‹ La poule aux œufs d'orChapitre 21 sur 31 · VIS VENGEUR · texte numérisé non relu

VIS VENGEUR

Il entre, la figure pâle et décomposée.

A peine madame Duvercourt l'a- 1- elle aperçu, qu'elle s'élance vers lui tremblante et furieuse.

-^Ali! voilà donc monsieur le vicomle ! dil-elle en secouant la tête cl se croisant les bras. Merci 1 merci !... vous avez joliment soigné ma fille !...

— Oui, je comprends, madame, répond le vicomte d'un accent pénétré : vous avez lu cet article, cet article infâme! et vous pouvez croire que je me suis permis hier, à votre égard, une infernale mystification...

— Il ne s'agit pas de tout ça! interrompt madame Duvercourt en se cambrant d'un air majestueux. Pas de grands mots, et venons au fait. Vous m'avez envoyé sous enveloppe ce polisson de journal, qui nous traîne dans la boue^ moi et ma fille !

— Non , madame, non ! ce n'est pas moi, je vous jure, quivousai fait un pareil envoi !... Ohl Dieu m'est témoin que je voudrais bien savoir qui '. ... Ce ne peu t être qu'un drôle,qu'un

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misérable l et j'aurais un bonheur extrême à lui couper les oreilles !... C'est vrai, madame, hier je vous ai parlé d'un article (jui devait passer aujourd'hui dans le Troubadour: l'article était donné à l'impression ; moi , qui vous parle, je l'ai corrigé hier...

— Ah ben ! ah benl elles sont fraîches vos corrections! interrompit la vieille, d'une voix de stentor.

— Mais je vous en conjure, ma chère madame Duvercourt, laissez-moi m'expliquer... Je vous répète que l'article devait passer ce malinj mais il y a eu dans la composition du journal, je ne sais quelle abominable superc|ieriel... Bref, on a substitué un autre article au mien , un article injurieux, infâme, plein de calomnies atroces! El ce qu^il y a de plus étrange dans toute cette affaire, c'est qu'il m'a été impossible encore de découvrir

le véritable auteur de cette diatribe. C'est un mystère, un mystère profond I... Oh! si je pouvais savoir!...

— Je sais , moi! interrompit Flora d'une voix faible et sanglotante.

— Parlez, mademoiselle, parlez, je vous en supplie! s'écria chaleureusement le vicomte. El je ne demande qu'à vous venger! Oui, quel qu'il soit, le misérable, je ne lui ferai pas grâce 1 et son sang paiera vos pleurs !..

— Bravo! bravo! dit madame Duvercourt d'un ton belliqueux en secouant la main du vicomte; bravo, jeune homme, je vous approuve!.. Oui, tuez-moi le coquin^ pour lui apprendre à vivre! et après, vous serez content de moi... Oui, vous aurez ma fille... quand vous Taurez vengée.

Le viconile,qui était bien loin de s'attendre à une offre pareille faite à brûle pourpoint,

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demeura un instant frappé desurpriseetmuet. Enfin, pour se donner une contenance et cacher son trouble mêlé de joie, il reprit impétueusement :

— Mademoiselle, oh! de grâce, si vous avez quelques soupçons , veuillez m'en faire part...

— C'est inutile, monsieur, c'est inutile, répondit Flora tristement.

— Mademoiselle , je vous en supplie , un seul mot, un seul !.. J'ai déjà quelques doutes, moi qui vous parle ; oui, je serais presque tenté de croire... Mais une telle infamie, une lâcheté pareille de la part d'un homme si haut placé, oh! c'est à peine vraisemblable!.... N'importe! n'importe! Je le connais maintenant, cet homme. . . il est capable de bien des choses...

— Et de qui parlez-vous? de quel hom-

me? demanda vivement madame Duvercourt.

— Mademoiselle Flora doit me comprendre, j'en suis sûr...

— Oui, oui, monsieur! dit Flora en secouant la tête.

— Ah! ah! tu comprends, petite? Eh bien! parle... nomme le masque... el voici monsieur le vicomte de Thorigny qui est un brave, et qui va lui couper le nez!...IN'est-il pas vrai, vicomte?

— Oh! madame , je serais heureux de vous prouver mon dévouement! Non, vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il y a d'indignation dans mon cœur !.. C'est horrible! c'est horrible! Calomnier, outrager, couvrir de fange et d'opprobre une jeune fille aussi pure, aussi chaste! il faut n'avoir pas d'entrailles, n'avoir

pas de sang dans les veiries... Mah j'en ai, bieii merci ! et poUl* défendre, fibur venger mademoiselle Flora Duvercourt, je suis prêt à le répandre jusqu'à la dernière goutte!..

— Bien, bieii, jeune homiiië ! Voiië etei hn vrai vicomte, au moins, vousl dit madame Duvercourt, en lui tendant la main. A la bonne heure! en v'Ià un de noble, un fils de pair de France! Gomme je vous embrasserais ça, si j'étais sa mère!

— Eh bien, ma chère madame Duvercourt, allons, faites comme si j'étais votre fds... je vous en conjure!

Et la vieille femme, s'élançant les bras étendus vers le vicomte, le pressa contre son cœur avec enthousiasme.

— Oh ! oh ! que c'est touchant! murmura-lelle d'une voix attendrie. Parole a honneur j'en pleurerais, si je n'étais pas en rage. Ce

cher vicomte, quelle bonne pâle d'homme! Comme il vaut mieux dans son petit doigt que le marquis de Pons dans tout son individu!

— Le marquisdePons! dit Flora d'une voix faible et vibrante d'indignation.

— Oui, oui, c'est un joli coco ! reprit madame Duvercourt d'une voix aigre et perçante. Je lui conseille de remettre la patte sur mon parquet... Oh! ohl Je lui rafraîchirais sa frimousse de marquis avec un sceau d'eau froide !..

— Eh bienî^entre nous soit dit, madame Duvercourt , vous n'auriez pas tort ! murmura le vicomte d'un air significatif. Cet homme est votre ennemi ; il ne cherche qu'à vous nuire; et mêmeil voudraitfaire croire. . .

— De quoi ? de quoi ?

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— Non, mieux vaut me taire ! dit le vicomte en fronçant les sourcils. Vous sentez bien que jesaisà quoi m'en tenir... Dieu merci, jeconnais et puis apprécier mademoiselle Flora Duvercourt. Je sais qu'il n'y a pas sur la terre une créature plus sainte et plus charmante î Oh ! c'est un ange de candeur et de pureté !..

— Je l'espère bien, monsieur le vicomte, et celui qui sera assez heureux pour obtenir ce cher petit trésor , pourra dire , ma foi, qu'il n'est pas volé!.. Et quand je pense, vieille bête que je suis ! oui quand je pense que je l'aurais donnée les yeux fermés , ma pauvre bichette, à ce grand scélérat de marquis!.. N'est-ce pas à faire dresser les cheveux ?.. Oh! tenez, vicomte, parole d'honneur, j'en frissonne! Donnez-moi la main... je tombe !.. Je vais m'évanouir !..

Et IM.dGThorigny soutenait dans ses bras la

grosse vieille qui, penchée en arrière, 'pesait de toute sa lourdeur sur le vicomte. Mais tout à coup, se redressant comme par magie , elle s'écria d'une voix de tonnerre :

— J'y suis ! j'y suis ! c'est le bon Dieu qui me souffle à l'oreille... Oui , parole d'honneur! le brigand qui a fait cette article, ou qui

l'a payée, ça ne peut être que le marquis de Pons !

— C'est lui ! c'est lui ! répéta vivement Flora Duvercourl.

— Est-il possible ? quoi ! vous avez toutes deux la même idée ? Eh bien ! moi aussi , je 1 a partage... Et sans plus attendre, je vais trouver le marquis! je lui demanderai raison... Je le forcerai à se battre,

— Oh ! oui, oui, vous ferez bien ! interrompit inadaïue Duvercourl, en se fendant comme

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un maître d'armes, et tendant le bras. Une , deux! flic, flac! !.. Bon! courage !.. Attends^atlends, gredin! Une, deux! pif !.. Une deux ! pal ! Ah ! ah ! j'espère !..

Et tout essoufflée , pourpre comme une crête de coq, elle se laissa tomber dans un fauteuil.

— Soyez tranquille , madame ! reposezvous sur moi ! dit le vicomte d'un ton fier et menaçant. Demain , à pareille heure, vous serez vengée !... ou bien j'aurai cessé de vivre !

— Non, monsieur le vicomte, non , je vous en supplie, dit vivement Flora d'un accent de frayeur. Ne vous battez pas avec le marquis de Pons... Je suis déjà bien assez malheureuse... Que je ne sois pas cause encore du malheur des autres !..

-^ Merci , mademoiselle ! dit le vicomte

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d'une voix profondément émue. Mais de grâce ne vous alarmez pas... Je ne suis pas un enfant, un écolier... Dieu merci, j'ai douze ans de salle , et je plains ceux l|ui me bravent! Moi d'abord, je ne suis pas querelleur, j'ai le duel en exécration!... pour que je lire répée,il faut que j'y sois cofilraint. Ah ! ah ! continuat-il en secouant la lêle, si j'avais pu soupçonner hier qu'une aussi lâche attaque vous menaçait,les choses auraient bien pu se passer différemment!.. Je suis , moi , d'une nature assez conciliante ; j'arrange autant que possible les affaires qui n'ont pas de cause grave.... Hier par exemple, je n'ai pas cru devoir laisser !VÏ. Gustave Valory se battre avec le marquis de Pons...

— Lui ! Gustave? Ohlque dites-vous? interrompit Flora, pâle d'émotion.

Ce trouble, cet accent de frayeur et d'inté-

rêt ne pouvait échapper au vicomte : il se mordit les lèvres.

— Oui, dit-il avec un air d'indifférence, je ne sais trop quelle altercation avaiteu lieu hier entrecesdeux messieurs, mais enfin, un duel devait s'ensuivre ; je devais être témoin dans cetterencontre. Bref, une fois arrivé sur le terrain, j'ai fait tous mes efforts pour empêcher un n: '.li ;:: : car véritablement , ce pauvre Valory, malgré tout son courage, n'était pas de force à l'escrime.

— Gustave ! Gustave ! murmurait douloureusement Flora. Pauvre ami qui prenait ma défense!...

— Tiens, tiens, liens, vous ne nous disiez pas ça? lit madame Duvercourt, en se frottant les mains avec une satisfaction orgueilleuse. Brave jeune homme! en voilà un qui nous aime, et qui nous est dévoué!... Ce pauvre

Chérubin ! lui qui manie bien mieux la plume d'oie que l'épée, il s'en allait au carnage, à la boucherie, sans rien dire!... Seulement pour le bonheur d'être le champion, le chevalier de l'innocence et de la beauté!... Si j'avais été là par exemple, oh ! je n'aurais pas voulu qu'on montrât les dents pour moi! J'aurais un peu drôlement épousseté monseigneur le marquis! Quel dommage ! quel dommage que je ne sois pas un homme !... Dites donc, vicomte, je serais votre second, et je lui percerais la bedaine raide comme balle!... Ah! ah! mon drôle, je t'apprendrais à nous faire des articles, ^t à nous les envoyer sous enveloppe... comme si nous étions au premier d'avril!... Coquin, va!

— Calmez-vous, madame Duvercourt... dit le vicomte d'un ton solennel. Je ne souft'rirai pas qu'on vous manque de respect, non plus

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qu'à mademoiselle votre fille ! Sur mon honneur, vous ne subirez plus de pareils outrages ! Mais, en attendant, et pour donner une leçon aux facétieux journalistes , je vais retourner à leur bureau... Il faudra bien qu'on me dise enfin d'où part l'insulte; et si je ne puis obtenir aucune explication, je m'en prendraiau marquis de Pons!... Je le forcerai du moins à déclarer publiquement qu'il n'est pas l'auteur de cet article, que cet article est une infamie!

Flora, qui ne voulait rien devoir au courage du vicomte de Thorigny, fit de nouveaux efforts pour le détourner de sa résolution; mais ce fut inutile. Madame Duvercourt dont la rancune était profonde, voulait absolument que le marquis fût châtié: elle prit la main du vicomte d'un air solennel; et, lui tendant les bras:

260 LÀ POVLK Al i OEUFS d'oR.

— Venez ! s'écria-t-elle, venez , mon fils!.. Embrassez votre mère... et vengez-la !

Quelques minutes après, le vicomte de Thorigny sortait, la joie et l'espérance au cœur.

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