gourbevoie, la visite d'Ovide.

— Un retour si prompt, — se dit-il, — ne peut être causé que par un insuccès complet...

Il donna l'ordre d'introduire immédiatement auprès de lui le personnage qu'on prenait à l'usine pour un ingénieur anglais ou américain.

Dès que les deux hommes furent en tête à tête dans le cabinet, Jacques Garaud, ayant hâte de savoir à quoi s'en tenir, demanda :

— Tu as échoué?

— J'ai réussi... — répondit Ovide.

— Complètement?

— Complètement.

— Tu as retrouvé la fille de Jeanne Fortier?...

— Oui.

— Par la nourrice?

— Non. — La nourrice est morte depuis longtemps! mais ça ne ma pas empêché de savoir ce que Tenfant était devenue...

— Elle a bien été déposée à l'hospice des Enfants-Trouvés? Ovide fit de la tête un signe affirmatif.

— A Paris?

Même signe.

— Alors, la rivale de ma fille est vraiment Lucie Fortier?

— Un instant ! Tu vas trop vite...

— Comment?

— Reste à savoir si la fille de Jeanne Fortier est bien la Lucie que nous connaissons...

— La ressemblance que j'ai constatée...

— Est une présomption, mais non une preuve...

— Ce n'est donc point cette preuve que tu rapportes?

— Évidemment non. — Je rapporte un procès-verbal contenant les détails relatifs au dépôt de la petite fille à l'hospice des Enfants-Trouvés, ce qui me donne le droit d'aller me renseigner à cet hospice et de savoir si l'enfant immatriculée sur le registre des dépôts sous le numéro 9 est bien celle que nous croyons.

— Explique-toi.

Ovide exhiba son portefeuille, en tira la pièce authentique obtenue de l'employé Duchemin à la mairie de Joigny, et la présenta à Paul Hapmant.

Ce dernier en lut le contenu avec attention et s'écria .

— Gomment diable t'y es-tu pris pour obtenir ce papier? Le Dijonnais raconta ce que nos lecteurs savent déjà.

Les deux magistrats se firent indiquer la chambre de Lucie. LiV. 90. — H. G[:;FFR0Y, édit. — ReproduclioQ iQierdite.

LA POilTEUSE DE PAIN 715

— Ton audace mépouvante! ! — murmura le millionnaire, après avoir écouté ce récit. — Es-tu Lien sûr que les conséquences n'en puissent être dangereuses?

— Parfaitement sûr... — Je n'ai rien à craindre, tenant l'homme solidement comme je le tiens... — Son intérêt est deux fois de se taire, puisqu'en parlant il lui faudrait confesser le vol commis par lui dans les arcliives de la mairie, et qu'en outre je le perdrais avec ses billets faux!

— Tu as raison... — dit Paul Harmant. — Que vas-tu faire?

— Aller carrément à l'hospice réclamer l'enfant qui a été déposée le G avril 1862, et par conséquent savoir ce ^que celte enfant est devenue...

— - Quand iras-tu?

— Aujourd'hui même...

— Quand te reverrai-je?

— Ce soir.

— Où?

— Chez moi, si tu veux,

— A quelle heure?

— A cinq heures.

— J'y serai.

— As-tu des nouvelles de Lucien Labroiie?

— Une lettre ce matin...

— Quand doit-il revenir à Paris?

— Dans trois ou quatre jours...

— D'ici là tu auras dans les mains ce qu'il te faut pour créer un obstaele infranchissable entre lui et la fille de Jeanne Fortier... De Jeanne Fortier, l'assassin de Jules Labroue, son père!...

— J'y compte... — fit Paul Harmant en se frottant les mains avec une expression de triomphe cynique. — A ce soir.

Ovide quitta Gourbevoie, prit le tramway jusqu'à la barrière, et à la barrière monta dans une voiture qui le conduisit boulevard d'Enfer.

Depuis plusieurs années l'hospice a subi de nombreuses transformalions. Mais, malgré ces changements, les traditions administratives s'y sont conservées intactes, et les intéressés sont certains d'y trouver les renseignements don<t ils ont besoin, même si pour les obtenir il faut remonter à une date très reculée.

Les archives, fort curieuses à plus d'un titre, sont admirablement

tenues.

Ovide, qui, nous le savons, ne doutait jamais de rien, alla droit au

cabinet du directeur.

Celui-ci, ne lui fit point faire antichambre et s'informa du motif de sa

visite.

— Monsieur, — répondit Soliveau, —je viens vous prier de m'apprendre ce qu'est devenue une petite fille déposée dans cet hospice il y a vingt et un ans.

— A quel titre/monsieur, demandez-vous ces renseignemenis? — Je dois vous prévenir qu'il m'est interdit de vous répondre si vous n'êtes pas muni de pièces prouvant que vous avez le droit de m'interroger,

— Cette preuve sera faite à l'instant, monsieur... — dit Ovide.

Et, tirant de son portefeuille le procès-verbal portant la signature de l'ex-maire de Joigny, il poursuivit :

— Je viens m'informer d'une enfant déposée ici le 6 avril 1862, ainsi que cela résulte de la déclaration officielle que j'ai l'honneur de mettre sous vos yeux...

Le directeur prit le procès-verbal et, après l'avoir examiné avec soin,

répliqua :

— Je n'ai, monsieur, aucune objection à soulever... — Vous agissez évidemment dans la plénitude de votre droit... — Je vous dirai donc ce qu'est devenue l'enfant en question... — Peut-être est-elle morte... — Quoi qu'il en soit, vous serez fixé...

Un garçon de bureau, appelé par un coup de sonnette, s'empressa d'accourir.

D'une main ferme et rapide le directeur avait tracé quelques mots sur une feuille de papier.

Il tendit cette feuille au garçon de bureau et lui dit :

— Ceci à l'employé des archives, et attendez pour rapporter la réponse.

— Bien, monsieur.

Le garçon sortit et le directeur reprit, s'adressant à Ovide :

— D'après la date relatée au procès-verbal, l'enfant autrefois déposée est aujourd'hui majeure... — A partir du jour de sa majorité nous n'avons conservé sur elle aucun droit, pas même celui de surveillance. — Nous ne pourrons donc vous renseigner que jusqu'au jour où la majorité a été atteinte.

— Je le comprends, — monsieur, — répliqua Soliveau, — mais si la jeune fille vit encore, vos renseignements, mêmie incomplets, me fourniront le moyen de la retrouver.

— Je le crois comme vous.

Quelques minutes s'écoulèrent, puis le garçon de bureau reparut, apportant un volumineux registre qu'il plaça sur le bureau devant le directeur. Celui-ci l'ouvrit.

Chaque page contenait la copie d'un procès-verbal de dépôt d'enfant. Le directeur chercha la date inscrite sur le procès-verbal de Joigny.

— Arrivé à cette date, il s'arrêta.

— Voici ce qui vous intéresse, monsieur, — dit-il. — La petite fille apportée le 6 avril 1862 a été inscrite sous le numéro matricule 9.

Ovide sut maîtriser sa joie.

Jacques Garaud n'avait pas été induit en erreur par une ressemblance fortuite...

Lucie, l'ouvrière de M™® Augustine; Lucie, la rivale de Mary Harmant; Lucie, la fiancée de Lucien Labroue, était bien la fille de Jeanne Fortier la condamnée, de Jeanne Fortier, l'évadée de Clermont.

Tout ce qu'on pouvait lui apprendre après cela ne l'intéressait plus.

Au dos du procès-verbal apporté par le visiteur le directeur inscrivit le numéro matricule du registre, l'adresse de l'endroit où la jeune fille avait été mise en apprentissage, l'adresse du logement qu'elle occupait lors de sa majorité, quai Bourbon, numéro 9, et il signa.

— Maintenant, monsieur, — dit-il ensuite, — il y a une formalité à remplir.

— Laquelle?

— C'est de faire viser ma signature par le directeur de l'Assistance publique.

— Ce qui veut dire, sans doute, que je ne puis emporter cette pièce aujourd'hui, et qu'il faut attendre l'accomplissement de la formalité en question?

— Oui, monsieur, mais ce retard sera de courte durée. Demain, dans la journée, nous serons en règle...

— Je me présenterai donc demain. . . — A quelle heure, je vous prie ?

— Vers les deux heures...

Ovide salua et sortit.

Peu lui importait d'attendre une journée pour avoir en sa possession la preuve authentique que Lucie était la fille de Jeanne Fortier, l'évadée de Clermont.

Vingt-quatre heures de plus ou de moins n'avaient pour lui aucune importance. — ■- Il savait. — C'était le point capital.

A cinq heures du soir Paul Harmant vint le trouver, avenue de Clichy, et il lui fit part de sa découverte.

— Enfin I ! — s'écria le millionnaire. — Nous verrons si Lucien Labroue songe encore à épouser cette fille!...

Mary était de plus en plus souffrante.

Seule la surexcitation nerveuse la soutenait.

Elle allait, venait, sortait, rentrait, mais elle n'était plus que l'ombre d'eiie-méme. ' .

A la date indiquée par Etienne Castel, elle avait commencé les séances pour son portrait.

Avec une sorte de fièvre elle cherchait des distractions afin de se soustraire le plus possible à la pensée obsédante qui remplissait son âme, — le souvenir de Lucien Labroue, indiff'érent, sinon dédaigneux.

Peine'inutile !

Tout ce que Mary tentait pour oublier, ne faisait qu'aviver ses souffrances morales, et, — conséquence naturelle et prévue, — augmenter ses douleurs physiques.

Paul Harmant, — ce misérable chez qui la corde de la paternité vibrait^ comme chez un honnête homme, — éprouvait d'indicibles angoisses en voyant dépérir ainsi son enfant.

11 conservait cependant la ferme croyance qu'un mariage avec Lucien triompherait du mal et serait le salut pour elle.

Mary éprouvait des alternatives d'espérance et de désespoir, qui la tuaient lentement mais d'une façon sûre.

Son père lui avait appris le prochain retour de Lucien, et la pauvre enfant, en songeant qu'elle allait le revoir, se rattachait, ou pour mieux dire se cramponnait à la vie.

Il ne restait plus que deux jours à s'écouler avant le moment oii le fils de Jules Labroue serait à Paris.

Muni de la pièce authentique qu'Ovide Soliveau avait été reprendre à l'hospice des Enfants-Trouvés, Paul Harmant attendait de pied ferme le jeune homme.

Au quai Bourbon, le petit logis du sixième étage était en fête.

Lucie avait reçu une dépêche annonçant l'arrivée de son fiancé pour le lendemain soir. — Lucien avançait son retour de quelques heures afin de pouvoir dîner avec Lucie et passer auprès d'elle la soirée.

L'ouvrière de M"^« Augustine ne souffrait presque plus de sa blessure, et d'ailleurs la joie achevait la guérison.

Maman Lison, la porteuse de pain, partageait cette joie, et de son mieux aidait Lucie à préparer tout pour bien recevoir l'ami absent depuis près d'un mois.

Un joli dîner fin, deux bouteilles de vin vieux, du linge éclatant de blancheur, des fleurs sur la table, rien ne manquait au festin de bienvenue.

Aussi, les heures de l'attontf Kf'ni])1nipnt-f'lles presque aussi longues à Lucie qu'à la pauvre Mary.

Père, — avait deniaridé celle-ci à Paul Harmant, — c'est seulement après-demain matin que tu verras M. Lucien?

— Oui, mon enfant.

— Tu es satisfait de la manière dont il t'a représenté à Bellegarde?

— Entièrement satisfait.

LYI

— Ah! — fit Mary avec une intonation joyeuse. Le millionnaire poursuivit :

— J'ai reçu ce matin une lettre de mes clients... — Ils me témoigneni leur contentement et me félicitent de la haute intelligence du directeur de mes travaux...

— Père, veux-tu me faire plaisir?

— Si je le veux ! !

— Je serais heureuse de fêter le retour de M. Lucien... — Prie-le de venir dîner avec nous le jour de son arrivée...

Le désir exprimé par Mary s'accordait mal avec les idées de Paul Harmant.

Si le jour même, comme c'était son projet, il portait au jeune homme le coup décisif qui devait l'amener à devenir son associé et son gendre, il comprenait bien qu'après un choc si rude Lucien, violemment ému ne pourrait accepter une invitation pour le soir même.

Or, comment expliquer à Mary son refus?

Quel prétexte mettre en avant pour éviter à la jeune fille une véritable torture?

Il prit cependant une décision et se dit :

— Peut-être, quand il aura vu Mary pâle, souffrante, et toujours de plus en plus éprise, fêter son retour, l'entourer de soins et deprévenances, sera-t-il touché de tant d'amour et se décidera-t-il plus vite à rompre un mariage désormais impossible.

La conclusion fut qu'il remettrait au lendemain de l'arrivée de Lucien l'entretien sérieux et décisif qu'il voulait avoir avec lui.

— Ton désir sera satisfait, chère mignonne, — répondit-il. — Je regrette seulement que tu m'en aies parlé...

— Pourquoi donc?

— Parce que je voulais te faire la surprise dinviter Lucien sans te l'avoir dit.

Tu es bon, père ! — s'écria la jeune fille en sautant au cou de Jacques

Garaud et en l'embrassant.

Enfin arriva le jour si impatiemment attendu.

Mais, — ainsi que nous venons de l'expliquer, — Lucien ayant avancé de douze heures son départ de Bellegarde, Paul Harmant ne l'attendait que le lendemain matin, tandis qu'il arrivait à Paris le soir.

En descendant du chemin de fer, il courut au quai Bourbon.

Les deux fiancés, les yeux pleins de douces larmes, tombèrent dans les bras l'un de l'autre avec une émotion attendrie, puis maman Lison reçut une accolade amicale.

La digne femme avait, elle aussi, de grosses larmes dans les yeux. — Il lui semblait presque retrouver un fils.

Ensuite, d'un côté comme de l'autre, les questions se succédèrent.

Lucie, dans ses lettres, avait tenu son futur mari au courant de la situation et raconté l'attentat dont elle avait été victime, mais gardé le silence au sujet de la démarche récente faite auprès d'elle par le juge d'instruction et le chef de la sûreté.

Convaincue que les magistrats s'égaraient absolument, il lui paraissait au moins inutile d'inquiéter le jeune homme.

Lucien était un peu bronzé par le voyage, le grand air et le soleil, mais cette chaude teinte brune imprimait à son visage quelque chose de plus mâle et de plus énergique.

Il se portait d'ailleurs à merveille, et sa joie de se retrouver auprès de sa bien-aimée Lucie lui donnait une surabondance de vie dont témoignaient l'éclat de ses yeux, l'animation de sa parole et les vibrations de sa voix.

11 revoyait la fiancée de son cœur, il la revoyait guérie, fraîche et souriante...

C'était le bonheur...

Que lui importait le reste? — Il ne s'en préoccupait point; — il n'y songeait même pas...

— Et dire que sans vous, maman Lison, je ne l'aurais peut-être pas retrouvée vivante ! — s'écria Lucien en serrant dans les siennes les mains de Jeanne Fortier. — Ah! vous êtes notre bon ange! — Nous ne nous séparerons jamais de vous! jamais! jamais I !

Il se faisait raconter par le menu ce qu'il savait déjà, les détails de cette nuit sinistre où sa pauvre Lucie avait failli mourir.

Et maman Lison ne se lassait pas de répéter le même récit, toute frissonnante encore, comme si le drame de Bois-Colombes s'était passé la veille

Le y«n\uu de bureau reparut apportant un volumineux registre.

LiV. 91. F. ROY, Mit. — Reproduction inleraila.

— On n'a pas retrouvé le misérable assassin? — demanda tout à coup le jeune homme.

— Non... — répondit Lucie.

— C'est étrange!

— Pourquoi? — Il eût été plus surprenant de le retrouver... un n. rieur de banlieue, faisant partie d'une bande... — Mais ne parlons plus de cela... je suis guérie... tout est fini... — Seulement, quand j'aurai à sortir désormais le soir, je prendrai mes précautions...

— Elle a raison... — appuya Jeanne Portier. — Elle ne souffre plus... elle est guérie... c'est le principal...— Je suis sûre que vous êtes de mon avis.

— Certes! et plutôt mille fois qu'une.

— Eh! bien, à table, alors! — Le diner est prêt...

Nos trois personnages s'installèrent joyeusement autour de la petite table bien servie.

La soirée passa \rop vite.

Lucien fut stupéfait, en regardant sa montre, de s'apercevoir qu'il était minuit.

Rester plus longtemps était impossible, et le jeune homme se retira en promettant à sa fiancée de venir passer avec elle la journée tout entière du dimanche suivant.

En regagnant la rue de Miromesnil Lucien pensait au complet bonheur qu'il venait de goûter, et, presque malgré lui, dans la plénitude de sa joie, dans l'ivresse de son amour partagé, il pensait en même temps à la pauvre Mary qui l'aimait, et qui se mourait parce qu'il ne pouvait lui rendre tendresse pour tendresse.

Lucien Labroue, nous le savons, était un homme de cœur.

Il éprouvait un chagrin profond de cette situation lamentable, mais il ne pouvait rien y changer.

Le lendemain matin, à la première heure, il se rendit à Courbevoie pour y reprendre la direction des travaux.

Paul Harmant n'était point encore arrivé.

Lucien profita de son absence pour se mettre au courant de tout ce qui s'était passé pendant les précédentes semaines, et pour examiner les travaux en cours d'exécution.

Vers huit heures seulement le père de Mary fit son apparition à l'usine.

A peine s'était-il installé dans son cabinet que Lucien entra pour lui rendre compte de son voyage. — Le millionnaire tendit la main au jeune bomme de la façon la plus cordiale.

— Je suis heureux de vous revoir, mon cher enfant, — lui dil-ii, — d'autant plus heureux que j'ai à vous adresser de chaudes félicirations. — Mes clients de Bellegarde m'ont écrit à votre sujet dans des termes

singulièrement flatteurs... — Il paraît que vos relations ont été excellentes.

— Je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports avec ces messieurs... — Ils ont été parfaits pour moi... "^

— Vous ont-ils adressé des propositions?... — demanda Paul Harmant avec un peu d'inquiétude. — J'ai su par hasard qu'ils cherchaient un homme de mérite, capable de les suppléer...

— Peut-être, — répondit Lucien en souriant, — si j'avais paru comprendre certaines paroles à double sens ressemblant fort à des ouvertures, des propositions catégoriques m'auraient-elles été faites... — Mais je suis veste impassible et vous le savez, monsieur, il n'y a de pires sourds que oeux qui ne veulent pas entendre...

— Je vous sais gré de n'avoir voulu ni entendre, ni comprendre, et je vous prouverai ma reconnaissance. . . — Vous êtes arrivé à Paris cette nuit?

— Hier au soir...

— Vous êtes-vous ennuyé là-bas?

— Souvent... — répondit Lucien qui pensait à sa fiancée. Paul Harmant ne le questionna pas davantage.

Il lui convenait de ne paraître s'occuper en ce moment que des choses ^yant un rapport direct avec l'industrie.

La conversation s'engagea sur les plans que Lucien rapportait, plans de nouvelles machines à construire, qui nécessiteraient encore par la suite un déplacement d'ouvriers.

L'entretien dura près d'une heure.

— Il ne me parle point de ma fille... — pensait le millionnaire. A peine venait-il de formuler cette réflexion que Lucien lui dit :

— Je ne vous ai pas encore demandé, monsieur, comment se porte M"« Mary...

— Elle a été et elle est encore bien souffrante... — répliqua Paul Harmant.

— Gravement souffrante?...

— Assez pour me causer de vives inquiétudes... — Vous la verrez et vous jugerez par vos propres yeux combien ces inquiétudes sont fondées et combien j'ai raison de vouloir à tout prix donner à mon enfant un peu de bonheur qui sera le salut pour elle... — J'ai annoncé à Mary votre retour, it sa première pensée, ce matin, a été pour vous.

— Pour moi, monsieur?... — répéta Lucien avec contrainte, car il pressentait tous les ennuis de la fausse position dans laquelle l'amour de k jeune fille allait le placer.

— Oui... — Elle veut célébrer votre arrivée. — Elle vous attend ce soir à dîner avec moi... et se fait une fête de nous voir tous les deux en même temps près d'elle... — Une vraie réunion de famille...

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Oui, c'est bien cela, les recherches n'auront pas été longues

— Mais, monsieur... — balbutia le jeune homme.

— Oh! pas d'excuses... pas de prétextes pour décliner l'invitation de ma fille... — interrompit vivement le millionnaire. — Vous ne pouvez mieux lui prouver votre sympathie qu'en acceptant cette invitation qu'elle m'a

chargé de vous transmettre... — En ce qui me concerne j'ajouterai qu'un refus me peinerait beaucoup. . . — Il s'agit d'un diner absolument inti me. . . — Nous ne serons que nous trois... — Vous quitterez l'usine un peu plus tôt afin d'aller vous habiller chez vous, et vous viendrez nous rejoindre à

l'hôtel...

Lucien, quoique fort contrarié du désir de la jeune fille, comprit qu'il ne pouvait répondre à ce désir par un refus inexplicable et blessant

Lucie avait fêté son retour.

Mary voulait le fêter à son tour.

Comme Lucie, elle l'adorait.

Que n'eût-il pas donné de grand cœur pour se soustraire à la situation à la fois cruelle et ridicule d'homme trop aimé par deux femmes!...

— J'accepte, monsieur, — dit-il, — et je serai très heureux de présenter mes respectueux hommages à mademoiselle votre fille.

— A la bonne heure! — s'écria le millionnaire. — Je vous savais d'avance incapable de causer un chagrin à Mary et à moi.

Puis il ne fut plus question de la réunion du soir.

La journée s'écoula en visites aux différents ateliers, et vers quatre heures Lucien quitta Gourbevoie pour aller chez lui se préparer à dîner à l'hôtel de la rue Murillo.

Tout en montant la longue avenue de Neuilly et l'avenue de la Grande- Armée, le jeune homme se sentait singulièrement sombre et triste.

Il regrettait maintenant d'avoir- accepté l'invitation qui pendant de longues heures allait le mettre en présence de Mary dont il connaissait, dont il déplorait l'amour insensé.

Qui sait si cette invitation n'était point un piège?

Qui sait si Paul Harmant n'allait pas lui renouveler devant sa fille les offres déjà faites?...

Gela étant, quelle contenance serait la sienne, et que répondrait-il pour

ne point paraître brutal?

Sa réponse, adressée au millionnaire seul, était la chose du monde la plus simple : — // ne s' appartenait plus... Il avait donné son cœur...

Mais en face de Mary aurait-il le courage de répéter ces deux courtes phrases?

Aurait-il la force de répliquer :

« Vous savezbien que j'aime Lucie, puisqu'elle vous l'a dit elle-même et que j'ai vu briller dans vos regards tous les feux de la jalousie...

^« Non! cent fois non! Je n'aurai point le courage di^ la torturer ainsi. — pensait Lucien, — mais je ne puis pas non plus lui laisser croire que je l'aime... »

Il était six heures et demie du soir lorsque le fiancé de Lucie arriva, très ému et le cœur serré, à l'hàtel de la rue Murillo.

Paul Ilarmant était rentré depuis une demi-heure, et ce fut lui qui reçut le jeune homme dans son cabinet de travail.

— Ma fille nous attend au salon, — lui dit-il. — Allons la rejoindre...

Mary attendait en effet, et Dieu sait quelle fièvre d'amour faisait battre ses tempes.

En soulevant le rideau de guipure de l'une des fenêtres, elle avait vu Lucien entrer dans la cour, et il lui avait fallu appuyer ses deux mains sur son cœur afin d'en comprimer les battements.

Elle éprouvait une joie immense, une indicible ivresse.

Lucien de retour à Paris, Lucien dans la maison de son père, c'était pour elle le salut, la guérison, la vie !

Quelques minutes s'écoulèrent, — puis une porte s'ouvrit et Paul Harmant parut sur le seuil, faisant passer devant lui son hôte.

Mary voulut se lever et marcher à leur rencontre, mais la violence de son émotion détermina chez elle une sorte de défaillance; — elle chancela et retomba sur le siège qu'elle venait de quitter.

En ce moment, sa pâleur était effrayante.

Son père courut à elle.

A l'aspect du visage amaigri et des traits altérés de la jeune fille, Lucien se sentit pris d'une immense et douloureuse pitié.

Ses yeux devinrent humides.

— Mademoiselle... — balbutia-t-il.

— Tu souffres, ma chérie? — demanda le millionnaire.

— Non, père, je ne souffre pas... — répondit Mary que la voix de Lucien venait en quelque sorte de galvaniser. — Je ne souffre pas... au contraire... — J'ai ressenti un étourdissement... ce n'était rien... c'est passé déjà... — Je suis heureuse de revoir monsieur Lucien, etiln'en doute point, car il sait que je l'aime... d'une amitié sincère... —Je suis heureuse après un mois d'absence de lui serrer la main...

Elle tendit en effet la main au jeune homme qui la prit et la trouva brûlante de fièvre.

— Moi aussi, mademoiselle, —répondit-il avec un trouble involontaire, — je suis heureux de vous voir... oui, je vous assure, irès heureux...

— Vrai? bien vrai? — s'écria Mary avec un élan de passion.

Lucien comprit qu'une froideur trop significative pouvait tuer celle enfant, aussi répliqua-t-ii vivement :

— Je vous l'affirme!... je vous le jure!...

La figure de la jeune fille devint rayonnante.

— Ainsi, — poursuivit-elle, — vous avez accepté mon invitation avec joie?

— Oui, certes! — Elle m'était précieuse à un double titre, étant le témoignage de l'amitié sincère dont vous parliez tout à l'heure, mademoiselle, et de l'estime que monsieur votre père veut bien m'accorder...

— C'est plus que de l'estime, — reprit Mary, — c'est de l'affection que mon père éprouve pour vous... — Il me l'a dit bien des fois...

— J'en suis fier et reconnaissant...

— Pourquoi donc ne veniez-vous pas nous voir plus souvent?... Lucien, fort embarrassé de la tournure que prenait Tentretien, ne put

que répondre en hésitant :

— Je ne me croyais point autorisé...

Il s'interrompit :

— A nous traiter en amis?... — Acheva la jeune fille. — A vivre avec nous sur un pied d'intimité?... — En vérité, monsieur Lucien, vous aviez bien tort!... — Vous êtes un homme du plus grand mérite et un gentleman... — Qui donc ne serait honoré de vous recevoir? — Mon père, je le sais, vous regarde comme un autre lui-même... — Il me laisse maîtresse d'agir à ma guif^e... — Il approuve tout ce que je fais! Je profite de cette libertépour vous dire, en son nom comme au mien, que votre couvert sera mis chaque jour ici, et que nous compterons sur vous ! — N'est-ce pas, père?

— Je n'ai qu'à m'incliner, puisque tu es souveraine maîtresse... —fit le millionnaire en souriant.

L'embarras de Lucien grandissait de minute en minute et se transformait en malaise. '

— Tant de bontés me rendent confus... — bégaya-t-il.

Mary, prenant cette réponse pour un consentement, devint radieuse et s'empressa d'ajouter :

— C'est convenu... Et je compte aussi que vous nous accompagnerez souvent au théâtre. — Mon père sera enchanté de vous voir me donner le bras pour me conduire à notre loge... — N'est-ce pas, père?

— Sans doute, ma chérie...

— Alors, monsieur Lucien, c'est entendu aussi, n'est-ii pas vrai?

— Je suis dans une situation trop modeste, mademoiselle, pour accepter le rôle envié de votre cavalier...

— Ceci est une défaite, monsieur Lucien, et je ne l'admets pas!... — En refusant, vous me feriez de la peine... beaucoup de peine, et je suis sûre que telle n'est point votre intention... — Acceptez donc sans crainte... je vous promets de ne pas abuser...

Le visage de Mary exprimait une telle angoisse, l'intonation de sa voix

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Maman Lison aidait Lucie à préparer fout, pour bien recevoir l'ami absent.

LlV. 92. — H. G£FFROY. édil. - Reproduction interdite.

devenait si suppliante, que Lucien ne se sentit point la force de désespérer la jeune fille par un refus formeL

— J'accepte, mademoiselle, — dit-il, — mais les exigences du travail me laissent bien peu de liberté.

— Elles vous laissent du moins l'absolue liberté de vos dimanches, et je compte qu'à l'avenir vous voudrez bien nous les consacrer.

Lucien devint un peu pâle.

Il pensait à Lucie, et déjà ses lèvres s'ouvraient pour répondre d'une façon carrément négative.

Mary ne lui laissa pas le temps de prononcer un mot.

— Nous irons passer les dimanches à la campagne avec mon père... — poursuivit-elle ; — cela vous fera du bien et vous reposera de la vie sédentaire menée par vous pendant toute la semaine... — L'existence sans changements serait trop monotone... — il faut varier. — Nos parties de campagnes seront charmantes, n'est-ce pas, monsieur Lucien?...

La fille du millonnaire avait prononcé avec une câlinerie adorable ces dernières paroles.

Elle attendait une réponse affirmative.

Mais Lucien venait de trouver un prétexte pour décliner la proposition.

— Mon Dieu, mademoiselle, — dit-il, — permettez-moi de vous faire observer que j'ai quelques amis qui me sont très dévoués, et à qui je rends cordialement leur affection... — Pour les visiter, pour entretenir avec eux des rapports auxquels je tiens beaucoup, je n'ai que le dimanche... Si je dispose de ce jour unique, je ne pourrai plus voir mes camarades d'enfance, et par cela même, j'encourrai leurs reproches et les miens... ce qui, je ne vous le cache point, me serait très pénible...

Tandis que Lucien disait ce qui précède un nuage passait sur le firont de Mary, ses yeux se voilaient, son cœur, mordu par la jalousie renaissante, se mettait à battre avec une violence désordonnée.

— Alors, monsieur, — balbutia la pauvre enfant d'une voix à pein^ distincte tant elle était basse et brisée, — alors, c'est un refus?...

Paul Harmant sentit l'etfet désastreux que les paroles du jeune hâBime venaient de produire sur sa fille.

Il essaya de l'atténuer.

— Lucien ne te refuse pas, ma chérie, —dit-il vivement; — il t« «ou-

met une objection qui me paraît absolument juste... — L'amitié impose des devoirs, et je l'estimerais moins s'il ne tenait à s'en acquitter... — H a besoin de quelques-uns de ses dimanches pour visiter ses amis... — Nous ne pouvons prétendre à nous emparer de tout son temps. — Sa liberté d'action n'étant point entravée, il nous reviendra avec plus de plaisir... — N'est-ce pas, mon cher Lucien?

Le fiancé de Lucie ne pouvait s'empêcher d'éprouver une pitié profonde à l'endroit de la trop impressionnable jeune fille.

Il donna la réplique docilement.

— C'est vrai de tout point, oui, monsieur, — dit-il, — et M»« Mary le comprendra, je n'en doutepas...

Mary répliqua d'un ton triste :

— Je comprends que, lorsque je donne mon amitié, je la donne sans arrière-pensée, sans restrictions, sans partage, prête à faire joyeusement toutesles concessions ettous les sacrifices... - C'est là, me semblait-il, un devoir... - J'exagérais sans doute... - Sans doute, prête à tout donner, j'exigeais trop... - Je tâcherai de devenir plus raisonnable, et je saurai me contenter de peu... puisque c'est ainsi qu'il faut être...

La pitié de Lucien redoublait.

Ne sachant que répondre, il garda le silence.

Le millionnaire intervint.

- Vous vous entendez à merveille! ! - dit-il avec un entrain de commande. - Lucien fera, je te l'affirme, tout ce qui dépendra de lui pour t'être agréable...

- Vous pouvez en être sûr, monsieur, — répondit le jeune homme, — et j'espère que M»« Mary n'en doute pas.

Mary tourna vers Lucien ses grands yeux noyés de larmes. Leurs prunelles d'un bleu profond comme celui du ciel avaient une expression éloquente.

Elles semblaient crier :

— Si vous saviez combien je vous aime!... - Comme il serait bon de vous voir m'aimer ainsi !...

Sous ce regard parlant, Lucien se sentit frissonner de tout son corps. On vint annoncer que le dîner était servi.

— Offrez votre bras à ma fille... — dit Paul Harmant.

Mary, palpitante d'amour, s'appuya sur le bras du fiancé de Lucie pour passer à la salle à manger.

La table était couverte de fleurs.

~ Vous le voyez, monsieur, — murmura la jeune fille avec un paie sourire, - c'est jour de fête aujourd'hui chez nous... la fête de votre retour...

Lucien pensait :

- Comme faisait hier ma bien-aimée Lucie, elle célèbre mon retour avec des fleurs!... -Pauvre enfant!! Malgré cette tendresse immense que je VOIS, que je sens, dont elle m'enveloppe, je ne puis laisser aller vers elle mon cœur qui est tout à Lucie.

Le dîner ne fut point triste.

En dépit de sa jalousie, Maryse trouvait heureuse d'avoir auprès d'elle l'homme qu'elle adorait.

D'ailleurs, le maître de la maison faisait tout pour égayer le repas et il v parvint. ' ^

Vers dix heures, Lucien prit congé.

- N'oubliez point, - lui dit Mary, - que demain votre couvert sera mis à notre table.

- Je m'en souviens, mademoiselle, - répliqua-t-il, - et soyez sûre qu'aucune de vos paroles ne s'effacera de ma mémoire.

Il partit.

En se trouvant dehors, au grand air, il lui sembla qu'il avait un poids de moins sur la poitrine, et cependant il se reprochait de n'avoir pas eu le courage d'une entière franchise.

- Qu'adviendra-t-il de tout cela ? - se demanda-t-ii en passant la main sur son front brûlant. - La situation n'est pas tenable !... - x\e serai-je point obligé de quitter cette maison et de chercher ailleurs un emploi?

« Nos clients de Bellegarde m'ont en effet laissé comprendre qu'ils seraient heureux da m'engager, mais les appointements seraient forcément bien inférieurs à ceux que Paul Harmant me donne...

« M'en aller si loin de Paris!! - Lucie voudrait-elle me suivre? - Aije le droit de lui imposer un exil? - Ne dois-je pas rester ici où j'ai l'espoir de relever un jour la maison de mon père?...

« Pauvre Mary!... -Je ne puis lui en vouloir de m'aimer - Ce n'est pointsa faute... - En m'éloignant, je la tuerais... - Ne vaut-il pas mieux laisser^Ia maladie de langueur dont elle est atteinte achever son œuvre?... - Les jours de la malheureuse enfant sont comptés... Le moment est proche où son amour ne sera plus une gêne pour moi.

Lucien rentra chez lui très perplexe, nayant rien décidé, ne s'arrêtant à aucun parti.

Il se coucha fiévreux et ne put trouver le sommeil.

Paul Harmant était resté seul avec sa fille après le départ de le«r eonvive.

- Eh bien! chère mignonne, - lui demanda-t-il, - es-tu coatentef - Crois-tu enhn que j'avais raison quand ie t'ai dit qu'il viendrait et cm'il t'aimeraix?

loi

Marv eocha mélancoliquement la tête sur sa poitrine.

Oui, .lest venu, - répondit-elle. - et j'ai été heureuse, ma.s je le sais moms à cette heure que je lai vu... que je l'ai entendu...

!- Moms heureuse, pourquoi?... - Tout ce que tu !m proposais, il 1 a accepté... Donc l'idée de vivre dans noire intimité le sedmt.

Tu te trompes, il n'a pas tout accepté, - murmura la jeune fille.

Je trouve très naturel qu'il ait voulu se réserver quelques heures

pour aller voir ses amis... . ,■ „ «,,.,. avpp

^ Ce ne sont point ses amis qu'il ira voir! - répliqua Ma i axeo véhémence, - j'en ai le presseniiment. j'en ai la certitude ! - b il a cédé queTques-'unes de mes exigences, c'est que celles-là ne dérangeaient rien à sa vie ' - Il i^arde les dimanches que je lui demandais aussi ! - 11 les tarde pom- les consacrer à celle dont il ne s'est point détaché! A celle qu.

réloisnede moi, qui me vole son coeur, et dont je suis jalouse

1 Jalouse de cette Lucie!! - s'écria le millionnaire d'un ton dédai-

^'''!! Om, jalouse! et pourquoi non? - Ah! tu ne sais pas, père, tout ce qui se passe dans mon cœur et tout ce que je souftre... - C'est un feu qm me coiLme et qui me rend mauvaise! ! - Il y a des heures ou je vois ZZ des insLts où U me semble que ma main est prête s'armer pour frap'pl ma rivale!... - Oui, jedeviendraiscrim.nelle... - Je tuerais cette Lucie!! — Lucie morte, il ne pourrait plus 1 aimer... — C'est de la folie cela, mon enfant!

Oui ' car la jalousie tient de la folie et je te le répète, je suis jalouse ! - A la seule pensée qu'il peut la voir, lui parler, lui dire qu'il l'aime, mon être entier se révolte! - Ah! si je pouvais l'écraser, elle . : "Vovons, Mary, calme-toi...

^ '.le' calmer! -Est-ce que c'est possible? - Puisque je 1 aime est-ce crue je puis imposer silence à mon cœur? - J'adore Lucien je veux qu il lit à moi!... Je ne veux pas surtout qu'il soit à une autre!...

ITexe»ère rien, mon enfant ! ! - En toutes choses l'exagération est un mal ! -Te comprends ce que tu souffres, et je ferai l'impossible pour almer tes souffrances... - Compte sur moi... - D'ici à très peu de temp tu constateras un changement nouveau et significatit dans la conduite de Lucien à ton égard... - C'est lui-même bientôt qui pressera votre uni-.^. Père - s'écria Mary, avec une sorte d'affolement, - le» alterna Uves d'espérance et de déc'eption me tuent... - Fais tout ce qui dépendra de toi pour mon bonheur... je travaillerai de mon cote à ce que Lucien

'"''pruUla".^ant fut effrayé de l'exaltation avec laquelle Mary venait de prononcer cesparoles.

— Ne commets aucune extravagance, mon enfant! — lui dit-il. — Tu sais combien ta vie, ton repos, me sont chers... —Encore une fois sois calme et attends avec confiance le bonheur qui viendra, je te le jure!!

Mary ne répondit pas.

Elle tendit son front à son père, afin de recevoir un baiser, et se retira.

Tout en regagnant son appartement, le millionnaire pensait :

— J'ai peur d'un coup de tête de Mary.. . Il faut le prévenir à tout prix ! — Demain, j'agirai...

L'enfant s'était révélée à lui tout à coup sous un aspect encore inconnu.

La jalousie venait d'éveiller dans cette jeune âme iies instincts de violence endormis jusque-là.

Rentrée chez elle et le visage décomposé par la colère, la jeune fille pensait :

— S'il faut lutter pour qu'il m'appartienne, je lutterai! — Tous les moyens me seront bons, pourvu que la victoire soit au bout!

Mary passa une nuit terrible, nuit de souffrances, nuit de larmes, nuit de menaces pour Lucie, sa rivale.

Elle dormit à peine et quand, à huit heures, comme de coutume, sa camériste entra dans sa chambre, elle était déjà debout.

La ieune fille s'habilla rapidement.

— Mon père est-il parti? — demanda-t-elle.

— Oui, mademoiselle, depuis un instant.

— Donnez l'ordre djatteler.

— Un coupé, ou une voiture découverte?

— Un coupé...

Mary termina sa toilette, attacha son chapeau, mit ses gants et attendit.

Au bout d'un quart d'heure la femme de chambre vint la prévenir que le coupé était attelé.

M"' Harmant quitta son appartement, monta en voiture et dit au cocher de la conduire au quai Bourbon.

Dd son côîé le millionnaire avait passé une fort mauvaise nuit.

Cette lutte de tous les instants pour l'existence de sa fille, existence qui dépendait, croyait-il, de l'amour de Lucien, le brisait, usait ses forces, consumait sa vie.

Il partit donc avec l'idée bien arrêtée d'en finir sans retard, et d'obliger le fils de Jules Labroue à accepter la main de Mary.

Arrivé à l'usine de Courbevoie, il expédia vivement les afFaices courantes, donna des signatures et fit appeler le directeur des travaux. Lucien se rendit en toute hâte au cabinet de l'industriel.

— Asseyez-vous, mon cher ami, — lui dit ce dernier. — Nous avons à causer longuement.

Le jeune homme prit un siège.

— Laissez-moi vous remercier tout d'abord, — commença Paul Harmani.

— Me remercier, monsieur! — répéta Lucien surpris. — Et, de quoi?

— De votre manière d'être, hier soir, vis-à-vis de ma fille... Le fiancé de Lucie tressaillit, et malgré lui son front se plissa. Allait-il donc être question de Mary?

— Ma manière d'être, monsieur, — répondit-il, — était toute naturelle, et résulte de la reconnaissante affection que je vous ai vouée, ainsi qu'à Mlle votre fille.

— Elle me prouve, à moi, — répliqua Paul Harmant, — que vous avez mis à profit le temps de votre absence, et fait de sérieuses réflexions...

— Des réflexions, monsieur... — A quel sujet? L'industriel poursuivit :

— J'ai été heureux de vous éloigner momentanément de Pans pour vous rendre, par l'isolement, maître de vos pensées... — Vous voici revenu et nous devons, maintenant, parler à cœur ouvert, n'avoir plus rien de caché l'un pour l'autre... — Comment avez-vous trouvé ma fille? — ajouta Jacques Garaud avec une émotion toujours sincère quand il parlait de son enfant. — Répondez en toute franchise.

— Je l'ai trouvée un peu amaigrie, monsieur, et le visage altéré... — Les médecins devraient, je crois, s'occuper sérieusement de son état de faiblesse...

— Alors, sans être médecin vous-même, vous avez constaté son dépérissement croissant?...

— Malheureusement oui, monsieur... et pour ne le point voir il faudrait être aveugle...

Le millionnaire appuya ses coudes sur le bureau et prit sa tête dans ses mains.

Deux grosses larmes glissèrent entre ses doigts.

Lucien se sentit très ému de cette douleur muette et poignante.

— Je vous afflige, monsieur... — murmura-t-il. Le constructeur releva la tête.

— Ce n'est pas vous qui m'affligez, mon ami... — dit-il, — ce sont les faits... c'est l'évidence... — Oui, je ne le sais que trop, la vie de ma fille est menacée, la vie de mon unique enfant que j'aime plus que tout au

— C'est lin feu qui me consume et me rend mauvaise; il y a des heures où je vois rouge. LlV. 93. — H. GEFFROY. édit. — ReproductioD ioterdlto. 93

monde, qui est pour moi, et sans laquelle js ne pourrais vivre... — Mary est en danger, les médecins me l'ont dit, mais elle n'est point condamnée sans appel * oôté '^'^ mal il y â le r^-.-^-'' , — Ce remède, c'est le

mariage..

— Le mariage... — répéta d'une façon toute machinale le jeune homme, péniblement impressionné de la tournure que prenait l'entretien.

— Oui, — continua Paul Fïarmant, — le mariage qui, rendant à Mary le calme et lui donnant le bonheur, lui rendrait en même temps la santé!... — Mary a deux maladies : l'une qui lui vient de sa pauvre mère et dont elle peut guérir; l'autre qui lui vient de son cœur et dont vous êtes la cause... — Celle-ci se joignant k l'autre la conduira promptement au tombeau si vous êtes sans pitié...

Lucien frissonna.

La conclusion à laquelle arrivait Paul Harmant devenait lumineuse.

— Mon cher enfant, — poursuivit le millionnaire, — la vie de ma fille chérie, de cet être adoré, de cet ange qui a toutes les grâces, toutes les vertus, est entre vos mains! Je vous l'ai dit déjà... je vous le répète aujourd'hui... — Je vous ai demandé de réfléchir... Je vous ai proposé de vous associer à ma fortune en vous donnant la main de ma fille. — Aujourd'hx»! cette fortune, je vous l'offre tout entière si vous sauvez mon enfant. — La jalousie aggrave son mal... — Elle va mourir si vous la repoussez... — Puisque, sans vous connaître et quand elle n'éprouvait encore pour vous que de la sympathie, elle a été votre protectrice et s'est servie de son influence sur moi pour vous faire entrer dans ma maison, ce qui assurait votre avenir, ne lui témoignerez-vous pas quelque reconnaissance? — N'aurez-vous pas de pitié? — La laisserez-vous mourir faute d'un peu d'amour? — Refuserez-vous de la prendre pour femme?

— Oh ! monsieur, — s'écria Lucien en proie à une émotion terrible, — si vous saviez combien ce que j'ai souffert depuis le moment où l'amour de M"*^ Mary m'a été révélé, vous auriez pitié de moi, je vous le jure! — Ai-je manqué de franchise avec vous? — Ne vous ai-je pas dit quel était l'état de mon cœur?

— Oui, c'est vrai, vous me l'avez dit loyalement, — répliqua le millionnaire, -^ mais j'ai cru qu'il s'agissait d'un de ces caprices qui ne comptent point dans l'existence, et, quand il sont passés, ne laissent pas même un souvenir... — Est-ce que tous nous n'avons pas eu dans notre prime jeunesse de ces illusions folles? — Est-ce que nous n'avons pas tous pris un rêve pt)ur la réalité?... Le réveil arrive et le côté sérieux de la vie s'impose:-— ^ Vous n'éprouvez aucun sentiment passionné pour ma fiUe, — qu'importe? — Est-ce que l'amitié ne vaut pas l'amour? — Les milriages sans amour sont bien souvent les plus heureux!... — L'estime que vous

inspire ma fille, la reconnaissance que vous éprouvez pour elle, suffiront d'abord; "puis l'amour viendra, comme il est venu chez moi quand j'ai épousé la mère de Mary!... N'hésitez plus... — Sauvez mon enfant!!

— Je n'hésite pas, monsieur, — répondit Lucien d'une voix grave; — hésiter serait une trahison envers celle que j'aime... — Je souffre de vous faire souffrir, et c'est le cœur brisé que je dois refuser et que je refuse...

Paul Harmant fit un geste où la colère se mêlait à la douleur. Lucien poursuivit ;

— Tout à l'heure vous me parliez de vous. — Eh bien ! vous l'honnête homme, vous dont la loyauté est proverbiale dans le monde entier, si vous aviez aimé jadis une enfant pauvre, si vous lui aviez juré qu'elle serait votre femme, auriez-vous été parjure, auriez-vous trahi vos serments, auriezvous enfin accepté de James Mortimer la main de sa fille, faisant passer votre ambition avant votre amour?... — Répondez!!

— Eh! que voulez-vous que je vous réponde ? — s'écria le millionnaire avec une sorte d'affolement. — Je ne sais qu'une chose, c'est qu'ici-bas n?a fille est tout pour moi, et que ma fille va mourir si vous persistez! — Le passé ne compte plus... Le reste du monde n'existe pas...

— Calmez-vous, monsieur, je vous en supplie!...

— Me calmer, le puis-je? — L'existence de mon enfant est en jeu et vous voulez que je sois calme! — Ah! vous êtes sans pitié! Eh bien, je n'hésite plus ! — Je sauverai Mary par vous et malgré vous !

— Mais comprenez donc, — fit Lucien, — que si j'acceptais l'union que vous me proposez, ce serait le remords de toute ma vie!

— Le remords? — répéta Jacques Garaud. — Gomment?

— En sauvant M"^ Mary, je tuerais celle que j'aime.

— Eh! — répliqua l'industriel, paraissant céder à un entraînement irrésistible, — celle que vous aimez est indigne de vous!

Lucien devint pâle !

^- Indigne de moi ! — fit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées. — Ah!... ne me répétez pas cela, monsieur, sinon je croirais que l'amour paternel vous fait perdre la raison !

— 11 est heureux que je ne l'aie pas perdue, pour vous sauver... pour sauver votre honneur!...

— Qui le met en péril?

— Le mariage résolu par vous!

— Mensonge ténébreux!

— Vérité rayonnante, au contraire! — Mon amour pour ma lille m'a donne-le courage de fouillerla nuit du passé. — Vous me remercierez bientôt d'en avoir fait jaillir la lumière.

Le gendarma aperçut le manche du couteau et s'empressa de le ramasser.

Paul Harmant agissait en calcu ateur habile. — Il retardait le coup décisif afin de le rendre plus irrésistible.

— Parlez, monsieurl... parlez donc!... — s'écria Lucien en proie à un véritable affolement. — En vous écoutant, il me semble que je fais un mauvais rêve!... Pourquoi me torturer? Que voulez-vous donc?

— Je veux vous empêcher de faire un outrage à la mémoire d« votre

p^PQi __ répondit Jacques Garaud. — Je veux vous arracher du cœur un amour b^nteux, déshonorant, sacrilège!...

De paie qu'il était Lucien devint livide.

— Est-ce de mon amour pour Lucie que vous parlez ainsi?... — demand*-t-il d'une voix étranglée.

Oui, — répondit le faux PaulHarmant, — c'est de votre amour pour

Lucie...

— Et, — reprit violemment Lucien, —c'est à propos de cet amour que vous parlez d'outrage à la mémoire de mon père?...

— Oui, — répéta le millionnaire.

— Expliquez-vous donc, monsieur! Expliquez -vous à Finstant! Je le veux! Je l'exige! — Si vous tardiez d'une minute, je eroirais que vous forgez une calomnie pour me détacher de celle que j'aime...

— Osez-vous donc me soupçonner? — s'écria le père 4e Mary.

— De mensonge et de calomnie, oui, jusqu'à preuve contraire!... — Si vous avez des preuves, il faut les fournir!.. .

— l'en ai!

— Je les attends...

-- Save^-vous quelle est cette Lucie à qui vous voulez donner votre nom?

— Oui, monsieur... une honnête fille...

— Une orpheline déposée il y vingt et un ans à l'hospice des Enfants- Trouvés... et inscrite sur les registres de l'hospice sous le nsiméro matricule 9. — Le savez-vous?

— Je le sais, oui, monsieur, mais que m'importe? —Ce n'est pas pour l'enfant abandonné qu'est la honte... c'est pour les parents coupables de l'abandon.

— Soit! — fit le millionnaire avec un rire mauvais. — Ce sont là des sentiments nobles et généreux, mais vous n'avez pas cherché vous-même, et pour votre satisfaction personnelle, de qui était née cette fille et quel sans: coulait dans ses veines.

— Encore une fois que m'importe? — En admettant que ses parents soient indignes, pas une parcelle de leur indignité ne rejaillirait sur Lucie.

— En vérité, l'amour vous affole!...

— C'est une folie, monsieur, dont je ne veux pas guérir!...

— H faudra bien que. vous en guérissiez cependant, quand je vous aurai dit quelle est celle que vous songez à prendre pour femme...

— J'attends que vous me le disiez.

— Lucie est la fille de Jeanne Jî'ortier, Tassassin de votre père et, comme vous refuseriez sans doute de me croire sur parole, je vais vous en fournir la preuve irrécusable...

Un cri sourd s'échappa du gosier contracté de Lucien.

Le jeune homme se laissa tomber sur une chaise, les yeux hagards, taudis qu'un tremblement convulsif secouait tout son corps.

Au moment où cette scène se passait à Courbevoie, dans le cabinet de l'industriel,- un coupé de maître s'arrêtait devant la maison qu'habitait Lucie, quai Bourbon, numéro 9.

Mary descendit de cette voiture, s'engagea sous la voûte, traversa la cour et, s'adressant à la concierge, lui demanda :

— M"^ Lucie est-elle chez elle?

La jeune fille reçut une réponse affirmative, gravit l'escalier et vnu frapper à la porte de l'ouvrière.

Celle-ci travaillait, comme toujours.

Elle déposa sur une table à ouvrage le morceau d'étoffe qu'elle tenait, quitta son siège et alla ouvrir.

En voyant Mary, dont elle n'avait point oublié les paroles bleû:5aîuc3, elle recula avec surprise, presque avec crainte.

— Vous... mademoiselle... vous, chez moi!... — balbutia-t-elle. Mary fit deux pas en avant.

Elle semblait calme, mais résolue.

Lucie reprit, pour se donner une contenance :

— Vous -venez voir, sans doute, si j'ai terminé vos costumes?... La visiteuse secoua la tête.

__ ]\on, — fit-elle ensuite, — je viens causer avec vous d'une chose ii'ès grave.

— Une chose très grave I... — répéta l'ouvrière qui sentait son inquiétude redoubler.

— Oui... Voulez-vous me permettre de m'asseoir?...

— Oh!, pardonnez-moi, mademois-îUe! — s'écria la jeune fille en présentant une chaise à Mary, — l'étonnement me faisait oublier les plus simples convenances... Vous devez le comprendre...

— Je le comprends, en effet, et je l'excuse...

La fille du millionnaire s'assit, puis, regardant en face l'ouvrière, entama bi ii.queineat l'entretien par ces mots :

— Vous m'avtiz dit que vous étiez orpheline?

— Oui, mademoiselle...

— Ne connaissant pas votre famille... abandonnée par elle et élevée à l'hospice des Enfants-Trouvés?...

— Oui, mademoiselle...

— Sans fortune, par conséquent; sans autres ressources que celles que vous donne un travail assidu?

— C'est vrai... Mais je suis heureuse ainsi...

— Heureuse I — répéta Mary d'un ton presque ironique. — J'en doute un peu.

— Je vous assure... — commença Lucie.

— N'insistez pas... — Vous ne changeriez rien à mes convictions... Lucie n'acheva point sa phrase.

— Eh bien! — poursuivit la fille de Jacques Garaud, — je viens vous dire ceci : — Je suis riche, moi... Je suis très riche... et je veux assurer votre avenir.

La fiancée de Lucien comprenait de moins en moins, et ne trouvait pas dans les paroles qui frappaient son oreille l'explication de la visite de M"^ Harmant.

— Assurer mon avenir... — balbutia-t-elle.

— Oui...

— De quelle façon?

— De la façon la plus simple et la plus large... — Je vous offre un capital de trois cent mille francs.

Ce fut au tour de Lucie de regarder Mary bien en face.

— Est-ce qu'elle devient folle? — se demandait-elle.

— Vous avez entendu?... — fit M'^® Harmant.

— J'ai entendu... mais je ne comprends pas...

— Pourquoi je vous offre une fortune?

— Précisément...

— Et vous pensez qu'au moment où je vous parle je ne possède point toute ma raison, n'est-il pas vrai?

Lucie, en se voyant ainsi devinée, devint pourpre et garda le silence.

— Eh bien! vous vous trompez en croyant cela... — reprit Mary. — J'ai ma raison entière, et ce n'est pas d'une libéralité qu'il s'agit, mais d'un marché que je viens vous proposer...

— Un marché !

— Tout à votre avantage, puisque grâce à moi vous allez vous trouver riche... — Trois cent mille francs, pour qui ne possédait rien, c'est la fortune...

— Expliquez-vous mieux, je vous en prie, mademoiselle, — dit Lucie qui commençait à ressentir un peu d'impatience nerveuse; — vous me

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La femme de chambre vint la prévenir que. le coupé était attelé.

LlV. 94. — H. GEFFROY. édit. - Reproduction interdite.

parlez par énigmes... vous m'offrez une somme énorme... vous venez me proposer un marché... Quel est ce marché?

— Immédiatement après avoir reçu la somme que vous trouvez énorme, YO'is quitterez non seulement Paris, mais la France...

— Quitter Paris! quitter la France!! — s'écria l'ouvrière stupéfaite. — ""iais pourquoi?

Mary fronça les sourcils et serra les dents.

— Pour que je ne vous voie plus! — répondit-elle d'une voix sifflante.

Lucie eut un mouvement d'effroi.

Plus que jamais elle croyait à la folie de sa visiteuse.

La fille du millionnaire continua :

— Pour que je ne vous sente plus près de moi, dans la même ville... pour que je ne vous trouve plus sur ma route, à toute heure... pour que ma vie qui s'éteint se ranime... pour que je puisse enfin goûter le calme et le bonheur!...

Lucie s'était levée d'un bond.

— Ah! — s'écria-t-elle en s'éloignant avec épouvante de M"« Harmanl

— vous venez de me faire comprendre votre changement à mon égard, vos paroles blessantes, vos regards chargés tantôt de dédain, tantôt de haine ! !

— Vous êtes jalouse de moi !..,

— Oui, jalouse de vous!! - répliqua Mary en levant à son tour, les yeux pleins d'éclairs.

— Vous aimez Lucien!

— Je l'aime...

— Et vous comptez que pour calmer votre jalousie, pour donner satisfaction à vos caprices, je vais m'arracher le cœur!! — Vous comptez que je vais m'éloigner de Lucien en jurant de ne pas le revoir!!

— J'y compte...

— Vous m'offrez trois cent mille francs pour prix de ce sacrifice...

— J'augmenterai la somme s'il le faut...

— Et vous avez pu croire un instant 'que j'accepterais ce marché honteux ?

— Pourquoi le refuseriez-vous?...

— Pourquoi? - Parce que j'aime Lucien! - Je l'aime de toute mon âme, je l'aime de toutes mes forces, je 1 aime d'un amour qui doit vivre aussi longtemps que battra mon cœur! - et vous avez cru que ce cœur était à vendre! ! Mais quel immense mépris avez-vous donc pour moi?? - Eh bien! ce mépris n'est pas mérité! - Je repousse avec horreur, avec indignation, le honteux marché proposé par vous! J'aime Luciea... Vmis l'aima aussi! - Qu'il choisisse!... Sûre desaloyauté. j'attendrai ce choix

,^g LA PORTEUSE DE PAIN

sanscramlel-Et maintenant, mademoiselle, il me semble q.ue nous n'avons plus rien à nous dire...

Au lieu de s'éloigner, la fille du millionnaire éclata en sanglots.

Elle se laissa tomber à genoux puis, levant vers Lucie ses mains supplantes, balbutia d'une voix que les larmes rendaient presque indistincte :

Je l'adore, et je mourrai s'il ne m'aime pas... -Ayez pitié de moi!... Ne me le prenez point... - Permettez-moi de vivre...

En face de ce désespoir de l'enfant que le doigt de la mort avait touché déjà, Lucie se sentit remuée jusqu'au fond des entrailles.

- Relevez-vous, - dit-elle en prenant les mains de Mary, - relevezvous, mademoiselle, je vous en conjure! ^ ^ u

-Non! laissez-moi vous implorer à genoux ! -^ Je vous demande la vie, le bonheur..

- Que puis-je vous répondre? - répliqua l'ouvrière, - je n'ai ni le droit, m la volonté, de disposer du cœur de Lucien. , , «,

-Vous voulez le garder, alors! vous voulez me le prendre! - hi Mary d'un ton qui n'était plus suppliant, mais farouche.

i Je veux cequeLucienvoudra...Encoreune fois, je le laisse ibre

La fille du millionnaire se redressa d'un bond, les lèvres crispées, les ioues creusées par la colère. uAn\Aâ

- Alors, décidémenl, vous êtes sans pitié? - repnt-elle. - Déoidément, vous refusez mes offres? . . ,, . ,,-.

- Je vous plains de toute mon âme, mademoiselle; mais, je 1 ai déjà dit, mon cœur n'est point à vendre...

Mary porta ses deux mains à son front avec un geste de folle. -Jeme vengerai! —fit-elle ensuite. . , u u

Et d'un pas raide, automatique en quelque sorte, elle quitta la chambre

de sa rivale.

Lucie restée seule, murmura en joignant les mains : - Quoi qu'elle fasse, mon Dieu, quoi qu'elle essaye contre moi, pardonnez-le lui... - Elle souffre, et la souffrance égare sa raison - Ah des pressentiments me hantaient lorsque Lucien à dû se présenter dans la maison de M. Harmant !... - Un rêve de mauvais augure m avait prévenue' .- Mes pressentiments se réalisent... Mon bonheur est menacé Un frisson courut sur la chair de Lucie, puis après un silence elle

'^^- Menacé! ! - Non! non! Le craindre seulement serait faire injure à

Lucien... Ce serait le croire capable de ne plus m'aimer. — Non! Je n'ai rien à redouter... J'ai foi dans l'avenir... J'ai foi dans l'amour de Lucien!...

En ce moment la porte de la mansarde s'ouvrit et Jeanne Fortier, la porteuse de pain, parut.

Elle vit la jeune fille très pâle, violemment agitée, les paupières rougies, le visage défait, et courut à elle en s'écriant :

— Mignonne!... chère mignonne!... Qu'avez-vous?... Vos yeux sont pleins de larmes!... Que s'est-il donc passé'

Lucie se jeta dans les bras de maman Lison, et ses sanglots éclatèrent comme un peu auparavant avaient éclaté ceux de Mary.

— Pourquoi ce chagrin? Pourquoi ces pleurs? — poursuivit l'évadée de la maison centrale.

— Ah! maman Lison... maman Lison... — balbutia Lucie, — on veut me prendre l'amour de Lucien.

— Vous prendre l'amour de Lucien!! — répliqua la porteuse de pain stupéfaite. — Est-ce que M. Lucienne vous aime pas de toute son âme? — Est-ce que vous le croyez capable de se parjurer?

— Non, certes non, je ne le crois pas!!

— Eh bien?...

— Mais on essayera de le détourner de moi... on lui offrira une fortune... une grande fortune...

— Qui donc fera cela? — Qui donc est la cause de vos larmes?

— Celle que je croyais la meilleure des créatures...

— M"® Mary Harmant?

— Oui, maman Lison...

— Elle est venue ici?

— Elle y était encore il y quelques minutes. — Vous auriez pu la rencontrer dans l'escalier.

— Et que venait-elle faire chez vous?

— M'offrir une fortune, trois cent mille francs, à la condition que je quitterais Paris, la France, et que je lui laisserais le cœur de Lucien...

Jeanne Fortier haussa les épaules.

— Et c'est cela qui vous effraye? — demanda-t-elle ensuite,

— N'y a-t-il pas de quoi m'effrayer?

— Mais non, mignonne, cent fois non!... —L'acte de cette jeune fille est un acte de folie pure! — Vous n'avez rien à craindre d'elle. — Je connais M. Lucien depuis moins longtemps que vous, mais je le connais assez pour le bien juger. — Entre lamour et la fortune, il n'hésitera point, je vous en réponds! — Donc, ne vous mettez pas de chagrin en tête!...

— Mail, en refusant les propositions qui lui sont faites, il perdra son emploi.

— Eh bien, il en trouvera un autre. — Son mérite est connu maintenant et les offres de place ne lui manqueront pas. — Ainsi, point de ehagrin, mignonne, et confiance!...

— Oh! que je voudrais être à dimanche pour voir Lucien, pour lui tout dire et qu'il me rassure.

— Dans trois jours ce sera dimanche, et trois jours passent vite... — Vous te verrez et il vous rassurera... Mais d'ici là ne perdons point courage... ne nous forgeons point de chimères... — Au revoir, mignonne!

— Vous partez, maman Lison?...

— Oui... j'ai fini ma tournée, et je vais à la boulangerie rendre mes comptes...

— Reviendrez-vous dans la journée?

— Non... j'ai des courses à faire pour mon propre compte

— A ce soir, alors!...

Oui, chère mignonne, à ce soir

Puis, Jeanne Fortier embrassa Lucie et la laissa seule.

Nous avons quitté Lucien Labroue au moment où il tombait sur un siège, épouvantée de la révélation terrible qui venait de lui être faite.

S'il fallait en croire le millionnaire, Lucie était fille de Jeanne Fortier, la misérable créature condamnée à une détention perpétuelle pour avoir assassiné Jules Labroue, après avoir incendié l'usine et dévalisé la caisse.

Jeanne Fortier l'avait fait orphelin, lui, Lucien; l'avait ruiné; et il aimait la fille de cette femme.

Il se produisait là quelque chose de monstrueux, en effet, si c'était vrai... — Mais était-ce vrai ?

Lucien ne pouvait l'admettre.

Après la première minute de défaillance, il dompta sa terreur et son émotion.

— C'est une calomnie ! — s'écria-t-il.

Paul Harmant sourit.

Ce sourire fit passer un frisson dans les veines du jeune homme. Cependant il répéta.

— C'est une calomnie, oui, monsieur, je le soutiens!

— Non, — répondit le millionnaire. — C'est une vérité absolue.

— Prouvez-le donc! — Vous avez parlé de preuves, monsieur, je les attends.

Jacques Garaud tira de sa poche un portefeuille.

— Je vous ai dit. — reprit-il, — que. celle que vous croyez aimer est inscrite sur les registres de l'hospice sous le numéro matricule 9.

— Oui, monsieur, je savais cela... — Lucie elle-même me l'avait appris.

— Eh bien, refuserez-vous d'ajouter foi au procès-verbal de dépôt de Lucie aux Enfants-Trouvés, procès-verbal relatant le nom de la mère et celui de la nourrice qui, après la' condamnation de la mère, a déposé l'enfant?...

— Cette pièce est entre vos mains?

— Oui.

— Authentique?

— Certes I — Signée il y a vingt et un ans par le maire de Joigny, et contresignée il. y a quelques jours par qui de droit... — Vous déclarerezvous convaincu quand cette preuve sera sous vos yeux?

— Montrez-la-moi d'abord... — fit Lucien d'une voix étranglée.

Paul Harmant ouvrit son portefeuille, en retira le procès-verbal et le présenta au jeune homme, qui le lui arracha plutôt qu'il ne le prit et le lut fiévreusement.

A mesure qu'il avançait dans cette lecture, son visage offrait une expression effrayante de stupeur et de désespoir.

Le millionnaire n'avait pas menti !...

Douter devenait impossible!

Le terrible papier s'échappa de la main tremblante de Lucien.

— C'est vrai... — balbutia-t-il avec accablement — Lucie est fille de Jeanne Portier...

— De Jeanne Portier qui a tué votre père... —ajouta Jacques Garaud. Lucien, un instant anéanti, écrasé, releva la tête.

— Rien ne prouve le crime, après tout... — répliqua-t-il brusquement.

— La justice a prononcé...

— La justice se trompe souvent, et je crois à l'innocence de Jeanne Portier... Je vous l'ai déjà dit.

— Vous y croyez, soit, mais jusqu'au jour où sa réhabilitation solennelle serait prononcée (si elle pouvait l'être jamais), Jeanne Portier est coupable... — Allez demander à l'évadée de Clermont des preuves de son innocence... — Qu'elle les fournisse, qu'elle les fasse admettre par les magistrats, et alors vous aurez le aroit d'aimer Lucie et de l'épouser; mais jusque-là Lucie restera la fille de l'assassin de votre père...

— Mon Dieu... mon Dieu... — balbutia Lucien désespéré.

— Vous voyez bien que j'avais raison! — poursuivit Jacques Garaud. — Vous voyez bien que sans être infâme, le fils de la victime ne peut donner son nom à la fille du meurtrier!...

— Oh! par pitié, taisez-vous, monsieur!

-- Pourquoi?

— Vous me torturez l'âme... Vous me brisez le coeur...

— Armez-vous de courage 1 Renoncez à une impossible union que personne ne vous pardonnerait dans le monde des honnêtes gens, et qui attirerait sur vous le mépris général... — Lucie Fortier ne peut plus, ne doit plus exister pour vous... — Vous voilà libre... — Sauvez ma fille...-

— Mais je n'ai point d'amour pour M"' Mary...

— Qu'importe? — La tendresse qui manque aujourd'hui viendra plus tard... D'ailleurs, combien de mariages se font sans amour... et co ne sont pas les moins heureux!!..

— Monsieur... monsieur... — bégaya Lucien affolé de douleur. — Vous ne comprenez donc pas de quel coup terrible vous me frappez? — Ayez pitié de moi ! — J'avais mis ma vie entière dans cette union projetée, et tout s'écroule!... — Je m'étais endormi dans un beau rêve... Je me réveille en face d'une vérité terrifiante...— Laissez-moi respirer... laissez-moi pleurer... laissez-moi souffrir...

Et le jeune homme, cachant son visage dans ses mains, éclata en sanglots.

Assurément, je vous plains, — répliqua Jacques Garaud. — Mais en même temps je vous exhorte au courage! — On ne peut lutter contre les faits accomplis, donc il est sage de les accepter bravement... — Je viens dé vous rendre un immense service. Je vous ai sauvé du déshonneur qu'une indigne alliance aurait fait rejaillir sur vous... — En échange de ce sernce, sauvez ma fille... — C'est le bonheur que je vous offre !

— Et si je ne peux pas accepter? ,

Les traits du faux Paul Harmantse contractèrent. — Sa figure prit une expression presque farouche.

— Pourquoi ne le pourriez-vous pas? — s'écria-t-il. — En refusant vous tueriez Mary, cette enfant qui vous aime, qui vous adore!! — Non! non! vous ne ferez point cela, — ajouta-t-il en tendant vers Lucien ses mains suppliantes, — ce serait un crime!! — Vous auriez à vous accuser sans ces^e de la mort de Mary!! - Tout à l'heure j'ai été cruel peut-être en brisant vos rêves, en déchirant votre cœur, en vous montrant l'abîme dans lequel vous alliez à votre insu vous précipiter, mais vous ne pouvez m'en vouloir! ! — J'ai agi comme le chirurgien qui porte le fer et le feu au

Lucien se sentit très ému de cette douleur muette et poignante. LiV. 95. - H. GEFFROY, édif. - Reproduction interdite. 95

fond de la blessure afin de la guérir... - C'est de la reconnaissance que vous me devez.

- Et cette reconnaissanceje l'éprouve, monsieur, car mon chagrin ne me rend pomt injuste... - C'est vrai... l'abîme était ouvert devant moi... vous me l'avez montré... Je vous en remercie...

En même temps le jeune homme tendait la main au misérable qui la prit et la serra dans les siennes, tandis qu'une expression de triomphe rayonnait sur sa figure.

Il se croyait déjà victorieux.

Lucien continua :

- Mais, - vous devez le comprendre, — la blessure est trop profonde pour se cicatriser brusquement... - Elle saignera longtemps sans doute Je vous prouverai par tous les moyens en mon pouvoir la reconnaissance que je vous dois, mais je ne saurais mentir, composer mon visage modifie./; l'expression de ma voix... - Priez donc M"^ Mary de me pardonner si pendant un certain temps je ne profite pas des invitations qu'elle a bien ^oulu m'adresser... — A quoi bon lui montrer une figure assombrie qui ne pourrait être pour elle qu'un sujet de chagrin?... - Je ne veuxme présenter devant elle que les lèvres souriantes, si jamais le sourire revient à mes lèvres... — Donc, il faut attendre...

- Mais ce sont ces alternatives d'espoir et de déceptions qui tuent Mary, e'est l'attente qui la brise ! ! — murmura le millionnaire.

Lucien ramassa sur le parquet le procès-verbal qu'un instant auparavant il avait laissé tomber, et il le présenta à Paul Harmant.

- Monirez-lui ceci, monsieur, - fit-il... - M»^ Mary comprendra que je nejmis épouser la fille de l'assassin de mon père.

Évidemment ces paroles, dans l'esprit de Lucien, ne s'appliquaient, ne pouvaient s'appliquer qu'à la fille de Jeanne Fortier, mais le double sens apparut, terrible, effrayant, au véritable meurtrier, qui ne put s'empêcher de frissonner et courba la tête.

- Ainsi, — dit-il d'une voix tremblante, au bout de quelques secondes, — mes raisonnements, mes prières, ne pourront changer votre détermination et hâter le bonheur de ma fille?...

- Il me serait impossible de passer outre... — répondit Lucien. — Je vous en prie, n'insistez pas... - Je sollicite de vous quelques jours pour me calmer et pour réfléchir ..

- Quelques jours!... - répéta le millionnaire. — Eh bien, soit!! — Mais c'est à Mary qu'il faudra dire cela, et non à moi. ~ Marv refuserait de me croire...

- Eh bien ! monsieur, je le lui dirai.. „ - fit Lucien prenant une brusque détermination.

— Quand?

— Ce soir même... — Je vous accompagnerai rue Murillo, et j'aurai

riionneur de causer avec M'^' Harmant.

— Je vous remercie, mon cher enfant, — fit le millionnaire, et je mets tout mon espoir en vous.

— Voulez-vous me permettre de garder ce procès-verbal pendant vingt-quatre heures? — demanda Lucien.

— Il est à votre disposition. — Gardez-le tant que bon vous semblera.

— Voulez-vous, en outre, m'autoriser à m'absenter aujourd'hui de

l'usine?

— Je vous y autorise, mais prenons rendez-vous pour ce soir.

— A six heures et demie précises, j'arriverai à votre hôtel...

— Vous dînerez avec nous?

— J'aurai cet honneur.

— C'est entendu, mon cher enfant... Je vous attendrai... ou pour mieux

dire nous vous attendrons.

Lucien sortit, le cœur gonflé, du cabinet de l'industriel, prévint le contremaître qu'il s'absentait et gagna le tramway pour rentrer à Paris.

S'isolant alors dans sa pensée, il envisagea la situation sous toutes ses

faces.

— L'évidence s'impose ! — se dit-il. — Paul'Harmant vient de m'arrêter sur la lèvre du gouffre où j'allais m'engloutir... — Lucie est bien la fille de Jeanne Fortier... de cette femme condamnée pour avoir tué mon père! — Je doute que Jeanne Fortier soit coupable, mais Paul Harmant a raison, il y a cent preuves de son crime et pas une de son innocence !...

— Moi-même je ne puis que douter. . . — Si je poursuivais malgré tout mon projet d'épouser Lucie, je commettrais aux yeux du monde une action infâme en offensant une mémoire chère et sacrée... — Paul Harmant, irrité contre moi, divulguerait ce secret de honte... — Un /o//e général s'élèverait pour me flétrir... — Lucie est innocente, la pauvre enfant, mais elle porte un nom maudit, un nom taché du sang de mon père... — L'union rêvée est impossible... Elle ne se fera pas... — Ah! pauvre Lucie!... pauvre Lucie! dont je vais briser le- cœur en même temps que le mien...

— Adieu, mes belles espérances!... Adieu, mon amour!... Adieu, mon avenir!... Adieu, tout!...

Et Lucien, la tête penchée sur sa poitrine, ne lutta point contre la douleur qui l'écrasait.

Arrivé à Paris, place de l'Étoile, il prit une voiture et se fit conduire au quai Bourbon.

En descendant du fiacre, il jeta un coup d'œil sur les fenêtres de Lucie.

— Elles étaient closes l'une et l'autre.

Il se sentit pris d'une violente envie d'étrangler M'" Amanda.

Il éprouva une émotion poignante et singulièrement pénible en face de la maison où il avait fait de si beaux rêves...

Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.

Il les essuya d'une main fiévreuse et entra sous la voûte.

La porte de la loge était ouverte.

— Ah! c'est monsieur Lucien I — s'écria la concierge. — Vous tombez bien mal, monsieur Lucien...

— Pourquoi donc?

— Mamzelle Lucie vient de sortir à l'instantpour reporter d.e 1 ouvrage chfez sa patronne...

— Ah! — fit Lucien. — Doit-elle rester longtemps dehors?

— Elle ne l'a pas dit.

— Maman Lison est-elle chez elle?

— Non, monsieur Lucien. — Maman Lison n'est point rentrée ce matin déjeuner... Il paraît qu'elle .avait un gros travail à faire à sa boulangerie

— Merci, ma chère dame. — Je m'en vais. '

— Vous ne voulez pas entrer dans la loge et attendre mamzelle Lucie ?

— Non, je suis pressé...

— Qu'est-ce qu'il faudra dire à mamzelle Lucie de votre part?

— Que je suis venu... voilà tout...

Et le jeune homme se retira.

Tout en le suivant du regard à travers la cour, la portière murmura :

— Quel drôle d'air il a aujourd'hui! — Il était si gentil il n'y a pas longtemps! — Ah voilà! il est en irain de faire fortune, de trancher dans le grand, et les grandeurs ça change vite un homme!

Puis, après avoir formulé cette réflexion philosophique, la bonne dame rentra dans sa loge.

Lucien était -remonté en voiture.

11 se fit conduire à la boulangerie de la rue Dauphine.

En. y arrivant, il vit sur le seuil la personne qu'il venait chercher.

Maman Lison venait d'achever son travail d'ordre intérieur et causait avec une pratique.

Lucien mit pied à terre.

En l'apercevant, la porteuse de pain eut comme un pressentiment de malheur.

Elle alla vivement à sa rencontre et, prise d'un tremblement soudain,

balbutia :

— Vous, monsieur Lucien! ! — Est-ce que vous venez pour me parler?

— Oui, maman Lison... — J'arrive du quai Bourbon...

— Vous avez vu mamzelle Lucie?...

- Elle était absente...

—• Vous aviez quelque chose à lui dire?... ~ Oui... et c'est à vous que je le dirai...

— A moi! — répéta la porteuse de pain surprise.

— Oui... avez-vous terminé votre travail?... Pouvez-vous me donner une heure?

— Parfaitement, monsieur Lucien... — répondit Jeanne dont l'inquié-

tude redoublait : — je suis libre... — Voulez-vous que nous allions chez

moi?.,..

Le jeune homme secoua la tête.

Non... — répliqua-t-il, chez moi plutôt...

— Mais qu'avez-vous donc? — Vous paraissez tout bouleversé...

— Ce que j'ai?... — Vous allez le savoir. — Montez dans ma voiture. ..^

— Tout de suite, — fit la porteuse de pain. — Je préviens le patron que je sors et je vous rejoins.

Elle disparut au fond de la boutique.

Au bout d'une minute elle revint et s'installa dans le fiacre à côté de Lucien.

Ce dernier donna l'adresse au cocher.

La voiture roula.

Jeanne alors voulut le questionner, mais le jeune homme lui coupa la parole.

— Pas ici, maman Lison, — lui dit-il. — Ce que j'ai à vous apprendre est grave. — Attendez pour m'interroger que nous soyons chez moi...

Jeanne Fortier, dont l'inquiétude devenait de l'angoisse, n'insista pas et, silencieuse, s'abandonna à ses réflexions.

Après ce qui s'était passé entre M"« Harmant et l'ouvrière, elle pensait bien qu'il allait être question de Lucie, elle n'en pouvait doute?, mais de quelle nature serait l'entretien que Lucien allait avoir avec elle?

Gela, elle ne le soupçonnait même pas, et elle éprouvait une appréhension profonde, une terreur instinctive.

Enfin la voiture s'arrêta.

Lucien descendit, fit descendre Jeanne, et bientôt ils se trouvèrent en présence l'un de l'autre dans le très modeste appartement qu'occupait le fils de Jules Labroue.

Le jeune homme se laissa tomber sur une chaise et ses sanglots longtemps contenus éclatèrent.

Jeanne fut effrayée de cette explosion de douleur.

— Monsieur Lucien — s'écria-t-elle, — voilà des larmes qui m'en disent plus que de longs discours... — Il s'agit de Lucie, n'est-ce pas? — Vous allez^me parler d'elle?...

— Oui... — répondit Lucien, du geste plutôt que des lèvres.

— Ah! depuis ce matin, depuis la visite de M"® Harmant, je pressentais quelque malheur...

Le fils de Jules Labroue regarda Jeanne d'un air effaré.

— M"« Harmant?... — répéta-t-il.

— Ignorez-vous qu'elle est venue ce matin chez Lucie?

— Je l'ignorais...

— Ignorez-vous aussi que M"* Harmant vous aime?...

— Malheureusement, non, je ne l'ignore pas... — Depuis trop longtemps déjà je le sais... — Mais quel motif l'amenait au quai Bourbon?

— Elle est jalouse jusqu'à l'affolement... — Elle venait d'offrir à Lucie une somme de trois cent mille francs, et plus encore, si elle consentait à vous quitter, à vous oublier, à s'éloigner de Paris et de la France...

— Elle a fait cela! ! — murmura Lucien stupéfait. — Elle a osé proposer à Lucie un semblable marché !...

— Oui... Elle a prié, supplié... Elle s'est mise aux genoux de celle que vous aimez en implorant sa pitié, en lui demandant de la laisser vivre, ajoutant que si vous ne consentiez point à l'aimer, il ne lui restait qu'à moarir... — Lucie s'est révoltée... — Pouvait-elle faire autrement? — N'ètes-vous pas son bonheur et sa vie, à elle aussi?... — Si elle avait seulement la pensée que vous songez à vous éloigner d'elle, la pauvre enfant ne survivrait point au désespoir...

Lucien, entendant la porteuse de pain parler ainsi, se demandait s'il allait avoir le courage de lui révéler le secret terrible. Pendant quelques secondes il resta muet.

— Alors, — reprit Jeanne, — M''® Harmant n'obtenant point ce qu'elle voulait, est devenue menaçante... — Elle a quitté Lucie en disant qu'elle se vengerait...

— Elle n'est que trop vengée déjà!... — se dit Lucien.

— Que pensez-vous de cette démarche? — demanda Jeanne Fortier.

— Je pense que la jalousie est mauvaise conseillère, et qu'il faut pardonner beaucoup à ceux qu'affole la fièvre d'amour.

Cette réponse causa une stupeur profonde à Jeanne. . — Ainsi vous ne blâmez point M"^ Harmant?? — s'écria-t-elle.

— Je la blâme, et tout en la blâmant je la trouve bien à plaindre.

— Est-ce que Lucie n'est pas à plaindre aussi, elle?... — Est-ce que M"^ Harmant n'a point torturé son cœur et fait entrer dans son âme la jalousie, le soupçon, l'angoisse? — Si vous l'aviez vue comme je l'ai vue, sanglotant, la tête égarée, vous auriez compris qu'elle souffre autasît qu'on peut souffrir!!

— Je la plains de toute mon âme, maman Lison.

— Ne faites-vous que delà plaindre?... — Ne trouvez-vous pas indigne

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vïi il;

— Liussez-moi vous implorer à genoux; je vous demande la vie, le bonheur.

LlV. 96. H. GEFFROY, édit. — Reproilii, -M,,,, interdite. Qg

la conduite de cette fille millionnaire qui croit que le cœur se vend, que l'amour s'achète?... — Monsieur Lucien, votre froideur m'épouvante... — J'ai peur de vous entendre me dire dans un instant que vous n'aimez plus Lucie, que ces gens-là vous ont parlé d'alliance, de fortune, que les millions vous grisent, et vous font oublier la malheureuse enfant qui ne vit que pour vous !

— Et si cela arrivait? — demanda Lucien d'une voix tremblante. La porteuse de pain pâlit affreusement.

— Vous en ave? donc la pensée? — répliqua-t-elle avec violence. Le jeune homme poursuivit :

— SI je ne devais jamais revoir Lucie?

— Ah! vous ne parlez pas sérieusement! ! Ne plus revoir Lucie! I! — Ce lierait horrible!!! Songez que la mignonne vous adore! — Elle e-Q mourrait 1 ! I Non, cent fois non ! Vous ne ferez pas cela !

— Si l'honneur me forçait à le faire?

— L'honneur consiste à tenir sa parole, et vous avez juré à Lucie de l'épouser !

— S'il existait à cette heure entre nous une barrière infranchissable?

— C'est impossible, cela! — Ce qui se pouvait hier se peut encore aujourd'hui! — Est-ce donc la fortune de M. Harmant qui vous étourdit au point de vous faire perdre la tête?

— Des révélations m'ont été faites et m'ont indiqué mon devoir...

— Allez-vous insulter Lucie en la soupçonnant?

— La soupçonner! ! I que Dieu m'en garde î ! !

— Enfin, que vous a-t-on dit contre elle? — Par quelle calomnio odieuse, de méchantes gens ont-ils élevé entre Lucie et vous cette bar rière dont vous me parlez? — Qu'ont inventé Paul Harmant et sa fille?.. — Oseriez-vous me répéter leurs mensonges infâmes?

— Ils n'ont rien inventé et ils n'ont point menti... — Je vous jure que là barrière est infranchissable. — Entre Lucie et moi il y a du sang!

— Du sang! — répéta Jeanne Fortier pétrifiée par la stupeur.

— Oui... — J'aime Lucie autant que je l'aimais et plus encore peutêtre... En me séparant d'elle je ne subis aucune influence, je ne cède à aucune considération d'orgueil, à aucun désir de fortune, je n'écoute que la voix de l'honneur... Hélas! cette voix me défend d'épouser Lucie...

— Mais pourquoi, enfin?... Pourquoi?...

— Parce que je ne peux donner mon nom à la fille de l'assassin de moa père!...

En entendant ces mots Jeanne poussa un cri.

D'uD mouvement brusque elle appuya ses deux mains sur sob cœur comme pour l'empêcher de se rompre.

76i LA PORTEUSE DE PAIN

Elle cLancelait.

Lucien la regardait et ne comprenait pas l'effet foudroyant que ses dernières paroles venaient de produire.

Au bout d'un instant la porteuse de pain sembla se calmer.

— Que venez-vous de dire? — demanda-t-elle d'une voix à peine distincte. — J'ai mal compris sans doute... — Prétendez-vous que Lucie soit fille de la femme condamnée jadis pour avoir assassiné votre père?

— La tille de Jeanne Fortier... Oui...

— La fille de Jeanne Fortier! — s'écria l'évadée de Glermont. — Sa fille! elle! Lucie, sa fille!

Jeanne paraissait frappée de folie.

Son secret allait lui échapper.

Elle allait dire : Ma fille !

La raison lui revint assez vite pour l'empêcher de livrer le mystère de sa vie au fils de Jules Labroue, de l'homme qu'on l'accusait d'avoir assassiné.

— Voyons, maman Lison, qu'avez-vous? — demanda Lucien, stupéfait d'une si violente émotion, quoiqu'il connût la grande amitié que la t)rave femme portait à Lucie.

— Ce que j'ai? — répondit Jeanne en hésitant et en cherchant ses mots pour ne point se trahir. — Je n'ai rien... Mais la nouvelle que vous venez de m'apprendre m'a causé une telle surprise qu'il m'a semblé sentir ma tête s'égarer... Maintenant encore je puis à peine croire ce que je viens d'entendre... — Lucie la fille de Jeanne Fortier!... Est-ce possible? — Gomment le savez-vous? — En avez-vous la preuve?

— J'en ai la preuve authentique, indiscutable

— Cette preuve, vous l'avez sur vous?

— Oui.

— Montrez-la-moi... Montrez-la-moi vite I

— La voici.

Lucien tendit à Jeanne le procès-verbal de dépôt de la petite Lucie à l'hospice des Enfants-Trouvés, procès-verbal que lui-même avait reçu de Paul Harmant.

Jeanne le lui arracha des mains et le lut avidement...

En même temps, son visage pâle prenait une expression indéfinissable,

— C'est ma fille... c'est bien ma fille... — se disait-elle tout bas. — J'en avais le pressentiment... Voilà donc pourquoi je l'aimais à donner tout mon sarg pour elle! Et je ne puis rien dire... rien faire... Il faut que je me taise! Je suis impuissante pour la sauver...

— Eh bien, êtes-vous convaincue? — demanda Lucien. — L'évidence est là, vous ne pouvez le nier!

— Oui, c'est vrai, — balbutia Jeanne que la joie et la douleur suffoquaient à la fois, — Lucie est bien la fille de Jeanne Portier, la condamnée ; mais si sa mère a commis des crimes, en est-elle responsable? Doit-elle être châtiée pour une faute qui n'est pas la sienne? — N'échappera-t-elle point à l'héritage de honte imméritée? — Il serait noble et grand de lui tendre la mainl... il serait cruel de l'abandonner!...

— Lui tendre la main... — s'écria le fils de Jules Labroue. — Dieu m'est témoin que je le voudrais, mais je ne le peux pas...

— Pourquoi ? — demanda Jeanne avec fièvre.

— Sa mère a tué mon père f Comprenez donc cela 1 ! !

— Je le comprends... Oui, c'est horrible si c'est vrai... mais est-ce vrai? — Vous-même, je vous ai entendu le dire et le répéter, vous croyez la mère innocente...

— Je l'ai cru... Je le crois encore...

— Eh bien?

— Le doute n'est pas la certitude, et ma croyance n'est point une preuve... — Si je voyais Jeanne Portier, je lui dirais : — La justice humaine n'est pas infaillible et nombreuses sont ses erreurs... — Vous aviez été condamnée, vous pouviez îi' être pas coupable... — Démontrez-moi votre innocence, soyez mon guide au milieu des ténèbres, et je prendrai votre cause en main, je consacrerai ma vie à obtenir vatre réhabilitation... — Je le ferai surtout pour votre fille que j'aime ! ! ! — Au cours du procès Jeanne Portier affirmait avoir eu en sa possession une lettre écrite par le contremaître Jacques Garaud et prouvant que lui seul est l'auteur de tous les crimes commis à Alforville... — C'est cette lettre qu'il faudrait retrouver à tout prix... Jeanne me donnerait des indices, pour la chercher, pour suivre la piste de Jacques Garaud qui sans doute est vivant, et qui peut-être est heureux et riche sous un nom d'emprunt... — Une fois que je tiendrais cet homme, je me fais fort de lui arracher la preuve de l'innocence de Jeanne ; mais jusque-là je douterai toujours, et le doute m'empêchera de donner mon nom à la fille de la condamnée...

Pendant un instant la malheureuse mère, en entendant parler Lucien, eut l'envie de lui crier :

— Mais Jeanne Portier, cest ynoi ! !!

La réflexion l'arrêta cette fois encore A quoi servirait un aveu?

Cette preuve dont parlait Lucien, cette lettre, elle la crjayait brûlée,

nous le savons.

Quant à Jacques Garaud, si véritablement il avait passé sain et sauf au milieu des flammes, qu'était-il devenu? — Où le chercher? — Où le trouver? — Depuis vingt et un ans il était mort peut-être...

Donc Jeanne ne pouvait que répéter :

— Je suis innocente, je le jureî...

A quoi bon?

Aujourd'hui, comme au jour du jugement, tout l'écrasait. ..

— Ainsi la pauvre Lucie est condamnée, — fit-elle avec des sanglots dans la voix. — La honte de sa mère fera son malheur... — Abandonnée aujourd'hui, elle sera sans doute oubliée demain ! — C'est bien cruel et c'est bien injuste, mais je ne vous adresse aucun reproche. — Je comprends que vous ne pouvez unir votre nom sans tache à son nom déshonoré.

— Le monde ne me le pardonnerait pas... — répliqua Lucien. — Le monde me traiterait de fils dénaturé...

— Comment saurait-il votre secret?

— On le lui révélerait bien vite... ■

— Qui donc?

— Les gens ayant un intérêt à se venger de Lucie et de moi...

— Le millionnaire Harmant et sa fille, n'est-ce pas ? — Ils vous ont menacé de cela peut-être?...

— Le père m'en a menacé, c'est vrai...

— Et il le ferait comme il l'a dit... — Cet homme veut que vous sauviez la vie de son enfant... Pour cefa il faut sacrifier l'enfant de Jeanne Portier... — Que lui importe ? — Sa fille avant tout 1 - Mais pourquoi m'avez-vouâ amenée ici? — Est-ce pour me charger d'apprendre à Lucie qu'elle ne doit songer à sa mère qu'avec horreur, avec haine?

— C'est pour vous prier de lui faire comprendre que mon honneur creuse entre nous un abîme...

— Et vous croyez, — répliqua Jeanne violemment, — que je vais révéler à Lucie quel est le sang qui coule dans ses veines? — Vous vouiez qu'aux douleurs de l'abandon j'ajoute la flétrissure, la honte? — Ah ! ne comptez pas sur moi pour cela, monsieur Lucien! I » je n'en aurai jamais le courage !

— Maman Lison, il ne faut pourtant pas laisser à Lucie un espoir qui la ferait plus tard souffrir davantage...

La porteuse de pain sentit les sanglots l'étoulfer. Elle ne répondit pas un mot et se dirigea vers la porte.

— Maman Lison... — répéta le jeune homme en allant à elle et en lui prenant la maiû.

Jeanne retira vivement cette main.

— Adieu, monsieur Labroue ! — fit-elle. — Adieu !...

Et elle s'élança dehors, sans qu'il fût possible à Lucien de la retenir.

— Pauvre Lucie! — murmura-t-il en se laissant tomber sur un fauteuil. — Pauvre enfant bien-aimée, pourquoi faut-il que tu sois la fille de Jeanne Fortier !

Pendant longtemps il resta pensif, absorbé dans sa douleur, ne s'apercevant même pas que de grosses larmes inondaient ses joues.

Tout à coup il se leva, prit le procès-verbal que la porteuse de pain avait posé sur une table, le plia, le mit dans sa poche et, regagnant le fiacre qui l'attendait en bas, se fit conduire chez Paul Harmant.

Une fois sortie de chez Lucien, Jeanne donna un libre cours à ses pleurs.

Elle descendit l'escalier comme une trombe et se mit à marcher dans les rues d'un pas rapide et saccadé, ayant l'air d'une folle, heurtant les piétons sur son passage.

Sans cesse et presqu'e à haute voix, elle répétait ses mots :

— Ma fille... Lucie est ma fille... J'ai retrouvé ma fille...

Peu à peu, le gra^d air la calma; la fièvre qui brûlait son sang et faisait battre ses tempes s'apaisa.

Arrivée en face de la gare du Havre, elle prit une voiture pour aller au quai Bourbon.

— Ainsi, — se dit-elle, — Dieu m'a conduite auprès de l'un de mes enfants, auprès de Lucie! !!

« Je la voyais chaque jour et, sans savoir pourquoi, chaque jour je l'aimais davantage...

« Elle était heureuse... Je me sentais heureuse de son bonheur... Et voilà qu'au moment où je découvre qu'elle est ma fille, le malheur la frappe ! 1

« Quelle fatalité a donc permis qu'elle se prît d'amour pour le fils de l'homme qu'on m'accuse d'avoir assassiné??... — La honte du crime que je n'ai pas commis, l'opprobre de la condamnation injuste que j'ai subie, rejaillissent sur mon enfant! I

- c(*Et je ne pourrai rien dire au fils de Jules Labroue... Je ne pourrai crier à Lucie : — Je suis ta mère !... — car aussitôt je devrais ajouter : — C'est parce, que je suis ta mère, que ton fiancé t'abandonne!... C'est parce que je suis ta mère qu'il te faudra souffrir et pleurer!... — Ah! c'est horrible!... — Et c'est moi que Lucien a choisie pour dire à Lucie : — Tu aimes et tu as mis ta vie entière da?is ton amour; eh bien! chasse de ton cœur

cet amour sans espoir... Fille d'une mère infâme, tune saurais porter le nom d'unhonnête homme!... — Aurai-je jamais le courage de lui parler ainsi?... — Après m'avoir entendue, si elle allait maudire sa mère!... — Non... non... je ne lui dirai pas ces choses... — Lucien ne reviendra plus... elle sera inquiète... tourmentée... mais je ne lui dirai rien... — Elle souffrira cruellement, mais je serai près d'elle pour la consoler, pour la soigner, pour la guérir... — Elle ne mourra pas d'amour, ma Lucie î... — J'ai bien pu, moi, ne pas mourir de honte!

La voiture s'arrêta, après avoir parcouru l'espace séparant la rue Saint- Lazare du quai Bourbon.

Jeanne descendit, paya le cocher et entra dans la maison.

Elle avait hâte d'embrasser sa fille.

La concierge l'arrêta au passage par ces mots :

— Dites donc, maman Lison, notre ancien locataire, M. Lucien Labroue, est venu vous demander...

— Ah 1 — fit la porteuse de pain en feignant la surprise.

— Est-ce que vous ne l'avez pas vu à votre boulangerie ? Il devait y aller...

— Non, je ne l'ai pas vu... — Bien sûr ce qu'il avait à me dire n'était guère pressé...

— Je lui ai trouvé l'air tout drôle...

— C'est qu'il était préoccupé ; il a tant de travail... — Mams'elle Lucie est-elle là-haut?

— Il y a longtemps qu'elle est rentrée...

— Je monte...

Jeanne gravit l'escalier avec une invraisemblable rapidité

En atteignant le carré du dernier étage, en voyant la clef sur la serrure de la porte de Lucie, la pauvre femme s'arrêta, brisée par une émotion terrible...

Sa fille était là...

Elle allait la voir, l'embrasser, mais il faudrait rester muette auprès d'elle, il faudrait demeurer pour elle Maman Lison, la porteuse de pain î I

Jeanne mit la main sur la serrure, fit jouer la clef et franchit le seuil.

Lucie travaillait.

Elle tourna la tête vers la porte.

La veuve de Pierre Portier faisait des efforts inouïs pour ne pas se trahir, pour ne point crier à la jeune fille, en lui ouvrant ses bras :

— Viens embrasser ta mère !

Elle eut le courage d'imposer silence à sa tendresse maternelle. Elle eut l& force de paraître calme.

— C'est vous, maman Lison!... — dit Lucie en lui souriant.

En l'apercevant, la porleuse de pain eut comme un preiseulimont de malheur. LlV. 97. — H. GEFFROY, édU. - Reproduction lulerJllô. ;97

— Oui, c'est moi, mignonne... C'est moi, chère enfant... C'estmoi, ma fille chérie...

La porteuse de pain embrassa l'ouvrière avec effusion, puis ajouta:

— Vous êtes sortie, mignonne?

— Oui... — Je suis allée chez madame Augustine reporter de l'ouvrage, mais je le regrette...

— Vous le regrettez, mignonne? — répéta Jeanne.

— Oui, — répondit Lucie.

— Pourquoi?

— Parce que Lucien est venu pendant mon absence.

— C'est ce que la concierg-e vient de m'apprendre...

— Vous ne l'avez pas vu, maman Lison?... Jeanne affermit de son mieux sa voix pour répliquer :

— Non, je ne l'ai pas vu...

— La concierge m'a dit qu'il paraissait tout triste...

— Elle se sera figuré cela...

-^ Peut-être... Mais si elle avait bien vu, cependant?... — Maman Lison, j'ai peur...

Jeanne frissonna,

— Peur, mignonne? — balbutia-t-elle; — peur de quoi?...

— Depuis ce m.atin, depuis cette visite de M"^ Harmant, j'ai des pressentiments funestes...

— Laissez vos pressentiments de côté, ma chérie... — On se tracasse l'esprit de choses qui n'ont point de raison d'être... On se fait du mal à propos de rien... Il faut vous distraire... — Si vous voulez, je dînerai avec vous ce soir...

— C'est une bonne pensée, cela, maman Lison...

— Je vais aller aux provisions et préparer tout ce qu'il nous faudra...

— C'est ça... — Pendant ce temps, moi, je continuerai mon travail...

— Et pas de pensées noires au moins !...

— Je vous le promets.

— A la bonne heure!

Jeanne embrassa de nouveau sa fille et sortit pour aller anv provisions en se disant :

— iPauvre chère mignonne! Quand elle connaîtra la vérité, comme elle va souffrir iî

•nâ LA PORTEUSE DE PAIN

Lorsque ie fiacre de Lucien se fut arrêté en face de l'hôtel de \a rue Murillo, le jeune homme descendit, et après un instant d'hésitation, ou plutôt de combat contre lui-même, il prit son parti et sonna :

La porte s'ouvrit.

Lucien entra.

— iM"^ Harmant est-elle à l'hôtel? — demanda-t-il au concierge.

— Oui, monsieur Labroue, et elle est seule. M. Harmant n'étant point encore rentré.

— Puis-je voir Mademoiselle?

— Je le pense... — Je vais sonner M. Théodore qui annoncera la visite de M. Labroue à Mademoiselle...

Le concierge fit résonner un timbre, et le valet de chambre parut sur la plus haute marche du perron au moment où Lucien traversait la cour.

— Je désirerais parler à M"^ Harmant, — lui dit le nouveau venu.

— M"^ est au salon, — répliqua le valet, — elle a vu monsieur entrer dans la cour; elle recevra monsieur... — Monsieur veut-il me suivre?...

Lucien gravit les degrés.

Mary, debout et adossée à la cheminée du petit salon, attendait.

Le seul aspect du visage décomposé du jeune homme lui fit comprendre que le visiteur se trouvait sous le coup^ d'une violente émotion.

A quelle cause attribuer cette émotion?

La fille de Paul Harmant ne pouvait le deviner.

Elle sentit un frisson courir sur sa chair, mais elle parvint à dissimuler son trouble.

— Mon père n'est point encore arrivé, monsieur Lucien... — fit-elle.

— C'est très aimable à vous d'avoir pris les devants... — Soyez le bienvenu... asseyez-vous, et causons...

En même temps, elle désignait de la main un siège. Lucien s'inclina.

— Mais comme vous êtes pâle! I — continua vivement Mary. — Que se passe-t-il donc? — Souffrez-vous?...

— Oui, mademoiselle, — répondit Lucien d'une voix brisée. — J'ai beaucoup souffert et je souffre encore...

— Mais pourquoi? — avez-vous eu avec mon père quelque discussion?... quelque entretien orageux? — Mon père est bon... le meilleur des hommes, mais parfois un peu violent...

Le fils de Jules Labroue interrompit IMary.

— J'ai eu en effet, avec M. votre père un entretien pénible. — dit-il,

— et c'est de cet entretien que vient ma souffrance...

A la aaCe indiquée, elle avait commencé les séances {Jour son portrait...

— Je ne comprends pas...

— Écoutez-moi, mademoiselle, et vous comprendrez.... — Nous sommes arrivés à un moment décisif... — Il faut entre nous une situation nette... — Nous n'y pouvons arriver que par la franchise... une franchise brutale au besoin...

En entendant ce préambule.^Mary devint livide.

L'angoisse la prit à la gorge et ne lui permit pas d'articuler un mot.

Elle exprima son adhésion par un signe de tête. '

Lucien poursuivit : /

— Le hasard ou, pour mieux dire et pour dire vrai, le besoin de travail m'a conduit, un jour, près de vous...

— Regrettez-vous ce jour? demanda Mary d'une voix éteinte.

Oui,. mademoiselle, car il a causé et il causera bien des souffrances.. — Geiour-ià vous avez été pour moi bonne, affectueuse, compatissante, et en vous jurant une reconnaissance éternelle, Dieu m'est témoin que je ne mentais pas ! ! En- appuyant auprès de votre père la supplique de mon ami Georges Darier, en me faisant obtenir dans l'usine une position audessus de mes espérances, vous assuriez mon avenir...

— Eh! bien, alors?

— Laissez-moi continuer, je vous en prie, et pardonnez-moi si les expressions que je vais être forcé d'employer sont parfois et bien malgré moi trop franches... — Il est de mon devoir de tout dire! ! — On n'est pas maître de son cœur... — J'eus l'honneur insigne d'être remarqué par vous et de vous inspirer un sentiment de bienveillance qu'assurément je ne méritais pas... que je n'attendais pas... que je n'espérais pas...

^ti! — s'écria violemment Mary, —je comprends maintenant pourquoi vous avez devancé l'heure, pourquoi vous êtes ici, pourquoi vous me parlez avec cette froideur glaciale qui me pénètre et qui m'épouvante!...

— Vous venez me' dire qite vous ne m'aimçz pas... que vous ne m'aimerez jamais.

Sans répondre à cette interruption, Lucien reprit :

— Le sentiment que vous éprouviez pour moi, je l'éprouvais pouf une

autre... J'aimais...

— Oui, vous aimiez... — dit la fille de Paul Harmant avec amertume,

— et vous aimez encore, et l'espoir entrevu par moi d'unir mon existence à la vôtre n'était qu'un rêve, qu'un espoir menteur...

— Vous et votre père, mademoiselle, — poursuivit Lucien, — avez fait tout ce qui dépendait de vous pour anéantir cet amour dont mon cœur était plein!... — Je constate cela, mais sans vous le reprocher... — Vôtre intérêt personnel vous* guidait, mademoiselle, et M. Harmant obéissait à sa tendresse paternelle... — J'ai pris le seul parti qui fût honorable et loyal... Je me suis tenu à l'écart le plus possible, évitant toutes les occasions de me rapprocher de vous... — Je vous ai fait souffrir, je le sais, etje le déplore, mais il serait injuste de m'en vouloir. — J'aimais... — Or, vous le savez aussi bien que moi, l'amour est un maître exigeant... Quand il ordonne, il faut obéir !

— Et aujourd'hui vous venez m'apprendre qu'il n'existe plus pour moi d'espérance, n'est-ce pas? — demanda Mary. — Est-ce ma faute à moi,

cependant, si je vous ai aimé?? — Vous le disiez il n'\ a qu'un instant, on n'est point maître de son cœui-? Pouvais-je être maîtresse du mien? — Pouvais-je deviner que vous en aimiez une autre, qu'une autre vous aimait? . . .

— Dans le sentiment inspiré par vous, je mettais toute ma vie; toute ma vie, entendez-vous!! — Aujourd'hui mon amour fait partie de moi-même!

— Je ne peux plus le chasser !... — Si c'est un crime, Lucien, pardonnezle moi!! — Contre votre amour je ne puis rien, je ne tenterai rien désormais, me sachant vaincue d'avance; mais qui connaît les secrets de l'avenir? — Laissez-moi espérer, laissez-moi vivre!... je vous en prie... je vous le demande à genoux!

Et Mary s'agenouilla véritablement devant Lucien, l'implorant, le suppliant, fiévreuse, haletante, ses mains en feu pressant les mains froides du jeune homme.

En même temps elle balbutiait :

— Li'amour, c'est la folie!... Eh bien! oui, je suis folle... — On n'en veut pas aux fous... Tout leur est pardonné... — Je suis trop jeune pour mourir... Je veux vivre... Je vivrai si vous me dites que plus tard peut-être vous viendrez à moi, vous m'aimerez un peu... — C'est improbable, soit, mais pourtant c'est possible... — Un jour, qui sait, vous n'aimerez plus celle qui prend votre cœur aujourd'hui...

— Dès aujourd'hui je ne dois plus, je ne puis plus l'aimer... . — murmura Lucien avec un soupir.

Mary se releva d'un bond. — Une expression de farouche triomphe rayonnait sur ses traits pâlis.

— Qu'avez-vous dit? — s'écria-t-elle. — Vous ne devez plus, vous ne pouvez plus l'aimer?

— Non, — répondit Lucien d'une voix sourde.

— Que se passe-t-il donc? — Ou bien, d'accord avec mon père, vous me trompez par un sentiment de compassion, ou bien cette rivale maudite est devenue indigne de vous... — Est-ce cela?

— C'est cela.

— Vous ne mentez pas?

— Non, je le jure !

— Mais qu'est-elle donc? Qu'a-t-elle donc fait, cette misérable fille pour laquelle j'ai tant souffert, j'ai tant pleuré, dans mes longues nuits d'insomnie??...

— Ahl gardez-vous de l'insulter!! — Lucie est honnête fille entre les plus honnêtes... — Elle est pure comme les anges...

— Vous prétendez ne l'aimer plus, et vous la défendez en ces termes!...

— s'écria Mary palpitante.

— Je dois arracher de mon cœur l'amour qui le remplissait.

— Mensonge!

— Non, mademoiselle, vérité terrible!... Je n'ai pas le droit d'aimer la fille de l'assassin de mon père.

— Quoil Lucie?

— Lucie est la fille de Jeanne Fortier, condamnée en cour d'assises pour avoir tué mon père.

— Est-ce possible? — fit mademoiselle Harmant d'un ton presque farouche. — N'inventez-vous point cette fable pour me permettre d'espérer qu'un jour vous pourrez venir à moi?...

— S'il vous faut des preuves, mademoiselle, en voilà une... une indiscutable...

Et Lucien tendait à Mary le procès-verbal de l'hospice des Enfants- Trouvés.

La fille du millionnaire le prit et le lut avidement.

— Ahl je suis vengée 1 ! — dit-elle ensuite, au comble de la joie. Cette joie serra le cœur de Lucien.

— Non, — poursuivit Mary, — non, vous ne pouvez aimer cette fille 1 Vous devez la haïr! — Ah! c'est Dieu qui a voulu vous rapprocher de moi en vous ouvrant les yeux sur l'indignité de celle que vous croyiez aimer I

— Dieu me protège visiblement! — Je pourrai vivre désormais... Je vivrai, car j'ai l'espérance!

Lucien avait repris le fatal papier.

— Écoutez-moi encore, mademoiselle, — fit-il. — Je ne vous ai point dit tout ce que j'avais à vous dire. — Non, je ne hais pas Lucie, car l'enfant ne peut être rendue responsable des fautes de la mère, mais l'honneur me commande de l'oublier !... — Je m'efforcerai, comme c'est mon devoir, de n'aimer plus la fille de Jeanne Fortier, mais le déchirement est douloureux, la blessure est profonde et saignante, il faut laisser au temps le soin de la cicatriser... — Voici donc ce que je viens vous demander, jusqu'à ce que la guérison soit complète...

Mary, haletante, les yeux rivés sur son interlocuteur, écoutait.

— Vous refuseriez de me croire si j'affirmais ne point souffrir, — poursuivit le fils de Jules Labroue. — Je souffre beaucoup, mais je lutte conire ma souffrance... — Je veux l'oubli, je l'obtiendrai. — Quand l'oubli sera

Liv. 98. —

Jeanne fut effrayée de cette explosion de douleur.

H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite.

venu, mon cœur sera libre. — Sans doute alors la respectueuse affection, la profonde reconnaissance que vous m'inspirez se changeront en un sentiment plus tendre; mais jusque-là laissez-moi m'isoler dans ma douleur. Ne demandez ni un battement à mon cœur, ni un sourire à mes lèvres. Je ne pourrais les leur imposer. — Contentez-vous d'une espérance, et vivez pour votre père qui vous aime. — Me le promettez-vous?

— C'est presque le renoncement que vous me demandez là! — répondit Mary dont les larmes se mirent à couler. — La douleur tue! j'en sais quelque chose... — Que deviendrai-je si vous succombez à la vôtre?

— Ne craignez point cela! — Je vivrai, je vous le jure, car ma tâche en ce monde n'est pas finie. . . — Je vivrai et, je vous le répète, la guérison viendra!

— L'espérez-vous véritablement?

— Foi d'honnête homme, je l'espère.

— Eh bien! que votre volonté s'accomplisse! — murmura tristement Mary. — J'attendrai... J'essayerai d'attendre...

Lucien fut ému de la façon dont la jeûne fille prononça ces mots.

— La pauvre enfant va s'éteindre... — pensa-t-il en la regardant — Mais je ne peux faire l'impossible...

En ce moment entrait Paul Harmant.

Il lui suffit d'un regard pour comprendre ce qui s'était passe. Mary essuyait ses yeux rougis : donc elle avait pleuré. Lucien était grave et très pâle.

Évidemment il venait de demander un sursis à la jeune fille et de l'obtenir.

— Vous causiez, mes enfants?... — dit-il en embrassant sa fille.

— Oui, père, répondit-elle.

— Et le sujet de l'entretien?

Lucien intervint.

— Celui que vous devinez, monsieur... — dit-il.

— Qu'avez-vous résolu tous deux?

— D'attendre... — balbutia Mary d'une voix étranglée. Le grand industriel ne put réprimer un geste de colère.

La jeune fille vit ce geste et s'empressa d'ajouter, en contenant ses

sanglots :

— Père, j'attendrai avec patience... — Les raisons de monsieur Lucien sont dignes, honorables pour lui, et prouvent la droiture de son âme.

— Je ferai, monsieur, tout ce qui dépendra de moi pour assurer votre bonheur, — dit Lucien. — Il n'y a là qu'une question de temps.

Mary, dont les larmes s'étaient remises à couler, cacha son visage entre

bras de son père.

Paul Harmant jeta sur Lucien un regard d'une expression navrante.

Ce regard signifiait clairement :

— Pour attendre, il faut vivre, et vous la tuezi... La jeune fille avait relevé la tête.

Elle surprit et comprit ce regard.

— Ne crains rien, père... — dit-elle, — je vivrai, je te le promets f — 5sî vivrai, pour vous aimer tous deux! — Monsieur Lucien a raison...

— Il ne peut m'apporter un cœur rempli d'une autre... Il faut laisser ses blessures saignantes se cicatriser... — Père, j'ai confiance en monsieur Lucien... — Qu'il s'isole dans sa douleur, qu'il s'éloigne de moi, peu importe!... — Je sais qu'un jour il reviendra... C'est tout ce qu'il me faut.

— Il reviendra, car il se sait aimé ici... et l'amour attire...

En disant ce qui précède elle tendit ses deux mains à Lucien qui, remué profondément par la voix de la pauvre enfant malade, les prit et les porta à ses lèvres.

Sous ce léger contact Mary devint pâle comme une morte et, retirant ses mains, elle les appuya sur son cœur dont les battements lui semblaient près de briser sa poitrine.

Le valet de chambre vint prévenir que le dîner était servi.

Le front si sombre de Paul Harmant s'était quelque peu éclairci.

— La fille de Jeanne Fortier n'existe plus pour lui, — pensait le millionnaire, — donc le danger qui me menaçait de ce côté s'évanouit... — Peu à peu ses souffrances se calmeront, et quand il sera mon gendre j'aurai sauvé ma fille et je me serai sauvé moi-même! ! !

Ovide Soliveau, depuis son dernier entretien avec Paul Harmant, n'avait point donné à ce dernier signe de vie.

Lui aussi songeait à se garer, dans l'avenir, de toute éventualité fâcheuse.

Certaines paroles prononcées par M"" Amanda éveillaient ses soupçons et faisaient naître en lui des inquiétudes bien fondées.

Amanda en avait trop dit et n'en avait pas dit assez.

A cette heure il se défiait d'elle et voulait savoir jusqu'où allait sa perspicacité.

N'était-elle hantée que par de vagues soupçons?

Devinait-elle au contraire en lui l'acheteur du couteau vendu par le coutelier du quai Bourbon pour frapper Lucie, et retrouvé brisé sur le théâtre iu crime?

Il importait de savoir d'une façon positive à quoi s'en tenir à ce sujet et, si M"" Amanda avait une certitude, de prendre des mesures efficaces pour se garantir.

le pitiTir;.'''''^ ""'''''' """'' '"'- '^ ^-^"^ ^-™^ p--,t

li ne fallait point qu'elle prononçât ce mot.

L'essayeuse paraissait convaincue que son protecteur se nommait ventablement le baron Arnold de Reiss, mais SoUveau avan cru lire dans les regards de la jolie Hlle qu'elle chercherait à connaître la demeure de ce baron qui, sous des prétextes en l'air, refusait obstinément de donner son adresse. v^"uci

mS,l' ^r r"""" ' '''""'''■ '"" P""™' ^""^' à s^^ fins, malgré le mjstère dont s'entourait Ovide. "'«gie le

Depuis le jour où nous l'avons entendu lui raconter son voyage à Joigny et les résultats de ce voyage, il n'avait pas cessé de la voir, dlnt avec elle chaque jour, et nourrissant un projet qu'il comptait mettre à exécution le plus tôt possible.

platonique.""' ""' ""'""'' "' " ""'"'" P""^ "'°'- '" ^»" ^"o-'eur

abs!l','!r""T'T' '"" ''^""""""^ ^"' '^ tenait d'une manière ab olue dans sa dépendance, grâce à la déclaration, écrite et signée de sa main, qu'il possédait. ^

Mais le temps lui manquait pour faire les démarches d'où devait résulter la preuve que le pseudo-Arnold de Reiss n'était qu'nn simple et vulgaire assassin. p i. >ui

A maintes reprises, elle avait essayé de le suivre Ovide s'était fait un jeu de déjouer ses ruses un peu naïves Amanda ne lui pardonnait point d'avoir barre sur elle Elle dissimulait sa rancune parce qu'elle ne pouvait faire autrement mais elle aurait été heureuse de pouvoir lui dire

- Je suis la plus forte I - Vous me teniez, maintenant je vous tiens- - Dénoncée par vous, qu'est-ce que je risque? Quelques mois de prison.

u maximum, si le jury se montre sévère, tandis que vous c'est bien autri chose I -Je puis vous envoyer au bagne, sinon à l'échafaud, oui, mon cher, parfaitement bien!

Ah! comme elle aurait été heureuse, la séduisante coquine, de pouvoir parler ainsi; mais, hélas I il lui fallait se taire car elle ne savait rien Soupçonnant beaucoup, elle ne pouvait rien prouver

Cependant elle patientait, comptant bien, un jour ou l'autre, trouver quelque preuve et s'en servir pour prendre sa revanche, dominer à son ;our le v^i^^^^^^ Arnold de Heiss et, grâce .cette domination, l'expo

- Cet nomme puise sans doute dans le crime la fortune au'il naraît

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