‹ La poudre aux yeux (volume 2)Chapitre 14 sur 31 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Frédéric, Ratinois, Madame Ratinois.

Ratinois {debout). Voulez-vous que je vous donne mon opinion? C'est un mariage flambé!

Frédéric {assis à la table, écrivant). Allons donc! Qu'est-ce que vous dites là ?

Ratinois {à Frédéric), Ne te trouble pas. . .continue à faire mes quittances. . .C'est un travail qui demande du sang-froid.

Madame Ratinois {assise à droite, et tricotant). J'ai bien peur que ton père n'ait raison!

Ratinois. Voilà aujourd'hui quinze jours que nous avons fait la démarche ... et nous n'avons pas de réponse.

Frédéric. Qu'est-ce que cela prouve?

Ratinois. Ça prouve que ces gens-là sont trop élevés pour nous, il y a là-dedans un train de maison . . .

Frédéric. Mais je n'ai pas remarqué ...

Ratinois. Je crois bien . . .un amoureux! Tu n'as vu que la petite. . .Mais, moi, j'ai vu le chasseur: un homme de sept à huit pieds!

Frédéric. Ah! par exemple!. . .

Ratinois. Sept à huit pieds!. . .Rien n'échappe à l'œil clairvoyant d'un père.

Madame Ratinois. Et la demoiselle prend des leçons de Duprez!. . .

Ratinois. Elle en a le moyen!. . .Quand on pos-

eède un papa qui reçoit quatre mille francs d^un coup. . .je les ai comptés. . .et qui les met tranquillement dans sa poche comme si c'était son étui à lunettes.

Fredebig. Ce n'est pas une raison. . .

Ratinois. Mais sais-tu ce que c'est que cet hommelà 1. . dont tu brigues la fille?. . .

Fbédébig. C'est un médecin.

RA.TINOIS. Oui, un médecin. . .(]^ui n'aurait qu'un mot à dire pour être de l'Académie des Sciences . . . S'il voulait dire un mot. . .crac ! il en serait. Et sa chaîne. . .As-tu remarqué sa chaîne?. . .

Frédéric. Non.

RA.TIN0IS. Il n'a rien remarc[ué!. . .Et tu veux qu'un pareil personnage aille s'allier avec le fils d'un ancien confiseur?. . .

Madame Ratinois (se levant). Quelle rage avezvous de dire toujours que vous avez été confiseur?. . .

RA.TIN0I8. Je n'en rougis pas... Je n'en parle à personne. . .mais je n'en rougis pas.

Madame Eatinois. Mon pauvre enfant! je crois qu'il ne faut plus songer à ce mariage.

Frédéric. Mais on n'a pas refusé, maman . . . Vous interprétez le silence . . .

Batinois. Le silence des grands est la leçon des petits! {Changeant de ton.) N'oublie pas les portes et fenêtres.

Frédéric. Quand je suis allé rendre ma visite, le lendemain de la demande, M. Malingear a été très aimable; il m'a donné des conseils pour ma carrière . . .11 m'a engagé à plaider les expropriations.**

Ratinois. Bonne branche. . .très bonne branche!

Madame Ratinois. Et madame Malingear t'a dit: ''C'est étonnant! madame votre mère ne va donc jamais aux Italiens?. . . Je ne l'ai pas encore aperçue."

Ratinois. Dès le jour même, je suis allé louer une loge pour la saison ... Et c'est salé,^ dans ce théâtre-là r

Madame Ratinois. G'est un sacrifice momentané. {Elle se rassied.)

Batinois. Je l'ai compris . . . Quand on a l^ambi* tion d'entrer dans une pareille famille, il faut faire lea' choses dignement. Aussi, lorsque tu m'as fait observer qu'on ne pouvait aller aux Italiens à pied ... je me suis empresse de prendre une voiture au mois . • • Ce qui est encore très salél

Madame Ra.tinois. Puisque c'est l'usage.

Ratinois {s^ asseyant). Je ne dis rien; il faut faire les choses dignement . . . Seulement, s'il m'avait été permis de choisir le théâtre ... je n'aurais pas choisi celui-là I

Madame Ratinois. Pourquoi?

RA.TIN0IS. Ils donnent toujours la même pièce . . . VoUà quatre fois que nous j allons . . . quatre fois Rigoletto ! D'abord, c'est en italien ... on n'y comprend rien!

Madame Ratinois. Toi!

Ratinois. Toi non plus! Tu as beau crier: Brava! brava! pour te faire remarquer, je te défie de me raconter la pièce.

Madame Ratinois. J'applaudis la musique.

Ratinois. Laisse-moi donc tranquille . . . Tu clignes de l'œil au second acte.

Madame Ratinois {vivement). Je ferme les yeux, mais je ne dors pas; c'est du recueillement.

Ratinois. Allons donc, c'est du ronflement!

Frédéric. Mais, mon père, nous avons le plaisir de voir M. et madame Malmgear . . . avec leur demoiselle.

Ratinois. Oui! nous les saluons de notre loge; ils nous saluent de la leur. . et voilà! Ça peut durer une infinité de Rigoletto comme ça! Par exemple, il y a une chose contre laquelle je proteste formellement!

Madame Ratinois. Quoi donc ?

Ratinois {se levant). Pour faire croire aux Malingear que nous avons des relations, tu me forces à distribuer des salutations à un tas de gens que je n'ai jamais vus.

Madame Ratinois {se levant). Puisqu'ils te les rendent!

Ratinois. Pas tous!. . .pas tous! L'autre jour, je suis tombé sur un ministre plénipotentiaire. . .Je lui ai fait, comme ça, de la main . . •

Madame Ratinois. Eh bien ?

Ratinois. Eh bien, il m'a lorgné avec une certaine raideur. . .C'est très désagréable!

Feédéîîîc (se levant et remettant des papiers). Papa, voici tes quittances.

Batii^ois {les mettant dans sa poche). Merci, mon enfant.

Madame Ratinois {à Frédéric, qui prend son cha" peau). Tu sors?

Frédéric. Oui; une course à faire.

Ratinois. Dis donc, prends la voiture. . .EUe est au mois ... il faut l'utiliser . . .

Frédéric. Si vous ne vous en servez pas?. . .

Ratinois. Moi? Jamais! Ils sont là deux grands coquins de chevaux qui piaffent toute la journée. . .ils dépavent la cour.

Frédéric. A tantôt! {Â part.) Emmeline était au bois hier*. . .elle y sera peut-être aujourd'hui. {H sort.)

Madame Ratinois. Je vais écrire à ma couturière.

Ratinois. Pourquoi faire?

Madame Ratinois. Eh bien, pour lui commander des robes. {Elle sort par la gauche.)

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