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II

470 LA PRAir.IE AUX COQUELICOTS

Madame Rennecart, qui ne court plus, arrive enfin i près de sa nièce, et lui dit : — Comment ! mademoi- • selle, vous vous roulez sur l'herbe comme si vous n'aviez ( encore que huil ans... une grande fille qui en a dix-sept! ;

— Laissez-la faire, ma tante, dit Horace, elle retrouve i les lieux où elle a si souvent joué dans son enfance; | n'est-il pas tout naturel que son premier mouvement i soit d'y jouer encore? Ya, ma sœur, ne te i^^êne pas... j saute, cours dans la prairie, ne crains pas de fouler aux j pieds le trèfle, le thym, le serpolet... si le nouveau pro- < priétaire n'est pas content, c'est à moi qu'il aura affaire. .

Virginie se relève, mais elle est devenue sérieuse, et I elle murmure : — Ah! c'est vrai... la prairie n'est plus I à nous, je l'avais oublié...

Et le frère et la sœur s'arrêtent pour saluer le domaine où ils sont nés, où ils ont passé leur enfance, où leur père est mort... puis ils se regardent et se comprennent : ils iront bientôt prier sur son tombeau, dans le modeste cimetière du village... là, il n'y a point de fastueux monuments, point de ces tombes embellies par l'art, qui dénotent plutôt la vanité des vivants que l'amitié que l'on portait à ceux qui y sont couchés ! Au village, le champ du repos est simple, tout y respire le calme, la paix. On va s'y promener pour prier, et non pas pour admirer des monuments; suivant moi, plus un cimetière est modeste et plus il est beau.

Mais on est arrivé devant la grille de la Maison aux Sycomores, et Horace s'écrie : — Voilà noire nouvelle demeure ! elle n'est pas laide non plus.

— Oh ! c'est bien beau, là! dit madame Rennecart, et il me semble qu'on a encore beaucoup embelli cette maison depuis huit ans que nous avons quitté le pays.

— Je crois que vous avez raison, ma tante, ce n'était pas si éléi^,ant de noire temps. Mais nous n'aurons pas la peine île sonner, voilà un gros gaillard qui accourt nous ouvrir, c'est le jardinier sans doute.

— El voilà une villageoise bien gentille là-bas, dit Virginie, ce doit être la jardinière.

C'étaient en effet Jacquet et sa femme qui attendaient avec impatience les personnes que M. Duvalloir leur avait aniumcées.

Les villageois se confondent eu salutations ; le mari s'écrie : — Entrez:, monsieur, mesdames. C'est vous qui êtes M. Horace Bermont, sa tante et sa sœur?

— Oui, répond Horace en souriant ; voilà ma tante, ma sœur, et moi Horace Bermont : nous sommes au complet. M. Duvalloir vous a fait savoir...

— Oui, monsieur, oui. que je dois vous regarder comme mes maîtres. .. que vous êtes ici chez vous.

— Oh! pas tout à fait.

— Partlonnez-moi, monsieur, puisque vous avez acheté la propriété.

— Qui est-ce qui vous a dit cela ?

— On ne me l'a pas dit, monsieur, mais M. Duvalloir m'a ordonné doter l'écriteau et défendu, dès à présent, de faire voir la maison à personne ; alors, ça prouve bien que vous devez l'acheter.

Horace regarde sa tante qui ouvre de grands yeux et dit à Jacquet : — M. Duvalloir est toujours voire maître, et celte propriété est toujours à lui; mais enfin puisqu'il veut bien que nous l'habitions en son ahsence, ayez la complaisance de nous faire voir les chambres dans lesquelles nous pourrons nous loger.

— Toutes les pièces de la maison sont à votre dispo-

sition, madame, vous choisirez; ma femme va vous conduire. Ohé! Jeannette...

La jeune jardinière s'avance en faisant force révérences, etson mari lui dit d'un air joyeux : — Jeannette, v'ià nos nouveaux maîtres, c'est pas les autres; l'es contente, n'est-ce pas'? T'avais si peur que ce soient les autres.

— Oh ! ma fine, oui ; je crois que nous aurions eu de la peine à nous arranger avec eux.

— De quels autres parlez-vous? demande Horace.

— Oh! monsieur... nous vous expliquerons ça plus tard.

— Oui, oui, plus tard, dit madame Piennecarl ; mais nos chambres d'abord, car nous sommes venus à pied depuis le chemin de fer, nous avons des paquets et je suis excédée de fatigue.

Madame Jacquet se hâte de conduire la compagnie dans la maison. On monte sur-le-champ au premier étage où sont les chambres à coucher. La jardinière en ouvre plusieurs; en entrant dans chacune, la tante et la nièce s'écrient : — Quelle élégance ! quels beaux meubles!... celte chambre est trop belle, montrez-nousen une autre.

— Mais, mesdames, toutes les chambres sont meublées de même ; vous aurez beau chercher, vous n'en trouverez pas de plus vilaine.

— Alors je prends celle-ci, dit madame Rennecart en déposant ses paquets sur un meuble.

— Et moi celle en face ! s'écrie Virginie en courant dans une jolie pièce toute tendue en rose et qui donne sur les jardins.

Quant à Horace, il est monté au second étage et il a bientôt choisi pour sa chambre une petite pièce bien

-impie, (jui servait de lingerie, mais dont la l'enèlre donne sur la jirairie, si bien que l'on peut, en s'y plaçant, l'apercevoir tout entière. Vainement madame Jacquet dit au jeune homme qu'il n'y a pas de lit dans celle chambre, et à peine de la place pour en dresser un, •(|u'il sera beaucoup mieux logé au premier étage, Horace persiste ; il a ses raisons pour vouloir, d'un coup d'oeil, embrasser sa clière prairie, et le concierge reçoit l'ordre d'y monter un lit.

Après s'êlre reposés quelques instants, le frère et la sœur regardent leur tante qui leur dit : — Je vous comprends, mes enfants, il faut aller voir voire père; il faut, en allant saluer sa dernière demeure, le remercier du bonheur qui nous arrive dans ce pays qu'il aimait tant ; bonheur qu'il vous envoie sans doute, car, de làhaut, un père doit toujours veiller sur ses enfants.

On se rend au cimetière qui est de l'autre côlédu village. En route, plusieurs habitants de Montagny reconnaissent madame Rennecart , parce qu'elle est peu changée depuis neuf ans ; mais il n'en est pas de même de Virginie et de son frère, qui avaient, l'une neuf ans, l'autre treize, lorsqu'ils avaient quitté le pays. Au lieu d'une entant et d'un gamin, c'est un jeune homme fort et beau garçon, c'est une demoiselle bien faite, jolie, gracieuse, qu'ils ont devant les yeux. En apprenant que ce sont les enfants de M. Bermont, que tout le monde aimait et estimait dans le village, c'est à. qui leur parlera, leur témoignera du plaisir de les voir ; les femmes embrassent Virginie, les hommes serrent fortement la main d'Horace. Le frère et la sœur sont vivement touchés de ces témoignages d'amitié et en remercient les villageois ; la bonne tante ;i aussi sa part de ce bon ac-

cueil, el, lorsqu'ils sont tous les trois devant la tombe de celui qu'ils regrettent, ils le remercient des bons souvenirs qu'il a laissés sur la terre, car une mémoire justement vénérée y fait souvent plus de bien que beaucoup de gens très-vivants.

Lorsqu'ils reviennent à la Maison aux Sycomores, la jardinière accourt au-devant d'eux en leur disant : — Quand vous voudrez vous mettre à table, le dîner vous attend.

— Le dîner! s'écrie madame Rennecart, mais qui donc nous traite?

— Madame, d'après les ordres de M. Duvalloir, tout ce que pntduit la maison est à votre disposition... nous en profitons ben, Jacquetet moi, qui ne sommes que les concierges; il est trop juste que vous en jouissiez aussi, vous qui devenez les maîtres ; il y a dans la propriété une vache, une basse-cour, des légumes, des fruits, vous n'avez donc comme nous que du pain à acheter... pour l'inslant le jardin nous donne des petits pois, des asperges, des choux, de l'oseille, de la salade, des radis, des cerises, des groseilles, des amandes... avec un poulet et des œufs, vous voyez, madame, qu'on trouve de quoi manger et même à boire, car il y a tout plein de vin dans les caves... Ça, nous n'avions pas le droit d'y toucher; mais nous avons reçu l'ordre de vous en donner...

— Et j'en ai tout de suite été chercher, dit Jacquet.

— Mais c'est donc le pays de Cocagne, que celte maison!...

— Ma tante, s'écrie Horace, vous qui me demandiez comment nous aurions assez pour vivre ici; mais c'està-dire que vous allez y amasser, y faire des économies !

LA rilAir.IF, AUX COQUELICOTS 17!

l"]n aUeiulant, remercions M. Duvalloir, et allons dîner, car l'air de ce cIilm" pays me donne un snperbe appélif. Le couvert est dressé dans la belle salle à manger du rez-de-chaussée, el ,1 cannelle dit à ses nouveaux locataires : — Quand vous préiérerez dîner dans le jardin, sous la tonnelle qui est à l'entrée, vous me le direz, et j'y mettrai le couvert.

— Ma chère dame, dit madame Rennecart, ce que nous voulons avant tout, c'est que vous ne vous croyiez pas obligée de nous servir; mon neveu et ma nièce sont jeunes, moi, j'ai encore de bonnes jambes; nous n'avons pas besoin de domeslique : vous avez bien assez à travailler dans le jardin, que je n'ai pas encpre parcouru, mais qui m'a paru immense.

— Oh ! le jardin, ça me regarde, dit Jacquet ; not' femme a encore du temps de reste, et, quand vous aurez besoin d'elle, faut pas vous gêner, car. Dieu merci, vous ne ferez pas comme les autres, vous!

— Mon cher monsieur Jacquet, dit Horace après avoir goûté le vin qui est excellent, est-ce que vous ne pourriez pas maintenant nous expliquer quels étaient ces autres, dont le souvenir ne paraît pas vous être trèsagréable ?

— Oh! pardonnez-moi, monsieur, v'Ià l'histoire : Il y a un mois à peu près, M. Duvalloir nous a écrit qu'il allait nous arriver du monde de Paris pour voir la propriété qu'on voulait acheter, et là-dessus, ordre de traiter ce monde-là de notre mieux. En effet, il nous arrive le lendemain une calèche avec sept personnes, sans compter le cocher, trois dames et quatre messieurs. Je les recevons de not' mieux, mais fallait voir comme les dames faisaient des manières !... l'une... une déjà ben

ilO LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS

mûre... et qui avait un chapeau de paille grand comme un parapluie, ne me dit-elle pas qu'il y avait des serpents dans le jardin?... C'est pas vrai... demandez à Jeannette; la plus jeune courait partout à travers les plates-bandes et cueillait toutes les fleurs... la troisième... ah ! je ne sais pas ce qu'elle faisait.

— Elle se promenait toujours dans les endroits sombres avec un monsieur, dit la jardinière en souriant.

— Mais les hommes, c'est autre chose : l'un veut jouer au billard, où il a fait un accroc énorme; un autre, qu'on appelait le banquier, va se promener je ne sais où et revient gris pour dîner; enfin le troisième... ah ! si je l'avais su... c'est celui-là qui aurait eu son afl"aire!... mais Jeannette ne me l'a pas dit alors...

— Diable 1 qu'a-t-il donc fait, celui-là ?

— Eh ben! figurez-vous que celui-là, qu'on appelait Coqu... Coqu... Coquelet, ne s'est-il pas avisé de rôder autour de ma femme et de lui pincer la fesse... sauf vot' respect!"

— Oh ! oui! s'écrie la jardinière, mais je l'ai joliment arrangé... il a reçu le plus fameux soufflet... je vous réponds quil en a vu, de ces chandelles !...

— C est égal, c'est pas assez, dit Jacquet, fallait me conter ça et je vous l'aurais un peu roulé, moi, ce faroeur-là!

— Bah 1 sa femme qui s'est trouvée là quand il a reçu la gifle ! ça valait ben mieux !

— Comment! madame Coquelet?

— Elle a surpris son mari comme je le corrigeais ; elle m'a remerciée,... et lui s'en est allé tout penaud.

— Mais c'est pas tout : est-ce que la nuit, celui qui était gris, n'a pas été malade... on est venu nous réveil-

1er... il lui fallait du thé, je lui ai donné de la graine de Un.

— Et la femme qui voulait que je l'aide pour déshabiller ce monsieur... lui ôler son pantalon!... je lui ai dit : Nenni, madame, je note ça qu'à mon homme, et encore il l'ôte lui-même.

— Env'la-l-il du joli monde!... Vous concevez bien, monsieur et mesdames, que lorsque M. Duvalloir nous a écrit dernièrement qu'on allait venir habiter la maison, nous avons eu une fameuse venelle que ce ne soit queuqu'un de ces gens-là. D'abord, si c'avait été M Coquelet, moi et ma femme nous ne serions pas restés ici... n'est-ce pas, Jeannette?

— Je crois ben !... c'est que Jacquet est jaloux comme un dindon... dame!... il n'entend pas qu'on pince sa femme...

— Et il a bien raison!... mais avec nous, j'espère qu'il est tranquille...

— Aussi nous sommes bien satisfaits, bien heureux de vous avoir pour maîtres ; et nous ferons de notre mieux pour que vous soyez contents de nous.

— Ils veulent absolument que nous soyons leurs maîtres, dil Horace, quand Jacquet et sa femme sont éloignés Après tout, si cela leur fait tant de plaisir... kissons-les dire, n'est-ce pas, ma tante?

— Mon ami, mon séjour dans cette maison me semble un rêve... M. Duvalloir qui veut aussi nous nourrir !...

— Eh bien! ma tante, puisque cela lui fait plaisir... laissons-nous rendre heureux... acceptons le bien qui nous arrive... soyez tranquille, nous trouverons toujours assez de gens qui ne nous en feront pas.

Après le dîner, les nouveaux habitants de la propriété

vont parcourir les jardins et le petit parc. Quand ils renlrenl dans la maison, ils vont au salon qu'ils n'ont pas encore visité, Horace pousse un cri de joie en apercevant un piano.

— Gomment! est-ce que tu en sais jouer, mon frère? dit Virginie.

— Mais oui, un peu; pendant mon séjour à Rouen, j'allais souvent chez une dame musicienne, c'est là que j'ai commencé à tapoter sur le piano; puis, comme j'adore la musique, cette dame m'a montré ; j'apprenais très-vite... et voilà comment il se fait que je touche assez de piano pour le faire danser ou ("accompagner si lu chantes.

— Et pour me l'apprendre aussi, j'espère...

— Oui, tous les soirs tu auras une leçon.

— Ah! quel bonheur! nous ne le dirons pas à Oswald, et un jour je chanterai devant lui en m'accompagnant.

Et Virginie saute de joie, tandis que son frère fait la grimace en essayant les touches qui ne vont pas, mais qu'il espère bien dérouiller eu louchant dessus tous les jours.

On se sépare de bonne heure parce qu'on est fatigué du voyage. Chacun va prendre possession de son nouveau domicile. On se couche et l'on fait de jolis rêves, car les rêves sont toujours les reflets des sensations de la journée.

HiUlACE ET ItO'jrFI DA\S LA PRAIRIE

Dès six heures du malin, Horace était à la fenêtre de sa chambre ; de là on dominait sur les environs, et l'on pouvait apercevoir la prairie presque tout entière. C'est là surtout que le jeune homme porte ses regards; il examine avec h plus scrupuleuse attention les bosquets de noisetiers, les arbres isolés, qui de loin en loin coupent l'uniformité de la prairie, et il se dit : — Le trésor est pourtant là... car m.on père n'aurait pas voulu se moquer de sa sœur en lui disant : « J'ai caché par là un trésor pour mon fils: » Et dire que nulle indication ne fait reconnaître l'endroit où il faut fouiller. Lorsque, sans le dire à ma tante, je suis revenu par ici, il y a près de quatre ans, j"ai remué la terre au pied des quelques arbres épars dans la prairie, puis j'ai fouillé sous ces bosquets de noisetiers. C'est même sous ce joli bosquet. .. là. .. en face... que j'ai reçu une balle dans le

côté.. . sans savoir de qui, ni d'où elle me venait... probablement quelque chasseur maladroit qui aura fait partir son fusil sans le vouloir... car je n'avais pas d'ennemis dans ce pays. Et on ne rencontre jamais de voleurs par ici... et puis, si le coup avait été tiré sur moi par des malfaiteurs, comme je suis tombé en me sentant blessé, ils se seraient empressés de venir me dépouiller; et, au lieu de cela, je n'ai entendu que les pas d'une personne qui se sauvait... Oh! certainement cet accident est la suite d'une maladresse... Heureusement la blessure était légère; j'ai eu plus de peur que de mal; mais je n'ai pas découvert mon trésor. Enfin, nous voilà logés en face de ma chère prairie... j'aurai le temps de chercher, de fouiller partout. Espérons que je serai plus heureux.

Horace descend; sa tante et sa sœur dorment encore, mais le jardinier travaille déjà aux espaliers de la cour; il va trouver Jacquet, et lui dit : — Ne pourriez-vous pas me prêter, je pourrais presque dire me donner, car j'en aurai besoin tous les jours, un petit instrument aratoire, moins volumineux qu'une bêche, mais avec lequel cependant on puisse remuer la terre?

— Ah ! pour défricher, pour ôter les mauvaises herbes.

— Oui, justement.

— Tenez, v'ià une binelle; d'un côté c'est pointu, de l'autre c'est carré; le manche est long, de façon qu'on n'a pas besoin de se baisser pour S'en servir : ça fait-il votre affaire?

— Oh! parfaitement... Yous appelez cela une binette?

— Oui, vous pouvez garder celle-là, j'en ai d'autres.

— Merci, monsieur Jacquet.

— Ah! not'maître peut ben m appeler Jacquet tout court.

— Vous tenez donc absolument ù ce que je sois votre inaître?

— l^u'tli!... je sommes ben sûr que monsieur le sera un de ces jours, s'il ne l'est |>as (.léjù.

— J'en accepte l'augure; alors, Jacquet, j'emporte la liinelle.

— Tout ce qui est ici est au service de monsieur.

Horace se rend dans la prairie; il s'y promène longtemps : il sonde encore la terre <lans dilïérents endroits. Ce travail pouvait se faire facilomenl sans témoin; cet(e partie de la campagne était assez éloignée du village, il passait par là fort peu de monde, et lorsqu'un villageois se dirigeait ilu cùlé de la prairie, comme on le voyait venir de très-loin, on n'avait qu'à s'éloigner de quelques pas de la place où l'on avait fouillé la terre, et celui qui passait ne s'apercevait de rien. On ne pouvait être vu que de la Maison aux Sycomores ou de la propriété appartenant maintenant à M. Boufti; mais de la première Horace n'avait rien à craindre, et la seconde n'était pas encore habitée.

Après avoir passé près de trois heures dans la prairie, sans avoir été plus heureux, mais en ayant soin de faire quelque remarque à l'endroit où il avait fouillé, afin de ne point revenir y faire des recherches inutiles, Horace rentre dans la belle propriété qu'il habite maintenant; et, en regardant cette maison, vaste, élégante, ces beaux jardins, ce parc, cette belle cour fermée par une grille, ces majestueux sycomores qui de chaque côté ombragent la maison, il ne peut s'empêcher de soupirer et de se dire : — Ce jardinier qui veut absolument que tout cela m'appartienne. Ah! je serais trop heureux si cela était!... Mais enfin, jouissons-en pendant que le vrai il- 11

maître de ces lieux veut bien que j'y tienne sa place!...

— On attend monsieur pour déjeuner, dit Jacquet à Horace en lui présentant les armes avec sa bêche.

La tante et la nièce avaient fort bien reposé dans leur nouveau domicile; elles avaient même dormi beaucoup plus tard que d'habitude, dans leurs lits douillets et moelleux; on shabilue si vile à être bien! En descendant au rez-de-chaussée, elles avaient trouvé madame Jacquet mettant le couvert pour leur déjeuner. La bonne | madame Rennecart avait encore voulu gronder la jar- ! dinière de ce qu'elle faisait le service d'une domestique; i mais Jeannette se montrait si contente de pouvoir être i utile aux nouveaux habitants de la maison, qu'il n'y avait j pas moyen de lui refuser ce plaisir.

— Diable! dit Horace en se mettant à table, des œufs ( à la coque, des radis, du beurre fiais...

— Et tout à l'heure du bon café à la crème, dit Jean- ' nelîc.

— Et tout cela est de la récolte de la maison? ;»

— Oui, monsieur; excepté le café, le sucre et îe pain. I

— Quoi! ce beurre délicieux?... |

— C'est moi qui le fais, monsieur; nous avons plus i de lait et de crème que nous n'en pouvons consommer, i c'est tout naturel de faire du beurre.

— Décidément, nous sommes dans le pays de Cocagne. . moins les mâts.

— Monsieur, dit Jacquet, en entrant d'un air eifarouché dans la salle à manger, je savais ben que la propriété à côté n'appartenait plus à M. Boudignon; mais le père Thomas, le jardinier, vient de me dire qu'on attend aujourd'hui les nouveaux propriétaires, et que ce sont des personnes qui ont couché ici, il y a un mois.

— C'est la vérité, Jacquet, le père Thomas ne vous a pas (rompe.

— Ah! saperlolte!... est-ce que ce serait le monsieur quia pincé ma femme... qui va devenir not' voisin... qu'il prenne garde à lui alors 1...

— Rassurez- vous, ce n'est pas monsieur... Coquelet, comme vous l'appelez, qui a acheté la prairie et la maison voisine... c'est M. Bouffi le banquier, celui qui a été indisposé.

— El à qui j'ai fait boire de la graine de lin... Ah! ben, j'aime mieux ça, et toi aussi, n'est-ce pas, Jeannette? parce qu'enfin, un homme peut se griser, si cela lui fait plaisir, ça ne regarde personne.

— Est-ce que monsieur et ces dames recevront souvent la visite de... leurs voisins qu'on attend? dit Jeannette.

— Non, madame Jacquet, non; nous ne sommes pas amis avec les nouveaux propriétaires d'à côté. Je vous certifie qu'ils ne viendront pas nous voir.

— Eh ben! j'aime mieux ça aussi, moi, parce que la femme de ce monsieur pourrait encore vouloir que je déshabille son mari.

— Oh! rassurez-vous, il n'a pas l'habitude de se griser, c'était un cas exceptionnel; mais je vous répèle qu'ils ne viendront pas nous faire visite.

Sur les deux heures de l'après-midi, un jeune homme entre dans la Maison aux Sycomores, et court au jardinier, en criant : — M. Horace... mam'zelle Virginie... sa tante, s'il vous plaît?

— Monsieur, ils se promènent là-bas... dans le jardin.

— Là-bas! j'y cours...

1^4 LA TRAIRIE AUX COtjLELICOTS

Virginie pousse un cri de joie, car c'est elle qui la première a aperçu Oswakl accourant. Le neveu du banquier est bientôl près d'eux. Il embrasse madame Rennecart, ce qui élait un moyen assez adroit pour embrasser ensuite Virginie; il presse la main d'Horace et lui -dit : — Nous voilà, nous arrivons... Dieu merci, on m'a emmené! On s'en serait bien gardé, si l'on avait su que je vous retrouverais ici... car mon oncle m'a fait une scène... sur ce que je suis amoureux de ta sœur... il m'a traité d'imbécile, de crétin...

— Il fallait lui répondre qu'il vaut mieux être crétin, ■être imbécile, que fripon.

— Et il vous a défendu de m'aimer, alors? dit Viri>inie d'un air désolé.

— Oh! mademoiselle!... quand même j'aurais cent oncles qui me le défendraient... Est-ce que je ne suis .pas votre fiancé? voire futur époux'? Moi, ne plus vous aimer, vous adorer...

— Assez! s'écrie Horace, lu lui diras tout cela tout à l'heure... Qui est-ce qui est avec toi?

— Mon oncle et ma lante; ensuite on a emmené mademoiselle Julie, la femme de chambre, puis la cuisinière, et Pierre, le domestique, qui sert de cocher, car mon oncle a acheté une grande calèche dans laquelle nous sommes venus.

— Alors, vous venez vous installer pour tout à fait?

— Tout à fait; c'est-à-dire que, moi, je partirai demain matin par le premier convoi.

— Toi, tu retournes à ton bureau, c'est tout simple; mais M, Bouffi?

— Je crois qu'il passera quelques jours ici; ma lante y restera tout l'été. En ce moment on s'installe, on \i-

LA l'IlAIlilE AUX COQUELICOTS ^S^>

sile la maison; moi, je me suis esquivé pour venir bien vile vous voir. Mais cesl charmaiil ici'... la maison m'a paru superbf. Ah! comme M. Duvalloir a bien fait de vous la prêter. Comme mon oncle sera furieux quand il saura que vous l'hahilez!

— Ne vas pas le lui dire surtout... car c'est une surprise que je lui ménage.

— Oh ! il n'y a pas de danger, il me ferait tout de suite repartir pour Paris.

On promène Oswald dans les jardins, dans le parc ; on lui fait visiter toute la maison-, Horace le fait même jouer au billard, parce que madame Jacijuet a raccommodé tant bien que mal le tapis où M. Burgrave avait fait un accroc; les jeunes amoureux voudraient bien aller se promener seuls dans le jardin, mais madame Reiinecarl ne juge pas convenable de laisser tant de liberté aux deux fiancés; car, bien que le petit neveu soit fort timide, fort peu entreprenant, on doit toujours craindre les idées, les sensations que ijnt naître la campagne, la verdure, l'ombrage et les bosquets touffus.

Oswald est obligé de quitter ses amis pour aller dîner, et, comme on n"a pas d'autre société que la sienne, il présume que son oncle le gardera le soir pour faire sa partie de Iric-trac; mais il promet de ne point partir le lendemain sans venir dire adieu à sa fiancée, qui soupire en le voyant s'éloigner et murmure : — A peine si nous avons eu le temps de nous dire quelque chose... La campagne produisait déjà son effet sur le cœur de la jeune fille.

Horace présume bien que le banquier ne choisira pas ce qui reste de la journée pour aller dans la prairie, il' se dit : — Ce sera pour demain de grand matin; mais je ne le manquerai pas.

Le lendemain, dès cinq heures du malin, Horace est à safenêlre; le temps est beau, le ciel sans nuaues; tout annonce une matinée superbe, et le jeune homme examine avec attention la prairie, mais personne n'y paraît encore.

— Je sais bien que les Parisiens ne se lèvent pas de si bonne heure, se dit Horace; cependant lorsqu'on a un violent désir en tête, cela vous met la puce à l'oreille : je gagerais bien que M. Coiiffi ne me fera pas attendre longtemps.

En elïet, dix minutes sont à peine écoulées, que le banquier sort de sa maison de campagne, en jaquette, en casquette, enfin en petite tenue de campagne; il porte sur son épaule une large bêche qu'il tient absolument comme si c'était un fusil de munition. l\ marche droit vers la prairie, entre dedans, regarde quelques instants à droite et à gauche, ayant Tair de se demander de quel côté il ira d'abord; enfin il se décide pour le bosquet de noisetiers qui est à deux cents pas devant lui, il y marche résolument.

Horace n"a pas perdu un mouvement de M. Bouffi.

— J'étais sûr qu'il commencerait par là, se dit-il, en le voyant se diriger vers le bosquet. Ce n'est pas adroit, il devrait bien penser que cet endroit a déjà été fouillé-

Puis, prenant sa binette, le jeune homme descend à son tour et prend le sentier qui coupe la prairie et auquel en ce moment M. Bouffi tourne le dos. Ce monsieur, à peine arrivé au bosquet, se met à bêcher, à remuer la terre avec tant d'ardeur, que bientôt de grosses gouttes de sueur inondent son visage. Au bout de cinq minutes il est obligé de s'arrêter, il prend son mouchoir et essuie son front; alors une voix, qui part de

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derrière lui. s'écrie : — Il paraît que ce n'est pas encore là le bon emlioil.. .

M. nout'ii se retourne si brusquement, qu'il en lait tomber sa casuuelleelil reste stupéfait en apercevant, ;i cent pas de lui, Horace qui, appuyé sur sa binette, le contemple d'un air moqueur.

— Comment, monsieur, vous êtes làl... dit enfin le banquier, d'une voix où perce la colère.

— Comme vous voyez, monsieur; mais il me semble i|ue cela ne devrait en rien vous surprendre, car je vous avais prévenu que je serais toujours ici en même temps que vous.

— Qu'est-ce que cela signifie, monsieur'? D'abord, de quel droit êles-vous sur mon terrain'? Celte prairie est à moi, je vous défends d'y mettre les pieds, enlenilezvous!...

— Oh ! uh! vous défendez! comme je m'en moque de vos défenses .. Mais d'abord, en ce moment je ne suis pas dans votre prairie, je suis sur le chemin qui la coupe... chemia que vous êtes obligé de laisser libre, quil vous est défendu d'interdire à personne... Oh! mais, c'est que je connais aussi bien que vous les droits, les servitudes, les obligations de cette propriété.

Bouffi rugit de colère et s'approche du jeune homme pour s'assurer si en etTet il n'est que dans le sentier. Horace le regarde faire et lui rit au nez.

— Je ferai fermer ce sentier-là, répond le banqnier avec dépit.

— Non, monsieur, vous ne le pouvez pas .. le maire s'y opposerait... je vous répèle que je suis au fait des redevances... puisque ce terrain appartenait à mon père.

— Je ferai élever un mur de chnque côté de ce sentier, de celle façon ceux qui passeront ne verronl plus dans ma prairie.

— Ah! pour ceci, c'est diflércnt, vous en avez le droit; et même à voire place, pour que nul œil profane ne puisse vous voir bêchant la terre et retournant votre luzerne, je ferais entièrement entourer de murs ma prairie... ou plutôt mes deux prairies, parce que le sentier étant clos par un mur, cela vous fera deux prairies au lieu d'une seule, deux morceaux mesquins au lieu d'un beau... Vous me direz qu'il faudra pas mal de mur pour entourer vingt-etim arpents; mais quand on est riche, quand on gagne des trois cent mille francs d'un coup de filet, on peut se permettre cette dépense.

Le banquier se ronge les ongles et ne dit rien Horace reprend : — A la vérité, si vous mettez les maçons après le terrain, ils vont y fouiller pour faire des fondations, et c'est dangereux; car un trésor peut tout aussi bien être caché au bord du chemin que dans l'intérieur de la pièce, et les maçons ne sont pas toujours disposés à partager ce qu'ils trouvent; mais vous avez encore un moyen, c'est de faire vous-même les fouilles pour les fondations de votre mur. Ce sera un peu long, cela vous éreintera pas mal, vous y gagnerez au moins un lombago... mais personne ne trouvera votre trésor. Eh bien ! que dites-vous de cela? j'espère que je suis gentil... je vous donne de bonnes idées.

M. Boufli ne répond rien, les railleries d'Horace le démontent, il ne se sent pas de force pour lui tenir tête. Après quelques instants de silence, il dit : — Vous logez donc dans le village, monsieur?

— Dans le village!... oh! fi donc!... il n'y a que des

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maisons de paysans... cela ne nous aurait pas convenu . Je donieure là... tout près de vous, avec ma sœur et ma tante.

— Comment!... là?...

— Sans doute, dans celte superbe propriété.

— Chez M. Duvalloir?

— Justement, dans la maison aux Sycomores qu'il a mise à ma disposition, en me suppliant de m'y regarder comme chez moi.

— Vous êtes donc ami avec M. Duvalloir?

— Ami intime. Oli l c'est un homme charmant, qui gagne beaucoup à être connu.

— Ah! vous connaissez M. Duvalloir... Je ne m'étonne plus alors s'il m'a fait redemander les tonds qu'il avait chez moi,

— Il vous a fait redemander ses fonds? ma foi! je n'en savais rien. Mais, parole d'honneur, s'il m'avais demandé mon avis, je le lui aurais conseillé.

Le banquier devient écarlate, et s'écrie : — Des insultes !... voilà tout ce que vous savez dire.

— Yous faites mieux que cela, vous, monsieur.

— Heureusement, elles ne sauraient m'atteindre.

— Je n'ai, fichlre! pas envie de vous atteindre... car ça me mettrait à votre niveau.

— Floquart avait bien raison quand il me disait de vous mettre à la porte de chez moi.

— D'abord, monsieur, on ne met à la porte que ses valets; un renvoie un commis. Mais vous ne m'avez pas même renvoyé, c'est moi qui vous ai lâché, et bien vite! Ensuite, vous n'êtes pas heureux dans vos réflexions... Pourquoi diable allez - vous parler de Floquart... l'homme que vous pensionnez... Ah ! ah 1 ah 1 ce cher

Floquart... qui a un pelil secret pour vous soulirer de l'argent! Ah ! voilà encore que vous rugissez!... Allons, calmez-vous. Tenez, je ne suis pas méchant, voulezvous que nous soyons bons amis? Eh bien! laissez-moi chercher tranquillement le trésor de mon père, et je vous promets de vous en donner quelque chose.

— Monsieur, je vous réitère la défense de mettre le pied dans ma prairie, sous peine d'amende très-forte.

— C'est comme cela. Très-bien ; et, moi, je déclare que vous n'y remuerez pas la terre sans que je le voie, que vous n'y donnerez pas un coup de bêche sans que je sois derrière... ou devant. Je vous épierai continuellement ; ça ne m'amusera pas beaucoup, mais ça vous embêtera encore davantage; et, là-dessus, au revoir; je vais rentrer dans ma délicieuse maison, car on y est très-bien, chez M. Duvalloir. Mais vous devez en savoir quelque chose, vous y avez logé... seulement, il paraît que vous y étiez trop bien... il vous fallait du thé... on vous a donné de la graine de lin, ça attaque moins les nerfs. Ah ! ah! ah !...

Celte dernière plaisanterie exaspère de plus en plus M. Bouffi, qui rentre chez lui en faisant avec sa bêche des gestes menaçants, tandis qu Horace revient en riant près de sa tante et de sa sœur.

i.i: ItHlT DK I. OUinLI.i; P.VSîiE

Un mois s'écoule. M. Boufll fait de Iréquentes apparitions à sa campagne, mais il ne peut jamais y rester plus de deux jours, ses affaires l'obligeant à revenir à Paris. Pendant le temps qu'il passe à Monlagny, il ne manque pas chaque matin daller avec sa bêche visiter et fouiller sa prairie , et chaque fuis Horace est là qui l'examine et qui pour cela n'a qu'à se tenir dans le sentier ou bien sur une des roules qui encadrent la pièce de terre. Pour être plus éhiigné de son espion, Bouffi «e lient souvent dans le milieu de la prairie et très-loin du sentier; mais il a beau faire, le terrain aux coquelicots étant tout en longueur, lorsqu'on se tient au milieu, on n'est jamais assez loin de la route pour pouvoir cacher ce qu'on y fait.

Cependant les fouilles n"ont encore amené aucune dé- •couverle; et, après s'être inutilement fatigué à remuer

d92 LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS

la terre, le banquier a encore le désagrénnent d'entendre Horace rire à ses dépens, et lui crier : — Nous serons peul-êlrc plus heureux la prochaine fois.

Lorsqu'on sait que M. Bouffi n'est pas à sa campagne,- et Jacquet le sait facilennent par le jardinier voisin, Virginie se risque à courir un peu dans la prairie, à s'y asseoir, à y cueillir des coquelicots qui sont là en abondance et d'une espèce qui fleurit beaucoup plus tard que les autres. Horace accompagne souvent sa sœur; cependant il n'est plus si gai, il soupire souvent, en voyant que c'est en vain qu'il cherche le trésor, car, lorsque le banquier est à Paris, le jeune homme ne se gêne pas pour remuer la terre avec sa binette.

En l'absence de son mari, la belle Horlense sort peu de sa propriété, mais elle y reçoit souvent des visites, et M. Grébois n'est pas un des moins assidus à venir tenir compagnie à cette dame.

Madame Rennecart se trouve extrêmement heureuse dans la Maison aux Sycomores; Virginie s'y plaît aussi; elle regrette seulement que son fiancé ne l'y vienne pas voir plus souvent; mais M. Bouffi emmène raremcntson neveu à la campagne ; alors, pour voir celle qu'il aime, Oswald y vient en cachette après le départ de son oncle, et pendant qu'il y est, il a bien soin de ne point sortir de chez ses bons amis, afin de ne pas être aperçu par le banquier ou quelqu'un de sa maison.

Une seule fois, depuis leur retour à Monlagny, Horace est allé à Paris avec sa sœur. Pendant que celle dernière est chez sa lingère où elle reporte son ouvrage et attend qu'on lui en donne d'autre pour emporter, Horace se rend chez M. Duvalloir pour le remercier encore de toutes les douceurs dont sa famille et lui jouis-

Mme Burgrave est relenuc par M. Bichonneaa (page 236)

sent dans leur nouvelle demeure. Mais M. Duvalloir est absent de son hôtel ; on ignore quand il rentrera, et Horace, après avoir laissé son nom, s'éloigne en regrettant de ne point avoir vu cet homme qui est si bon pour lui. Avant d'aller rechercher Yi.'-ginie qui Fatlend chez la lingère, Horace fuit quelques pas au hasard, en se disant : — J'ai bien le temps d aller retrouver ma sœur, elle ne m'attend pas de silôl. Pendant que je suis à Paris, pourquoi n'irais-je pas voir madame Huberly? elle aura peut élre quelque commission à me donner. D'ailleurs, ne m'a-t-elle pas dit que mainlenaut elle me regardait comme son frère.» Et il est tout naturel qu'un frère aille s'informer de la santé de sa sœur. Ah 1 j'ai bien de la peine, moi, à ne l'aimer que comme une sœur!...

Horace double le pas, il est bientôt devant la maison qu habitait sa tante, rue du Temple ; il entre vivement dans l'allée, monte lestement l'escalier, bouscule un peu deux des frères Machabée, qui, avec leur sœur Rébecca , faisaient la dînette sur le carré, et il arrive au quatrième étage ; il sonne , il attend avec impatience qu'on lui ouvre, se demandant encore s il sera bien reçu. Enfin des pas lourds et traînants se font entendre.

— Elle a donc pris une bonne , se dit Horace , car certainement ce n'est pas elle qui marche ainsi.

La porte s'ouvre; une vieille femme paraît, elle a l'air rogne, la figure revèciie, et la parole sèche comme toute sa personne.

— Madame Hubcrty est-elle chez elle? demande le jeune homme qui croit avoir affaire à une bonne. La vieille femme se redresse, le regarde comme si elle voulait l'égratigner et répond ; — Madame Huberly? Qu'est-

te que c'est que ça?... Qu'est-ce que came fait, qu'elle soit rlu'z elle (ui qu'elle n'y soit pas? Est-ce que ça me reïïforile'?.. Je suis chez moi, vous le voyez bien Ça me suflit.. .le ne vais pas sonner aux portes pour savoir si les autres sont chez eux...

— Pardon, madame, uous ne nous comprenons pas. Je vous demande uiadaine Iluberty, parce que cette dame lo^^eail ici... elle y était encore, il y a un mois environ... E^l-ce quelle n'y demeure plus?

— Vous voyez bien que non, puisque c'est moi qui loge ici.

— Depuis peu de temps alors ?

— De[uiis quinze jours, et même que je n'y resterai pas longtemps... car, si j'avais su le train qui se fait dans celte maison, certes je n'y aurais pas loué. Une clarinette et une perruche qui ne cessent pas de la journée.. Quel charivari !... Et des moutards qu'on rencontre sans cesse dans l'escalier... C'est du projire !...

— Pourriez -vous me dire ou demeure uîadame Huberty ?

— Est-ce que vous me prenez pourla portière?... Estce que j'ai l'air d'une portière?... Est ce que je suis obligée de savoir où vont ceux que je remplace?... Eh bien! merci, il ne manquerait plus que ça., qu'on viei.ne sonner chez u!oi, me déranger pour me demander des adresses... Allez donc vous promener!

Et la vieille femme referme sa porte avec colère, et Horace lui crie : — Vous êtes une vieille grenouille, et pas autre chose.

Mais cela ne lui apprend pas où la jolie petite dame est ailée deiueurer; il redescend un étage, retrouve les enfants qui fuul la diueile, M. Jonas lui rit au nez,

comme à l'ordinaire. Horace lui (Vappe sur l'épaule eu lui (lisant : — Pêcliez-vous loujours des saucisses ?

Le petit garçon lui lire la langue et repond : — Qu'estce que ça vous fait?

— Voyons, soyons gentil -, j'ai là des pastilles de chocolat, je vous en donnerai si vous me répondez bien...

— Où pont les pastilles?

— Tenez, les voilà.

— Ah ! donnez-m'en.

— Une minute... La petite dame du quatrième est donc déménagée depuis peu ?

— Madame Puliphar?

— Non, la jeune, la jolie madame Huberly.

— Ah ! oui, elle a fait son paquet.

— Savez-vous son adresse ?

— Non, je ne suis pas facteur.

— Qui est-ce qui remplace ma tante, ici?

— Ma lanle, elle vend des lorgnettes et de la pommade pour les cors... au Temple.

— Je ne vous parle pas de votre tanle, mais de la mienne, qui deineurait ici dessous, au second.

— Ah 1 c'est madame Barbaroux. .. elle ne veut pas qu'on mange dans l'escalier, mais je lui dis zut !

— Eh! allons donc!... Je vois que celle dame a l'inspeclion de la maison, je vais la trouver. Merci, jeune Jonas; tenez, voilà des pastilles de chocolat pour votre frère et votre sœur.

— Non, non, je garde tout pour moi.

— Ce n'est pas fraternel, mais c'est bien porté ! Horace va sonner au second. Une dame d'un âge mûr,

mais grasse, fraîche, mise coquettement et qui fait des petites mines enfantines, ouvre et fait un sourire et une

révérence : — Mille pardons de vous dcranjier, maliame, dit Horace, j'ai un simple renseignement à von^-. demander.

— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur.

— C'est inutile, madame, c'est pour savoir...

— Entrez, monsieur, ou vous me mortifieriez.

— Il paraît que celte dame lient à ce qu'on entre chez elle, se dit le jeune homme qui se décide à pénétrer dans le logement qu'il connaît bien et à prendre la chaise qu'on lui présente; puis il arrive sur-le-champ au sujet qui l'amène : — Madame, c'est ma tante qui était principale locataire de celle maison, je présume que vous la remplacez ?

— Ahî c'est madame votre tante... Débarrassez-vous donc de voire chapeau.

— C'est inutile, il ne me gêne pas, madame...

— Oui, monsieur, je suis principale locataire, c'està-dire, j'ai la surveillance, car le propriétaire, M. Bouffi, veut tout voir par lui-même. Mais votre chapeau vous embarrasse.

Horace fait un mouvement d'impatience et retient avec force son chapeau que celte dame veut lui prendre, puis il s'écrie : — Madame, je suis Irès-pressé... le chemin de fer n'attend pas. Vous aviez ici, au quatrième, une jeune dame nommée Huberly, pouvez vous me donner sa nouvelle adresse? Elle vous a donc quittée bien brusquement et avant le terme'.'

— Oui, monsieur... oh! très-brusquement. Si vous le mettiez sur celte chaise qui est libre.

— Par grâce, madame, veuillez me répondre, et ne plus vous occuper de mon chapeau... Madame Huberly?...

— Monsieur, elle est venue me payer le terme entier,.

je n'avais rien à exiger de plus; d'ailleurs, le logement i

a été loué lout de suite. Celle dame a fait venir un tapis- i

sier, vendu tout son mobilier, et elle est partie. !

— Sans dire où elle allait? |

— Sans rien dire absolument. Ah! que cela me con- j trarie donc de voir que vous ne voulez pas vous débar- i rasser de votre chapeau ! .

Mais cette fois Horace n'en écoule pas davantage; il I

se lève, salue, prononce quelques mots d'excuses et se \

sauve, trouvant qu'il y a des personnes aussi insuppor- <

tables avec leur politesse qu3 d'autres avec leur man- '•

que de savoir-vivre. ;

— Elle est partie!... et je ne sais plus où la trouver, j et je ne la reverrai peut-être jamais, se dit Horace en i allant chercher sa sœur. Ah! ce n'est pas bien, se ca- i cher de moi, qu'elle disait regarder comme un frère... i et cela, sans doute, parce que M. Duvalloir a refusé de ( la voir, de l'enlendre, comme si c'était ma faute à moi! Oh! les femmes! tous nos plaisirs et nos ennuis vien- ;

nent d'elles elles rendent malheureux ceux qu'elles \

aiment et trouvent encore moyen de faire de la peine à i ceux qu'elles nomment leurs amis...

Le frère et la sœur retournent à Montagny, dans leur i

élégante demeure, où ils seraient si heureux si leur i

cœur ne formait point de secrets désirs; mais c'est au j

cœur qu'est presque toujours le défaut de la cuirasse. 1

Par une belle matinée du mois d'août, un monsieur '

qui porte un chapeau à grands bords, et baisse la tête ;

en marchant, comme s'il craignait de laisser voir sa (

figure, entre tout à coup dans le salon, où madame Ren- i

necart travaillait avec sa nièce, tandis qullorace tâchait I

de faire mouvoir les louches du piano. •

— Monsieur Diivalloir! dit le jeune homme en poussant un cri de joie et courant au-devant de celui qui arrive, tandis que la tante et la nièce, qui ne connaissaient point ce monsieur, se lèvent et le saluent avec respect.

— Ali! monsieur, quelle aimable surprise vous nous liiites! dit Horace, tandis que M. Duvalloir salue les deux dames en leur disant : — Que ma présence ne vous dérange en rien, mesdames, je vous en prie, continuez vos occupalions.

— AI) ! monsieur, répond madame Rennecart, puisque nous avons enfin, ma nièce et moi, le bonheur de vous voir, vous nous permettrez bien de vous remercier de rhospilalilé que vous nous accordez dans celte belle propriété, et de tous les bienfaits que vous y joi^'uez, en nous permettant de profiler de ce qu'elle produit.

— Assez, de grâce, madame, ou vous pourriez croire que je suis venu chercher ici des éloges... que je ne mérile pas. C'est vous qui me rendez service en hahilant cotte maison. Tenez, voilà votre neveu qui rend déjà un peu d'accord à ce piano, qui devait être dans un bien triste élat. Èies-vous contenles de mes concierges, mesdames? Sont-ils pour vous aussi serviables, aussi empressés que je le leur ai recommandé?

— Ce sont de Irès-bunnes gens, monsieur, et nous n'avons qu'à nous en louer.

— Très-bien; je suis charmé qu'il en soit ainsi.

— Vous venez passer quelque temps ici avec nous, n'est-ce pas, monsieur? dit Horace.

— Non. mon ami, non; je me reposerai un peu ; mais je repartirai dans une heure.

— Si vile que cela... quoi... par une si belle saison!

nous iârherioiis de vous amuser : moi, je jouerais au i

billard avec vous, ma sœur clianlerail; elle n'est pas !

musicienne, mais elle a une jolie voix; ma tanle ferait I

voire partie, si vous aimez les caries. |

M. Dnvalloir sourit en répondant : — Je suis bien i

persuadé que je ne m'ennuierais pas avec vous et votre i

famille, mais je ne puis rester ici; cette demeure qui j

vous plaît tant me rappelle à moi de trop pénibles sou- :

venirs... j'y ai été bien heureux, pourtant! mais ce bon- •

heur... ah! je l'ai payé trop cher!... Et tenez, malgré i

moi, en me trouvant dans ce salon, en voyant ce piano, ,

ah! je sens que mes souvenirs m'oppressent... me dé- i

chirent... Horace, voulez-vous venir avec moi faire quel- j

ques tours de jardin'? j'ai besoin de prendre l'air... I

— Je suis à vos ordres, monsieur... ]

— Mais si monsieur prenait quelque chose aupara- j vant... I

— Merci, madame, je n'ai besoin de rien... Recevez l mes adieux, ainsi que mademoiselle, car il est probable j que je ne vous reverrai pas. |

— Quoi! monsieur, vous partirez sitôt. ]

— Et, je vous le répète, madame, regardez-vous dans i celte demeure comme chez vous; disposez de tout, agis- j sez, ordonnez en conséquence, ce sera le plus grand | plaisir que vous puissiez me faire. j

M. Duvallcir fait un profond salut à madame Renne-

cart et à Virginie, puis il sort du salon, suivi par Ho- j

race, qui dit en passant à sa sœur : — Petite niaise !

comment, tu n'as pas trouvé un mot à dire à ce monsieur? j

— Oh! non, mon frère, je n'ai pas osé; tu lui diras ' ça de ma part. j

Dans le jardin, vers lequel il porte ses pas, M. Du- |

valloir est aperçu par Jacquet et sa femme, qui s'empresseul île venir ilemamler ses oriires.

— Je u'en ai point d'autres à vous donner que celui de rei;arder M. Horace Dermont comme un second maître, et de continuer à le bien servir, ainsi que toute sa famille.

— El si Ton venait pour voir la maison".'

— Qui voulez-vous qui vienne, puisqu'il n'y a plus d'écrileau'? Au reste, si des gens curieux, de ces personnes qui n'ont rien à faire, vous demandaient à visiter celte propriété, vous ne les laisseriez pas y entrer.

— Ça suffit, monsieur.

Et le jardinier se penche vers sa femme pour lui dire à l'oreille : — Vois-tu ben que c'est le jeune homme qui a acheté la maison, il ne veut pas en convenir; mais puisqu'elle n'est plus à vendre, faut ben qu'elle soit achetée.

M. Duvalloir s'est dirigé du côié du petit parc. Il marche lentement et parait absorbé par ses réllexions, par ses souvenirs; de temps en temps il pousse de gros soupirs, en jetant des regards autour de lui, et Horace, qui marche à son côté, a essayé en vain de le distraire et d'entamer la conversation. Ce monsieur n'a pas l'air de l'entendre, car il ne lui répond pas; enfin, arrivé devant un petit kiosque qui est au milieu du parc, il s'arrête, porte son mouchoir sur ses yeux, et sa laisse tomber sur un banc de gazon en murmurant : — Ah! la vue de ces lieux est trop cruelle... je ne serai donc jamais assez fort pour oublier... pour chasser mes souvenirs !

— Vous soulTrez, monsieur, dit Horace en se plaçant aussi sur le banc, et je ne puis rien pour alléger vos peines. . . voilà ce qui me désole. . .

— Pardon, mon jeune ami, dit M. Duvalloir en pressant la main d Horace, pardon... je ne suis pas raisonnable... et je dois vous paraître d'une société bien maussade.

— Ah! monsieur!...

— Je voulais cependant causer avec vous. . . j'avais à vous parler... à vous demander...

— Dites, monsieur, je suis ù vos ordres.

M. Duvalloir hésite, on voit qu'il ne sait comment aborder ce qu'il veut dire; enfin : — La dernière fois que vous êtes venu me voir, vous étiez porteur d'une lettre... de la part.. .

— De madame lluberly, oui, monsieur.

— Madame lluberly... c'est cela... c'est le nom qu'elle porte à présent...

— Est-ce qu'elle en a un autre, monsieur?

M. Duvalloir garde le silence, puis reprend au bout de quelque temps : — En me quittant, vous avez probablement été chez... cette dame, pour lui rendre compte de ce que je vous avais dit... de la réponse que j'avais faite à sa demande?

— Oui, monsieur, j'y suis allé tout de suite en vous quittant; d'ailleurs elle m'en avait prié.

— Et... en apprenant queje refusais l'entrevue qu'elle me demandait, qu'a-t-elle dit?

— Oh! monsieur... elle n'a pas parlé d'abord... mais elle a pleuré... elle paraissait si peinée, si désolée... si vous l'aviez pu voir alors, vous n'auriez plus, j'en sui& sûr, refusé de l'entendre. . . Je lui ai répété vos paroles ainsi que vous me l'aviez recommandé... je lui ai dit que : « Jamais!... jamais vous ne consentiriez à la revoir... » J'ai bien fait, n'est-ce pas, monsieur?

— Sans doute. . . puisque je vous l'avais dit. . . Et alors. , . elle a versé des larmes ?...

— Oli! elle a beaucoup pleuré.

— Ensuite... elle ne vous a rien dit de plus'.'

— Elle m'a remercié de ce que j'avais fait sa commission... elle a ajouté qu'elle vous savait assez juste pour être sûre que vous ne men voudriez pas de m'en êlre chargé.

— Et pourquoi vous en voudrais-je? Et puis... est-ce là tout'?...

— Oui, monsieur... cette dame m'a dit adieu, et je suis parti.

— Mais depuis... l'avez- vous revue?

— Monsieur, quand je suis allé à Paris avec ma sœur, il y a quelques jours, je suis entré dans la maison où ma tante a demeuré; puis, j'ai voulu savoir des nouvelle de celte dame... je l'avais laissée si désolée. .. je pensais que je devais m'informer de sa santé. Oh! mais, si elle avait voulu me charger encore d'une lettre pour vous, je ne l'aurais pas prise.. . car je me rappelle bien que vous me l'avez défendu.

— Ah!... vous croyez... que je vous l'ai délendu

— Certainement... vous m'avez même bien recommandé de ne jamais vous parler... d'elle.

— Oui. . . je me rappelle... on dit cela. . . dans le premier moment... Vous l'avez revue ?...

— Non, monsieur... elle n'habite plus dans la maison... elle a quitté brusquement son logement sans dire où elle allait... en sorte qu'il m'a été impossible de savoir ce qu'elle est devenue.

— Ah! elle est partie ! Et on ne sait pas où elle est? M. Duvalloir laisse retomber sa tê!e sur sa poitrine.

204 LA PRAIliIC AUX COQUELICOTS

pendant longtemps il garde le silence; enfin il mur- \ mure : — Alors, il est probable que vous n'aurez plus j lie ses nouvelles, que vous n'entendrez plus parler d'elle. ] Ah ! cela vaut mieux ainsi! i

Ces dernières paroles sont accompagnées d'un pro- \ •fond soupir... qui semble annoncer qu'elles n'expriment ( ^>as les véritables sentiments que l'on éprouve. Horace, j qui croit lire dans le cœur de M. Duvalloir, lui dit : — i -Cependant, monsieur, si par hasard, je revoyais celle ! dame... si elle venait dans ce pays... qu'elle connaît | déjà, à ce qu'elle m'a dit.. . l'audrait-il lâcher de savoir j où elle habile maintenant et l'audrail-il vous le dire... si olle me l'apprenait?

31. Duvalloir hésite, puis balbutie : — Oh! elle ne -viendra pas dans celte campagne... non... vous ne la verrez plus... Allons, je vais partir... je vais retourner à }*ans.

— - Si vile, monsieur!...

— Oui... je vous le répète, la vue de ce parc... de ces jardins. . . de celte maison... lout cela me rend trop malheureux.

— Monsieur veut-il me permettre de l'accompagner jusqu'au chemin de fer?

— .Je ne suis pas venu par Je chemin de fer, mais avec mon cabriolet; je l'ai laissé avec mon domestique, du côté d'Ermenonville; si vous voulez m'accompagner jusque-là, vous me ferez grand plaisir.

— Si je le veux!... oh! je ne demande pas mieux.

M. Duvalloir, au lieu de retourner du côlé de la maison, se dirige vers une petite [lorle qui, du parc, ouvre devant la Prairie aux Coquelicots. Mais, au moment iKouvrir celle porle , il pâlit et s'arrête en munnu-

laiil : — Ah!... je ne voulais plus passer par là!...

— Encore un trisle souvenir, monsieur'? dit Horace en remarquant la vive émolion de son compagnon.

— Oui... bien triste... bien plus cruel que les autres, celui-là.. .

— Un peu de courage, monsieur !

Et le jeune homme court lui-même ouvrir la porte. (hï Suri du parc, on se trouve devant la prairie, Horace s'apprèle à la traverser, mais M. Duvalloir lui dit : — Non. je ne passerai point par là, suivons ce petit chemin.

— Mais, monsieur, pour aller à Ermenonville, cela abrège beaucoup, de traverser la prairie. Est-ce que vous craignez de lâcher M. BoulTi ? mais nous prendrons le sentier tracé.

— Non... ce n'est point celte raison... mais je ne veux point passer là.

— Comme vous voudrez, monsieur, je suivrai le chemin qui vous plaira... Mais, tenez.. . voyez-vous comme la luzerne est abimée... comme la terre est remuée, labourée en diiïérenls endroits de la prairie?

— Eu effet... d'où cela vient-il ?

— C'est M. Bouffi qui a fait tout cela avec sa bêche.

— 11 bêche celte prairie... dans quel but?

— Je vais vous l'apprendre, monsieur; car, avec vous qui êtes si bon pour nous, je ne dois point avoir de secrets. 11 faut que vous sachiez que mon père a eu la fantaisie de cacher un trésor dans notre prairie.

— Un trésor ?

— Du moins, c'est ce qu'il a dit à ma tante. « Un trésor pour son fils... » Voilàses propres paroles... mais, liélas! il est mort presque subitement.. . ^s'ous ignorons •donc dans quelle partie de celle pièce de terre est enfoui

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