A L'OPERA
Ainsi donc Gustave Valory, après une assez longue hésitation , était retourné dans sa chambre. Depuis une demi heure à peu près, il semblait travailler avec plus de suite et d'activité; mais soudain il jette vivement sa plume
et se lève en se frappant le front.
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— Non, c'est impossible ! dil-il iivec impatience, cnarpentant sa chambre à grands pas. J'ai beau faire, je ne puis retrouver le fil de mes idées... Vraiment je suis absurde... Ah!
Et, continuant sa promenade agitée, il croisait tantôt les bras sur sa poitrine, et tantôt se prenait la tête à deux mains comme pour se recueillir.
Mais le trouble était dans sa pensée ; son cœur battait avec une force inouie ; le sang bourdonnait à ses oreilles.
— Malheureux insensé! reprit-il avec unedouloureuse amertume; (juoi ! je ne puis donc vaincrece délire! Je ne puis donc m'arracherdu cœnrceile image et ce nomqui mebrùlent !... Âh! c'est de la folie!.. Que m'en reviendra-l-il? Je ne serai pour elleel pour le monde qu'un objet de pitié, de raillerie! Et déjà mon imagination s'épuise, mon esprit se fatigue à vouloir saisir un songe, uneouibrc i\m toujours
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m'échappe !... Mainlenant le travail me pèse, la poésie est pour moi sans charme... Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi l'ai-je vue? pourquoi n'ai-je pas fui cette dangereuse occasion! 11 y a quelque temps encore j'étais libre et calme; je voulais vivre tout entier pour l'art et pour la gloire;je n'avais pas d'autre passion!... Malheureux ! malheureux !
Puis, retombant dans un morne silence, il demeura quelque temps immobile et debout, le front appuyé dans ses mains.
^ — C'est plus fort que moi ! s'écrie-t-il. Non, je ne puis rester dans celte chambre, quand je sais qu'un si court espace me sépare iVe/le!... J'irai, n'importe! Je veux la voir, encore aujourd'hui!... Demain, je serai plus sage... Oui, je travaillerai... je quitterai, s'il le faut, Paris pour qjiehjue temps. Peut-être alors, quand je serai moins près iVelie, peut-
être la tranquillilé renaiira-t-clle clans mon cœur!
Tout en parlant de la sorte, Gustave s'enveloppait à la haie de son paletot. 11 souffla sa lumière et sortit précipitamment.
La neige tombait moins fort. Gustave courut vers le quai et monta dans un cabriolet de place.
— A rOpéra, dit-il au cocher. Et vite I je suis fort en retard. '
La course fut rapide. Gustave franchit les marches du péristyle avec un frissonnement indéfinissable. Il entra dans la salle : elle était pleine de monde. Partout de riches toilettes et les plus charmantes femmes de Paris. On donnait, ce jour-là, une reprise de Guillaume Tell, et Flora Duvercourt, la fameuse cantatrice, devait y chanter pour la première fois. Rien de plus joli, de plus gracieux, de plus adorable que cette jeune personne. Petite et
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svelle, elle avait de magniliqucs cheveux noirs qui formaient un délicieux contraste avec son teint d'une blancheur éblouissante; ses grartds yeux noirs, longs et veloutés, avaient une expression tour à tour pleine d'enthousiasme et de mélancolie; ses dents, fines et brillantes, donnaient à son sourire un éclat extraordinaire, et sa jolie tôle, admirablement posée sur un cou de cygne, avait de molles ondulations qui vous plongeaient dans une suave et profonde extase. Mais ce qu'il y avait de plus incomparable encore dans celte radieuse créature, c'était sa voix douce,, grave, harmonieuse et vibrante. On ne pouvait par moments l'entendre sans avoir des larmes aux yeux; jamais une femme n'avait uni, à un timbre de voix plus enchanteur, une plus louchante expression, un art plus merveilleux et plus excpiis.
Lorsque Gustave entra dans la salle, Flora
chantait, et, de temps à autre, au milieu du silence, un frisson d'enthousiasme et de plaisir circulait parmi la foule. Gustave était comme enchaîné à sa place : l'œil fixe, le cou tendu, il respirait à peine, et sa main s'appuyait contre son cœur agité, comme pour le contenir dans sa poitrine. Oh! qui pourrait comprendre tout ce qui se passait alors dans l'esprit et dans Tâme de cet ardent jeune homme! Il n'avait jamais vu, même dans ses rêves de poète, une plus céleste figure, quelque chose de plus aérien, de plus angélique. Flora venait à peine de lerminer lesdernières notes de sa brillante cavatine, <ju'un tonnerre d'applaudissements éclatait par toute la salie ; le parterre battait des mains et trépignait; les balcons et les loges applaudissaient en criant : bravo ! C'était une délicieuse et profonde admiration. Seul, peut-être dans cette grande foule, Gustave demeurait immobile et
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muet : c'est qu'il avait comme le vertige; il était comme sous l'empire d'un songe, d'une hallucination magnétique.
Tout-à-coup on lui frappa sur l'épaule; et, tiré brusquement de son délire extatique, Gustave tourna la tête. La personne qui venait de l'éveiller ainsi était un homme d'une trentaine d'années a peu près; c'était lefashionable, le dandy parisien dans toute la force du terme. Grand et mince de taille, mis avec une élégante recherche , il avait une figure noble et distinguée, mais pâle et maladive.
— Eh bien, M. de Valory, dit le fashionable, en serrant la main de Gustave, vous paraissez bien froid aujourd'hui? Qu'avez-vous donc? Est-ce que par hasard vous n'êtes pas content de Flora? Elle a pourtant chanté d'une façon divine.
— Oh! oui, divine i répondit Gustave avec
transport. Je ne crois pas qu'il soit possible d'avoir plus dame et plus d'expression ! Chanter de la sorte, oh ! c'est du génie!
— A la bonne heure ! je vous reconnais^ je vous retrouve ! C'est qu'apparemment l'admiration vous avait paralysé... cela parfois arrive, mon cher monsieur.
Gustave ne fit aucune réponse et parut même embarrassé.
— Ah ça, dites donc? M. de Valory, reprit l'élégant jeune homme avec ^un ton d'aimable i'amiliarité, il faut pourtant que vous écriviez un poème pour Meyerbeer. J'ai parlé de vous l'autre jour au grand maestro, et il serait enchanté que vous lui fissiez un opéra.
— C'est trop de bonté, monsieur le mar- (piis, répondit Gustave, je vous remercie infiniment. Mais, en vérité, je ne me crois guère capable d'enlreprendre une pareille œuvre; je ne sais pas <ine note de musique
et j'aurais beaucoup de peine à faire un mauvais opéra.
— Eh! laissez-donc, uion clier monsieur, rien de plus facile. D'ailleurs vous avez fait vos prouves, et si je ne vous savais pas si modeste, je serais tenté de croire que vous voulez rire.
— Non, en vérité, je vous parle très sérieusement.
— Ce n'est pas possible. Qu'est-ce qu'un librelto pour vous? Quand on a fait la mort de Socrate, c'est-à-dire la plus belle tragédie contemporaine, on aurait mauvaise grâce à reculer devant un opéra. D'ailleurs, vous pouvez m''en croire, il est absolument | inutile de savoir une seule note de musique pour composer un poème. Mais je dois vous dire une chose, ce n'est pas seulement au célèbre compositeur que j'ai promis votre collaboration... J'ai fait une attire proujesse à laquelle, j'en suis
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bien sur, vous n'aurez pas le courage de me faire manquer. ♦
— Que voulez-vous dire? monsieur le mar- (juis, demanda Gustave avec surprise.
Le mar(juis de Pons se mit à sourire, et garda un instant le silence.
— Ainsi, vous ne comprenez pas, monsieur de Valory ?
— Non, vraiment.
— Tout à l'heure je vous dirai cela, reprit le marquis, en lui faisant signe de se taire.
L'enlr'acte venait de finir, le rideau se levait.
Flora Duvercourl chanta plus admirablement encore : ce fut un enthousiasme universel, et, quand le rideau se baissa à la fin du dernier acte, de bruyantes acclamations demandèrent la sublime cantatrice. Jamais le théâtre de l'Opéra n'avait vu s'accomplir un si boaii triomphe.