‹ La poule aux œufs d'orChapitre 13 sur 31 · LE MARQUIS DE PONS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE PONS

Flora ne peut retenir un léger cri de saisissement. Elle se lève vivement de son fauteuil, et veut sortir de la chambre : le marquis de Pons, souriant, mais pâle, se place devant la porte comme pour barrer le passage à Flora.

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En même temps, il se conloml en saluls gracieux, et cherche à lui prendre là* main.

— Vous ici ! vous, monsieur! s'écrie Flora d'une voix éloufîée, en retirant sa main avec une expression d'horreur , je ne vous aurais pas cru si hardi!

— Dites plutôt si amoureux, si fou , belle Flora...

— Ohîpasde fadeurs, Monsieur le mar(juis, elles ne sont plus de saison. Maintenant, je vous connais, je sais qui vous'êtes...

— Eh bien ! Flora, interrompit le marquis avec tendresse, vous savez alors tout ce que je souffre! Vous savez combien je suis malheuheureux !

— Assez, monsieur. Ne jouons pas la comédie, je vous en conjure... nous ne sommes pas ici au théâtre...

— Non, Flora, non, et je m'en félicite... car au théâtre on n'est jamais seul, on Ji'esl ja-

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mais libre... partout des témoins jaloux et curieux, des regardsindiscretsqui nous épient... Et n'est-ce pas une honte, ma belle Flora? je suis forcé alors de vous parler de la pluie et du beau temps, de vous parler musique, opéra, que sais-je encore?. . J'en bouillonne de rage et d'amour! Mais ici, charmante entre les charmantes, ce n'est plus la même chose... nous sommes véritablement tête à tête, sans eu.lL.u:.j aans témoins, sans importuns!...

Et, se penchant tout à coup sur Flora, il voulut de nouveau lui saisir une main.

— No me touchez pas, monsieurle marquis! oh ! de grâce... Je ne demande qu'à éviter le scandale; mais si vous m'y forcez, rien ne m'arrête : je crie, j'appelle ma mère...

— Oh! n'en faites rien, délicieuse Flora... ce serait fatiguer inutilement votre voix douce et charmante : on ne vous entendrait pas...

-^ Prenez-y garde, monsieur ! Je vous ré-

pète que j'appelle ma mère. Elle est là... clans cette chambre... je n'ai qu'uii^mot à dire...

— Eh bien! dites-le ce mot, cruelle et divine Flora ! Peut-être serez-vous après moins rebelle et plus raisonnable. Oui... quand vous serez persuadée que votre mère ne peut vous entendre, que nous sommes tous les deuxseuls dans votre appartement...

— Oh! s'il était vrai... s'écria-t-elle avec un accent d'effroi. Ma mère? ma mère ? viens, accours !

Aucun bruit ne se fit entendre dans la pièce voisine, aucune voix ne répondit à la sienne.

— Que vous disais-je, Flora? poursuivit le marquis, avec un sourire de triomphe indéfinissable : vos cris n'amèneront personne , et votre mère est absente ; elle ne rentrera pas avant une heure, si j'en crois votre femme de chambre qui m'est toute dévouée. Ainsi , croyez-moi, résignez-vous àm'entendre... J'ai

à causer quelques moments avec vous, comme un ami, comme un frère...

Mais Flora ne l'écoulait point; tremblante el pâle, elle murmurait des paroles confuses.

— Ma mère... absente!.. Quoi! m'abandonner ainsi!.. Oh !

— Allons, allons, ne vous désolez pas, ma toute belle! dit le marquis d'un air galamment sardonique. Je vous assure que vous m'avez mal jugé... Oui! je vaux beaucoup mieux que vous ne semblez croire!.. Voyons, causons... là, comme de bons amis...

— Je ne suis pas votre amie, monsieur!..

— Je lésais bien, hélas! et voilà ce qui me désespère ! Mais n'importe! J'aurai de la persévérance, et comme vous êtes aussi bonne que belle, vous ne serez pas toujours impitoyable!..

— Oh! cet homme ! s'écria douloureusement Flora, comme il me méprise! Parce qu'il est

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riche et noble! Comme il m'écrase du poids de son orgueil el de sa l'ortuneî.. Mon Dieu! mon Dieu ! suis-je assez malheureureusc !

— Il ne tienlqu'à vous de ne plus l'être, Flora. Vous avez au contraire tout ce qu'il faut pour être enviée. Belle et rayonnante entre toutes les femmes... croyez-moi, quand on possède votre talent, \olre jeunesse, votre incomparable beauté, si l'on est malheureuse c'est qu'on le veut bien. Voyez toutes vos compagnes, toutes les femmes qui sont au théâtre, elles entendent la vie un peu mieux que vous ne faites. Elles ne cherchent pas comme vous à se dérober au plaisir, aux hommages ; elles ne languissent pas follement dans une solitude morne et desséchante ! Non, leur existence estpleinede fêle, deluxe et d'amour... Si par hasard elles n'aiment pas, elles se laissent aimer au moins!.. Et les plus riches équipages, les plus beaux diamants, les plus somp-

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tiieux hôtels, rien ne leur manque ! Elles ont à peine le temps de former un désir qu'il est satisfait déjà. Et ces femmes, elles sont pourtant bien loin de vous valoir! Non, aucune peut être ne serait digne de baiser vos pas!.. Oh! si vous saviezcoml;>ien vous êtes belle!.. Combien je vousairae!.. Flora, si vous vouliez?...

— Monsieur, permettez-moi de vous le dire, interrompit Flora d'un accent fier et digne, vos procédés à ri^on yégard ne sont pas ceux d'un gentilhomme ; votre conduite n'est pas celle d'un homme d'honneur...

— Mademoiselle....

— Nonl monsieur, non! Vous m'outragez!., parceque jesuis une femme, parcequeje suis seule et sans défense! Mais, n'importe! je ne vous crains pas... Je suis forte de ma conscience, et je vous dirai, moi, tout ce que j'ai sur lecœur !... Monsieur, vous avez abusé de la confiance qu'avait en vous ma mère, que

nous avions lou les deux! . . vous m'avez fait croire hypocritement que vous me portiez quelque intérêt ; vous m'avez offert vos services, l'appui de votre influence, en prenant le masque del'aniitié... et moi, pauvre folle, je vous ai cru!... Oh! que j'étais aveugle,el ma mère imprudente! Non, vous n'avez jamais été notre ami, vous n'avez jamais eu dans l'âme une pensée généreuse , une intention louable !... Vous avez cruellement spéculé sur mon inexpérience, sur ma position fausse, sur l'espèce de réprobation, d'anathéme que le monde prononce contre les femmes de théâtre, et, comptant sur l'éclat de votre nom, sur votre immense fortune, vous avez calculé froidement ce que vous coûterait mon déshonneur^..

— Flora ! Flora...

— C'est infâme , vous dis-je ! C'est lâche 1 Et dans l'accent, dans le regard de Flora, il

y avait une expression de mépris, si amere ,

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si poignante, que le marquis de Pons , blessé au vif dans son orgueil de grand seigneur, se mordit les lèvres avec un dépit mal étouffé.

— Pardieu , mademoiselle Flora , dit-il, en se croisant les bras sur la poitrine , je ne vous ai jamais vu tant de verve, tant d'action dramatique ! Vous disiez tout à l'heure que nous n'étions pas au théâtre... mc^js franchement, je serais tenté de croire que nous y sommes!.. Par malheur c'est de la tragédie, et je vous préfère de beaucoup dans l'opéra...

— Eh bien! monsieur, vous pourrez m'y entenijre plus d'une fois encore, peut-être,.. . mais ailleurs que chez moi '...Vous m'obligeriez fort maintenant de vouloir bien me laisser seule...

Et ce disant, Flora, les yeux brillants d'indignation, les sourcils contractés, les lèvres blanches et frissonnantes , fit quelques pas vers la porte .

— Ah ! ah ! vous le prene z sur ce ton, ma-

demoiselle ! s'écria le marquis, en secouant la lêle et se tenant debout contre la porte. Eh bien ! je ne demande pas mieux ! Vous aimez, je le vois, les discussions, la lutte ; et moi je ne les déteste point ! Ecoutez-moi donc : je vais avoir l'honneur de vous parler sans fard , sans le moindre détour. Avant de vous déclarer la guerre , je dois, en qualité d'ancien ami, je dois vous faire voir le péril auquel vous vous exposez de gaîié de cœur , sans la plus légère nécessité... Vous savez, n'est-ce pas, que j'ai quelque influence à la direction des Beaux-Arts,par conséquent dans l'administra» tion de l'Opéra?.. Quand je parle, on m'écoute... Et s'il m'est très facile de faire doubler désappointements, je n'ai pas plus de peine à les empêcher de croître d'un centime. Quant aux journaux, ma chère demoiselle, je ne vous en dis rien. . . les éloges et le blâme sont dans ma bourse; et six mois, pas davantage, me suffi-

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raient pour démolir PasLu ou Malibrau. Ainsi donc réfléchissez, je vous en conjure, avantde me réduire aux hostilités.

— Faites, monsieur, faites, répondit Flora dédaigneusement. Vos atlaques me seront moins odieuses que votre protection; je les préfère!.. De vous je n'attends que le mal, et je me résigne !..

— Vous me défiez!.. Oh! Flora , prenez-y garde ! Il en est temps encore ! Tant que je n'aurai pas quitté cette chambre en ennemi , vous n'avez rien à craindre de moi 1

— Je ne crains rien, monsieur, rien que votre présence! Oh ! c'est le plus cruel supplice que vous puissiez m'infliger !

—Vraiment, Flora, j'ai pitié de vous, répliqua le marquis, avec un air de compassion railleuse. Vous êtes une enfant, vous ne savez pas ce qui vous menace ! ... Mais songez-y donc ! J'ai des amis puissants, des amis partout!...

Je n'ai qu'un motà dire, et vous êtes perdue!... Pour vous plus d'avenir, plus de gloire... Tous les théâtres vous sont fermés!... Il vous faudra quitter la France !.. et mon inimitié , ma vengeance vous poursuivront jusque sur la terre étrangère... Pardon, ohl pardon! ce que je \ous dis, c'est horrible!.. Mais je vous aimel... L'amour est mon excuse !... Oui, vous êtes ma seule pensée , mon rêve!... Votre image me suit partout... Il faut que vous m'aimiez I... Je ne puis vivre plus long temps avec votre indifférence !...

— Mon indifférence ?. . . Oh ! monsieur, vous confondez... C'est mon mépris que vous voulez dire !

— Vous cherchez tous les moyens de m'exaspérer, Flora!... Mais n'importe! Je vous pardonne! Je sens que mon amour est plus fort que ma colère... Eu vérité , vous n'êtes pas

raisonnable, et vous êtes bien ennemie de vous-

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même !... Pour vous, je suis prêt à tout faire; aucun sacrifice ne m^arrêtera ! Je suis riche et bien posé dans le monde... Vous auriez une vie d'enchantements !... Et au lieu de tous ces plaisirs, au lieu d'une charmante et douce existence^ vous préférez vivre seule, tristement, comme une recluse, et tremblant toujours sous le despotisme d'une femme acariâtre et vulgaire, qui vous exploite, qui vous traite comme une enfant , comme une esclave ! Vous, Flora, vous!...

— Et de qui prétendez-vous donc parler , monsieur le marquis? interrompit Flora, en relevant la tête avec dignité.

— Oh î vous me comprenez , Flora... je vous parle d*une femme qui se dit votre mèrej mais c'est impossible! Non, vous n'êtes passa fille...

— Monsieur , monsieur, assez ! N'insultez que moi... Épargnez ma mère !

Aussilôl une voix furieuse, un bruit de pas se fit entendre dans la chambre >oisine; la porte s'ouvrit violemment , et madame Duvercourt parut, les joues pourpres de colère, les prunelles flamboyantes.

Le marquis de Pons, qui était loin de s'attendre à cette brusque apparition , fit deux pas en arrière.

— Ah! ah! ah! voilà donc comme vous traitez les absents ! monsieur le gentilhomme, dit madame Duvercourt,|une main sur la hanche, en secouant la tête d'un air de menace.

— Ma mère ! ma mère ! Oh! c'est toi, quel bonheur ! s'écrie Flora , en se réfugiant toute frémissante dans les bras maternels.

Le marquis, malgré son aplomb et son assurance habituelle, demeuraitdécontenancé ; l s'efforçait de rire, mais on voyait bien que ce rire n'était qu'un masque, une impuissante bravade.

— Oui, je vous y prends, mon bourgeois ! poursuivit madame Duvercourt, en gardant son attitude belliqueuse et formidable. Vous donniez-là de jolies leçons de morale à ma fdle? mais vous en êtes pour vos frais... On ne veut pas de vos diamants, de vos équipages ! Vous nous prenez pour d'autres!... Allez! allez! monseigneur! Flora Duvercourt ne sera jamais votre joujou!., il n'en manque pas dans les coulisses de l'Opéra... cherchez, il y a du choix, mon petit ! mais pas chez nous !.. On n'est pas à vendre !..

Le marquis aurait bien voulu parler ; mais il lui était impossible d'intercaler une syllabe au milieu du torrent de paroles qui tombait à larges flots des lèvres de madame Duvercourt.

— Ah oui-dà ! mon jeune marquis, reprit la vieille,en élevant son diapason, vous ne croyez pas ma fille digne de vous épouser? ça vous en^

canailleràit ? Bon soir! bon soir !.. Allez donc un peu faire un tout" de promenade où nous ne sommes pas! Et puis, si vous m'en croyei, vous irez chercher fortune ailleurs... Vous êtes libre, oh ne vous retient pas... Voici la porte !

— insolente! s'écria le marquis, en levant sa canne.

— Pas de gestes, nion prince! .. Ou bien oh appelle les voisins... et vous pourriez descendre plus vite que vous n'êtes monté !..

Et comme le marquis, furieux, les lèvres blanches et contractées, allait peut-être se livrer à quelque violence , madame JDuvercourt ouvrit brusquement une petite femêlre qui donnait sur uncorridor, puis elle appela de toutes ses forces: Jean! Pierre! Mathieu! Nicolas! presque tous les noms plébéiens ducalendrier. Le marquis de Pons, craignant de se éomprotucltre avec d'indignes adversaires, qui n'auraient pas un fort grand respect pour son nom

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aristocratique, le marquis de Pons se dirigea vers la porte, en jetant à madame Duvercourt quelques phrases de mépris.

C'est alors que le gentilhomme se rencontra face à face avecGustave sur le palier de l'appartement.

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