GEORGES PORTIER
L'enveloppe n'était point fermée à la gomme.
Elle renfermait un pli, scellé de cire noire, et plusieurs feuilles couyertes de notes.
L'artiste s'absorba dans la lecture de ces notes.
Dans les unes revenait sans cesse le nom de Jacques Garaud.
Dans les autres celui de Paul Harmant.
Pourquoi l'ex-tuteur de Georges formait-il un dossier de tout ce qui se rapportait à ces deux individualités si distinctes en apparence?...
L'avenir nous l'apprendra.
Lorsque M'^* Amanda fut sortie de la prostration succédant à l'état terrible causé par le breuvage canadien, elle se demanda ce qui s'était passé, et pourquoi elle se trouvait ainsi brisée, sans énergie, sans forces, comme à la suite d'une longue maladie.
Elle allait interroger le pseudo-baron Arnold de Reiss, debout en face d'elle, lorsqu'un coup de sonnette assez violent se fît entendre au dehors. • — C'est le médecin, sans doute... — dit Ovide, — je vais ouvrir...
Et il sortit.
— Le médecin!... — répéta l'essayeuse de M""® Augustine en fouillant sa mémoire. — Ce ne peut être que pour moi... — Que s'est-il donc passé? — J'ai la tête lourde... Ma poitrine est en feu... — Que m'est-il arrivé depuis hier?
Ovide rentra, accompagné du docteur Richard.
Amanda reconnut du premier coup d'œil le médecin qu'elle avait vu se pencher sur Duchemin évanoui.
— Eh bien! madame, — lui demanda le nouveau venu, — comment vous trouvez-vous ce matin?
— Ai-je donc été malade? — fit la jeune femme.
— Vous avez éprouvé une crise nerveuse violente... — Par bonheur j'ai pu l'enrayer, et je constate avec plaisir que votre état est tout à fait satisfaisant...
— Docteur, j'épn-ouve une grande fatigue .. Il me semble que mes nerfs et mes muscles sont amollis... — D'où vient cela?
— C'est la suite naturelle de la crise... — Soyez sans inquiétude... —
Un repos complet, une journée de diète, et demain il n'y paraîtra [tins... tout fera fini...
— J'ai une soif ardente...
— Vous l'apaiserez en buvant de la limonade très légère.
— Mais comment et à quel propos s'est déclarée cette crise dont je n'ai nul souvenir?
— Monsieur peut vous répondre à ce sujet mieux que moi, — fit le docteur en désignant Ovide. — Je n'ai pas vu la crise à son début et ne suis arrivé que pour constater des symptômes inquiétants...
— Après dîner, — dit Soliveau, — vous avez eu une sorte d'attaque nerveuse que rien ne motivait... — Vous paraissiez souffrir beaucoup, à en juger par vos gémissements et vos cris. — Vous vous tordiez comme un ver coupé...
— C'est bien singulier!!! — murmura la jeune fille. — Jamais rien de pareil ne m'était arrivé...
Le médecin reprit :
— Ne vous mettez point l'esprit à la torture pour essayer de vous souvenir et de comprendre... — Tout danger, je vous le répète, a disparu, et maintenant mes soins vous sont inutiles... — J'ai l'honneur de vous saluer, madame...
Ovide reconduisit jusqu'à la porte de la rue le docteur qui lui dit en le quittant :
— Gardez-vous, monsieur, de donner à cette femme une seconde dose delà liqueui' canadienne versée par vous hier soir sans modération... — Vous la tueriez! — Vous aviez sans doute pour lacontraindre à parler des motifs qui ne me regardent pas... Mais, quels que soient ces motifs, vous n'en avez pas moins commis un acte délictueux...
— Je ne recommencerai point... — dit Ovide. — 11 me reste maintenant, monsieur, à m'acquitter pécuniairement envers vous...
Le docteur Richard refusa d'accepter une rémunération quelconque et s'éloigna.
— J'ai de la chance qu'elle ne soit point morte ! — pensa le Dijonnais.
— Cet homme ne m'aurait pas ménagé...
Il rentra dans la chambre d'Amanda.
— Voyons, baron. — lui dit la jeune fille, — maintenant que nous voilà seuls, parlez-moi franchement... — Que s'est-il passé hier entre nous? — A quel motif attribuez-vous mon attaque de nerfs?...
— Je vous ai répondu tout à l'heur.e l'exacte vérité, ma belle poulefce...
— Je n'en sais pas plus que vous. — Rien, à ma connaissance, n'avait provoqué votre soudain malaise. Je me suis élancé dehors, très inquiei,
luiilcs paris s'ylevaieul des cris de douleur et d'épouvani
pour me mettre enquête d'un médecin... et j'ai trouvé celui que vous venez de voir...
A manda laissa retomber sa tête sur l'oreiller.
— Vous êtes h la diète... — poursuivit Soliveau. — Je vais donc aller déjeuner seul. — Je vous enverrai Madeleine avec la limonade ordonnée par le docteur...
— C'est ça... envoyez-moi Madeleine.
Ovide sortit.
La jeuue fille le suivit du regard jusqu'à la porte, en fronçant le sour-
— Non... non!... — murmura-t-elle ensuite, — ce n'est pas naturel..: — Plus je réfléchis, plus celame semble suspect... — J'ai été très malade... j'ai eu une crise à laquelle je pouvais succomber...
Elle frissonna de la tête aux pieds à la pensée de la mort, et poursuivit :
— Et je ne me souviens de rien... — Ah! si, cependant... — J'avais pris mon café et bu deux verres de chartreuse... Tout à coup un brouillard me passa devant les yeux... — Je ne \âs plus rien... je n'entendis plus rien... — Si ce gredin d'Arnold avait voulu m'empoisonner!...
A peine cette idée se fut-elle formulée dans son esprit qu'Amandas oubliant sa faiblesse, se jeta à bas de son lit, courut à la table non desservie, prit la bouteille de chartreuse et l'examina. Elle était vide.
— Et cependant je n'ai pas tout bu! — fit la jeune femme presque à haute voix. — Je me souviens qu'il restait encore au moins deux ou trois verres au fond de la bouteille. — C'est dans la chartreuse que ce vilain homme aura versé le poison, et il a fait disparaître ensuite le mélange qui aurait pu servir à prouver son crime... — Ahl... comme j'avais raison de me défier!... — Le misérable a vu que je le devinais à moitié... — Il a voulu se -débarrasser de moi! — C'était simple et pratique... Où a-t-il jeté le fond du breuvage empoisonné ?
AmVnda tourna ses yeux vers les cendres du foyer. Une place humide attira son attention.
— C'est là... — fit-elle en désignant l'endroit. — Ce docteur n'a rien compris à mon malaise soudain... mais j'ai compris, moi, et maintenant, plus que jamais, je dois me tenir sur mes gardes... -r Quel est donc cet homme qui n'hésitait pas plus à me tuer qu'à tuer Lucie?... — A tout prix il faut que je le sache, et je le saurai...
Amanda alla se mettre au lit.
Peu d^-nstant après la servante Madeleine arrivait à la villa des Mûriers, apportant un grand vase rempli de limonade dont elle se hâta de présenter un verre à la malade en lui demandant :
— Eh bien! ma chère dame, présentement celava-t-il mieux?...
— Beaucoup mieux, — répondit Amanda. — Demain je serai tout à fait remise...
— Madame déjeunera-t-elle?
— Non... — Le docteur m'a mise à la diète
— Alors, madame n'a besoin de rien?
— De rien absolument...
— Dans ce cas, je puis m'en aller?
— Donnez-moi d'abord des nouvelles des blessés qui, hier, après l'accident, ont été portés chez votre patronne...
— Ah! dame! ils ne vont pas fort...
— Il y avait un jeune homme, je crois?...
— Oui, madame...
— Est-ce qu'il est plus mal?
— Pour ça, non... — Cette nuit, il a repris connaissance, et ce matin il a pu parler à M. le docteur, mais il a une blessure très profonde à la tête...
— Puisqu'il a parlé, on sait qui il est.
— Oui, madame.
— Avez-vous entendu prononcer son nom?
— Il s'appelle Duchemin...
— Je ne m'étais pas trompée, — pensala jeune fille, — c'est bien lui... Puis elle ajouta tout haut :
— Peut-être va-t-on le transporter dans sa famille?...
— Oh! non, madame... — répliqua la servante. — M. le docteur Richard a dit à ma patronne qu'il en avait au moins pour dix ou quinze jours ava'nt de pouvoir bouger de sa chambre...
— Pauvre garçon !
Tout en répondant aux questions d'Amanda, Madeleine avait desservi la table et mis un peu d'ordre dans la pièce...
— Présentement, madame, — dit-elle, — je m'en vas...
— Je ne vous retiens pas... — Quand vous reviendrez, apportez-moi, je vous prie, de quoi écrire...
— Oui, madame...
La servante se retira.
Le jeune Duchemin avait en effet une profonde blessure à la tête, et son état, quoique n'offrant point de danger réel, exigeait de grands soins et de longs ménagements.
On l'avait installé dans une chambre fort bien aérée du second étage, et ie docteur venait le voir plusieurs fois par jour.
En revenant à lui-même après unlongévanouissement, Duchemin avait été oblige de répondre aux questions du chef de gare et du com.aissaire de police de Bois-le-Roi.
Le procureur de la République et un juge d'instruction devaient arriver de MeluTi dans la matinée pour suivre l'affaire.
Ovide Soliveau, ayant déjeuné très amplement, revint à la villa des Mûriers et passa la journée près d'Amanda, affectant de se montrer aux petits soins pour elle.
De son côté l'essayeuse de M-"" Augustine se gardait bien de laisser paraître quoi que ce soit des soupçons qu'elle avait conçus.
En venant chercher les ordres pour le dîner, Madeleine apporta ce que la jeune femme avait demandé, encre, plume et papier.
— Il paraît que vous avez envie d' écrire ? ... — fit Soliveau d'un air indifférent.
— En effet, je veux écrire à M'"^ Augustine...
— Ah! ah I qu'avez-vous donc à lui dire?
— J'ai à lui demander l'autorisation de prolonger un peu mon séjour à Bois-le-Roi... — Y voyez-vous des inconvénients?
— Aucun... — Seulement je dois vous prévenir que je serai obligé de vous laisser seule pendant quelques jours...
Amanda tressaillit à la pensée que le pseudo-baron de Reiss pourrait ne point revenir, lui faire perdre ainsi sa trace, et demeurer pour elle un danger d'autant plus effrayant qu'il serait invisible. " — Me laisser seule! — répéta-t-elle. — Pourquoi donc?
— J'ai dit chez moi que je quittais Paris pour une semaine, et mon absence prolongée causerait certainement des inquiétudes...
— Ne pouvez-vous écrire?
— Assurément non...
— Le motif de cette impossibilité, s'il vous plaîl.
— Dater une lettre de Bois-le-Roi lorsqu'on, me croit à Marseille serait une insigne maladresse... — Je me garderai de la commettre.
S'il en est ainsi, - fit Amanda, - nous partirons après-demam.
— Il vaudrait mieux vous décider à rester ici deux jours sans moi. -^ Je m'ennuierais trop...
— Bah! deux jours passent si vite...
Amanda réfléchit que le baron de Reiss pourrait en somme disparaître aussi bien à Paris qu'à Bois-le-Roi, s'il en avait la fantaisie, et après un
instant répondit :
Vous avez raison... - J'écrirai... - Je vais me lever un peu, cela me donnera des forces, et après avoir écrit je ferai un tour de jardin... ^
La jeune fille s'enveloppa d'un peignoir, traça quelques lignes puis, la lettre termuiée, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse et la tendit à
Ovide.
— Soyez assez aimable pour aller jeter cela à la boîte... - ht-eiie.
— Voyons, pas de scandale! tournez-moi les talons, et plus vite que ça!
LlY. lOG, — H. GEI'KROy. tMlt — Reproduction iQterdlte. 106
— ' Al'instant. — Je serai de retour dans dix minutes...
— Oh!... ne vous pressez pas... — Prenez tout votre temps... —Je vais aller lire au jardin.
Ovide sortit.
Amanda, un livre à la main, alla s'installer sous un petit berceau de verdure adossé à la muraille d'enceinte de la propriété qu'habitait la sœur du docteur Richard.
L'essayeuse de M-»" Augustine n'avait nulle envie de lire.
Elle posa son livre fermé sur ses genoux et s'absorba dans une rêverie profonde.
— Non... non... — pensait-elle, — il ne m'échappera pas... — S'il l'essayait, je saurais le retrouver... - Lorsque j'aurai la certitude qu'il a tenté de m'empoisonner et qu'il a voulu tuer Lucie, je me vengerai, quand bi^n même la vengeance devrait entraîner ma perte !
En sortant du jardin de la villa des Mûriers, Ovide suivit le quai de Seine pour remonter vers la gare.
Tout en cheminant il réfléchissait, lui aussi, à la situation.
Il aperçut, à quelque distance en avant, le docteur Richard en compagnie de l'octogénaire avec lequel il l'avait déjà vu dans la forêt de Fontainebleau, le jour de son arrivée à Bois-le- Roi.
La femme âgée et les deux jeunes filles complétaient le groupe.
René Bosc marchait lentement, en s'appuyant sur le bras du docteur Richard.
Le vieillard était coiffé d'un chapeau de paille à larges bords, que dp temps à autre il retenait de la main gauche pour le garantir des coups de vent. ^
En passant à côté des promeneurs, Ovide salua le docteur Richard qui lui rendit froidement son salut.
René Bosc, par politesse, fit une inclination de tête, tout en re-ardant Soliveau. ^
— Un de vos clients? — demanda-t-il au médecin.
- Pas le moins du monde... -- répondit celui-ci d'un ton dédaigneux Ovide avait à peine dépassé de quelques pas le petit groupe quand il
entendit pousser une exclamation.
Tl se retourna, vit un chapeau de paille roulant à terre, emporté par une rafale, le saisit au passage, revint sur ses pas, et le présenta au vieillara :
— Ceci est à vous, monsieur?... — fît-il.
- Vous êtes trop aimable, monsieur, - dit René Bosc, les veux toujours fixés sur le visage du Dijonnais, — et je vous...
Il n'acheva point la phrase commencée.
Sa figure s'était altérée brusquement.
Ah! vous êtes ici!! — s'écrla-t-il en reculant d'un pas. — Vous
avez donc quitté l'Amérique?...
— Vos traits ne me sont point inconnus, monsieur, — répliqua Soliveau; — mais je cherche vainement...
— J'étais à bord du Lord-Maire avec vous en 1861... — interrompit René Bosc.
Ovide tressaillit.
— Et, — poursuivit l'ancien agent delà sûreté, — si vous ne vous souvenez point de moi, je me souviens de vous... — Je me nomme René Bosc...
Puis, sans ajouter un mot, il tourna le dos au pseudo-baron de Reiss, qui devint très pâle et s'éloigna rapidement.
Vous connaissez donc cet homme? — demanda le médecin très
intrigué.
— Oui... — Je vous raconterai cela tout à l'heure... Ovide, en se dirigeant à grands pas vers la gare, pensait :
— Ce ci-devant policier est à Bois-le-Roi et lié avec le docteur Richard... — Voilà qui va hâter mon départ... — Il ne fait pas bon ici pour
moi!...
Après un instant de réflexion, il ajouta :
— Mais si j'y laisse Amanda, elle pourra revoir ce médecin et savoir par lui, à qui René Bosc va certainement l'apprendre, que le baron de Reiss se nomme en réalité Ovide Soliveau...
« Bahl... qu'est-ce que cela peut me faire en somme?...
« Une fois à Paris, Ovide Soliveau sera, comme le baron de Reiss, introuvable pour elle...
Arrivé à la gare il jeta dans la boîte la lettre dont il était porteur, entra au bureau du télégraphe et écrivit cette dépêche :
« Paul Harmant, industriel, Courôevoie {Seine).
« Je retourne à Paris demain.
« Baron de Reiss. »
Ceci fait, il revint à l'hôtel du Rende z-vons-des-Chasseurs et donna l'ordre de lui préparer sa note pour le lendemain.
René Bosc, sa famille et le médecin, étaient arrivés à la maison de la sœur de ce dernier, maison voisine, nous le savons, de la villa des Mûriers.
La jeune femme veuve et riche, vivant avec une demoiselle de compagnie qui ne' (a quittait jamais, était assise dans le jardin sous la voûte de verdure formée par de grands arbres et touchant au mur d'enceinte.
Le docteur l'aperçut de loin et conduisit vers elle ses visiteurs qu'elle accueillit avec une grâce parfaite.
— Asseyez-vous là, près de moi, monsieur Bosc, — dit-elle au vieillard, — vous y serez à l'abri du vent, fort désagréable aujourd'hui.
Les nouveaux venus s'installèrept.
— Fort désagréable, en effet, madame. — répondit l'octogénaire. — En m'enlevant mon chapeau, il y a quelques minutes, il m'a mis en présence d'un misérable de la pire espèce.
M'" Amanda, nous l'avons dit, s'était assise un livre à la main, dans le jardin de la villa des Mûriers, sous un berceau contigu à la muraille. Entre elle et les causeurs il n'y avait que cette muraille. La voix de René Bosc la tira de ses réflexions. Elle écouta et les paroles arrivèrent à son oreille nettes et distinctes.
— Un misérable de la pire espèce... — répéta le docteur. — Voulezvous parler du personnage qui a ramassé votre chapeau?
— Précisément.
— Le baron de Reiss, alors?...
Amanda fit un brusque haut-le-corps.
— Ah! ah! — se dit-elle, — c'est du baron qu'on s'occupe dans la propriété voisine... J'ai bien fait de me placer là.
René Bosc regarda le médecin en riant.
— Quel nom venez-vous de prononcer? — fit-il.
— Celui du baron de Reiss...
— Et vous l'appliquez àl'homme à qui j'ai dit que nous étions ensemble à bord du Lord-Maire en 1861?
— Parfaitement.
— D'oii le connaissez-vous?
— J'ai été appelé la nuit dernière à soigner une jeune femme qui habite avec lui depuis quelques jours la villa des Mûriers...
Amanda, pour mieux entendre, s'était levée et avait grimpé sur le banc.
Sa tête arrivait presque au niveau du chaperon du mur. René Bosc reprit :
— Cet homme, mon cher docteur, n'est pas plus baron que vous et moi... — Dans un but que j'ignore mais qui, quel qu'il soit, m'est suspect, il a pris un nom et un titre de fantaisie... — 11 s'appelle en réalité Ovide Soliveau...
—- Vous en êtes sûr?
— Absolument sûr... et j'ai pour cela de bonnes raisons...
Tandis que s'échangeaient ces paroles de l'autre côté du mur, M"® Amanda se répétait tout bas :
— Ovide Soliveau... — Je n'oublierai pas ce^nom... Étrange hasard qui va sans doute m'apprendre tout ce que je désirais connaître !
René Bosc reprit :
— Ce triste personnage, mécanicien de son état, était il y a vingt et un ans sous le coup d'un mandat d'amener en France... — Il passait en Amérique où il devait entrer dans les ateliers de James Mortimer de New-York, et se trouvait à bord du Lord-Maire en même temps que vous et moi.
— Voilà qui est singulier! — fit le docteur.
— Oui, n'est-ce pas? — Mais vous trouverez la rencontre bien plus singulière encore quand vous saurez que c'est ce misérable qui m'avait volé le sac de voyage contenant toute ma fortuae.
— Et vous avez laissé son crime impuni I !
— Je vous ai dit qu'un passager nommé Paul Harmant avait imploré sa grâce en me rapportant mon argent intact... — J'ai bien voulu ne pas le dénoncer au capitaine du paquebot... — A New-York il se conduisit assez mal, fréquentant les tripots où il perdait la totalité de ses appointements... appointements d'un chiffre fort rond, car, grâce toujours au voyageur qui avait intercédé auprès de moi pour lui, et qui était devenu l'associé de James Mortimer, il remplissait les fonctions d'inspecteur des travaux... — Je l'avais perdu de vue depuis mon retour en France, et je viens de le retrouver ici sous le nom de baron de Reiss. — Cette incarnation nouvelle cache-quelque nouvelle gredinerie, j'en réponds, car Ovide Soliveau est capable de tout, sauf d'une bonne action...
— Je ne savais rien sur son compte, — répondit le docteur, — et cependant sa physionomie m'a déplu dès le premier moment.
— Elle n'est point trompeuse... — Ce bandit doit être venu à Bois-le- Roi dans un but criminel...
— Jurez-en hardiment! — Il s'est passé cette nuit, à la villa des Mûriers, quelque chose plus que suspect...
— Quelle est cette femme qui est avec lui? — demanda René Bosc.
— Une fort jolie personne... sa maîtresse sans doute...
— Et probablement sa complice... —Si j'appartenais encore à la police de sûreté, ^'^urais bientôt fait de tirer cela au clair...
Amanda se prit à trembler et devint livide. Le vieillard poursuivit :
— Je ne serais point surpris d'apprendre un jour ou l'autre que l'homme a été condamné à mort parcoutumace, et la femme à la réclusion... — Qui se ressemble s'assemble!! — Dites-moi quelle est la chose suspecte dont vous parlez et qui s'est passée cette nuit à la villa des Mûriers?...
— Vous souvenez-vous de ce que je vous racontais il y a quelques jours au sujet de la liqueur canadienne dont on m'avait vanté les propriétés?
— Et qu'on appelle en Amérique liqueur bavarde... — Oui, je me souviens parfaitement...
— Eh bien, cet homme, ce prétendu baron de Reiss, en a fait usage cette nuit pour provoquer l'ivresse brutale qui donne le délire, et pour faire parler la femme qui l'accompagne...
— Croyez-vous qu'il ait réussi?
— Ce n'est pas douteux. . . — La femme, en proie à un délire passager, a dit certainement tout ce qu'elle pensait, puis une crise s'est déclarée, crise terrible, crise effrayante. — Bref, je suis arrivé juste à temps! — Le danger'devenait grand...
— Pourquoi donc?
— La dose de liqueur était trop forte. — Sans une potion calmante que j'ai administrée, la malheureuse serait morte d'une congestion cérébrale.
— Avez-vous dressé procès-verbal de tout cela? — demanda i'ex-agent de la sûreté.
— Il n'y avait point matière à procès-verbal...
— Ce n'est pas mon avis... — Je vois là une tentative d'empoisonnement...
— Non... une simple imprudence...
— Mais ce sont des voisins très dangereux! — fît la sœur du médecin. — Peut-être ferait-on bien d'édifier l'hôtesse du Rendez-vous-des-chasseurs sur le compte de ses locataires...
— A quoi bon? — Ces gens ne sont ici que pour quelques jours, et demain sans doute ils auront disparu... — Qu'ils aillent se faire pendre ailleurs!...
— Oui, et c'est assez parler d'eux... -- dit René Rose; — il m'eût été agréable cependant de tenir la promesse que j'avais faite jadis à Ovide Soliveau...
— Quelle promesse?
— Celle de ne pas le ménager lu jour où je le verrais commettre de nouveau une mauvaise action... — Mais c'est trop nous occuper de ce drôle... parlons d'autre chose. — Vos blessés, docteur, comment vont-ils?
Et la conversation, changeant de sujet, s'engagea sur ui, terrain neuf. Amanda descendit de sa chaise et, pâle, tremblante, se soutenant à peine, rentra dans le pavillon.
Allons, — murmurait-elle, — j'avais bien deviné...- — C'était un
voleur autrefois, et le voleur est devenu assassin!! — Il s'appelle Ovide Soliveau et non point le baron de Reiss... — Il a été en Amérique le protégé de Paul Harmant, le père de M"^ Mary pour laquelle travaillait Lucie...
Tout s'enchaîne... — Il lui fallait des renseignements, c'est moi qu'il a
choisie pour les lui donner, et je suis devenue bêtement sa complice sans le savoir... — Il a failli me tuer, a dit le docteur, en me versant la liqueur indienne pour me faire parler... et, sans le moindre doute, j'ai parlé... .— A l'heure qu'il est mon opinion sur son compte n'est plus un mystère pour lui, mais il ignore que je sais qu'il sait tout... — La lutte va s'engager, et nous verrons qui sera le plus fort! — Ovide Soliveau peut partir.
— Il cofinait Paul Harmant, et par Paul Harmant je le retrouverai, je découvrirai où il demeure et quel motif l'attirait àJoigny... — Cette liqueur dont il a fait usage, elle doit être ici... — Ah! si je pouvais...
Et M"« Amanda allait se livrer à une perquisition sérieuse, lorsqu'elle entendit du bruit dans le vestibule.
Elle se laissa tomber sur une chaise et feignit de lire. Ovide entra, le sourire aux lèvres.
— Je vous croyais dans le jardin, ma belle poulette... — dit-il.
— Le vent devenait froid, — répondit la jeune fille... — Je suis rentrée..
— Et vous lisiez pour vous distraire...
— Mon Dieu, oui... — En votre absence il fallait bien tuer le temps...
— Vous avez mis ma lettre à la poste?
— Avant toute chc-je; — ensuite j'ai passé à l'hôtel et donné l'ordre de préparer ma note...
— Vous êtes toujours décidé à partir demain?...
— Toujours, et je partirais même ce soir si je ne craignais de vous contrarier.
— Pourquoi cette hâte.?
— Pour revenir plus tôt près de vous.
— Eh bien, dans ce cas, quittez-moi ce soir... Allez vite à vos affaires. .. Seulement je vais bien m'ennuyer... — Quand reviendrez-vous?
— Après-demain sans le moindre doute... Mais je ne veux pas vous laisser sans argent ici... Voici de quoi parer aux éventualités...
Ovide posa sur la table un billet de banque et reprit :
— Maintonani, ma belle poulette , adieu ou plutôt au revoir, jp
file..
— Quoi, déjà!!
Je n'ai que le temps de ue pas manquer le iram...
— Allez donc!
— Mon Dieu! balbutia-t-elle, quand donc finiront mes souffrances et celles de ma fiUel LlV. 107. — H. GEFFROY. édit. — ReproduclioQ interdite. 107
Ovide retira la valise de l'armoire où il l'avait enfermée et y plaça différents objets de toilette, puis il reprit :
— Ne vous ennuyez pas trop, ma mignonne. Reposez-vous bien... — Faites appeler le médecin si vous sentez que vous avez encore besoin de lui... Pensez à moi... et à bientôt !
Le Dijonnais appuya ses lèvres sur le front qu'Amanda lui tendait, et sortit vivement.
— Ah! triple gredin, menteur et fourbe ! — pensa la jeune femme en écoutant le bruit de ses pas qui s'éloignaient. — Tu pars si vite, ou plutôt tu t'enfuis, parce que tu as peur deRené Bosc... —Revenir après-demain! Ma parole d'honneur il a dit cela sans rire ! — Quel toupet ! — Se figure-t-il donc que je n'ai point compris qu'il ne reviendrait pas?... — Use trompe... — Monsieur le baron Arnold de Reiss, Ovide Soliveau de votre vrai nom, nous nous reverrons, nous nous reverrons même bientôt...
On frappa à la porte.
— Entrez •! — cria l'essayeuse de M"® Augustine. La servante Madeline franchit le seuil.
— Madame se trouve-t-elle encore de mieux en mieux maintenant? — demanda-t-elle.
— Oui, ma fille...
— Alors, tout va bien!! — Gomme ça madame nous reste? Madame ne fait pas comme M. le baron?
— Je reste, Madeline.
— Madame a-t-elle besoin de quelque chose présentement?
— Je me sens un grand appétit et, comme je suis tout à fait remise, je mangerais avec plaisir quoique le docteur ait recommandé la diète.
— Madame dînera ici?
— Toute seule!... jamais de la vie ! — Je mourrais d'ennui!... —Je vais faire un peu de toilette et j'irai dîner à l'hôtel...
— Bien, madame... — Je mettrai votre couvert dans le petit cabinet.
— Un mot encore, ma fille. — Vous me semblez une brave enfant... — Voulez-vous me rendre un service qui vous sera payé?...
— Je ne demande pas mieux, madame... — et même pour rien... — De quoi s'agit-il?...
— Il faut que je voie le jeune homme blessé qui a été apporté chez votre patronne... M. Duchemin...
— Rien n'est plus facile...
Amanda poursuivit :
— Il faut que je le voie, mais vous seule devez le savoir...
— Ah!... — fit la servante...
— Est-il possible de me conduire à sa chambre sans qu'on s'en doute T,.,
— Dame! oui...
— Comment?
— En passant par la cour des écuries et des remises, et par l'escalier de service...
— Et, — " reprit M"* Amanda, — personne n'en saura rien?
— Personne, — répondit la servante. — Quand madame veut-elle voir notre blessé?
— Nous nous entendrons à ce sujet... — fit la jeune femme en mettant un louis dans la main de Madeline. — M. Duchemin est peut-être encore trop souffrant pour soutenir une conversation un peu longue..'.
— Ça se peut bien tout de même... — Faudra-t-il dire à'M. Duchemin que madame désire lui parler?
— Je vous recommande au contraire de gardera cet égard le plus grand secret...
-7- Bien, madame...
— Vous me préviendrez quand je pourrai, sans inconvénient pour le blessé, faire ma visite.
— Je tiendrai madame au courant...
— C'est convenu. — Laissez-moi m'habiller et allez mettre mon couvert... je vous suis.
Madeline quitta la villa des Mûriers.
M"* Amanda fit une toilette rapide et se rendit à l'hôtel. La maîtresse du logis la questionna sur sa santé avec toute l'apparence du plus vif intérêt, puis elle ajouta :
— M. le baron nous a quittés... — Reviendra-t-il bientôt?
— Peut-être ses affaires le retarderont-elles, — répliqua l'essayeuse de M°" Augustine, — il m'écrira sans doute... — Vous voudrez bien recevoir les lettres qui me seront adressées chez vous au nom de M"® Amanda Régamy...
— Parfaitement... — dit l'hôtelière sans témoigner de surprise, et en effet elle n'en éprouvait aucune, n'ayant jamais pris sa locataire pour la femme du pseudo-baron de Reiss.
Amanda se mit à table, ne tint aucun compte des prescriptions du docleur Richard, mangea de bon appétit, et vers neufheures, accompagnée de Madeline, reprit le chemin de la villa des Mûriers.
— Me taire? pourquoi me taire?... je dis la vérité : tu n'es pas le baron de Reisst Je t'arracherai ton masque.
La lettre écrite par l'essayeuse à sa patronne M""» Augustine, et mise à la poste par Ovide, était courte mais bien tournée.
Amanda demandait un surcroît de permission et se basait sur la nécessité impérieuse de n'abandonner point sa parente gravement malade, à
iaquelle, jusqu'à sa fin prochaine, — trop prochaine, hélas !...^ — elle voulait prodiguer ses soins.
M™* Augustine fut touchée des bons sentiments de son essayeuse etrépondit courrier pour courrier en accordant l'autorisation demandée.
Elle venait d'envoyer sa lettre à la poste quand on la prévint que M"« Harmant l'attendait au salon, où elle se rendit aussitôt.
Là elle fat surprise du changement survenu dans l'apparence de sa cliente.
Mary semblait revenir à la santé. — Ses joues étaient moins creuses, ses regards moins fiévreux, les taches rouges de ses pommettes moins visibles.
— Vous venez me gronder, n'est-ce pas, mademoiselle? — fit la tailleuse.
— Pourquoi donc?
— Pârae qae je ne vous ai point encore livré les costumes que vous m'avez commandés... Biais je réclame une circonstance atténuante... — Vous avez, paraît-il, refusé de les essayer... J'en ai conclu que vous n'étiez point pressée...
— Mil effet,, je me souviens... — fit Mary. — J'étais souffrante lorsqu'on est venu. . . Je ne pensais plus à ces costumes. . . — Voict les beaux temps. . . Je n'en ai que faire... — Ils me serviront l'année prochaine...
— Ils ne seront plus à la mode...
— Eh! bien, je les donnerai. à ma femme de chambre... — Occuponsnous de ce qui m'amène... Je viens ciioisir des étoffes et des façons...
— Pour toilettes de sortie ?
— Pour toilettes de réception, toilettesde bal et toilette de mariée...
— De mariée... — répéta M""" Augustine. — Est-ee que j'aurais l'honneur de faire votre robe de mariage?
— Cela- se pourrait... — répondit la jeune fille en souriant. — La chose est décidée en principe, mais rien n'est encore fixé quant à l'époque... — Une décision brusque pouvant être prise d'un momeat à l'autre, je ne veux pointravoir à m'occuper de ces apprêts la veille du grand jour et, comme vous le voyez, je me mets en avance...
— Je suis tout à vos ordres... — Seulement je n'aurai point cette fois l'ouvrière qui travaille habituellement pour vous... Elle est très souffrante, la pauvre enfant. . .
Mary fronça les sourcils et répliqua d'une voix sèche :
— Eh bien, vous en avez d'autres... — Montrez-moi, je vous en prie, des étoffes...
^me Augustine regarda la jeune fille avec surprise et lui demanda vivement :
— Est-ce que Lucie aurait eu le malheur de vous déplaire ou de vous froisser, mademoiselle?— Vous lui témoigniez .autrefois beaucoup de sympathie...
— Vous m'obligerez en ne me parlant jamais de cette jeune fille... — interrompit Mary.
— Je ne vous en parlerai plus, mademoiselle; cependant je vous prie de vouloir bien m'apprendre de quoi Lucie est coupable... — C'est ua devoir pour moi de ne point conserver d'ouvrières dont la conduite avec mes clientes aurait manqué de convenance... — Lucie est une orpheline, une enfant trouvée mais, malgré l'irrégularité probable de sa naissance, je n'avais, jusqu'à présent, reçu que des éloges à son sujet...
— Je n'accuse point M''® Lucie... je ne me plains pas d'elle... — Je désire seulement qu'à l'avenir elle ne travaille plus pour moi, et qu'elle ne remette jamais les pieds à l'hôtel de mon père...
— Mais, pourquoi?
— Parce que je le veux, et cela doit suffire, ce me semble ! — fit Mary d'un ton hautain.
M"* Augustine, nous le savons, éprouvait pour Lucie une affection particulière et quasi maternelle.
L'attitude agressive de Mary à son égard lui fut très pénible. Elle répliqua respectueusement, mais avec fermeté :
— 11 m'est impossible de me contenter de ces paroles, mademoiselle, — Vous faites naître dans mon esprit des soupçons sur une enfant qui possédait toute ma confiance, et qui a été blessée dangereusement à mon service! ! — Vous avez un grief à articuler contre elle, cela saute aux yeux... — J'ai le droit et le devoir d'insister pour connaître ce grief... — Si Lucie est indigne de mon amitié, je la lui-retirerai...
— Je n'ai rien à vous répondre.
Au moment où Mary prononçait ces mots la portière du salon se souleva et Lucie, pâle comme une morte et se soutenant à peine, parut sur le seuil.
— Quand on commet une infamie, mademoiselle, — dit-elle d'une voix étranglée par l'émotion, — on a du moins le courage de la commettre tout entière...
Mary eut un frémissement de. rage.
— Lucie... Lucie... — s'écria M™® Augustine tremblante.
— Oh! pardonnez-moi, madame, — répondit l'ouvrière : — j'étais là... derrière cette portière... — J'attendais pour entrer que vous fussiez seule... Lfc. hasard m'a permis d entendre les paroles prononcées par mademoiselle, et l'indignation ne m'a pas laissée maîtresse de moi — On m'insultait... on parlait de moi dans des termes qui pouvaient me déc-onsi-
dérer auprès de vous... me faire perdre votre confiance et votre amitié qui
me sont si précieuses... — On touchait à mon iionneur de jeune fille.
Pouvais-je ne pas me défendre? — Je suis entrée... — Me voici! — Priez M"" Harmant de vous dire, en ma présence, pourquoi elle ne veut pas qu'à l'avenir je remette les pieds chez ellel — Qu'elle achève son œuvre de calomnie si elle l'ose! — J'attends!...
— Madame — fit Mary en s'adressantà latailleuse, — vous me laissez insulter chez vous...
— Je vous prie de vous expliquer! — interrompit Lucie. — Est-ce une insulte, cela? — Voyons mademoiselle, avez-vous donc oublié qu'il y a huit jours à peine vous avez bien voulu venir au quai Bourbon, et gravir en suppliante les six étages de la pauvre petite ouvrière que vous dédaignez tant aujourd'hui?
— Assez! — commanda Mary.
— Vous m'écouterez... — Je veux me justifier, entendez-vous, je le veux!
— Je n'en entendrai du moins pas davantage. — fit Mary en s'élançant vers la porte.
La fiancée de Lucien Labroue lui barra le passage.
— Lucie... Lucie... — balbutia de nouveau M""" Augustine épouvantée.
— Je veux me justifier, madame!... — répéta la jeune fille. — C'est mon droit!... — A vous de savoir ensuite ce que vous aurez à faire... -- M"« Harmant ne se souvient-elle plus qu'il y a huit jours elle était à mes genoux, me suppliant de me sacrifier pour elle... m'offrant de l'argent, une grosse somme, trois cent mille francs, si je consentais à m'éloigner de Paris... — Et savez-vous pourquoi tout cela? — C'est que je suis sa rivale!... — Elle aime l'homme que j'aime et dont j'étais aimée! — Voilà l'unique cause de sa haine contre moi! — Demandez-lui si ce n'est pas vrai !
Mary, en proie à un accès de fureur indescriptible, mettait en pièces son mouchoir et ses gants.
Lucie poursuivit :
— Elle est jalouse, et la jalousie la pousse à cette action odieuse ei lâche qui se nomme la calomnie!! — Allons, mademoiselle, nous voici face à face... — Si j'ai menti, démentez-moi!... — Vous aimez Lucien Labroue... Vous voulez l'avoir à tout prix... — Ne pouvant le conquérir, vous l'achetez... Vous le payerez de toute votre fortune... et vous me haïssez parce que fOus savez bien qu'en achetant son nom vous ne pouvez acheter son cœur, et que ce cœur restera plein de moi... — Est-ce vrai? — S').l y a autre chose, accusez-moi! — J'attends!!
Étourdi par cette nouvelle, l'artiste se leva d'un bond, LiV. 108. — H. GEFFROY, «dit. — Reproduction interdito.
— Tremblez que je ne parle! — fit Mary dont les lèvres étaient dev9- Ques blanches et dont les yeux lançaient des éclairs sinistres.
— Non, je ne tremble pas, et je vous défie, — et c'est calme et la tête haute que j'attends de votre bouche une infamie nouvelle.
— Vous voulez que je parle et vous me défiez! !
— Oui...
^-Eh bien? ne vous en prenez qu'à vous de toute la honte et tout le malheur qui vont vous accabler...
— La honte ?.. . — le malheur?. . . — répéta la jeune fille écoutant comme dans un rêve.
— Vous ignorez que je sais votre nom... — dit Mary,
— Mon nom, c'est Lucie... — Je portais le n" 9 à l'hospice des Enfants-Trouvés, où j'ai été placée à l'âge d'un an, par ma nourrice... — Vous faites allusion au nom de ma mère... C'est une infamie de plus!... — Ma mère a été flétrie par une condamnation... Que vous importe, à vous? — Est-ce que vous avez le droit de l'insulter et d'insulter son enfant innocente? — Est-ce que vous avez le droit de ternir ma réputation par la calomnie?... — Je m'appelle Lucie Fortier... La justice, abusée peui-être, a condamné ma mère... • — Eh bien, après? — Suis-je coupable, moi? — Pourquoi vous faites-vous mon accusatrice? — Nous sommes en présence l'une de l'autre, mademoiselle... Vous êtes riche et je suis pauvre... Vous portez un nom sans tache... Je porte un nom flétri... Eh bien, si humble que soit mon rôle, je le préfère au vôtre, car le vôtre est odieux! !
— Madame, — s'écria Mary en s'adressant à M"^ Augustine, — ou vous chasserez à l'instant cette fille, ou je croirai que vous m'insultez comme elle... — Sa mère a été condamnée pourvoi, pour incendie, pour assassinat... — ■ Bon sang ne peut mentir ! — Je redoutais les instincts de sa race, et tel est le motif qui me faisait vous déclarer tout à l'heure que je ne voulais plus la voir... J'avais peur...
— Mademoiselle Lucie, — dit M""® Augustine d'une voix sèche, — vous passerez à la caisse pour y toucher ce qui vous est dû. — A partir de ce jour vous cessez d'appartenir à ma maison.
Lucie devint livide.
— Ainsi vous me chassez! — balbutia-t-elle d'une voix étranglée.
— Vos services me deviennent inutiles... Mary eut un sourir de triomphe.
La fille de Jeanne Fortier vit ce sourire.
— Ah! vous vous réjouissez, n'est-ce pas? — reprit-elle en regardant fixement son ennemie. — Non contente de me voler celui que j'aimais, /ion contente de me briser le cœur, vous me faites chasser I ! — Après avoir détruit mon repos, ma joie, vous m'enlevez mon pain! — Partout où je me présenterai, à cette heure, on me demandera où j'ai travaillé... — Je nommerai M™^ Augustine... et M™® Augustine questionnée, répondra : — Ne prenez point cette fille, sa mère a été condamnée pour vol, pour incendie, pou r assassinat !...
— Lucie! — murmura la grande couturière émue.
— Ah! madame, — reprit l'ouvrière en éclatant en sanglots, — vous avez été cruelle pour moi qui ne le méritais pas... Mais je vous pardonne... Je vous pardonne de tout mon cœur...
« Quant à vous, — ajouta-t-elle en se tournant vers Mary, — Dieu se chargera de vous punir I!...
Et, après avoir prononcé ces paroles, elle sortit.
W^ Harmant, restée seule avec M™* Augustine, reprit aussitôt tout son aplomb.
— Ma parole d'honneur cette fille est folle! — fit-elle d'un ton dédaigneux. — Elle m'accuse de lui avoir enlevé l'homme qu'elle aimait... — Est-ce que cet homme, Lucien Labroue, pouvait aimer la fille de Jeanne Fortier qui a tué son père?...
— Que dites-vous là, mademoiselle? — s'écria la tailleuse stupéfaite.
— La vérité, madame... — Mais c'est assez nous occuper de cette Lucie... — Il est heureux, pour la bonne renommée de votre maison' qu'elle ait entendu ce que je disais et qu'elle soit entrée... — Vous savez désormais, par ses propres aveux, à quoi vous en tenir sur son compte...
— Maintenant, voyons les étoffes que je vous demandais tout à l'heure. Tandis que se passaient dans le salon de M""^ Augustine les faits que
nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Georges Darier, portant une serviette d'avocat bourrée de dossiers, sortait de sa maison et descendait d'un pas rapide la rue Bonaparte.
Il paraissait fort affairé et, en arrivant au quai, il se dirigea vers la station des voitures...
Aucun fiacre ne s'y trouvait en ce moment.
Georges regarda sa montre.
Elle indiquait neuf heures dix minutes.
— V faut pourtant que j'arrive pour l'express de dix heures quinze...
— murmura-t-il.
Et prenant sa course, il se mit en quête d'une autre statiou mieux fournie.
Tout en s'éloignant Georges ne s'aperçut pas qu'une enveloppe volumineuse, renfermant des papiers, venait de s'échapper de sa serviette et de tomber derrière lui sur le trottoir de l'Institut.
A cette heure, relativement matinale, il passe peu de monde en cet endroit.
Personne ne remarqua la perte que le jeune avocat venait de faire, et par conséquent ne put lui donner l'éveil à ce sujet.
Jeanne Fortier, la porteuse de pain, débouchant de la rue de Seine et traversant la voûte de l'Institut qui conduit au quai, venait d'apparaître.
Elle était tête nue et avait revêtu par-dessus sa robe le grand tablier à bavette constituant en quelque sorte l'uniforme de l'emploi.
Au moment où elle descendait du trottoir et s'engageait sur la chaussée, le paquet perdu par le jeune avocat frappa ses regards.
Elle se pencha et le ramassa.
C'était, nous le savons, une enveloppe très épaisse.
Sur cette enveloppe Jeanne lut ces mots :
Monsieur Georges Darier, avocat.
— Georges Darier, — se dit-elle, — n'est-ce point le nom de l'ami de M. Lucien Labroue?... — C'est lui, certainement, qui a perdu cela...
L'enveloppe n'était point cachetée. Jeanne, sans ralentir sa marche, en examina le contenu.
Il y avait des notes, des feuilles de papier timbré, et la grosse d'un jugement.
— Voilà des pièces qui me paraissent sérieuses... — poursuivit l'évadé de Clermont en replaçant les papiers dans l'enveloppe. — Où demeure-
t-il, ce M. Georges Darier?... — Son adresse n'est pas sur l'enveloppe, mais elle sera facile à trouver... et je lui reporterai cela...
Jeanne plaça le petit paquet sur sa poitrine, derrière la ba\^tte de son tablier, puis elle regagna le quai Bourbon.
Ce matin-là, au moment où elle portait le pain à Lucie, la jeune fille lui avait dit qu'après avoir déjeuné elle irait à l'atelier.
En conséquence elle ne fut nullement surprise de ne la point trouver chez elle.
Jeanne fit son ménage en l'attendant.
Lucie ne rentra que vers onze heures.
Nous savons en quel état était la pauvre enfant en sortant de chez M"" Augustine.
Emportée par l'indignation, par la colère, elle avait cédé à un mouvement d'irrésistible violence bien facile à comprendre.
Mais une fois à cent pas du logis de la tailleuse la réaction se fit. îe calme revint, et Lucie put examiner froidement sa position.
Elle venait d'être chassée des at'eliers de M-« Augustine; elle se trouvait sans travail, par conséquent sans ressources, et ce nouveau malheur venait de l'atteindre parla volonté de cette fille qui lui avaifpris son fiancé, et dont le père, fouillant dans son existence, avait jeté sur elle la honte du passé de sa mère.
Une douleur poignante l'étreignait au cœur.
Un désespoir immense s'était emparé de son âme.
Tout se réunissait pour l'accabler; — autour d'elle touts'eiFondrait.
Elle revint à pied, lentement, se traînant à peine, prise plus que jamais
du dégoût de la vie.
— Je n'avais d'autre ressource que le travail, — pensait la malheureuse enfant, - et le travail va me manquer!... - Bientôt, dans tous les ateliers, Qn saura, que je suis la fille d'une femme condamnée pour assassinat, et devant moi toutes les portes se fermeront...
Quand Lucie atteignit le quai Bourbon elle était épuisée.
Elle ne pleurait pas; - une lueur étrange brillait au fond de ses yeux secs; — une fièvre ardente brûlait son sang.
Jeanne Fortier l'entendit rentrer et s'empressa de venir la rejoindre dans sa mansarde.
En voyant le visage décomposé de sa fille et l'expression d'affolement empreinte sur ses traits, la porteuse de pain comprit qu'il avait dû se produire quelque chose d'anormal.
— Mon Dieu! mon enfant, que s'est-il passé? - demanda-t-elle, prise d'un tremblement soudain. — Vous semblez bien émue...
— Ah! c'est le dernier coup, maman Lison!... — balbutia Lucie. —
C'est le dernier coup!... celui qui tue...
Jeanne -eut peur.
Parlez! — dit-elle. — Parlez vite! — Que vous a-t-on fait?
— J'ai été chassée...
— Chassée! ! — répéta l'évadée de Clermont en joignant les mains.
— Oui...
— Par qui?
— Par M"'^ Augustine... chassée comme une misérable... comme une indigne!! -Je suis sans travail... - Après tant de souffrances, de tortures, je vais être sans pain... - Je vous le dis, maman Lison, il ne me reste plus qu'à mourir...
Jeanne sentait ses idées devenir confuses et se heurter dans son cei-
veau.
— Je vous entends, — s'écria-t-elle, — mais je ne vous comprends pas. — Pourquoi votre patronne vous aurait-elle chassée?
Pourquoi? — répliqua Lucie, dont les sanglots éclatèrent avec une
violence convulsive. — Parce que je suis la fille de Jeanne Fortier! Jeanne étouffait.
Elle porta ses mains à sa gorge et ses ongles entrèrent dans la chair.
— Qui donc lui a révélé cela? — fit-elle d'une voix sifflante, sans même avoir la conscience qu'elle pariait haut.
Qui? Ne le devinez-vous pas?... — Mon ennemie... — La fille de l'homme qui a fouillé dans le passé de ma mère pour m'arracher celui que j'aimais... La fille de Paul Harmant, le millionnaire!...
Une lueur sinistre s'alluma sous les paupières de la porteuse de pain dont le visage pâle s'empourprait.
Elle s'écria avec une exaspération terrible :
— Mais quel acharnement ont-ils donc contre cette enfant? — Que leur a-telle fait pour qu'ils la martyrisent ainsi, pour qu'ils la brisent, pour qu'ils la tuent?... — Le père d'un côté... la fille de l'autre!! — Ah! ces gens-là sont des infâmes, et si Dieu est juste ils seront punis!... — Voyons, voyons, Lucie, ma chérie, ma pauvre mignonne, racontez-moi tout... CommeiU cela est-il arrivé?... -
D'une voix faible, presque indistincte, Lucie fit le récit de ce qui s'était passé dans le salon de M""^ Augustine.
Jeanne écoutait, les poings crispés, les narines frémissantes.
— Et ces gens-là ne seraient pas châtiés?? — dit-elle quand sa fille eut achevé. — Ces misérables auraient le droit de briser une existence, de calomnier une innocente enfant, de la réduire au désespoir et à la misère?? — Non ! ! non! ! C'est impossible! Cela ne sera pas! ! — Vous n'aviez personne pour vous soutenir et combattre avec vous, mais me voici et je vous défendrai. — La calomnie et la diffamation sont des crimes punis par la loi. — C'est aux tribunaux qu'il faut s'adresser...
— Aux tribunaux? — répéta ^Lucie.
— Oui.
— Gomment s'y prendre?...
— Il faut voir un avocat... le consulter... le charger de votre cause... se révolter enfin et lutter... — Un avocat... — répéta Jeanne tout à coup, en se souvenant de l'enveloppe trouvée par elle sur le quai, près de l'Insti-
tut. — L'ami de M. Lucien Labroue ne se nomme-t-il pas Georges Darier?
— Oui, ma bonne Lison.
— Savez-vous son adresse?
— Parfaitement... — Il demeure rue Bonaparte, n» 27...
— Eh bien ! c'est lui que j'irai trouver...
— Ne faites pas cela, maman Lison ! Ne vous adressez point à lui...
— Pourquoi donc?
— Précisément parce qu'il est l'ami de Lucien Labroue, il vous éconduira...
— Qui sait si, au contraire, il ne ramènera pas son camarade d'enfance à des sentiments meilleurs?...
— Il est l'avocat et le conseil de M. Paul Harmant...
— Que m'importe?... — Ce que vous me dites là me pousserait à me rendre chez lui si j'avais hésité... — M. Darier peut engager son client à cesser ses infamies, lui faire comprendre que la diffamation est un crime punissable, et lui réclamer pour vous des dommages-intérêts en réparation du tort matériel qu'il vous cause... — Je le verrai, vous dis-je... j'ai un prétexte tout trouvé ponr me présenter chez lui... il me conseillera pour vous, m'indiquera la marche à suivre... — ■ Non... non... je n'hésite point, et je vais de ce pas trouver M. Darier.
Sans même attendre la réponse de Lucie, Jeanne sortit vivement de la mansarde, entra chez elle, y prit l'enveloppe portant le nom de l'avocat, et partit pour la rue Bonaparte.
En moins de vingt minutes elle arrivait à la demeure de Georges, tant elle marchait rapidement.
— M. l'avocat Darier*^ — demanda-t-elle au concierge, qui lui indiqua l'étage.
Jeanne gravit les marches et sonna.
La vieille servante vint lui ouvrir.
— M. l'avocat Darier? — répéta Jeanne.
— Monsieur n'y est pas... — répondit la servante. — Madame vient pour affaires, sans doute?
— Pour affaires, oui...
— Monsieur sera bien fâché de ne s'être point trouvé là, mais il est absent...
— Son absence sera-t-elle longue?
— Elle durera quelques jours...
— Ah! — fit Jeanne désappointée.
— Monsieur est allé plaider un procès à Tours... — Il ne reviendra que mercredi piochain...
— Six jours! — s'écria la porteuse de pain. — Six jours à attendre!
Il saisit le chapeau au passage, revint sur ses pas et le présenta au vieillard. LlV. 109. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite. 109
-- Il le faudra bien, madame...
— Enfin, je reviendrai dans six jours... — murmura Jeanne avec découragement, puis elle regagna le quai Bourbon.
Lucie, prise d'une fièvre violente, avait été obligée de se mettre au lit. La porteuse de pain se sentit glacée d'épouvante en la trouvant malade. La pensée que sa fille pouvait mourir la fit trembler de la tête aux
pieds.
— Eh bien, maman Lison? — demanda l'ouvrière d'une voix faible.
— Eh bien, ma chère mignonne, M. Georges Darier est absent de Paris...— Je retournerai le voir aussitôt qu'il sera de retour... En ce moment ce n'est point à lui qu'il faut songer... C'est à vous, mon enfant... — Vous paraissez souffrir...
— J'ai la fièvre...
— Je cours chercher un médecin...
— A quoi bon?
— Comment, à quoi bon? — Mais je ne veux pas que vous soyez malade, moi! ! — La moindre indisposition peut devenir sérieuse faute de quelques soins... Ohl vous aurez beau dire, je ne vous écouterai pas...
Et la porteuse de pain, sortant en toute hâte, se mit en quête d'un médecin qu'elle ne tarda point à trouver et qu'elle ramena.
Ce médecin, après avoir examiné la jeune fille, hocha la tête, pinça les lèvres, fronça les sourcils.
Le cas était grave, ou tout au moins risquait de le devenir.
Une fièvre cérébrale pouvait se déclarer d'un moment à l'autre.
Le docteur écrivit une ordonnance et se retira en annonçant qu'il ferait une seconde visite le lendemain.
Jeanne alla chez le pharmacien, fit préparer la potion ordonnée, revint s'installer au chevet du lit de sa fille et y resta jusqu'au moment d'aller reprendre son travail quotidien à la boulangerie de M. Lebret.
Nous devons expliquer à nos lecteurs la présence de Raoul Duchemin, l'employé de la mairie de Joigny, dans le train tamponné à la gare de Boisle-Roi à la suite d'une fausse manœuvre.
Quoique le marchand de vin en gros, détenteur des faux billets, eût été payé intégralement, cet homme ne se gênait nullement pour raconter à qui voulait l'entendre l'histoire du remboursement effectué de la façon la plus inattendue par le protecteur inconnu du jeune employé.
On sut bien vite dans Joigny que Raoul Duchemin, très gêné d'ordinaire, avait de l'argent plein ses poches, et naturellement on se demanda
par quel concours de circonstances bizarres il se trouvait en état de payer ses dettes, quand tous ses créanciers jugeaient leurs créances irrécouvrables.
On avait vu Duchemin causer avec un inconnu, dîner et déjeûner en compagnie de cet inconnu. — Ceci parut suspect, comme tout ce qui n'est point facilement explicable, et servit de texte à des commentaires sans fin, de la nature la plus malveillante.
La rumeur publique, grossissant de jour en jour et d'heure en heure, arriva jusqu'aux oreilles du maire de Joigny.
Ce fonctionnaire demanda des explications à son employé, lequel n'en put fournir aucune, ne comprenant pas bien lui-même ce qui s'étaitpassé.
La conclusion de l'entretien fut celle-ci :
— Il est impossible que vous fassiez plus longtemps partie de l'administration municipale... — Donnez donc votre démission, sinon je serai contraint de vous révoquer...
Duchemin, atterré par cette sentence sans appel, donna sa démission et se trouva sur le pavé, mal vu par tout le monde.
Rien ne transpirait cependant de sa visite mystérieuse aux archives, et du trafic qu'il avait fait avec le baron de Reiss, mais il tremblait qu'on ne découvrit le pot aux roses. . .
La suppression d'une pièce authentique, suppression à laquelle il n'attachait d'abord qu'une très minime importance, lui sembla bientôt singulièrement grave, et au lieu de bénir l'homme qui l'avait momentanément tiré d'un notable embarras, il regretta d'avoir rencontré cet homme sur son chemin et fut bien près de le maudire.
"^out d'abord le jeune viveur songea à aller à Paris où il pourrait trouver un emploi et où, du moins, il disparaîtrait dans la foule.
Possesseur encore de quelques pièces d'or, — de quoi vivre pendant deux 3)4 'A'ols semaines. — il prit le chemin de fer.
Nou5 ja'/OQs qu'un grave accident de voyage devait amener une rencontre entre Itù et la personne qu'il pouvait à bon droit regarder comme la première cause de sa perte, mais non cependant comme la seule.
Amanda Regamy avait été en effet fatale pour lui, mais il possédait un riche assortiment de penchants vicieux et, à défaut de la sirène batignoliaise, la première coquine venue l'aurait conduit au mal.
Sa blessure, quoique grave, — nous l'avons dit, —ne pouvait entraîner la mort, s moins de complications tout à fait improbables, et les bons soins qu'on ne cessait de lui prodiguer devaient bientôt le remettre sur pied.
Amanda attendait avec impatience le moment où l'état du blessé lui permettrait de se présenter à lui.
/imanda, pour mieux entendre, s'était levée et avait grimpé sur le Imnc.
La jeune femme ne s'étonnait pas le moins du monde que le pseudobaron de Reiss n'eût point reparu àBois-le-Roi.
Elle avait bien deviné que son départ cachait une rupture, mais elle caressait une idée fixe, celle de se venger, et elle se disait que Raoul Duchemin serait pour sa vengeance un auxiliaire d'un prix inestimable, un associé convaincu, car à coup sûr les liens quiTattachaient au baron Arnola de Reiss devaient lui peser.
Chaque jour, et plusieurs fois par jour, la jeune femme demandait des nouvelle de son ex-amant à la servante de l'hôtel!
Enfin, un soir, elle obtint cette réponse :
— Je crois que présentement madame "pourrait voir ce pauvre monsie'ur, quoiqu'il soit encore alité.
Amanda eut un petit frisson de joie.
— Quelles sont les heures où je pourrais entrer cnez M. Duchemin sans craindre d'être surprise? — fit-elle vivement.
— Dans l'après-midi, madame, avant la visite du soir du docteur, — répliqua là servante.
— Après mon déjeuner, demain, alors?... — Vous me conduirez près de lui...
— Oui, madame, bien volontiers...
Amanda déjeunait habituellement à onze heures.
Le lendemain, elle n'arriva guère avant onze heures et demie et resta beaucoup plus longtemps à table que de coutume.
Elle attendait que Madeline eût fini son service et que l'hôtel se fût un peu dépeuplé.
Vers une heure la servante lui fit signe, puis disparut dans la cour où la jeune femme s'empressa d'aller la rejoindre et la trouva sur la premi'ère marche de l'escalier de service.
— Nous avons deux étages à monter, madame... — dit Madeline. — Dépêchons-nous.
Elle s'élança dans l'escalier, et arrivée au second étage elle suivit un couloir sur lequel s'ouvraient plusieurs portes.
L'es?ayeuse de M'°« Augustine ne se laissait point distancer d'un pas. — Elle trottait menu, un peu émue, en se demandant quelle impression sa présence inattendue allait produire sur l'ex-amoureux qu'elle avait failli conduire en cour d'assises.
La servante fit halte en face d'une porte placée tout au bout du couloir.
— C'est ici, madame... — dit-elle en se penchant vers la visiteuse. — La clef est sur la serrure...
Pui? elle s'esquiva rapidement.
Pendant qi'elques secondes l'ancienne maîtresse de l'employé de la mairie de Joigny demeura immobile, appliquant son oreille au frêle panneau
de la ^orte qu'on venait de lui désigner, écoutant, n'osant entrer, prise d'une timidité soudaine qui ressemblait presque à de la crainte.
Néanmoins elle ne manquait point d'audace, et le plan conçu par elle était bien arrêté dans son esprit.
Pour rien au monde elle n'en aurait retardé la mise à exécution.
Mais, — nous le répétons, — elle se sentait émue, et préparait d'ailleurs son entrée en matière.
Brusquement elle prit son parti et frappa deux petits coups.
Raoul DuCiiemin était toujours dans son lit, le front encore entouré de compresses et de bandes, mais ses forces revenaient rapidement; — il voyait, il entendait à merveille, et pouvait sans la moindre peine soutenir une conversation.
Le bruit des deux coups arriva très nettement à son oreille, et sans même se demander qui pouvait venir à cette heure oîi d'habitude on le laissait dormir, il prononça d'une voix assez ferme ce mot :
— Entrez!
La porte s'ouvrit, poussée discrètement.
Amanda franchit le seuil de la chambre du blessé, et referma la porte derrière elle.
Le jeune homme s'attendait si peu à voir son ex-maîtresse, elle était en ce momeni :.l loin de sa pensée, qu'il ne la reconnut pas tout d'abord.
Il se souleva dans son lit, très étonné et, s'appuyant sur un de ses coudes, il la regarda.
Glissant plutôt qu'elle ne marchait, Amanda s'était avancée jusqu'au lit.
Là, elle fit halte, tandis que son joli visage à la fois triste et souriant exprimait les sentiments les plus variés.
Duchemin la reconnut alors et poussa une exclamation de surprise, mais sans paraître courrctucé le moins du monde.
— Amanda! — s'écria-t-il ; — toi! toi ici!...
— Oui, moi, mon bon chien,.. — répondit la jeune femme en lui prenant la main qu'elle porta à ses lèvres. — Ma présence ne doit point t'étonner... — J'ai été témoin de l'accident dont tu as été victime... — Je t'ai reconnu... — J'ai su qu'on te transportait ici... j'ai pris de tes nouvelles tous les jours, et j'ai attendu le moment où je pourrais enfin te voir.
En écoutant Amanda, le souvenir des mauvais côtés du passé revint au jeune homme.
— Que me veux-tu? — dit-il en dégageant sa main. — Tu sais bien qu'entre nous tout est fini! ' — Ta présence me rappelle des heures d'effroyable angoisse, et si je suis blessé, si j'ai failli mourir... c'est à toi que je le dois! I
— A moi! ! — s'écria la jeune femme stupéfaite ^
— Oui, à toi, car si j'ai perdu l'emploi qui me faisait vivre, si j*ai dû fuir Joigny, où le mépris public m'entourait, c'est à cause de ces misérables billets que j'ai signés pour t'en donner l'argent et qui ont failli me conduire au bagne! — Par toi, mon nom est déshonoré! Par toi, mon avenir est brisé! — Ah! que n'ai-je trouvé la mort dans cet accident de chemin de ferl ! — La mort eût été l'absolution, et du moins je n'aurais plus rien à craindre ! !
Et Diichemin laissa tomber sa tête sur sa poitrine, tandis que deux grosses larmes coulaient de ses yeux.
— J'accepte et je mérite les reproches que tu m'adresses, cher Raoul,
— fit Amanda d'une voix qui semblait tremblante d'émotion. — J'ai été folle... J'ai eu des fantaisies, des caprices, dont je ne soupçonnais point les conséquences funestes... — Je t'ai fait inconsciemment beaucoup de mal... Je le regrette... Je t'en demande pardon... — Il ne faut pas m'en vouloir si je suis dans ta chambre, près de ton lit, sans en avoir obtenu de toi l'autorisation... — Tu aurais refusé peut-être de me recevoir, et ma visite a des motif bien sérieux, je t'assure... — Peut-être dissipera-t-elle les inquiétudes relatives à ton avenir dont tu me parlais tout à l'heure,..
— Consens-tu à m'écouter?... Consens-tu à me répondre?...
— Il le faut bien, puisque tu es là! — Que viens-tu me dire? Qu'as-tu à me demander ou à m'apprendre?
— J'ai tout d'abord à te mettre en garde contre les périls qui te menacent.
Duchemin tressaillit et répéta ;
— Des périls?
— Oui.
— Lesquels? , Amanda répondit par cette question :
— Tu connais le baron de Reiss?
Ce nom, l'ex-employé ne s'attendait guère à l'entendre prononcer; il lui produisit l'effet d'un coup de marteau sur le crâne; — il songea à la soustraction de pièces commise par lui dans les archives de la mairie, et il devint très pâle.
— Le baron de Reiss... — balbutia-t-il, en regardant Amanda pour tâcher de lire dans ses yeux ce qu'elle savait.
— Oui, un homme que tu as vu à Joigny il y a un mois à peu près, et qui tient en ses mains, à cette heure, tes billets faux...
De pâle qu'il était, Duchemin devint livide. D'une voix étranglée il bégaya :
— Qu'elle achève son œuvre de calomnie, si elle l'ose! j'attends!... LlY. 110. — H. GEFFROY. édll. — ReproduclioQ liiterJUâ 110
LA PORTEUSE DE PAIN H"o
— Comment connais-tu cet homme? — Comment sais-tu qu'il détient ces billets?
— Comme je sais qu'il a acheté à M"« Delion et qu'il garde avec soin certaine reconnaissance signée par moi et fort compromettante... — Pour acheter et collectionner ainsi qu'il le fait des papiers de ce genre, ce baron de Reiss, vrai ou faux, a certainement de bonnes raisons... — Je suis naturellement au fait de celles qui me concernent, mais j'ignore celles qui ont rapport à toi et j'ai besoin de les connaître.
— Pourquoi?
— C'est élémentaire!... —Toi et moi nous sommesmenacés ensemble.. — Donc, nous devons nous unir pour combattre l'ennemi commun...
Dùchemin tremblait de tout son corps.
11 essaya de donner le change à son ancienne maîtresse.
— Mais je n'ai rien à craindre de lui, moi... — dit-il. Amanda haussa les épaules.
— Ne me raconte donc point de calembredaines! — répliqua-t-elle. - Tu sais bien que je ne suis pas gobeuse! — Comment le baron de Reiss s'est-il procuré les traites enrichies par toi d'une signature de fantaisie?
— En les remboursant.
— Connais-tu cet homme depuis longtemps? — Ëtait-il de tes amis» -- Je le voyais ce jour-là pour la première fois...
— Et il est venu à ton aide lors de votre première rencontre?
— Oui...
— Mais enfin, comment cela s/est-il passé Dùchemin avait peur.
11 raconta brièvement à Amanda de quelle façon imprévue le baron ae Reiss lui avait offert ses services.
— Et tu n'as pas trouvé cela singulier? plus que singulier même?... -~ s'écria la jeune femme.
— Cela m'a paru fort étrange...
— Ce qui ne t'a point empêché d'accepter...
— Pourquoi auniis-je refusé un secours arrivant si juste à point pour me tirer d'affaire?...
— Espères-tu me persuader que cet homme n'a rien exigé de toi?
— Que voulais-tu qu'il exigeât?
— Si je le savais je ne te le demanderais pas! — Voyons, Raoul, parle! — Apprends-moi la vérité... la vérité tout entière! — Je te le répète, nous sjmmes menacés l'un et l'autre, et il faut nous unir pour échappera ce misérable qui n'est pas plus baron que toi!...
~ Pas baron! — Tu en es sûre?
— Oui...
— Comment se nomme-t-il?
— Ovide Soliveau... C'est un voleur et un assassin qui a failli m empoisonner il y a quelques jours...
— T'empoisonner, toil!
— Parfaitement ! • .
— Où donc?
— Ici même... à Bois-le-Roi.
— Mais pourquoi?
— Il se sentait deviné par moi... Il voyait bien que je n'étais pas dupe de son masque, — Cet homme a commis plus d'un crime, et je crois en connaître un qui n'a échoué que par des circonstances indépendantes de sa volonté...
— Quel est ce crime? — demanda Raoul Duchemin vivement intéressé par ce qu'il entendait.
Amanda reprit :
— Il y a un mois, le prétendu baron de Reiss, de son vrai nom Ovide Soliveau, voulait se débarrasser d'une jeune fille, une orpheline élevée aux Enfants-Trouvés... — Il ne réussit qu'à moitié. — L'orpheline, frappée d'un coup de couteau, fut très malade mais ne mourut pas.
— Tu es certaine que cet homme était l'assassin?
— J'ai cent raisons de le supposer. Pour en être absolument sûre il ne me manque qu'un tout petit indice... — Que cet indice me soit fou. ni, et alors j'aurai des armes, je serai forte pour me venger.. Pour nous venger tous deux, car notre intérêt est le même!
Les mots : Orpheline, élevée aux Enf aîits-Trouvés aLYàient frappé Fesprit de Raoul Duchemin et redoublé ses terreurs.
— Le nom de cette orpheline, le sais-tu? — balbutia-t-il.
— Oui.
— Et ce nom?
— Lucie...
— Lucie! — s'écria Raoul. — Ah! c'est bien le nom écrit sur Pacte de dépôt qu'il est venu exiger de moi...
— Un acte de dépôt? — répéta M"« Amanda, frémissant d'anxiété et d'espoir.
— Oui... Cet homme, pour payement du service qu'il m'avait rendu, m'a contraint à lui livrer l'acte de dépôt fait à la mairie de Joigny par la
nourrice, au moment où elle allait porter aux Enfants-Trouvés de Paris la petite tille à elle confiée et dont on ne payait plus l'entretien...
— Quel intérêt cet homme avait-il à posséder cet acte? — demanda l'essayeuse de M™® Augustine.
— Il se disait le père de l'enfant...
— Le misérable! — Je n'ai plus de doute à cette heure! — C'est lui qui a frappé Lucie, et le papier exigé de toi va lui servir sans aucun doute à commettre quelque nouveau crime! — Mais ce papier. — ajouta M"« Amanda, — tu n'avais donc pas le droit de le lui remettre?
— Non... — Il devait demeurer dans les archives de la mairie...
— Si l'on savait que tu l'as soustrait pour le lui livrer, qu'arriverait-il? Raoul frissonna.
Des gouttes de sueur glacée mouillèrent ses tempes.
— Je serais perdu... — répondit-il, — perdu sans ressources...
— Et tu ne te vengerais pas du scélérat qui n'a paru te sauver d'un abîme que pour te précipiter dans un autre!... — Tu ne chercherais pas à lui arracher ce papier qui te perdrait, et les traites fausses par lesquelles il te tient et qui te forcent au silence! ! !
— Me venger! lui arracher ces papiers! — Oh! si, je le voudrais!... Mais comment?
— As-tu confiance en moi?
Raoul Duchemin hésita.
Cependant, au bout de quelques secondes, il se décida à répondre :
— Oui...
— Veux-tu me laisser agir et me promettre une obéissance absolue?
— Oui. — Que faudra-t-il faire?...
— Surveiller les agissements du faux baron de Reiss.
— Mais je suis cloué sur ce lit par ma blessure, pour quelques jours encore...
— Il n'y a point péril en la demeure... — Une fois que tu seras debout, nous agirons.
— Pour agir, il faut avoir des ressources que je n'ai pas.
— Jeté procurerai de l'argent... — Nous sommes tous deux, malgré nous, les complices de cet homme, ce qui pourrait nous mener loin. — Donc il importe de nous dégager de cette complicité... — La chose qui s'impose, la chose urgente, est de savoir où demeure Ovide Soliveau, baron de fantaisie...
— Comment ne le sais-tu pas, toi?
— Je te dois la vérité et je vais te la dire.
Amanda Régamy raconta au jeune homme ce que nos lecteurs connaissent déjà.
Raoul l'avait écoutée avec attention.
Il est certain, — dit-il ensuite, — que le gredin s'est servi fort adroitement de toi pour la réussite de ses projets.,. — Il est non moins évident que son intérêt à cette heure est de rester dans l'ombre... — Com^ ment le retrouver s'il se cache? — Où le chercher?
— Ovide Soliveau connaît un personnage important qui habite Paris, et dont la fille se fait habiller chez ma patronne, M-^^ Augustine... — répliqua la jeune femme. — Ce personnage est un gros industriel qui a une usine à Gourbevoie... — Certaines choses que j'ai entendu dire me font soupçonner qu'il existe une intimité toute particulière entre l'industriel et mon brigand. — D'abord ils ont habité New-York ensemble... — Par l'un nous saurons où trouver l'autre... — Ils se fréquentent, ça ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute, et en guettant autour de la maison et de l'usine de Paul Harmant, on y verra d'un jour à l'autre entrer le faux baron de Reiss... — C'est de cette façon qu'il faut agir...
— Comment agir avant d'être complètement guéri?
— Nous attendrons ta guérison... L'essentiel e.st que dès à présent nous soyons d'accord. — Tu consens à devenir mon allié?
— Oui.
— Et tu me pardonnes le mal que je t'ai fait sans le vouloir?
Raoul lui tendit la main.
Oui, — répondit-il, — je te pardonne... — Nous sommes amis... Nous nous vengerons ensemble, et nous réduirons ce misérable à l'impuissance.
— L'union fait la force! — Sois tranquille, nous réussirons! — Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience ! — Je vais retourner chez ma patronne et attendre que tu sois remis. Le dimanche je suis libre, j'en profiterai pour venir passer la journée près de toi... - Si par hasard il m'était impossible de venir, je t'écrirais et tu pourrais me répondre.
— Te verrai-je demain? '
— Oui... — Je viendrai te dire adieu... —Te faut-il de l'argent?
— Non.
— Tu en as donc?
* — Fort peu.
— Eh bien?
— La Compagnie du chemin de fer paye ici toutes mes dépenses et les
soins qui me sont donnés.
— Je suppose qu'une indemnité te sera due.
Oui. — La Compagnie m'a fait offrir ce matin une somme de cinq mille francs titre de transaction amiable.
— Tu as accepté?
— Bien entendu... — Cette somme me sera payée d'ici à quelques jours... Peut-être un procès me rapporterait-il davantage, mais je ne veux pas me mettre en évidence.
— Que comptes-tu faire à Paris?
Y chercher un emploi quand nous aurons réglé nos comptes avec
le faux baron...
— Quel genre d'emploi voudrais-tu?
— Eh! le sais-je? — Je ne suis point universel, et j'ai grand'peur d'avoir beaucoup de peine à me caser...
— Peut-être... — répliqua l'essayeuse en souriant. — Jai mon idée... — A demain, et chasse les idées noires!... — Je suis toute joyeusQ, moi, de t'avoir revu! !
Amanda se retira, joyeuse en effet, car sa visite à son ancien amant avait produit les résultats souhaités.
L'alliance conclue entre elle et Raoul Duchemin devait, — du moins elle le croyait fermement, — amener la perte d'Ovide Soliveau.
Nous affirmerions volontiers que nos lecteurs se rendent parfaitement compte du caractère de l'ex-employé qu'ils ont vu à l'œuvre.
Sans volonté, sans énergie, faible comme un enfant, il était facile à tourner, à conduire, à entraîner.
En voyant entrer Amanda, son premier mouvement avait été de la colère, et ses premières paroles des paroles de reproches ; mais il avait suffi à la jeune femme de parler pour reprendre tout son empire et pour pousser Piaoul vers la vengeance, vers l'inconnu.
Il allait toucher de l'argent de la Compagnie, Amanda lui en fournirait en outre, s'il le fallait, et lui faisait d'ailleurs espérer un emploi.
Cette perspective, jointe à celle de mettre son dangereux protecteur hors d'état de lui nuire, lui faisait voir l'avenir en beau.
Le lendemain matin, de bonne heure, il reçut la visite d' Amanda qui lui apportait son adresse chez sa patronne et qui, après lui avoir fait jurer de nouveau un traité d'alliance offensive et défensive, partit pour
Paris.
Les huit jours de prolongation accordés par M-"* Augustine n'étaient point écoulés, aussi la grande faiseuse témoigna quelque surprise en voyant arriver son essayeuse.
Celle-ci répondit :
— Ma parente allant mieux, madame, j'ai pensé que je vous faisais défaut, et je me suis empressée de revenir...
Je vous en sais gré, mademoiselle, car en effet vous me manquiez
un peu...
Amanda reprit immédiatement son service.
Elle avait besoin de savoir ce qui se passait à l'atelier.
En conséquence, elle questionna fort adroitement ses compagnes.
L'histoire de Lucie Portier et de M"« Mary Harmant, la scène qui avait eu lieu entre elles dans le salon d'essayage de M*"® Augustine s'étaient ébruitées. — Tout le monde en pariait à l'atelier.
Amanda sut donc bien vite que Lucie, fille d'une femme condamnée à la réclusion, avait été congédiée par la patronne, et que M"« Harmant, rivale triomphante de Lucie, allait épouser l'homme qu'elles aimaient toutes deux.
Cette histoire, on le comprend sans peine, intéressa vivement l'essayeuse.
Elle en tira les déductions suivantes, éminemment logiques :
« — Ovide Soliveau a agi pour le compte de Paul Harmant.
« On a voulu d'abord tuer Lucie.
« Le coup ayant manqué, on a cherché les moyens de la perdre, et c'est Duchemin qui a fourni les armes à Soliveau. »
Ceci apparaissait de façon très nette à M"' Amanda, mais elle pressentait, elle devinait, au milieu de tout cela, un fort gros mystère, ayant trait aux relations passées et présentes du faux baron et de l'industriel dix fois millionnaire, et ce mystère elle voulait le percera jour.
— A n'importe quel prix il faut que je me venge de ce gueux de Soliveau! — se disait-elle souvent. — Tant pis pour ceux qui recevront des éclaboussures de ma vengeance!
N'ayant aucune nouvelle, directe ou indirecte, du pseudo-baron de Reiss, Amanda n'avait qu'à attendre la guérison de Raoul.
Le dimanche suivant, dès le matin, elle prit le train de Bois-le-Roi, et descendit à l'hôtel du Rendez-vous des chmseurs.
Les quelques jours écoulés depuis son départ avaient fait faire de grands progrès à la convalescence de Raoul Duchemin.
L'ex-employé de la mairie de Joigny se levait maintenant avec l'autorisation du médecin, et ce fut debout qu'il reçut la visite de son ancienne maîtresse.
Amanda lui raconta par le menu ce qu'elle avait appris relativement à Lucie Portier, et le jeune homme comprit quelle faute irréparable il avait commise en volant dans les archives de la mairie de Joigny le document qu'exigeait le faux baron de Reiss.
Le cas était grave, ou du uioiiis risciuuil île le acNeiur.
l^,V i{\, H. GEFFUOV. édit. — Keproaiiction iulerdile.
L'essayeuse et Raoul passèrent ensemble la journée.
Le médecin vint le soir faire sa visite habituelle, et il affirma que le convalescent pourrait dans trois ou quatre jours quitter Bois-le-Roi.
Amanda dit alors à Duchemin qu'il n'aurait pas besoin, en arrivant à Paris, de s'inquiéter d'un domicile. — Elle mettait son logement de la rue des Dames, aux Batignolles, à sa disposition.
Duchemin accepta et Amanda repartit pour Paris en se frottant les
mains.
— Ça marchera bientôt! — pensait-elle.
Mary Harmant n'avait rien dit à son père de ce qui s'était passé entre elle et Lucie chez M""^ Augustine.
Instinctivement Mary sentait bien que cette scène ne lui faisait aucun honneur, et par conséquent n'éprouvait point le besoin de s'en vanter. Mais, au fond, le côté honteux de son action la préoccupait de façon médiocre.
Elle avait porté à sa rivale un coup terrible. — Le reste lui importail peu.
Le désespoir et la colère de Lucie lui prouvaient que celle-ci regardait Lucien Labroue comme à jamais perdu pour elle.
Elle jouissait délicieusement de cette victoire décisive, et elle attendait avec une indicible impatience le jour de son mariage.
Si la joie et l'espérance remplissaient le cœur de la fille de Jacques Garaud. l'inguérissable maladie dont elle portait le germe en elle-même continuait son œuvre de destruction.
La phtisie minait cette frêle poitrine et conduisait rapidement vers la tombe ce corps amaigri.
Lucien, qui de temps à autre apercevait M"' Harmant, constatait les progrès visibles du mal et se disait qu'un mariage avec cette enfant mourante était impossible.
Il évitait le plus qu'il pouvait de se trouver en présence de Mary.
Paul Harmant avait, jusqu'à ce moment, respecté le désir d'isolement de Lucien, désir qu'expliquait d'une façon surabondante la blessure saignante encore de son cœur.
On lui donnait, sur sa demande, le temps d'oublier, mais le père et la fille auraient voulu que l'oubli vînt plus vite.
Or, Lucien n'oubliait pas.
Il avait trop aimé Lucie pour arracher de son cœur au bout de quelques jours une tendresse dont les racines étaient si profondes.
I) l'aimait encore, et contre toute espérance il espérait que que)que événement impossible à prévoir viendrait combler l'abîme creusé par le mauvais sort entre lui et la jeune fille.
La tristesse de Lucien, loin de diminuer, augmentait.
Aussitôt qu'il se trouvait seul il s'absorbait dans de longues et douloureuses rêveries, et ne faisait aucun effort pour s'y soustraire.
Le faux Paul Harmant, ne sentant autour de lui aucune menace de prochain péril, envisageait l'avenir sans inquiétude, croyait fermement que dans un temps donné Lucien deviendrait son gendre, et travaillait sans relâche.
La maladie de Mary le préoccupait péniblement, il est vrai, mais il s'illusionnait sur la gravité de l'état de sa fille, et se disait que le mariage amènerait la guérison...
Le dimanche matin où M"* Amanda Regamy se rendait à Bois-le-Roi pour y voir Raoul Duchemin, Lucien Labroue prenait de bonne heure le chemin "de la rue d'Assas où demeurait le peintre Etienne Gastel.
Celui-ci avait écrit la veille un mot au fils de Jules Labroue pour l'engager à venir passer la journée avec lui, en compagnie de Georges Darier.
Le jeune avocat, en revenant, la veille au soir, de Tours, où nous savons qu'il était allé plaider, avait trouvé l'invitation de son ex-tuteur.
Lucien arriva le premier chez l'artiste, qui le reçut dans un petit salon communiquant avec son atelier et lui dit après lui avoir serré la main :
— Merci d'avoir accepté mon invitation... — En attendant notre ami Georges, qui certainement ne tardera guère, causons un peu de vous... — J'ai fait ce que vous m'aviez demandé de faire au sujet de Jeanne Fortier.
— £h bien?
— Eh bien! il résulte de renseignements puisés à bonne source que Jeanne Fortier n'a point été réintégrée dans sa prison... — Elle est introuvable! — Depuis son évasion de la maison centrale, la police a été dépistée complètement. — A l'heure qu'il est les agents, las de la chercher, ne comptent plus que sur un hasard qui pourrait la mettre dans leurs mains... encore n'y comptent-ils pas beaucoup...
— Ainsi, — murmura Lucien, — il ne me reste aucune espérance de pouvoir interroger cette femme...
— C'est à craindre, mais vous savez que tout est possible, même l'impossible!... — Et chez M. Paul Harmant, comment vont les choses?
— Toujours de même...
Snr cette enveloppe, Jeanne 1-ut ces mots.
— ]Ne vous ètes-vous point rapproché de M"" Mary, ainsi que je vous avais recommandé de le faire?
— Je n'en ai pas eu le courage.
— C'est un tort...
— A quoi bon ce rapprochement?
— Peut-être vous serait-il plus utile que vous ne le croyez, — dit Etienne Gastel d'un ton grave.
Lucien regarda l'artiste avec quelque surprise.
— Je ie vous comprends pas... — fit-il ensuite. — Peut-il exister dans le passé un lien quelconque entre la famille Harmant et ce qui touche moi ou les miens?
Etienne Gastel ne voulait point en ce moment dévoiler au jeune homme sa pensée tout entière, aussi répliqua-t-il :
— C'est du présent et non du passé que je vous parle, mon cher enfant... — Je crois qu'il serait bon pour vous de laisser croire à M. Harmant que vous êtes prêt à épouser sa fille, et surtout de persuader à M''* Mary que vous avez oublié Lucie Fortier, et que votre cœur, libre désormais, pourra lui appartenir un jour sans partage.
— Mais cette malheureuse enfant se meurt! Chaque heure qui passe k rapproche de sa tombe...
— Raison de plus pour la laisser mourir avec l'illusion du bonheur, puisque vous ne pouvez lui donner le bonheur lui-même.
— Je mentirais!
— Dans certaines circonstances il faut savoir mentir...
— Mais pourquoi le faut-il en celle-ci, monsieur? — demanda Lucien, à qui les conseils de l'artiste semblaient étranges. — Vous paraissez connaître beaucoup de choses que j'ignore... — Vous devez avoir de sérieuses raisons pour m'engagera jouer à M. Harmant et à sa fille une comédie qui répugne à mon caractère.
Etienne Castel passa la main sur son front chargé de nuages.
— Monsieur Lucien, — fit-il tout à coup, — vous vous trompez en croyant que je connais beaucoup de choses ignorées de vous... — Je ne sais rien, je ne puis rien vous dire, je vous en donne ma parole d'honneur ; mais il y a dans la vie des pressentiments qu'on ne parvient point à chasser... Une fois qu'ils se sont emparés de vous ils deviennent une véritable obsession... — Un de ces pres'sentiments m'avertit qu'avant peu BOUS connaîtrons le meurtrier, le vrai, le seul meurtrier de votre père, et que c'est par M. Paul Harmant que se fera la lumière au milieu des ténèbres... — De même aussi j'ai le pressentiment que Lucie Fortier deviendra votre femme un jour... — Comment? — Je n'en sais rien... — Pourquoi? — Ne mêle demandez pas... — Je serais hors d'état de vous répondre...
— Ainsi vous vous dites convaincu que Lucie deviendra ma femme, et vous me conseillez de laisser croire à M'^» Harmant que je pourrai Faimer...
— Cela semble insensé, j'en conviens, mais il le faut! —Ne doutez pas de moi... Ayez confiance, et attendez.
— Attendre avec la mort dans l'âme...
— Encore une fois, il le faut!... — Dans quelques semaines j'aurai un
devoir sacré à remplir vis-à-vis de Georges... — Je vous demande de patienter jusque-là et de suivre pendant ce temps mes conseils, si singuliers qu'ils vous puissent paraître... — Ne raisonnez pas... ne ciierchei pas... obéissez...
— C'est bien, monsieur... J'ai foi en vous... je vous obéirai.
— Vous vous rapprocherez de M"* Ilarmanl?
— Oui.
— Vous lui laisserez croire que vous pourrez l'aimer?
— Oui.
— Vous affirmerez à M. Harmant que l'époque de votre union avec sa fille est proche?
— Mais c'est engager ma vie, cela I ! — s'écria Lucien. — En lui disant que j'accepte ses offres, il hâtera ce mariage.
— Que vous importe, pourvu qu'il ne s'accomplisse pas?
— Savez-vous bien que vous m'épouvantez! — murmura le fils de Jules Labroue. — Quel secret avez-vous découvert?
— Aucun... — Je cherche à vous rendre Lucie, voilà tout, et j'y parviendrai!! — Obéissance absolue, aveugle, pendant quinze jours ou trois semaines. — Je ne vous demande pas autre chose pour assurer votre bonheur. — Est-ce promis?
Lucien baissa la tête en signe d'adhésion.
— Maintenant, — continua l'artiste, — pourriez-vous me donner quelques renseignements dont j'ai besoin?
— Relativement à quoi?
— A Lucie Fortier...
— A Lucie ! !
— Oui... — La dernière fois que nous nous sommes rencontrés chez Georges, vous nous avez dit avoir entre les mains une pièce authentique prouvant que celle que vous aimiez était bien la fille de Jeanne Fortier..,
~ Oui, monsieur, et cette pièce est encore en ma possession.
— L'avez-vous sur vous?
— Non, mais chez moi...
— C'est M. Paul Harmant qui vous a remis cette pièce?... poursuivit Etienne Castel.
— Pouvez-vous me la confier?
— Oui, certes!... — J'irai la chercher à Tinstant même si vous le désirez...
— C'est inutile... Je vous prierai seulement de vouloir bien me la communiquer demain...
— Demain vous l'aurez monsieur... — fit Lucien, qui s'étonnait fort des questions multipliées de l'artiste.
Celui-ci était trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de ce sentiment.
— Tout cela est incompréhensible pour vous, — dit-il. — Mais ne vous en étonnez point! — Comme vous je cherche la vérité dans i'ombre où elle se cache... — Je vous ai pris en affection, je m'intéresse à vous, et ceux que vous aimez me sont chers... — J'ai beaucoup pensé, beaucoup réfléchi, recueilli, pas mal d'indices... — Assurément, ces indices sont vagues... Peut-être ne me conduiront-ils à rien; mais, en les négligeant, je me croirais imprudent et coupable... — Je connais en outre —(je pense vous l'avoir déjà dit) — nombre de gens qui ont le bras long et sont prêts à mettre leur influence à mon service. J'en userai, non pour moi, mais pour vous...
— Je vous remercie, monsieur, du plus profond de mon âme!
— Attendez pour me remercier que j'aie réussi... M. Harmant s'est-il, à votre connaissance, absenté de Paris quelques jours avant qu'on ne mette sous vos yeux la preuve que Lucie est la fille de Jeanne Fortier, condamnée pour avoir assassiné votre père?...
— Non, monsieur... — Je suis certain qu'il n'a point quitté Paris...
— Vous ne savez pas comment il s'est procuré cette pièce?
— Je l'ignore absolument... — En me la remettant il s'est dit uniquement guidé par l'intérêt qu'il me porte...
En ce moment un vigoureux coup de sonnette coupa la parole aux deux eauseurs.
Un instant après, le valet de chambre d'Etienne introduisait Georges Darier..,
— Comment, toi! — s'écria le jeune avocat en voyant Lucien — C'est une bonne surprise que mon cher tuteur me ménageait 1
— Nous avons deux étages à monter, madame, dépêchons-nous.
LlV. 112. F. ROY, édit. — Reproduction in'erdite. »*2
— Oui, mon cher enfant, — répondit l'artiste ; — j'ai pensé qr^e vous seriez l'un et l'autre heureux de vous voir et de passer une journée ensemble...
— Vous ne pouviez penser mieux.
— Es-tu satisfait de ton voyage? — demanda Lucien.
— On ne saurait l'être davantage... — J'avais deux affaires à plaider Je les ai gagnées l'une et l'autre.., — Seulement il m'est arrivé un ennui...
— Grave?
— Assez.
— De quel genre?
— Une perte qui m'a empêché de mener à bien la troisième affaire pour laquelle j'étais appelé à Tours. — Un dossier perdu le jour même de mon départ.
— Égaré plutôt... — ftt Etienne Castel.
— Oh 1 malheureusement, bien perdu I... — J'ai cru d'abord l'avoir oublié chez moi... — J'ai télégraphié de Tours à ma vieille Madeleine, en la priant de s'en inquiéter sans retard. — Elle n'a rien trouvé sur mon bureau. — Alors, selon ma recommandation, elle est allée à la préfecture de police, à la salle où l'on dépose lesobjets perdus rapportés par d'honnêtes gens... — Même déception. — En conséquence je n'ai pu plaider ma troisième affaire, et j'ai demandé une remise à quinzaine me proposant, une fois à Paris, de couvrir d'affiches les murailles, de promettre une grosse récompense, et de rentrer ainsi en possession de papiers sans lesquels mon client perdrait infailliblement son procès... — il y a dans le dossier des lettres qui sont des preuves, et grâce à la production desquelles le gain de la cause est assuré.
— Ces affiches sont-elles commandées? — demanda Etienne Castel.
— Depuis ce matin. On les posera tantôt... — Mille francs de récompense — (en caractères énormes I) — à qui me rapportera ces papiers...
— Peuvent-ils être utiles à quelqu'un?
— A personne qu'à moi... et à mon client.
— 11 est presque certain dans ce cas que tu les retrouveras.
— Je l'espère...
On vint avertir l'artiste que le déjeuner était servi. Les trois hommes se rendirent à la salle à manger. Le déjeuner, entremêlé de longues causeries, se prolongea jusqu'à deux heures de l'après-midi.
— Si nous passions dans mon atelier? — dit alors Etienne. — Cette pièce trop étroite rend suffocante la fumée de nos cigares...
— Bravo! — répondirent les jeunes gens en suivant l'artiste.
Au premier plan de l'atelier se voyait, sur un chevalet, l'ébauche bien avancée déjà du portrait de Mary Harmant.
Le tableau représentant l'arrestation de Jeanne Portier au presbytère était, comme de coutume, recouvert d'une toile verte.
Georges et Lucien admirèrent le portrait de la jeune fille, dont la ressemblance était frappante.
— M"« Harmant est donc venue poser ici? - demanda Georges
— Cinq ou six fois... C'est une surprise qu'elle ménage à son père pour l'anniversaire de sa naissance...
— C'est très pressé alors?
— Nullement... — L'anniversaire en question n'aura lieu que dans trois mois...
— La pauvre enfant ira-t-elle jusque-là? — fit Lucien. — Depuis quelque temps elle change d'une manière qui me rendrait bien malheureux si j'étais son père...
— Les poitrinaires, — fit observer Georges, — se cramponnent souvent à la vie plus longtemps qu'on ne le croit...
On allait continuer sans doute l'entretien sur ce thème, quand le valPt de chambre entra pour prévenir Etienne que M»« Harmant venait d'arriver et demandait à le voir.
— M"'' Harmant ici, aujourd'hui dimanche, qui n'est pas jour de pose! C'est singulier! — s'écria le peintre — Que peut-elle me vouloir? — J'y vais...
Et il se rendit au salon, où Mary avait été introduite. La jeune/iUe se leva et s'avança vers lui, la main tendue.
— Mon.<iker artiste, — dit-elle, — pardonnez-moi de venir ainsi vous surprend^, fort indiscrètement, un jour de repos... — Je sais à merveille tout ce que ma conduite offre d'incorrect... — Mais j'ai une excuse... il y a urgence ^1
V^Ais êtes toujours la bienvenue chez moi, mademoiselle... —
répondit Etienne en s'inclinant... — H y a urgence, dites-vous?
— Oui...
— De quoi s'agit-il?
— Mon père sera ici d'un moment à l'autre. — H viendra solliciter de vous un service, et comme très certainement il demandera à visiter votre atelier, je ne voudrais pas qu'il vît mon portrait... Car alors, adieu la surprise 1 !
— C'est juste... — Rien de plus facile que de vous donner satisfaction. , — répliqua l'artiste, qui n'avait pu s'empêcher de tressaillir en entendant annoncer la prochaine visite du grand industriel. — Monsieur votre père arrivera d'un moment à l'autre, dites-vous?...
Oui, il s'est arrêté en route pour monter chez un fabricant de je ne
sais quoi avec lequel il a des relations d'affaires, et j'en ai profité pour me hâter de vous prévenir.
— Attendrez-vous ici M. Paul Harmant?
— Oui... si je suis certaine que ma présence ne vous gêne pas...
— Non seulement elle ne me gêne pas mais elle m'est précieuse, car je crois qu'il vous sera agréable de rencontrer dans l'atelier deux personnes avec lesquelles, il n'y a qu'un instant, je parlais de vous...
— De moi! — fit Mary surprise.
— De vous, oui, mademoiselle. . et nous en disions même énormément de mal...
— Ah ! quant à ça, je ne vous crois pas.. . — répliqua la jeune fille en souriant.
— Et vous avez grandement raison d'être incrédule!. . — Voulez-vouâ me permettre de vous présenter ces personnes?..
— Je vous le permets et je vous en prie... — Mais n'oubliez pas de cacher mon portrait.
— Ce sera fait sous vos propres yeux, si vqus voulez bien m'accompagner dans mon atelier... c'est là que nous causions...
En même temps il offrit son bras à Mary, qui l'accepta, et tous deux gagnèrent l'atelier.
Au moment où la portière se soulevait devant elle, la jeune fille poussa une exclamation de surprise en voyant Georges Darier et Lucien Labroue.
A sa surprise se joignit une émotion violente qui la fit, dans la même • seconde, rougir et pâlir successivement.
Elle porta la main à son cœur, afin d'en comprimer les battements qui i'étouffaient.
Les deux jeunes gens s'étaient levés pour la saluer. Lucien, fort embarrassé de sa contenance, jeta un coup d'œil interrogateur à Etienne.
Le regard de celui-ci lui répondit clairement :
— Du courage! — Il faut suivre à l'instant les conseils que je vous ai donnés ce matin.
Georges Darier s'était avancé.
— Votre présence chez mon tuteur nous cause une agréable surprise, mademoiselle, — dit-il.
— La mienne ne le cède en rien à la vôtre. .. — répondit Mary. — Pour vous rencontrer tous deux ensemble, il faut venir bien loin de la rue Murillo, dont vous semblez l'un comme l'autre oublier le chemin..
Ces paroles étaient accompagnées d'un coup d'œil de reproche à l'adresse de Lucien.
Le fils de Jules Labroue baissa la tête et resta muet.
Georges répliqua :
— Nous pensions à vous, mademoiselle, et la preuve c'est que nous parlions de vous...
— Votre tuteur me l'a dit...
— Vous voyez bien que je ne mentais point.
— Il a même ajouté que vous en disiez beaucoup de mal.
— Alors, c'est lui qui s'écartait de la vérité.
Tandis que s'échangeaient ces quelques mots Etienne Castel, après avoir couvert d'une toile le portrait ébauché, avait fait rouler dans un coin de son atelier le chevalet qui le supportait.
Il se retourna vivement.
— Nous disions si peu de mal de vous, mademoiselle, — fit-il, — que nous complimentions bien sincèrement M. Lucien Labroue de la nouvelle qu'il nous annonçait...
— Quelle nouvelle ? — demanda Mary toute tremblante en regardant Lucien.
— Mais, — fit vivement Etienne, — M. Labroue nous parlait des offres si honorables, si brillantes, faites à lui par M. votre père : — une association, preuve de haute estime, et, bien plus encore, une alliance, gage assuré d'un heureux avenir...
Mary se sentit frissonner de joie.
Elle s'avança jusqu'à Lucien, les yeux brillants, le visage coloré par un afflux de sang.
— Vous disiez cela, monsieur Labroue?... — murmura-t-elle en lui tendant la main.
Un nouveau regard d'Etienne dicta la réponse du jeune homme. Quoique tout mensonge lui inspirât une profonde répugnance, il répondit :
— Oui, mademoiselle... — Je faisais part à mon ami Georges Darier des propositions de M. Harmant, l'association qui est la fortune, et l'alliance dont il veut bien me croire digne...
— Et vous ajoutiez? — balbutia Mary d'une voix que l'émotion étranglait.
— Que j'avais hésité d'abord, ne pouvant croire à la réalisation d'un rêve capable de satisfaire les plus ambitieux...
— Mais qu'il avait réfléchi, — s'empressa d'ajouter l'artiste, — et que, voyant possible la réalisation du rêve, il acceptait avec bonheur...
Mary était trop bouleversée par l'émotion pour s'apercevoir qu'Etienne Gastel et non Lucien achevait les phrases commencées et interrompues.
Convaincue que Lucien venait de parler jusqu'au bout, elle demanda avec un nouveau frisson de joie :
— Avez-vous fait part à mon père de la résolution prise par vous?
— Non, mademoiselle, pas encore. . . — bégaya le fils de Jules Labroue.
— Notre ami est un peu timide... — dit l'artiste. — Il pense beaucoup plus qu'il n'exprime, mais à cette heure Georges Darier et moi nous sommes certains d'être bientôt les témoins enchantés d'une heureuse union.
— Les témoins? — répéta Mary souriante. — Dans quel sens?
— Mais dans le sens le plus étroit, mademoiselle... — Lucien Labroue connaît trop notre affection pour ne pas faire de nous ses témoins le jour du mariage...
Mary avait les larmes aux yeux.
— Oh! pardonnez-moi, monsieur, — dit-elle en levant sur l'artiste un regard à la fois humide et souriant, — pardonnez-moi si je pleure, ce sont de bonnes larmes, des larmes joyeuses... Je vous les dois et je vous en remercie de toute mon âme...— Je n'oublierai jamais que c'est par vous
qu'elles ont coulé...
La jeune fille fit sur elle-même un violent effort afin de vaincre son émotion et de reconquérir un calme relatif. Elle y parvint.
— Ainsi, — poursuivit- elle en souriant, — à bientôt le mariage ! — C'est à vous, monsieur Lucien, de prendre jour avec mon père... Je ne peux qu'approuver d'avance ce qui sera décidé entre vous..
Georges Darier ne comprenait rien, ou tout au moins comprenait fort peu de chose à ce qui se passait, mais l'intervention de son tuteur lui faisait supposer qu'avant son arrivée Lucien et le peintre avaient causé et s'étaient entendus à ce sujet.
11 inclina simplement la tête.
Un coup de sonnette retentit à la porte d'Etienne Gastel.
— C'est peut-être mon père... — dit Mary , puis elle ajouta : — Souvenez-vous qu'il ne doit point voir mon portrait...
— Soyez tranquille, mademoiselle, il ne le verra pas... — répliqua l'artiste.
Le valet de chambre, un instant après, annonça que M. Paul Harmant venait d'arriver.
Etienne donna l'ordre de l'amener à l'atelier et glissa ces quelques mots dans l'oreille de Lucien :
— Jouez donc un peu votre rôle vous-même, mon cher ami, sapristi I ! — Je ne peux vraiment pas donner toujours la réplique pour vousl !
Le grand industriel entra.
Il fut surpris autant que l'avait été Mary de trouver Lucien Labroue et Georges Darier dans l'atelier du peintre.
Après avoir salué le maître du logis et ses hôtes, il s'avança vers Georges
et lui dit :
— Je suis heureux de cette rencontre, mon cher avocat, j'ai à m'entretenir avec vous d'une affaire importante.
— Aujourd'hui? — demanda George.s en riant.
— Non, certes, mais nous prendrons reia4^z-vous pour en causer chez vous. — Irez-vous au Palais demain? v^
— Non... — je ne plaide aucune affaire, et ne sortirai point.
— Je me présenterai donc rue Bonaparte dans la matinée... — Maintenant, mon cher artiste, —ajouta Paul Harmant en s'adressant au maître du logis, — permettez-moi de vous expliquer le but de ma visite, si ma fille ne vous l'a point expliqué déjà...
• — Je me suis contentée d'annoncer que tu viendrais...— réponditMary.
— Je vous ai avoué, — reprit l'industriel, — que je ne me connaissais pas en peinture — Le sentiment artistique me fait complètement défaut...
— C'est une corde qui me manque...
— Père, on n'est pas parfait, — interrompit Mary, en souriant.
— Cependant, — continua Paul Harmant, — si incomplètement doué que je sois sous ce rapport, l'ensemble d'un tableau m'enchante ou me déplaît, mais je ne saurais dire si la couleur est bonne et le dessin correct. .
— Je subis une impression tout instinctive, et je puis être séduit par des choses détestables... — Il faut donc laisser aux connaisseurs le soin de juger.. —Mary organise dans l'hôtel une petite galerie de tableaux, qui sera certainement réussie puisque vous avez la bonté de diriger ses choix... — On est venu me proposer un Rubens dont on garantit l'authenticité, mais cette authenticité est-elle indiscutable? — Le tableau me paraît séduisant, et Mary est de mon avis, ce qui ne prouve pas grand'chose... —On affirme, d'ailleurs, que certaines copies anciennes peuvent se prendre pour des originaux... — Ce Rubens est-il une copie? — On m'en demande, comme bien vous pensez, un prix considérable. — Je veux bien payer très cher, mais il me déplairait d'être dupe... — En conséquence, je vous demande de trancher la question en donnant votre avis de v\su...
— Je suis à votre disposition... — Où se trouve le tableau?
— Chez un marchand de la rue des Martyrs...
— Weymann, n'est-ce pas?
— Oui.
— Et le tableau, de un mètre de hauteur sur un mètre vingt de largeur,
représente V Assemblée des dieux?
Ausssilôt qu'il se trouvait seul, il s'absorbait dans de longues et douloureuses rêveries.
LiV. 113. — H. GEFFROY, édU. - ReproductloD iDterdlta. âiO
— Parfaitement!— Je vois que vous connaissez l'cDuvre. — Qu'en pensez-vous? — Dois-je l'acheter'^
— Gardez-vous en bien...
— C'est donc mauvais?...
— Pas le moins du monde, c'est très passable, mais ce n'est qu'unecopie.
— Weymann vous demande cinquante mille francs de VAssemblée des dieux... — L'original les vaudrait, au moins. — La copie vaut cent louis. .
— Donc, n'achetez pas.
— Merci, mille fois, de ce bon conseil... — C'est un vrai service que vous me rendez...
— Et que je suis heureux de vous rendre. — A mon tour, maintenant, cher monsieur Ilarmant, de solliciter de vous quelque chose.
— C'est accordé d'avance. — De quoi s'agit-il?
— De me dire quel jour et à quelle heure vous pourrez me faire l'honneur de me recevoir chez vous?...
— Le jour et l'heure seront les vôtres, mon cher artiste. — Avez-vous quelque chose d'important à me communiquer?
— J'ai à me rendre auprès de vous l'interprète de mon ami Lucien Labroue... — répondit Etienne en jetant au jeune homme un coup d^œil impératif.
Lucien comprit, et sentit un frisson effleurer son épiderme.
— Ahî... — fit Paul Harmant en regardant son employé. Etienne poursuivit .
— Vous savez, cher monsieur, que Lucien Labroue est orphelin?
— Oui, oui... — balbutia le ci-devant Jacques Garauddontle front se plissa brusquement.
Il le savait bien, en effet, puisque c'est en assassinant le père qu'il avait rendu l'enfant orphelin.
— M. Labroue m'a prié de lui servir de père, — continua l'artiste. Le grand industriel se leva, transfiguré.
Les rides de son front avaient disparu comme par enchantement.
— Je devine alors ce dont il s'agit... — fit-il en souriant, — Lucien accepte ce que j'ai été heureux de lui offrir... — Nous sommes en famille, messieurs... — Vous, êtes, vous et M. Georges Darier, les amis intimes de Lucien Labroue. ..—Nous pouvons donc nous expliquer librement et sans réticences. — Lucien, poussé par un excès de délicatesse (qui d'ailleurs augmentemonestimepourlui),m'avaitdemandéquelquesjour3 de réflexion.
— Il a réfléchi, et sans doute vous l'avez bien conseillé... je vous en remercie... - Mon cher artiste, le but de.-otre visite, n'est-ce pas, sera de me demander pour Lucien Labroue la main de ma fille?
Etienne, par un nouveau geste, commanda au jeune homme de parier.
Le fils de Jules Labroae, subissant malgré lui la domination morale du peintre, balbutia :
— Oui, monsieur...
— Ebl mes chers amis, la demande est acceptée, vous le savez bien, puisqu'elle Tétait d'avance... — Nous n'aurons donc plus qu'à régler ensemble certaines dispositions préliminaires... — Je compte sur M. Georges Darier, que je regarde comme un légiste de premier ordre, pour dresser avec moi les articles du contrat qui sera soumis ensuite à mon notaire...
— Je suis tout à voire disposition, monsieur.. — dit l'avocat.
— Gela convient-il à mademoiselle Mary? — fit Paul Ilarmant en souriant.
Lajeunefiliesejeia sur la poitrine de son père, lui passa les bras autour du cou et couvrit ses joues de baisers et de larmes en bégayant :
— Oh! je suis trop heureuse... — Il me semble que c'est un rêve...
— Voici ce que je propose : — reprit l'industriel. — Ces messieurs ontils quelque projet pour le reste de la journée?
— Nous devons la passer ensemble... — répondit Etienne Gastel.
— Vous ne vous quitterez pas, et vous nous ferez le grand plaisir de venir dîner avec nous tous les trois, rue xMurillo...
La proposition de l'industriel rendait singulièrement facile la mise à exécution des plans de l'artiste.
Aussi, sans même consulter du regard ses deux hôtes, s'empressa-t-il de répondre :
— Au nom de mes amis et au mien, j'accepte...
— Alors, moi, je vous laisse... — s'écria vivement Mary, ivre de joie.
— Père, tu trouveras une voiture... Je retourne à Thôtel avec la nôtre...
— J'ai beaucoup d'ordres adonner...
— Va, mon enfant, — dit l'ex-Jacques Garaud en embrassant sa fille.
— Nous ne tarderons guère à te rejoindre...