‹ La poule aux œufs d'orChapitre 23 sur 31 · LES DIATRIBES · texte numérisé non relu

LES DIATRIBES

Cette lettre fit beaucoup réfléchir Gustave; il se rappelait en effet Juliette Bonval; elle devait avoir dix-huit ans à peu près ; trois années auparavant , elle était partie avec sa famille pour la Guadeloupe; et alors, quoi-

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que toule jeuneet à peine sortie de l'enfance, elle était déjà belle et annonçait beaucoup d'imagination et d'esprit. L'aveu d'un semblable amour était sans doute singulièrement flatteur pour Gustave : une jeune fdle , belle et riche , qui lui offrait tout ensemble et sa fortune et ta main'. Toutefois, l'image et les souvenirs de Juliette ne pouvaient contrebalancer la présence de Flora. Aussi n'y eut-il pas la moindre hésitation dans l'esprit de Gustave; et il prit tout de suite la plume pour répondre à son père qu'il refusait. Mais réfléchissant tout à coup qu'un semblable refus paraîtrait offensant et qu'il fallait ménager l'amour-propre de toute une famille, il déchira sa lettre, et crut devoir attendre quelque temps encore, avant d'exprimer un refus définitif.

Le soir même, il se rendit chez Flora.

Le marquis de Pons n'était pas rétabli en-

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core de sa blessure, il gardait toujours la chambre. Quant au vicomte, il avait quitté Paris depuis une quinzaine de jours pour une affaire importante, une affaire de succession. Sans trop s'en rendre compte, Gustave était enchanté de cette absence, et jamais il n'avait témoigné plus d'affection, de dévouement et d'enthousiasme pour Flora.

Il Tenait donc d'entrer chez elle. Mais quelle est sa surprise, son émotion, quand il voit Flora pâle et la tête penchée sur sa poitrine, tout en pleurs! Madame Duvercwirt se promenait convulsivement par toute la chambre, rouge, furieuse, hérissée, absolument comme une lionne en fureur qui tourne dans sa cage. Les tables, les meubles, les tapis étaient jonchés de feuilles éparses : c'étaient des journaux tout grands ouverts; journaux de théâtre petits et grands, revues, brochures, etc.

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il donc? demande Gustave effrayé.

— Il y a, répond madame Duvercourt près de suffoquer, il y a qu'on nous déchire! il y a qu'on nous abime!... Oh! mais, patience, patience ! ça finira !

— Quevoulez-vousdire?. . . balbutie Gustave, qui commençait à comprendre.

-— Eh! eh ! je veux dire que ce Paris est une caverne de voleurs ! et que tous ces journalistes , c'est un tas de bandits I

— Mon Dieu! serait-ce encore quelque nouvelle insulte? dit Gustave en prenant d'une main tremblante la main de Flora.

Flora ne fait aucune réponse et pleure.

— Oh ! mais ce serait indigne! s'écrie sourdement Gustave.

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— Quand je vous dis que tous vos journalistes sont des chenapans! vocifère madame Duvercourten foulant aux pieds, avec fureur, tous les journaux éparpillés. Des gueux! des scélérats! des raeurt-de-faini ! Oh! si je pouvais les tenir tous dans le même sac, comme je vous les flanquerais à l'eau, cette marmaille!

busiave venait de ramasser au hasard quelques feuilles, et il les parcourait des yeux : soudain il devient pâle et frissonne ! De tous côtés, des attaques furieuses^ d'amèreset poignantes diatribes !... Flora Duvercourt, qui, la veille encore, était l'idole du pubhc, avait perdu toute sa voix, tout son talenten moins de quarante-huit heures j elle chantait horriblement faux ; elle était obligée maintenant de crier pour atteindre les notes hautes; les notes basses ne s'entendaient plus. El puis , elle

jouait sans intelligence; elle ne savait pas marcher sur la scène, etc., etc .. Et dans tous les petits journaux, c'était un luxe de mcchancelés, de plaisanteries; un feu roulant d'épigrammes: coups de lancette, coups d'aiguille, coups d'épingle, coups de fouet. A chaque phrase revenait le nom de Flora Duvercourt , à tout sujet, tout propos l la malheureuse cantatrice n'était plus bonne qu'à chanter le vaudeville, ou à faire les beaux jours delà province, etc., etc... Mais ce qu'il y avait de plus sanglant encore dans toutes ces attaques, c'est que des phrases à double entente et pleines de malveillance avaient l'air d'insinuer que Flora était maintenant la maîtresse du vicomte de Thorigny, après avoir été tour-à-tour celle de Valory, du marquis de Pons, et de plusieurs grands personnages à qui elle devait sa fortune rapide et ses prodigieux succès au théâtre.

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En lisant ces in(\\mes calomnies , Gustave ne put maîtriser son indignation.

— Oh! ces misérables ! s'écria-t-il. Les lâches ! s'ameuter ainsi tous contre une femme !

— Oh! dit Flora avec un soupir, c'est bien affreux! c'est bien lâche! Car enfin, je ne leur ai rien fait, moi!..

— Mais toutes ces ignobles insultes ne resteront pas impunies! dit Gustave. Tôt ou tard je saurai!..

— Oui, tôt ou tard, ajoute madame Du vercourt avec amertume. Mais il ne s'agit pas de tôt ou tard! il faudrait savoir tout de suite les embrocher tous les uns après les autres!. . Oh! si mon cher vicomte était ici, il vous les enfilerait comme des mouches!

— Le vicomte? dit Gustave avec un mélange

de surprise et de chagrin. El pourquoi le vicomte? Ne suis-je pas là, moi?

— Eh*! oui, mais ce n'est pas la même chose, répondit madame Duvercourt. Votre arme à vous, c*est la plume, la sienne est l'épée. Les gredins! voyez-vous, ils ont bien choisi le moment, ils savaient que le vicomte n'était pas ici pour répondre , et ils ont distillé sur nous leur venin... Ah! c''est fâcheux de n'être qu'une femme , et de n'avoir que ses ongles ou un manche à balai!.. Mon brave vicomte! je donnerais deux doigts de ma main pour le tenir ici! ^

— Mais en vérité, madame Duvercourt, dit Gustave d'un air piqué, j'aurais cru que vous aviez meilleure opinion de moi ! Vous me croyez donc bien lâche et bien faible? Moi! je ne serais pas capable de vous défendre ?

— Oh! si, si, Gustave! s'éijria Flora avec

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cnlraîneiuent. Je sais que voiisèles courageux, dévoué, mais contre tant d'ennemis ijuepourriez-vous faite?

Gustave fut an moment de réporjdre avecun accent parti du cœur : « Mourir! ou vous venger!.. Par bonheur il se tut : Le cri sublime du vieil Horace lui revenait à la mé~ moire. " ;

— Mon cîier Gustave, je vous le répèle , poursuivit Flora, vous ne pourriez que répandre votre sang pour moi; vous savez à peine manier les armes...

— Oui, oui, ajouta madauie Dïivcrconrt, vous n'êtes pas comme ce cher vicomte, qui vous tuerait une mouche au vol avec sou pistolet. Je vous dis que ce n'est pas voire affaire, mon pauvre monsieur Gustave! Taites-ne^s vos iraqédics : voilà!

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Gustaxo ôiail |iroroiulémcnl limnili»': pour In promière lois do sa vie, il rogrellail de n'a- \o\v pas appris l'cscriiue, de n'avoir pas Iréqueiilé los lirs cl les salles d'armes. Mais qu'imporle? pensait-il , avee la jiisliec pour ^>oi, avec du eoiirage, on esl toujours sûr de venir à lioul des provocateurs.

— J'ai encore un ispoir, dit madame Duv(!rcourt. Je ne sais pas i)ù est maintenant le cher vicomte , mais si par hasard un de ces coquins de journaux lui londje sous la main, il arrivera tout de suite en|)osie... Et puis, une, deux ! flic, flac! il vous, crève cin(| ou six bedaines, marquis ou journalistes , ça m'est éi^al î

— Madame Duvercourl , du résolument Guslave, j'espère que vous n'aurez pas à regretter l'absence du vicomte (ie Thorigny : je n'ai pas son adresse, mais n'importe! je

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croîs avoir sa bravoure... et vous pourrez bientôt vous convaincre qu'un homme en vaut un autre... surtout quand on a de son côté la justice et le bon droit !

En même temps, il prit la main de Flora, qu'il serra dans les sien nés avec affection , et, saluant madame Duvercourt avec plus de froideur qu'à l'ordinaire, il sortit précipitamment de la chambre.

. Flora était si émue, si absorbée dans ses tristes réflexions, qu'elle ne s'aperçut du départ de Gustave qu'au bruit que fit la porte en se refermant.

— Oii ! mon Dieu ! murmura-t-eile en se rappelant les dernières paroles de Gustave. Où va-t il?

— Couper les oreilles à tous ces drôles, dit madame Duvercourt.

296 LA POULE AUX OKUFS d'oR.

— Oh! non!.. reprit Flora en courant vers la porte. Pas de duel... ce serait horrible! Pauvre Gustave!

— Laisse-donc faire ! dit madame Duvercourten la retenant. Fautqu'un homraesoit un homme ! il ne suffit pas de savoir faire de belles tragédies, il faut pouvoir aussi donner un coup de main à ses amis, dans l'occasion.

Flora insista d'abord pour rappeler Gustave : elle ne voulait point qu'il se battît; mais Gustave avait déjà descendu l'escalier et ne pouvait plus l'entendre.

XXIlf,

A QUOI TIEIMNEIVr LES SUCCES.

Gustave était brûlant d'indignation. Il se rendit précipitamment à tous les bureaux des journaux qui avaient attaqué Flora. D'abord , il employa des paroles amères et menaçantes : de pareilles attaques étaient infâmes, indignes

298 LA POUI.F. ».

d'un galynl homme, elc. Plusieurs journalistes, qui n'élaienl'pas habitués à s'enlendredire de semblables choses, se fâchèrent, et en moins de quelques minutes , Gustave avait déjà trois ou quatre duels sur les bras. Mais bientôt on le » reconnut, et, comme il n'avait pas d'ennemis

dans le journalisme, comme au contraire il avait éveillé toutes ies sympathies des écriât T vains, les nouveaux adversaires de Gustave s'empressèrent de lui faire des excusés : aucun d'eux ne voulait se battre avec lui, non par lâcheté, mais parce que c'était un bon et brave jeune homme aimé de tous. Dailleurs, la colère de Gustave avait une cause juste et noble ; il se déclarait le défenseur d'une femme outragée: on savait depuis longtemps qu'il était amoureux de Flora. Les choses parvinrent donc à s'arranger. Deux des journalistes, qui s'étaient montrés d'abord les plus intraitables, firent cause commune avec

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Gnstnve: toutes ces allaques si brutales contre Flora leur paraissaient incompréhensibles ; il y avait là-dessous (juelque mystère, quel(|ue sourde et puissante influence , f|uelr|ue corruption d'argent.

On interrogea plusieurs com[)Osileurs d'imprimerie, et l'on sut qu'un personnage qui n'avait pas dit son nom était venu la veille même chez les imprimeurs de journaux, et qu'il avait ofïeii de très grosses sommes à quelques ouvriers, sous la condition de faire passer subrepticement un article tout préparé

contre Flora.

Il y avait tant d^'njures et de cruauté dans

ces articles, que plus d'un proie en avait élé ' surpris; mais comme niadame Duvercourt était en horreur à tous les journalistes , el passait pour un type de bêtise et de vidgarilé, il ne paraissait pas impossible (jue quelque feuilletoniste, éconduit el furieux , eût voulu

se venger dt; h mère sur la fille. Dailleurs, dans le> coulisses des journaux, il y a certains mystères plus oji moins scandaleux, comme dans les coulisses du théâtre. Il ne suffît pas d'avoir un merveilleux talent, et d'obtenir de grands succès, pour recueillir tout ensemble les éloges de la presse ; il faut aussi , el là n'est point le beau coté du journalisme, que tous les artistes, comédiens ou chanteurs, s'abonnent, et même (prilscontribuent encore de leur bourse à la fortune du rédacteur. Par bonheur, toutes ces honteuses spéculations sont assez rares, el personne ne les approuve. Enfin CCS différents articles, si poignants, si acerbes, paraissant le même jour, avaient dû éveiller l'attention des journalistes : c'était comme une explosion, connue l'effet d'un complot.

Si Gustave, en entrant dans le premier bu-

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reau de journal, eùl dit tout de suite son nom et le motif qui l'amenait, bien certainement il n'eût rencontré que des sympathies et des excuses. Mais quand Forage fut calmé, Gustave n'avait jamais eu plus d'amis^ chauds et dévoués, Flora plus d'admirateurs. Chacun promit à Gustave de réparer le mal, et de venger Flora. Les ouvriers d'imprimerie, qui s'étaient laissé séduire , lurent chassés à l'instant même, et l'on crut généralement que l'instigateur de toutes ces méchancetés ne pouvait être que le marquis de Pons.

Gustave se rendit sur-le-champ à l'hôtel du marquis, mais celui-ci était absent; il venait de faire sa première sortie en calèche : il était sans doute au bois. Gustave entra dans le premier cabinet de lecture et se mit à écrire au marquis de Pons. C'était une lettre véhémente, indignée. < Monsieur le marquis, disait-il, si vous avez fait cela, vous êtes un infâme ! et

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partout où vous serez, je vous le crierai à la face! Si vous n êtes pas coupable tle cette lâcheté, écrivez-donc, monsieur, donnez un démenti public, parla voie des journaux, à tous ceux qui vous accusent ; couvrez de honte les caiomnialeurs!.. Ou bien, si vous êtes toujours l'ennemi d'une femme qui ne vousa jamaisfait de mal, dites-le hautement, et quand vous serez guéri de votre blessure, vous trouverez en moi un ennemi mortel, acharné!

Le soir même, Gustave reçut une réponse du marquis; elle était sèche et laconique. « Le marquis de Pons a l'honneur de prévenir M. Gustave Valory que depuis six semaines il n'a pas lu un seul journal; qu'il est absolument étranger aux articles injurieux dirigés contre Flora ; que d'ailleurs il ne s'occupe pas d'elle. «Si pourtant cela pouvait plaire à M. Valory^ le marquis de Pons serait complètement à ses ordres avant quarante-huit heures.

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