‹ La poule aux œufs d'orChapitre 10 sur 31 · MUSIQUE ET POESIE · texte numérisé non relu

MUSIQUE ET POESIE

Depuis longtemps, sans connaître Gustave, sans l'avoir vu, elle prenait à son avenir poétique, à ses ouvrages, un étrange intérêt» C'est que dans les débuts de Gustave et de Flora il y avait une frappante analogie; l'un

et l'aulre avaient surgi lout-à-coup, sans lâtonnemenis, sans charlatanisme; l'un et l'autre, ils s'étaient, du premier pas, élancés jusqu'aux dernières limites du succèsj l'un et l'autre, ils avaient soulevé autour d'eux un tourbillon d'envieux et d'admirateurs.

Flora venait de se lever ; elle saluait gracieusement Gustave, qui, plein de trouble et d'embarras, se confondait lui-même en salutations.

— Oui,raademoiselle,dit le marquis avec un sourire triomphanljjesavais depuis long-lerr; s toute votre sympathie pour le talent de notre jeune poète; et, comme vous n'avez pas d'admirateur plus passionné et plus enthousiaste que monsieur Gustave Valory, j'ai cru ne pas vous déplaire en me chargeant d'être son introducteur auprès de vous.

Flora, toujours un peu embarrassée, fil un nouveau salut, et Gustave, pour se donner

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une contenance, tourna son chapeau dans sa main.

— Ah! oui-dà! dit nnadame Duvercourt, en faisant un petit signe de tête protecteur à Gustave. Voici donc le fameux génie en personne, monsieur Gustave Valory, qui a une si belle écriture... même qu'il a fait la mort de Socrate. Johe pièce, ma foi!etgaie...il n'y a que la tin qui me chiffonne. Dites-moi donc un peu qu'est-ce qu'il avale, ce vieux avec une barbe? il paraît que ça fait mourir, cette tisane ?

Gustave, émerveillé de tant d'abrutissement, ne savait que répondre ; il craignait d'avoir mal compris M. de Pons, et ne pouvait croire que cette espèce de cuisinière fût Madame Duvercourt, la mère de Flora.

Celle-ci, confuse et impatientée, se mordit les lèvres; elle souffrait le martyre. Pour le marquis, il souriait malicieusement, cl jouis-

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sait peut-être, au fond du cœur, de la honte de Flora.

— Eh bien! c'est égal, c'est une pièce trèsgentille, continua Madame Duvercourt. Faut croire quMl avait soif, le brave cher homme, ou qu'il avait ses raisons pour prendre médecine... Dites-moi donc, Monsieur Gustave, est-ce que par hasard vous l'auriez connu ce particulier, M. Socrate?

A ce dernier trait de bêtise incroyable, Gustave pensa faire un^songe ; mais, ne pouvant croire même à la possibilité d'un songe aussi saugrenu, il se demanda si Madame Duvercourt ne se moquait pas de lui.

Enfin, Flora, voulant mettre un terme au bavardage elfréné de sa mère , fit tous ses efforts pour réparer, autant que possible, l'impertinence et l'ineongruilé des questions de Madame Duvercourt. Elle fil à Gustave les éloges les plus délicats; el, sans la moindre prétention,

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sans !a plus légère teinte de pédaniisme^ elle causa littérature et poésie comme une personne instruiteet merveilleusementorganisée. Après avoir échangé quelques phrases avec Flora, Gustave n'eut pas de peine à comprendre tout l'intervalle immense qui existait entre la mère et la fille : c'était la poésie et le prosaïsme côte à côte; la distinction et la vulgarité toujours en présence.

Gustave voulut à son tour complimenter Flora et lui dire tout ce qu'il avait de sympathie, d'admiration, pour son incomparable talent 'j mais les mots ne lui arrivaient pas, et il ne pouvait que balbutier des phrases incohérentes et confuses.

Le marquis venait de s'asseoir sur un fauteuil à quelque distance de Flora ; et^ le corps renversé en arriére, les jambes croisées l'une sur l'autre, il jouait négligemment avec une petilecanne à pommeau d^or incrusté de rubis

Mais bien qu'il ne parût prendre qu'un intérêt médiocre à la conversation , il n'en perdait pas une syllabe; et ses regards, vifs et scrutateurs, allaient sans cesse de Gustave à Flora; puis, se penchant avec insouciance vers Madame Duvercourt, il lui disait à voix bassequel* ques mots à l'oreille.

— Oui, monsieur, je suis enchantée de vous connaître, disait Flora d'une voix douce et vibrante à Valory. Je ne vous le cache pas, il y a bien longtemps que j'avais ce désir, et je dois savoir gré à M. le marquis de Pons. . .

Le marquis fit une légère inclination de tête, en signe de remerciement.

— Mademoiselle, répondit Gustave avec enthousiasme , c'est moi qui dois remercier de toute mon âme M. le marquis de Pons! il a deviné pour ainsi dire le fond de ma pensée... Oh! ma reconnaissance lui est pour jamais acquise'.

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— Et je l'accepte, mon cher Monsieur de Valory, dit le marquis, en lui tendant la main. Ce n'est pas au moins que je sois fort intéressé, et je ne prétends rien pour moi-même... Mais n'allez pas croire qu'en échange du plaisir que je vous cause, je me borne à recevoir vos remerciements... Non^ pardieu ! c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez : il me faut encore autre chose, et vous savez bien quoi...

Flora, de plus en plus étonnée de l'aisance et des manières dégagées du marquis, le regardait avec un mélange de surprise et de colère.

— N'est-il pasvrai, Mademoiselle? reprit en souriant le marquis de Pons, vous exigez, nous exigeons tous les deux que M. de Valéry se metle immédiatement à l'ouvrage, et traite le grand sujet dont nous sommes convenus.

— Mais, pour ma part, je n'ai rien à exiger

de Monsieur Valory dit Flora, non sans

quelque hésitation. Certes, je tiendrais à honneur déchanter les beaux vers du plus jeune et du premier de nos poètes... Mais je ne crois pasavoirencore le droit,et surtout le prétexte d'imposer à monsieur un pareil travail

— Oh I mademoiselle, s'écria Valory avec feu, je vous en conjure, donnez-moi des ordres! pourvous, jesuis prêt à tout faire!.. Oui, dussé-je laisser là mes ouvrages commencés, mon poème épique, ma tragédie, n'importe ! je quitterai tout avec bonheur, si j'ai Tespoir d'entendre un jour mes vers sortir de votre bouche!..

Flora baissa la tête, et rougit.

Le marquisdePons remarqua ce mouvement et cette rougeur; puis, se frottant les mains, il sourit avec une expression indélinissable.

— Ainsi, dit-il, c'est chose convenue? De-

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main, je vais avec M. de Valory chez Meyerbeer, et tout s'arrangera. Dans six mois au plus tard , nous aurons un nouveau chef-d'œuvre.

— Et comment que vous le nommez , votre chef-d'œuvre? demanda Madame Duvercourt.

— Le Juif'Errant, madame , répondit le marquis.

— Tiens l mais c'est une chanson des rues, ça, dit Mme Duvercourt, en hochant la tête. Ça ne convient pas à mon enfant.

— Soyez tranquille, madame, continua le marquis, c'est un sujet magnifique'... Des effets merveilleux... Robert le Diable n'est rien auprès!

—•Eh bien! soit, dit Madame Duvercourt, en prenant une grosse prise de tabac. Pour ce qui est de moi , je donne ma permission J'approuve... quoique je n'aime pas les juifs, pas

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plus le juif-errant que les autres... C'est une antipathie, voyez-vous, une véritable horreur, comme pour les chats!..

Flora, pour empêcher Gustave d'entendre les burlesques observations deMadame Duvercourl, ne laissait pas languir la conversation; elle parlait de musique et de poésie.

Cependant il y avait déjà plus d'une demiheure que durait la visite du marquis et de Gustave; il était déjà fort tard ; on éteignait les lampes du corridor.

— Eh! eh! mes chers enfants , dit Madame Duvercourt, en se levant tout effarée , nous passons la nuit à faire la causette... qu'est-ce qu'on va dire? Justement nous sommes quatre, deux messieurs et deux dames!.. Filons, filons, mes enfants... il y a de mauvaises langues dans cette boutique.

— Oh ! soyez tranquille, Madame Duvercourt, répondit le marquis, avec un sang-

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froid superbe : on connaît vos vertus et votre incorruptibilité! Sans cela, dam... Eh 1 eh! je ne dis pas... vous avez encore un œil si vif...

— J'en ai deux, s'il vous plait, interrompit madame Duvercourt , en se redressant avec fierté. Et dans mon temps, ces deux là, je vous prie de le croire, en valaient bien quatre ! Sans compter, comme dit c't autre, qu'on avait les denîî^ ni^n^ogues, une petite frimousse un peu gentille, qui ne se mouchait pas du pied!... Mais partons, partons...

Flora s'était levée; elle mit sa pelisse et fit quelques pas vers la porte.

— Mademoiselle , dit galamment le marquis, en offrant son bras à la cantatrice, permettez!...

Mais Flora fit un pas en arrière; et, prenant le bras de Gustave , elle dit au marquis de Pons :

— Veuillez m'excuser, monsieur le marquis ; monsieur vous avait prévenu...

Le gentleman se mordit les lèvres, et ses yeux étincelèrent.

— Allons, allons, consolez-vous, mon cher monsieur le marquis de Pons , dit madame Duvercourt d'une façon coquette et provocante, vous aurez une compensation... Donnez-moi le bras.

Le marquis, furieux et confus, demeura un instant comme pétrifié j il fut au moment d'éclater; mais , jugeant à propos de se contenir pour ne pas s'aliéner madame Duvercourt, il se résigna courageusement à traîner cet horrible boulet.

Le domestique du marquis se tenait en dehors de la loge; il descendit à la hâte pour faire avancer la voiture.

Flora et Gustave marchaient les premiers j madame Duvercourt, pesant de toute sa lourdeur sur le bras du marquis, se pavanait orgueilleusement, en traînant ses pieds énormes qui, à chaque pas, faisaient claquer ses soc^

quesavec le bruit sec d'une noix qu'on brise. Joyeuse et fière de s''appuyer sur le bras d'un gentilhomme, du fils d'un pair de France, elle aurait donné tout au monde pour être vue en si belle posture par toutes les commères de son voisinage. Le marquis baissait la tête avec un dépit mal déguiséj il se trouvait d'un ridicule accompli.

— Ah ça! dit madame Duvercourt, d'une voix claire et perçante, j'espère bien que nous avons là notre équipage, notre landau , notre livrée?...

— Oui, oui, soyez tranquille, répondit à voix basse le marquis.

■— A la bonne heure, ajouta la vieille d'une voix plus éclatante ; j'aime qu'un équipage soit toujours à mes ordres, avec un marchepied en velours, des coussins moelleux dans l'intérieur, un lapis de haute laine sous mes pieds! . .. Ah ! ah ! c'est du chenu, notre équipage, mon-

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sieur le morquis ! el de ticres bêles <|ui vous traînent ça! Voilà ce qui s'appelle soigné!... Avant peu, n'esl-ce pas, j'en ferai des promenades, qui ne seront plus à quarante sous riieure!... Je vais me faire un peu joliment brouetter!... J'ai mêle /î^Sf^îfe, moi, je l'adoi'e!...

Un brillant équipage attendait à la porte; deux chevaux vifs et fringants piaffaient avec impatience. Un domestique en riche livrée tenait la portière ouverte , son chapeau à la main.

Madame Duvercourt, sans attendre qu'on la priât de monter, s'envola, pour ainsi dire, malgré son embonpoint,el retomba lourdement dans la voiture, qui vacilla, rudement secouée. Le marquis tourna la tête pour chercher Flora; il la vit à quelque distance, donnant toujours le bras à Valéry et semblant vouloir s'éloigner.

— Eh! bon Dieu, mademoiselle, dit le marquis de Pons, à quoi songez-vous? ii fait un

horrible temps ; vous allez vous enrhumer d'attendre ainsi dehors... Voici ma voiture...

— Je vous remercie infiniment, monsieur le marquis, répondit F'iora, avec une politesse glaciale : je me sens mal à la tête, et je préfère m'en aller à pied...

— Quoi! est-il possible, par ce froid, par cette neige?...

— C'est l'observation que je me permettais de faire à mademoiselle, ajouta Gustave.

— Je vous suis mille fois obligée, monsieur Valory, dit Flora, sans tourner les yeux vers le marquis de Pons; mais je ne crains pas le grand air... J'aime beaucoup à marcher, le soir surtout... et si vous avez la complaisance de vouloir bien nous accompagner, ma mère et moi, jusqu^à la maison, vous nous ferez un grand plaisir...

— Votre mère, njademoiselle, observa le marquis, d'un ton pi(jué, je ne crois pas du

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