II. V
ment pas achetée celle année. D'ailleurs, je ne liens pas j du lout à ce qu'elle le soit; il m'est beaucoup plus agréa- ji ble d'y loiier vous et votre famille. Vous pouvez donc 1 être certain que vous ne serez pas dérangés de bien long- j temps. J'ajouterai qu'en acceptant ma proposition, c'est ) presque un service que vous me rendrez; ce concierge, ,: ou plutôt ce jardinier et sa femme sont de jeunes villa- i? geois qui s'entendent fort peu, je crois, à l'entretien ;i d'une maison. Celle-ci, n'étant pas habitée, doit être i privée d'air, de soleil, enfin de tout ce qui assainit une \\ propriété; je suis bien certain qu'avec vos dames il ij n'en sera pas ainsi : elles veilleront à l'entretien de ma maison. Enfin, je vous répète que je serai heureux si vous acceptez celte offre. Voyons , me refusez-vous encore?
— Ah! monsieur, vous arrangez les choses d'une façon si délicate... non, non, je ne vous refuse plus. . et | je ne vous cacherai pas maintenant que je suis biencon- I tent, que vous me mettez une grande joie au cœur. )
— Tant mieux; mais ce n'est pas lout... le jardin i donne une énorme quantité de fruits, le potager est am- i plement fourni de toutes sortes de légumes; il y a aussi I des poules, des œufs... il faut user dé tout cela comme I de votre propriété... je l'entends ainsi. {
— Ah! monsieur, par exemple !... :
— Mais remarquez bien que vous ne me faites aucun i tort... je ne vais plus à Montagny. je n'emploie pas | tout cela : le concierge et sa femme ne peuvent pas tout j consommer, puisque Jacquet m'avait offert de vendre de mes fruits et de mes légumes; je ne l'ai pas voulu et je lui ai dit d'en distribuer aux gens du village qui en manquaient. Vous voyez donc bien que ce serait une suscep-
tibilité mal entendue qui vous empêcherait d'en prendre (ant (jne vous eu voudrez.
— Eu vériU', monsieur, vous me rendez tout confus! comment avons-nous mérilc que vous soyez si bon pour nous!...
— Vous exagérez le service que je vous rends, et qui par le fait ne me coûte rien. Ah! il y a aussi beaucoup de vin dans les caves, car j'avais fait de grosses provisions, croyant séjourner longtemps dans celte demeure. Si on ne le boit pas, il se gâtera.
— Oh! pour le vin, permettez-moi de vous dire que vous pouvez le vendre avec voire maison.
— On ne vend jamais !e vin ce quil vaut, et les acquéreurs ne le prennent que par-dessus le marché... Enlin, vous ferez ce que vous voudrez. Je vais dès ce soir écrire à mon concierge Jacquet, pour le prévenir de votre prochaine arrivée, et lui dire que vous et votre famille devez en mon absence être regardés comme les maîtres de la maison. Ainsi, à dater d'après-demain, vous serez attendus.
Horace prend la main de M. Duvalloir, il la presse avec force dans la sienne; il est si heureux, si ému, que c'est à peine s'il peut balbutier : — Monsieur, comment reconnaîlrai-je jamais ce que vous faites pour nous !
— C'est bien, c'est bien!... je vous répète que cela me rend service de vous voir habiter ma maison avec votre famille. Adieu, je vais écrire à Jacquet.
— Ah! monsieur! votre adresse, s'il vous plaît, que je puisse aller vous voir quand je viendrai à Paris?
— La voilà : Hôtel des Étrangers, rue Richelieu... Yenez me voir, mais que ce ne soit pas pour me remercier, ou je m.e fâcherai. Adieu!
M. Duvalloir s'est éloigné, après avoir échangé une bonne poignée de main avec Horace. Celui-ci est resté sur le boulevard, regardant aller celui qui vient de le quitter, et se disant : — Voilà pourtant un homme qu'au premier abord on croirait dur, insensible .. Ah! combien on a tort de juger sur les apparences!... Mais c'est un cœur d'or que cet homme-là!... Ah! c'est ceux qui lui ont fait du chagrin... c'est ceux qui le rendent toujours triste qui sont méchants, ingrats envers lui!... oui, ingrats! je le parierais; car, en général, ce ne sont pas les mauvais procédés de nos ennemis qui nous attristent, de leur part on s'y attend; mais ce qui nous blesse, ce qui nous atteint au cœur, c'est l'abandon des personnes que nous aimions, c'est l'ingratitude de ceux que nous avons obligés.
Puis, tout à coup Horace se frappe le front, en se disant : — Ah! mon Dieu! et ma tante, ma sœur, que j'oublie... elles vont être si heureuses en apprenant ce qui nous arrive. Courons!... diable! mais je suis à la Madeleine... c'est bien loin.,, montons dans un omnibus. Justement en voilà un qui va partir.
Horace veut grimper aux places de l'impériale, ii n'y en a plus : il est forcé d'entrer dans l'intérieur de la voiture, qui est bientôt complet aussi, ce qui fait que les voyageurs peuvent à peine bouger, parce qu'on fourre là-dedans trop de monde, surtout depuis que les toilettes des dames prennent double place.
Ne pouvant ni remuer, ni se retourner, le jeune homme se met à rêver à son prochain séjour dans la Maison aux Sycomores, et, ce qui l'enchante, c'est qu'il pense bien que M. Bouffi sera furieux de l'avoir pour voisin, et de lui voir habiter une propriété plus élégante que la sienne.
Et, loiM en rèvani, lïoi'.tre ne s'aperroit pas que la voilure va toujours. Quand elle s'arrête, il est à la Bastille. Alors il est désolé, et se décide à remonter dans une voiture qui va à la Madeleine; mais celte fois il fait attention ; ne voulant point passer sa soirée en omnibus, il se fait descendre rue du Temple.
Il est nuit depuis longtemps lorsqu'il arrive chez sa tante, où il trouve, outre sa sœur, la .jolie voisine du quatrième, qui est venue faire ses adieux à madame Ronnecart.
Horace entre en sautant, en disant, en criant : — Ma tante, réjouissez-vous! Virginie, fais bien vile tes paquets. Ah i vous allez être joliment contentes! Chantons!... Virginie, viens polker avec moi.
Madame Rennecart regarde son neveu en murmurant : — Mais qu'est-ce que tu as donc, Horace? est-ce que tu deviens fou?
— Non, ma tante, non, soyez tranquille; mais c'est la joie, le contentement. Je vous ai trouvé un logement à Montagny, et un fameux logement.
— En vérité! et chez qui donc, mon ami?
— Est-ce que c'est dans le village même? demande Virginie.
— iS'on, ce n'est pas dans le village môme, c'est dans une propriété que vous connaissez bien.
— Serait-ce dans notre ancienne demeure, par hasard?
— Allons donc ! ne savez-vous pas que cet honnête M. Bouffi l'a achetée? et ce n'est pas lui qui nous ofîiirait un logement dans sa propriété. Ma tante, ma sœur, vous allez habiter la Maison aux Sycomores, la superbe propriété de M. Duvalloir; vous serez logées, meublées
comiiie (les marquises... vous aurez la jouissance du il jardin, du parc, de la basse-cour... vous aurez des lé- { gumes, des œufs, des fruits tant que vous en voudrez... j et tout cela ne vous coûtera rien! Ah! il j a même du \t vin dans les caves, on le met encore à notre disposition. J Eh bien! chère lanie, que dites-vous de cela? avais- fi je tort de compter sur la Providence, d'espérer dans ï l'avenir? -^ !
— bii vente, mon ami, je n en reviens pas! ce que il tu nous apprends là est si extraordinaire, j'ose à peine i y croire. '|
— J'étais comme vous, ma tante, je croyais rêver; ' tout cela est cependant bien vrai. '
— Mais comment se fait-il ?...
— Mon Dieu! c'est bien simple. J'ai rencontré sur le boulevard M. Duvalloir, il venait de chez Bouffi; il sa- i vait que j'avais quitté ma place, et m'en demanda la i raison que je lui expliquai. « Maintenant, me dit-il, que , comptez-vous faire? — Retourner vivre dans notre vil- j lage; seulement je ne sais pas encore où nous trouve- |1 rons à nous loger. » C'est alors qu'il m'a dit : « Allez chez j moi, la maison est libre, occupez-la, jouissez de tout ce | qu'elle renferme. » Yous pensez bien, ma tante, que j d'abord je ne voulais pas accepter... je craignais d'être . indiscret; mais il prélendit que vous lui rendriez un < grand service en habitant sa maison... qu'une demeure i s'abîme quand elle n'est pas habitée, que vous en auriez bien plus soin que le jardinier. Enfin, il fit tant, que . je ne pouvais plus refuser. Ah! quel digne homme que j ce M. Duvalloir, et quel bon cœur il cache sous une \ enveloppe sévère! Je l'aimais déjà un peu, à présentje | me jetterais dans le feu pour lui. Eh bien! ma tante, '
êlos-vous conlenle; el n'avais-jo pas raison de chanler cl de danser'?
— Viens m'embrasser, Horace; tiens, décidément, à l'avenir, je me fierai à toi. Oh! oui! c'est une bonne nouvelle que tu nous as apportée 1").
Après avoir embrassé sa tante , Horace se tourne vers madame HuberLy et lui dit : — Excusez- moi, madame, si je ne vous ai pas encore dit bonsoir depuis que je suis entré, mais ce que j'avais à dire ici était si pressé... il s'agissait de rendre heureuses ma tante et ma sœur, je ne pouvais pas différer, n'est-ce pas, madame?
La jolie dame, qui a écouté le récit du jeune homme avec un trouble toujours croissant, est d'une extrême pâleur et balbutie d'une vuix entrecoupée : — Oui, monsieur, oui... vous avez bien fait., je ne puis que vous approuver.
— Mon Dieu! madame, mais vous êtes bien pâle... vous avez l'air souffrant... seriez-vous indisposée?
— Non, monsieur, ce n'est rien... un léger malaise... je vais remonter chez moi.
En disant cela, madame Huberty se lève et va presser la main de madame Rennecart et de sa nièce; mais ses rei;ards semblaient toujours chercher Horace, et ils avaient une expression si singulière, que celui-ci en est frappé. La petite voisine allume sa bougie et dit adieu, mais elle s'éloigne lentement. Virginie veut reconduire cette dame jusqu'à la porte, mais son frère la repousse, et c'est lui qui se charge de cet emploi. Arrivés sur le carré, madame Huberty dit bien bas et bien vite à Horace, en serrant sa main dans la sienne, qui est tremblante : — Monsieur... je vous attends chez moi... tout à 1 heure... j'ai à vous parler... ne manquez pas de venir, je vous en supplie ! .. .
io'i LA l'RAIRIE AUX COQUELICOTS [j
— Oli! madame, il n'y a pas de danger que je man- ij quel répond Horace, lout surpris de ce qu'il entend. Et ■ j
la petite voisine reprend : — Du silence!... Je vous 1
attends 1... ij
Puis elle monte vivement l'escalier, quant à Horace, i
tout étourdi de ce qui lui arrive, il rentre dans l'appar- j
lenient, ayant encore peine à croire à ce rendez -vous ii (lu'on vient de lui donner.
COMMISSION MVSTKRnaSi;
On doit penser avec quelle impatience Horace allend \e moment de se rendre à l'invitation de madame Huberty; il en a été tellement surpris, qu'il y a encore des moments où il craint de s'être trompé et d'avoir mal entendu ce que la jolie dame lui a dit tout bas en partant. Mais il se rappelle sa pâleur, son émotion et sa main qu'elle a pressée fortement en lui disant : « Je vous attends. » Et ce doigt qu'elle mettait sur sa bouche pour lui recommander le silence, tout cela n'est point un rêve; il est donc bien vrai que celte dame l'a prié de monter chez elle... chez elle! où elle ne voulait point le recevoir, d'où elle l'avait à peu près congédié; pour qu'un tel changement se soit opéré dans sa résolution, il faut une cause inattendue, mystérieuse, et c'est cette cause que le jeune homme brûle de connaître.
Aussi Horace se dispose-t-il à (juillcr sa tante et sa sœur beaucoup plus tôt que de coutume.
— Qu'est-ce qui te presse donc ce soir? lui dit madame Rennecarl.
— Ma tante, je vais commencer à faire mes malles de voyage.
— Tes malles. . . lu n'en avais pas seulement une quand tu es arrivé de Rouen, et il n'y a pas si longtemps.
— Oui. ma tante; mais depuis ce temps-là je me suis monté ma garde-robe... je me suis acheté des faux-cols et des foulards. Virginie, j'espère que tu ne seras point eu retard pour les paquets...
— Nous partirons donc bientôt'?
— Je l'espère... une maison magnifique qui nous attend, un jardin charmant, un parc, une pièce d'eau... est-ce que tout cela ne le séduit pas?
— Si, mon frère; mais mon fiancé?...
— Ton fiancé viendra nous voir là-bas... nous aurons de la place pour le recevoir, je le ferai pêcher dans le bassin.
— Il n'est pas venu ce soir.
— Son oncle !ui aura donné de la besogne pressée probablement; il viendra demain. Ma tante, c'est aujourd'hui mercredi, nous partirons samedi, n'est-ce pas?
— Je le veux bien, mon ami; pourvu que ce ne soit pas un vendredi, les autres jours me sont indifférents.
— Vous êtes superstitieuse, ma tante?
— Je n'airne pas le vendredi, mon ami.
— Vous en avez bien le droit. Après tout, chacun a ses idées, ses croyances, ses antipathies... les plus grands hommes ont eu leurs superstitions... ont cru aux augures... excepté César! et il a eu tort de ne pas croire
i\ conioilles... il vivrait peut-être encore! AIi! en lia une hètise... n'est-ce pas, ma tante'?... Et là-ilessns, bonsoir, bonne nuit, et à demain,
— Je vais l'éclairer, mon frère.
— Non, non, c'est inutile... je n'aime pas qu'on m'éclaire, moi; je suis superstitieux aussi, je préfère l'obscurité; d'ailleurs, je suis comme les chats, j'y vois mieux la nuit.
Et, après avoir embrassé sa tante et sa sœur, le jeune homme se hâta de les quitter, ayant soin de bien fermer la porte sur lui. Arrivé sur le carré, il s'arrête, écoule quelques instants pour être sûr qu'on ne le rappelle pas pour quelque chose qu'on aurait oublié de lui dire, mais personne ne bouge; alors il gravit rapitlemenl les deux étages qui le séparent de sa voisine. En se trouvant devant la porto de madame Huberly, son cœur bat avec tant de force, qu'il est obligé de s'arrêter, en se disant : — Mon Dieu ! est-ce qu'elle m'aimerait, à présent?... ce serait trop de bonheur à la fois!... Mais non, cela ne peut pas lui avoir pris comme un coup de foudre; enfin, je vais savoir mon sort.
El il frappe légèrement à la porto, qui s'ouvre presque aussitôt. La jeune dame le fait entrer dans la pièce du fond, elle lui montre un siège; elle paraît si vivement émue, qu'elle est elle-même obligée de s'asseoir; enfin elle tâche de se remettre et dit : — Je vous remercie, monsieur, de vous être rendu h mon invitation.
— Ah! madame, vous ne pouviez pas en douter!
— Il s'agit de me rendre un service, un grand service, monsieur vous m'avez témoigné de l'intérêt,
vous pouvez me prouver qu'en effet vous avez un peu d'amitié pour moi; cela me donne l'espoir que vous
ne refuserez pas ce que je vais réclamer de vous.
— Madame, tout ce qu'il sera en mon pouvoir de (aire, vous pouvez être certaine que je le ferai.
— Munsieur... d'après ce que j'ai appris ce soir, vous connaissez M. Duvalloir?
— Oui, madame, oui, je le connais, répond Horace; tout surpris de ce que ce soil de M. Duvalloir que madame Huberly veut lui parler, et voyant déjà toutes ses espérances s'évanouir.
— Monsieur, j'aurais besoin de parler à... celle personne... je désire bien vivement avoir un entretien avec elle...
— Elle... M. Duvalloir?
— Oui... oli! je vous en prie, monsieur, obtenez qu'il ne se refuse pas à ma demande. . . Si vous saviez combien je vous en serai reconnaissante... Ah! vous serez un frère pour moi ! . . .
Le nom de frère n'était pas fait pour ranimer les espérances du pauvre amoureux, qui répond : — Madame, pourquoi doutez-vous que M. Duvalloir vous accorde l'entretien que vous demandez?... il me semble qu'on doit s'estimer trop heureux... lorsqu'une dame... comme vous... nous donne un rendez-vous; je pense, moi, que ce monsieur s'empressera de se mettre à vos ordres.
— Vous vous trompez; il est bien possible au contraire que... M Duvalloir me refuse.
— Oh! non, madame; ce monsieur est trop poli pour cela.
— Ah! monsieur, vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir pourquoi j'ai cette crainte!...
— Si vous me le disiez, madame, je le comprendrais.
— Ah! je ne puis pas vous dire cela, monsieur; non, je ne le puis pas.
— Excusez-moi, madame; j'aurais dû deviner que ma question était indiscrète, en effet.
— Monsieur... voilà une lettre... que j'ai écrite... elle est pour M. Duvalloir... serez-vous assez obligeant pour vous charger de la lui remettre?
— Donnez, madame; ne vous ai-je pas dit que je ferais tout ce que vous m'ordonneriez'?
— Ah! que vous êtes bon, monsieur!... combien je rends grâce au hasard qui m'a appris que vous connaissiez M. Duvalloir... que je ne croyais pas à Paris!
— Il n'y a pas très-longtemps qu'il y est, madame; il parait que pendant trois ans et demi ce monsieur a beau- ■coup voyagé.
— Ail!... et sa santé n'a point soulîert de ces longs voyages \'
— Je ne crois pas madame; mais, en revanche, si vous l'avez connu d'une humeur gaie... ah! vous le trouveriez bien changé! M. Duvalloir est presque toujours triste, rêveur; si en causant vous parvenez à lui arracher un sourire, il s'eftace bientôt de sa physionomie, qui reprend vite son air de mélancolie habituel.
La jeune femme porte son mouchoir à ses yeux; pendant quelques minutes, elle garde le silence, et Horace n'ose pas le troubler. Enfin, madame Huberty a essuyé ses yeux, dans lesquels on voit encore des larmes, et elle murmure : — Ainsi, monsieur, vous me promettez de remettre cette lettre à M. Duvalloir?
— Oui, madame.
— Bientôt, n'est-ce pas?
— Dès demain malin, je me rendrai à son hôtel, rue Richelieu.
— Ah ! merci ! . . . merci ! . . .
— Est-ce là tout, madame'?
— Mais si vous vouliez bien ensuite venir ici, me dire ce que M. Duvalloir vous aura répondu...
— Oui, madame; je viendrai sur-le-champ vous le dire.
— Dans ma lettre, je prie M. Duvalloir de m'accorder un moment d'entretien, soit ici, soit ailleurs; je ne pense
pas qu'il me réponde par écrit alors il vous dira
où... et quand je pourrai lui parler... à moins... qu'il ne me refuse cette entrevue...
— Ah! madame! est ce que cela est possible!
— Eh bien ! alors à demain, monsieur Horace
— A demain, madame ..
— Désormais, je vous regarderai comme mon meilleur ami. Ah! croyez-moi, monsieur Horace, une amitié sincère vaut m.ieux que ces amours... qui passent bien vite.
— Je ne suis pas tout à fait de votre avis, madame!
El le jeune homme pousse un gros soupir; mais presque aussitôt il se lève, et, pressant dans les siennes la main que la jeune femme lui présente, il la salue respectueusement et la quitte en lui disant : — A demain, madame.
Puis Horace rentre chez lui, songeant à tout ce qu'il vient d'entendre et se disant : — Autant <iue je puis supposer, d'après ce que m'a dit cette dame, elle a beaucoup connu M. Duvalloir avant ses voyages .. il est bien probable qu'ils se sont aimés... puis quit'és ; quel est celui qui le premier a quitté l'autre? Ordinairement ce sont les hommes qui commencent.. . pas
toujours, cependant!... Elle paraît désirer bien vivement le revoir... elle l'aime toujours. Oh! oui, elle l'aime... Ce monsieur a bien dix ans de plus qu'elle... mais il peut plaire encore... et puis il n'a pas dû être toujours si triste. Ah! mon pauvre Horace!... je crois que lu n'as rien à espérer pour tes amours... enfin je serai son ami, m'a-t-elle dit... l'ami d'une femme jeune et belle... rien que l'ami! Ça me semblera drôle... mais ça me changera.
Le lendemain, sur les dix heures du malin, Horace se rend à l'hôfe! où demeure M. Duvalloir. Il s'est dit en roule : — Je désire prouver à ce monsieur ma reconnaissance pour tout ce qu'il fait pour nous; peut-être celle jeune dame m'en a-l-elle fourni l'occasion... si la commission dont elle m'a chargé est, comme je n'en doute pas, agréable à ce monsieur, cela me consolera de mes illusions perdues.
M. Duvalloir lisait ses journaux lorsqu'il voit Horace entrer chez lui. Il lui tend la main en souriant et lui dit ; — Yous venez savoir si je n'ai pas oublié d'écrire à Jacquet; non, mon jeune ami, soyez tranquille, le concierge doit maintenant avoir reçu ma lettre... ut vous êtes attendu à Monlagny.
— Oh! monsieur, ce n'est pas pour cela que je viens, répond Horace qui éprouve un certain embarras pour faire sa commission. Certainement, monsieur, je suis bien content de vous voir... de vous remercier encore; mais peut-être ne serais-je pas venu ce malii!. .. si je n'avais été chargé. . . près de vous, de.. . quelque chose...
— Qu'est-ce, mon ami? expliquez vous... si je puis encore vous rendre quelque service, parlez sans crainte, c'est un plaisir que vous nie procurerez.
— Vous êtes mille fois trop bon pour nous, monsieur; mais cette fois ce n'est pas de me londre j^ervicc qu'il s'agit, au contraire, c'est moi qui... c'est-à-dire je présume... mon Dieu, je m'embrouille. Tenez, monsieur, voilà tout simplement la chose : Dans la maison dont ma tante est principale locataire, loge une petite dame... fort gentille. . . qui peut avoir, à ce que je crois, de viiigt-si.x à vingt-sept ans... elle vit seule, très-retirée, ne reçoit personne, et ne va chez personne... elle est très-jolie, cette dame... mais cela ne fait rien à ce qui m'amène.
M. Duvalloir écoute attentivement; mais déjà son front s'est rembruni; son air est devenu plus soucieux. Horace continue : — Hier au soir, en arrivant chez ma tante et ma sœur, vous pensez bien, monsieur, que mon premier soin a été de leur apprendre le bonheur qui nous arrivait, enfm tout ce que vous faisiez pour nous. Celte jeune dame était là, elle était venue exprimer à ma tante ses regrets de ce que celle-ci cessait d'être sa principale locataire. Naturellement en parlant de vous, de tout ce que nous vous devions, j'avais plus d'une fois prononcé votre nom; lorsque cette dame s'éloigna, elle me dit bien bas qu'elle avait à me parler et me priait de mouler chez elle; je ne manquai pas de m'y rendre, alors...
— Pardon, dit M. Duvalloir en interrompant Horace, mais vous ne m'avez pas encore dit le nom de cette dame?
— Ah ! c'est vrai, monsieur; elle se nomme madame Huberly.
— Huberty!... C'est bien, continuez.
— Je me rendis donc hier au soir chez cette dame.
^^•'^s^T'^j^^'î^rï!:
Soriez-vous faiigué, monsieur Bichonneau? (Page lil.)
quo je trouvai très-émue, Irès-agilée .. et dont les yeux semblaient avoir versé des larmes. Elle me dit : « Vous connaissez M. Duvalloir, vous me rendriez un grand service en me procurant un entretien avec lui... il faut absolument que je lui parle. » Moi, je répondis que j'étais tout prêt à me charger près de vous de celte commission; alors elle tira de son sein une petite lettre qu'elle me donna... et que voici, en me priant de vous la remettre. Tenez, monsieur, cela vous expliquera sans doute mieux que n^ioi ce que l'on attend de vous.
Horace présentait sa lettre ta M. Duvalloir, mais celuici ne la prenait pas, il détournailles yeux, et sa physionomie était plus sombre que jamais. Le jeune homniC;, étonné de ce qu'il ne s'empressât point de prendre le billet que lui envoyait la jolie dame, tenait toujours la lettre et murmurait : — Monsieur, la voilà cette lettre... elle est bien pour vous... prenez-la donc... cette dame m'a tant recommandé de vous la donner... à vousmême... et... elle avait des larmes dans les yeux en me la remeilant.
Après avoir hésité encore quelques instants, M. Duvalloir se décide enfin ; il prend brusquement la lettre en fronçant les sourcils d'une façon qui annonce le déplaisir qu'il éprouve en recevant ce billet, puis il se retire à l'écart pour le lire.
En remarqiiant de quelle façon ce monsieur vient de recevoir la lettre dont il s'était chargé, Horace se dit : — J'espérais être agréable à M. Duvalloir en venant ici de la part de cette dame... et il me semble que j'ai produit un effet tout contraire. Après tout, ce n'est pas ma faute; j'ai fait ma commission... mais je n'aurais jamais cru qu'une lettre d'une si jolie femme pût être
aiTueillie ainsi; ah! si elle m'avait écriJ, à moi!... Après avoir lu le billet qu'on lui a remis, M. Di;valloir le froisse dans sa main, revient près d'Horace el lui dit d'un air irrité : — Puisque vous vous êtes chargé de la commission de... de celte dame... dites-lui qu'à l'avenir, elle se dispense de m'écrire. .. ce serait tout aussi inutilement... car je ne veux pas la voir, .je ne veux lias l'eiileudre... el jamais... vous l'entendez? jamais je ne reviendrai sur celle résolution.
Horace demeure tout consterné, et il balbutie : — Cela suflit, monsieur... je répéterai à cette dame vos paroles... mais... mon Dieu... si j'avais su... si j'avais pu prévoir que mon message vous fût... désagréable, je ne m'en serais certainement pas chargé , monsieur. Moi, qui liens lant à vous témoigner ma reconnaissance, est-ce que vous allez être lâché contre moi, maintenant, parce que je vous ai apporté cette lettre? M. Duvalioir reprend son air habituel, et presse afleclueusement la main du jeune homme, en lui disant ; — Non, mon ami, non, je ne suis pas fâché contre vous... le ton avec lequel je vous ai parlé tout à l'heure, n'était que la suite de l'émotion que j'éprouvais... cela ne vous regardait en rien; mais, seulement, j'ai une prière à vous adresser. . .
— Une prière!... à moi!... Ah! parlez, monsieur...
— C'est, à l'avenir, de ne plus vous charger d'aucune commission pour moi, de la part de... de cette dame... enfin, de ne jamais me reparler d'elle... Yous mêle promettez, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur... du moment que... ce sujet de conversation vous contrarie... oh! soyez tranquille, je ne vous en parlerai plus.
i64 LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS
— Adieu, mou cher monsieur Horace; allez vous établir dans la Maison aux Sycomores avec votre famille... regardez- vous là comme chez vous, et puissiez-vous y être heureux, c'est mon plus ardent désir.
— Merci mille fois, monsieur; mais quand je viendrai à Paris, vous me permettrez de venir vous voir quelquefois?
— Oui, sans doute... en vous souvenant de ce que vous m'avez promis tout à l'heure.
— Oh! je ne l'oublierai pas, monsieur.
Horace a pris congé de M. Duvalloir, mais il s'en revient tout triste, car il faut qu'il aille dire à madame Huberty quel est le résultat de sa commission; et, en apprenant de quelle manière on a reçu sa lettre, en sachant que M. Duvalloir refuse de la voir et de l'entendre, il ne doute pas qu'elle n'éprouve un vif chagrin.
— Que peut-elle donc avoir fait à ce monsieur, pour qu'il soit aussi irrité contre elle? voilà ce que le jeune messager se dit tout le long du chemin; puis il soupire, ne comprenant pas que l'on puisse garder rancune à une femme aussi jolie.
En pensant tout cela, Horace est arrivé devant la demeure de sa tante. Il s'arrête devant l'allée, il se demande s'il montera tout de suite chez madame Huberty, puis il s'y décide en se disant : — Les mauvaises nouvelles doivent être dites bien vite... c'est comme une médecine à prendre : il faut se hâter de s'en débarrasser.
La petite dame du quatrième attendait Horace avec anxiété; mais, à peine lui a-t-elle ouvert la porte et jeté les yeux sur lui, qu'elle s'écrie : — Ah ! vous n'avez pas obtenu l'entrevue que je demandais... on me la refuse... je lis cela sur voire visage.
— Ilélas! madame, il n'est que trop vrai... el vous me voyez ilésolé de ne point vous rapporter une réponse favorable.
— Ail! je devais m'y attendre .. j'y étais presque préparée. Cependant... vous lui avez remis ma lettre'?
— Il faisait d'abord quelques difficultés pour la prendre... cnlin, il s'y est décidé...
— Et... il l'a lue?
— Oli! oui, madame, il l'a lue, j'en suis certain.
— Et, après l'avoir lue... que vous a-t il dit?... Ah! ne craignez point de me rapporter ses paroles... telles qu'elles sont sorties de sa bouche, je suis préparée à tout.
— Puisque vous le voulez...
— Je vous en prie instamment!...
— M. Duvalloir, après avoir lu votre billet, avait l'air très-irrité, et il m'a dit : — « Que cette dame se dispense à l'avenir de m'écrire encore... ce serait inutile... car je ne veux ni la voir, ni l'entendre, et jamais je ne reviendrai sur celle résolution. »
La jeune femme ne peut plus se contenir; elle éclate en sanglots et couvre son visage avec son mouchoir, en sécriant : — Jamais! il ne veut plus me voir... oh! mon Dieu! que je suis malheureuse!...
La douleur de cette dame fend le cœur d'Horace qui se sent prêt à pleurer comme elle, et murmure : — Ah! madame, moi aussi, je suis malheureux, puisque je vous vois tant de chagrin et que je ne puis pas vous consoler.
Au bout de quelques minutes, madame Huberly se calme; elle essuie ses larmes et dit à Horace : — Pardonnez-moi, monsieur, de m'être ainsi, devant vous,
abandonnée à ma douleur... je devrais avoir plus de courage; mais je n'ai pas élé maîtresse de mes sensations, je vous ai fait de la peine, veuillez m'excuser.
— Ah! madame... c'est moi qui suis désolé de n'avoir pas élé plus heureux dans ma commission... j'ai fait ce que j'ai pu, mais M. Duvalloir avait l'air si irrité...
— Ne parlons plus de cela, monsieur; ce que je n'oublierai jamais, moi, c'est l'obligeance dont vous avez fait preuve... Je vous avais chargé d'un triste message... ce n'est pas votre faute si... ce monsieur a mal accueilli ma demande; mais je le sais assez juste pour ne point faire retomber sur vous l'irritation que ma lettre... que ma demande a pu lui causer; j'espère que cela ne vous aura pas brouillé avec lui.
— Oh! non, madame, M. Duvalloir m'a témoigné la même amitié, et, dans deux jours, nousallons nous installer dans sa propriété.
— Vous habiterez la Maison aux Sycomoi'es... puissiez-vous y être heureux!
— M. Duvalloir m'en a souhaité autant, madame... Est-ce que vous ne viendrez pas un jour nous y voir, madame?... Gela ferait bien plaisir à ma tante... je n'ose pas dire à moi.
— Pourquoi donc? je vous ai dit que je vous regardais comme un ami, comme un frère...
— Eh bien! on va ordinairement voir son frère.
— Je ne sais si je pourrai; mais si j'ose aller à Montagny, soyez certain que je vous y verrai. Adieu, monsieur Horace, et recevez encore tous mes remercîments.
La jeune dame tend sa main à Horace, qui la presse avec tant de force, qu'elle se hâte de le congédier, en lui disant encore : « Merci ! »
A TOUS LES CœURS BIEN NES 1
Horace a l'ail emballer sur le chemin de fer les quelques meubles que madame Rennecart a voulu absolument conserver; elle a aussi emporté le grand pantin qui cachait sa glace, et qui peut ailleurs reprendre son emploi. Yirginie a fait ses paquets et emporté une assez grande provision d'ouvrage que sa lingère lui a confié, puis on a dit adieu à la maison de la rue du Temple, à la famille Machabée, à sa perruche, à la clarinette, aux fabricants de saucisses; et par une belle matinée, on va gagner le chemin de fer de Strasbourg qui déballe les voyageurs à Ermenonville.
Est-il nécessaire de dire que, la veille au soir, Oswald est venu faire ses adieux à sa fiancée? Les deux amoureux ont pleuré en se 'quittant, mais Horace leur a tant répété qu'il allait travailler^à hâter leur mariage, qu'ils ont souri sous leurs larmes.
168 LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS i
Puis, Oswald s'est écrié : — Je crois que mon oncle j^ et ma tante vont, après demain, s'installer dans leur '■\ nouvelle propriété. !
— Très-bien, dit Horace, nous serons là pour saluer i leur arrivée ; je suis sûr que cela fera bien plaisir à si M. Bouffi, c'est une surprise que je lui ménage. '
Avant de partir, Horace était monté chez madame a Huherty, pour lui dire encore adieu, mais il n'avait Jl trouvé personne, ou on ne lui avait pas ouvert. '
Enfin on est en wagon, et assez sérieux pendant les il premiers moments du voyage, chacun pensant à l'ave- r nir; madame Rennecart se disant : — Nous allons lo- ï ger dans la propriété de ce M. Duvalloir, c'est fort bien c pour le moment; mais un de ces jours, la propriété se 1 vendra, et alors... que deviendrons-nous?
La jeune Virginie soupirant, parce qu'elle s'éloigne ! de son amoureux, qu'elle ne le verra plus que rarement, 'l et qu'elle craint qu'il ne cesse de penser à elle. Toutes i les femmes veulent que l'on pense sans cesse à elles... j même quand elles ne songent plus à nous. Enfin Horace | rélléchissant aussi qu'il n'a pas été heureux dans ses j amours, et se demandant s'il sera plus heureux dans la j recherche du trésor que son père a amassé pour lui. {i
Mais, lorsqu'on a quitté le chemin de fer, lorsqu'on '] se retrouve en pleine campagne, dans ces champs délicieux qui entourent Ermenonville, lorsqu'on approche du village de Montagny, et que l'on foule cette terre où l'on a essayé ses premiers pas, alors toutes les appréhensions disparaissent, toutes les tristesses s'évanouissent pour faire place à un sentiment de bonheur, de bien-être que peut seul donner l'air dans lequel on est né. A chaque instant, Virginie reconnaît un bosquet, un
LA PRAIUIE AUX COQUELICOTS iCiO
vieil arbre, un sentier qu'elle a vus dans son enfance, elle pousse des cris de joie en disant : — Ah! nous venions promener par ici avec vous, ma tante... nous nous sommes assises sous ce gros noyer... là je cueillais des noisettes, des mûres sauvages.
— l'ar ici, je venais chasser avec mon père, dit Horace, c'est-à-dire, je ne chassais pas, moi, mais il m'emmenait avec lui, et souvent je rapportais le lièvre qu'il avait tué.
— Oui, oui, mes enfants, dit madame Rennecart, je reconnais aussi tous ces sites... tous ces beaux points de vue... ah! celame fait plaisir de les revoir !... Tenez, ici, il me semble qu'on respire mieux qu'à Paris.
— Oh! oui, ma tante... Et puis, quelle différence, ici l'air est embaumé, parfumé par les fleurs, les plantes, les herbages; tandis qu'à Paris, le bitume qu'on fait cuire, les voitures qui emportent les immondices, les bornes décentes. . . ah ! franchement, tout cela n'embaume pas ! .. . ce qui prouve que la ville la plus belle ne pourra jamais lutter avec la campagne, pour le bon air et la salubrité.
Mais c'est lorsqu'on aperçoit la Prairie aux Coquelicots, que la joie devient presque du délire, surtout pour Virginie, qui n'avait pas revu leur ancienne propriété depuis l'âge de neuf ans. Dès que ses yeux reconnaissent cette belle pelouse toute fleurie, elle la montre à sa tante, à son frère, en poussant des cris de joie; puis elle s'élance, elle court, jusqu'à ce que ses pieds foulent cette terre chérie, puis elle sautille de côté et d'autre, comme au temps de son enfance, et enfin se laisse tomber sur l'herbe et y reste assise en disant : — Ah ! qu'on est bien comme cela!... ah ! quel plaisir... Ma belle prairie, que je suis contente de le revoir !