‹ La prairie aux coquelicotsChapitre 11 sur 15 · BONHEUR IMPREVU · texte numérisé non relu

BONHEUR IMPREVU

Le petit neveu de M. Bouffi ne larde pas à se rendre chez madame Rennecart pour savoir comment on a pris la fàciieuse détermination de son oncle. On lui fait part de ce qu'on a résolu ; en apprenant que toute la famille va quitter Paris pour aller demeurer à Montagny, le pauvre Oswald se désole et s'écrie : — Je ne vous verrai plus... ma fiancée Virginie m'oubliera!... elle en aimera un autre là-bas !...

— Non, Oswald, je n'en aimerai pas d'autre... je penserai sans cesse à vous ! reprend la jeune fille, qui a aussi envie de pleurer, pour faire comme son amoureux.

— Tu es un petit Irembleur ! dit Horace à son ami; d'abord, je ne sais pas trop où... dans le village que nous allons habiter, ma sœur trouverait un galant digne d'être remarqué, à moins que ce ne soit un laboureur ou un farinier ; ensuite, il est probable que ton oncle te

mènera dans la propriété qu'il vient d'acheter, et là, tu 4 seras tout près de nous. j

— Je ne sais pas si mon oncle m'emmènera à sa cam- I pagne ; depuis la conversation qu'il a eue avec toi, il est l d'une humeur horrible, il hrusqne tout le monde, et il moi surtout... on dirait qu'il ne peut plus me voir... I

— Je conçois cela; mais cela se passera. Et les tra- ■( vau.K qu'il faisait faire à sa campagne?

— On est venu lui dire que tout était fini, et je crois ! que ma tante doit aller s'installer à Montagny à la fin du l mois.

— Très-bien, nous y arriverons tous en même temps.

— Mais enfin, reprend Oswald en s'adressant à Virginie, quand j'irai dans ce pays pour vous voir, où vous demanderai je? où logerez-vous ?

— Je ne sais pas ; demandez à ma tante.

Oswald s'adresse à madame Rennecart, qui lui répond : — Oh ! pour vous dire où nous logerons, je n'en sais rien ; demandez à mon neveu.

Le jeune homme se tourne alors vers Horace, qui lui dit : — Je ne sais pas encore au juste où nous demeurerons ; mais nous ne sommes pas des inconnus pour le pays, et dans le village il y a encore beaucoup d'habitants qui ont connu mon père, qui nous ont vus enfants, ma sœur et moi; ceux-là n'ont pas oublié le nom de Bermont, et quand tu t'y informeras de nous, sois tranquille, ils sauront bien te dire où nous serons.

— Vous allez donc habiter une chaumière? dit Oswald en poussant un gros soupir.

— Mon cher ami, une chaumière dans un endroit qui nous plaît, vaut mieux qu'un riche hôtel où l'on s'ennuie. Un auteur a dit avec raison : La patrie est partout

OÙ l'on est heureux.... mais quand on est heureux dans sa pairie... on l'est alors autant qu'il soit possible de Têlre ici-bas. Hein! tu ne l'attendais pas à ces réflexions-là dans ma bouche... ni moi non plus! mais le court séjour que j'ai fait dans les bureaux de ton oncle m'a donné une nouvelle connaissance du monde, et cela m'apprend à réfléchir.

Depuis qu'il ne va plus chez le banquier, Horace a le temps de flâner, et, comme il pense toujours à madame Hubcrty, il passe une partie de son temps dans l'escalier de chez sa tante; il s'est promis de ne point partir sans avoir fait ses adieux à la petite dame du quatrième; mais trois jours s'écoulent, et il n'a rencontré dans les escaliers que les fils Machabée, leur bonne Noémie et le garçon charculier qui se nomme Auguste et a ses entrées chez sa maîtresse même quand elle fait sa toilette.

Le quatrième jour, Horace se dit : — Ma foi, il en arrivera ce qu'il pourra, mais puisque je ne rencontre pas cette dame dehors, je vais aller chez elle. Après tout, il est assez naturel que j'aille lui apprendre que, désormais, elle n'aura plus atTaire à ma tanle à l'époque du terme... et ma visite ne pourra pas la fâcher : d'ailleurs, je puis lui dire que c'est ma tante qui m'a chargé d'aller la prévenir de ce changement.

El, sur le midi, Horace grimpe lestement au quatrième et sonne chez la jeune dame. Celle-ci ouvre et fait une mine sévère en reconnaissant le neveu de madame Rennecart; mais celui ci se hâte de dire : — Madame, pardonnez-moi de vous déranger, mais c'est ma tante qui m'envoie vers vous.

— Est-ce encore pour savoir si j'ai des carreaux cassés, monsieur?

— Non, madame... non... c'est un motif plus sérieux. Ma tante va quitter cette maison ; le propriétaire, un fort vilain monsieur, lui relire son emploi de principale locataire, enfin il la renvoie.

— Il se pourrait!... ah! j'en suis très-fàchée.

— Je crois en effet qu'on regrettera ma tante ; vous n'aviez jamais eu à vous plaindre d'elle, n'est-ce pas, madame ?

— Oh ! jamais, monsieur ; bien au contraire. Et quel motif donne ce propriétaire pour renvoyer madame Rennecart 7

— Il n'en donne aucun, madame , c'est son bon plaisir, voilà tout.

— Ah ! ce que vous m'apprenez là me contrarie beaucoup. Et madame voire tante quille celte maison?

— Oui, matlame... cette maison, et même Paris. Nous allons vivre tous à la campagne, à Montagny, près d'Ermenonville. Nous partons à la tin du mois.

Le nom du village a frappé la jeune femme ; elle éprouve une vive émotion et montre une chaise à Horace, en lui disant : — Asseyez- vous donc, monsieur...

Le jeune homme, enchanté de cette proposition, s'empresse de s'asseoir, en disant : — Volontiers, madame, car je suis un peu las... j'ai beaucoup marché aujourd'hui.

— Ah ! vous allez habiter Montagny, monsieur?

— Oui... madame... c'est là que nous sommes nés, ma sœur et moi. Oh! c'est un bien joli pays.

— Je le sais... je le connais...

— Vous le connaissez, madame?

— Oui... je l'ai habité... quelque temps... je my plaisais beaucoup.

— Vous l'avez habité? xVlors vous connaissez la charmanie Prairie aux Cuquelicols, qui était à mon père"?

Madame Huherly devient Irès-pàle et balbutie :

— Oui, monsieur, la Prairie aux Coquelicots... je l'ai traversée quelquefois...

— Mais à quelle époque étiez-vous donc dans ce pays, madame ?

— Il y a quatre ans... cinq ans même...

— Ah! nous n'y étions déjà plus, nous autres. Il y a près de treize ans que nous l'avons quitté.

— Alors vous n'avez pas connu...

— Qui cela, madame ?

— Non... je me trompais... Vous ne pouviez pas con naître... la personne dont je veux parler.

— De quel côté logiez-voi:s, madame?

Cette question semble embarrasser la jeune femme, qui répond au bout d'un moment ; — Je demeurais... chez une amie... qui avait une propriété... dans les environs...

— Du côté d'Ermenonville, sans doute; il y a de charmantes maisons de campagne par là. Puisque vous vous plaisiez dans ce pays, madame, vous devriez bien retourner cet été passer quelque temps chez voire amie. Alors, j'aurais peut-être le bonheur de vous rencontrer, cela me rendrait si heureux... car vous ne vous figurez pas, madame, toute la peine que j'éprouve à m'éloigner de cette maison que vous habitez .. à me dire que je ne vous reverrai peut-être plus.

Madame Huberty reprend son air sévère et se lève en disant : — Monsieur... vous recommencez à me tenir des discours que je ne dois pas écouter. Je vous ai déjà dit que vous perdriez voire temps en me faisant la cour.

— C'est vrai, madame... vous me l'avez dit. Mais ce qu'on dit un jour, on peut fort bien ne plus le vouloir un autre.

— Moi, monsieur, je ne changerai pas. J'ai pris la liberté de vous retenir, parce que j'étais heureuse de parler d'un pays... que j'aimais.

— Et y retournerez -vous, madame? Vous ne pouvez pas trouver mauvais le plaisir que j'aurais à vous rencontrer, j

— Oh! non, monsieur, je ne retournerai pas à Mon- j tagny... jamais!... jamais!... j

— Jamais! Comme vous dites cela tristement... ma- j dame? Mais il y a un auteur... je ne sais plus lequel, qui '; prétend qu'il ne faut jamais dire : Jamais! Et au fait, il j a raison ! Est-ce qu'on peut prévoir les événements? j

— Adieu, monsieur; avantquemadamevotre tante parte, , je descendrai pour l'embrasser et lui faire mes adieux. |

— Alors... vous me renvoyez, madame?... j

— Mais, oui, monsieur. !

— El ce pauvre Horace partira ainsi... sans un mot i d'espoir... de consolation?...

— D'espoir, non!... de consolation... vous en trou- j verez facilement, monsieur; vous êtes dans un âge où l'amour... vient si vite!...

— Et s'en va de même, n'est-ce pas, madame?

— J'allais le dire, monsieur.

— Oh! ce n'est pas celui que vous inspirez qui peut passer ainsi!...

La jeune femme fait un profond salut à Horace et va ouvrir sa porte en disant : — Adieu, monsieur; mes respects à madame Rennecart, jusqu'à ce que moi-même , j'aille les lui présenter.

Horace éprouve un moment de ilépil; il se dirige vivement vers la porte, salue et s'éloigne, sans dire un seul mot. Mais il n'onlre pas chez sa laute, il éprouve le besoin de prendre l'air, de se promener pour calmer ses sens, pour dissiper son chagrin. Et, tout en marchant, il se dit : — Oublions-la !. . . puisque décidément il n'y a pas moyen de faire une brèche à son cœur... oublions-la !... puisqu'elle ne veut pas qu'on l'aime... Ah ! quel dommage ! ... je l'aurais si bien aimée.

Il y avait longtemps qu'il se promenait ; quand on est fortement préoccupé en marchant, il est rare que l'on n'aille pas se heurter contre quelqu'un, c'est ce qui arrive à Horace ; mais il est tout surpris lorsqu'il s'entend dire : — Je gage qu'en ce moment vous pensez à vous trouver une autre place ?

Horace lève les yeux et reconnaît M. Duvalloir, qui reprend : — Je viens de chez M. Bouffi ; en entrant dans les bureaux, j'ai vu à votre place quelqu'un qui m'était inconnu ; j'ai demandé au jeune Oswald ce que cela voulait dire, et il m'a appris que vous aviez donné votre démission à votre banquier... Quel motif vous a donc fait prendre ce parti ?

— J'en ai eu plusieurs, monsieur : d'abord, pour moi, M. Boulfi est un fripon. Cette accusation vous semble un peu forte, peut-être.... je désire qu'un jour vous n'appreniez pas à vos dépens qu'elle était l'exacte vérité. M. Bouili se trouve être depuis six mois, je crois, le propriétaire d'une maison de la rue du Temple, dont ma tante était principale locataire. Ma tante est aussi honnête que bonne ; jamais elle nélait en retard pour rendre compte de ses termes ; et pour cela, l'ancien propriétaire lui donnait un logement gratis. C'était quelque

chose pour une femme qui ne possède pour toute fortune que neuf cent cinquante francs de rente, et qui, avec cela, a trouvé moyen de nous élever, ma sœur et moi ; eh bien ! M. Bouffi lui a fait signifier qu elle n'était plus principale locataire et qu'elle devait à l'avenir payer son loyer, qu'il élève à un prix ridicule. Vous comprenez, monsieur, que je ne devais pas supporter cette sottise faite à ma tante. D'ailleurs, j'occupais chez ce monsieur une place qu'il payait deux mille huit cents francs à un employé qui, certes, ne me valait pas ; et moi, monsieur, ce n'est qu'avec peine qu'il a consenti à me donner douze cents francs. Trouvez-vous que je devais rester chez lui?

— Non... Sa conduite avec votre tante me donne, je l'avoue, une fort triste opinion de son cœur

— Son cœur ! oh ! il n'en a pas, monsieur, ni cons- \ cience non plus.

— Mais enfin que comptez-vous faire maintenant ?

— Monsieur, nous allons, ma sœur, ma tante et moi, retourner dans notre cher Montagny .. dans le village où mon pauvre père repose... A la campagne, il fait moins cher vivre qu'à Paris.

— Sans doute, mais encore faut-il avoir de quoi vivre.. . et trois personnes avec neuf cent cinquante francs, cela me paraît bien difficile.

— Ma sœur travaille pour une lingère, j'espère qu'on lui confiera de l'ouvrage qu'elle fera là-bas; moi, je tâcherai de trouver aussi de l'occupation. S'il le faut, je iravaillerai aux champs... je labourerai la terre et je n'en rougirai pas... c'était l'état de nos premiers parents .. c'est le plus honorable de tous.

— Mais enfin, où comptez-vous loger par là? vous avez

donc encore une pelitcmaisonnelte à voire lUsposilion?

— Hélas! non, monsieur; ni maisonnelle, ni chaumière, [las même une cabane! Ah! j'avoue que c'est là ce qui me louniienle le plus, car il faut bien que ma pauvre tante et ma sœur aient un logement. Moi, à la rigueur, je percherais sur un arbre; mais ries femmes, ça ne se peut pas. . Enfin, il se trouvera bien par là de bonnes gens qui nous loueront un petit coin dans leur masure.

— Monsieur Horace, ce sera un vrai plaisir pour moi de pouvoir vous tirer d'embarras et d'inquiétude à ce sujet. Vous savez que je possède la propriété voisine de celle qui vous appartenait?

— Oui, monsieur; la Maison aux Sycomores, une superbe demeure.

— Eh bien ! la Maison aux Sycomores est libre, puisqu'on ne l'a pas achetée ; elle n'est habitée que par un jeune concierge et sa femme; faites-moi le plaisir d'aller vous y installer avec madame votre tante et votre sœur. Vous n'aurez que l'embarras du choix pour les appartements, car il y a beaucoup de logement, et le concierge avec sa femme n'occupent que le pavillon qui est près des communs. Yous voyez donc que vous serez là tout à votre aise, et qu'en fait de meubles rien ne vous manquera.

— Ah ! monsieur, vous êtes vraiment trop bon ; mais je ne dois pas accepter... votre maison est en vente, d'un jour à l'autre on peut l'acheter... alors il faudra toujours en partir... et...

— Permettez- moi de vous dire que nous voici bientôt au mois de juillet, que la saison étant avancée, chacun a déjà choisi sa campagne; ma maison ne sera certaine-

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