Chapitre I
Quatre ermites de Jérusalem construisent la chapelle de la Portioncule — Saint Benoit la reconstruit. — Apparitions des anges. — Les Bénédictins Vahandomient. — Pica y obtient la grâce de devenir mère de saint François. — Le petit François à la Portioncule.
La chapelle de la Portioncule remonte à la plus haute antiquité. Son histoire, suite de merveilles, permet de croire, que Dieu lui-même s'est chargé de préparer le berceau de l'Ordre séraphique, qui devait remplir le monde entier de bénédictions.
Selon Thomas de Célano, ce n'est pas sans une disposition providentielle que depuis les temps anciens le nom de Portioncule (ou petite portion) fut donné à ce lieu, qui devait tomber en partage, à ceux qui ne voulaient rien posséder en ce monde. Saint Bonaventure de son coté assure, que la chapelle de la Portioncule a été antiquement appellée Sainte-Marie-des-Anges à cause des fréquentes apparitions des esprits célestes en ce lieu. 2) H ne nous reste guère de documents authentiques sur l'origine de la Portioncule ; néanmoins nous ne saurions passer sous silenceles .touchantes traditions qui s'y rapportent et qui ont été recueillies dans la suite par les historiens de l'Ordre séraphique. Salvator Vitalis 3) dit qu'un Prieur d'Assise lui avait communiqué un antique parchemin, relatant cette origine telle qu'elle a été racontée par le bienheureux Jean de l'Alverne à un roi qui fît incognito le pèlerinage de la Portioncule. 4) L'auteur du manuscrit ne donne pas le nom de ce roi; 5) mais il assure que le bienheureux Jean le connaissait. Après avoir cé-
1) Vio II p. I ch. XII.
2) Légende Majeure, ch. II.
3) Païadisus seraphicus, Portiuncula Sacra. (Milan 1645 \
4) Le B. lean de TAlverne était issu d'une noble famille de Ferme ; il entra dans l'Ordre en 1272 et mourut en 13ii!2. Il se rendit plusieurs fois à la Portioncule.
5) En 1311 Henri VII roi d'Allemagne et plus tard empereur, se rendit sur le mont Alverne, où il rencontra le B. lean. A cette même époque passa par TOmbrie le roi Chaiies-lc-Boiteux ; il alla à Rieti où il assista au chapitre général des Frères-Mineurs et où il fut couronné roi de la Fouille el de la Sicile par le Pape Nicolas III.
lébré le saint sacrifice de la messe en présence du royal pèlerin, le. Bienheureux lui montra les sanctuaires et lui raconta l'histoiro que nous allons reproduire ici, avec les détails fournis par d'autres auteurs :
Saint Cyrille, patriarche de Jérusalem, raconte dans une lettre à l'empereur Constance, que l'an de grâce 351 apparut au ciel une croix lumineuse plus resplendissante que le soleil. Cette croix merveilleuse s'étendit audessus de la ville de Jérusalem, depuis le sommet du Calvaire jusqu'au mont des Olives. Peu de temps après cette apparition céleste, quatre pieux ermites quittèrent Jérusalem pour aller visiter le tombeau des saints Apôtres, dans la capitale du monde chrétien et pour s'établir ensuite en Occident. Le plus riche trésor qu'ils portaient avec eux, consistait dans une parcelle du glorieux tombeau de la sainte Vierge, que saint Cyrille leur avait donnée avant leur départ. Les pieux ermites arrivèrent à Rome sous le règne du Pape Libère, qui occupait la Chaire de saint Pierre de l'an 352 à 357. Dès qu'ils eurent satisfait leur dévotion, ils reçurent du Pape le conseil de se rendre dans la vallée de Spolète, pour y établir leur ermitage. Les quatre pèlerins vinrent à Assise et s'empressèrent de construire à une demie-lieue de la ville, au milieu de la plaine, un petit ermitage avec une modeste chapelle. Comme ce petit
1) s. Jérôme rapporte le même fait. Baronius dit que cotto apparition eut lieu en 853, le 7 Juin, à la Pentecôte.
sanctuaire était dt-stiné à renformer le précieux souvenir du tombeau de la sainte Vierge, ils le dédièrent à la Mère de Dieu sous le titre de Sainte-Marie-de-Josaphat, en mémoire de la vallée dans la quelle furent déposées pour un temps les dépouilles mortelles de la Vierge Marie. En même temps ils ornèrent l'autel d'un tableau représentant la glorieuse Assomption de Marie, montant au ciel au milieu d'une multitude d'anges. C'est pour ■cela que la chapelle de Sainte Marie de Josaphat lut encore appelée par les fidèles: Sainte-Marie-auop-Anges ou, Sainte-Marie-des-Anges. i) Octave Spader évèque d'Assise à la fin du XVII^ siècle dit dans ses manuscrits: « Aujourd'hui encore, en Espagne et dans d'autres pays catholiques, la fête de l'Assomptioa est appellée la fête de Notre-Dame des anges, Nitestra Senora de los Angeles.
Les laveurs extraordinaires que les fidèles obtenaient dans ce sanctuaire par l'intercession de Marie, en firent l'objet d'une vénération spéciale dans tous les pays d'alentour. Les ermites de leur €Ôté menaient une vie si sainte à l'ombre de leur petite chapelle, qu'en peu de temps plusieurs habitants du pays se joignirent à eux, pour former une garde d'honneur à la Reine des anges. Mais quelques années après, les ermites venus de Jérusalem se retirèrent dans la Romagne ou l'Emilie, confiant la chapelle à leurs disciples. La
1) p. Lipsiii P. M. Co:iveatuel; Gatechismus historio-dogmaîicus. § De liidulgeiitia Portiunculae.
petite famille religieuse coutinua à se recruter et desservit la chapelle pendant plus d'un siècle; mais bientôt ceux-ci à leur tour abandonnèrent l'ermitage et le sanctuaire. Quel est le motif de cet abandon ? — L'histoire ne le dit pas ; mais les historiographes de Saint-Marie-des-Anges , loin de voir dans ce fait un regrettable malheur, y admirent au contraire un dessein mystérieux de la divine Providence. Cette chapelle devait être confiée à des mains plus sûres. Dieu voulait la mettre sous la sauvegarde de saint Benoit, le patriarche des moines d'Occident, pour être remise un jour par ses Enfants au patriarche des . Frères Mineurs.
En effet, en 516 saint Benoit passant jn-ès d'Assise, vit le petit sanctuaire de Marie abandonné et tombant en ruines. A cette vue, il se sentit poussé par une impulsion d'en haut à supplier les magistrats d'Assise de donner ce sanctuaire à l'Ordre qu'il allait fonder. Cette faveur lui fut accordée sans peine. Saint Benoit prit aussitôt possession de la chapelle et la fit reconstruire. Cette chapelle, ( communément appelée la sania Cappella ) est celle-là même, dans sa forme et ses parties essentielles, qui repose aujourd'hui sous la majestueuse coupole de la Basilique de Notre- Dame-des-Anges. Elle a donc 1368 ans d'existence depuis sa première restauration et près de 1530 depuis sa fondation.
Ici se présente un fait que nous pouvons appeler prophétique. Saint Benoit fit considérablement élargir la porte de la façade. La chapelle n'a à
l'intérieur que 4 mètres 10 de largeur et la porte, à elle seule, a une largeure de 2 mètres 30. Deplus, il fit pratiquer dans le mur du côté de l'Epitre, à un mètre audevant de l'autel, une autre porte avec les mêmes dimensions que la première. Or, on ne conçoit pas des ouvertures tellement disproportionnées relativement à l'exiguité de l'édifice. L'iiistoire de l'archéologie chrétienne n'offre aucun exemple de ce genre. Nous n'avons d'autre explication possible que celle, qu'en donne la tradition. Elle dit que saint Benoit eut un pressentiment divin des grandes choses qui devaient s'opérer dans ce sanctuaire et sut qu'un jour ces deux grandes entrées deviendraient nécessaires, pour livrer passage à la multitude des fidèles qui viendraient y gagner, six siècles plus tard, la célèbre indulgence du Pardon. ^^
Après la reconstruction de la chapelle de Sainte-Marie-des-Anges , saint Benoit envoya quelques uns de ses religieux, pour y maintenir le culte dû à la Reine des anges. En ce lieu il n'y eut jamais un monastère proprement dit. Les Bénédictins avaient construit, dès l'origine de leur Ordre, une abbaye sur le Mont-Subasio, à une lieue et demie de Sainte-Marie, du coté de Spello; tandis qu'ici ils n'avaient qu'une espèce de résidence, pour un petit nombre de religieux. La propriété attachée à ce couvent était peu considérable et ne consistait que dans un petit champ,
1) Autre''ois plus de cent mille personnes passaient par cette chapelle le 2 août, et la plupart y entraient à plusieurs reprises.
une portion de terrain j portiuncula terreni. C'est pour cela que dans l'Ordre de saint Benoit cette résidence était communément désignée sous le nom de Portiuncula^ nom qui fut donné ensuite à la chapelle elle-même.
Pendant que les Bénédictins desservaient ce sanctuaire, les prodiges les plus extraordinaires s'y manifestaient. Les anges apparaissaient fréquemment dans le modeste oratoire, dit l'auteur de l'antique manuscrit, et faisaient entendre durant la nuit leurs hyames célestes. 2) Un moine vit un jour une échelle, qui allait de ce sanctuaire jusqu'au ciel ; des anges montaient et descendaient sans cesse, en chantant les gloires de Dieu et de sa Mère. Un autre saint ermite vit cette même échelle mystérieuse durant la nuit. Par suite de ces apparitions célestes, le nom de Sainte-Marie-des-Anges, que la chapelle avait déjà, fut confirmé et celle-ci devint de plus en plus l'objet de la vénération des fidèles.
Les moines de la première Règle de sanit Benoit, appelés moines du Mont-Cassin, restèrent pendant plusieurs siècles au service de cette chapelle ; mais plus tard ils furent remplacés par les Bénédictins de Cluny qui, à leur tour, cédèrent la place aux Bénédictins Cisterciens. Mais en 1075 le petit convent était tellement délabré, qu'il devenait inhabitable pour une communauté.
1) Bartoli délia Rossa: Histoire de l'Indulgence de la Portioncule (13^5).
2) Saint Benaventure parle aussi des apparitions des anges dans cette chapelle. Leg Maj. ch. II.
Les religieux se retirèrent tous dans l'abbaye voisine du Mont-Subasio et la* Portioncule devmt ainsi la propriété de cette abbaye. La chapelle de la Portioncule ou de Sainte-Marie-des- Anges était donc une seconde fois délaissée, i)
Mais les fidèles continuaient à s'y rendre pour implorer le secours de la Reine des anges. Parmi eux on remarqua souvent la bonne et pieuse Pica, que le Ciel avait prédestinée à devenir la mère du Séraphin d'Assise. Voici ce qu'efn dit l'auteur du manuscrit cité plus haut : « Dame Pica avait l'habitude de visiter l'église de la sainte Vierge à la Portioncule ; car quelque délabrée que fut ce sanctuaire dans son abandon, néanmoins, à cause du grand renom que lui ont acquis les apparitions angéliques qu'on y voyait et les cantiques célestes qu'on y entendait souvent, les habitants du pays continuaient à offrir leurs prières ou leurs salutations à la Mère de Jésus-Christ. Par l'intercession de la Vierge, Dame Pica obtint de son divin Fils la grâce de devenir féconde et de donner le jour à son premier-né François^ après sept ans de mariage avec maître Pierre. » « Ainsi donc, ajoute l'évêque Spader, la divine Providence a accordé au monde le séraphique François, dans la chapelle de la Portioncule, avant qu'il n'eut été conçu à Assise par sa mère Pica. »
Le jour où saint François naquit, un ange sous la forme d'un pèlerin se présenta dans la maison
1) lacobïli de Foligno: Légendario dei Santi deir UmJjria, 2 aoûl (1656).
paternelle, prit l'enfont dans ses bras comme im autre Siméon et prédit sa grandeur future.O Quelques écrivains racontent que le même jour les anges firent entendre à la Portioncule leurs chants célestes, pour glorifier Dieu et promettre la paix aux hommes de bonne volonté, comme à la naissance du Sauveur.
La tradition ajoute que dans la suit«, l'heureuse mère redoublait ses visites à Sainte-Marie-des- Anges, pour remercier la très sainte Vierge des grâces qu'elle avait obtenues par son intercession» Elle avait soin de se faire accompagner du petit François, pour imprimer dans son coeur un vif amour pour Dieu et la Reine des anges. On peut donc le dire, jusqu'à un certain point ; c'est dans la chapelle de la Portioncule que François apprit à aimer Jésus et Marie ; c'est là que furent déposés dans son coeur les premiers germes des vertus qui devaient faire de cet enfant un héros de la pauvreté, un modèle de perfection, un séraphin d'amour.
Ainsi, suivant la tradition, c'est de Jérusalem que sont partis les ermites qui devaient préparer le berceau de l'Ordre des Frères-Mineurs, destinés. à devenir les gardiens perpétuels du Saint-Sépulcre. C'est de la Palestine que sont venus les fondateurs de l'humble sanctuaire, destiné à donner naissance à l'Ordre des Frères-Mineurs et des. Clarisses qui avec l'Ordre de la Pénitence étaient appelés à relever la société, en ramenant le&
1) Barthélémy de Pise. Opus Confornntatum.
peuples à l'exacte observance des préceptes de Jésus de Nazareth. C'est de ce sanctuaire, le premier peut-être élevé en Occident en l'honneur de l'Assomption de Marie, que devaient sortir les vaillants défenseurs de la doctrine de la Conception immaculée de la Vierge, et de cette autre doctrine également chère aux Frères-Mineurs:
l'entrée triomphale de Marie au ciel en corps et en âme. O
Comment ne pas admirer dans ces événements les desseins mystérieux de la divine Providence !
1) Daprès Wadding, au chapitre tenu à la Portioncule en 1219, saint François ordonna de dire chaque samedi une messe en l'honneur de Tlmmaculée Conception de Marie, dans tous les couvents de l'Ordre. L'école franciscaine a toujours vivement soutenu cette doctrine, qui est devenue un dogme de foi; elle a également toujours enseigné que la sainte Vierge est moutèô au ciel en cori[>s et en âme.