‹ La poule aux œufs d'orChapitre 15 sur 31 · UN CLOU CHASSE L'AUTRE · texte numérisé non relu

UN CLOU CHASSE L'AUTRE

Quelques jours après cette conversation, les deux camarades de collège, les deux compagnons de plaisirs, étaient comme brouillés ensemble. Personne n'aurait pu soupçonner la cause de cette brusque rupture; mais il était

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bien évident qu'une aigre et violente discussion avait eu lieu entre le marquis de Pons et le vicomte de Thorigsy. Le marquis était moins assidu que d'ordinaire au balcon de ropéra. Quant au vicomte, il ne manquait pas une seule représentation : lorsque Flora chantait, à la fin de chaque morceau, à chaque point d'orgue, il déployait un enthousiasme extraordinaire; et, battant des mains à rompre ses gants-paille, il se pâmait avec une exaltation des plus fougueuses, des plus excentriques. Ses applaudissements étaient si furieux, que le parterre et les loges le contemplaient avec surprise; et, sans la toilette brillante et recherchéedu vicomte qui, du reste, était parfaitement connu, on aurait pu le prendre pour im applaudisseur à gages, qui s'était mis au balcon afin de produire un plus grand effet.

Gustave venait aussi fort exactement à l'Opéra ; et son enthousiasme, quoique moins dé-

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monslralif et de meilleur aloi que celui du vicomte, aurait fait honneur encore à un véritable dilettante.

Plusieurs fois madame Duvercourt avait remarqué les applaudissemenls sonores et fastueux du vicomte de Thorigny , et pleine de reconnaissance , joyeuse et fière, elle s'était bien vile empressée de raconter à sa fille l'effet prodigieux qu'elle avait produit sur Villustre jeune homme (c'est ainsi que madame Duvercourt appelait le vicomte).

Flora, bien qu'elle fût en général d'une grande modestie, aimait pourtant les hommages qui s'adressaient à son talent de cantatrice et de tragédienne : aussi, lorsqu'un soir elle rencontra sur le théâtre iM. de Thorigny, ce fut d'une manière toute gracieuse, avec le plus aimable sourire , qu'elle répondit à ses compliments exagérés. Le vicomte, quijoi-

gnait à une extrême souplesse de caractère , un esprit vif et pétillant, n'eut pas de peine à séduire madame Duvercourt à force d'éloges et de cajoleries ; et, sans qu'il eût même besoin de réclamer la faveur d'être admis chez Flora , la vieille mère le pria de venir le plus souvent possible.

Cependant Gustave n'ignorait pas que le marquis de Pons n'allait plus chez madame Duvercourt ; mais le marquis s'était bien gardé de lui dire la véritable cause de cette brouille, et Gustave pouvait croire que l'étrangeté seule de madame Duvercourt, et ses naïvetés parfois un peu grossières, avaient éloigné pour quelque temps de ^sa maison un homme aussi haut placé que le marquis de Pons. Celui-ci avait son projet , et ce n'était pas sans raison qu'il avait amené Gustave chez Flora.

Bientôt le marquis , ne pouvant réussir à

pénétrer dans la maison de madame Duvercoiirt , crut devoir s'abseiUer pour quelque temps, afin de se faire regretter et rappeler peut-être. Il partit pour un voyage de plusieurs mois, disait-il : des affaires de famille, des intérêts fort compliqués exigeaient sa présence dans le midi.

Gustave, sans trop se rendre compte de ce qui se passait au fond de son coeur, fut secrètement enchanté de ce départ, et quoique ce jeune homme fût la franchise et la sincérité même, il eût peine à dissimuler sa joie lorsqu'il dit adieu au marquis de Pons.

Il ne se passait pas deux jours sans que Valory n'allât faire une visite à Flora , soit chez elle, soit dans sa loge au théâtre. Une douce et fraternelle intimité ne tarda pas à s'établir entre Flora et Gustave. Un lien mystérieux et sympathique semblait unir ces deux

jeunes cœurs: l'un n'avait pas un désir, une pensée, que l'autre presque à î'inslant même ne les partageât ; tous deux aimant l'art et la poésie, ils avaient une horreur profonde pour tout ce qui est plat, vulgaire et mesquin. Flora devenait chaque jour plus instruite , et trouvait un charme ineffable à entendre Gustave lire,d'une voix mâle et vibrante, ces nobles et impérissables ouvrages , éternel honneur de l'esprit humain.

Avant de connaître Flora, Gustave ne savait pas une note de musique, et pour lui une partition était un livre d'hébreu; mais doué d'une intelligence merveilleuse , d'une organisation poétique et musicale, il s'était rapidement initié aux secrets de l'harmonie, à toutes les difficultés innombrables du solfège. Quelques leçons de Flora, données en jouant , avaient suffi pour accomplir celle espèce de miracle.

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Mais Gustave ne perdait |>oinl de vue ses grands travaux littéraires ; il passait tour à tour de !a nouvelle tragédie au libretto qu'il écrivait pour l'auteur de Robert-le-diable, Flora, séduite par le rôle admirable qui lui était destiné. pressait chaque jour Gustave, et voulait à mesure lire le travail de la veille.

Un mois environ s'écoula. Gustave entretenait une correspondancesui vie avec le marquis de Pons qui ne semblait [ms disposé encore à revenir. Dans chaque lettre, ce dernier parlait de Flora ; il priait Gustavedeje tenir au courant de tout ce qui se passait chez madame Duvercourt.

Gustaves'était fidèlement acquitté de son rôle de correspondant ;il avait raconté au marquis, dans les plus grands détails, tous les nouveaux triomphes de Flora et les progrès miraculeux qu'elle semblait faire chaque jour. Jusqu'alors

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il avait prononcé à peine , clans ses Icllres, le nom du vicomle deTliorignyj non pas qu'il eût précisément un motif pour cacher à M. de Pons les fréquentes visites de cejeune homme et l'accueil empressé de madame Duvercourt; mais craignant de laisser percer quelque jalousie, quelque rancune, ou plutôt craignant de nuire à la réputation de Flora, il avait mieux aimé se taire. Enfin, un jour, il reçut uneletire beaucoup plus catégorique et plus interrogative que les autres ; le marquis s'étendait longuement sur le vicomte de Thorigny; il voulait savoir s'il n'avait pas cherché à s'introduire dans la maison de Flora. Gustave , étonné d'une pareille question , évita d'y répondre; mais sa lettre avait quelque chose de vague et d'embarrassé qui dut surprendre le marquis.

lin matin , (iuslave , brûlant de verve et

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d'inspiration, travaillait, assis près de sa fenêtre, a*ix rayons da soleil Jevairt.'Qaeiqtiespols de fletti s, rangés &ur 1« rdjord de sa croisée , attiraient èes papillons et les mouches ^ui volli^aienl et bourdonnaient a^ec un doux muiHiaiire. De temps à autre, quelques moineaux elfrofttés venaient piller avidement les mi«tle6<jle:})ain que ^ustav^, dans sa distraction i>êveuse, avaiit éparpillées devant Ha fenêtre. To«t cela fornaait un assez §ioili >iabl«ati d'intérieur, qu'un peintre n'eût sans doute pas dédaigné. Par moments Guslavej un pou dérangé de^son travail par le bruit joyeux des oiseaux, relevait la tête, et regardait avec un sourire toute cette gentille scène, pleine de vie, de bon*lieur et d'animation. Soudain un coup de sonnette retentit à la porte.

■ — Ah ! bon Dieu, dit-il , en se levant a'vec impatience. Qui peut venir à cette heure?

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quelque inipoi lun ?.. Ma foi je n'ouvre pas...

Mais les coups de sonnette recommencent avec plus de force; et; comme il ne se pressait pas d'ouvrir , on frappe violemment à la porte avec le pommeau d'une canne, puis le carrillon devient terrible, incessant. Gustave, arraché si désagréablement à sa méditation poétique , frappe du pied avec colère , sans pouvoir se décider encore à ouvrir; mais, désespérant du silence, il court à la porte.

— Que diable ! je ne serai donc jamais tranquille! dit Gustave entré ses dents.

La porte venait de s'ouvrir: un grand jeune homme, mis avec une merveilleuse élégance, entre en se dandinant , une petite canne à la main.

Gustavedemeure frappé de surprise : c'était le marquis de Pons .

T)IPLOMATÏE.

— Eh 1 mon cher monsieur de Valory,ditle fashionable, en lui.secouanlla main avec cordialité, vous ne m'attendiez guère, je le vois ! et je tombe des nues !..

— En eflet... répond Gustave avec une cer-

taine hésilation, je ne complais pas encore sur l'honnenr de voire visile...

— L'honneur de ma visite? Eh ! allons donc, je vous en conjure, ne failes pas de phrases ! il ne s'agit pas d'honneur et de cérémonie entre nous... C'est moi, d'ailleurs, qui suis fier d'êlre votre ami, Oer de venir déranger dans son travail le plus grand poète de noire époque !

Une louange si merveilleusement hyperbolique, devait surprendre Guslave: il regarda un instant le marquis pour s'assurer qu'un pareil éloge n'était point de la dérision.

— Oui , mon cher monsieur Gustave^ je vous dérange... je vous trouble maladroitement dans vos inspirations ; mais pardonnez, moi, de grâce! je n'y tenais plus, je voulais absolument vous voir ! Je descends de voiture; '''arrive h l'insiaut même...

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— Mais il y a quelques jours encore, monsieur le marquis, votre dernière lettre ne parlait pas de retour.

— Ah! c'est vrai; et je complais même

voyager. tin peu en Allemagne, dit négligemment le marquis. J'aime beaucoup l'Allemagne, Va» poésie brumeuse comme son ciel; ses cathédrales gothiques ; ses femmes blanches, rpveuses et passionnées!... Eh! continua-t-il avec un éclat de rire, excusez-moi, je fais de la poésie descriptive, du romantisme.... et franchement, ce n'est pas mon fort. A vous la palme en ce genre! Mais descendons un peu de notre nuage , revenons sur la terre...

En parlant de la sorte, le marquis de Pons s'était assis dans un fauteuil ; et, la tête renversée sur le dossier, les jambes ci'oisées l'une sur l'autre, il jouait avec son lorgnon et le faisait tourner dans sa main. Gustave prit un

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fauteuil el se mit à eôté du marcjnis. Gustave était paie, sombre, préoccupé : c'est qu'il avait beau faire , une réflexion acre et poignante le torturait.

— Eii bien! mon cher monsieur Gustave, demanda le marquis, en jetant un regard prolecteur sur les paperasses qui encombraient le bureau du poète, avons-nous travaillé un peu? Avance-t-elle enfin, cette fameuse Conjuration de CatUina , cotte tragédie que la comédie Française attend comme le messie?

Dites-moi , entrez-vous bientOt en répétition ?

— Pas encore , dit Gustave avec indifférence; j'ai à peine achevé mon premier acte.

— Bah! bah! est-ce qu'il est possible?

Mais vous vous endormez, mon cher! Que diantre ! dans une époque comme la nôtre, où tout se fait au galop, où l'esprit comme le

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corps va sur un chemin de fer, vous auriez lort de ne pas vous hâler!... Prenez-y garde, on vous devancera !...

— L'espace est libre! répondit Guslave : qu'on aille et qu'on marche I je ne demande pas mieux que d'applaudir au triomphe de mes rivaux...

— Oui , oui , vous êtes un excellent jeune hoiuaic , une nature généreuse et primitive ! Mais c'est égal , croyez-moi , servez-vous un peu plus de vos amis et du charlatanisme : l'esprit et le talent, c'est bien ; l'habileté, le savoir-faire, c'est mieux!..

Puis , la conversation roula quelque temps encore sur des questions purement littéraires et presque insignifiantes. Le marquis de Pons avait jelé en avant toutes ces phrases|banales, comme une espèce de préambule qui devait l'amener insensiblement à ses fins.

— Vous dites donc, reprit-il, en se frisan t la moustache, que maintenant votre principale occupation est ce libretto du Juif-Errant ?

— Oui, ma foi! je vous l'avoue, et j'en ai presque honte : car cela me donne un mal atroce; et je crains, après tant de peine, de ne pas réussir à faire grand'chose de bon... L'Opéra est un genre à part qui veut une main très exercée, une extrême habitude, et j'ai peur de faire un ouvrage d'écolier, une rapsodie absolument indigne de la musique du grand maestro...

— Allez , allez toujours , mon cher 1 Vous êtes beaucoup trop modeste ; vous ferez , j'en suis sûr ^ un chef-d'œuvre auprès de tous les opéras passés, présents et futurs!... Et puis d'ailleurs, vous êtes merveilleusement inspiré dans ce travail... Quand vous songez, n'est-ce

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pas ? que vos vers seront chantés par une voix adorable , quand vous songez que Flora Duvercourt...

Le marquis de Pons s'interrompit soudain pour observer Gustave : celui-ci venait de tressaillir.

Gustave fit tout au monde pour détourner la conversation ; mais le marquis la ramenaittoujours sur Flora.

— Sur ma parole ! disait le marquis de Pons avec exaltation, c'est une exquise et divine créature!... Je ne crois pas, en vérité, qu'il soit possible de la voir trois jours de suite tète-à-têie, ne fût-ce qu'une demi-heure, sans devenir passionnément amoureux d'elle!...

Gustave, à son tour, observa ie marquis.

— Où veut-il en venir? pensa- l-il.

— Tenez, mon cher monsieur de Valory, je

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