LEQUEL DES DEUX
Quelques jours après, deux jeunes gens, mis avec une extrême élégance, déjeunaient au Rocher de Cancale.
Le vin de Champagne coulait abondamment, et les propos joyeux et libres jaillis-
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saient comme la mousse de ce nectar inspirateur. L'un des deux convives buvait surtout avec une espèce d'acharenent .Leurs verres s'emplissaient et se vidaient comme par miracle: à chaque instant ils faisaient venir une nouvelle bouteille de Champagne frappé.
— A la bonne heure, mon cher marquis! dit l'autre convive en battant des mains. Voilà ce qui s'appelle avoir de la verve ! Tûdieu ! quelle facilité ! quelle habile et rapide ingurgitation !.. Je ne te croyais pas d'une pareille force !
— Ah ! ah ! mon cher vicomte , c'est que j'ai du chagrin, vois-tu !
— Toi ?... par exemple !
Et le vicomte de Thorigny poussa un bruyant éclat de rire. Le marquis de Pons resta fort sérieux j et se versant de suite trois verres de Champagne , il les but en moins de trois secondes.
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— Voyons ! reprit le \icomte : quel est donc ce beau sujet de tristesse? Pardieu î je serais curieux de le connaître... Je ne te croyais pas capable d'engendrer de la mélancolie...
— Oh î sois tranquille, vicomte, je la noierai bientôt dans mon verre î... C'est une idée , un enfantillage... Mais cela passe... Tiens, si tu veux, il faut nous distraire?...
— Volontiers! moi , je suis toujours prêt.. Tu sais qu'en général, j'ai l'avantage d'être un assez bon vivant ! Je ne faiblis jamais... surtout quand il s'agit de plaisirs, d'élégantes fredaines... pourvu toutefois que ma délicatesse ne coure pas le moindre risque^ et que je puisse m'amuser comme un diable, sans faire la plus légère peccadille contre l'honneur !
— Oui , je sais, Thorigny, que tu es fort scrupuleux, fort susceptible en matière d'hon-
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neur ! répliqua le niar(|uis avec un sourire qui n'était pas exempt de sarcasme. Môme au collège, tu étais, je m'en souviens, le plus mauvais sujet de la classe ; mais tu n'avais pas ton pareil pour la droiture et la délicatesse....
Le vicomte regarda un instant le marquis, avec un certain air de défiance : il fronça même légèrement les sourcils, et ses lèvres se contractèrent un peu ; mais ce mouvement fut à peine saisissable. Le marquis de Pons n'y fil probablement pas attention.
— Ahisi donc, mon pauvre de Pons , tu es en train de broyer du noir ? Que diantre ! explique-moi donc l'affaire !
— Non, vois-tu, non, Thorigny... Tu rirais de moi... Ou bien, je te connais, avec tes beaux discours, tu dirais quej^ai tort !
— Pourquoi cela , mon cher ? Tu me crois donc bien systématique, bien pédagogue?
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— Non , Thorigny , non, je sais que tu es un brave garçon et que tu as quelque amitié pour moi. Mais n'importe , il faut absolument que lu joues le rôle de Don Quichotte, que tu protèges le faible et l'opprimé, comme tu dis toujours... Et si tu allais répondre à ma confidence par ce refrain habituel : «tu n'as , mon cher, que ce que tu mérites,» je sens que malgré moi j'aurais la tentation de te chercher querelle, de l'envoyer à tous les diables !
— Tu aurais tort, mon ami ! répondit gravement le vicomte, car je crois être ordinairement un assez juste appréciateur des choses, et quand je dis : «ceci est bien, ceci est mal, » tu peux me croire I
— Corbleu ! Thorigny, il faut avouer que tu ne manques pas d'amour-propre... ni d'aplomb. Toi qui tranches du Lycurgue , du Selon, du Socrate, on pourrait bien, avec un peu de complaisance, on pourrait bien trouver
lions la biogiapliic quelques pages , ou du moins quelques paragraphes qui ne sont guère orthodoxes.
— Que veux-tu dire? Diable m'emporte si Je le comprends !
— Au fait, j'en conviens, vicomte, je pourrais être un peu plus clair et plus catégorique; mais, pour le moment, c'est inutile. Revenons à notre affaire , c'est-à-dire à îa mienne.... Je te parlais de ma tristesse, et tu voulais en savoir la cause. Mon cher Thorigny, je vais l'ouvrir mon cœur... Pour, toi je n'ai rien de caché... J'ai besoin de tes conseils; mais surtout, mon cher, de ton assistance !
— Quel ton grave et solennel , marquis ! C'est comme le début d'un mélodrame!...
Voyons, parle! que je voie un peu si tu as le Champagne triste ou gai...
— Ah! Thorigny, maintenant tu plaisantes! Peut-être crois-tu que je plaisante aussi moi-
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même? Mais non, liens , si je ris^ c'est avec amertiime , c'est du bout des lèvres , comme on dit... Mon cher, imagine-toi que je suis amoureux!
— Toi, de Pons?
— Oui, moi-même... et cela doit le paraître anormal et bizarre. Tu dois presque me croire malade ou fou !... Je sois l'un et l'autre, peut-être... C'est fort possible... Mais ce qu'il y a de plus certain encore, c'est que je suis amoureux !
— Oh ! pour le coup , marquis , je n'en doute plus ; tu viens d'avoir une intonation si tragique, un regard si fatal, que je lis très clairement ce qui se passe au fond de ton cœur... Tu aimes quelque femme mariée; la femme d'un ami , sans doute... Mais le devoir t'arrête ; il y a comme une barrière insurmontable entre vous deux... La barrière de l'honneur 1
— Non, Thorigny, tu n'y es pas; la femme que j'aime n'est pas mariée, elle est libre... et de plus^ elle est charmante ! Dix-neuf ans, une taille de sylphide, une figure d'ange î Une voix... Ah! mon ami, c'est irrésistible! Il faut absolument perdre la tête!...
— Et tu l'as perdue, mon pauvre garçon, je le vois... Car, enfin, si tu n'avais pas le cerveau quelque peu malade, tu prendrais les choses beaucoup moins tragiquement... Que celle divine créature soil encore plus divine, je le veux bien; qu'elle ait toute la beauté, toute la grâce , tous les mérites en partage... Qu'importe? Est-ce une raison pour le désoler, comme si jamais tu ne devais réussir? Eh ! mon cher, quand on est riche et tourné comme foi, quand on se nomme le marquis de Pons, on ne trouve pas longtemps des cruelles!... Que ton ange soit un petit démon pour la coquetterie, qu'elle te fasse enrager de tou-
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tes manières , qu'elle ne veuille pas (jue les choses marchent trop vite , c'est encore li es possible, et je ne la désapprouve pas ; mais tu sens bien qu'un jour ou l'autre elle finira par l'aimer, part'aimer comme une folle... et tu seras dix mille fois plus heureux pour avoir attendu!... Yoilà, mon cher, voilà ma morale; tu vois qu'elle n'est pas si morose et si pédante?... J'ai la conscience même furieusement large... quand je n'ai pas à transiger avec l'honneur ! Qu'on aime , qu'on séduise , qu'on enlève une jeune fille... c'est très faisable,et la délicatesse n'en souffre nullement... si toutefois la jeune personne n'était pas sous votre garde. . . Si, par exemple, vous n'avez pas abusé de la confiance et de l'hospitalité.
— Bien, bien, voici maintenant les réflexions qui commencent! Je te vois venir...
— Est-ce que par hasard j'aurais touché juste sans le vouloir?
— Oh pas précisément, Thorigny...
— Mais encore?...
— Écoule ; voici l'affaire : la personne que j*aime est d'une beauté merveilleuse, comme je te disais tout à l'heure; certes, il n'y a pas une femme du monde, au moins je n'en connais pas une, qui la vaille...
— Ah ! ah î j'y suis, mon brave de Pons : ta sylphide n'est pas du monde, et tu crains que l'aventure ne s'ébruite, tu crains de prêter le flanc aux médisances, si jamais on vient à savoir que tu es amoureux d'une petite fille de rien.
— Non, vicomte, ce n'est pas ce qui m'inquiète. Je t'assure qu'il n'y a pas à rougir.... au surplus, la personne en question, tif la connais parfaitement, tu la vois presque tous les soirs... d'un peu loin, il est vraij et tu m'as répété cent fois qu'elle est adorable.
— Bon, bon, je commence à deviner : ta
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déesse est une actrice, quelque fille d'Opéra!.
— Eh bien, oui, mon cher!... et voilà ce qui m'irrite, ce qui m'afflige, ce qui m'humilie... Croirais-tu qu'après six mois de cour j'attends encore l'heure du berger.
— Bah ! c'est incroyable !
— C'est pourtant comme j'ai l'honneur de te le dire, vicomte ! Je. n'ai rien épargné, je te jure, ni les cadeaux, ni les couronnes, ni les applaudissements en plein balcon !.. J'ai obtenu pour la belle un engagement superbe, j'ai payé certains articles de journaux jusqu'à vingt-cinq louis, j'ai fait écrire des Opéras, poëmo et musique, tout exprès pour elle!... Enfin, mon ami, je puis te le dire et cela en toute franchise, jusqu'à présent cet amour là me coûte plus de vingt-mille francs !
— Eh bien ! de Pons, tant pis pour toi ! dit le vicomte d'un ton sentencieux. Puisque tu paies... tu n'as que ce que tu mérites..
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— Ah ! je savais bien que tôt ou lard nous aurions le refrain de la chanson. Du reste, il faut te dire, pour être juste, que cette charmante enfant n'est pas le moins du monde intéressée; elle ne m'a jamais rien demandé: bien plus, elle a toujours refusé mes cadeaux. C'est la mère qui ne refuse pas, elle!... Cette \ieilie fée prend de toute main.
— Il y a donc une mère?... demanda vivement Thorigny avec une expression de curiosité inquiète.
— Oui, vicomte, et une mère comme on n'en voit pas souvent, même au théâtre. Figure-toi le lype des mères d'actrice passées, présentes et futures ! Je n^ai rien \u de plus grossier, de plus sordide, de plus ignoble que cette vieille femme qui^pareille au dragon de la fable, veille nuit et jour depuis quinze ans sur la vertu de sa fdle...
— Tu es étrange , interrompit le vicomte
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(\m air grave. Quoi! tu ne veux pas même qu'une mère défende l'Iionneur de sa fille?.,
— Pour pieu, vicomte, pas de phrases ! Je te dispense volontiers de ta morale. Non, mille fois non, je ne conteste point ce droit à une mère... Mais du moment que cette mère n'est plus qu'une abominable duègne, une espèce de marchande qui ne voit dans la beauté , dans l'honneur de sa fille qu'une somme d'argent considérable, qu'une fortune sur laquelle il faut toujours avoir les yeux... Alors, je t'en fais juge, ne peut-on, sans manquer à la délicatesse, ne peut-on jouer au plus fin avec cette horrible mégère , et voler le trésor, sauf à le payer ensuite généreusement?...
— Mon cher de Pons, j'attends, pour te dire ma façon de penser, nette et sincère, que tu "veuilles bien t'expliquer avec plus de franchise ou de simplicilé. D'abord je désirerais
oa»oii- \(^ nom des personnes à qui la as affaire?
— Eh bien! soit. Tu connais Flora Duvercouit...
— Flora Duvercourt ! in terrompt le vicomte, frappé de stupeur.
— C'est elle que j'aime , c'est elle que je veux avoir...
— Mais tu ny penses pas, mon cher de Pons! ajoute Thorigny avec une étrange vivacité. Flora Duvercourt a beau être actrice , elle a toujours mené une conduite irréprochable. C'est une jeune fille, pure et honnête, au noble cœur, aux sentiments élevés!... Je suis bien sûr d'avance qu'elle ne cédera jamais à d'ignobles calculs , à des vues intéressées : tu peux me croire... Sans la connaître intimement, j'ai pu me convaincre en différentes occasions que Flora Duvercourt est une belle et généreuse nature, que le souille empesté du théâtre
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ne corrompra jamais. Au surplus, tu peux en juger par toi-même, certes, depuis deux ans, les hommages et les adorations ne lui ont pas manqué ; elle a pu voir à ses genoux tout ce que Paris a de plus riche , de plus noble , de plus élégant , et la calomnie elle-même n'a pas trouvé de quoi mordre : la réputation de Flora est toujours restée la même, toujours pure et intacte...
— Parbleu , Thorigny , comme tu parles chaleureusement de Flora ! Est-ce que , par hasard, lu serais aussi amoureux d'elle?..
— Non, mon cher, balbutia le vicomte d'un air embarrassé j mais je lui rends justice!.., c'est une femme charmante, une adorable virtuose, et je l'admire!.. Quant à moi, j'ai tout lieu de croire que Flora Duvercourt n'aura jamais d'amant.
— Bah? c'est ce que nous verrons.
— Elle veut se marier, sans doute, se bien
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marier, faire une alliance honorable; el je trouve qu'elle n'a pas lort!...
— Ah! tu trouves, magnanime Thorigny?..
Eh bien , mon cher, moi, je pense différemment. Je ne connais rien de plus absurde, de plus excentrique, de plus immoral, que le mariage au théâtre; les acteurs, surtout les actrices, ne doivent jamais songer à pareille folie. D'abord, le sacrement leur ôte toute leur verve, tout leur talent; c'est pitoyable! Je parie que Flora, mariée, n'obtiendrait plus le moindre succès.
— Tu crois, de Pons?
Et dans cette question du vicomte, il y avait comme une intention mystérieuse, indéfinissable.
— Ce qu'il y a de certain, reprit de Pons avec un sourire dédaigneux, c'est que je tiens beaucoup trop à l'avenir musical de Flora ^ à
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ses triomphes, à sa voix enchanteresse, pour avoir la foh'e de l'épouser 1. .
— Que dis-tu, de Pons?
— Je dis que la mère de celte petite fdle s'était niisdans la tête une idée si burlesque, si étrangement cornue, que c'est presque fabuleux. Croirais-tu que la vieille Duvercourt avait songé très sérieusement à me prendre pour gendre?..
Ccl aveu parut faire sur le vicomte une soudaine et profonde impression.
— Oui, vicomte, oui, poursuivit de Pons en riant d'une manière forcée. Maman Duvercourt n'avait pas de moindres prétentions!.. Tu m'avoueras que c'est drôle, et qu'il faut avoir assez bon caractère, pour ne pas s'en fâcher?.. Néanmoins, comme j'ai lieu d'être fort mécontent, comme je n'ai jamais souffert qu'une femme, laide ou jolie, vieille ou jeune, se moquât de moi, j'ai compté sur ton aide.
sur ton amitié, pour accomplir à nous deux un certain projet...
— Et quel est-il, ce projet? demanda le vicomte en prenant un \isage froid et sévère. J'espère bien, si tu veux que je te seconde , j'espère bien que ce projet est parfaitement avouable , qu'il est compatible avec l'honneur?..
— Tu en jugeras, vicomte... mais viens, ce n'est point ici que je veux te faire ma confidence. Il faut auparavant que je consulte une autre personne... viens.
Et les deux jeunes gens sortirent bras dessus bras dessous du Rocher de Cancale.