UN FILS DE PAIR DE FRANCE
Madame Duvercourt avait donc , suivant l'expression vulgaire, jeté son dévolu sur le marquis de Pons : elle espérait, elle était presque sure que tôt ou tard sa lille épouserait le fils d'un pair de France, et qu'elle, madame
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Duvercourt, deviendrait une grande dame, reçue un jour au Château.
— Patience! patience! ma petite Florinelte, disait la vieille maman à sa fille, en faisant une grimace significative et nanjuoise, tout ira bien! et si Dieu lui prêle vie, petit poisson deviendra grand....
— Que veux-tu dire, maman ? demandait Flora d'un air surpris.
— Je veux dire que c'est une belle chose que la musique ! et qu'il n'y a rien de tel que le grand Opéra pour vous mettre une jeune personne en relief! Ah! ah! ah! ça chauffe!...
— Mon Dieu ! maman, je ne te comprends pas en vérité, disait Flora avec un peu d'impatience; car les expressions basses et triviales de sa mère lui faisaient continuellement monter le rouge au visage,
— Tu comprends, Florelte! tu comprends Florinelte! répondait uiadamo Duvercourt, en
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souriant d'un air mystérieux. Allons, allons, je t'en prie, ne fais donc pas la bégueule!
— Oh! maman, de grâce, n'employez pas de semblables termes
— Tiens ! et pourquoi donc ça? faut-il pas prendredes gants jaunes pour direà mam'selle
est une pie-grièche, une petite chipie !
— Maman, maman, c'est intolérable! disait Flora, les larmes aux yeux. Si par malheur on t'entendait, je serais la fable du théâtre.-..
— Chut! chut, petite! pas de raisons! pas décolère surtout!
— Non, je n'ai pas de colère... je parle sans me fâcher... Mais vraiment, à mon âge, il ne faut pas me traiter ainsi! Je ne suis plus une enfant....
— Si, mam'selle! Vous êtes mineure, vous êtes toujours sous l'autorité maternelle!
El Flora, songeant qu'elle n'avait pas encore accompli sa dix-neuvième année, baissait la
tèlesans répondre, avec une résignalion douloureuse.
Madame Duvercourt voulait de temps à autre faire sentir la bride et l'aiguillon au caractère impétueux de Flora ; elle voulait surtout lui fairebien comprendre qu'il n'y avait qu'une maîtresse au logis; mais, craignant elle-même de passer les bornes et d'irriter sa fille, quelle avait un si grand intérêt à ménager, la vieille se hâtait de réparer le mal qu'elle venait de faire : elle écrasait Flora de caresses, elle la fatiguait de baisers, et lui demandait presque pardon.
— Mon bon petit ange, voyons, qu'on fasse la paix avec sa maman... disait-elle, d'un ton câlin. Tu n'as pas compris tout à l'heure.... C'était pourtant bien simple! Mon Dieu! moi, je te parle toujours dans ton intérêt... C'est parce que je t'aime, Flora, parce que je l'adore,., et mon idée fixe, mon rêve, c'est de te
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voir un jour grande dame, épouse d\in pair de France ou d'Angleterre, l'un ou l'aulre, ça m'est égal !
— Maman, quelle folie, bon Dieu ! Quel enfantillage!
— Non pas du tout, il n'y a pas d'enfantillage— el je sais très bien ce que je dis — Je sais très bien que M. le marquis de Pons est amoureux fou; qu'il brûle, qu'il grille pour tes attraits!... Et si tu n'es pas une bécasse...
Mais la vieille s'interrompit lout-à-coup,- elle venait de s'apercevoir qu'elle avait employé une expression peu élégante.
— Pardon, ma petite Flora... je voulais dire une bête, une imbécile... Oui, parole d'honneur ! &i tu n'es pas bêle à manger du foin, lu mèneras Ion marquis par le boni du nez... Tu le rendras souple comme un gant. Ah '•
— Mais à quel propos nie pai loi du marquis?
— Tiens! celte bêtise j à quel propos? Ma foi! à propos du mariage; pour les bons motifs!
— Maman, c'est impossible ! il ne faut pas y songer...
— Ah ! ah ! lu crois ça , toi , ma biche? Au contraire , c'est qu'il y faut songer, et joliment! Ce n'est pas tout , je veux que les affaires se bâclent avant deux mois d'ici !
— Maman...
— Il n'y a pas de maman qui tienne! Moi, d'abord, quand il s'agit de la vertu de ma fille, de sa réputation, et de quarante mille livres de rente , Je suis comme une lionne ! je ne me connais plus, non! Et si l'on me cherchait noise, je ferais un mauvais coup! Ali ! dame!
— Maman, est-ce que tu Le figures, là, sérieusement, que monsieur le marquis veut m'épouser?
— Par exemple , si je me figure ça ! Je vou-
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drais bien voir qu'il nous fasse la barbe! Et loi, la belle, est-ce que lu le fourres dans la caboche que je reçois chez nous monsieur le marquis pour des prunes? Non, non, ma colombe! j'ai delà tête, va, sans que ça paraisse; j'ai mon idée. .; el si je ne l'avais pas eue, mon idée, je le prie de croire que M. le marquis aurait eu la porte sur le nez, comme tous les autres ! Mais il est temps que ça se décide ; il faut en finir! Je vais aujourd'hui même, ou demain au plus tard , faire mes ouvertures à ce noble jeune homme... J'irai tout droit; je ne m'y prendrai pas, je le jure, par trente six chemins... et je lui tiendrai ce discours : Monsieur le marquis , voilà plus de trois mois que vous venez lous les jours vous chauffer une heure ou deux chez nous , boire notre eau sucrée, et du ihé quand il y en a. Mais ce n'est pas tout, il ne s'agil pas de friandises pour le moment, mais de ma fille, qui en vaut bien
une autre... de friandise! On sait partout, dans le quartier comme au théâtre; oui , jusqu'aux allumeurs , on sait que vous faites la cour à ma chère enfant... Du reste, c'est permis; je tolère quand c'est pour de bons motifs. Mais c'est égal, nous avons M. le maire, nous avons la municipalité , et c'est bien pour quelque chose ! Au surplus, n'allez pas vous mettre dans le toupet que ma fille est un mauvais parti ; elle a trente mille francs d'appointements, sans compter les feux, trois mois de congé ; et dans un an d'ici, quand l'engagement va finir, nous le doublerons... ou bien zut ! en route pour Londres et Saint-Pétersbourg! On paie par là-bas! et les millions vous pleuvent sur les épaules quand on vous a une frimousse comme cette petite fée, et une voix analogue ! Mais c'est égal, nous ne sommes pas des marâtres ni des intéressées; on brûlera la politesse aux grands seigneurs russes et aux
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milords anglais, si vous faites convenablement - lesclioses... elça ne vous est pas bien difficile, vu que vous idolâtrez ma fille, et qu'elle vous idolâtre idem...
— Moi, maraére? Moi!... interrompit vivement la jeune cantatrice avec une intonation fière et digne. Je n'ai jamais dit que j'aimais monsieur de Pons!
— Eh bien! après? répliqua madame Duvercourt, d'un air ébahi; ne vas-tu pas maintenant prendre la mouche à propos de bottes! Quand tu l'idolâtrerais , ce monsieur, où est donc le grand mal, puisqu'^il t'épouse?
— Mais en vérité, maman, tu en parles bien à ton aise, et les choses vont grand train avec toi... D'abord , lu avances assez légèrement que monsieur le marquis de Pons m'aime... En es- lu bien sûre?
— Tiens, c'ie farce ! si j'en suis sûre? C'est absolument comme si tu me demandais : Es-