Chapitre VI
Retour à Sainte- Marie. — Nouveaux disciples. Leçons sur la pauvreté. — Le miracle du capuce. — Le roi des vers. — Le quatrième concile de Latran. • — Un autre chapitre général.
Malgré son désir de prêcher la foi aux Maures, saint François ne put réaliser son noble projet. « Dieu en décida autrement, dit saint Bonaventure, et l'éprouva par toutes sortes d'infirmit>'>3 corporelles. » Ses souffrances l'obligèrent de renoncer à son voyage au Maroc et de retourner en Italie, en passant par la France. Thomas de Gélano considère cet insuccès, comme un effet de la miséricorde divine à son égard; il dit en termes pleins de modestie, que grâce au retour du saint Patriarche il eut le bonheur de devenir Frère-Mineur. Ses paroles sont trop intéressantes pour les passer sous silence : « Si vif était lo désir du bienheureux Père de se rendre au Ma-
roc, qu'il laissait quelques fois son compagnon en arrière, pour hâter l'exécution de sa sainte entreprise. Mais le bon Dieu, qui dans sa miséricorde se plut de se souvenir de moi et de beaucoup d'autres, se mit sur son chemin lorsque déjà il était en Espagne. Pour l'empêcher d'aller plus loin, il le fit tomber malade et le rappela de son voyage. Lorsqu'il revint à Sainte-Mariede la Portioncule, beaucoup d'hommes lettrés et nobles eurent le bonheur d'être reçus par lui. Le saint, qui avait un caractère élevé et un jugement droit, les traitait avec honneur et respect et rendait à chacun ce qui lui était dû. » i) Cette dernière remarque du pieux biographe fait voir que la profonde humilité de saint François savait parfaitement s'allier avec la science et la noblesse, et ne confondait jamais la rudesse et l'ignorance avec la simplicité évangélique. Cependant si le pauvre d'Assise avait des égards pour les nobles et les savants, il voulait dans ses disciples d'autres titres que la science et la richesse ; il refusait même de recevoir dans son Ordre des gens d'illustre origine s'ils n'avaient un grand amour pour la pauvreté, l'humilité et l'obéissance. Avant son départ pour l'Espagne, un jeune homme de Milan, fort riche et savant désira recevoir l'habit des Frères-Mineurs. Il se présenta à la Portioncule, accompagné d'un religieux, de ses parents, de ses amis et d'un grand nombre de serviteurs. François demanda au religieux, qui étaient ces
i) Thomas de Célano, Vie I, p. I ch. XX.
seigneurs et ce qu'ils voulaient. « Mon Père, répondit-il d'un air content, c'est un jeune homme savant, riche et d'une des premières familles de Milan, qui désire devenir votre disciple. » Saint François répondit en souriant « Ce jeune homme ne me paraît pas fait pour notre Ordre; car quand on vient avec un tel faste, pour embrasser l'état de pauvreté, on donne lieu de croire qu'on n'a pas encore renoncé au monde. Mais je consulterai là-dessus mes Frères. » Il les assembla et leur demanda leur avis, s'il fallait oui ou non le recevoir. La réponse fut négative. A cette décision le jeune homme fondit en larmes. François ému à ce spectacle, dit aux religieux : « Mes Frères, voulez-vous le recevoir s'il consent à -servir dans la cuisine? Ce sera un moyen de le faire renoncer à la vanité du siècle. » L'humble postulant accepta bien volontiers cette charge et protesta qu'il était prêt à se soumettre à tout. Le Père l'embrassa et le reçut dans l'Ordre après avoir fait rendre son équipage et son argent à ceux qui l'accompagnaient. Ce jeune Frère devint dans la suite un parfait religieux, i)
A son retour à la Portioncule, saint François fut surpris et peiné de trouver un nouveau bâtiment que Pierre de Catane avait fait cojistruire pendant son absence. D'un air très mécontent, il demanda la raison de cette construction. Le Vicaire lui répondit qu'il l'avait fait faire pour les religieux et les pèlerins qui venaient sans cesse
1) Wadding.
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rjçdiqua le-sâïnt,' ce lièu'ést la'reg;iê et le' nïôdêiÊi'^ ^è tout , rOrdré!' Ceux dm y viennent' doîYéïit''
.^ ^, j, .qui y^ .. .
souffrir" lès ' in^cbmmoiliiîés dé ' la pauvreté ' ô'ôrii'Éti'e*" ceux (^ùi y. demeurent,' afin qïi'en' retournant 'ôîiè"2i' eux ii' puissent dire" aux autres comlDiéri' ofî' vît' p^àuvremént" a la' ï^brtioncùlé^' S'iië sônt^ tfaitéS' à* leîir'aise, ils en' feront autant chez eux:' »^ Cèf-" pendant, a là prière des Frëres'ét' à* la Viiè' dé'"* la nécessité manifesté d uHe pliis àinplë'dériiéti'ré; iî la laissa' siit)§ister'.' i**
Un peu plus' tard,' saint\ François' dbhnâ ùiïô' autre l'ecôii' au bon FrëréTiërfé'deCatàné, dbïït^ la cnârîté' était parfois' trô'p iniîiiiète: Le' Vicâïtè, voyant* qiie les Frères' contin'ùa'iént a v'ènirôlï' tbïïle a Sainte- Éarié-dès- Anges' et qiië' lés a\imônîës^nè sumsâiénf pïûs p'ôur leur' fo'iii'iiir l'è' nécessaire, dit' uii jôïïr'à saint" Frâriôôis : «"Ôlïéi* 'ïïteté, que dois-jë fkire?" Les fôîîgî'éux yiènneïiit éii si grand' nô'rnbre de tous cotés, que' nous ne" pouvons potli*voif â; leWS' besoins. Pèrmelitez, j'ef vous prie, qu'on rèséi'v'ô' qnelq'U'e ch'ose' dô la' for tmïe des novities qui entrent dans' l'Of d're, pour suppléer aux dépenses.' » — « Bïéu nous garde, rêfjôndit le saint, d'aller contre^ ïa Rêg'lb. » — < Qùië fèrai-je donc- â'ibrs ?' » reprit Pierre?' — « DépoùiÏÏô'z^ rkuteï dé la sainte" Vierge, mon très ciirer F'rère", et enlevez: les ornements' superflus; jâi' vous n'avez* pas' dî'kutres moye^ns dé subvenir
i) Wadding an 1215.
à,t± m^om de 'là côîViMMùtÔ. 'Cr6yez4e, ï^ sâîïite Wi^tgë sëtià plù's contenté de voir i'Évàn"— glië de ëon Fiis biéh tibserVé et soii àutèl cléïKJillïlê, que de vtjîi- 'son aiifèl ôrii'é *et son Fifc dftëhsê. Lë'Séîg'hëilf salira bien éilvoyer qiiëiqauEh I^cfur rëtidi'e ieS ëriiétilënts, qiii nous sont "coh— fi^fe. » 1') ïhdmâfe ûë Célanô a bieii raison de clii^e:. < Jàniaiâ përsôiitie ne fiit jpliië passionné poui"^* l*ôr que ïiè le fut feaiht t'r^ïiç'ôis [iotir la paiivrétfe €it. jamâlâ pèf^oiinë ti^etit pliis dé ^oniciéùdë pfotirgâMëf dès trésoi^è, qliè lui t)otrr gar'de'r Cette perfô'évang-éliqué. » ^ « ïl fit souvent la pWphetîÔchanté, di't 1^ ïiiéiïië biôg'tâphé : LorîjqUe lïie^-^ \Prèreâ s'éîoigifïèt'ôftt dé là pàutfeté, ïe moridôs'èlôign'eïâ d'eux , et fis dhertfheï'biit et ne trou-vër'ônt tiétt. Mâié s'ils éiribi'assént ma thèrh Miitëlà Pâù'^ïeté, le mbiidë ïës noui'rifà, parce ^ii^ilèi sotit âoimefs pchxt lé èàlirt du itidridë. ^ 3)
ïl pàfàft cëpefidànt quef sûr ïèls plaiMë.*? ait Vrëàii*êï 'sàîiit ï'i'aiïç'oîâ tnodefà là sainte afdetlfdês reffôgfétix: potif s'e i'étidr'e au berceàii de l^Ofd'ré^ gàîttéi* là tiéiiie d'efs àiïgés et voir léuf Père.
ïl îeiti* dèfètidit dé venif sàiiS permission é'pé— dàïe, coMiiie* lé prouvé lé trait sùlvatrt : « tlii' j'ôftir, dit ïe premier bi'o'gràphe, itn Prérë Vint àïet Fôrtîôneuïe sans obèdiëiïce. f^rànç'ôis, pour ïéptfm'r, ordonna dé luf ôtër SOA càpuce, qu'il Ût ërisitité jeter au fôù. Atrctln F*rére ù^ogà l'en ré--
1) Thomas de Célano, Vie II p. Ill ôh". Xlïï. — Saiùt Bonaventure» Lég. Mrj. ch. VU.
g) ïiioiïiâs dô Ceïârto, Vftf ïl, f>. lîf ch'. î. èj ïdeftf, Vie ir, p. lïl, Ch. XVi.
tirer, parceque le saint avait l'air sévère. Au bout de quelques minutes, le Père lui-même commanda qu'on le retirât du feu, qui ne l'avait .nullement endommagé! Quoiqu'on puisse attribuer ce miracle aux mérites de François, les mérites de ce bon' Frère n'y sont peut être pas étrangers,; il a été entraîné à venir eu ce lieu par le désir de voir, son Père trés-saint, quoiqu'on cela il' n'ait pas, suivi la discrétion,' seule règle de la vertu. » i) Après quelques semaines données non au repos mais aux affaires de la communauté, François partit de nouveau . pour i)récher l'Evangile. A cette occasion il fit une conquête. qui mérite d'être racontée. « Dans les Marches d'Ancône, dit Thomas de Célano, vivait un homme du monde, qui s'était oublié lui-même et qui ne pensait plus à Dieu. Il s'était entièrement abandonné à la vanité.- On l'appelait le roi des vers, parcequ'il était le prince des poètes et un célèbre compositeur, de chansons frivoles. Bref, le monde l'avait, tellement glorifié et exalté, qu'il avait été couronné avec grande pompe par l'empereur. 2) Pendant qu'il marchait ainsi dans les ténèbres du péché, la miséricorde divine songeait à le ramener de son malheureux état, afin qu'il ne périt pas éternellement. Par l'effet de la divine Providence, François et le poète se rencontrèrent daps un couvent. de Pauvres cloîtrées. ^) Le bienheureux y vint avec
i) Vie ir, p. III, ch. LOI.
2) Frédéric II. .
3) C'était le couvent des Glarisses. à Sanseverino. (Pamphilè de Magliaao). Cela prouve que saint' François n'a pas reçu lo
quelques uns de ses Frères pour visiter les religieuses ; le poète y arriva avec une troupe de compagnons pour faire une visite à une de ses parentes. La main de Dieu s'abaissa alors sur le troubadour. Celui-ci vit de ses propres yeux François marqué par deux épôes resplendissantes , disposées en forme de croix ; l'une allait de la tête jusqu'aux pieds, et l'autre se croisait sur la poitrine, allant d'une main à l'autre. Le poète ne savait pas quel était ce religieux ; mais, après cette vision il . reconnut en lui le bienheureux François. Frappé de stupeur à la vue de ce prodige, il commença à faire de bons propos de changer de vie : le bienheureux Père, prêchant au peuple, tourna contre lui le glaive de la parole de Dieu. Puis il le prit à part, lui parla doucement de la vanité du siècle et du mépris du monde, et le terrifia ensuite par les menaces de la justice divine : « A quoi bon parler d'avantage, s'écria enfin le poèie ! Venons-en au fait. Arràchez-inoi aux hommes et rendez-moi au Roi- Souverain. » Le lendemain le saint lui donna l'habit de Frère-Mineur et lui ayant ainsi procuré la paix, il le nomma Frère Pacifique ... En compagnie du bienheureux Père, Frère Pacifique commença à sentir une douceur qu'il n'avait jamais goûtée auparavant. Il eut aussi la faveur d'être témoin de merveilles qui restaient cachées aux autres. Un jour il vit sur le front de saint Fran-
poète dans l'Ordre on 121?, comme les historiens le disent communément.
fçqis le figne d'un Tau 7^ eîxcadré.^anj.^eg ç,er!çl^^ vâ^'di versés couleurs, ayant les nijance^ de§^ fîl.WÇf^^ '.du paon. » ^
""ÎFraiiçôi? revint a^^ec le Frère Pacifiqi\e à Saiat.e:; -Mariç-(îes-A.h^es et peu, g-près il. eîitreprjt $/).;^ iprernier voyage au mont À](veï*né. Le porijite ^^ 'Chiu^i, Orlando qu Roland Çatani, avait çflfert tcétte montagne au bienliQuraux François, quand «celui-ci se reniait pn Espagne. Ayant çippri^ PA;^ le^s'reii'isrieux' qu'il y, avait ^nyqy^s^ <li^9"c^: Ije.ij rs'auvkgij et isolé était très favorable à la conr itemplation, il. vp,ulùt le visiter lui-même,^ i^.t, p;!;*!^ ;a^ec lui trois dç s.qs compagnons; Léon,' ]\fass.e ç^^ Ange çiè liieti,. Après s'être, arrêté quel,qi;e. l^eipM ià rAi|Vei^ne qui^ lui pl|it bjeaucoup, î,l, s^ rendit, § îiorae, Qii allait se "tenjir le quatrième Concile *^Génôral de Latran. Saint François, voulait profiter «de la'réuniqn des évèques du m.pnde çhrét\çn.po,\^ «ôbeni^ un^ approl^atiôn nouvelle et^ plj[i,s, splept^r iieUe d.3 sa Règle, et mettre ainsi se? Enfants :p]us à l'abri des détracteurs et des ennemis. Le Pape, Innocent III approuva dp nouveau^ VOvdijci^ «des Frèr.ds-Mineurs,. et en fit confirmer la RègU )par tout^ le Ç:;nci^e. C'est à cette opcasiq.]çi,.qij,^ ."saiu,t. Fr.|ancois, iia^ IsL plus étrQJite; am^ti4 , avç,ç #H.^P^W/i^^^ Wû^n ¥( ^,^M( 4 R.Q,n\e...ppjif
^?l T.hp/R?Sc.<l«;.pé}?fl9% Viie 11»,?.. IIÎvclîv. I»!.— SayiJ Bp.n^y^ite ture.
2) Wadding 12j5. — Chronique des XXIV Gén. — Hûrter ihiportaiits de ce GoQciIe il faut placer rapprobatioajd,9^jl',C)jç^fj^
J.e .,^^int „ Patriarche, , soutenu et . ^fprti jié .ï>ar jla protection de l'Eglise, se sentit comme embrasé
^.d'URe, jçiqu yelle , ardeur. ^ Il .revint à^ ja^ Por tloncule PfU .ç/3mi,iî;çncement. de l'année ^ 1216, joiour s'jj ,ré- ^tremper.dans la prière et dans l'amour 'de ' sa
il'^n^îlle,, en atte^ndant, l'ouverture du chapitre. JjO 4rçntièmeJ|our de mai, fêtç de la Pentecôte,
^l.çs ;gjîfaîi,tSf du Pauvre dj Assise j5e pres~
^ouer tous .réunis autour, de l'humble sanctuaire de Sainte-Marie-des- Anges, i) Chacun exposait
,.siijc^p]ie,ip.e.lit ,1e fruit de^ ses missiçus^^seq so^uffrances
. et ,s^s ,' joi^s, jOt, se tenait prêt à recevoir . je^ sages avis du bienheureux Père pour contini\er le "bien commencé. Les premiers biographes ne nous ont laissé aucun détail sur ce chapitre. Wadding
;;.(ilonne la simçple et éloquente exhorta(ion- de saint
^ i'.^îançoi^. à s^s^^È^j^ts^^gomlin'^^^ ferme en partie les paroles que les Trois. GQnipagnons ont rapportées à l'occasion du premier chapitre nous n'en reproduirons que le passage suivant. « Au nom du Seigneur, disait le saint, marchez deux à deux modestement et avec humilité, gardant levS^lencer .le plus strict depuis le matin jusqu'à tierce^ et. priant Dieu dans votre coeur. Qu'on n'entende parmi vous aucune parole
de Dominique Gusman et de celui de François d'Assise, qui, lea deux, se trouvaient alors à Rome.
1) Ce chapitre est généralement compté comme le premier de l'Ordre. Mais comme nous avons vu, il y avait déjà quatre ans que saint François avait décrété deux chapitres par an à la Portioncule. Il est donc très problable qu'on en avait déjà cè^ lébré plusieurs avant l'année 1216.
oiseuse et inutile. Quoique vous soyez en voyage, votre conduite doit être aussi humble et modeste que si vous étiez dans un ermitage ou dans votre cellule ; car en quelqu'endroit que nous allions, nous avons toujours notre cellule avec nous.
Notre frère le corps est notre cellule, et l'àme est • l'ermite qui y demeure pour penser à Dieu et Tadorer. Si une âme religieuse ne demeure pas en paix dans la cellule du corps, les cellules extérieures ne .lui seront guère utiles. »
Les Enfants du saint Patriarche recurent sa bénédiction et se rendirent avec joie là ou la sainte obéissance les envoyait.
1) "Waddinf^ dit que dans ce chapitre furent nommés les Mi- , istres Provinciaux. Mais nous verrons plus loin que d". près les Trois Compagnons ils ne turent nommés qu'au chapitre suivant en 1217.