‹ La prairie aux coquelicotsChapitre 3 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

— Elles nous plaisent bien sans cela. . .

— A la bonne heure! M. Grébois est galant, lui! Je gage que ce n'est pas un fumeur! Est-ce que vous fumez, monsieur?

— Très- peu, madame.

— Très- peu!,., j'en étais sûre! Du moment qu'un homme est galant, aimable près des dames, soyez certain que ce n'est point un adorateur du cigare.

— Ah! les voilà!... les voilà enfin! dit madame Bouffi, qui se tenait près d'une fenêtre; mais, mon Dieu ! qu'est-ce que madame Burgrave a donc mis sur sa tête? Tout un panier de fleurs, je crois... c'est d'un volume effrayant!

— Gomme ce sera commode en voiture !

Les époux Burgrave entrent dans le salon. La sensible Rosalvina a un immense chapeau de paille à grands bords, et qui est tellement couvert de bouquets et de guirlandes que cela ressemble à un évenlaire de bouquetière que celte dame aurait attaché sur sa tête ; ce chapeau doit être excessivement lourd, aussi madame Burgrave est-elle déjà en nage. Sa robe est aussi excentrique que son chapeau. Sa crinoline lui donne tellement de circonférence que plusieurs personnes pourraient facilement se cacher derrière sa jupe. L'entrée de cette dame fait pousser à la société des cris («ui ne sont pas absolument d'admiration, et la belle Hortense ne peut s'empêcher de dire :

— Mon Dieu! mais celle dame remplira à elle seule tout le fond de la calèche'... elle aurait bien dû alors avoir une voiture à part.

— Bonjour, chères dames, bonjour, messieurs... ouf!... il fera bien chaud!... nous sommes un peu eu

retard, je crois... ce n'est pas ma faute! je puis vous urer que j'étais prête, mais M. Burgrave avait oublié quelque chose, qu'il a absolimieiU voulu aller cher cher... je ne sais pas ce que c'est...

— Probablement une aimable surprise pour ces dames? dit le banquier en regardant M. Burgrave qui se contente de sourire en saluant tout le monde.

Rosalvina va se poser devant une glace en disant :

— Nous sommes venus fort vile... j'ai très-chaud... je crains que cela ne m'ait décoiflée. Comment me trouvez vous, messieurs?

— Vous êtes magnifiiue... mais beaucoup trop parée pour une partie de campagne.

— Mais non... une robe blanche... un chapeau de paille... que voulez-vous de plus simple?

— Mais un chapeau surchargé de fleurs...

— Je les aime beaucoup!

— Qui se ressemble s'assemble, dit M. Grébois en s'inclinant devant madame Burgrave, qui lui lance un regard tendre en répondant :

— Ah! que c'est joli!... ah! il n'y a que M. Grébois pour dire de ces choses-là!...

— En voiture, mesdames, en voiture, je vous en prie ; voilà dix heures, et nous avons encore douze lieues à faire.

— Eh bien! partons.

— Partons.

— N'oubliez rien, surtout.

— Ah ! mon ombrelle.

— Moi, j'ai la mienne.

— Moi, je n'en ai pas pris, dit Rosalvina; mon chapeau me garantit suffisamment.

— Je le crois bien, tlil M. Burgrave; il est plus large ^ que mon parapluie ! . . .

Tout le monde est descendu. Au moment de monter ]

dans la calèche, Uosalvina s'écrie : i

— E!î bien!... où est donc le petit neveu? je ne le ' vois pas.-

— Oswald reste au bureau, madame; il faut bien que ! quelqu'un puisse répondre pour moi ; et d'ailleurs, il n'y I aurait pas de place pour mon neveu... c'est tout au plus i si vous pourrez tenir. .. votre robe meffraye... Montez, madame Coquelet. ;

La jeune dame prend un coin du fond, madame j

Bouffi a déjà pris l'autre; mais lorsque madame Bur- '

grave veut s'asseoir entre ces deux dames, celles-ci pous- ;'

sent des cris... la crinoline de Rosalvina les couvre, !

les étouffe, les cache, les empêche de faire un mouve- : ment.

— Il n'y a pas moyen de tenir comme cela, dit rna- j dame Coquelet. !

— Le voyage serait un supplice! dit Hortense, nous I serions entièrement privées d'air.

— En effet, dit Rosalvina, nos robes tiennent trop j de place. \

— La vôtre, madame, dites la vôtre! ;

— Moi, je ne porte jamais de crinoline ! i

— Eh bien ! mesdames, je vais vous débarrasser de < moi... cela m'est égal d'aller en arrière, je vais me I mettre entre deux de ces messieurs... prenez l'un d'eux entre vous. .. le plus mince. i

— C'est M. Coquelet... venez près de nous, monsieur j Coquelet.

— Mesdames, ce serait avec joie, mais, moi, je vais \

me placer à côté du cochor, parce que de celte façon je pourrai fumer pendant la route.

— Ah! quelle horreur!... Voyez-vous, mesdames, il ne peut point se passer de fumer.

— Eh bien ! qu'il se nielle près du cocher, dit M. Bouffi; le plus mince maintenant, c'est Grébois... Allons, Grébois, p'acez-vous entre ces dames.

— Celte place est une faveur, dit l'ex-avoué en faisant sa bouche en cœur, trop heureux si ces dames ne m'en trouvent pas indigne.

— Et maintenant, messieurs, à nous trois'... s'écrie Rosalvina.

— Veuillez vous asseoir d'abord, madame.

— Non, vraiment... vous vous mettriez ensuite sur ma robe et me chiflonneriez... Prenez vos coins; en m'asseyant après vous, ma robe flottera légèrement sur vous... vous la froisserez moins.

Ces messieurs font une légère grimace en s'asseyant. Ils en font une bien plus grande, lorsque la grosse blonde, en se laissant aller entre eux, les couvre jusqu'au menton avec les plis de sa jupe. Mais le mari n'ose rien dire, tandis que M. Bouffi murmure ;

— C'est une mode bien incommode !

On part. Le temps est superbe et le soleil brûlant. Mesdames Bouffi et Coquelet développent leurs ombrelles; M. Grébois se trouve à l'ombre dessous; il paraît très-satisfait de sa position et fort content d'être pressé entre ces deux dames.

Ces messieurs en face sont presque à l'ombre, grâce à l'immense chapeau de Rosalvina qui les abrite mieux qu'un parasol. Quant à cette dame, on ne voit que le bout de son nez, mais personne ne s'en plaint.

Le commencement du voyage se fait assez silencieu- ! sèment. On regarde ia roule, on tâche de se mettre un ; peu à son aise. M. Coquelet fume, et ne fait que s'écrier : ;

— Je suis bien mieux que vous, moi, jn ne suis pas ' gêné et je fume ! ,

— Monsieur, chacun son (;:oût, dit Grébois; moi, je j ne donnerais pas ma place pour la vôtre. ,

— Moi, je donnerais bien la mienne, se dit M. Bouffi. |

— Par quelle roule prenons- nous'? !

— Ma foi, je ne sais trop ; mais le cocher le sait, lui. ] ISous allons par Morfontaine, roule du Bourget et de ' Gonesse, n'est-ce pas, cocher?

— Oui, monsieur; et puis nous nous arrêterons à Vauderland. C'est à cinq lieues de Paris, les chevaux i s'y reposeront. J

— Et nous autres nous y déjeunerons. 1

— Oli ! oui, bien dit!... nous déjeunerons. \

— Est-ce que vous avez déjà faim, monsieur Bur- \ grave? !

— Ma foi, cela commence.

— Messieurs, pensez-vous que nous trouverons à dé- i jeûner dans ce Yauderland? i

— Oid, madame; est-ce qu'on ne déjeune pas partout?

— Oui, mais pas de la même manière.

— Cocher, est-ce une ville, Vauderland? ;

— Non, madame; c'est un tout petit village. !

— Un tout petit village!... vous l'entendez, c'est in- i quiétant. . j

— Cocher, trouverons-nous à déjeuner à Vauder- | land? 1

— Oh! oui, monsieur! il y a une auberge où s'arrêtent tous les charretiers.

— Cela promet, dit madame Coquelet; je crois que nous aurions dû emporter de Paris des comestibles!

— C'eût peut-être été plus sage!

— Mon mari n'a songé qu'à emporter des cigares.

— El vous, Ernest, dit Rosalvina à son mari, quel est donc cet objet que vous teniez tant à emporter... que vous avez couru chercher au moment de partir?

M. Bargrave sort de sa poche un papier qu'il développe et dans lequel il y a de ces petits morceaux de blanc préparés que l'on trouve dans toutes les salles de billard. Il les montre à la société en disant :

— Voilà... j'ai pensé que là-bas on pourrait bien n'en pas trouver.

— Qa'est-ce que ces petits morceaux de blanc? à quoi cela sert-il, monsieur?

— Madame, quand on joue au billard avec des queues à procédés, on met de ce blanc au bout, et cela est indispensable pour faire des effets de queue.

— C'est très-bien ! lun emporte de quoi fumer, l'autre ce qu'il lui faut pour jouer au billard... ils pensent à eux, mais aucun d'eux n'a songé à nous!... Oh! ces maris!... Voyons, monsieur Bouffi, vous devez avoir aussi emporté quelque chose à votre usage, vous... Dites-nous ce que c'est?

— Moi, mesdames... ma foi, je dois vous avouer que je n'ai pensé qu'à prendre mon agenda sur lequel je prends des notes.

— Eït-ce que vous comptez entamer quelque négociation là-bas?

— On ne sait pas, mesdames; il faut toujours avoir son carnet, c'est indispensable.

— Mon Dieu! qu'il fait chaud! murmure madame Burgrave en s'essuyant le front avec son mouchoir.

— C'est ton chapeau qui t'écrase, Rose, je t'ai prévenue que tu étoufferais là-dessous.

— Quand vous m'appellerez Rose, monsieur, je vous pincerai à vous faire crier !

— Madame, dit Horlense, si vous ôtiez quelques-unes des couronnes qui garnissent la passe de votre chapeau , il serait moins lourd , et tomberait moins sur vos yeux.

— Et il y aurait encore assez de fleurs dessus, murmure M. Burgrave en tâchant de sortir une de ses jambes de dessous la robe de sa femme.

— Non, madame, non, je noterai rien à mon chapeau... J'en serais bien fâchée... il est trop joli comme il est... D'ailleurs, ce n'est pas lui qui me fait suer... c'est le temps! le soleil!

— Moi, je n'ai pas trop chaud! dit madame Coquelet; monsieur Grébois, approchez- vous donc... vous craignez de me gêner... j'ai beaucoup de place... Vous êtes mal assis...

M. Grébois préférait se serrer contre madame Bouffi qui ne s'en plaignait pas. Cependant il fait un petit mouvement en arrière en disant :

— Je vous assure, mesdames, que je suis fort bien assis... Je voudrais faire cent lieues ainsi!

— Ah ! Dieu! pas moi! dit Rosalvina en soutenant le bord de son chapeau qui lui retombe sur le nez... Messieurs, avançons-nous.

— Madame, nous ne sommes encore qu'au Bourget!

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\'n serrent!... un serpent... (Page 30).

34 LA i'RAIKIE AUX COQUELICOTS

— Et cumme cette roule est monotone. Point de rochers... lie lorreiits, de précipices!

— Vous en trouverez fort peu aux env ons de Paris... Ceci est ce qu'on appelle une belle roo 3! mais je suis de votre avis, madame, je ne trouve rien d'ennuyeux comme ces roules bien droiles, bien plantées darbres, bien uniformes, sur lesquelles on fait plusieurs lieues sans voir si l'on avance... Alors, je préfère les chemins de fer, parce qu'avec eux on ne voit pas la route

— Dieu! qu'il fait chaud! Ernest, avez-vous des pastilles rafraîchissantes?

M. Burgrave présente ses petits morceaux de blanc en disant :

— Je n'ai que cela. Et sa femme les repousse si brusquement que tout ce qui sert eux effets de queue tombe dans la voilure. Le pauvre mari fait ce qu'il peut pour sortir de dessous sa femme afin de ramasser ses petits carrés de blanc, mais i! lui est impossible d'y parvenir. M. Grébois le calme en lui disant :

— Rassurez-vous, nous les retrouverons quand ces dames seront descendues.

DEJEUNER A YAUDERLAM)

— Nous voici à Yauderland ! crie enfin le cocher.

— Ah! Dieu merci... Arrêtez-nous devant la meilleure auberge.

— Il n'y en a qu'une dans l'endroit, monsieur, ainsi il n'y a pas à choisir.

La calèche s'arrête devant une grande maison dont la façade est très-large, mais qui ne s'élève qu'à deux étages. Une grande porte charretière laisse voir une vaste cour encombrée de fumier, de bois, de plâtras, semée par ci par-là de mares boueuses, et dans laquelle se promènent fièrement des poules, des canards, des oies et des dindons.

— Ah! mon Dieu, est-ce que nous allons entrer làdedans ? s'écrie la belle Horfense en regardant la cour. Mais, c'est affreux... nous ne pourrons pas y marcher...

— Nous y laisserons nos chaussures!

— Rassurez- vous, mesdames, vous ne pasrere;'^ point

par la cour... Mais d'abord il faut descendre de voiture.

— Ah! oui, procédons au déballage! dit M. Coquelet (jtii est déjà en bas et continue de fumer.

— Au déballage! dit la jeune femme. Comme c'est galant, mon mari nous prend apparemment pour des paquets!

M. Grébois est déjà hors de voiture, il donne la main à Hortense et à la jeune Euphrasie. Madame Burgrave n'a pas encore bougé, quoique ses malheureux voisins lui crient :

— Eh bien! madame!... quand vous voudrez?,.. Nous ne pouvons descendre qu'après vous, puisque vous êtes sur nous.

— Une minute, messieurs, une minute!... vous êtes bien pressés!... J'aide la peine à remuer mes jambes... on dirait qu'elles sont collées ensemble...

— Ah! mon Dieu! si elles n'allaient pas se décoller!...

— Ah! m'y voilà... ouf!... Qui est ce qui m'aide à descendre'?... Ah ! monsieur Grébois!... à la bonne heure! voilà un homme galant...

Et, pour récompenser M. Grébois de sa galanterie, cette dame se laisse aller dans ses bras avec tant d'abandon (lue l'ex-avoué tomberait en arrière avec elle si le maître de l'auberge ne se trouvait pas heureusement derrière hîi, et ne lui faisait un rempart de son corps en disant :

— Ohé!... attention... c'est pas du casuel, mais ça pourrait s'abîmer tout de même !

— Oui, dit Coquelet en riant, et puis il pourrait y avoir du visuel.

La société entre dans une grande salle garnie de tables et de bancs en bois; là, plusieurs charretiers sont assis ol en train de boire.

LA l'HAlKlE AUX COQUELICOTS 37

— J'espère bien ([ue nous n'allons pas rester ici! dit niailaaie lioufli en jetant un regard de dédain du côté des buveurs.

— Soyez donc traïuiuilles , mesdames ., Monsieur l'aubeigisle, nous voudrions déjeuner... mais d'abord, où allez-vous nous mettre?

— Si ces messieurs et ces dames veulent que je leur dresse ici un beau couvert... ce sera l'alTaire d'un instant...

— Non, nous voubuis une pièce... rien que pour nous.

— Alors, faut monter au premier... Là, vous serez bien à votre aise!... comme chez vous...

— Vous l'enlendez, mesdames, montons au premier, où nous serons comme chez nous.

La société se dirige vers un escalier qui est au fond. Les charretiers se permettent de faire leurs réflexions en voyant passer les dames, et ils les font assez haut pour qu'elles soient entendues des voyageurs.

— Oh! bigre!... c'est du grand numéro... du huppé!... Ça ne va qu'en cabriolet, ça! dit l'un en voyant passer la femme du banquier. Un autre s'écrie en regardant madame Coquelet :

— Eh ! eh! en v'Ià une que j'aimerais mieux trouver dans mon lit qu'une puce!

Enhn, lorsque passe madame Burgrave, une voix enrouée dit :

— Pus que ça de bouquets! Oh ! ce chapeau !,.. c'est la mère de la société... elle met tous ses enlanls à l'aLri là-dessous!

La salle du premier resseuihle beaucoup à celle du bas. Seulement il y a des ch^iises au lien, de bancs, et de [dus un énonne lit à baldaquin dans ie fond.

il. r.

— Mais c'est encore fort laid ici , dit llortense.

— Que voulez-vous, mesdames? à la guerre comme à la guerre; d'ailleurs nous ne séjournerons ici que le temps de déjeuner...

— Heureusement.. . Voyez ce carreau sale... ce plafond, traversé par des poutres... Quelle horreur!... et cet aubergiste nous dit que nous serons ici comme chez nous. Merci de la comparaison !

— 11 a voulu dire que vous y seriez parfaitement libres de faire ce que vous voudriez, mesdames.

— Et ce lit.. . pourquoi faire ce lit! dit madame Coquelet.

— Tu ne sais pas pourquoi est faire un lit? répond M. Coquelet d'un air goguenard.

— Je sais bien que c'est pour se coucher... mais nous sommes venus ici pour déjeuner, et pas pour y coucher.

— Moi, dit Rosalvina, je voudrais bien savoir ce qu'ont dit ces hommes qui buvaient en bas, lorsque nous sommes passées... il m'a semblé qu'ils me comparaient à une puce...

— Précisément, madame! s'écrie Grébois, ils ont dit que vous en aviez la légèreté.

— Eh bien! pour des charretiers, savez-vous que ce n'est pas trop mal !...

L'aubergiste monte avec une servante, et couvre une table de linge blanc et de grosses assiettes de faïence.

— Monsieur, nous avons très-faim, qu'allez-vous nous donner pour déjeuner?... et le plus vite possible...

— Ce que j ai de prêt... d'abord de la gibelotte de lapin...

— Oh! non, pas de lapin, pas de lapin!... s'écrient les dames.

— Je l'ai en horreur.

— Moi, je n'ai jamais voulu y goùler.

— C'est souvent du chat.

— Mesdames, je vous apporterai la lêle.

— Ah! fi! non, non, pas de lapin.

— Alors, j ai du lard. Quant aux choux, ils ne seront cuits que dans une heure.

— Est-ce que vous n'avez pas des côtelettes?

— Non; le boucher ne tuera que demain.

— De la volaille... il y en a plein votre cour.

— Ah ! oui, on peut en tuer, mais ce sera long.

— Monsieur l'aubergiste, dit Grébois, faites-nous tout simplement une bonne omelette aux fines herbes ; cela nous suffira, j'espère, avec ce que nous avons.

— Avec ce que nous avons? dit la compagnie, mais nous n'avons rien.

— Mesdames, j'avais prévu ce qui arrive, c'est pourquoi je me suis permis de prendre mes précautions. Monsieur Coquelet, si vous voulez bien venir avec moi, nous allons chercher un petit coffre que j'ai fait mettre dans la voiture.

— Volontiers; je vous suis.

— Il a emporté des provisions!..,. Ah ! ce M. Grébois est un homme charmant!...

— Ma foi, messieurs, il faut convenir qu'il n'a pas pensé qu'à lui, au moins.

— \''là toujours le couvert mis, dit l'aubergiste, on va vous apporter du vin... en attendant, messieurs, mesdames, faites comme chez vous.

— Il est insupportable, avec son : comme chez vous... cet homme!... mais que veut-il donc que nous fassions!

Le coffre est apporté par Grébois et Coquelet. On en

retire un superbe pàlé, un homard, une volaille froide, un saucisson de Lyon et un Irais; une bouteille de madère et deux de Champagne.

A chaque objet que l'on met en évidence, ce sont des cris de joie, d'admiration, cela se termine par un : Vive Grébois! général.

Et madame Burgrave y ajoute :

— Venez m'embrasser... vous l'avez bien mérité ! Celte dernière récompense semble terrifier Grébois

qui, cependant, se décide à aller fourrer sa tête sous le grand chapeau, d'où il se hâte de la retirer.

L'aspect des provisions apportées par ce monsieur a raniené la gaieté sur tous les visages. On se met à table gaiement. Madame Burgrave se décide à ôter son chapeau pour déjeuner, elle le passe à son mari en lui disant :

— Ernest, portez cela sur le lit... posez-le avec précaulion.

M. Burgrave prend le chapeau de paille, qu'il porte comme s'il tenait un plat d'œufs à la neige, en murmurant :

— Il est très-lourd... je ne voudrais pas être condamné à l'avoir sur ma tête.

— Ah! je dois être bien décoiffée maintenant... mes cheveux sont tout en désordre... et pas une glace dans celte chambre ! c'est inconcevable!...

— Madame Burgrave, venez donc déjeuner, au lieu de chercher un miroir... nous attaquons le homard... Holà! monsieur l'hôtel. . de l'huile el du vinaigre, s» c'est possible.

— Entamons le pàlé en attendant.

— Il est de volaille... Grébois ne fait pas les choses à demi.

— Il est délicieux, ce pàlé... voyons mainlenant le vin de l'endroit,

— Ail! fichtre!.,, c'est du piqueton! on aurait pu s'en servir pour accommoder le homard.

L'hôte monte avec un huilier; il demeure en admiration devant les mets qui couvrent la table, et s'écrie :

— Oh ! oh ! pus que ça de nanan ! . .

— Vous le voyez, monsieur l'aubergiste, nous faisons comme chez nous... Mais est-ce que vous ne pourriez pas nous donner de meilleur vin que celui-ci? K'en avez-vous pas d'autre ?

— Si fait! oh! si fait !... j'ai du vieux... de l'ancien... qu'on garde pour les amis... mais je le vends trente sous.

— Nous ne marchandei-ons pas... donnez-nous du vin des amis.

— Tout de suite... et voire omelelte, on va vous monter ça... Est-ce que vous ne prendrez pas une belle salade de romaine, avec ça?

— Donnez-nous une salade... mais du vin d'abord.

— Tout de suite.

L'hôte va descendre... Rosalvina court après lui et l'arrête :

— Monsieur l'hôtelier... il nous manque ici quelque chose d'essentiel. . quelque chose dont les dames ne peuvent point se passer, et que Ton devrait cependant trouver toujours dans une chambre à coucher...

— Ah! je comprends, ma petite dame, je comprends. . comment! est-ce qu il n'y en a pas un sous le lit?

— Sous le lit!... Qu'est-ce à dire, monsieur, et que croyez-vous donc que je vous demande?

— Dame!... c'est tout simple... un pot de chambre...

— Ah! quelle horreur ! quelle supposition!... je vous demande une glace, monsieur, un miroir où l'on puisse se regarder, enfin... se voir, pour se coiffer...

— Ah! c'est ça que vous voulez. .. c'est différent! un miroir!... Jeannette va vous en monter un avec l'omelette.

Madame Burgrave revient se mettre à table, où la société rit beaucoup du quiproquo de l'aubergiste; celuici apporte de son vin des amis, que l'on trouve tout aussi mauvais que le premier; mais, en revanche, le pâté est délicieux, la volaille très-tendre, le homard d'une extrême fraîcheur, et les saucissons parfaits. On se décide à arroser tout cela avec le Champagne et le madère.

— Mais il n'en restera plus pour dîner, dit Hortense.

— Oh! ma foi, tant pis!... dit le banquier, déjeunons bien d'abord... et qui sait? nous trouverons peutêtre où nous allons une auberge bien fournie... A la rigueur, nous irons dîner à Ermenonville, où il y en a de très-confortables.

— C'est bien dit! s'écrie M. Coquelet; alors ne ménageons ni les provisions, ni le liquide... Je propose la santé de M. Grébois...

— Ah! messieurs, de grâce!... à ces dames avant tout!,..

— A la bonne heure!... je reconnais l'homme ga lant...

La servante monte l'omelette et un miroir. Rosalvina pousse un cri de joie et quitte vivement sa place pour aller s'emparor du miroir. Pendant qu'elle arrange ses cheveux, M. Bouffi dit à M. Burgrave :

— Est-ce qu'en voiture, nous allons encore nous re-

mettre sous les jupons de voire femme? je vous avouerai que cela ne me tente guère.

— Ni moi non plus!... mais comment faire?

— Si du moins les jupes pouvaient se chiffonner... on les aurait bien vile aplaties; mais cette maudite crinoline se redresse toujours... Si l'on peut monter derrière la voiture, je m'y mettrai; je préfère cela à être emmitouflé dans des étoffes... sans compter un énorme chapeau dont les bords me frottent constamment la figure.

— Oui, son chapeau est un peu grand, je le lui avais dit... elle étouffe avec; mais elle ne veut pas m'écouter.. .

Le déjeuner est fini, il ne reste que très-peu de pâté et des bouts de saucissons, on replace les reliefs dans le coffre; déjà le cocher a reçu l'ordre d'atteler. M. Coquelet est descendu fumer devant la maison ; madame Bouffi et la jeune Euphrasie se promènent un peu plus loin, en examinant le village de Yauderland, qui n'est pas beau . Madame Burgrave est encore occupée à Illettré son chapeau, bien que son mari lui crie d'en l)as :

— On va partir, Rose Rosabeliina descendezvous 1 . . .

— Une minute, monsieur; on me laissera bien le temps de me coiffer...

Le banquier examinait la calèche; on ne pouvait tenir derrière que debout, et cette manière de voyager le séduisait peu. Il cherchait dans sa tête quel moyen il pourrait employer pour ne point faire encore la route sous la crinoline de madame Burgrave, lorsque, en passant devant la maison, il aperçoit sur le rebord d'une

fenêfre une vieille brosse de chieiidenl qui semble mise au robul; i! la prend, la montre à Tauberi^isle et lui dit:

— Ajoutez cela sur la carie...

— Oli! ça ne vaut pas la peine... si ça peut vous être bon à queuqiie cliose,ne vous gênez pas... faites comme chez vous !

M. Bouffi a caché la brosse sous son paletot. On remonte en voilure, on se replace dans le niême ordre; M. Coquelet est déj i sur le siège du cocher. Rosalvina ne s'assied qu'après ses deux voisins, sur lesquels elle étale de nouveau la Jupe de sa robe. On part; mais, au bout de quelques minutes, madame Burgrave fait un bond, en s'écriant :

— Ah! qu'est-ce qui me pique?

— Vous vous êtes piquée, madame?

— Pas moi... mais j'ai senti sous ma... sous mon... Aïe!... encore!... aïe!... je ne peux pas rester comme cela... c'est affreux!...

— Permettez que je me lève, madame, dit M. Bouffi, et que je cherche ce qui vous incommode...

Une fois levé, ce monsieur cache vivement la brosse, puis se laisse aller sur la robe qu'il écrase, en disant :

— Je n'ai rien trouvé...

— Ah! luonsieur... mais vous êtes sur ma robe mainlenanî !

— Ma foi, madame, puisque j'y suis, j'y resterai!... il n'en sera ni plus ni moins à présent, le mal est fail; d'ailleurs, vous êtes mieux, vous voyez que rien ne vous pique plus.

Rosalvina n'ose pas bouger; bientôt la route devient plus pittoresque; en approchant de Morfontaine, on

LA FRAIHIE AUX COQUELlCOTb 45

trouve lies rochers, de véritables rochers, produits par la nature. Les dames sont encliantées; elles admirent le site, le paysage, et M. Boulfi profile d'un moment où tout le monde regarde un snperhe point de vue, pour jeter sur la route la brosse de chiendent.

Quand on a passé Ermenonville, le cocher demande son chemin pour arriver au village de Monlagny ; on lui indique un chemin fort mal entretenu, et dans lequel les roues de la calèche enfoncent à chaque instant dans des ornières, ce qui fait pousser des cris de frayeur aux dames, et beaucoup rire les messieurs.

— Quel affreux chemin! Nous allons y verser! dit Rosalvina.

— S'il faut toujours passer par ici pour aller à la campagne de M. Duvalloir, dit madame Coquelet, cela ne donnera pas envie de l'acheter.

— Il doit y avoir une autre route... ce paysan nous aura mal indiqué.

— Il l'aura fait exprès, dit Grébois. Les paysans sont si méchants, ils aiment surtout à se moquer des Parisiens.

— Pourquoi?

— Ali! pourquoi!... llsn'eu savent rien eux-mêmes... Parce que ce sont des hommes de la nature, et que no\3s sommes des hommes policés. L'éducation nous apprend à être polis, la vie des champs ne corrige pas les gens grossiers. Mais il y a partout des exceptions... Voilà un paysan quia une bonne ligure, interrogeons-le... Cocher, arrêtez un peu.

— Eh! monsieur!... nous voulons aller au village de Montagny... sommes-nous dans le bon chemin?

— Oh! vous êtes sur le chemin, mais pas dans le bon... eh! eh!... pas dans le bon... Si vous vous en tirez avec votre voiture, vous aurez de la peine.

— Est-ce qu'il y avait un autre chemin, en venant d'Ermenonville?

— Ohl oui!... et une belle rouie... pavée à moitié!

— Vous voyez... ce paysan nous a trompés!

— Ahl si vous lui avez demandé le chemin le plus court, il ne vous a pas trompés; par ici, c'est ben plus court... mais faut y aller à pied... pas en vcàUire!

— Je crois que nous avons en effet demandé le chemin le plus court.

— Que devons-nous faire, maiulenanl?

— Dame! vous y êtes, faut continuer : d'ailleurs, vous en avez fait plus de la moitié... allez doucement... quand vous aurez dépassé le petit bois là- bas, ce sera fneilleur... vous prendrez à gauche, et puis vous vendez bientôt devant vous la Prairie aux Coquelicots... vous

serez arrives

— Merci, monsieur... Allons, cocher, en avant, avec précaution.

— La Prairie aux Coquelicots! dit madame Bouffi,

c'est la propriété dont notre neveu nous a parlé, n'est ce pas, monsieur?

— Oui, et cVst tout à côté de la maison de M. Duvalloir.

— Aïe!... ail! grand Dieu! nous allons verser... cocher, prenez garde !

Rosalvina a si peur qu'elle ne s'occupe plus de sa robe, elle se jelle tantôt sur son mari, tantôt sur le banquier; quehpiefois môme elle se jelle en avant, et cest M. Grébois qui la re(,'uil dans ses bras, et (jui est obligé de la renvoyer à sa place comme un ballon.

— Est-ce que celle prairie est à vendre? demande M. Coquelet.

— Non, non, répond M. Bouffi, mais on nous en a parlé comme d'une charmatile proi»riélé.

— Il y a une maison avec la prairie, alors?

— Oui, une maison et un jardin.

— Ah ! mon Dieu! nous versons!...

— Mais non, madame, nous ne versons pas... calmezvous! dit M. Grébois en essayant de faire tenir son visà-vis à sa place; nous voici même bientôt au petit bois où la route sera meilleure, à ce qd'on nous a dit.

— C'est égal! voil.à un voy;ige d'agrément dont je me souviendrai!

Le cocher est enfin sorti de la route aux ornières. Il tourne à gauche, monte une pente douce sur une roule cailloiilée, bordée de chaque côlé par des taillis, puis au bout de cinq minutes, le chemin s'élargit, et l'on a devant soi un point de vue ravissant.

Sur la gauche, des taillis, des noisetiers, des mûriers sauvages, de beaux peupliers qui élèvent jusqu'aux nues leurs têtes fières et mobiles, et ne masquent point assez

LA l'HAUUE AUX COQUELICOTS 49

la vue pour empêcher de découvrir des champs bien enlrelenus, de l'eau qui serpeule à travers les pièces de (erre, puis des vallées oruées de fabriques. Sur la droite, un joli vilbige; plus ioiu, de charmantes villas, bâties avec élégance, les unes à l'italienne, les autres dans le style Louis XV; enfin, devant soi, une prairie de vingt arpents environ, qui l'orme un carré long, et qui est toute verdoyante, toute revêtue de luzerne, de trèfle, de serpolet, de thym; puis, sur cette verdure, la vive rougeur des coquelicots jette un éclat qui éblouit les yeux, en même temps que l'odorat est flatté par la douce senteur des plantes.

De loin en loin , quelques bosquets de noisetiers, quelques buissons de sureaux, quelques arbres isolés, coupent l'uniformité de la prairie, au milieu de laquelle est pratiqué un petit chemin qui ne doit être fréquenté que par des piétons. Sur la droite de la prairie, on voit une jolie maison bourgeoise avec ses dépendances. Enfin, un peu plus loin, commence un mur qui entoure un parc : c'est la propriété de M. Duvalloir. Entre ce mur et la prairie, est une route accessible aux voilures, et qui passe devant la maison bourgeoise, puis va jus- (juau village.

Les daines poussent des cris d'admiration en arrivant à celle partie de la roule.

— C'est ravissant! c'est délicieux!

— Oh! comme cette prairie est rouge... ce sont des fraises? dit Rosalviiia.

— Non, madame, ce sont des coquelicots... ils ont donné leur nom à cette propriété.

— Des coquelicots! Je veux m'en faire un bouquet... Descendons, mesdames, descendons.

— Volontiers, nous avons été assez de temps en voiture, et ce sera un plaisir de marcher dans celte charmante prairie.

— D'ailleurs, mesdames, nous sommes presque arrivés. Si j'en crois les renseignements qu'on m'a donnés, ce mur que vous voyez là-bas, sur la droite, doit fermer le parc de M. Duvalloir. La maison est probablement derrière... ou plus loin...

— Mais en voici une là... tout près de nous, qui est fort jolie.

— Oui... pas mal... ce doit être celle du propriétaire de cette prairie.

— Comment diable savez-vous cela, Bouffi?

— J'ai pris des informations sur le pays.

On est descendu de voiture, et, tandis que la calèche suit la route qui côtoie le mur, les voyageurs entrent dans la prairie, les hommes suivent le sentier qu est tracé, mais les dames courent en folâtrant à droite e à gauche, et cueillent des coquelicots sans écouter le banquier, qui leur crie :

— Mesdames ! vous devriez rester dans le sentier qu est tracé... vous marchez dans la luzerne, cela l'abîme., c'est défendu!... vous faites du tort au propriétaire..

— Ah! laissez-nous donc tranquilles...

— Il est étonnant, ce M. Bouffi, il serait le propriétaire de la prairie qu'il ne parlerait pas autrement.

— Mesdames, je suis toujours pour qu'on observe les règlements !

— Nous voulons courir, nous amuser, nous sommes à la campagne pour cela.

— Oui, oui, dit madame Burgrave, nous voulons jouer, courir... Ah! je me sens légère comme une plume.

Eli disant cela, celle dame s'élance en conrant dans la [uairie, mais bientôt ses pieds s'embarrassent dans sa robe, qui s'accroche dans l'herbe, et elle roule dans la luzerne d'une façon si complète que sa tête disparaît entièrement sous ses jupes, qui ne couvrent plus ce qu'elles ont l'habitude de cacher.

— Ah! mon Dieu! que de coquelicots! dit M. Coquelet en riant.

— Bon! ma femme est tombée... Avec sa crinoline, cela ne pouvait pas man.iuer de lui arriver, dit M. Burgrave sans marcher plus vite.

Heureusement pour cette dame, la belle Hortense n'était pas loin d'elle, et elle se hâte d'aller rabaisser la crinoline, en dégageant Rosalvina.

— Est-ce qu'on a vu quelque chose ? demande celle-ci en se relevant.

— Je ne crois pas... vous étiez trop loin !

— Mais si, mais si! dit Euphrasie en riant à gorge déployée. Vous êtes tombée si drôlement!...

— Après tout!... ce n'est pas cela qui m'inquiète... mais mon chapeau... mon beau chapeau... voyez comme je l'ai abîmé... voilà deux couronnes tombées... Ah! quel malheur,., et les fleurs froissées!

— Madame, si vous nous en croyez, vous ne les remettrez pas. . . il en reste encore bien assez sur le chapeau .

— Vous ne vous êtes point blessée, madame? dit M. Grébois en s'avançant vers la grosse dame, qui se hâte de répondre :

— Non, monsieur, non... oh! pas du tout!

— J'ai cru qu'elle allait dire : an conlraire! murmure Coquelet, en allumant un nouveau cigare, tandis que Rosalvina lance un regard tendre sur l'ex-avoué, comme

p(nir connaître l'effet que s;i chute a produit sur lui. On ne larde pas à apercevoir, après le mur (pii clùt le parc, une très-belle maison, et sur les côtés de superbes sycomores dont le feuillage tout jeune et tout frais encadre fort bien riiabitalion.

— Vous le voyez, nous sommes arrivés... voilà bien la propriété de M. Duvalloir... la Maison aux Sycomores; elle paraît fort belle...

— Où sont donc les sycomores? demande Rosalvina.

— Madame, ce sont ces beaux arbres que vous voyez de chaque côté et qui forment allées...

— Ah! ce sont des sycomores cela... je croyais que c'étaient des chênes.

— Oh ! madame, les chênes ne sont pas aussi avancés, et au premier juin ils n'ont pas encore tout leur feuillage...

— Voilà une petite porte dans ce mur... pourquoi n'y frappez-vous pas?

— Je pense, madame, qu'il est plus convenable d'aller jusqu'à la maison et d'arriver par l'entrée principale... d'ailleurs, je suis sûr qu'ici on ne nous ouvrirait pas.. .

— Oh! je veux voir, moi, je veux voir!...

Et madame Burgrave, qui paraît décidée à faire le gamin, se met à courir vers la petite porte, au risque de tomber de nouveau.

— Je crois qu'elle a envie de faire une seconde chute... dit Euphrasie en regardant courir Rosalvina.

— Cependant ces messieurs n'ont pas demandé bis, dit la belle Ilorlense, d'un air moqueur.

— Oh! non! oh! non! pas bis! dit Coquelet. Bon! la voilà qui frappe à la porte... décidément elle veut se

donner (les airs ilécolier en vacances... loin à l'heure je vais lui proposer une partie de cheval fondu, je gage qu'elle acceptera!...

Madame Burgrave donne en vain de grands coups dans la porte, personne ne répond.

— Vous voyez que j'avais raison, madame, dit M. Bouffi; le concierge doit se tenir du côté de la maison. Mais un peu de patience... nous y serons bientôt.

— S'il allait n'y avoir personne dans cette maison?

— Bassurez-vous ! D'abord M. Duvalloir m'a dit que le concierge et sa femme y étaient toujours; ensuite, saclianl que nous venions aujourd'hui, il a ajouté qu'il leur écrirait pour les prévenir de notre visite.

On arrive bientôt devant une belle grille qui ferme une vaste pelouse derrière laquelle on voit la maison bien en face. Elle a sept fenêtres de front, un rez-de-chaussée, uii premier étage et au-dessus une belle terrasse ornée de beaux vases contenant des géraniums el des magnohas.

— Eh! mais, voilà qui a une très-belle apparence! dii M. Grébois.

— Ce doit être beaucoup trop grand pour une simple maison de campagne! dit le banquier.

— Le billard est probablement au rez-de-chaussée, dit M. Burgrave.

On sonne à la grille et presque aussitôt un homme jîune encore, en petite veste et qui tient un râteau à la main, accourt ouvrir, en faisant de profonds saints à la compagnie.

— C'est bien ici la propriété de M. Duvalloir, la Maison aux Sycomores? demande le banquier.

— Oui, monsieur... oui, c'est ici...

— Nous venons pour visiter cette propriété.

— Entrez, messieurs, mesdames, entrez... moi et ma femme, nous vous attendions depuis ce matin; nous pensions que vous seriez venus de plus bonne heure.

— Ah ! M. Duvalloir vous a écrit...

— Oui, oui... aussi votre déjeuner attend depuis longtemps!...

— Notre déjeuner... comment, vous nous aviez préparé à déjeuner?

— Oui, monsieur... d'après les ordres de notre bourgeois... et vous aurez aussi à dîner... Oh! soyez tranquilles ! il y a de quoi, ici.

— Convenez, mesdames, que ce M. Duvalloir est fort aimable? il nous fait préparer à déjeuner et à dîner...

— Mais oui, c'est gracieux de sa part... il a pensé que nous pourrions ne pas trouver de provisions dans le village...

— Ce monsieur est fort gracieux de loin, dit madame Burgrave, quand il ne fait pas de questions inconvenantes.

— Comme nous avons bien fait de manger à Vauderland presque tout ce que M. Grébois avait apporté!...

— Si ces messieurs et ces dames veulent me suivre, je vais les conduire tout de suite dans la salle à manger. . . et dire à ma femme de servir...

— Concierge, nous avons déjeuné à Vauderland; par conséquent le vôtre aura tort !

— Vous avez déjeuné... Ah! queu malheur! et vous ne voulez pas recommencer?

— Non... non!

— Oh! il n'y a pas moyen. Mais, par exemple, nous dînerons ! nous vous promettons de faire honneur à votre dîner...

— Pour quelle heure, monsieur?

— Mais... demandez à ces dames...

— Sept heures, c'est bien assez tôt, car il est déjà fard... nous ne sommes arrivés ici (ju'à près de quatre heures. Et maintenant, voyons la maison, les jardins, le parc... enfin tout ce qu'il y a à voir.

— Moi, je veux voir le billard...

— Que chacun aille du côté qui lui plaira... liberté entière', n'est-ce pas votre avis, mesdames?

— Oui, oui; à la campagne, chacun doit faire ce qui lui plaît.

Cependant toute la compagnie commence par entrer dans la maison. La femme du concierge, jeune paysanne très-accorte, s'empresse d'ouvrir toutes les portes; les appartements sont très-bien meublés. En entrant dans le salon, madame Coquelet s'écrie :

— Tiens ! un piano ! Est-ce que M. Duvalloir en joue?...

— Je ne crois pas, dit Hortense, car à notre dernière soirée je me rappelle lui avoir demandé s'il était musicien, il m'a répondu que non.

— Alors il avait un piano pour l'agrément des personnes qui venaient le voir...

— Ou bien il y avait ici une dame... enfin nous ne savons toujours pas s'il est marié ou non, ce monsieur!

— Oh! ce n'est pas moi qui le lui demanderais! s'écrie madame Burgrave.

— Mais, dit M. Grébois, il me semble qu'il y a moyen de s'instruire...

El il s'adresse à la femme du concierge :

— Y at-il longtemps, madame, que vous êtes au service de M. Duvalloir?

— Non, monsieur, deux années, pas davantage; nous venions de nous marier avec notre homme quand on nous a proposé d'entrer concierge et jardinier ici.

— Deux ans!... mais il me semble qu'à celte époque M. Duvalloir devait être en voyage?

— Oui, monsieur, il n'était pas ici; c'est un homme d'affaires qui nous a placés en remplacement du concierge qu'on renvoyait. Si bien que nous avons été longtemps ici sans connaître notre maître. Nous Tavons vu pour la première fois, il y a quelques mois, quand il revenait de ses voyages; il est venu à c'te maison, mais il n'y a pas fait un long séjour, il n'y a pas seulement couché; arrivé le malin, il est reparti dans la journée, en nous dis.mt : « Je veux vendre celle propriété, tâchez que ceux qui l'achèteront vous gardent; quant à moi, cela ne me regardera plus. »

— Quel homme singulier!... et, depuis, il n'est pas revenu visiter ce domaine'?

— Non, monsieur, il n'est pas revenu une seule fois; mais hier il nous a écrit pour nous prévenir de voire visite et nous donner ses ordres.

— Je vois, dit M. Grébois aux dames, que mon espérance est trompée... ces gens-là n'en savent pas plus que nous sur leur maître!...

— Et ce piano étail-il ici quand vous y êtes entrés? demande Rosalvina à la paysanne.

— A coup sûr, madame, car c'est pas nous qui l'aurions apporté, vu que j'en savons pas jouer!... mais je n'y louchons jamais! oh! gnia pas de danger... il ne s'abîmera pas!

— Et combien y a-t-il de chambres à coucher dans la maison? demande madame Coquelet.

— Il y en a huit, maiiame, et toutes en bon étal, avec des lits ben moelleux ; en sorte que si la compagnie veut coucher ici, il y a de quoi la loger...

— Que pensez-vous de cette proposition, mesdames?

— Ma foi... cela vaudrait peut-eire mieux que de revenir à Paris dans la nuit, dit Hortense; mais il est probable que ces messieurs ne voudront pas rester, mon mari a déjà répété plusieurs fois qu il a affaire demain malin à Paris.

M. Boul'li avait déjà quille la société, il s'était éclipsé sans rien dire. M. Burgrave, après avoir demandé à la concierge où était le billard, venait de s'y rendre en invitant M. Coquelet à le suivre, mais celui-ci avait préféré fumer devant la maison; si bien que M. Grébois est reslé le seul cavalier des trois dames. Celles-ci, après avoir parcouru tous les appartements du rez-de chaussée et du premier étage, et admiré le bon goût de l'ameublement de chaque pièce, quittent la maison et se rendent dans le jardin qui précède le parc.

La concierge offre encore de leur servir de guide, mais on la remercie. On préfère se promener, courir au hasard, du côté qui plaira le plus.

La belle Horlense et l'ex-avoué ont déjà échangé quelques regards qui doivent dire beaucoup de choses.

La jeune Euphrasie court en avant, s'arrêlant tantôt à droite, tantôt à gauche, voulant tout voir, tout examiner, entrant dans chaque kiosque, visitant chaque grolle, ch;i(iue bosquet. Mais la tendre Rosalvina ne quille pas M. Grébois et ne cesse de répéter :

— Comme nos maris sont aimables ! ils nous ont abandonnées... sans M. Grébois nous n'aurions pas iiu homme avec nous... mais il est gaUuil, lui! il ne nous

quittera pas, ni nous non plus... Oh ! quant à moi, je ne m'en séparerai point, il peut en être sûr.

Celle promesse ne semble pas enchanter madame Bouffi, qui répond :

— Mais... c'est probablement par complaisance que monsieur vient avec nous... il préférerait peut-être rejoindre ces messieurs; quant à moi, je l'engage à ne point du tout se gêner...

— Je suis trop heureux de rester avec vous, mesdames! répond Grébois, qui comprend très- bien Tidée de madame Bouffi, mais ne peut guère répondre autrement qu'il ne le fait.

— Oui, oui, restez avec nous, reprend Rosalvina; car moi, j'aime beaucoup la campagne, mais je vous avouerai que je n'y suis jamais tranquille... j'ai peur de toutes les bêtes, des limaces, des crapauds... des serpents!... Oh! Dieu! le plus petit serpent me ferait fuir à mille lieues... et au moins quand on a un homme avec soi, on est plus tranquille... Eh bien! où est donc madame Coquelet?... je ne la vois plus!

— Laissons-la aller, elle se retrouvera, dit Hortense.

— Je la trouve bien changée depuis peu de temps... Comme elle traite lestement son mari!... Oh ! leur lune de miel est bien passée...

— Dame! si ce monsieur fume toujours!...

— M. Burgrave fume aussi, et certes je ne me permettrais pas de lui parler comme cette jeune femme le fait à son époux...

— Ils sont charmants, ces jardins!... Entrons dans ce bocage... sous ces bosquets de lilas...

— Oh ! je n'aime pas à marcher dans les hautes herbes... J'ai peur d'écraser des bêtes. .

— Que craignez-vous... puisque M. Grébois est avec nous... moi, je suis déjà un peu fatiguée...

— Eh bien! mesdames, allons nous reposer sur ce banc de verdure qui est sous cet épais feuillage, nous y serons à l'abri du soleil qui est brûlant aujourd'hui.

M. Grébois a fait à la femme du banquier un petit signe d'intelligence. Rosalvina ne marche qu'avec précaution dans les herbes épaisses, cependant elle consent à aller s'asseoir dans le bosquet, tout en disant :

— Oui. . . c'est joli, ici. . . c'est touffu !.. . cela engage à rêver. . .

— Et puis cela embaume... il y a encore des lilas en Heur... puis ces seringats... ces chèvrefeuilles... Cet endroit est vraiment ravissant !

— Si je demeurais dans cette propriété, dit Grébois, je viendrais bien souvent m'asseoir sous ce bosquet... avec un livre, on y serait encore si bien... et même... Ahl... mon Dieu!...

Grébois, qui était assis entre les deux dames, se relève tout à coup brusquement.

— Qu'y a-t-il donc? demande madame Burgrave avec inquiétude.

-^ Ce qu'il y a... un serpent... là, derrière nous...

— Un serpent!... un serpent!... Et, aussitôt, relevant ses jupes afin de pouvoir mieux courir, Rosalvina quitte la place, se lance dans le premier chemin qu'elle aperçoit, et se sauve à toutes jambes, sautant par-dessus les fleurs, repoussant, brisant les branches qui font obsta-, cle, en criant sans cesse :

— Un serpent!... un serpent!... au secours!... à moi!... un serpent!...

Dès (jii'ils ont vu cette dame se sauver d'un côléjl'exavoué et la belle Hortense s'empressent d'en prendre uq î opposé et de disparaître sous un épais ombrage, en riant ' beaucoup du moyen qu'ils ont employé pour se débarrasser de sa compagnie.

UX MARCHK

Le banquier, qui a son projet, ne tient pas du tout à visiter la propriété de M. Duvalloir, il a quitté tout le inonde et, se dirigeant vers la grille, qui est restée ouverte, sort et prend la route qui conduit au village ; tout eu marchant, M. Bouffi se dit :

— Il faut que je sache à qui appartient maintenant la prairie... cela me guidera dans ce que je veux faire... et puis, le propriétaire de cet immeuble ne l'habite peutêtre pas... Enfin, je m'informerai.

Arrivé devant les premières maisons du village, M. Bouffi aperçoit un vieux paysan assis devant une porte; il va droit à lui :

— Monsieur, vous êtes de ce village?

— Oui, monsieur.

— Par conséquent, vous connaissez ceux qui l'habitent ?

— Oh! je connais tout le monde... Je sommes né

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