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Chapitre II

Saint François restaure la Portioncuîe. — Sa première demeure. — La fondation de son Ordre. — Les premiers disciples. — La premiére Régie.

Les premières années de François s'écoulèrent tranquilles et cachées auprès de ses parents. Il s'appliqua d'abord à l'étude des belles-lettres, surtout de la langue française et latine. Plus tard il fut associé aux opérations de commerce de son père, Pierre Bernardone, riche marchand d'Assise. Mais le jeune négociant se plaisait plus à dépenser l'or qu'à l'amasser. Généreux jusqu'à la prodigalité, plein de vivacité et d'entrain, d'une humeur toujours joyeuse et affable, François devint bientôt le chef de la jeunesse d'Assise et l'organisateur de ses jeux, de ses chants et de ses festins. Mais tout en menant une vie joyeuse, il se distinguait toujours par la noblesse de ses sen-

timents et la pureté de ses moeurs. Dieu l'invitait à une vie plus parfaite, tantôt en lui présageant sa grandeur future, tantôt en le faisant passer par les humiliations et les maladies. Vaincu enfin par la grâce, François renonça aux vanités du monde et mena la vie érémitique, malgré les persécutions de son père et les railleries de ses compagnons de plaisir. Peu après sa conversion, il entrait dans une pauvre église de campagne, consacrée à saint Damien, si vieille et si délabrée qu'elle menaçait ruine. Il pria avec ferveur, et les yeux baignés de larmes, il contempla avec amour l'image de Jésus-Crucifié. Tout à coup une voix sortit du Crucifix et lui fit entendre trois fois ces mystérieuses paroles: « François, va et répare ma maison qui, comme tu vois, tombe en ruines.» Trop humble pour croire que Dieu l'appellait- à réparer les ruines spirituelles de son Eglise, saint François prit ces paroles dans leur sens littéral et ne tarda pas de i^estaurer la vieille église de Saiiit-Damien. Il entreprit ensuite la réparation de deux autres sanctuaires : l'un était une église consacrée à saint Pierre et l'autre était la petite église de Sainte-Marie-des-Anges. Son amour pour la sainte Vierge et le souvenir des, appa-^ ri tiens célestes décidèrent le saint à tirer de ses ruines ce vénérable sanctuaire et â le -rétablir dans son ancienne splendeur, i) Saint Françpis y travaillait de ses propres mains et, grâce aux aumônes qu'il avait recueillies de toute p,ar,tv

1): S; Bona-venture, Légende. Maj..ch'.i II.

l'an 1208 la chapelle de la Portioncule avait retrouvé son culte séculaire et servait de nouveau de tabernacle au Saint des Saints. Après sa restauration, les Bénédictins du Mont-Subasio en confièrent la desservance à un pieux et vertueux: prêtre d'Assise, nommé Mozzangoli, qui venait y célébrer de temps en temps le saint sacrifice de la messe.

A partir de ce moment saint François fixa sa demeure auprès de cette chapelle et se ménagea une petite habitation dans les ruines de l'ancien, couvent des Bénédictins. *) Il eut pour ce sanctuaire un amour de prédilection et en fit son oratoire habituel. Jours et nuits, il se tenait prosterné devant l'autel, priant, pleurant et m éditant sur la Passion de Notre Seigneur. Pour avoir part aux souffrances du divin Crucifié il se livrait aux plus rudes mortifications. « Car depuis que le Crucifix avait parlé â saint François, disent les Trois Compagnons, celui-ci avait le coeur tellement brisé et attendri au souvenir de la Passion du Christ, que toute sa vie il portait les stigmates de notre Sauveur dans son corps. Du reste cela. est devenu visible plus tard, par la rénovation de ces mêmes stigmates, tracées sur son corps d'une manière merveilleuse et manifeste. De plus, il affligeait sa chair par tant de macérations, que^ malade ou bien portant, il se traitait toujours avec une excessive rigueur et ne s'accordait ja-

1) Thomas de Gélano, Vie I, p. I, ch. IX. — Jean Kant, Poème. S. Bonaventure, Légende Maj. c)ii II, ,

mais le moindre soulagement. Aussi, avant de mourir se reprocha-t-il d'avoir traité trop sévèrement son frère le corps.

Un jour il se promena seul près de Sainte- Marie-de-la-Portioncule, pleurant et gémissant â haute voix. Un homme de bien passant auprès de lui, crut qu'il souffrait de quelque douleur corporelle. Touché de compassion, il s'approcha de lui et demanda la cause de ses larmes : Je pleure la Passion de mon Seigneur, répondit le saint, et je ne rougirais pas de la pleurer ouvertement par toute la terre. Cet homme se mit à pleurer avec lui. Souvent aussi lorsqu'il sortait de la prière, ses yeux paraissaient pleins de sang, tellement ses larmes étaient brûlantes. Il ne s'aflQigeait pas seulement par l'amertume de ses larmes, mais encore par l'abstinence de nourriture et de boisson, en souvenir de la Passion du Sauveur. Lorsqu'il lui arrivait de manger à la table des séculiers et de recevoir quelque met délicat, il n'en goûtait que fort peu et alléguait certains prétextes, pour ne pas paraître s'en abstenir par mortification. »

C'est ainsi que par ses prières ses larmes et ses pénitences saint François se préparait dans sa chère Portioncule à répondre à sa sublime vocation ou plutôt à connaître par quelles oeuvres il devait désormais servir son Dieu et son Roi. La réponse de Dieu ne se fit pas longtemps attendre.

1) Trois Compagnons, ch. V.

C'était la troisième année que François s'était converti à Dieu et la seconde qu'il portait l'habit d'ermite 2) quand le 24 février 1209, fête de l'Apôtre saint Matthias 3) il assistait à la messe dans la chapelle de la Portioncule. 4) Arrivé à la lecture de l'Evangile, au moment où le prêtre dit ces paroles que Notre-Seigneur adressait â ses disciples : Allez et prêchez... Ne portez ni or, ni argent ni aucune monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton, ( S. Matthieu ch. IV ) saint François reçut d'en haut une vive effusion de lumière. Sa vocation jusqu'alors entrevue seulement, lui fût montrée dans une clarté toute céleste; la pauvreté, la sainte pauvreté évangelique, lui apparut comme son unique épouse et la compagne féconde de son

1) Thomas de Célano, Vie I, p. I, ch. IX.

2) Berna:d de Besse, Manuscrit de Turin.

3) s. Bonaventure ( Lég. Maj. ch. UI ) dit que saint François assistait à la messe des Apôtres. Or Papini ( Storia di S. Fraacesco lib. I c. V) et" les Bollandistes ( Acta S. S. IV Cet) disent qu'i cette époque cet évangile no se disait à la messe d'aucum Apôtre sinon de S. Matthias.

4) Wadding dit que saint François entendit cette messe en 1208. Mais les Bollandistes prouvent que le saint se converti entièrement a Dieu en 1206, et Thomas de Célano dit qu'il fonda son Ordre trois ans après; ce qui nous donne l'année i209. Du reste Wadding lui-même dit que le B. Egide entra dans l'Ordre le ?3 avril 1209. Or Thomas de Célano dit qu'il y entra peu après Bernard de QuintavaUe et Pierre de Catane ; les Trois Compagnons disent qu'il se joignit à saint François huit jours après ces deux derniers. Déplus Bernard et Pierre suivirent le saint quelques semaines après qu'il eut embrassé la vie apostolique; ce qui nous ramène tonjour;», comme disent les Bollandistes, à la date du 24 février lï09, comme date de la naissance de l'Ordre des Frères-Mineurs.

apostolat. Cependant François se défia de ses- propres lumières et ne voulut rien entreprendre sans consulter le ministre du Seigneur. La messe étant finie, il pria le chapelain de lui expliquer le sens littéral et parfait de ces paroles évangéliques. A peine eut-il reçu l'explication désirée, qu'il s'écria dans un transport de joie : « Voilà ce que je veux, voilà ce que je cherche, voilà ce que je brûle de faire. » Et dans le même moment il dépose sa besace et son bâton, jette sa bourse avec horreur et ôte ses souliers ; il échange sa ceinture de cuir contre une corde et se revêt d'une grossière tunique taillée en forme de croix, voulant immédiatement mettre en pratique ce qu'il venait d'entendre et se conformer en tout à la Règle des Apôtres. ^^ De ce jour date véritablement la fondation de l'Ordre des Frères-Mineurs ; en ce jour saint François posa la pierre fondamentale de l'édifice de son Ordre, destiné à resusciter le véritable esprit dés Apôtres, par la pauvreté volontaire, la sincère humilité et le zèle pour la gloire de Dieu et le' salut des âmes. 2)

Heureux d'être pauvre, absolument pauvre, il' ne songeait plus qu'à évangéliser le monde, à gagner des âmes à Dieu. Il passait la nuit en prière à la Fortioncute' et le jour il s©, rendait à Assise, sa ville natale, pour prêcher la pénitences et la paix. Il prêchait biea semplement, dit Thomas

1> TÊomâs de Gélaao, Vie I. p. I.cU. IX: ~ Tifôîâ Cbmpagnoiis, 2y caironîq,ue dés XWf (Sëiiêî'aM«-f(Sd. T. — S.' AiatOniiî, Ctoa-

Bicfue^ p. ïir m; 24;

(Je Célana; mais ses paroles étaient tellement animées du sonfile die Dieu, qu'elles pénétraient, les. âmos comme un feu ardent et remplissaient; d'admiration tous ceux qui venaient l'écouter. Un». telle prédication, jointe à de tels exemples n&. pouvait rester longtemps infructueuse. Bernard de Qiiintavalle, liomme fort riche et jouissant d'uflie grande autorité à cause de sa sagesse et de sa prudence, fut vivement touché de la prédication» et des vertus de saint François et songea déjà à embrasser le même genre de vie.. Mais il voulut d'abord s'assurer, si la sainteté de François était bien solide et sincère. Il fit si bien, qu'il décida le saint à passer la nuit avec lui dans la même chambre, et afin de pouvoir le surveiller plus à son aise, il feignit de dormir profondément. François, le croyant endormi, se leva doucement et se mit à prier, à louer Dieu et la sainte Vierge. Pai^, les yeux baignés de larra,es et le eoèur embrasé d'amour, il finit par répéter ces paroles : Mon Dieu et mon Tout ! Mon Dieu et mon Tant!

j-wîSL^u'à ce qu'il fut absorbé dans une merveilleuiSd contemplation. Tout ému à ee spectaele, Bern-ard se, dit en luirmême : Traiment François est un h^mme de Dieu:. Sa voeatioa éitait décidée.; dès le. lendemain matîn îl manifesta à son Mie le ^éair de; partager san genre de vie. L*^çixeraplô de' Be>rniui>d< déciida la vocation â& Pieu^ô de- CatAiïflv cbanoine-clerc dejsaxnt Rufifln, cathédrale d'As- »se..^i) L6sd€iu^ disciplf»^, s.'eix^es«iè¥ent â& <Jls^

tribuer leurs biens aux pauvres et prirent l'habit de pénitence. Heureux de cette conquête, François les conduisit le même jour à la Portioncule, où, comme le disent les Trois Compagnons, ils se construisirent une petite maison, i) C'était le 16 Avril 1209.

Huit jours après un autre habitant d'Assise, Egide, vint trouver saint François à la Portioncule et le supplia à genoux de le recevoir en sa compagnie. 2) « Mon Frère, lui répondit François, tu veux que Dieu t'agrée comme son serviteur et son soldat. Ce n'est pas peu de chose! Si l'empereur venait à Assise et voulait choisir

d' Assise puer ( édit. des Boll. ) se joignit à saint François, avant Bernard de Quintavalle; mais il ne le nomme pas et ne dit pas qu' il ait pris l'habit de pénitence avant Bernard. Nous verrons plus loin que c' est Fz\ Morico-le-Petit, qui ne reçut l'habit religieux qu'nn peu plus tard.

1) Les Trois Compagnons ajoutent ; où ils demeuraient quel^ ques fois. Ils expliquent aussitôt ce mot quelques fois en disant que dans l'espace de quelques semaines ils quittaient cette maison à plusieurs reprises, pour aller en mission ; mais ils revenaient toujours dans cette même maison, n'en ayant pas d'autres. L'Anonyme de Pérouse dit aussi que saint François s'établit à la Portioncule avec ses premiers compagnons.

2) Anonyme de Pérouse. Dans les deux manuscrits antiques conservés dans les archives du couvent de Saint-Isidore à Rome et contenant la vie du B. Egide, il est dit aussi que leB. Egide alla trouver saint François à la Portioncule où il s'était établi avec ces deux compagnons. Frère Léon, écrivant la vie du Frère Egide raconte que celui-ci rencontra saint François dans une cabane près d'une léproserie. ( Chronique des XXIV Généraux Mais il ne dit pas que ce fut à Rivo-Torto ; il n'y avait là jamais de léproserie. Celle-ci se trouvait à une petite distance de la Portioncule, sur la route d'Assise. Frère Léon qui rédigeait avec Frère Ange et Frère Ruffin la Légende des Trois Compagnons, ne mentionne d'autre habitation que celle de la Portioncule,

un favori, chacun se dirait: Plût à Dieu que ce fût moi. » L'ayant relevé il l'embrassa et le présenta à Bernard et à Pierre en disant : « Voici un bon Frère que Dieu nous envoie. » Le même jour, dit l'Anonyme de Pérouse, une pauvre femme vint demander l'aumône à la Portioncule. Saint François, qui avait pris la résolution de ne jamais rien refuser à quiconque demanderait l'aumône au nom du Seigneur, voulait inspirer à ses disciples le même amour pour les pauvres. Il appela Frère Egide et lui dit : Mon Frère, donne à cette pauvre femme, pour l'amour de Dieu, le manteau que tu portes. ( car il n' avait pas encore reçu l'habit de pénitence). Egide s'empressa d'obéir et donna son manteau avec une joie visible. A peine l'aumône était-elle faite, qu'Egide eut la consolation de la voir s'envoler vers le ciel, i) Le Frère Egide était peut-être parmi tous les disciples de saint François, celui qui ressemblait le plus à ce maître séraphique par son amour de la pauvreté et ses communications intimes avec Dieu. Saint Bonaventure lui rend le témoignage qu'il était plus semblable à un ange qu'à un homme : « Moi-môme dit-il, je l'ai vu de mes propres yeux, ravi en extase » 2)

Dès que François eut trois disciples, il résolut de les envoyer en mission. Bernard et Pierre

d) Anonyme de Perouse. — Les Trois Compagnons ( ch. XI ) racontent le même fait ; mais ils ne nomment pas le Frère qui fit r aumône ; cependant ils disent que cela est arrivé à la Portioncule.

2) S. Bonaventure Lég. Maj. ch. III.

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