II
— Oui, mon cher monsieur... Bouffi... Oh! oh! Bouffi... il mo fait rire, voire nom... il me plaît beaucoup, parole d'honneur!
— J'en suis bien aise; mais... le prix?
— Ah ! vous savez que si je vous vends celle maison, c'est pour vous être agréable... je ne songeais pas du tout à la vendre.
— Nous avons déjà dit tout cela... arrivons au prix.
— Pardi ! nous finirons toujours par arriver. Vous comprenez, je veux bien vous être agréable, mais faut que j'y trouve mon compte. Je bois donc tout seul. Ah! qu'esl-ce que c'est qu'un homme qui a peur d'un verre de vin !
Le banquier se décide à boire encore pour rendre le marché plus facile. Le gros papa, après avoir vidé son verre, passe sa main sur son front, puis s'écrie :
— Tenez, voilà la chose : j'ai payé cette propriété trente-cinq mille francs, parce que M. Forestier avait besoin d'argent.
— Et vous me la céderez pour trente.
— Ah! il est bon là, le finaud... je ferais une belle affaire! Je vous la céderai pour quarante-cinq.
— Quarante-cinq mille francs!... y pensez-vous!... Allons, vous voulez rire, monsieur Boudignon !
— Je veux bien rire !... mais je parle franc...
— Vous voulez gagner dix mille francs sur votre marché !
— Pourquoi pas? D'abord, elle valait plus que je ne l'ai payée.
— Quarante-cinq mille francs qui ne rapportent rien.
— Bah ! laissez donc ! et la luzerne... est-ce que ça ne se vend pas toujours !
LA l'UAlHlE AUX COQUELICOTS 75
— Si OU lie traversait pas la prairie, à la bonne heure; mais on y passe, et on ne se gêne guère pour marcher hors du sentier et abîmer la récolte.
— Ça n'empêche pas que par la plus mauvaise année ça vous rapporte de douze à quatorze cents francs.
— Pour (piarante-cinq mille francs... joli rapport...
— El la maison, la comptez-vous pour rien?
— Voyons, ce n'est pas votre dernier mol... je vous offre trente-huit mille francs...
— Le plus souvent!... Buvez donc...
— Eh bien! tenez, j'irai jusqu'à quarante et je trinque avec vous. Je vide mon verre, vous le voyez.
— Tenez, je veux être gentil avec vous... je vous ôte mille francs... Ah! j'espère que je suis bon enfant!... Buvons...
Le banquier, croyant que le gros papa lui a ôlé mille francs parce quil lui a vu vider son verre d'un trait, se décide à en avaler encore un tout plein, dans Tespoir que cela lui fera encore obtenir une réduction dans le prix de la maison ; mais c'est vainement qu'il en avale un second, puis un troisième. L'ancien marchand de bois, qui peut boire sans se griser, ne diminue plus un centime du marché, et M. Bouffi, qui se sent tout étourdi, le quitte en lui disant :
— Quarante mille francs comptant... Je reviendrai dans quelques jours savoir votre réponse, car votre vin me porte à la tête. . . et je ne veux plus boire.
Et le papa Boudignon lui répond en riant :
— Vous ne savez pas boire... quarante-quatre mille francs... je l'ai dit; mais seulement décidez-vous vite, sans quoi je Revendrai plus, ou ce sera plus cher.
UNE JOLIE JARDINIERE
M. Bouffi était resté fort longtemps chez M. Boudiguon ; il était plus de sept iieures et demie lorsqu'il revint à la Maison des Sycomores, où il s'était passé bien des choses depuis qu'il l'avait quittée.
La belle Horteilse et son cavalier, M. Grébois, s'étaient probablement perdus dans le parc, car ils n'étaient revenus qu'à sept heures passées dans la maison.
Madame Burgrave, à force de courir pour se sauver du serpent dont on lui avait fait peur, avait marché sur le bas de sa robe, puis accroché son chapeau contre des églantiers, plus perdu deux de ses couronnes, et était enfin revenue au salon dans un état pitoyable, rouge, haletante, en nage , défrisée, décoiffée, déchirée et criant :
— Au secours ! il y a un serpent 1
Madame Coquelet, après s'être promenée longtemps
LA PRAIFxIE AUX COQUELICOTS 77
dans les jardins et dans le parc, après avoir visité chaque i;rolle, chaque kiosque, chaque pavillon, était retournée vers la maison, présumant y retrouver une partie au moins de la société. Ne connaissant pas bien les détours du jardin, la jeune femme, au lieu d'arriver devant la maison, s'était trouvée près des communs, et au moment de passer devant un hangar où l'on mettait la paille et le foin, elle avait entendu une voix qui lui était bien connue; alors elle s'était arrêtée pour écouter. La voix disait :
— Laisse-moi l'embrasser, charmante jardinière... tu es fraîche comme une rose.
— Monsieur, je vous ai déjà dit que je ne me laissais embrasser que par mon mari.
— Bah! bah! foules les femmes disent cela... ce qui ne les empêche pas de se laisser faire.
— Je ne sais pas si les dames de Paris se laissent faire... mais ici ça n'est pas notre mode... Si on embrassait vol' femme en cachette... car il me semble que kl jeune dame que j'ai vue dans la compagnie est votre femme, qu'est-ce que vous diriez donc?
— Moi! je ne dirais rien du tout... d'abord il est probable que je ne le saurais pas...
— Mais si vous le saviez ?
— Eh bien! je ne ferais qu'en rire... Est-ce que les gens comme il faut se fâchent pour ces bagatelles -là!... jamais, ma chère, ce serait mauvais genre!
— Oh! ben, mon mari a bien mauvais genre alors... car s'il voyait embrasser sa femme, il assommerait l'embrasseur,
— Ton mari n'est pas là; il est allé acheter du café au village... je sais cela... il me l'a dit lui-même.
— Oh! ça m'est égal, je n'ai pas besoia de lui pour me défendre.
— Oh! tu as beau dire... je te prendrai un baiser.
— Laissez-moi tranquille... vous ne ine prendrez rien du tout. Tout à l'heure vous m'avez pincé queuque part, vous avez reçu un coup de pied... Oh! ne vous y frottez pas.
Probablement que le monsieur veut toujours s'y frotter, car le bruit d'un énorme soufflet se fait bientôt entendre... Alors Euphrasie s'avance et vient se placer devant son mari, qui se tient encore la joue et demeure confondu en voyant sa femme.
Celle-ci dit à la jeune concierge :
— Bravo! madame, bravo ! Si toutes les femmes traitaient ainsi les hommes qui veulent leur en conter, ces messieurs seraient un peu moins coureurs...
Madame Jacquet, qui est restée aussi toute saisie en voyant paraître tout à coup Euphrasie, balbutie :
— Madame, excusez si j'ai donné une giffle à vot' mari... mais... je l'avais averti. Il n'avait qu'à se tenir tranquille.
— Que je vous excuse... mais je vous répète que ce sont des remercîments que je vous dois... car vous m'avez un peu vengée. Après quatre mois de mariage, c'est gentil, n'est-ce pas?... Ah! il s'en va, ce monsieur... je suis sûre qu'il est furieux que je l'aie surpris...
— Madame, faudra pas parler de ça devant Jacquet, s'il vous plaît, car il serait capable de donner une raclée à vot' mari.
— Non, non, soyez tranquille, ceci restera entre nous. Mais M. Coquelet m.e le paiera... oh! il me le paiera!...
Et la jeune femme était allée au salon, où M. Eurgrave, après avoir passé toute la journée au billaid, arrive ensuite l'air triomphant en s'écriant :
— Tout est débouché! .. j'ai eu de la peine... ce billard est presque neuf... les blouses avaient été hermétiquement bouchées... il y en avait uue, dans un coin, qui ne voulait pas absolument mettre son trou à découvert... quelle stupitlilé !... Tel qu'il était, on ne pouvait pas y jouer le plus petit bloqué 1 le plus léger même.'... Maintenant, cest un billard!... c'est un véritable billard. Mais qu'as-tu donc, Rose,.. Rosina?... je te trouve l'air tout défait...
— On le serait à moins, répond Rosalvina en jetant des regards craintifs sous les meubles, j'ai échappé à un grand danger...
— En vérité... quel danger?
— Un serpent, monsieur, qui était tout près de moi dans le jardin.
— Un serpent... tu l'as vu?
— Je l'ai presque vu... Mais, tenez, voilà madanr.e Bouffi et M. Grébois qui reviennent... ils vous diront que ce n'est pas un rêve. N'est-il pas vrai, chère dame?... car vous l'avez vu aussi, vous?
— Quoi donc? demande la femme du banquier,
qui semble aussi très-fatiguée et va s'asseoir sur un divan.
— Mais le serpent... dans le jardin... ne l'avez-vous pas vu?
— Le serpent... ah! oui, oui, certainement... j'ai vu un serpent.
— Etait-il bien gros?
— Mais il était... d'une grosseur ordinaire.
— Qu'en tendez- VOUS par grosseur ordinaire ? demande M. Burgrave . h
— Mon Dieu, monsieur... j'entends comme une an- \\ guille... je ne sais... Le fait est que j'ai eu aussi peur fl que madame, et fort peu le loisir de l'examiner. Ij
M. Coquelet est venu rejoindre la société, l'air em- |
barrasse, maussade et sans dire un seul mot, sans s'ap- |
procher de sa femme. il
Bientôt le concierge vient dire à la compagnie : Ij
— Si ces messieurs et ces dames veulent venir dîner, 1 tout est prêt... '■
— Déjà! dit madame Bouffi. I
— Mais, madame, vous m'avez dit à sept heures, il ' les est... et bien sonnées. I;
— Mais où donc est mon mari? je ne l'ai pas aperçu { (ians le jardin. i
— On ne l'a pas vu depuis que nous sommes ici, dit j Euphrasie. 1
— Ce monsieur est sorti de la maison, dit Jacquet; ; on la aperçu qui se rendait au village. j
— Au village! que peut-il être allé faire par là? \
— 11 ne peut tarder à venir... il faut l'attendre, dit M. Grcbois.
— Attendons-le. Concierge, tenez votre dîner chaud! i
— Je vais dire ça à ma femme; mais c'est dommage, ça ne sera plus si bon. '^
— Il a raison, murmure M. Burgrave : |
Un dîner ré-'haufTi ne valut j.n nais rien. ^
— Est-ce que vous avez faim, monsieur? dit Rosal- l vina à son époux.
— Mais oui... mais oui... je dîuerai bien. Et vous, ma chère?
— Moi ! oli ! non- ce serpent m'a ôlé ra[)pétit. Etesvous comme moi, ma belle?
Ces mois s'adressaienl à la femme du banquier, qui répond en minaudant ;
— Mais non... le serpent ne m'a pas ôlé l'appétit... au contraire, je crois qu'il m'en a donné.
— Oh ! c'est singulier que la même cause produise sur deux femmes des effets si différents !
Un quart d'heure s'écoule, et M. Boufii ne paraît point. Le concierge est revenu dire :
— Il y a longtemps que les plats sont cuits ! ils le seront trop.
— Encore cinq minutes et nous dînons.
On en attend encore dix, puis on se décide à passer dans la salle, où le repas est servi. Il n'y avait donc que cinq minutes que l'on était à table, lorsque M, Bouffi fait enfin son entrée dans la salle à manger.
Celte entrée produit beaucoup d'effet : d'ab'rd, en passant contre une petite tablette sur laquelle on avait déposé une pile d'assiettes, M. Bouffi, avec son coude, attrape celle pile et la fait tomber sur le parquet ; ensuite, tout surpris de ce qu'il vient de faire et en voulant se donner de l'aplomb, le banquier marche si résolument vers la table, qu'il va se cogner contre la chaise de madame Burgrave, qui est en ce moment sur le point de porter à sa bouche sa fourchette ornée d'un morceau de filet de bœuf, et qui, par la secousse inattendue qu'elle vient de ressentir, se trouve avoir enfoncé le morceau de filet dans son nez.
Piosalvina pousse un cri; toute la société regarde
M. Bouffi, comme pour lui demander l'explication de ses gauclieries, et celui-ci se relient au dos de la chaise et lâche de sourire en répondant :
— Tiens !... je crois que j'ai fait tomber des assiettes. Je ne comprends pas comment j'ai fait... je ne les ai pas touchées.
Le banquier était gris ; fort peu habitué à boire coup sur coup, il avait voulu tenir tête à M. Boudignon, dans l'espérance que cela rendrait celui-ci plus coulant en affaires. On a vu qu'il en avait été pour ses verres de vin. Le petit ordinaire du gros père était naturel , mais très-capiteux ; en quittant l'ancien marchand de bois, M. Bouffi avait cru que son étourdissement se dissiperait, tandis qu'au contraire le grand air avait achevé de le griser. Il sentait bien qu'il n'était pas dans son état normal, mais il voulait surtout le cacher aux yeux de sa société. C'est pourquoi, afin de se maintenir ferme sur ses jarrets, il continue de tenir le dos de la chaise et reprend d'une voix pâteuse :
— Ah! vous dînez... vous avez raison... Je vais dîner aussi... je crois que j'ai besoin de prendre quelque chose...
— Il me semble, à moi, qu'il a déjà trop pris de choses, dit M. Coquelet à demi-voix.
— Mon Dieu ! qu'est-il donc arrivé à mon mari? murmure Horlense ; je ne lai jamais vu ainsi.
— Monsieur Bouffi, de grâce, lâchez le dos de ma chaise ! s'écrie Rosalvina ; vous êtes déjà cause que je me suis donné un coup de fourchette dans le nez... je me suis fait très-mal.
— Moi, madame, je vous ai attrapée avec une fourchette ?...
— Je vous dis que c'est par la brusque secousse que vous avez donnée à ma chaise. Mellez-vous donc à voire place.
— Je la cherche... je ne la vois pas...
— Ici, monsieur Bouffi... à côté de moi, dit Euphrasie. Venez, on va vous rapporter le potage.
— Ah ! oui, du potage... volontiers... j'en prendrai... ça me remettra.
— Vous paraissez bien... ému, mon ami, qu'avezvous donc lait toute la journée? nous vous avons cherché partout, M. Grébois et moi.
— Ce que j'ai fait... mais j'ai traité d'une affaire. .. avec le propriétaire de la Prairie... aux Coquelicots.
— Vous lui avez acheté du vin? demande M. Grébois.
— Non, non... mais, par exemple, il m'en a fait boire beaucoup. Ces gens de la campagne boivent .. que c'est prodigieux....
— Et vous avez voulu lutter avec ce monsieur ?
— Oh ! non, diable, il m'aurait mis dedans...
— Il y est parfaitement, dedans !... dit tout bas l'exavoué à belle Hortense.
— Je crois que vous avez raison... Voilà la première fois que je le vois dans cet état... pourvu qu'il ne soit pas malade î
— Non, cela se dissipera dans la soirée.
M. Bouffi prend beaucoup de potage... puis beaucoup d'autres plats; ainsi que la plupart des personnes qui se seutent étourdies, il espère que cela se passera en mangeant, il balbutie :
— Il me semble que vous avez là uu excellcul ùuier. On traite fort bien ici.
— Mais oui, dit M. Burgrave , ce M. Duvalloir fait
foii bien les choses... Aussi je lui ai débouché toutes les blouses de son billard.
— Il n'est pas certain que cela lui fera plaisir, dit Coquelet; il le préférait peut-être comme il était.
— Ce n'est pas possible, monsieur, ce n'était plus un billard. Tout à l'heure, si vous voulez, je vous ferai une partie.
— Moi, je ne joue que les carambolages.
— Eh bien! vous carambolerez ; moi, je ferai tout.... Jacquet arrive et pose sur la table des bouteilles longues, en disant :
— Voilà le bordeaux !
— Du bordeaux! Comment, vous avez du bordeaux ici, s'écri-; le banquier.
— Oui, monsieur, et du madère, et du chambertin, et du Champagne. Oh ! la cave était bien garnie, à ce qu'il paraît, quand le bourgeois était ici, et il ne l'a pas déménagée ..Je vas vous apporter de tout ça, c'est dans les ordres que j'ai reçus.
— Oh ! pas de tout ! pas de tout ! s'écrie Horlense ; ce serait trop.
— Si fait ! de tout ! de tout! disent les hommes ; il faut faire honneur à la cave de notre hôte.
— Il fallait nous servir le madère plus tôt, dit Rosalvina ; cela se prend après le potage.
— Ah ! pardon, madame, je ne savais pas. .. J'ai vu un vin jaune... j'ai cru que c'était pour le dessert... Je vas vous le chercher.
— Mais votre femme, pourquoi donc ne la voyonsnous pas? pourquoi ne vous aide-telle pas à
servir ?
— Ah ! madame, nol' femme est à la cuisine, où elle
prépare lout. . et encore il y a la petite à Guillol qui est venue lui donner un coup de main.
— Faites-lui nos compliments, dit Euphrasie. son dîner est excellent ; et ces messieurs regrettent beaucoup de ne point le lui dire à elle-même... d'autant plus qu'elle est fort gentille, votre femme!
En achevant ces paroles, la jeune dame jette un regard moqueur sur son mari, qui feint de ne point le remarquer, se verse du bordeaux et en verse au banquier, en lui disant :
— Ce'vin-là ne vous fen pas de mal. . . il vous remettra!
— Je crois que vous avez raison... versez !
YII