‹ La porteuse de pain (volume 2)Chapitre 7 sur 11 · MAMAN LISON · texte numérisé non relu

MAMAN LISON

Le matin du jour qui suivait les incidents racontés par nous dans nos précédents chapitres, Ovide Soliveau, un peu avant onze heures, arriva au restaurant de la rue Saint-Honoré où il déjeunait assez souvent avec Amanda, et commanda un menu conforme aux goûts de la jeune fille.

Celle-ci ne se fit point attendre, tendit la main gracieusement à son adorateur et lui dit en entrant dans le cabinet réservé pour eux :

— Déjeunons vite... je meurs de faim.

— Tout est prêt.

Un garçon paraissait en même temps et plaçait les mets sur la table. Amanda n'avait point exagéré son appétit. — Elle se mit à dévorer. Ovide, lui, mangeait à peine et paraissait soucieux. L'essayeuse de M°^® Augustine l'observait du coin de l'œil.

— Ah çà! baron, qu'avez-vous donc? — lui demanda-t-elle brusquement; — vous ne mangez pas, vous ne buvez pas, vous semblez tout je ne sais comment... — Êtes-vous malade?

— Non...

— Alors, encore une fois, qu'avez-vous?

~ Je m'ennuie...

— Avec moi! c'est gracieux! ! — Merci du compliment, mon cher...

— Ce n'est pas à vous qu'il s'adresse... — Ce n'est pas vous qui causez mon ennui...

— Qu'est-ce donc?

— La monotonie de l'existence...

— Rien de plus facile que de rompre cette monotonie...

— Comment?

— Menez-moi passer quelques jours à la campagne...

En disant ces mots M"^ Amanda commettait, à son insu, une grave imprudence.

Ovide dissimula, non sans peine, un sourire de satisfaction.

— Vous n'êtes pas libre... — dit-il.

— Je demanderai un congé à ma patronne.

— Vous l'accordera-t-elle?

—- Pas pour un mois peut-être, mais certainement pour. une semaine...

— Eh bien ! c'est entendu... — Demandez le congé... — Je vous mène à la campagne pour huit jours...

— Vrai?

— Rien de plus vrai...

— Quand partirons-nous?

— Ce soir, si vous voulez...

— Je ne demande pas mieux... — Où irons-nous?

— Où vous voudrez... — Choisissez l'endroit.

— Ça m'est égal, pourvu qu'il soit au bord de Teau... — Vous louerez un canot et nous irons nous promener sur la rivière, du matin au soir, comme de vrais canotiers... — Que diriez-vous d'Asnières?

Ovide fit la grimace.

— Trop près de Gourbevoie... — pensa-t-il.

— Ça ne vous va pas? — demanda la jeune fille.

-- Pas du tout. — Il y a trop de monde... Ce n'est plus la campagne... la vraie campagne...

— Alors, choisissez vous-même...

— Connaissez-vous Bois-le-Roi?...

— Parfaitement... Sur la lisière de la forêt de Fontainebleau et sur les bords de la Seine... — n'avez-vous pas des amis à Fontainebleau?...

— De simples relations d'affaires. —Nous seronslàparfaitementlibres. . •

— Eh bien! va pour Bois-le-Roi... — Trouverons-nous sans peine' un logement convenable?...

— Après déjeuner je prendrai le chemin de fer, et j'irai m'occuper de ce détail... — Obtenez l'autorisation de M"^« Augustine, faites les achats nécessaires pour huit jours de villégiature, et venez me retrouver..

En disant ce qui précède, Ovide exhibait son portefeuille et présentait un billet de banque à l'essayeuse.

— Reviendrez-vous me prendre à Paris? — demanda-t-elle.

— A quoi bon? — Craignez-vous donc de voyager seule?

— Pas le moins du monde... — J'irai vous rejoindre et j'arriverai pour l'heure du dîner.

Soliveau consulta l'indicateur.

Il fut convenu qu'Amanda partirait par l'express de cinq heures. trente minutes, et qu'il irait l'attendre à la gare de Bois-le-Roi,

Ovide acheva de déjeuner et partit afin de s'occuper de ses préparatifs.

La jeune femme, que l'idée d'une semaine de complète oisiveté remplissait de joie, regagna l'atelier, allatrouver M"* Augustine ei lui ài[ d'une voix émue, en essuyant avec son mouchoir une larme faetii;e i

— J'^ viens, madame, de recevoir une lettre d'une de mes tantes... — Elle est malade... bien malade, ma pauvre tante... en grand danger... — C'est une digne femme qui m'aime beaucoup... Elle me demande d'aller passer quelques jours auprès d'elle, et je sollicite de vous, madame, l'autorisation de m'absenter pendant une semaine...

}j[me Augustine était très bonne pour ses ouvrières.

Elle ne mit point en doute la véracité d'Amanda et répondit :

— Certes, ma chère enfant, je ne vous empêcherai point d'accomplir un devoir de famille... — Je vous accorde un congé de huit jours...

— Merci, madame... — Puis-je partir tout de suite?

— Vous le pouvez. — Avez-vous besoin d'argent?

— Oh! non, madame... — J'ai quelques petites économies, elles me suffiront.

— Partez donc, mon enfant, et souvenez-vous que je vous attends dans huit jours...

L'essayeuse alla faire ses emplettes et, à cinq heures et demie, prit le train qui devait la conduire à Bois-le-Roi.

Rejoignons Ovide.

En quittant sa compagne au restaurant de la rue Saint-Honoré il s'était fait conduire avenue de Clichy, chez lui, avait préparé une valise et placé soigneusement entre deux chemises une fiole contenant certaine liqueur rapportée d'Amérique et dont nous connaissons déjà les effets.

Ceci terminé, il remonta en voiture avec la valise et donna l'ordre au cocher de le mener à la gare de Lyon.

Le train de trois heures allait partir. Ovide n'eut que le temps de prendre son ticket. A cinq heures il arrivait à destination.

En sortant de la gare, il gagna le village qui s'étend sur la pente d'une pittoresque colline et descend jusqu'à la Seine.

Une auberge de modeste apparence, à l'enseigne du Rendez-vous des chasseurs, se trouva sur son chemin.

— Pouvez-vous me louer un appartement pour une semaine? — demanda-t-il à l'hôtesse qui repondit :

— Nous n'avons pour l'instant que de petites chambres disponibles, mais nous possédons à cent pas d'ici un joli pavillon meublé, au milieu d'un bouquet de bois. — Il fera sans doute votre affaire... — Voulez-vous le voir?.,.

— D'aVance je suis sûr qu'il me conviendra... — Mais pour les repas î

— Monsieur viendra déjeuner etdîner ici, ou on le servira dans le pavillon, à son choix ..

— Très bien...

— Laissez-moi espérer, laissez-moi vivre ! je vous en prie... je vous le demande à genoux. LlV. 99. —H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdile. 99

— Vous aurez vue sur la Seine, le pavillon étant à mi-côte.

— J'aurai besoin d'un canot.

— Nous en avons six. — Vous choisirez celui qui vous plaira.

— Parfait!... Maintenant il s'agit de me préparer à dîner.

— Pour monsieur tout seul?

— Pour deux personnes.

— A quelle heure?

— A huit heures.

— Que monsieur fasse son menu... — Pourvu qu'il ne demande pas des choses extraordinaires, il sera satisfait.

— Eh bien, une matelote, une friture, un poulet, des légumes, des fruits et du café.

— Tout sera prêt à huit heures... — Maintenant je puis faire conduire monsieur au pavillon... il y déposera sa valise...

— Volontiers...

L'hôtesse du Rejidez-vous des chasseurs aLTpi^elaiuneserwainie et lui donna l'ordre de conduire le voyageur au pavillon.

C'était une maisonnette exiguë mais fort coquette, n'ayant qu'un rezde-chaussée divisé en quatre petites pièces, une salle à manger, deux chambres à coucher et une cuisine, le tout proprement meublé.

Ovide serra sa valise dans une armoire dont il eut soin de retirer la clef.

— Vous mettrez en ordre les chambres à coucher... — dit-il à la servante.

— Oui, monsieur... — Soyez tranquille, ça sera fait. Je vais m'y activer de suite.

Le Dijonnais revint à l'hôtel où on s'occupait de préparer le dîner commandé par lui.

Il demanda de quoi écrire, s'installa devant une fenêtre, et traça les lignes suivantes :

Moucher cousin.

Je suis en villégiature à Bois-le-Roi avec une jolie persomie. — Si tu avais besoin de moi, écris ou télégraphie au baron Arnold de Reiss, à t hôtel du Rendez-vous des chasseurs.

Bien à toi.

« OvmK. »

Il mit sous enveloppe cette courte épître, écrivit l'adresse de Pau! Har^ mant, à Courbevoie, fit venir l'hôtesse et lui dit :

— Madame, — je m'appelle le baron Arnold de Reiss...'— Veuillez vous souvenir de mon nom...

— Je m'en souviendrai, monsieur, — répondit la brave dame en s'inclinant avec respect.

— J'attends par l'express une dame qui passera huit jours en ma compagnie... S'il arrivait pour moi des lettres ou des télégrammes, vous ne les remettriez qu'à moi-même... à moi seul...

— Bien, monsieur... — Je comprends et ce sera fait...

— Où se trouve le bureau de posteY — reprit Ovide.

— Tout en haut du village, monsieur... — Vous aurez plus vite fait de porter votre lettre à la boîte de la gare...

Le Dijonnais se dirigea vers le chemin de fer, qu'il atteignit en quelques minutes et où il mit sa lettre à la poste.

Il avait une heure à employer jusqu'à l'arrivée d'Amanda.

La forêt de Fontainebleau, dont la lisière borde le village de Bois-îe- Roi, lui offrit un but de promenade intéressant.

Ovide s'engagea dans une des allées ombreuses se greffant sur la route qui suit en cet endroit le tracé du chemin de fer.

A peine avait-il fait cinquante pas dans cette allée bordée d'arbres deux fois séculaires, qu'il aperçut un groupe de cinq personnes assises sur l'herbe au pied d'un chêne.

Au centre de ce groupe se trouvait un homme dont les cheveux blancs comme la neige, la peau parcheminée et sillonnée de rides, attestaient le grand âge.

C'était en effet un octogénaire, vigoureux encore, à l'œil toujours vif, aux membres grêles, mais capables de soutenir le poids de son corps avec le concours d'une forte canne qu'il tenait entre ses jambes.

A sa droite se voyaient une femme de cinquante ans environ et deux jeunes filles, dont l'une pouvait avoir dix-neuf ans et l'autre seize.

A sa gauche un homme de quarante-neuf ans, soigneusement rasé et correctement vêtu de noir. — Physionomie d'avocat ou de médecin. — Disons tout de suite que c'était un médecin.

Le vieillard parlait avec lenteur. — On l'écoutait avec une religieuse attention.

Ovide avançait toujours.

Lorsqu'il fut à proximité' du groupe, la voix de l'octogénaire frappa

— Lucie est la fille de Jeanne Portier, l'assassin de votre père.

distinctement son oreille, il tressaillit et s'arrêta en fixant son regard sur le causeur.

Ce temps d'arrêt fit taire le vieillard qui à son tour regarda le nouveau venu, mais l'âge avait affaibli ses yeux; —il ne le vit que comme à travers un brouillard.

Ovide salua et continua son chemin.

— C'est singulier, — se disait-il en s'éloignant, — voilà une voix qu'il

me semble bien avoir entendue quelque part... — Elle était plus jeune, mais le itiimbre n'a paint ckangé. — Je crois également avoir vu ce visage, mais (OÉ.'?,...,. — EitiftoMiiae en redingote noire, en cravate blanche, à moins que .mes isouwieaiiirs iinite ;m''iabra.steiii, je le connais aussi...

Eit il ise mit, mais vainement, à interroger sa mémoire.

Laissons-le s'éloigner et demeurons auprès du groupe.

C'était maintenaTit le médecin qui iparlait.

— Aiînsi, — .disadt-i., — leoa t%M^ mous vous êtes embarqué à Londres sur kfafuebot le Lord-Maire en destination de New-York...

— Â la fin du mois 4« septembre... — répondit le vieillard, — je m'en souviens icomme si c'était hier. — Je venais d'être mis à la retraite... J'avaiis soixante aîisp:a'S&és... —j'allais rejoindre ma Mie... —Je suis resté seize ;ans là-bas, puis la nostalgie du pays m'a pris et je suis revenu à Boisle-Roi, monsieur,, avec ma fille et mes petites-filles que j'aime plus que tout au miOnde..... — le m'efforce de remplacer leur pauvre père.

— îje 'kasard amène de singuliers rapprochements... — dit le médecin, — Sîîcïis in'0;us en douter nous nous trouvions sur le m.ême navire...

— Sur le Lord- M aire?

— Parfaitement, monsieur Bosc... — il y avait à bord un grand industriel américain qu'il m'a été donné de connaître ensuite à New- York, James MorÉmer., et un Français qui devint plus tard son gendre, M. Paul Harmanl.,..

— ^oi... oui... nous étions ensemble pendant la traversée, — fit l'octogénaine., — Cie nom .d« James Mortimer me le prouva et me rappelle une aventuTB fun m'festarirwèeien ronte... une tentative de ¥oL..

— Une te-n tatîve de li^ol ?

— ©ont j'ai failli être victime... — J'avais sur moi, dans une sacoche de euir, une somme importante, mes économies de trente ans, toute ma modeste fortune. — Un misérable coupa la courroie et s'empara de la sacoche.

— Elle vous a été rendue, cependant?

— Oui, grâce à un passager qui avait surpris le voleur en flagrant délit.

— Je n'ai pas entendu parler de cette tentative de vol...

— Vous ne pouviez en entendre parler car, cédant aux instances du passager qui connaissait la famille du voleur, j'ai bien voulu garder le silence.

— Sur ce même paquebot, — reprit le médecin, — j'ai eu l'occasion de causer avec un Canadien qui m'a fait connaître la chose la plus étrange que j'aie recueillie pendant six années de séjour en Amérique où j'allais faire des études.

— Quel est cette chose?

— Vous devez la connaître, vous qui êtes resté près de vingt ans làbas...

— Enfin, de quoi s'agit-il?

— D'un liquide que les Indiens nomment liqueur bavarde, et qui est à peu près l'équivalent de la liqueur de Java produite par l'infusion du Pohouupas, mais sans le côté toxique... ou du moins avec ce côté bien amoindri...

— Oui... oui... — Je connais, — répondit l'ex-agent de la sûreté René Bosc. — J'ai entendu parler de cette liqueur qui fait parler les plus discrets... Mais je suppose que ses effets merveilleux n'ont jamais existé que dans les mélodrames...

— En cela, cher monsieur Bosc, vous vous trompez...

— Le croyez-vous?

— Je fais plus que de le croire... J'en suis sûr...

— Avez-vous donc fait l'expérience?

— A plusieurs reprises, et j'ai toujours obtenu le résultat souhaité...

— Je cesse alors d'être incrédule... — Docteur, vous avez dû rapporter d'Amérique de nombreux secrets scientifiques.

— J'ai appris à connaître certaines plantes qui ne sont point admises dans la médecine française et qui jouissent cependant de propriétés incontestables...

— Employez-vous ces plantes?

— Chaque fois que j'en trouve l'occasion, et cela me réussit toujours...

— Ètes-vous pour longtemps dans ce pays?

— Pour quelques jours seulement!... —Je suis venu voir ma sœur souffrante, — et je profite de mon séjour ici en me reposant le plus possible... — Un de mes confrères a bien voulu se charger de visiter ma clientèle à

Paris...

— Eh bien, tout lé temps que vous resterez à Bois-le-Roi, voyons-nous chaque jour, je vous en prie... — Nous parlerons de cette belle Amérique que j'aime, mais où je n'aurais pas voulu mourir...

— Cher monsieur Bosc, je vous le promets.

Les deux jeunes filles venaient de se lever ainsi que leur mère.

— Grand-père, — fit l'aînée, — je crois qu'il est l'heure de rentrer chez nous... — le moment du dîner approche...

— Et, — ajouta le médecin, -- la fraîcheur du soir, dans les bois, est mauvaise pour vous... — Regagnez donc votre logis, je vous le conseille...

— Eh bien, docteur, donnez-moi un coup de main, s'il vous plaît... — Je ne suis plus leste comme autrefois.

Le médecin aida l'octogénaire à se relever et lui off'rit son bras.

René Bosc l'accepta, elles cinq personnages prirent le chemin de Boisle-Roi.

L'e.K-agent de la sûreté habitait une petite maison à l'entrée du village, sur les bords de 1? Seine.

A la porte de cette maison le docteur remit l'octogénaire aux soins de sa fille et de ses petites-filles, et se retira.

Il suivit le chemin qui côtoie la Seine et passa devant l'auberge du Re7idez-vous des chasseurs.

L'hôtesse était sur le seuil.

Elle salua le médecin et lui demanda :

— Comment va madame votre sœur?

— Beaucoup mieux, ma chère dame... Elle est presque remise...

— Alors vous allez bientôt nous quitter?...

— Dans quelques jours j'irai reprendre mes travaux... Le docteur s'inclina et poursuivit sa route.

Ovide était revenu sur ses pas, car l'heure s'avançait.

Il cherchait toujours, mais en vain, à se rappeler en quel endroit il avait vu jadis les deux hommes qui causaient au pied du vieux chêne.

Au moment où au retour de sa promenade le Dijonnais repassa au même endroit, ils ne s'y trouvaient plus.

Un coup de sifflet prolongé lui annonça l'arrivée du train de Paris à Bois-le-Roi.

Il marcha plus vite afin d'aller recevoir M"® Amanda.

L'essayeuse de M"'® Augustine descendit d'un compartiment de première classe, fort coquettement mise et jolie à ravir.

Ovide l'attendait sur le quai, par une faveur spéciale du chef de gare.

L'arrivante avait une malle assez volumineuse qu'il fallut déposer provisoirement à la consigne.

— Avez-vous trouvé quelque chose de confortable? — demanda-t-elle au pseudo-baron de Reiss.

— Vous en jugerez tout à l'heure...

— Le dîner?

— Nous attend.

— Le canot?

— L'hôtel en possède six. — Vous choisirez celui qui vous plaira.

En quelques minutes Ovide et sa compagne arrivèrent au Rendez-vous des chasseurs.

On mettait le couvert.

Soliveau donna l'ordre à un domestique d'aller prendre à la consigne la malle dont il lui remit le bulletin, et de la porter à la villa des Mûriers.

Le grand industriel ne put réprimer un geste de colère.

LiV. 100. H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite.

Qu'est-ce que c'est que la villa des Mûriers? — demanda l'essayeuse. La maisonnette que nous habiterons Allons la visiter tout de suite.

Ovide prit les clefs et conduisit Amanda.

— C'est très gentil, ici! ! — s'écria la jeune fille en esquissant un pas que n'aurait pas désavoué une habituée de Bullier ou de la Reine-Blanche. — Nous serons comme chez nous... Mais où prendrons-nous nos repas?

— A l'hôtel... — répondit Ovide.

— Ah ! çà, par exemple, c'est ennuyeux... — Le déjeuner, passe encore, mais pas le dîner... — J'aimerais dîner ici tous les soirs... on se met à son aise... — Et puis, si par hasard il vient à pleuvoir, en allant à l'auberge on marche dans la boue et on se fait tremper... — Arrangez-vous pour qu'on nous serve ici tous les soirs... vous serez bien mignon...

— Je donnerai des ordres...

Le garçon arrivait avec la malle.

Amanda fit placer cette malle dans une des chambres et en rejoignit l'hôtel où le dîner attendait.

— Madame est-elle satisfaite du pavillon? — demanda l'hôtesse.

— Tout à fait.

— Je le pensais bien... — Vous serez là tranquilles... — Pas de voisins, sauf à droite de la villa une maison habitée par une dame malade, la sœur du docteur Richard...

— Un médecin... — fit Amanda en riant, — si je suis malade je l'appellerai par-dessus le mur...

— Il ne vous entendrait pas... — La propriété est grande, et la maison se trouve tout au bout du jardin que la muraille de clôture sépare du vôtre.

Ovide écoutait avec attention et notait chaque parole dans son esprit.

— Dînons-nous?... — fit Amanda.

— On n'attendait que l'arrivée de madame pour servir...

— Eh bien, servez... — Tous les matins nous viendrons déjeuner ici, et tous les soirs on nous portera notre dîner dans le pavillon...

— Madame voudra bien me donner le menu du dîner chaque matin?

— C'est monsieur le baron qui se chargera de le rédiger...

On se mit à table et on fit honneur à la cuisine du Rendez- vous des chasseurs.

Nous nous garderons bien d'enregistrer jour par jour les actions de nos

deux amateurs de villégiature. — Nous nous bornerons à relater ies faits qui se rattachent directement à notre histoire et doivent avoir une action sur la destinée de nos principaux personnages.

M"® Amanda jouissait consciencieusement des plaisirs champêtres, tout en se défiant fort du baron Arnold de Reiss, qu'elle soupçonnait d'être tout autre chose qu'un baron, et dont les dispositions à son égard lui paraissaient au plus haut point suspectes.

Dans quel but Ovide avait-il accepté sans se faire prier une partie de campagne qui devait se prolonger pendant huit jours?

Peut-être nos lecteurs se sont-ils déjà posé cette question.

Ce sont les faits qui se chargeront de leur répondre.

Depuis quatre jours nos deux personnages habitaient Bois-le-Roi dont c'était la fête patronale.

Les promenades sur l'eau, les excursions dans la forêt, les visites aux sites renommés, les stations devant les boutiques et les curiosités foraines, se succédaient sans interruption.

Ovide et sa compagne rentraient éreintés, dînaient plantureusement au pavi^on des Mûriers, et Amanda, sentant le besoin de reprendre des forces pour continuer le lendemain cette existence active, allait se mettre au lit, tandis qu'Ovide en faisait autant de son côté.

La jeune tille voyant le pseudo-baron de Reiss attentif auprès d'elle, toujours prêt à satisfaire ses moindres caprices, commençait à croire qu'elle l'avait mal jugé, qu'il ne songeait nullement à se servir contre elle de la déclaration dont il était possesseur, et regrettait de n'avoir pas obtenu de jlïine Augustine quinze jours de congé au lieu de huit.

Soliveau, lui, se disait qu'il était temps d'agir.

Après le déjeuner à l'hôtel du Rendez-vous des chasseurs, Amanda eut envie de faire une promenade en bateau.

Depuis le matin Ovide qui ruminait son plan s'était plaint d'un violent mai de tête menaçant de se changer en migraine.

— Ma belle poulette, — fit-il, — je n'aurai pas aujourd'hui le courage de vous accompagner... — Je ne suis plus de la première jeunesse, et vous êtes infatigable. — Permettez-moi d'aller me reposer un peu et de vous laisser seule cette après-midi...

— Je ne veux point abuser de xous, cher baron... —répondit Amanda. J'irai faire un tour sur la rivière, une ligne à la main, et j'essayerai de pêcher une friture de goujons... — Allez vous reposer... — Deux heures de sommeil dissiperont votre mal de tête...

— Je profiterai de la permission, car je suis réellement souffrant...

— Voulez-vous que je rentre avec vous et que je vous tienne compagnie?

— Je serais au désespoir de vous imposer le rôle de garde-malade...

— Je n'ai besoin que de solitude et de silence... — Allez pêcher une friture... — Je regagne la villa...

— Où nous retrouverons-nous?

— Ici, avant dîner... — J'y viendrai prendre mon absinthe...

Ovide quitta lajeune femme qui se munit de ses ustensiles de pêche, monta en canot, et alla choisir une bonne place, à l'ombre d'un saule, tandis que le pseudo-baron se rendait à la villa des Mûriers, marchant à petits pas, comme doit marcher un homme éprouvé par la migraine.

Une fois la porte du pavillon refermée derrière lui, il reprit son attitude ordinaire.

— Il y a vingt-et-un ans, — murmura-t-il, — j'ai voulu savoir ce qu'était, ce que pensait le faux Paul Harmant... Je l'ai su... — Aujourd'hui je veux savoir ce qu'Amanda pense de moi... ce qu'elle sait... ce qu'elle devine... — Je le saurai...

Ouvrant, alors l'armoire dans laquelle- il avait soigneusement enfermé sa valise, il tira de cette valise la fiole que nous l'avons vu envelopper et placer entr-e deux chemises avant de quitter Paris.

Un sourire vint à ses lèvres tandis qu'il regardait cette fiole.

— La liqueur bavarde, — fit-il, — me donnera comme autrefois un résultat complet.

Il plaça la fiole sur une table et promena son regard autour de lui.

Un buffet de bois peint supportait plusieurs bouteilles et carafons de diverses liqueurs, chartreuse, curaçao, cassis, anisette, etc.

L'une de ces bouteilles, étiquetée, chartreuse verte ne renfermait plus que quatre ou cinq petits verres de liquide.

— C'est la chartreuse verte qu'Amanda préfère aux autres alcools... — se dit Soliveau. — Ce soir elle en boira comme d'habitude, et le résultat ne se fera guère attendre...

11 déboucha la bouteille de chartreuse, puislafiole apportée d'Amérique, et versa dans la première deux cuillerées du contenu de la seconde.

Ceci fait, il replaça les objets là où il les avait pris, puis ne sachant à quoi employer son temps, son prétendu malaise lui défendant de sortir, il s'étendit sur un canapé et, sous l'influence de la chaleur et de la digestion, il ne tarda pas à s'endormir.

Nous le laisserons sommeiller et nous rejoindrons M"® Amanda, occupée depuis une heure à suivre d'un regard attentif les oscillations du bouchon de sa ligne, et prenant un plaisir très vif à cette occupation, carie goujon mordait à miracle.

Tout à coup son attention fut détournée par un bruit anormal venant du côté du chemin de fer dont la voie côtoyait en cet endroit et dominait le cours de la rivière.

Des coups de sifflet retentissaient avec violence, suivis bientôt d'un choc terrible, puis de cris, de gémissements, d'appels au secours.

Amanda se dressa sur le banc de nage du canot et vit des gens s'agiter en proie à un affolement complet, tandis que d'autres s'efforçaient de sortir des wagons à demi brisés et s'entassant dans un hideux désordre.

Les plaintes, les cris d'appel redoublaient.

— Un accident terrible, — murmura la jeune fille, — la rencontre de deux trains sans doute.

Alors, poussée par la curiosité, elle amarra son canot au tronc du saule, sauta sur la berge, puis, sans souci du débraillé de son costume, se dirigea vers le théâtre de la catastrophe, tout voisin de la gare.

Déjà nombre de curieux se rendaient en courant du même côté.

Elle arriva.

Un spectacle effroyable s'offrit à sa vue.

Trois wagons étaient complètement démolis. — D'autres, culbutés, s'amoncelaient les uns sur les autres.

De toutes parts s'élevaient des cris de douleur et d'épouvante.

Déjà on emportait sur des civières des gens blessés, sanglants, à moitié morts.

Le chef de gare, blanc comme un linge et secoué par un tremblement nerveux, commandait :

— Qu'on transporte les blessés dans les hôtels du pays. . . Qu'on se hâte ! Amanda, pâle, épouvantée, avait pris place près de la sortie pour voir

les malheureux qu'on emportait.

Le flot des curieux la poussait en avant; — bientôt elle se trouva tout à fait en première ligne.

On déblayait les débris pour arriver aux cadavres et aux blessés.

Des employés du chemin de fer pénétraient dans un compartiment presque broyé, afin d'en retirer les victimes, sous la surveilllance immédiate du chef de gare.

Quatre voyageurs, couverts de contusions et de plaies, mais vivants encore, furent portés l'un après l'autre sur des matelas.

Dans l'intérieur du compartiment une voix cria :

— Voilà un pauvre diable qui me paraît mort. — C'est un jeune homme...

— Il n'est peut-être qu'évanoui... — répliqua le chef de gare. — Prenez les plus grandes précautions...

En ce moment deux médecins arrivaient, celui du pays et le docteur Richard que nous avons entendu causer dans la forêt avec le vieux René Rose.

Les deux médecins se mirent en devoir d'examiner les blessés.

Le jeune homme que l'on prétendait mort fut tiré du wagon avec beaucoup de peine. — 11 avait à la tête une blessure profonde. — Le sang ruisselait sur son visage.

A l'appel du chef de gare, le docteur Richard accourut et demanda :

-Qu'y a-t-il?

— Voyez ce malheureux, monsieur, je vous en prie!

Et le chef de gare désignait le corps inanimé que deux employés du chemin de fer venaient de déposer sur le quai. Le médecin se pencha vers le blessé.

Amanda se trouvait en ce moment tout près de lui. Le visage sanglant du voyageur évanoui attira ses regards. Soudain elle poussa une sourde exclamation.

— C'est lui!... C'est bien lui... C'est Duchemin !... — murmura-t-elle ensuite avec épouvante.

Le chef de gare avait entendu l'exclamation.

— Vous connaissez ce jeune homme, madame?

Déjà M'^® Amanda regrettait de n'avoir pas dominé son premier mouve ment.

Le souvenir du passé de Joignyne lui permettait pas de répondre d'une façon affirmative à la question qu'on lui adressait.

— J'avais cru... — balbutia-t-elle, — mais, en regardant mieux, je vois bien que je' me trompais... une simple ressemblance... — une ressemblance très vague...

— Ce jeune homme n'est que blessé... —dit le docteur après examen... — Qu'on rétende sur une civière et qu'on le porte dans un hôtel du pays, où j'irai lui donner des soins.

— A quel hôtel, docteur, trouvera-t-on de la place?

— Km Rejulez-vous des chasseurs, on en trouvera... — Qu'on s'y présente de ma part...

— Voilà qui s'arrange mal... — pensait Amanda. — Je n'aurais pas voulu que le baron vît Duchemin...

On emportait déjà le blessé.

La jeune fille suivit à quelque distance.

Quand la civière fut entrée dans la cour de l'auberge, l'amie du baron de Reiss rejoignit son canot, reprit'sa ligne et se remit à pécher; mais une

gOO LA PORTEUSE DE PAIN

visible pr(ioccupation l'assiégeait. —Au bout d'une demi-heure elle sauta sur la berge et se rendit droit à l'hôtel.

—Vous savez l'accident, madame ? — lui demanda la maîtresse du logis.

Il s'est passé presque sous mes yeux... — Je sais même qu'on vous

a amené des 'blessés...

— Trois... — Deux dames et un jeune homme. — Le docteur Richard va venir les visiter... — C'est un grand malheur; il paraît qu'on n'avait pas signalé en temps utile le train venant de Lyon, et qu'il s'est rencontré avec un train venant de Paris.

En ce moment Ovide Soliveau entra.

Il avait l'air parfaitement dispos. — De sa migraine il ne restait plus

trace.

— Je viens d'entendre parler d'un accident... — fit-il. — Qu'est-ce

qui c'est passé?

Amanda raconta ce qu'elleavait vu, en ayant soin de ne point parler de Duchemin reconnu par elle et, comme Ovide manifestait le désir d'aller jusqu'à la gare, elle voulut l'accompagner.

La consternation était peinte sur tout les visages.

On ne comptait pas moins de onze morts et de vingt-sept blessés, dont plusieurs très gravement.

La justice commençait une enquête.

Un peu après sept heures Ovide et sa compagne regagnèrent la villa des Mûriers où on allait leur servir à dîner.

Amanda semblait triste.

— Qu'avez-vous donc? — lui demanda le pseudo-baron. — Est-ce l'accident du chemin de fer qui vous a pris votre gaieté ?

— Un peu.

— Bah! qu'est-ce que ça vous fait, au fond? — Nous n'y étions pas, c'est l'essentiel... — Tant pis pour les autres.

— Voilà une réflexion d'égoïste!

— Égoïste, je le suis, ma chère, et ne m'en cache point.

La servante interrompit ce dialogue en apportant le dîner et en allumant les bougies de la salle à manger.

Les deux convives se mirent à table.

— Monsieur et madame, — dit la bonne après avoir servi tous les plats, — j'ai placé le café au chaud dans la cuisine... — Si vous vouliez m'en donner la permission, je partirais, car il y a bien de l'ouvrage chez nous aujourd'hui, rapport aux blessés.

— Oui... oui... allez, ma fille, — dit Amanda. — Je verserai le café moi-même... — Vous fermerez les portes derrière vous, car nous ne sortirons pas ce soir...

" -'K^V^-.t.isç^,,,^;^^^

Le vieillard parlait avec lenteur. On l'écoutait avec une religieuse attention. LlV. 101. — H. GEFr-ROY. édlt. — Reproduction iiUerJlta. 101

La servante s'en alla.

Ovide, qui jouissait d'un merveilleux appétit, prolongea le repas, puis Amanda débarrassa la table et alla chercher le café.

— Quelle liqueur boirez-vous, mon ami? — demanda-t-elle.

— Du rhum, ma belle poulette, selon mon habitude... et vous?

— Oh! moi, de la chartreuse comme toujours. La chartreuse, c'est mon faible... Le père Garnier est un grand homme !I

M"' Amanda servit le café, — posa la bouteille de rhum à côté d'Ovide, — remplit pour elle-même un petit verre de chartreuse mélangée de liqueur canadienne, roula une cigarette et l'alluma, puis, ayant pris son café, vida son verre d'un seul trait, le remplit de nouveau et, tout en causant et en fumant, le but par petites gorgées.

Ovide lui donnait la réplique et ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements.

Le temps avait passé.

Dix heures et demie sonnèrent, puis onze heures.

Ovide quitta son siège, se dirigea vers la fenêtre du pavillon dont il ferma le volet, et revint s'asseoir en face d'Amanda.

Celle-ci continuait à fumer cigarettes sur cigarettes.

Tout à coup, comme Jacques Garaud vingt et une années auparavant, elle se trouva d'une façon brusque et pour ainsi dire foudroyante sous l'influence de la liqueur bavarde, et les symptômes que nous avons déjà décrits se reproduisirent.

La jeune femme porta la main à son front, puis à son cou...

— La gorge me brûle... — fit-elle, •— j'ai soif...

Elle se versa un grand verre d'eau et le but avidement.

Cette absorption ne fit que hâter l'effet prévu.

Amanda se dressa, les membres raidis, les yeux hagards. — En même temps un éclat de rire nerveux s'échappa de ses lèvres.

Ovide, sachant ce qui allait arriver, la regardait de l'air le plus calme, et la laissa pendant quelques minutes aller et venir avec une agitation toujours grandissante.

Comprenant ensuite que le moment de l'interroger était venu, il commença :

— Eh bien ! ma belle poulette, — demanda-t-il, — avez-vous deviné quel était l'homme qui s'est payé le couteau en question chez le coutelier du quai Bourbon?

Amanda rivant sur Ovide un regard d'une expression étrange, répondit d'une voix sifflante :

— L'homme? — Mais vous le connaissez aussi bien que moi!... — C'est vous ! — Dites donc, mon cher, est-ce que vous vous figurez par

hasard que je ne vous avais point deviné depuis longtemps?... — J'ai de la jugeotte, mon très bon ; on ne me fait pas prendre des vessies pour des lanternes! — Je ne dis rien, mais je n'en pense pas moins!... — C'est vous qui, certain soir où vous m'aviez conduite chez Lucie, avez acheté le couteau pendant que je montais... — C'est vous qui, renseigné par mes sottes réponses à vos questions adroites, êtes allé vous embusquer sur le chemin que devait suivre la pauvre fille... — C'est vous qui l'avez frappée! — Vous valez moins que moi, mon bien cher. — Je suis une voleuse, oui pardieu!... Mais vous êtes un assassin!...

Amanda s'animait. — Elle parlait de plus en plus haut, et sa voix devenait stridente. ,

Ovide se leva pour lui imposer silence; pour lui mettre au besoin la

main sur la bouche.

Elle recula.

— Laissez-moi!... laissez-moi!!... — s'écria-t-elle. — Ah! je vous connais... pas encore entièrement, mais je saurai bientôt tout à fait qui vous êtes!! — Je cherche... Je trouverai, et quand j'aurai découvert le nom caché sous celui du baron de Reiss, tant pis pour vous ! ! — Ah ! vous avez acheté la preuve du crime que j'ai commis!... Ah! vous pouvez me perdre! E'h bien! je vous perdrai la première, ou vous payerez cher mon silence ! !... — Pourquoi vouliez-vous tuer Lucie?... ~ Il y a là un mystère qne j'éclaircirai, puis, lorsque la lumière sera faite, la lutte commencera, 't je serai la plus forte, je vous en fiche mon billet! !...

Ovide était devenu pâle.

Il tremblait.

— Tais-toi, — bégaya-t-il; — je t'ordonne de te taire!

— Et, moi, je veux parler! — répondit violemment Amanda, dont la face se congestionnait, dont un flot de sang injectait les yeux. — Ah! tu me croyais assez aveugle pour ne rien voir, assez sotte pour ne rien comprendre! — Tu te trompais lourdement, mon pauvre bonhomme! —je voyais ! j'entendais ! je comprenais ! ! — Maintenant je te suivrai pas à pas ! Je deviendrai ton ombre! — C'est de l'argent qu'il me faut, et beaucoup, tu m'en donneras! — Je veux être riche, tu m'enrichiras, sinon, foi d' Amanda, je t'enverrai au bagne... — Entends-tu? Comprends-tu?... au bagne ! ! Ah! ah! ah!... au bagne! au bagne!...

Et la jeune fille eut un long éclat de rire, convulsif, saccadé, strident.

— C'est vous, maman Lison!... dit Lucie en lui souriant.

Soliveau craignait que le bruit de ce rire effrayant n'arrivât jusqu'au dehors.

— Te tairas-tu! — répéta-t-il d'une voix menaçante. Amanda, dont le délire grandissait toujours, répliqua :

Me taire? — Pourquoi me taire? — Je dis la vérité!... '— Tu n'es

pas le baron de Reiss ! Je t'arracherai ton masque... — Tout à l'heure je parlais du bagne... C'est peut-être l'échafaud qui t'attend Ovide vit rouge.

La colère et l'épouvante commençaient à l'affoler. Bondissant jusqu'à la jeune fille, il lui noua autour du cou ses doigts crispés.

Il songeait à l'étrangler tout simplement pour lui imposer silence. Amanda lui glissa dans les mains comme une couleuvre et poussa un hurlement rauque.

La raison revint à Ovide.

Tuer la jeune fille dans ce pavillon, c'était échanger un danger vague contre un péril certain, c'était se livrer à la justice...

D'ailleurs, à quoi la mort d'Amanda pouvait-elle servir? Il était prévenu.

Il savait ce que l'aimable enfant pensait de lui, ce qu'elle avait deviné, à quel but elle tendait.

Veiller à l'avenir sur ses agissements serait suffisant. Si quelque jour elle devenait dangereuse, il serait temps ae la supprimer, en s'y prenant de façon discrète et sans commettre la moindre imprudence.

.'^aianda ne parlait plus.

L'effet de la liqueur atteignait sa dernière période. Maintenant des sons inarticulés, pareils à des rauquements de bête fauve, icmplaçaient lapai'ole.

Quelques minutes s'écoulèrent encore, puis la jeune fille s'abattit sur le parquet, en proie à des convulsions violentes. Uue écume sanguinolente vint à ses lèvres. Ovide se sentit frissonner de la tête aux pieds. Allait-elle donc mourir?

Jadis la liqueur canadienne n'avait produit sur Jacques aucun effet de ce genre.

La dose était-elle trop forte?

Si Amanda, par malheur, venait à succomber, sa mort provoquerait une enquête dont les résultats seraient funestes.

Les convulsions continuaient, accompagnées d'une sorte de râle. — Il faut tout prévoir, — pensa Soliveau.

Et, après avoir vidé dans les cendres du foyer le reste de la bouteille de chartreuse, il se hâta de quitter le pavillon pour se mettre à la recherche d'un médecin.

Comme il sortait du jardin et mettait le pied sur le quai, il se trouva

en face de deux personnes, une femme et un homme, immobiles et semblant écouter.

Au moment où il allait passer à côté d'eux, la femme, — qui n'était autre que l'hôtesse du Rendez-vous des chasseurs, — s'écria :

— Mais c'est M. le baron de Reiss...

— Oui, madame... Je suis en quête d'un médecin...

— Pour vous, monsieur?

— Non, mais pour la personne qui habite le pavillon avec moi...

— Cette dame est malade?

— Au point de me causer une inquiétude fort grande.

— Ainsi, ces clameurs lamentables que nous entendions?...

— Étaient poussées par elle, oui, madame.

— Je suis médecin, monsieur... — dit alors le docteur Richard qui venait de panser les blessés à l'hôtel dont le pavillon formait l'annexe. — Disposez de moi...

— Venez donc, monsieur... venez vite, je vous en piie!

Et Soliveau, rouvrant la porte du jardin, guida le médecin vers la villa des Mûriers.

L'hôtesse les suivit, très émue.

Les cris d'Amanda avaient complètement cessé.

Les convulsions seules continuaient.

Lbx'sque les trois personnes entrèrent dans la salle à manger, le corps de la jeune femme se tordait sur le plancher comme se tordent les tronçons d'un serpent mutilé.

C'était un spectacle hideux.

Le docteur Richard se pencha vers la malade.

Ovide et la maîtresse de l'hôtel regardaient avec anxiété.

Le médecin avait pris un des poignets d'Amande et posait ses doigts sur l'artère .

Il souleva ensuite les paupières à moitié closes; — il écarta les lèvres contractées.

Le sang ne s'en échappait plus : —une écume blanchâtre le remplaçait. Le docteur releva la tête et regarda fixement Ovide.

— Voilà qui est singulier, monsieur, — dit-il.

— Quoi donc? — fit le Dijonnais pris d'angoisse.

— Vous êtes allé en Amérique, n'est-ce pas? — poursuivit le docteur, — Vous connaissez Guchillino de New-York?

Soliveau devint livide en reconnaissant tout à coup le médecin, que vingt et une années auparavant, il avait vu causer avec le vieux Canadien sur L pont du Lord-Maire.

— Oui, monsieur... — balbutia-t-ii.

— Avez-Vous de l'ammoniaque ici?

— Non, monsieur.

— Il en faut, cependant, et vite! Sinon je ne réponds pas de cette jeune

femme.

— Vous en aurez dans trois minutes, docteur, — fit l'hôtesse.

Et elle s'élança dehors.

Dès qu'elle se fut éloignée, le médecin s'approcha d'Ovide et renoua en ces termes l'entretien :

— Non seulement vous avez connu à New-York le Canadien Guchillino, mais encore vous lui avez acheté un flacon du liquide qu'ils nomment \khdislsi liqueur bavarde.

Ovide comprit que toute dénégation serait superflue. En conséquence, il répondit affirmativement.

— Vous aviez le désir ou le besoin de savoir ce que pensait cette jeune femme, — poursuivit le docteur en désignant Amanda, — et vous avez employé la liqueur canadienne pour obtenir l'ivresse qui rend sincères les

plus menteurs...

— Je ne le nie point, mais mes motifs étaient légitimes...

— Ces motifs m'importent peu... - interrompit le médecin. — Le fait existe, voilà tout, et il est heureux que vous m'ayez trouvé sur votre passage, car, en exagérant la dose, vous avez mis cette malheureuse à deux doigts de la hiort!!

— Telle n'était point mon intention. Dieu le sait!...

Je le crois bien volontiers, mais ce que je viens d'affirmer n'en est pas moins absolument vrai...

En ce moment, l'hôtesse reparut.

Le docteur Richard reçut de ses mains le flacon d'alcali volatil qu'elle apportait, et laissa, tomber dix gouttes de son contenu dans un verre plein

d'eau.

— Soulevez la tête de cette jeune femme, — commanda-t-il alors. Ovide et la maîtresse de l'hôtel s'agenouillèrent auprès de la malade

dont ils soulevèrent la tète et les épaules.

Une accalmie se produisait dans les crises nerveuses.

Le médecin prit une cuillère sur la table, s'agenouilla à son tour à côté d' Amanda dont il desserra les dents, non sans peine, et à qui il fit absorber une gorgée du mélange d'eau et d'ammoniaque.

L'effet produit fut instantané.

Les contractions nerveuses disparurent; — le corps devint absolument

inerte.

Deux autres cuillerées furent administrées par le médecin, puis il dit ; — Quant à présent, il n'y a pas autre chose à faire qne de coucher cette

Aninnda prenait un plaisir très vif à cette occupation, car le goujon mordait à miracle... LlV. 102. — H. GEFFROY. édit. - Reproduction interdite. 102

jeune femme... Tout danger me semble avoir disparu... Demain matin je reviendrai...

Ovide n'avait qu'à s'incliner.

Il prononça quelques paroles de gratitude et le docteur Richard quitta le pavillon.

La maîtresse d'hôtel et son locataire déshabillèrent M"" Amanda et la mirent au lit...

Le Dijonnais demeura seul auprès de ce lit, sur lequel gisait inerte l'essayeuse de M"® Augustine.

— Elle n'est pas morte, — murmura-t-il, — et c'est heureux, car ce docteur aurait dressé un procès-verbal fort compromettant pour moi, et il aurait fallu répondre à la justice... Mauvaise affaire ! très mauvaise affaire 1 ! Mais plus rien à craindre, puisque la coquine est hors de danger. — Le médecin a cru certainement qu'il s'agissait d'un amant jaloux voulant faire avouer à sa maîtresse quelque trahison... — Il ne parlera pas...

« Quel étrange hasard! ! — Ce docteur est bien l'homme que j'ai vu, le jour de mon arrivée, assis dans la forêt à côté d'un vieillard. — Je ne pouvais me rappeler en quel endroit, jadis, j'avais déjà rencontré cet homme... Je me souviens maintenant... c'est à bord du Lord-Maire... — Il questionnait le Canadien au sujet des vertus de la liqueur bavarde... — Et il s'est trouvé là juste à point pour reconnaître les symptômes produits par cette liqueur, et pour sauver Amanda!! — Un autre, ne comprenant point la cause du mal, aurait conclu à un empoisonnement... — Décidément, j'a de la chance! — Je sais ce que pense l'aimable enfant, je connais ses projets... v^ Un homme averti eîi vaut deux! — dit le proverbe. — Le proverbe a ra.^son... — Je suis sur mes gardes, Amanda n'est plus dangereuse... — En reprenant connaissance elle ne se souviendra de rien, — c'est le principal...

Après le court monologue que nous venons de sténographier, Ovide se jeta sur un canapé, près du lit, mais les préoccupations de son esprit ne lui permirent pas de goûter une heure de sommeil.

Amanda paraissait dormir.

De temps en temps des spasmes, nerveux gonflaient sa poitrine, puis elle retombait dans une immobilité complète.

Au point du jour sa prostration se dissipa.

Elle se souleva sur ses coudes et aperçut Ovide.

— J'ai bien soif... — lui dit-elle. — Voulez-vous me donner à boiref,..

Le Dijonnais prépara un verre d'eau sucrée et le lui présenta. Elle le prit d'une main tremblante et le vida d'un trait. Puis sa tôte retomba lourdement sur l'oreiller et ses yeux se refermèrent.

Quittons momentanément Bois-le-Roi et ceux de nos personnages qui ^'y trouvent, et retournons à Paris où nous avons laissé Jeanne Portier et Lucie fort tristes toutes deux.

Lucie se sentait en proie à un chagrin mortel.

Le dimanche s'était écoulé et, contrairement à son habitude, Lucien n'était point venu.

Pas même un mot de lui... pas une lettre... pas une excuse...

Que signifiaient cette absence inexplicable, ce silence menaçant?...

La pauvre enfant se posait cette énigme et ne pouvait pas la résoudre...

Maman Lison s'était efforcée vainement de persuader à l'ouvrière que peut-être Lucien était retenu par ses travaux.

— Est-ce que le travail l'empêcherait de donner de ses nouvelles s'il voulait en donner? — répliqua Lucie dont rien ne pouvait calmer les douloureuses appréhensions.

Jeanne souffrait autant que sa fille, plus que sa fille, peut-être, mais elle n'avait ni la force, ni le courage de lui apprendre la vérité.

La morne tristesse de Lucie augmentait d'heure en heure.

Tout lui faisait croire à l'abandon de Lucien. — Tout semblait lui dire, feli crier : — « Il ne t'aime plus! » — L'évidence s'imposait à elle...

La plaie faite à son cœur était profonde et saignante... — De grosses fermes tombaient de ses yeux sur ses joues pâlies, sans qu'elle en eût conscience.

Deux jours encore elle attendit, elle patienta, puis la douleur devint intolérable et elle résolut de savoir...

Elle écrivit d'abord à Lucien.

La lettre resta sans réponse.

Le jeune homme l'avait lue, cependant, cette lettre, et cette lecture avait encore avivé ses blessures, aussi saignantes et douloureuses que celles de Lucie.

— Maman Lison n'a point parlé... — se disait-il, — etLuciesoufifre!... Pauvre Lucie I Elle souffrira comme moi bien longtemps, toujours peutêtre... c'est la fatalité qui le veut!...

Le silence de Lucien fut un coup terrible pour la fille de Jeanne Portier.

— Elle me l'a prisi — murmura-t-elle en songeant à la fille du millionnaire. — Elle me l'a volé!...

Et une jalousie dévorante envahissait son âme.

— Eh bien! — poursuivait-elle, — j'irai chez lui... non pour mendier son amour, non pour lui reprocher d'avoir trahi ses serments, mais pour apprendre la véritable cause de son lâche abandon...

Entre la pensée d'aller trouver Lucien et la mise à exécution de ce projet, il n'y eut place que pour quelques heures, et même l'exécution eût été immédiate sans la nécessité absolue d'attendre le moment où le jeune homme pourrait se trouver chez lui.

Lucien quittait l'usine à sept heures; à sept heures et demie Lucie se présenterait rue de Miromesnil.

La démarche pouvait être mal interprétée, sans doute; mais que lui importait?

Dans la disposition d'esprit où se trouvait la jeune fille, elle ne tenait plus à rien, pas même à sa réputation jusque-là sans tache, que la calomnie n'avait jamais osé effleurer.

Elle voulait savoir... savoir atout prix...

Le reste ne comptait pas...

Maman Lison, restée à la boulangerie, n'avait point paru depuis le matin.

Lucie, d'ailleurs, ne lui aurait pas demandé conseil, ni à elle, ni à personne.

Elle partit, l'âme malade, le cœur serré par la poignante émotion, et elle se mit à marcher rapidement, avec une allure saccadée de folle.

Les passants étonnés la regardaient.

Il était sept heures quarante minutes quand elle arriva à la porte de la maison habitée par Lucien.

Ses jambes ne pouvaient plus la soutenir; les battements irréguHers de son cœur l'étoulfaient.

Elle fut obligée de s'appuyer un instant contre la muraille pour reprendre sa respiration.

Touchant au but, elle devenait indécise, hésitante; elle n'osait plus...

— Que vais-je lui dire? — se demandait-elle. — Comment justifier ma présence?

Soudain, une lueur brilla dans ses yeux. — Son énergie lui revenait tout entière.

— Justifier ma présence! — répéta-t-elle, — il n'en est pas besoin... — Je vais agir dans la plénitude de mon droit !... Lucien est mon fiancé... il l'était du moins... Je veux, je dois lui demander les motifs de son abandon et du supplice immérité qu'il m'inflige...

gj4 LA PORTEUSE DE PAÏN

Et résolument elle franchit le seuil.

Deux ou trois fois la jeune fille avait accompagné Lucien jusqu'à sa

porte.

Depuis le dehors il lui avait montré les fenêtres de son logement; elle savait par conséquent qu'il demeurait au troisième étage, mais elle ignorait en quel endroit se trouvait sa porte sur le carré de cet étage.

Elle fut donc obligée de s'adresser au concierge.

Celui-ci dînait paisiblement en compagnie de sa femme.

Tous deux regardèrent la nouvelle venue qui semblait en proie à une grande agitation.

— M. Labroue, s'il vous plaît?... — balbutia Lucie.

— Au troisième, la porte à... — commença la concierge. Un coup de coude de son mari lui coupa la parole.

— M. Labroue n'est point chez lui... — dit l'homme d'un ton sec.

— ir n'est pas rentré, sans doute? — reprit timidement Lucie.

— Une rentrera pas... il est en voyage...

— En voyage ! ! — répéta la jeune fille.

— Oui.

— Pour longtemps?

r- Nous n'en savons rien... — M. Labroue n'a nullement l'habitude de

nous rendre des comptes...

Lucie courba la tête. '

— Merci, monsieur... — fit-elle. Et elle sortit :

~ Ah çà! tête de linotte, tu ne te souvenais, donc plus des recommandations de M. Lucien!! — s'écria le concierge, quand il se trouva seul avec sa femme.

— Je n'y pensais plus...

— Faut de la mémoire! — Il nous a dit : — « Qui que ce soit qui vienne me demander, si c'est une femme, qu'elle soit jeune ou vieille, n'oubliez pas de répondre que je suis en voyage... — » C'est clair, ça, hein?...

— Oui, c'est clair... — Mais elle était gentille, cette jeunesse... — Pourquoi qu'il la consigne?

— Est-ce que ça nous regarde? — D'ailleurs, c'est peut-être un crampon... et les crampons, il n'en faut pas!

— Oh! les hommes!— répliqua la concierge. —Tous des sans cœur!... Lucie traversait lentement la chaussée.

— Si, comme ils me l'ont dit, Lucien est en voyage, — pensait-elle, — il aurait une excuse... — Le temps lui a sans doute manqué pour m' écrire avant son départ, et peut-être recevrai-je une lettre demain.

La nuit était venue.

Avant de s'éloigner la jeune fille s'arrêta sur le trottoir, de l'autre côté de la rue; — elle leva la tête et tourna ses regards vers les fenêtres du logement de Lucien,

Soudain elle tressaillit et devint d'une pâleur mortelle.

Elle venait d'apercevoir de la lumière chez son fiancé.

— Ah! — fit-elle d'une voix étranglée, — ils m'ont menti !... Lucien est à Paris... Lucien est chez lui... — Pourquoi ce mensonge? — Ce sont bien ses deux fenêtres, je les reconnais. — Il est là... Je veux le v^iv et je le verrai...

D'un pas qu'elle s'efforçait d'affermir elle traversa la rue et rentra aaub la maison.

Le concierge sortait de sa loge pour fermer la porte cochère. Il reconnut la jeune fille.

— Gomment, c'est encore vousl! — dit-il en lui barrant le passage.

— Oui, c'est moi... — Vous m'avez trompée... M. Labroue n'est point en voyage...

— Je vous ai répondu ce que j'avais à vous répondre.

— M. Labroue est chez lui.

— Décidément, mamselle, vous êtes un peu folle!...

— Il y a de la lumière derrière ses vitres... Je veux monter..,

— Vous ne monterez pas...

— De quel droit m'en empêcherez-vous? — s'écria Lucie que l'irritation emportait.

— Du droit que je tiens du propriétaire, dont je suis le représentant... — Voyons... voyons, pas de scandale dans une maison bien tenue et respectable!! — Tournez-moi les talons! filez, et plus vite que çail

Le ton brutal, le langage grossier du concierge révoltèrent Lucie.

— A qui croyez-vous donc parler, monsieur? — demanda-t-elle.

— A qui je crois parler? — fit l'homme en ricanant. — Parbleu!... à vous, la belle!...— On avait votre signalement et on se tenait sur ses gardes... — Défense expresse de vous laisser passer! — C'est la consigne formelle de M. Labroue... — Ah! vous avez vu de la lumière... — Eh bien ! oui, il est chez lui, mais il ne veut pas vous recevoir... — Il a le nez fin, mon locataire... — Il prévoyait bien, lui point bête, que vous viendriez le relancer... et il a pris ses précautions en conséquence...

Lucie sentait ses jambes défaillir.

Tout sou corps tremblait.

— Ainsi, — fit-elle d'une voix faible comme un souffle, '— c'est moi que vous avait signalée M. Labroue?...

— Parfaitement...

— C'est pour moi que la consigne est donnée?..,

— Mon Dieu, oui... et vous voyez que je l'exécute...

— C'est bien, monsieur... je ne tenterai plus de la violer... je pars...

Et elle sortit en chancelant.

Le concierge haussa les épaules, puis ferma derrière elle la porte de

la rue.

Lucie allait au hasard, affolée, ou plutôt hébétée, fe cerveau vide, incapable de réfléchir, et marchant comme dans un rêve.

Peu à peu cependant l'équilibre se rétablit, une accalmie relative se produisit, la réflexion revint, et en même temps le souvenir de la cruelle

réalité.

Le coup que Lucie venait de recevoir était le plus terrible de tous.

Après avoir entendu les paroles du concierge, la pauvre enfant ne pouvait plus douter.

Lucien avait pris soin de la désigner; il avait défendu qu'on la laissât arriver jusqu'à lui. — Non seulement il l'abandonnait, il ne voulait plus la voir, mais encore il la faisait chasser et insulter par des subalternes, comme on chasse une intrigante, comme on insulte une fille perdue.

C'était inexplicable, incompréhensible, monstrueux, mais cela était.

A la torture morale se joignait maintenant la douleur physique.

La jeune fille souffrait encore de sa blessure, et la terrible émotion qu'elle venait d'éprouver avivait singulièrement cette souffrance.

Bref, elle se sentait brisée de corps et d'âme.

Elle se traîna péniblement jusqu'à une station de voitures, en prit une et se fit conduire au quai Bourbon.

Jeanne Fortier, — maman Lison, — était rentrée un peu avant le départ de Lucie.

Ne pouvant soupçonner la tentative faite par celle-ci auprès de Lucien Labroue, elle la supposa sortie pour reporter de l'ouvrage chez M"»' Augustine et, en attendant qu'elle revînt, elle s'occupa à mettre en ordre son propre logement.

Bientôt l'absence prolongée de Lucie l'inquiéta. — Sa sollicitude maternelle lui fit craindre un coup de tète.

Elle était bien changée depuis quelques jours, la pauvre Jeanne

Le choc qui brisait son enfant l'atteignait en même temps.

Lentement la soirée passait.

A l'appel du chef de gare, le docteur Richard accourut. LlV. 103. — H. GEFFROy, édil. — Reproduction interdite.

LA PORTEUSE DE PAIiN 819

La demie après neuf heures venait de sonner et Lucie ne revenait

point!

Que signifiait cela?

Jeanne aux aguets, le cœur palpitant, prêtait l'oreille aux moindres bruits se faisant entendre dans l'escalier.

Enfin, les marches du cinquième étage craquèrent sous un pas incertain.

L'évadée de Glermont sortit précipitamment de chez elle, se pencha sur la rampe et demanda d'une voix tremblante:

— Est-ce vous, chère mignonne?

— Oui, maman Lison, c'est moi...

— Enfin! Que Dieu soit béni!

Un instant après, Lucie atteignait le carré du plus haut étage de la maison et se jetait en sanglotant dans les bras de la porteuse de pain.

— Mon Dieu, mon Dieu! qu'y a-t-il donc, chère enfant? — fit celle-ci, ne pouvant comprendre le désespoir de la jeune fille, mais se sentant le cœur serré.

— Ce qu'il y a, maman Lison ?... — répondit Lucie dont les larmes et les sanglots redoublèrent, — je 8uis trahie, abandonnée! il ne m'aime plus... il m'oublie...

— Lucie, chère enfant, il ne faut point vous désespérer ainsi...

— Je n'espère plus et ne veux plus espérer...

— Le silence de M. Labroue aura un terme...

— Je pouvais croire cela il y a deux heures... — répliqua l'ouvrière ; — je pouvais croire, comme vous me le disiez, que Lucien, parti précipitamment en voyage, n'avait pas eu le temps de m'écrire... Maintenant je ne peux plus conserver de doute...— L'incertitude me tuait... — J'ai voulu savoir et je sais... —Je suis allée chez Lucien...

— Chez Lucien!! — balbutia Jeanne frissonnante. — Vous êtes allée chez lui? Vous l'avez vu? Il vous a dit la raison pour laquelle il ne voulait plus vous aimer?...

— Le voir... l'entendre... c'eût été du bonheur encore ! — Les paroles les plus cruelles m'auraient trouvée résignée... J'aurais préféré toutes les tortures du cœur et de lame à l'aff'ront qu'il m'a fait subir! !

— Un affront?? — répéta la porteuse de pain stupéfaite.

— Oui... Lucien avait donné mon signalement à son concierge, et ce concierge m'a chassée...

Et dp nouveau Lucie éclata en sanglots.

— Ma fille, mon enfant, ma mignonne, — fit Jeanne en l'entourant de ses bras et en pleurant elle-même, — il ne faut pas pleurer... il faut être forte et courageuse...

— De la force ! du courage ! ! Est-ce que je puis en avoir? — Que voulez-vous que je fasse à cette heure? Est-ce que je n'avais pas mis toute ma vie dans mon amour? - Est-ce que pour moi l'existence est possible désormais, sans famille, sans affection?... — Rien que le vide! un vide affreux! — Mon avenir, c'était Lucien!... Aujourd'hui Lucien me manque, je n'ai plus qu'à mourir et je mourrai bientôt...

— Lucie... Lucie... — cria la porteuse de pain affolée par la douleur, — de pareilles idées sont funestes... elles sont dangereuses... Chassez-les! chassez-les!...

— Non, je ne les chasserai pas! — Je mourrai... Mais avant de mourir je veux le voir... Je veux connaître la cause de mon abandon... — Je veux être certaine que l'homme qui disait m'aimer se donne ou plutôt se vend ûux millions de M"« Harmant, mais que je ne lui ai rien fait, moi qui me suis toujours conduite en honnête fille, et qu'il n'a pas un reproche à m'adresser... — Il ne faut pas qu'on m'accuse d'avoir été l'instrument de mon propre malheur!... Il ne faut pas qu'un doute ou qu'un soupçon plane sur ma tombe!... — Lucien n'a point voulu me recevoir chez lui, n.ais je saurai bien le rencontrer ailleurs... — J'irai l'attendre à la porte de sa maison, à la porte de l'usine... — Je le défie de m'éviter, et il sera bien forcé de me répondre alors...

— Non... non... Lucie, vous ne ferez pas cela... — dit Jeanne Portier défaillante.

— Pourquoi donc ne le ferais-je pas? — Je souffre. — N'ai-je point le droit de savoir au moins d'oii viennent mes souffrances?

— L'abandon n'est que trop réel... — Que vous en importent les motifs?

— Ma dignité, le respect de moi-même, m'ordonnent de les connaître...

— S'il ne devait en résulter pour vous qu'une douleur de plus... Lucie regarda la porteuse de pain avec un étonnement qui se peignait

dans ses yeux.

— Une douleur de plus? — répéta-t-elle; — comment cela se pourrait-il ? — Que croyez-vous donc, maman Lison?...

— Je ne crois rien, mon enfant... — balbutia Jeanne Fortier, qui ne voulait, qui ne pouvait pas s'expliquer, — mais peut-on répondre de quelque chose dans la vie?...

— Je réponds de moi et de mon honneur ! — fit la jeune fille. — Lucien savait qui l'étais, n'est-ce pas?... Une orpheline, une enfant trouvée, ne possédant pour vivre que mon travail, mais ayant toujours marché droit et pouvant porter haut la tête... — Cela lui suffisait autrefois. — Pourquoi cela ne lui suffit-il plus aujourd'hui? — Voilà ce que je veux savoir, et je

Ca servante reçut l'ordre de conduire le voyageur au pavillon.

VOUS répète que je le saurai... — Encore une fois, je verrai Lucien...

— Non, vous ne le verrez pas, Lucie! — s'écria Jeanne que l'émotion suffoquait. — Vous ne le verrez pas... — Je vou> supplie de ne pas le voir .. je vous le dcmatide à genoux...

— Mais vous savez donc, vous, pourquoi il m'abandonne? — Vous savez donc pourquoi il me fait tant souffrir?

— Ne cherchez point à connaître ce terrible secret, mon enfani...

— Vous le connaissez donc?

— Oui... — balbutia Jeanne.

— Comment?

— J'ai vu Lucien...

— Vous l'avez vu, et vous ne me l'avez pas dit!... — fit Lucie tremblante.

— Je voulais vous épargner une douleur...

— M'épargner une douleur!... — A quoi bon? — Est-ce que je puis souffrir plus que je ne souffre?... — Ne me ménagez pas!... Ai-je quelque chose à me reprocher? — Est-ce par ma faute que Lucien s'est éloigné de moi?...

— Non, mon enfant, et jamais un soupçonne vous a même effleurée... — Si Lucien s'éloigne de vous, c'est que votre mariage est impossible...

— Impossible ! ! — une seule cause pourrait le rendre impossible : mon indignité! et je ne suis pas indigne... — Que signifie cela?... Expliquezvous...

— Chère mignonne, il y a parfois dans la vie des mystères qu'il ne faut pas sonder... ^

— Des mystères! — Est-ce que j'en ai, moi, dans ma vie? — Ceux qui m'ont jetée sans pitié dans un hospice d'enfants trouvés, ont-ils commis des crimes? — Mon père était-il un infâme? — Dois-je porter la peine de son infamie?

— Mon enfant, mon enfant, taisez-vous!! — bégaya Jeanne en tendant vers Lucie ses mains suppliantes. — Vous blasphémez! — N'accusez pas votre père...

— Qui donc accuserais-je? — reprit la jeune fille avec violence. — Je suis dans les ténèbres et je veux en s<^rtir... — Tout plutôt que le doute et l'incertitude! — Maman Lison, vous avez vu Lucien... — Il vous a confié le secret fatal... — Ce secret, vous ne devez pas, vous ne pouvez pas le garder plus longtemps? — Quel qu'il soit, parlez! — Si je blasphème en accusant mon père, c'est donc de ma mère que vient la honte?

Jeanne frissonnait de la tête aux pieds.

Elle eût voulu crier à son enfant : — Ta mère, c est moi! et voilà ce que je suis !

Mais c'était impossible. — Il ne suffirait point d'affirmer son innocence, il faudrait la prouver, et comment faire cette preuve ?

LA PORTEUSE DE PAirï 823

N'ayant rien à répondre, elle baissait la tête et se taisait. — Lucie poursuivit :

— Parlez! Mais parlez donc! — Est-ce ma mère qui a commis un crime? — Pourquoi Lucien a-t-il déclaré que notre mariage était impossible?

— Parce qu'on l'y force.

— Qui donc en a le droit et le pouvoir?

— Ne le devinez-vous pas?... — Lucien aurait-il jamais appris le secret qui creuse un abîme entre vous, si quelqu'un n'avait intérêt à le lui révéler? — Un homme a fouillé dans le passé... — Un homme a dit à Lucien : — Si vous n'épousez point ma fille, je vous empêcherai d^ épouser Lucie... — Je vous défends ce mariage! — Si vous osiez passer outre, on saurait. . .

Jeanne s'interrompit.

La force lui manquait pour continuer.

— On saurait quoi? — demanda Lucie impétueusement. — Vous me faites mourir, maman Lisonl... J'étouffe et je deviens folle... — Je vous dis qu'il faut que je sache! — Si vous ne parlez pas, Lucien parlera. — Je l'y forcerai bien ! ! — Si ce n'est lui, d'ailleurs, ce sera Mlle Ilarmant. — Elle est venue ici m'implorer, se traîner à mes pieds, m'oiïrir une fortune — Elle ne me savait sans doute pas encore indigne de Lucien. — Elle doit le savoir à cette heure!! — Eh bien! j'irai l'implorer à mon tour, la supplier à genoux de m'apprendre quel secret de honte pèse sur moi... — Si elle refuse de parler, j'irai trouver son père et je l'interrogerai.

— Non, Lucie... vous n'irez point...

— Qui m'en empêchera?

— Moi...

— Comment?

— Je rendrai cette démarche inutile... — Je vous dirai tout...

— Tout, absolument tout, vous me le jurez'?

— Je vous le jure!

— il ne me restera plus aucun doute dans l'esprit, et je pourrai pardonner à Lucien?

— Lucien ne peut vous épouser... — Vous refuseriez d'ailleurs vousmême de devenir sa femme avant d'avoir prouvé l'innocence de votre mère...

La jeune fille devint très pâle.

— Prouver l'innocence de ma mère!... — répéta-t-elle. — Ma mère a dAnc été accusée?

— Oui...

— Accusée de quel crime?

— Du crime d'assassinat. — Votre mère a été condamnéepour avoir assassiné le père de Lucien Labroue...

Lucie poussa un cri déchirant et cacha sa tête dans ses mains. Pendant quelques secondes, un silence effrayant régna. La jeune fille rompit ce silence en balbutiant:

— Ainsi, ma mère est cette femme qui a tué le père de Lucien, qui l'a volé, qui a incendié son usine... — Ah! c'est horrible !I

— Elle était innocente^ Lucie ! — s'écria Jeanne.

— On l'a condamnée...

— Condamnation odieuse!... condamnation injuste! — N'avez-vous pas entendu Lucien Labroue lui-m.ême affirmer qu'il croyait à l'innocence de la malheureuse femme ?

— S'il y croyait vraiment, s'éloignerait-il de moi?

— Il doute, et dans le doute, il s'abstient. — Peut-il braver d'ailleurs l'opinion du monde??

— Mon Dieu!... mon Dieu!... — bégaya Lucie en se tordant les mains avec désespoir. — Pourquoi donc ma mère m'a-t-elle mise au monde?

Un flot de larmes jaillissant des paupières de Jeanne Portier inonda son visage.

— Il ne faut point maudire votre mère, mon enfant... — fit-elle d'une voix brisée. — Vous auriez pitié d'elle si vous l'aviez connue comme je l'ai connue autrefois, la pauvre Jeanne...

Lucie regarda la porteuse de pain avec une véritable stupeur,

— Vous avez connu ma mère, vous, maman Lison? — fit-elle ensuite.

— Oui, ma mignonne... — C'était, je tous le jure, une créature courageuse, incapable d'une mauvaise action... — Elle avait aimé son mari tendrement, de toute son âme... Elle aimait passionnément ses enfants, car elle en avait deux... un fils et une fille...

— Un frère!... — s'écria Lucie en joignant les mains. — J'ai un frère...

— Vous en aviez un...

— N'est-il donc pas vivant?

— Je l'ignore... — Il a disparu comme vous aviez disparu vous-même... — Elle les adorait, la pauvre Jeanne, et ne se doutait guère qu'an jour la fatalité le séparerait d'eux... — Oui, je l'ai connue, bonne, douce, aimante, et il a fallu qu'un misérable vînt jeter le trouble dans sa vie en commettant un crime, et en ayant l'adresse infernale de la faire accuser par de fausses apparences .. — Vainement elle a dit qu'elle était innocente... l'évidence

Amanda confinuait ii fiiniei' ciyareltos sur cigarettes.

LiV. 104. — H GEFFROY, édit. — Reproduction interdite

menteuse l'écrasait... — L'unique preuve de son innocence avait disparu dans l'incendie de l'usine... — Croyez-moi, Lucie, mon enfant, il ne faut point maudire votre mère...

— Oh! je ne la maudis pas, et cependant elle est la cause de toutes mes douleurs...

— Au prix de sa vie, je vous le jure, elle voudrait racheter vos larmes...

— Pourquoi en douterais-je, puisque vous l'affirmez? — dit Lucie en pleurant. — Mais je suis bien malheureuse ! — Une condamnation injuste a frappé ma mère, une flétrissure imméritée pèse sur elle, et je porte la peine de cette condamnation ; cette flétrissure rejaillit sur moi ! I — Je suis la fille d'une femme que la justice a déclarée coupable d'incendie, de vol, d'assassinat, et tout le monde s'éloignera de moi avec horreur, comme déjà vient de le faire Lucien ! ! — Est-ce que ce n'est pas horrible, celai maman 'Lison? — Est-ce que j'ai demandé à naître? — Je comprends trop maintenant la conduite de Lucien... — Le sang de son père assassiné coule entre nous, puisqu'on ne peut prouver l'innocence de ma mère! !

^ Il faut espérer, mon enfant... — répliqua Jeanne. — Qui sait si vos épreuves ne cesseront point un jour ? — Qui sait si votre mère ne trouvera pas le vrai coupable?...

■—Elle s'est échappée de sa prison... — Je me souviens que Lucien me l'a dit...

— Elle s'est échappée, oui... — fit Jeanne vivement, — et je crois que son évasion avait pour but de chercher Jacques Garaud, le vrai, le seu coupable...

— Si elle réussit, nous ne le saurons pas. ~ Vous le saurez la première...

' — Et comment?

— Votre mère vous retrouvera... .^n cœur la guidera vers vous! — Il faut avoir du courage, ma mignonne... il faut vivre... vivre avec l'espérance de voir un jour l'innocente réhabilitée, vivre en vous disant que vous aurez votre part de soleil...

— Trop tard ! — Lucien sera marié...

— Qui sait?... — Rien ne le pousse vers ce mariage auquel on veut le contraindre et qui sans doute ne se fera jamais... — M"* llarmant est malade... bien malade... Ses jours sont comptés... —Lucien s'éloigne de vous, ma mignonne, pour obéir à ce qu'il croit être un devoir, mais il ne vous oublie point... — J'ai vu son visage contracté, j'ai vu ses yeux remplis de larmes tandis qu'il me disait qu'il ne devait plus vous aimer ce qui prouve bien qu'il vous aime encore...

— Mais cet homme, ce Paul Harmant, avait-il donc le droit de fouiller

ainsi dans le passé et de me couvrir de honte?... — La loi ne me protégeait-elle pas contre de telles infamies?

— Hélas! mon enfant, dans bien des cas la loi est impuissante... Une faut point compter sur son appui... - Courage, ma fille, courage, ma chère mignonne!... Maman Lison est auprès de vous. — A force de vous aimer elle vous consolera...

Et Jeanne serra la jeune fille sur son cœur bondissant.

— Vous n'avez pas dîné, je parie, — ajouta-t-elle au bout d'un instant.

— C'est vrai. — Il me serait impossible de manger. Je n'ai pas faim.

— Faites-vous violence... — J'ai du bon bouillon chez moi... Vous allez en prendre une tasse.

La porteuse de pain contraignit doucement Lucie à boire quelques gorgées de bouillon, puis elle la quitta pour lui permettre de chercher l'oubli dans le sommeil.

Une fois rentrée chez elle, Jeanne Fortier se laissa tomber à genoux.

— Mon Dieu! — balbutia-t-elle en pleurant, — vous m'avez donné la force de ne point me trahir et je vous en remercie!... Mais quand donc cesseront mes souffrances et celles de ma fille? Je vois son cœur qui se brise et je ne puis rien pour elle! ! - Après tant d'années d'un lent supplice, ne m'enverrez-vous pas. Seigneur mon Dieu, une heure de joie? -- Ne placerez-vous jamais sur ma route l'homme qui m'a perdue? — Ne me ferez-vous point retrouver mon fils?... — Je n'hésiterais pas à tout lui dire, à lui!! — C'est un homme aujourd'hui, s'il existe... un homme qui pourrait agir, me protéger, me défendre... - Je n'ai d'espoir qu'en vous, mon Dieu!! Mon Dieu, soutenez-moi!...

Le lendemain de cette soirée si pénible pour Lucie, Lucien Labroue avait appris par son concierge la visite d'une jeune fille.

Cette jeune fille, dont on lui traçait le portrait, il la reconnut à l'instant.

Son cœur saignait par toutes ses blessures, mais il ne pouvait rien changer à la résolution prise par lui, à moins qu'une circonstance inattendue...

Mais cette circonstance se présenterait-elle?

Paul Harmant avait à faire exécuter des travaux importants dans une grande fonderie de caractères de la rive gauche.

Ces travaux demandaient à être dirigés avec beaucoup de soin et d'habileté.

L'industriel pria Lucien de se charger de cette surveillance.

Le fils de Jules Labroue, en ce moment, n'allait donc que le matin à l'usine Ae Gourbevoie et passait le reste de sa journée à Paris.

Lucien trouvait la solitude pesante.

Il avait besoin d'épanchement.

Depuis longtemps il n'avait pas visité son ami Georges Darier, dont la demeure se trouvait proche de la fonderie de caractères située rue

Vavin.

Une après-midi, pouvant disposer de quelques heures, il monta chez Georges et il eut la chance de tomber sur un jour où le jeune avocat ne se rendait point au Palais.

Georges était dans son cabinet, en compagnie de son ex-tuteur Etienne Castel qui avait déjeuné avec lui, et il donna l'ordre d'introduire sur-lechamp son ami de collège.

Etienne Gastel semblait fort satisfait de cette visite.

En voyant entrer Lucien dont le visage défait portait la trace des souffrances endurées, Georges ne put réprimer une exclamation de surprise et d'inquiétude.

— Ah çà! mais qu'as-tu donc? — demanda-t-il ensuite en prenant la main du nouveau venu. — As-tu été malade?

— Malade, non, mon cher Georges.

— Alors, pourquoi cette pâleur? — Pourquoi ces traits tirés?

— Excès de travail peut-être? — fit Etienne Castel. l^ucien secoua la tête.

— Voyons, — reprit Georges, — assieds-toi là, et dis-nous ce qui se passe... — As-tu perdu ta position chez Paul Harmant?...

Pour la seconde fois un hochement de tête de Lucien répondit négativement.

— Tu ne poserais point cette question, — dit Etienne Castel à son ex-pupille, — si tu avais assisté il y a quelques jours à certaine visite que m"a faite W^" Harmant. — Elle me parlait de M. Labroue dans les termes les plus flatteurs, me donnant à entendre que la position du directeur des travaux allait s'améliorer encore... — Il ne s'agissait de rien moins que d'une association...

— Une association m'a été en effet proposée par M. Harmant... — dit Lucien.

— Mais c'est magnifique, cela! ~ s'écria Georges. — Il n'y a pas trois mois que tu es chez Paul Harmant, et te voilà avec une association en perspective!!

— Et peut-être un mariage... — ajouta du ton le plus naturel l'ex-tuteur de Georges.

Lucien tressaillit.

— Ma foi, — reprit le jeune avocat, — cela ne m'étonnerait pas le moins du monde... — J'ai entendu M"' Harmant parler de toi dans des termes qui rendent très admissible une supposition de ce genre... — Elle y mettait une chaleur tout à fait significative, et c'est elle-même qui poussait son père à s'associer avec toi... — Voyons, Lucien, M. Harmant ne t'a-t-il point parlé de mariage?...

— Il m'en a parlé...

— Bravo, m.on cher!!! Voilà une bonne nouvelle qui me rend bien heureux!!! — Tu as le pied à l'étrier et je salue en toi un futur millionnaire!...— A quand la publication des bans, car je ne te demande pas si tu as accepté?

— J'ai refusé les oifres de M. Harmant.

. — Tu as refusé!!! — s'écria Georges. — Mais c'est de la folie!

— Non... — répondit tristement le fils de Jules Labroue. -*- C'est vrai... j'oubliais que tu aimes...

— J'aime de toutes les forces de mon âme, — répondit Lucien, — et mon devoir est de ne plus aimer! — Tu me demandais, il y a quelques minutes, si j'étais souffrant... Eh bien! oui, je souffre tout ce qu'un homme peut souffrir, et je souffre par cet amour qui faisait ma joie, mon bonheur...

— Je ne te comprends pas... — dit Georges. — Si tu aimes véritablement, il n'y a point de considérations de fortune et d'avenir qui puissent te faire transiger avec ton amour... — Le bonheur d'abord!!! — H est plus souvent d'ailleurs dans la médiocrité que dans la richesse...

— Je te répète que je ne dois plus aimer Lucie, — murmura douloureusement le jeune homme.

— Mais pourquoi?

— Parce que la fatalité me le défend... — Entre Lucie et moi il y a un crime.. . il y a du sang... le sang de mon père...

Etienne Gastelfit un mouvement de surprise. Georges passa la main sur son front.

— Que veux-tu dire? - s'écria-t-il. — Lucie?

— Lucie est la fille de Jeanne Portier... de la femme condamnée pour avoir assassiné mon père...

Étourdi par cette nouvelle, Georges resta muet. L'artiste se leva d'un bond.

— Celle que vous aimez est la fille de Jeanne Portier!!! — s'écria-t-il. — En êtes-vous sûr?

— Trop sûr, hélas! — J ai eu les preuves entre les mains... Je les possède encore...

— Qui vous lésa données?

— M. Ilarmant...

Le front d'Etienne Cartel se couvrit d'un nuage.

— M. Harmantl — répéta l'artiste. — Où a-t-il eu ces preuves?

— A la mairie de Joigny, où la nourrice de Lucie avait fait la déclaration du dépôt de l'enfant à l'hospice des Enfants trouvés de Paris.

Mais, — poursuivit Etienne, — qui lui avait fait supposer que Lucie fût la fille de Jeanne Fortier? Pour aller à Joigny chercher les preuves que vous avez eues sous les yeux, il savait donc que Lucie avait été élevée à Joigny? — Gomment le savait-il?

— Je l'ignore, — répliqua Lucien en pressant son front dans ses mains; —je perds la tête, moi!... — Tout ce que je sais, c'est que j'aimais, et que je ne dois plus aimer...

— Je vous ai entendu exprimer la conviction que Jeanne Fortier était

innocente...

— Cette conviction ne repose sur rien de précis... — La jusiice humaine a condamné Jeanne Fortier comme assassin de mon père... — Puisje épouser la fille de Jeanne Fortier?...

— Cent fois non! — répliqua Georges; — riiésitation même ne t'est pas permise. — Oublie Lucie... — M»« Earmant est éprise de toi... — Là est ton avenir... — Épouse M"" Harmant...

— Lucie en mourrait! ! !

— Je ne crois guère qu'on meure d'un amour malheureux! — D'ailleurs quel autre parti prendrais-tu?...

— Je voudrais prouver l'innocence de Jeanne Fortier et provoquer sa

réhabilitation...

— Très bien! — Quels sont tes moyens? — Où sont les pièces que tu peux fournir? Où sont les faits nouveaux que tu peux articuler pour demander la revision d'un procès criminel?...

— Je n'en ai pas, hélas!

— Alors, tu ne peux rien...

— Si je voyais Jeanne Fortier, peut-être me fournirait-elle les moyens qui me manquent.

— Elle s'est évadée, mais admettons qu'elle soit reprise et que tu te mettes en rapport avec elle. — Il y a vingt et un ans elle n'a pu fournir la preuve de son innocence... — Comment le pourrait-elle aujourd'hui?? — Allons, sois homme, sois fort!... — Plus d'hésitation, plus de tergiversations.-—Accepte les faits accomplis. — H y a entre Lucie et toi une barrière insurmontable, renonce à Lucie et épouse l'a fille de Paul Harmant!... — N'est-ce pas votre avis, mon cher tuteur?

— Non... — répondit carrément Etienne Castel. — Le hasard a bien

fait se rencontrer la fille de Jeanne Fortier et le fils de Jules Labroue... il peut faire éclater tout à coup l'innocence de Jeanne.

— Et si ce hasard ne se produit pas, Lucien aura perdu son avenir.

— Et s'il découvre un jour que Jeanne était innocente, il regrettera toute sa vie d'avoir passé à côté du bonheur...

— La situation est affreuse ! — murmura Lucien. — Que faire?...

— Gagner du temps en laissant croire à Paul Ilarmant qu'un jour viendra où vous serez le mari de sa fille, et chercher Jacques Garaud, qui peutêtre à cette heure n'est pas introuvable...

— Avez-vous un indice? — demanda vivement Liicien.

— Pas encore, mais je vais commencer certaines recherches sur lesquelles je compte beaucoup... — J'ai des amis haut placés que j'emploierai... — Bref, j'en suis pour ce que je disais tout à l'heure : Gagnez du temps! et, quant à présent, je vous demande la permission de vous adresser une question...

— Faites, monsieur...

— Savez-vous qu'elle était l'invention dont s'occupait votre père au moment où il a été assassiné?

— Ma tante m'a répété souvent que mon père espérait réaliser une grande fortune avec une machine à guillocher nouvelle.

En entendant ces mots, Etienne Castel resta frc id et calme en apparence.

Un léger froncement des sourcils témoigna seul de l'émotion qu'il ressentait.

— Pas d'autre invention? — réprit-il.

— On ne m'a parlé que de celle-là.

L'entretien fut interrompu par l'entrée de la vieille servante venant annoncer que plusieurs clients attendaient l'avocat pour le consulter.

Etienne Castel et Lucien Labroue quittèrent Georges Darier et î>r-. aénarèrent à la porte de sa maison.

Lucien Labroue regagna la fabrique de caractèrgs d'imprimerie de îa rue Vnvin.

Etienne Castel rentra chez lui et s'enferma dans une petite pièce qui lui servait de bibliothèque et de cabinet de travail.

Soliveau guida le médecin vers la villa des Mûriers. LlV. 105. — H. GEFFRO Y. édlt. - Reproduction interdite.

ii ouvrit un coffre-fort et en tira une liasse de papiers dont l'enveloppe portait ce nom et cette date :

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