FIASCO
Ainsi donc le marquis de Pons niail positivement êtrel'auteur de ces articlesrcom me jamais il n'avait passé pour un lâche, pour un homme capable de nier même une infamie en présence d'un duel, on devait croire que le marquis
disait la vérité. Néanmoins Gustave voulait avoir de plus amples explications ; tl ne pouvant trouver l'ennemi anonyme, il se promettait bien de faire payer cher au marquis le ton ironique de sa lettre et la façon toute dédaigneuse dont il parlait de Flora.
Justement, le lendemain l'Opéra donnait une représentation extraordinaire qui avait attiré une affluence considérable. Toutes les logesétaient garnies de superbes toilettes; le parterre était noirde monde: c'était une espèce de solennité. Gustave se trouvait dans une loge à quelque distance de l'avant-scène; mais, craignant de laisser paraître son émotion à la vuedeFlora, il demeurait dans le fond de la loge. Cependant, lorsque Flora fit son entrée en scène et qu'une triple salve d'applaudissements s'éleva, Gustave , comme emporté par un mouvement magnétique , s'élança sur
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le devant de la loge, et battit des mains. Bientôt les acclamationsredoubièrenljpresquetoul le monde savait dans la salle ce qui s'était passé la veille, et queFlora était en butte à de sourdes persécutions. Aussi chacun voulait protester hautement contre de si injustes attaques, et à peine Flora eut-elle chanté avec un tremblement involontaire dans la voix, que des cris d'enthousiasme retentirent par toute la salle. Pourtant il s'en fallait que Flora eût chanté comme à l'ordinaire: sa voix était faible, mal assurée. Peu à peu néanmoins elle reprit plus de calme et de fermeté ; encouragée par les applaudissements, elle finit par se surpasser elle-même ; et sa voix, se développant avec une pureté magnifique , s'éleva pure, vibrante et mélodieuse.
Alors tous nos diletlanti se pâmèrent avec descrisconvulsifs, et Gustavejoignit ses bravos à ceux de la salle, qui trépignait. Flora avait
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quille la scène, qu'un miirmiired'approbaiion rirciilail encore : à peine si l'on prôuit l'oreille aux fines cl délicieuses fiorilures de madame Damoreau. Bientôt Floia, toute émiieencorede sa victoire, reparut pour ciianterune éblouissaniecavatinc. C'était un morceaud'uneétrange (liiïicuUé: il y avait quelques passages où la voix la plus juste et la plus exquise courait grand risque de s'égarer , et la moindre erreur eût été quel({ue chose d'irréparable; car c'était un passage brusque et continuel des plus hautes notesaux plus basses, une profusion d'arpèges, degammes chromatiques^ et puis des notes larges et sonores (jui venaient dominer
lebruilde l'orchestre. NéanmoinsFIora, pleine d'assurance, semblait devoir exécuter ce morceau plus merveilleusement encore que les précédents. Les premières notes furent attaquées avec une justesse surprenante. Onécoutait en silence; lous lés yeux étaient tendussur la scène;
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lesbouclips (Haienthénntes. Gustave, retenant sa respiration, écoulait avec ivresse; il appuyait une main sur son cœur pour en comprimer les battements tropsonores; il était dans l'enchantement. Tout à coup la voix de Flora s'arrêic et se brise; elle pâlit... ses yeux ont rencontré par hasard les yeux du marquis de Pons: froid, calme et moqueur, il est accoudé au balcon ; et dans sa physionomie il y a queUpio chose d'acerbe et de cruel. Flora se trouble; comprenant que l'œil de son ennemi mortel la dévore, elle se tait, et tremble comme une pauvre fauvette qui verrait tournoyer sur elle un oiseau de proie. Un murmure de surprise et de mécontentement parcourt la foule. C'est en vain que les admirateurs passionnés de Flora invitent au silence: de toutes parts s'élèvent des chuchotiements, des aparté peu favorables à la cantatrice, et personne dans la salle ne peut comprendre d'où vient un pareil orage. Ce-
peridanl Gustave a compris: ses yeux, suivant la direction des regardsde Clora, ont bien vile reconnu le marquis de Pons , qui vient d'entrer au balcon pendant la cavaline.
Une sueur Irbide parcourt tous les membres de Gustave; son cœur bat avec une violence inouie; un nuage couvre ses yeux. Flora cbantait encore, mais au milieu des murmures et des chut. Ce n'était plus elle-même : sa voix, toujours si ferme et si pure, avait baissé d'un quartdeton !.. Ellenechanlait plusen mesure: c'est en vain (pie le chef d'orchestre, suant à grosses gouttes, marquait énergiquement la cadence avec sa baguette; c'est en vain que les basses, redoublant de force, essayaient de ramener la cantatrice dans le ton du morceau, la pauvre Flora était perdue; elle n'avait plus conscience de ce qu'elle faisait. Enlin, tremblante, effarée, elle tombe dans un fauteuil ; sa voix meurt. Quelques coups de sifflet se font
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entendre, mais comprimés bientôt par les applaudissements.
Aussitôt le marquis, se levantavec affectation, se met à applaudir du bout des doigts en criant bravo Ibravissimo! ! ! mais avec une intonation si railleuse, avec une physionomie si cruelle et si triomphante , qu^un rire inextinguible s'élève au balcon ; et des bravos ironiques qui avaient l'air d'attendre un signal, éclatent de tous côtés. Alors^ brisée d'émotion, écrasée de honte, la pauvre Flora s'évanouit... Un cri part du fond d'une loge ; une porte s'ouvre et se referme avec fracas.
On chantait le finale de l'acte. Les loges et le balcon se dégarnissaient.
— Ah ! ah ! ah ! c'est admirable ! dit le marquis en riant aux éclats. Il faut en vérité venir à l'Opéra pour entendre dépareille mu-
sique!
Et, se levant de sa place, il quitta le balcon en s'appuyanl sur une canne : illioîtail légèrement. Bientôt la foule s'amasse au foyer; le nom de Flora était dans toutes les bouches : ce qui venait d'avoir lieu occupait toutes les conversations. Il y avait surtout un groupe composé de fashionables et de journalistes, où l'on discutait fort chaudement: les uns étaient pour Flora , les autres contre; mais enfin tout le monde s'accordait à dire que si elle avait parfaitement chanté le premier morceau , la cavatine avait été un véritable charivari. Les ignorants, surtout ceux qui ne savent pas une note de musique, se aïoniraient leplus acharnés contre Flora : c'était, disaient-ils, un scandale, une affreuse mystification ; et le succès de Flora n'était dû qu'au charlatanisme, aux intrigues du ministère et des coulisses.
-~ Eh! par ma foi, c'est un peu vraijfdisait
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une voix moqueuse et vibrante. Moi qui vous parle , j'en fais très sincèrement mon mea culpa.
— Eh! pardieu! oui, c'est vous, monsieur de Pons ! reprit un petit homme qui se dressait sur le bout des pieds pour faire valoir tous les avantages de sa taille exiguë : vous nous avez imposé cette merveille, et si l'on vient nousécorcher le tympan, c'est votre faute, en effet.
— Pardieu ! il ne faut pas m'en vouloir, baron de Forcil, dit le marquis de Pons : vous voyez que je suis un galant homme, et que je meconfesse très sincèrement devant vous. J'ai droit à l'absolution. Mais aussi vous conviendrez d'une chose: la petite avait un peu de voix d'abord, un filet assez agréable. D'ailleurs, avec une jolie figure et dix-sept ans, on peut assez bien jouer son personnage à l'Opéra?..»
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Ainsi vous auriez lorl de m'en vouloir : car, après tout, c'est une jolie femme.
— Et \ous en saxez bien quelque chose, scélérat de marquis ! dit le baron avec un éclat de rire significatif. Ah ! gaillard , vous gardez pour vous les bons morceaux : vous nous laissez les cavatines.
Cette mauvaise plaisanterie fut accueillie par des rires ; et le marquis de Pons cria bravo, baron ! bravîssimo !
— Oui , oui , bravo , bravissimo ! comme vous faisiez tout à l'heure pour la pauvrette ! Ah ! marquis , vous êtes un terrible homme î et lorsqu'on est cantatrice et qu'on veut conserver ses trente mille francs d'appointements, on a bien raison de ne pas se brouiller avec vous.... Voyez, la petite a eu tout d'abord un succès superbe; on l'a coniparée à laasta, à la Maiibran , et que sais-je, moi ? à quelque
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chose de mieux, s'il est possible : alors vous aviez des regards indulgents pour la jeune merveille. Mais, bon ! voilà que vous vous brouillez... Oui, mon cher marquis, vous froncez le sourcil comme le Jupiter antique, et tout l'édifice que vous aviez construit s'écroule ! Vous avez soufflé sur la gloire de la pauvre Flora... Sa gloire s'évanouit '
— Et par ma foi! je vous le jure, dit le marquis avec un éclat de rire amer, en secouant la tête avec menace, je laisserai dorénavant mademoiselle Flora régler ses comptes entre elle et le public. Quand on a le malheur d'avoir pour mère une madame Duvercourt , on devrait au moins chanter juste ou ne passe brouiller avec ses amis.
— C'est vrai, c'est vrai , dit le baron. Mais à propos, 'dites-moi donc, comment tout cela