‹ La prairie aux coquelicotsChapitre 4 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

dans l'endroit. ..je ne l'avons jamais quitté... Jugez si je dois le connaître !

— Alors, vous pourrez me donner les renseignements dont j'ai besoin... Je viens dans ce pays avec l'intention de faire une acquisition.

— Oh! le pays est beau et bon!... Bonne terre... tout y vient bien... Il y a de l'eau... Oh! c'est un bon pays!

— C'est aussi ce qu'il m'a paru. ;

— Vous voulez acheter la Maison aux Sycomores... \ c'est un beau morceau... une belle propriété... et si ; c'était ben entretenu!... Mais M. Duvalloir et sa femme ' l'ont quittée tout d'un coup... il y après de quatre ans... J et depuis ils n'y reviennent jamais! '•

— M. Duvalloir et sa femme, dites-vous? •

— Oui, c'est à eux la Maison aux Sycomores.

— M. Duvalloir est donc marié?

— A coup sûr... et, à moins qu'il ne soit devenu veuf, il doit l'être toujours.

— Vous êtes certain de cela? '

— Pardi ! ... je Tons vu plus d'une fois se promener par i ici avec sa femme... une jolie petite femme... plus jeune que lui... Mais ça faisait un beau couple tout de même! j

— Et ils ont quitté ensemble leur propriété?... |

— Dame!,., ensemble... Je crois que oui... je peux îi pas vous dire au juste... seulement je sais qu'un malin >' on a dit : Il n'y a plus les maîtres dans le beau domaine J des Sycomores, ils sont partis; il n'y a plus que le père 1 Simon, le concierge... ■

— Et ce père Simon est-il dans ce village ? J

— Non, il a trouvé une autre place, à ce qu'il paraît; | il a quitté il y a deux ans. C'est alors qu'on a donné la -| place à un jeune ménage qui venait de Senlis, Jacquet I

et sa femme ; mais c'est jeune... ça aime à s'amuser et ça ne travaille guère... Aussi le jardin est tenu... à peu près... va comme j'te pousse!...

— Dites-moi, et cette autre jolie maison, qui est après celle de M. Duvalloir?

— Ah! c'est le domaine de la Prairie aux Coquelicots. Cette belle prairie, que vous avez vue devant, appartient à celui qui a la maison. ..Mais cette propriété-Là n'est pas à vendre.

— Je le sais, mais qui en est le propriétaire?

— C'est M. Boudignon,

— Qu'est-ce que c'est que ce M. Bondignon?

— C'est un ancien marchand de bois... un bon homme... bon vivant... Il est de Chantilly.

— Habite-t-il sa propriété?

— Oui, oui... il l'habite, et pourtant il a aussi un& maison à Ermenonville. Oh! il est riche... il a des écus/ le papa Boudignon !

— Est-il marié?

— Non, il est veuf.

— A-t-il des enfants?

— Je ne crois pas... Après ça, dame! je ne suis pas ben sûr.

— Y a-t-il longtemps qu'il a acheté cette maison?

— Non, cinq ou six ans au plus; avant, elle était à M. Forestier, de Paris, qui l'avait eue. quand on l'a vendue à la mort de ce pauvre M. Bermont. Ah! un brave homme, celui-là.

— Et le prix qu'elle a été vendue... le savez-vous?

— Ah! ma fine, non.... comme je ne pouvions pas l'acheter...

64f LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS

— Monsieur, je vous remercie infiniment pour les renseignements que vous avez bien voulu me donner... ils me seront fort utiles, si je fais une acquisition dans ce pays.

— A vot' service, monsieur; oh! j'aime à causer, moi! Si vous voulez encore vous informer d'autres personnes... n'vous gênez pas.

— Je vous suis fort obligé, mais j'ai appris ce que je voulais; je vous salue, monsieur.

Le banquier quitte le paysan et marche à grands pas vers la prairie en se disant :

— :.Voyons maintenant ce M. Boudignon... il paraît qu'il est riche; c'est dommage! il sera plus dur en affaires... Tâchons d'être fin.

M. Bouffi est arrivé devant l'autre villa, donlTentrée est beaucoup plus modeste que celle de la Maison aux Sycomores. G^^pendanl, derrière la grille, on aperçoit une allée, bordée d'arbustes et (le tleurs. qui est fort bien entretenue.

Une grosse servante vient ouvrir.

— M. Boudignon est-il chez lui ?

— Oui. monsieur, c'est à-direilestaufond du jardin làbas... qui allacheles pois dans le potager, je vas l'appeler.

— Non, non, ne le dérangez pas! dites-moi seulement de quel côté du jardin il est, et j'irai le trouver...

— Par là, monsieur... à gauche... puis tout au bout... Oh! vous le verrez ben vite... il est assez gros pour qu'on le voie !

— Merci, mademoiselle.

Le banquier passe devant la maison qui lui paraît fort convenable; il traverse un beau jardin, qui est parfaitement entretenu, entre dans le potager qui est marqué par un treillage, et voit bientôt devant lui un petit homme

Qiuî faites-vous donc là, monsieur? (Page 121.'

en blouse qui forme presque la boule comme les choux pommés de son jardin, et qui est en train de ramer des pois.

Le petit homme qui est courbé vers la terre n'a pas vu venir le visiteur, qui se trouve tout près de lui, pour lui dire :

— C'est à monsieur Boudignon que j'ai l'avantage de parler ?

— Tiens! il y a du monde làl... s'écrie le vieux papa en se redressant, nionlrant alors une face très-commune, mais réjouie et violacée, qui trahit un grand amour pour la bouteille. Ah ! ben!... vous étiez sur mon dos elje ne m'en doutais pas!... d'où donc que vous sortez, vous!

— Mais, monsieur. .. je sors de la route, probablement, et ayant à vous parler d'une affaire assez majeure... je me suis permis de venir vous déranger jusqu'ici.

Le ton du banquier impose au petit homme qui porte la main à sa casquette en disant :

— Excusez... vous comprenez... quand on ne sait pas... mais nous allons gagner la maison... C'est que voyez-vous quand on n'attache pas ses pois, ça court de ei, de là, partout... on marche dessus et on en perd.

— Mais continuez votre besogne, je vous en prie, je puis très-bien vous dire ce qui m'amène pendant que vous arrangez vos pois.

— Vraitnent? Eh ben! alors... allez-y.

— Monsieur, je me nomme Bouffi de Nogent, je suis banquier à Paris ; un de mes amis intimes est venu visiter une maison qui est voisine de la vôtre, et à vendre.

— La Maison aux Sycomores ?

— Justement.

— Une belle propriété... Oh ! c'est du chenu!.,.

— Celle propriété plaît beaucoup à mon ami... je crois qu'il va l'acheter... alors... comme nous avons presque toujours logé l'un près de l'autre... il aurait été charmé... et moi aussi, je l'avoue, de trouver à acquérir une maison de campagne à côté de la sienne. Je n'ai vu que celle-ci dans le voisinage... et, ma foi! je me suis hasardé, monsieur, à venir vou.-; demander si vous me voudriez vendre votre maison, afin que je sois aussi, à la campagne, voisin de mon ami.

— Ah! oui-dà... tiens ! vous voulez acheter ma maison... mais je n'ai pas mis d'écriteau !

— Je le sais bien, monsieur, aussi n'aurais-je jamais pensé à vous faire cette proposition sans la circonstance que je viens de vous dire... Tous les jours, on ne pense pas se défaire d'une propriété... et une bonne occasion se présente qui nous fait changer d'avis !.. peut-être ne tenez-vous pas absolument à cette maison... peut-être en avez-vous d'autres?...

— Je crois bien que j'en ai d'autres!... et plus d'une autre... Ah! cette idée qui vous est venue là, de vouloir acheter ma maison!

— Je vous le repète, monsieur, c'est pour être aussi à la campagne voisin d'un intime ami... et s'il y avait eu d'autres propriétés élégantes par ici... mais il n'y en a pas !

— Non, il n'y a que la mienne et celle de M. Duvalloir... Ah! il y a bien encore au village la maison à Noirot. . . mais une maison de paysan, ça ne vous irait pas?

— Non... cela ne m'irait nullement; celle-ci m'a paru convenable en dehors... j'ignore si Tintérieur me conviendrait autant.

08 LA l'RAIRIE AUX COQUELICOTS

— Eh ben ! je vas vous faire voir ça.... Eh ! eh ! car enfin, si vous voulez acheter... faudrait pourtant savoir

ce que c'est auparavant.

— Cela me semble indispensable.

— Eh ben ! attendez... je finis ce carré de pois, et je vas vous conduire.

— Je serais désolé de vous faire prendre celle peine... voire domestique ne pourrait-elle pas me conduire?

— Bon ! la domestique ! elle ne vous montrerait que la moitié de la maison pour avoir plus tôt fini... me voilà... venez ! Mais vous vous rafraîchirez auparavant. . . il fait chaud... ça altère.

— Merci... je sors de déjeuner.

— Ça ne fait rien !... on boit tout de même !

M. Bouffi sait qu'avec les habitants de la campagne on ne termine, on ne conclut aucune affaire si l'on refuse de boire avec eux. Le vin seul les rend conciliants, et souvent ils se formalisent quand on refuse de trinquer, d'accepter le verre qu'ils vous présentent. C'est pourquoi il ne persiste pas et se décide à avaler, s'il le faut, quelques verres de piqueton.

Avant d'arriver à la maison, le gros papa Boudignon fait remarquer au Parisien la beauté, l'étendue du jardin, les fruits, les fleurs qui y sont en quantité. Bouffi examine tout avec soin. Près de la maison est un grand carré de verdure entouré de beaux tilleuls.

— Ceci est la salle de danse, dit M. Boudignon, pour ceux qui veulent faire danser leurs amis, leurs connaissances Ah! dame... du temps de M. Forestier, on ne recevait ici que du monde cossu !... la fine fleur de Paris!... On donnait des fêtes... on tirait des feux d'arti-

fice... moi, je reçois peu île inonde... je ne peux pas me tirer des feux d'artifice pour moi seul.

— Et vous n'avez guère besoin alors d'une aussi grande maison... car cela me paraît très-grand.

— Mais oui.... vous allez voir ça... entrez donc!... Jeanne ! Jeanne... du vin, des verres tout de suite.

— Mais nous aurions bu après la visite de la maison.

— Nous boirons fout de même après ! mais faut toujours commencer par s'huniecler.

M. B udignon a fait entrer le banquier dans une fort belle salle à manger, où l'on peut à l'aise traiter vingtcinq persoimes. Cette pièce donne sur un vestibule qui a plusieurs portes; et, pendant que la domestique cherche du vin et des verres, M. Bouffi va dans le vestibule et jette un coup d'oeil sur différentes pièces.

— Vous voyez que c'est joliment meublé, dit le gros papa. Dame ! j'ai acheté tout meublé de M. Forestier, qui était un élégant, et, si je vendais, je revendrais de même.

— Oh ! c'est bien comme cela que je l'entends..

— Buvons d'abord,

M. Bouffi cherche des yeux une carafe pour mettre de l'eau dans son vin, mais il n'en aperçoit pas.

— A votre santé.

— Merci.

— Comment le trouvez-vous?

— Très-bon... d'où vient-il?

— De mes vignes du côté d'Argenteuil.

— Ali ! vous avez aussi une propriété par là ?

— J'en ai de tous les côtés... eh ! eh ! buvez donc. . que diable cherchez-vous?

— Mais... de l'eau... une carafe.

— Une carafe ! fi donc ! il n'en est jamais entré cher | moi! L'eau, ça gâte le vin !... A vot'santé ! I

— Mais il est fort, votre vin... et... ]

— Oh! il ne vous fera pas mal... buvez donc ! ^

— J'ai bu... j'ai hâte de voir la maison. !

— Faut d'abord finir la bouteille... on ne laisse ja-"| mais une bouteille entamée, chez moi ! jamais... c'est , faire une malhonnêteté à la bouteille.

La bouteille étant bue, le gros bonhomme conduit j M. Bouffi dans toute la maison, qui est grande, bien distribuée et meublée avec goût. On voit que ce n'est pas • l'ancien marchand de bois qui a présidé au choix des meu- i blés. Aussi s'écrie-t-il dans chaque pièce où l'on entre: i

— Hein! comment trouvez-vous ça?... en voilà du i luxe... franchement, c'est trop beau pour une campa- « gne.:. c'est pas moi qui aurais meublé ça ainsi!... mais : ça y était... je l'ai laissé. j

— En effet, pour quelqu'un qui reçoit peu de monde... i

— Et surtout qui ne reçoit que des bons vivants sans i façon... de ma trempe enfin... Nous n'osons pas nous i asseoir dans ces fauteuils-là de peur de les salir ! Vou- \ lez-vous voir en hautles chambres de domestiques? c'est ; encore très-gentil. Aussi, moi, je me suis logé dans une , des chambres de domestiques... c'est tout ce qu'il me faut, j'y suis plus à mon aise que dans celles-ci ! '

Le banquier ne peut s'empêcher de sourire de ce pro- : priétaire qui, dans sa maison où il ne loge aucun étran- ] ger, trouve plus naturel de se nicher dans une chambre ! de domestique que dans une des belles chambres à cou- \ cher qui ne sont pas occupées. j

— Ce que j'ai vu me suffit, dit-il au père Boudignonj j Au total, je m'arrangerai de la maison et des meubles. ..

LA rRAIRlF, AUX COQUELICOTS 71

Et c'est là tout... il n'y a pas d'autres dépendances?

— Minute! minute! cher ami... venez un peu à celte l'enèlre. Voyez-vous celle belle prairie qui est là devant nous ?

— Oui, cela repose agréablement la vue.

— Eb bien! cette prairie dépend de la maison; et en acbetanl l'une, on a l'autre.

— Ali ! celle prairie... tient à cette propriété?

— C'est un joli morceau de terre... bigre... ilyavingtel-un arpents, là.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr, je l'ai mesurée, c'ie prairie, vous pensez bien!

— Oui, c'est assez joli... seulement je n'aime pas ce sentier qui la coupe... tout le monde passe là... Si j'avais cela, je voudrais faire clore celte prairie afin d'empêcher ce passage.

— Ah ben ! voilà juslemeat ce que vous ne pourriez pas faire, à moins de laisser toujours un passage entre votre clôture, parce que, voyez-vous, ce passage est une servitude... Vous n'avez pas le droit de le boucher, c'est bien expliqué comme ça sur les titres.

— Diable ! mais alors cela ôte beaucoup de valeur à celte prairie !

— Pourquoi? est-ce qu'on fait jamais clore une prairie? Si c'étaient des vignes, je ne dis pas! mais de la luzerne... on ne vole pas de la luzerne... et puis si c'était fermé, le coup d'œil ne serait plus si beau.

— C'est possible... cependant, quand j'ai un terrain à moi, il ne me plail pas que tout le monde puisse passer dedans.

— Dame ! ça se vend en conséquence... ben sur que,

sans la servitude, la prairie serait plus chère. Mais, je ] suis bon enfant, moi. si la maison vous va, et que nous * nous arrangions, prenez-la sans la prairie ; moi, ça m'est ' éj^^al, je garderai le terrain ! j

— Non ! non ! s'écrie vivement le banquier. Oh ! la ; maison ne me plairait plus sans la prairie... elle y ajoute j du charme... Et puis, si un autre la possédait, on pourrait bàlir dessus... vous comprenez? i

— Et vous masquer la vue, c'est vrai !... Alors vous I prendriez le tout? !

— Oui, la prairie et la maison... voyons, combien enj voulez-vous? ]

— Oh ! minute... je ne vais pas si vite en affaires. ' Allons boire un coup d'abord

On retourne dans la salle à manger. M. Boudignon fait ' apporter deux bouteilles, ce qui fait frémir le banquier, qui est bien obligé de s'asseoir et de commencer par ' vider son verre que le gros papa vient de remplir. j

— Voyons, monsieur Boudignon, ne soyez pas trop dur j avec moi... Au fait, je crois que vous ne tenez pas beau- ' coup à celte maison, qui n'est pas meublée à votre goût! i

— Je n'y tiens pas!. . vous êtes bon, là! Mais vous • voyez bien que je ne pensais pas à la vendre... c'est vous ', qui en avez envie. i

— Je n'en ai envie que par cette circonstance de mon ; ami, q\ii serait alors mon voisin. i

— Enfin, que vous en ayez envie par une circonstance \ ou autre chose... Buvez donc !... ce qu'il y a de certain, | c'est que vous voudriez l'avoir... à vol'sanié ! i

— Eh bien! monsieur Boudignon, combien voulez-^ vous me vendre cette maison telle qu'elle est meublée, i avec la prairie?... parlez. |

LA PHAIIUE AUX COQUELICOTS i'.^

— Iliiiiil... ça demande rétlexion... buvez donc.

— Je viens de boire.

— Raison de plus... faut entretenir l'arrosemenf, . (( Payerez-vous comptant'/

— Je payerai comptant, si vous le désirez.

— Oh ! oui, sans ça je ne vendrais pas.

— Rétléchissez, faites votre prix... dans ce pays, qu est un peu éloigné de tout, les terrains ne sont pas chers.

— Vous croyez ça ! les terrains y sont très-estimés, au contraire.

— Vous êtes à trois quarts de lieue du chemin de fei', vos routes sont mauvaises, mal entretenues.

— Laissez donc ! il y en a une très-bonne, et on doit en tiùre une autre d'ici à la station.

— Dieu sait quand !

— A votre santé, monsieur... j'ai oublié votre no:ii.

— Bouffi de Nogent.

— Bouffi... eh! eh! v"là un nom qui m'irait mieu.x: qu'à vous... qui n'êtes pas gras.

— Combien voulez-vous de cette propriété ?

— Oh! minute... faut que je réfléchisse. Voyons, je ne veux pas être un Arabe avec vous.

— Je vous en crois incapable.

— Je vais vous dire la chose nette ; mais vous ne buvez pas.

— Permettez, je ne veux pas me griser, moi... je veux savoir ce que je fais.

— Oh! se griser, pour deux méchantes bouteilles de vin...

— Vous me disiez que vous ne seriez pas un Arabe avec moi.

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