LA BAGUE DE DIAMANT
Avant de raconter les causes de la discussion \iolente qui venait de s'élever entre madame Duvercourt et le marquis , il faut donner quelques explications sur la manière dont M. de Pons était parvenu à s'introduire la veille, après le spectacle, dans
la loge de Flora. Le domestique, placé à l'entrée de la loge, n'avait pasannoncé le marquis de Pons : madame Duvercourl était dans la confidence; et, comme elle ne pouvait s'expliquer l'étrange et subite répulsion que sa fille venait de concevoir pour le marquis,elle s'était prêtée de bonne grâce au petit stratagème qu'il avait imaginé. D'ailleurs madame Duvercourt avait son idée fixe. Elle voulait absolument que le marquis devînt son gendre avant peu.
A l'entrée inattendue de M. de Pons, Flora n'avait point dissimulé complètement sa surprise et son dépit; mais comme un étranger se trouvait dans sa loge, elle avait conservé sur elle-même assez d'empire pour ne pas éclater. Néanmoins, dès qu'elle fut seule avec sa mère, Flora ne se contint pas davantage, et elle qualifia d'impertinente la visite du mar-
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quis, après ce (|ui s' était passé eiilro eux, quelques jours auparavant.
Madame Duvercourt traita sa fille de capricieuse et de petite sotte j elle voulut à l'instant même savoir le motif de cette grande colère qui fermait la porte au plus aimable , au plus galant des marquis.
Flora, toute rouge,et les yeux baissés, hésitait à répondre.
— Allons, vite, mam'selle, dit brusquement madame Duvercourt. Pas' de mystères! contez-moi tout.
— Maman, je t'en supplie, ne me force pas à t'en dire davantage. C'est pour moi quelque chose de trop cruel... de trop humiliant!
— Voyons, pas de giriesl pas de grandes phrases, mam'selle ! racontez-moi bien vite toute l'affaire, ou bien je croirai que c'est des couleurs et que vous nous faites des mensonges.
— Oh ! maman !
Et Flora était prête à sangloter.
— Parleras-tu, petite féronnelle?
— Eh bien ! maman, voici ce qui m'est arrivé ! dit Flora en balbutiant avec un air de confusion. Depuis peu de temps les manières de monsieur le marquis à mon égard ne me convenaient pas : il y avait quelque chose de blessant dans ses paroles, dans l'expression de ses yeux... C'est au point que ses continuelles visites commençaient à me paraître insupportables. Néanmoins, j'aurais pu sans doute patienter encore, quand la semaine dernière, un soir, il a poussé, l'insolence au suprême degré...
— Qu'est-ce à dire? grommela madame Duvercourl,en prenant d'un air sombre, une large prise de tabac.
— Oui, maman, je te dis la vérité tout entière... Tu peux m'en croire; mais je le jure
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que je n'ai pas le moindre reproche à m'adresvser. Oh ! non, rien dans ma conduite n'a pu encourager M. do Pons à me l'aire une pareille insuite.
— Une insulte?...
— Qui; tu sais, maman, samedi dernier?
M. le marquis était venu le soir, comme à l'ordinaire. Il ne t'avait jamais paru plus aimable, et tu voulus absolument que je chantasse, lorsqu'il m'en priait... Je l'obéis bien à contre cœur, et me mis au piano.
— Eh bien! après?... Qnand on a le bonheur d'avoir un piano à queue, c'est pour taper dessus. Il est joli, ton sacrifice! je te conseille de me le reprocher. Tu as eu un succès mirobolant, même que le marquis était comme un enragé derrière ton tabouret; les yeux lui sortaient de la tête !
— Ohl maman, je te le jure, c'est un bien mauvais service que tu m'as rendu là î...
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— Va donc, va donc, bégueule! si je l'en croyais, tu coifferais bien sainte Catherine! Fi, la nigaude! c'est grand comme père et mère, et ça ne vous allume pas les chalands ! Par bonheur je travaille pour toi.
Flora ne put retenir un geste de dégoût.
— Maman, je le répète que j'ai eu tort de chanter; j'aurais dû persister dans mon refus!
— Vraiment! ça aurait été joli! faire la bête et la mijaurée, quand on lui demande très poliment une petite roulade, rien qu'une vocalise... quand on vient de donner à sa ma;:.an une grosse bague en rubis, qui vaut bien cinq cents francs —
— Et permels-moi de te le dire, ma chère maman, interrompit Flora, d'un accent ferme et triste, tu as eu tort, grand lort d'accepter celte bague...
— Et pourquoi, s'il vous plaît?...
— Parce que cet homme a cru pouvoir tout
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se permellre ensuite... Tn le rappelles, n'eslce pas, que tu as quitté le salon quelques minutes, pour préparer le thé...
— Oui. Eh bien! quoi? ne fallait-il pas surveiller mon eau chaude, qui sent toujours le graillon ?
— Maman , si tu m'avais prévenue au moins!... mais non, j'étais entrain de chanter; je ne l'ai pas entendue sortir... Et voilà que je sens tout à coup deux bras qui s'enlacent autour de ma taille, un baiser de feu qui s'imprime sur mon cou, sur mes épaules...
— Si c'est possible! interrompt madame Duvercourt, les yeux flamboyants.
— Je tourne vivement la tête... c'était le marquis de Ponsl.. Je veux m'enfuir, je veux crier !... mais il m'enferme dans ses bras convulsifs, il appuie sa main avec force contre ma bouche, pour m'empêcher d'appeler.... 0 ma mère'- et ce n'était point encore assez d'où-
trages!... il passe à mon doigt une bague en diamant, que j'arrache avec indignation, que je lui jette à la faceî...
— Une bague en diamant ? petite sotte, il fallait toujours la prendre!
— Oh ! ma mère, non, lu ne penses pas ce que lu dis? s'écria \ivement Flora. Celte bague, jel'aurais plutôlbrisée sous mes pieds!... Mais je ne pouvais faire un mouvement... j'é' lais comme enchaînée dans ses bras... et si tu savais, ma mère.... Oh! non, continua-t-elle en rougissant, je veux me taire... c'est assez parler de cet homme! je ne prononcerai plus jamais son nom! Mais qu'il n'ait pas l'audace de reparaître devant moi, je le traiterais comme un misérable, comme un lâche !
En parlant ainsi, Flora était en proie à la plus violente agitation ; ses grands yeux noirs, ordinairement si doux^ si veloiîtés, lançaient des tlammesj et ses lèvres pâles et tremblantes
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se contractaient avec amertume.
Jusqu'alors madame Duvercourt avait hésité de croire à la révélation de sa fille; tant de hardiesse et d'impertinence lui paraissait impossible de la part d'un homme bien élevé comme le marquis. Mais à voir le trouble et la douleur de Flora ^ à l'entendre, madame Duvercourt ne pouvait plus douter.
— Ah 1 ah! dit-elle, le visage pourpre dé colère, c'est comme ça ! le marquis fait des siennes en mon absence, et il s'imagine que la vertu de ma fille ne vaut qu'une bague en diamant ! Bon ! bon ! à merveille, petit ! Je t'attends à la besogne f... Je me charge, moi, de te donner une danse un peu soignée!... Qu'il vienne! qu'il vienne! Je vais apprêter mon manche à balai I...
— Non, ma mère, non, je t'en conjure
pas d'esclandre, pas de scandale ! ... Il est plus convenable de nous taire. . . Bornons-nous seu-
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lement à ne plus le recevoir, mais évitons les scènes... Cet homme est puissant, il a beaucoup de crédit, et après avoir été insultées, nous serions encore ses victimes...
— Ne l'agile pas, mon enfant ^ répondit madame Duvercourt, en secouant la tête et se frottant les mains. J'ai mon idée, sois tranquille... Tout ira pour le mieux. Allons, ne t'avise pas surtout de pleurer, tu serais laide demain soir, lu aurais les yeux rouges... Songe que tu chantes au concert.
— Oui, maman, je vais prendre un peu de repos, j'en ai besoin... La vue de cet homme et son incroyable audace m'ont toute bouleversée... j'ai failli étouffer de colère et d'indignalion.
Madame Duvercourt embrassa sa fille, et l'une et l'autre passèrent dans leur chambre à coucher.
Flora ne dormit point; elle avait la fièvre.
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En(in , après une longue insomnie, ses yeux s'appesantirent; mais toujours à demi-éveillée, elle fut jusqu'au malin agitée par des rêves inquietsetconfus.Lafiguresardonique et menaçante du marquis semblait rire auprès d'elle; il cherchait à la saisir , à l'étreindre : quand tout à coup apparaissait un jeune homme, au visage doux et rêveur ; ce jeune homme avait l'air de protéger Flora, de la défendre... C'était Gustave Valory.
Ce nom fut le premier qui s'échappa des lèvres de Flora, quand ses yeux se rouvrirent ; elle pensait à Gustave, elle croyait le voir encore et l'entendre.
Vers onze heures du matin, Flora, pâle et frissonnante, était assise devant le feu, la tète penchée sur une main, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil. Soudain la porte s'ouvre : le marquis paraît.