UNE MERE D'ACTRICE
Flora était assise près du feu, sur un divan de velours rouge. Mollement accoudée sur un coussin , elle avait une expression de langueur et de fatigue, qui la rendait plus charmante encore.
\\ y avait, à coté de Flora, unefemme d'un
certain âge, ([ni |)Ouvnil, quelque vingt ans auparavant, avoir été belle , mais d'une beaulé vulgaire, sans distinction.
C'était madame Duvercourt, la mère de Flora.
Certes, au premier coup-d'œil, on n'aurait jamais pu deviner que l'une de ces deux femmes était la fd'.e de l'autre. Flora , svelle et gracieuse^ avait dans toute sa personne quelque chose de noble et d'aristocratique , dont tout d'abord on était frappé. Quant à madame Duvercourt, sa taillecarréeetses mainsépaisses témoignaientdeson origine plébéienne; ses pieds, déformant la chaussure, étaient ceux d'une laitière. Sa figure seule, quoique chargée de plis et couperosée, conservait encore quelques lignes pures et régulières , où l'on cntrevo^fait, à force de recherches, une certaine ressemblance avec les traits de Flora.
Mademoiselle Duvercourt était aussi bonne
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que jolie; malgré la mauvaise éducalion el les conseils dangereux qu'elle avait reçus de sa mère, son cœur ne s'élaitpointcorrompu. Depuis trois ans de Ihéâlre , la contagion de l'exemple l'avait épargnée. Cependant les occasions de faillir ne manquaient pas sans doute à la brillante cantatrice ; elle voyait chaque jour à ses pieds les plus riches , les plus nobles adorateurs; on lui faisait continuellement de magnifiques offres, capables de séduire une grande dame peut-être; mais jamais Flora n'avait prêté l'oreille à ces propos mielleux et perfides. Jusqu'alors une seule passion avait régné dans son cœur à l'exclusion de toutes les autres : le culte de l'art ! Musique, peinture ou poésie, elle adorait l'art sous chacune de ces trois formes, qui sont la plus sublime expression des sentiments cachés de notre âme. Aussi Flora s'entourait-elle avec bonheur des gens les plus distingués, desartistes les plus éminents ;
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imis, chose élrango, elle avait contre les acteurs en général une prévention marquée, peut-être mêmeinjuslejellene leur ouvrait pas volontiers sa maison , el, bien qu'elle ne cessât jamais (l'être avec eux parfaitement bonne et polie , elle avait peine à cacher cette espèce de répulsion qui la faisait passer au théâtre pour une orgueilleuse, et qui lui attirait parmi ses camarades quelques inimitiés. Par bonheur,ccux quilaconnaissaient ])lus intimement lui rendaient pleine justice; el comme elle était douce, indulgente, d'une obligeance extrême, et sans la moindre jalousie, elle était aimée du plus grand nombre el respectée de tous.
Flora Duvercourl avait débuté à l'Opéra avec un succès extraordinaire. Après cinq ou six représeulalions qui, toutes avaient été des triomphes, on lui avait offert des appointements considérables; niais sa mère, ne trouvant pas encore le chiffre assez rond, voulut
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absolument qu'on lo doublât. Mademoiscllo Duvercôurt n'était pas majeure; elle no potîvail signer d'engagement sans la volonté de sa mère : le directeur de l'Opéra fut donc obligé de souscrire aux folles exigences de niadame Duvercôurt.
Quel changement alors dans lo pauvre ménage de celte femme qui, pour elle et sa fdie, n'avait rien qu'une inscription de trois cents francs sur le grand-livre. Flora , simple élève du Conservatoire, avait acconqjli , presque sans dépense , toute son éducation musicale ; el même, le soir , quand elle avait cessé d'étudier son chant, elle travaillait à l'aiguille plusieurs heures, pour subvenir, autant que possible, aux besoins de la maison. Néanmoins, malgré celte gêne extrême, Flora trouvait encore le temps de lire; et sa mise, quoique très peu fastueuse^ n'était jamais négligée. Madame Duvercôurt, elle, ne brillait pas du tout par
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l'olégance : au logis, elle [jorlail d'alVreuses robes lâchées d'huile <|ui lui descendaient à irois pouces au-dessus de la cheville; ses cheveux, mal peignés, s'échappaient en désordre d'un mauvais foulard , ou d'un bonnet rond, jaune de poussière; ses énornics pieds nageaient dans les plus horribles savanes; et, le malin , quand on la voyait dans col accouiremenl, un balai d'une main, un torchon de l'autre, on l'aurait prise àcoup-sùr pour quelque portière assez malpropre.
Mais si madame Duvercourt n'était pas très fastueuse, elle exigeait en revanche que sa fille eût toujours de belles robes el de beaux chajjeaux, une mise des phis soignées; et souvent, (piandelles se promenaient ensemble ou (ju'elles allaient au Conservatoire, on aurait cru l'acilemenl que Flora était quelque jeune personne de bonne famille, accompagnée par sa vieille l'emme de chambre. Après le début
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magnilique de Flora, madame Duvercourt se lança brus(juomeiu dans le luxe et la dépense; elle prit un logement superbe, et, distribuant toutes ses vieilles nippes à la j)orlière de son hôtel garni ainsi qu'à d'autres commères du voisinage, elle acheta tout de suite un assortiment complet de robes et de châles. Dés lors, madame Duvercourt sembla vouloir rivaliser de faste et d'élégance avec sa fdle ; mais elle eut beau faire, les plus riches toilettes ne purent jamais rien lui ôter de son apparence vulgaire et de sa tournure grotesque. Elle avait gagné au change une seule chose : c'est que maiptenant elle avait l'air d'une portière endimanchée.
Cependant la beauté de Flora était si rare et si frappante, que les adorateurs ne pouvaient manquer d'accourir auprès d'elle. En outre, le merveilleux succès <|n'elle avait obtenu à l'Opéra, lui donnait plus de prestige
encore, et l'enlourait de charme cl de poésie. Parmi les jeunes gens riches ei bien posés dans le monde, (jui cherchèrent à s'introduire chez madame Duvercourl, on aurait pu citer en première ligne le marquis de Pons, qui joignait à une grande fortune, à une illustre naissance, une figure agréable et une tournure pleine de distinction. Le marquis, fils d'un pair de France et tenant aux plus nobles tamilles, pouvait rendre à Flora des services de tous genres : il avait à l'Opéra, comme au département des Beaux-Arts, une influence considérable, et madame Duvercourl devait se ménager un si puissant appui. Néanmoins, M. de, Pons avait beau |)rodiguer les compliments, les cadeaux et les belles promesses, il n'avançait guère dans la voie du succès. Flora, bien que très aimable et très gracieuse pour lui, savait garder une froide contenance, une digne réserve; et madame Duvercourl,
qui ne laissait jamais un instant sa fille seule avec le marquis, ressemblait fort au dragon de la Table, qui veille à l'entrée du jardin des Hespérides. M. de Pons était brûlant d'impatience et furieux ; mais il n'avait rien à dire, il ne pouvait se fâcher ; d'ailleurs, personne au monde n'était plus heureux (jue lui, et même il avait le bonheur défaire quelques jaloux : d'autres jeunes gens, non moins riches et d'une aussi belle naissance, avaient cherché vainement à pénétrer dans la maison de madame Duvercourt. Celle-ci , qui était Une comme l'ambre et rusée comme un renard, avait démêlé sans peine leurs intentions libidineuses; et, gardienne incorruptible de la vertu de sa fille, elle avait impitoyablement fermé la porte à tout séducteur, qui n'avait pas commencé d'abord par faire sonner bien haut le mot de mariage. Aussi, le marquis de, Pons, lisant couramment dans le coeur de la vieille.
n'avait pas eu la maladresse de reffaroucher ; el, sans rien dire qui fût net et précis, il s'élail habilemenl réfugié dans les circonloculions el. les phrases ambiguës : du resle, en qualité de futur diplomate, il ne s'était pas trop avancé, et, souple, habile, insinuant, il avait laissé croire beaucoup plus de choses qu'il n'en avait dit.