‹ La poule aux œufs d'orChapitre 18 sur 31 · DEUX MOTS A L'OREILLE · texte numérisé non relu

DEUX MOTS A L'OREILLE

Une fois seule avec Gustave, Flora Duvercourt ne larda point à reprendre connaissance. Alors, fondant en larmes, elle lui fit un complet aveu de tout ce qui s'était passé entre elle et le marquis de Pons.

— Je me taisais , Gustave , dit-elle ; j'avais encore pour cet homme un reste d'égards; je ne voulais pas Thurailierà vos yeux... Mais, puisque c'est lui qui m'y force , alors je parle !

— Oh! le misérable ! s'écria Gustave en serrant les poings. Avec quelle hypocrisie, avec quelle audace il m'a trompé !... Si vous saviez Flora, comme il parlait de vous , comme il jouait devant moi l'homme d'honneur !.. Ah ! je comprends, maintenant ! je comprends tout !

— Oui, Gustave, oui, c'est unlâche ! depuis longtemps jele connais, jelis dans son cœur... Oh ! si ma mère avait voulu me croire ! Mais cet homme, avec son nom, avec sa fortune, avec ses titres,avait réussi à l'éblouir... C'est mon déshonneur qu'il voulait!..

— Flora, soyez tranquille! dit résolument

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Gustave, en lui serrant une main dans les siennes : vous avez plus qu'un ami , vous avez un frère ! et vous verrez bientôt si l'épée d'un galant homme ne vaut pas celle d'un fat, d'un bretteur !

— Gustave, oh! vous m'effrayez !... Je vous en conjure, pas de duel avec cet homme !... Il vous tuerait!

— Peut-être !... dit sourdement Giaslave , mais je ne le crois pas ! J'ai pour moi la justice et ma coiàscience : je serai fort !

— Non, Gustave , ne risquez pas votre vie pour moi... Je me détesterais!... Oh ! mon ami, s'écria-t-elle avec une douloureuse exaltation, s'il vous arrivait malheur, je n'aurais pas la force de vivre 1

— Flora '.Flora! dit-il avec une profonde émotion. Oh! que je suis heureux! quel bon-^

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heur de vous entendre ! Le ciel est dans mon cœurl...

Aussitôt un coup de sonnelle brusque et saccadé les fit tressaillir : madame Duvercourt entra vivement dans la chambre, ses gros pieds dans une paire de galoches, un énorme parapluie verl à la main.

— Eh bien ! eh bien ! dit-elle en frappant le parquet avecle bout de son parapluie qui se déploya tout à coup, j'en apprends du joli î Et dire que je n'étais pas là! pour lui tirer la moustache à ce grand efflanqué de marquis !..

Gustave et Flora eurent beau faire pour calmer madame Duvercourt , sa fureur se déchaîna terrible pendant plus de vingt minutes, avec un torrent d'injures et d'expressions burlesques , empruntées au vocubalaire des halles.

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— Ah ! le coquin! disait-elle en se cambrant, un poing sur la hanche : Scélérat ! pendard ! voleur ! tu veux me filouter la vertu de ma fille!... Attends, attends, marquis de Carabas! marquis de l'Ognon ! Je te donnerai du marquis parla figure, et du balai autre part!.. Ah! ah ! ah ! ma pauvre fille, mon enfant , ma cocotte!...

Gustave, bien persuadé que les observations seraient inutiles, laissa la vieille femme donner un libre cours à sa colère.

— Ah ! mes enfants , mes chers enfants, dit-elle en se radoucissant un peu,je suis une fière imprudente aussi, moi ! Dire que j'ai pu me laisser faire au même, et pendant si longtemps! je le prenais pour un épouseur,ce gueux de marquis!. ..Oh! mais c'est égal, va, ma fille, ' ne t'inquiète pas... je t'en donnerai à choisir,

des marquis, des ducs, et des pairs... et de plus huppés que ce petit freluquet !

— Maman^ je t'en supplie, dit Flora à\\n air affectueux et chagrin, ne songe pas encore au mariage pour moi...

— Tiens! par exemple, en v'ià d'une autre! Crois-tu donc, mon petit trésor, que je vais te laisser moisir sur les planchés? Quand je dis sur les planches... j'entends cette boutique de l'Opéra... Non, non, pas du tout, mon astre ! J'ai mon idée, moi. . . Je veux qu'il enrage, ton marquis! qu'il se mange les bras jusqu'au coude!.. Oui, j'ai ma vengeance! Je te mitonne un \icomte, un vrai vicomte, un beau vicomte î cinq cents mille livres de rente... en espérance! et des châteaux en veux-tu, en voilà!

Gustave regardait Flora d'un air triste et profond. Celle-ci, tournant sur lui des yeux pleins de tendresse et de mélancolie, répondit

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à sa mère sans cesser un instant de regarder Gustave :

— Maman, crois-moi, n'ayons pas ces idées ambitieuses... la fortune et les titres n'apportent pas toujours le bonheur!.. Au contraire , elles le font fuir bien souvent!...

— Ah ^a, ah ça ! qii'est-ee qiié tti nous chantes, toi? dit riladatiie DuvercouH, en écarfjuillant ses gros yeiii. ^

— Je dis, maman, quesans être riches, nous arriverons tôt ou tard au bien être. Maintenant, grâce à Dieu, ma position est assurée ; mes appointements nepeuvent que s'accroître; et dans quelques années...

— Oui, oui, je t'engagea compter sur les années! répliqua madame Duvercourt, en replongeant son parapluie dans la gaine de serge. Voilà comtiie sont les jeuiiésses. Elles s'i-

moginent qu'on ne vieillit pas, que les dents vous tiennent dans la bouche, et les cheveux sur la tête, comme les marronniers dés Tuileries... Mais, pas de ça, Lisette ! les dents , ça tombe; les cheveux, ça tombe j tout tombe, quoi l Tu as beau chanter comme un rossignol, tu peux devenir muette... Un bon rhume, un maudit catarrhe, une extinction de voix... et bernicle! adieu le sol ! la chanterelle est cassée. . . ça ne vaut plus que deux liards ! . .

— Eh ! maman , repartit Flora avec un mélange de tristesse et d'impatience, pourquoi prévoir de tels malheurs? Dieu merci, je suis jeune et bien portante; jamais un rhumel ma voix ne peut, au contraire, que gagner... Pourquoi veux-tu donc que je la perde?..

— Je veux? je veux , dis-tu ? interrompit madame Duvercourt d'un ton colère. Non, certes, je ne veux pas! je ne veux pas du tout!

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je le le défends même expressément!.. Mais enfin les choses viennent sans nous demander permission; et tu as plus d'un exemple à l'Opéra... suffit ! Je ne veux pas que ma petite Florinelte passe toute sa vie à s'égosiller sur un théâtre... Il faut absolument qu'elle soit vicomtesse, et je liens mon vicomte ! . . .

Gustave comprenait parfaitement toute la pensée de madame Duvercourt; et, muet, sombre, pensif, il fronçait les sourcils. Flora gardait le silence.

— Laisse-moi faire, ma cocotte chérie ! reprit madame Duvercourt , en appliquant un gros baiser sonore sur la joue de sa fille. J'ai ton affaire entre mille; et le vicomte de Thorigny...

Elle s'interrompit tout à coup ; la porte venait de s'ouvrir, et la femme de chambre annonça le vicomte de Thorigny.

— Ah! mais c'est comme une bénédiction! c'est un coup du ciel! s'écrie madame Duvercourt en s'élançant vers le vicomte et lui prenant les deux mains qu'elle serre avec une tendresse frénétique. Monsieur le vicomte, ce cher monsieur le vicomte! On soupirait après lui... Comme je suis heureuse!...

Le vicomte fit de son mieux pour répondre aux démonstrations cordiales de la vieille femme. En même temps, il saluait Flora d'un air aimable et dégagé, et lui prodiguait toute sorte de compliments.

— Oui, mademoiselle , en vérité, disait-il avec un tendre sourire, voire nom est dans toutes les bouches! On vous admire, on vous aime, Oft vous adore!... Tout^-à-l'heure encore on parlait de vous chez l'ambassadrice d'Angleterre ; et 5 si vous n'étiez pas si modeste,

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je VOUS dirais toute la conversation, mot pour mot...

Après quelques paroles plus ou moins insignifiantes, échangées de part et d'aulre, le vicomte, se penchant à l'oreille de Gustave, lui dit plusieurs mots à voix basse.

— C'est bien , répondit Gustave à demivoix. Je suis prêt...

— Chut! fit le vicomte d'un air mystérieux. On nous observe... Qu'on ne se doute de rien !...

— Dans cinq minutes je vous suis, repartit Gustave.

— Eh bien? eh bien?... Qu'est-ce que vous marronnez donc là? dit madame Duvercourt, qui n'aimait pas les aparté ailleurs qu'au théâtre. Vous semblez tout soucieux, Monsieur le vicomte..; Qu'est-ce que c'est donc ?j

— Oh! rien... rien, je vous assure, ma chère madame Duvercourt! repondit le vicomte en souriant. Je parlais à M. Gustave d'un petit journal... Il s'agit d'un article que je voudrais faire passer.

— Un article? Ah! dit madame Duvercourt, en se frottant les mains. J'aime beaucoup les articles, moi ! Surtout quand ils font mousser mon petit ange...

— Eh bien! vous serez contente alors, j'espère, répondit le vicomte en se dandinant. Mais pardon , ma chère dame, il n'y a pas un instant à perdre, on nous attend au journal...

— Et quel journal, s'il vous plait, mon cher monsieur le vicomte?

— Le Troubadour, Demain, j'aurai le plaisir de vous apporter le numéro,

— Allez, allez, mes amis, mes bons amis!

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dit madame Duvercourt, le visage éclatant de joie. En v'ia des amis véritables, des applaudisseurs ! C'est bien, c'est bien ! Courage , monsieur Gustave', bravo, monsieur le vicomte! Chauffez, chauffez ma petite!...

Et le vicomte sortit de la chambre avec Gustave, qui, en prenant congé de Flora, lui avait serré la main d'un air triste et rêveur.

— Tu vois bien, colombe, dit madame Duvercourt à Flora : dans quatre ou cinq mois au plus, nous serons présentées à Sa Majesté Louis-Philippe !

xvni.

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