Chapitre V
Sainte Claire. — Fondation du deuxième Or-' dre. — Un doute éclairci. — Premier Chapitre,
— Fr. Morico le Crucifère. — Fr. Saint- Jean,
— Fr. Junipère. — Fr. Jacques. — L'aumône. — Saint François part pour l'Espagne.
Au printemps de l'aunée 1212, François prêchait le carême dans la cathédrale d'Assise et allumait de plus en plus le feu du divin amour dans le coeur de ses auditeurs. « Alors, dit saint Bonaventure, se servant des expressions du Saint- Esprit, la vigne du Seigneur commença à étendre ses branches ; elle poussa des fleurs d'une odeur très agréable et produisit en abondance des fruits de gloire .... Il y eut beaucoup de jeunes filles qui firent voeu de virginité, parmi lesquelles Claire apparaissait comme la plante la plus belle du jardin de l'Epoux céleste et comme une étoile
plus brillantô quô toutes les autfSs. » Claire était une jeune et noble vierge, à G(ttl uîi prochain avenir promettait les plus riatités eigpérances. Son père, Pavorîno, comte de Sâssorosso, descendait de Fillustre famille des Scifl et sa mère Hortolana était issue de l'antique famille des Fiumi; ils habitaient un château situé sur le penchant du Mont-Subasio près d'Assise. Dès que Claire eut entendu parler de la sainteté et des oeuvres de François, elle désira ardemment le Yoir et s'entretenir avec lui.Plusieures fois elle vint à Sainte-Marie-des- Anges, accompagnée d'une vertueuse parente, ■ lui êXposa son désir de se -consacrer à Dieu, et lui confia la direction de son âme comme à un &,ûgé visible deâcendt mt la terre. Guidé par l'esprit dé Dieu, le saint encGHt-ragea ses généreuses résolutions, et vers la fin du carême 1^212 il lui déclara que l'heure êtâ)rt vemuer d'exécuter son .noble dessein. Suivant' îe^" insiruê— tiens de François, le 18 mars, dimanche des Ra- HieaiUXj Claire se rendit à 1^ eâthédrâîe pénr recevoir des mains de l'évêque la- palme symbo»»- Kque, et le soir même elle quilita sêtirètemetït l^ maison paternelle aveô' quelques^ uôes de^ sesconfidentes. Vers minuit elle airrivâ à Ist chapelier de la Portioncule, au moment <oh les Frères êtalent assem'blés pou'r réciter leurs; prlèféé-. Léë- T'eligieux la reçurent îe cierge à là maîitt et lui coïiduis^eïït prooeissiotinellement à- l'autel d^ê Ui sainte Vierge* Gîaire y dépo&st ses-' vaiûés para-^
ï) Légende Miaj. cfi. ÏV.
Tè^, tâ^tlâi!^ qtie François ' lai 'cotupa • lés >cheveiix-et ;l' l^"rôYêtitd*tiîi6 'grossière' titniqne.-aveC'iunO'Corde' pour ôélritiire; et'là'sous lés regarda de-Dieti et i stfûs là'protection"de là' Reine ^dés-aDges;^Cilaire,' à peine âgée de dix hiiii ans, voua sa • virginité à^ Jésus, son di'vin' époux' et son ' unique amour. Lë'é religieux i chantaient pendant ce tempsr: des » hyïilffôs de louanges et'd'actions de- 'grâces: « Ainsi . il" awîva, dit' saint Bônaventnre, que l'Ordre des.; Pàtivreâ' Dàmes^'eut' son origine-' dans- le^ même;', sanctuaire" où prit" naissance la milice- des Paa-vï^ëâ," sôUs la'cOndùite'de^aiiit'FranGoiSi afin :qai'il { fïtt nïanifeâté'que la'-même^M^re;de-MÈ3ericordo:i aVetit 'enfanté r'un' et rautre'Ordre dans' satpcoprQj demeure. »
Auprès la cérémonie, saint François conduisit; la^i nouvelle reïïgietise au* monastère des • Bénédicti-r . neë de' Saînt-Paul ' près dé- Bastia- a une lieue da> là' Pôrtioncule: QuelqtTes-'j oufrs- 'après; il la • fit' enr • tfer a:tt monastère dè^ Sainte-Ange de Panzo, plusi ^res d'Assise. Claire ' eut bientôt' là consolation} (fêtrë'rèjointe par 'sa" soeur ' Agnès; qui elle aussi^ voulait avoir là' sainte pauvreté pour Reine; etl souffrir' ati' divin Epoux' en victime d'expiation, ï)OUr obtenir ' pardbn et miséricorde • aux • pauvres^ peichèUrs: Enflii 16 saint' fondateur les- établit dans.) Ta' maison attenante à l'église de- Saint-Damien, où' leur exemple trouva de nombreuses imitatri*-. <Së^. Les" Peut vi'es' Dames; ou' lès- Glarisses, observaient alors la Règle des Bénédictines avec quel-
1) Légende de Sainte-Claire ch. I.
ques constitutions particulières, dictées par le cardinal Ugolini, évêque d'Ostie, et nommé par le Pape Supérieur Général des Pauvres-Dames. Ce n'est que douze ans après que saint François leur composa une Règle spéciale, i)
Au milieu de ces occupations, le serviteur de Dieu sentait un attrait toujours plus puissant pour la vie contemplative. La douceur de ses entretiens avec Dieu faisait pour lui de Sainte-Mariedes-Anges un séjour délicieux; il aurait voulu ne jamais en sortir. D'un autre côté il avait devant les yeux l'exemple du Fils de Dieu fait homme, prêchant l'Evangile sans relâche et achevant sur une croix le ministère de sa vie active. Pressé d'un 'côté par l'amour de Dieu dont il désirait jouir sans distraction et de l'autre par la charité envers les hommes qu'il voulait sauver, il passait des heures entières dans la sainte chapelle, suppliant Dieu de le tirer de son incertitude, en lui faisant connaître la voie qu'il devait suivre. Mais se défiant toujours de ses propres lumières, il consulta ses religieux, ne dédaignant pas de demander l'avis des plus jeunes et des derniers des Frères. 2)
Mais malgré leurs conseils, il ne laissait pas de demeurer dans une lâcheuse perplexité. Dieu mit ce doute dans l'àme de '.-:on serviteur afin que sa vocation apostolique lui fût révélée du Ciel, et aussi pour le rendre plus humble en l'abandonnant à sa faiblesse humaine. Le bienheureux Père
1) Saljmbene, Chron.
2) Th. de Célano.
se d.'*cicla enfin à envoyer FivM'e Massé et FKre Philippe ani^rès du Fr^re Sylvestre, alor^ retiré sur une montagne près d' A -.sise, et auprès de Claire, à son couvent de Saiut-Daniien. Il les priait par ses messagers de consulter le Seigneur, bien résolu de se conformer à leur décision. Le vénérable prêtre et la digne épouse du Christ furent d'accord que c'était la volonté divine que le hérault de Dieu s'adonnât à la vie apostolique. Lorsque les deux religieux revinrent à Sainte- Marie-des-Anges, François les refont comme des envoyés du Ciel ; il leur lava les pieds, les embrassa et leur donna à manger. Puis les menant dans le bosquet attenant cà la Portionc ilo, il se mit à genoux, la tète découverte et baissée avec les bras croisés sur la poitrine, et leur dit: « Apprenez-moi ce que Notre Seigneurs Jésus-Christ me commande de faire. » — « Mon très cher Frère, lui dit Massé, Sylvestre et Claire ont reçu du Seignenr exactement la môme réponse : Vous devez aller prêcher; parce que ce n'est pas seulement pour votre salut que Dieu vous a appelé, mais encore pour celui des autres et pour eux il mettra ses paroles sur vos Kvres. » Alors tout brûlant du feu du divin amour et de la soif des âmes, le saint se leva, en s'écriant: « Eh bien, allons au nom du Seigneur. » Il partit sur-lechamp avec Massé et Ange de Rieti. Enivré de l'amour de son Dieu, il ne se contentait pas de prêcher l'Evangile aux hommes; il invitait aussi le soleil, les étoiles, les oiseaux, les fleurs, toutes les créatures à louer et à bénir leur Créateur.
Les oiseaux venaient près de lui et l'écoutaient avec joie comme s'ils comprenaient ce qu'il leur prêchait ; ils ne s'envolaient qu'après avoir reçu sa bénédiction.
Mais bientôt l'Italie ne si.ffît plus à la généreuse ambition de notre saint ; il ne songeait à rien moins qu'à conquérir à l'Evangile les sectataires de Mahomet ou à tomber sous leurs coups, martyr de la foi. Il se rendit donc à Rome avec deux compagnons, pour communiquer au Pape Innocent III son projet d'aller en Syrie et pour obtenir son consentement et sa bénédiction. Bientôt après il revint à Sainte-Marie- des-Anges avec deux nouveaux disciples: Zacharie, de Rome, et Guillaume, d' Angleterre. Ce dernier fut choisi par saint François, comme un autre Matthias, pour prendre parmi ses douze premiers compagnons la place du malheureux Jean Cappella.
Le saint Patriarche avait décrété cette année ( 1212 ) que deux fois par an, à la Pentecôte et à la Saint-Michel, les Frères se réuniraient à la Portioncule. 2) Le 23 mai de cette année eut lieu le premier chapitre de l'Ordre. 3)
i) s. Boiiaveature, Leg. Maj. ch. XII.
2) ^Yadding, année 1:^1?.
3) Les historiens de l'Ordre placent le premier chapitre en l'année 12i6. Mais le Bollandiste Zwisken dit qu'il n'est pas douteux que le premier chapitre eût lieu en 1212. Les Trois Compagnons et l'Anonyme de Pérouse disent, que saint François fit ce décret après avoir obtenu la Portioncule. Wadding, qui s'appuye sur d'anciens documents, dit que le saint fit ce décret en I2i2. Or il n'y avait aucun motif pour différer l'execulion de ce décret jusqu'en 1216. Les couvents étaient déjà, nombreux et
Voici les intéressants détails que lès Trois Compagnons donnent sur cette assemblée : « Après avoir obtenu le lieu de Sainte-Marie de TAbbô des Bénédictins, le bienheureux François ordonna qiié deux fois par an on y célébrerait un chapitre, savoir : à la Pentecôte et à la Dédicace dé saint Michel. A la Pentecôte tous les Frères se rendaient à sainte Marie et traitaient entre eux comment ils pourraient le mieux observer la Rè- ^le. Ils désignaient pour les diverses provinces les Frères qui prêcheraient au peuple et indiquaient aux autres les provinces qu'ils devaient habiter. Saint François faisait les admonitions efc les corrections, et donnait ses ordres comme il le jugeait conforme cà la volonté de Dieu. Tout ce qu'il leur disait en paroles, il le leur démontrait par ses oeuvres; Il honorait les prélats et les prêtres de la sainte Eglise, ainsi que les anciens^ les nobles et les riches ; mais quant aux pauVres, il lés aimait avec tendi*esse et plein de compassioa pour eux, il se mettait entièreiïient à leur service.
Quoiqu'il fût le chef de tous les Frères, il voulait néamnoins que l'un d'eux fût son gardien et son maître et il lui obéissait humblement et respectueusement, pour éviter la tentation de
rfedmlnistration dé l'Ordre exigeait ces assemblées. Depliis il n'est pas croyable que saint François, qui venait d'hésiter s'il devait fonder un Ordre contemplatif ou actif et qui allait partir p\im la Syrie sans être sûr d'en rëvoidr, ait quitté l'Italie sàha régler l'état de son Ordre, nommer son remplaçant, désigner aux Frères lours couvents respectifs et faire ses dernières reeohiàndàtioiis. Le P; Paftiphile de Màglianoj Btor'a di Si jFVhncesbo, est du même avis.
vaine gloire. ^) Il s'humiliait profondément au milieu des hommes, pour être exalté parmi les élus. Le bienheureux Père recommandait vivemant à tous d'observer la règle du saint Evangile, qu'ils avaient promis d'observer; il désirait surtout qu'ils fussent pleins de respect pour les offices divins et les ordres ecclésiastiques et pleins de piété en assistant à la messe et en adorant le Corps de Kotre- Seigneur. Il ajoutait que les Frères devaient honorer et vénérer les prêtres qui traitent les choses saintes, les sacrements en particulier, et que partout où ils les rencontreraient ils devaient non seulement leur baiser les mains, mais encore les pieds des chevaux qui les portaient, par respect pour le caractère sacré des ministres de Dieu, Ils ne devaient juger personne, leur disait-il encore, et ne point mépriser ceux qui vivent délicatement et se vêtent avec luxe, parce que Dieu, leur Seigneur et le nôtre, peut les élire, et par cette vocation les justifier. Au contraire, il voulait que ses disciples les respectassent comme leurs frères et leurs maîtres ; ils sont en effet leurs frères en tant qu'ils sont enfants d'un même Père, et leurs maîtres en tant qu'ils les aident à pratiquer la vertu, en subvenant à leurs besoins corporels.
La conversation des Frères, qui se trouvent au milieu du monde, doit être telle, ajouta-t-il, que quiconque les voit et les entend, en glorifie Dieu.
1) Saint François voulait se soumettre à un de ses disciples pour sa direction persouuello, mais non pour celle do l'Ordre.
Puisque vous annoncez la paix par la bouche, ainsi à plus forte raison devez-vous l'avoir dans le coeur. Ne vous mettez jamais en colère et ne vous scandalisez de rien; mais cherchez par votre monsi;étude à promouvoir la paix, la bienveillance et la concorde. Car nous sommes appelés à guérir ceux qui sont blessés, à réconcilier ceux qui sont divisés et à rappeler dans la bonne voie ceux" qui sont dans l'erreur: Beaucoup nous paraissent être des suppôts du démon, qui deviendront plus tard des disciples du Christ.
Le bon Père reprenait aussi les Religieux qui menaient une vie trop austère et qui se mortifiaient avec excès, par des veilles, des jeûnes et des pénitences corporelles. Quelques uns en effet faisaient tant de pénitence pour subjuguer la chair, qu'ils semblaient se haïr eux-mêmes. L'homme de Dieu le leur défendait; il les avertissait avec bonté, les reprenait avec justesse et par ses sages remontrances il mettait fin à leur indiscrétion.
De tous ceux qui venaient au chapitre, aucun n'osait parler des nouvelles du monde. On ne s'entretenait que de la vie des Saints et des moyens les plus efficaces pour trouver la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Si l'un d'entre eux avait quelque tentation, ou quelque tribulation, il en était merveilleusement délivré, au son. des douces paroles ou à la seule vue du bienheureux François. Celui-ci leur parlait en effet avec bonté, non pas comme un juge, mais comme un tendre père à ses fils, comme un médecin à ses malades ; il savait être infirme avec les infirmes.
^t compatissant avec les affligés. Mais il ne cop-t. rigeait pas moins ceux qui commettaient des fautes, et infligeait de justes punitions à ceux qui étaient contumaces ou rebelles. Le chapitre flnl> il bénissait tous ses Frères, et les renvoyait dans leurs provinces. »
Après avoir nommé Frère Pierre de Catane son Vicaire et son remplaçant durant son absence, le saint Fondateur alla s'embarquer sur l'Adriatique, pour se rendre en, Syrie.
Mais l'heure de la Providence n'était pas encoro venue, et François ne devait pas encore abandonner le gouvernement de son Ordre. Le vaisseauballoté par la tempête dut chercher un refuge sur les rivages de l'Esclavonie et le zélé missionnaire vit bientôt s'évanouir tout espoir de poursuivre son voyage. Il profita du départ d'un vaisseau pour se rendre à An cône, et à la fin. d'Octobre de cette même année il était de retourà Sainte-Marie-des-Anges où il reprenait la direction de sa famille.
Parmi les nombreux disciples que le saint i?eçut à cette époque, il en est deux qui intéressent d'une manière particulière l'histoire de Sainte-Marie-des-Anges : ce sont Frère Morico le. Crucifère et Frère Jean.
Dans un hôpital près d'Assise, dit saint Bonaventure, vivait un religieux de l'Ordre des Cru-^ cifcres, ^) du nom de Morico. Il était si dange.
i) Trois Compa-rnons ch. XIV. — Anonyme do Péi'ouse. ?) Cet Ordre a été supprimé en 1G5G par le Pape Boailace VII.
reiisement mcalade, que les mklecins avaient perdu tout espoir de le sauver. Dans sa détresse, Frère Morico envoya quelqu'un à saint François pour le supplier de prier pour lui. Le saint y consentit bien volontiers. Après avoir fini sa prière, il prit un peu de mie de pain, la trempa dans l'huile de la lampe qui brûlait devant l'autel de la sainte Vierge dans la chapelle de la Portioncule et en fit une espèce de pâte. Il la remit ensuite à un de ses Frères en disaut:
« Portez cette médecine à notre Frère Mcrico; par elle la puissance du Christ non seulement lui rendra la santé, mais en fera encore un vaillant soldat, qui persévérera dans notre armée. » Dès que le malade eut goûté la médecine préparée sous l'inspiration du Saint-Esprit, il se trouva guôri, et jouit de la vigueur du corps et de l'esprit. Peu après il entra dans l'Ordre deS. Frères Mineurs et y vécut longtemps. Il né portait qu'une timique, macérait sa chair par un cilice, ne mangeait que des herbes, des légumes et des fruits, ne goûtait jamais ni pain ni vin et néanmoins il continuait d'être robuste, i)
L'autre Frère fut surnommé Jean le Simple.
Le lecteur est sans doute désireux de savoir pourquoi Frère Jean mérita ce surnom. Thomas de Célano va nous l'expliquer: Saint François, ditil, se rendit un jour dans un petit village près d'Assise, et chemin ftiisant il rencontra un homme très simple du nom de Jean, occupé à labou-
\) s. Bonaveaturo Lcg. Maj. ch. IV.
rer la terre. En voyant le saint, Jean lui dit: « Je veux que vous fassiez de moi un Frère,' car depuis longtemps je désire servir le bon Dieu. » Le saint eut plaisir à entendre ces paroles, et voyant la simplicité du jeune laboureur, il lui répondit avec bonté : « Mon Frère, si vous voulez devenir un des nôtres, il faut d'abord que vous donniez aux pauvres ce que vous possédez et lorsque vous aurez renoncé à tout, je vous recevrai. » Jean se mit aussitôt à dételer ses boeufs et en offrit un à saint François en disant : « Nous le donnerons ensuite aux pauvres; je mérite bien une si large part des biens de mon p^re. » Le saint Patriarche sourit à ces paroles et ne put s'empêcher d'admirer une si affectueuse simplicité. Mais aussitôt que les parents et les jeunes frères de Jean eurent appris sa détermination, ils accoururent, en pleurant et en se lamentant plus de la perte du boeuf que de celle de leur flls et frère. « Calmez-vous, leur dit le saint Patriarche; tenez, je vous rends le boeuf et j'emmène l'homme.» Il le prit avec lui à la Portioncule, lui donna l'habit de Frère-Mineur et, à cause de sa candide simplicité, il le choisit pour compagnon. Or, lorsque François se livrait à la méditation. Frère Jean imitait exactement tous les gestes et tous les mouvements de son Maître. Si le saint crachait, Jean crachait aussi ; s'il 'toussait, Jean toussait de même ; s'il soupirait ou pleurait, aussitôt Jean se mettait à soupirer on à pleurer; s'il levait les mains vers le ciel le disciple en faisait autant; en un mot Jean. avait sans cesse les yeux
fixés sur saint François, comme sur son modèle, pour l'imiter jusque dans les moindres détails. Le saint s'en aperçut un jour et lui en demanda la raison « J'ai promis, répondit le disciple, de faire tout ce que vous Mtes, et ce serait dangereux pour moi si je négligeais do vous imiter. » Cette simplicité charma saint François ; cependant il lui commanda avec douceur d'agir à l'avenir avec plus de circonspection. Peu de temps après le Frère Jean mourut dans le Seigneur avec cette même pureté et simplicité. François le proposait souvent à l'exemple des autres Frères, et ne l'appelait plus Jean-Je- Simple j, mais saint Jean. Frère Jean est le premier des compagnons du séraphique Père, qui ait été enseveli â la Portioncule. 2) Pendant trois siècles et demi son corps reposa auprès de la sainte chapelle. Mais lorsqu'on construisit la basilique actuelle, il fut transféré dans la cabane de saint Fran'^ois située dans la chapelle des Roses.
C'est bien ici l'occasion de dire un mot de Frèro Junipère, qui par ses saintes folies a laissé tant de souvenirs à la Portioncule. Un seul trait suffira pour le faire connaître.
Un jour il fut chargé de soigner un Frère malade, qui était pris d'un dégoût pour toute nourriture. Frère Junipère lui demanda en toute charité et compassion, ce qu'il mangerait avec appétit. Le malade lui répondit qu'il prendrait bien
1) Thdmas de Célano, Vie II p. III ch. GXX.
2) Barthélémy de Pise, lib. Gouform. 8.
volontiers un pied de porc, s'il pouvait l'avoir. Is'inflrmier ne voulut pas en entendre d'avantage. Arinsé d'un couteau de cuisine, il sortit du couvent et ayant rencontré dans un champ voisin un troupeau de porcs, il se jeta sur le premier venu et lui coupa un pied. Heureux de cet exploit, il' reto'irna à la Portioncule, lava le pied, l'apprêta selon le goût du malade, et le lui présenta. Gelui-ci en mangea et recouvra la santé. Mais k)rsque le propriétaire apprit le fait, il accourut plein de rage et de fureur au couvent, et accusa les Frères d'être des voleurs et des brigands. A ce tiimulte, François vient trouver cet homme; et cherche avec beaucoup d'humilité et de douceur à le calmer, en lui promettant ample réparation. Mais celui-ci était implacable et s'en alla en proférant toutes sortes de vilenies, et de menaces contre les Frères. Le saint savait que Frère Junipère seul était capable de faire un tel coup, par zèle indiscret. L'ayant fait venir, il lui demanda si par hasard il n'était pas la cause de cette indignation. Le bon infirmier fut heureux de lui raconter sa prouesse, et ajouta qu'il aurait bien coupé cent pieds de porc pour faire son acte de charité. « Frère Junipère, lui dît le saint d'un air sévère, pourquoi donner un tel scandale! Ce ïi'est pas sans raison que cet homme est si irrité contre nous; peut-être à l'heure qu'il est, il nous diffame en ville à cause de ce méfait. Je vous ordonne au nom de l'obéissance de courir après lui, de vous jeter à ses pieds et de confesser votre faute, en lui promettant ample satisfaction. » Une
si belle oeuvre de charité déplaire à saint François ! Le pauvre Junipère ne revenait pas de sort étonnement! Cependant il répondit prompteinent mais sans se troubler : « N'en doutez pas, mon: Père, je vais le payer de suite et je saurai bieit le contenter. » Il se mit à courir après l'hommeen colère et l'ayant rejoint il lui raconta ponr<iuoi il. avait coupé le pied au porc. Il le fit avec unet animation et une joie, à faire croire qu'il avait rendu au propriétaire un grand service, q li méritait une récompense. Etonné de voir q'.ie cet' homme s'impatientait da plus en plus, J'.mip're craignit de ne pa; s'être assez bien expli'iué. Ilrépéta donc la môme histoire et se jetant à sort cou il le supplia d'achever son oeuvre de charitéen donnant le re>te du po:'c à la communauté. La douceur et la simplicité du Frère triomph?:rent en fin de la colère du paysan. Cebii-ci 1 li i)ar-». donna, et se fit un plaisir d'envoyer à la Portioa-r cule le pauvre animal mutilé.
Ces admirables religieux ne sont-ils pas on vérité du nombre de ces âmes dont les sages du monde diront un jour, eelon qu*il est écrit au- Livre de la Sagesse : Voilà ceux que nous avons eu autrefois en dérision et comme un objet d'opprobre. Nous insensés, nous croyions leur vie une^ folie et leur fin un déshonneur. Et voici qu'ils, sont comptés parmi les enfants de Dieu et sont placés parmi les élus.
Un autre modèle de simplicité mérite d'être mentionné après Frère Junipère et Frère Jean : c'est Frère Jacques, qui fut aussi surnommé le
Simple^ mais plus souvent l'Econome ou le Médecin des lépreux, à cause de son zèle à servir Ces malheureux. François avait spécialement recommandé à ses soins un lépreux, couvert d'ulcères de la tête aux pieds. Frère Jacques, qui s'ingéniait k lui procurer tous les soulagements et toutes les consolations possibles, l'amena un jour à la Portioncule et le présenta à saint François. Mais le saint lui fit des reproches en lui disant : « Quoique j'aime bien que vous soigniez de A'^otre mieux nos frères chrétiens dans l'hôpital, cependant il ne convient ni à vous ni à eux, que vous les conduisiez hors de la léproserie ; car tout le monde ne peut pas supporter leur vue. » A peine ces paroles étaient-elles prononcées, que le saint vit le lépreux vivement affligé de ce que son bienfaiteur avait été réprimandé. François se jeta aussitôt aux pieds de l'infirme et lui demanda pardon de lui avoir causé de la peine. Pour pénitence, il voulut, avec la permission de Frère Pierre de Catane son Vicaire, manger avec le lépreux de la même écuelle. Il l'embrassa ensuite, et le renvoya consolé et content. i>
L'amour de saint François pour les pauvres égalait sa tendre compassion pour les malades. « Je croirais être pris pour voleur, répétait-il, par le grand Aumônier ( Notre Seigneur ), si je ne donnais pas ce que je possède à quelqu'un qui est plus pauvre que moi. » 2;
1) Wadding.
%) S. Bonaventure, Lég. Maj. ch. VIII.
Une pauvre femme, mère de deux Frères-Mineurs vint un jour demander l'aumône à la Portioncule. François, touché de compassion, dit à Frère Pierre de Catane : « Qu'avons-nous à donner à notre mare ? » Il avait l'habitude d'appeler la mère de tout religieux ma mère et la mère des Frères. « Nous n'avons plus rien dans la maison, répondit Pierre. II ne nous reste qu'un Nouveau Testament, qui, à défaut de bréviaire, nous sert pour la lecture des leçons à Matines. » Eh bien, répliqua le saint, donnez-lui le Nouveau Testament afin qu'elle puisse le vendre pour subvenir à ses besoins ; Dieu même nous apprend à secourir les pauvres. Je suis sûr que nous lui plairons plus en le donnant qu'en le lisant. » Frère Pierre le donna à cette bonne femme. Tel est le sort, dit Thomas de Célano, du premier Testament que l'ordre ait possédé.
Vers la fin de l'année, François tomba malade. Il était as.ez fréquemment travaillé par la fièvre, qui à cette époque le réduisit à un état de grande faiblesse. L'évèque d'Assise, le contraignit d'accepter un logement dans son palais épiscopal pendant l'hiver. Au commencement de l'année 1213, le bienheureux Père revint à la Portioncule. 11 était encore en proie à la souffrance, mais son âme n'était pas abbattue. Pour suppléer à son impuissance de prêcher la parole de Dieu, il écrivit deux lettres encycliques, adressées aux religieux, aux prêtres et aux laïques, en un mot à
1) Thomas de Célaao, Vio II, p. III. ch. XXXV.
tous les chrétiens de la terre, poUr les exhorter ^ aimot" Dieu et le prochain. Avec le retour du printemps, il recouvt*a quelques forces, et songea de nouveau à la conversion des mahométans.
L'ihsuccès d'une première tentative, loin de le 'décourager, n'avait fait que stimuler son zèle. Après avoir confié le soin de l'Ordre au vénérable Frère Pierre, il reprit ses courses évangéliques avec Bernard de QUintavallo et quelques autres religieux, bien résolu de les poursuivre à travers l'Espagne jusque dans le pays des infidèles. Il avait l'intention de passer dans le Maroc j poui* prêcher Jésus-Christ à Mahomet, miramàmolin ou roi des Maures lui-nlème. II se rendit d'afeord à saint Jacques de Compostelle, puis se dirijgeâ vers le midi, et durant toute l'année 1214 il parcourut les provinces catholiques de l'Espagne, prêchant sans cesse et fondant partout des couventSi
i) Mahomet, le miramamolîa des Maures fut Chassé de TËspaigiiè en i2i2 parles rois chrétiens, après une sanglante bataille. < BoUaudistes A; S. S. 4 oCt. § XiV ).