UNE NUIT ORAGEUSE
— Ah ! monsieur Bouffi ! s'écrie madame Burgrave, vous ne savez pas que j'ai échappé à un grand danger depuis que vous m'avez vue... Un serpent m'a poursuivie!
— En vérité... en vérité, madame?
— Oh! reprend Euphrasie, M. Bouffi ne se doute pas de tout ce qui s'est passé dans celte propriété pendant qu'il était absent. Moi, je n'ai pas positivement échappé à un grand danger ; mais j'ai vu une personne qui était bien exposée... Heureusement elle a su se défendre !
— Etait-ce aussi contre un serpent, madame ? dit Rosalvina,
— Oui, madame, justement, c'était un serpent qui l'attaquait.
— Ah! mon Dieu!... et de quel côté?
— Du côté... des communs.
— Celte maison est donc pleine de serpents !... C'est elîrayant... aïe!
— Quoi donc, Rosina ?
— On m'a louché le pied !
— Excusez, chère dame, c'est le bout de ma bottine.
— Ah ! Dieu ! j'ai cru que j'étais piquée !
Le concierge apporte du chamberiiu et du madère. Madame Burgrave lui dit :
— Monsieur le concierge, pourquoi souffrez-vous tant de serpents dans celte propriété ?
Jacquet regarde d'un air étonné la grosse dame et répond :
-- Des serpents! j'en ai jamais vu un seul dans ce domaine... quelquefois, par hasard, une petite couleuvre bien innocente, et encore c'est rare... mais des serpents, jamais !
— Si, monsieur, il y en a... nous en avons vu... il y en a même ici, dans la maison... Demandez à madame, qui en a vu un près des communs.
Le concierge regarde la jeune dame, qui se met à rire, en répondant :
— Après cela, je ne suis pas bien certaine que c'était un serpent... c'était peut-être une aulre bête... Demandez à Coquelet, il vous le dira.
M. Coquelet hausse les épaules et verse du madère, en disant :
— Je propose la santé de M. Duvalloir, qui nous fait traiter d'une façon princière !
— Oui ! oui ! à la santé de M. Duvalloir !
— A!i ! mon Dieu, mon mari boit aussi du madère ! dit Hortense à son voisin ; dans quel état sera-t-il pour revenir à Paris !
— Qui est-ce qui parle de retourner à Paris? dit Coquelet, cela n'aurait pas le sens commun... Voyez, il est neuf heures. . . nous avons encore le dessert à manger et le Champagne à déguster... et j'y tiens beaucoup, car il doit être bon, vu que tous les vins de notre hôte sont délicieux... Songez donc que nous sommes à douze bonnes lieues de Paris, que le cocher ne connaît pas les chemins.
— Et qu'il peut nous verser ! s'écrie madame Burgrave. Oh ! vous avez raison, monsieur Coquelet, il ne faut pas partir ce soir.
— Qu'en pensez-vous, mon ami? demande llortense à son mari. Celui-ci, que les vins généreux ont achevé, balbutie :
— Mais partir... comment partir... Où voulez-vous aller?... moi, je suis très-bien .. je ne veux plus me promener... nnoijeme sens très-gai! Ah ! j'avais quelque chose à vous apprendre... je ne m'en souviens plus !
— Il est d'avis de rester, dit Grébois, et moi, mesdames, je crois aussi que c'est le plus sage... Franchement, faire, la nuit, un si long trajet sur des routes qu'on ne connaît pas, ce serait fort imprudent.
-- Restons donc ! dit Iîor!ense, je me soumets au désir de ces messieurs ; et vous, madame Coquelet, quel est votre avis ?
— Moi, dit Euphrasie, peu m'importe où je coucherai, pourvu que je couche seule.
Tout le monde se regarde et madame Bouffi reprend :
— Co.mment... vous voulez coucher... à part?
— Oui, madame... c'est m.aintenant mon idée, et je n'en changerai pas.
— De vieux époux comme M. Bouffi et moi , cela
se comprend... Mais de jeunes mariés... Monsieur Coquelet, est-ce que vous approuvez la résolution de votre femme ?
— Pourquoi pas! les dauies ont tant de caprices...
un de plus ou de moins, cela ne me surprend pas.
La jeune femme se contente de jeter sur son mari un regard dédaigneux. Rosalvina s'écrie :
— 01) ! moi, je ne couche pas seule... Oh! Dieu, dans une maison où il y a des serpents... Ernest, vous coucherez avec moi cette nuit... je le veux ! vous ne me quitterez pas... vous m'enlacerez dans vos bras.
Ernest, qui a beaucoup fêlé les vins généreux, et a sa petite pointe, répond :
— J'ai débouché les six trous... je ferai des bloques superbes !
— Vous ne comptez pas jouer au billard cette nuit, sans doute !... Monsieur le concierge, combien avezvous de lits à nous donner?
— Quatre chambres à coucher et quatre lits, madame.
— Ce nest pas assez, dit Euphrasie, il faut un lit de plus.
— Alors, madame, je vas dire ça à ma femme... ou s'arrangera pour en faire un de plus... Voilà le Champagne.
— Cela me regarde, ceci! dit Coquelet en s'emparant d'une des bouteilles, vous allez voir comme je fais sauter le bouchon!... Allons, mesdames, vos verres... puisqu'il est décidé que nous passons la nuit ici, je ne vois pas pourquoi nous nous ménagerions !
— Oui, oui, balbutie M. Bouffi en tendant son verre ; le Champagne, ça remet... ça dissipe les fumées... les vapeurs... J'avais quelque chose d'assez intéressant à vous dire.
— Sur quoi donc, monsieur?
— Sur... sur... je ne sais plus... cela me viendra... plus tard. Emplissez mon verre, Coquelet... et puisque nous couchons ici... je verrai ce sournois de père Boudignon demain matin.
— Eli bien! dit M. Grébois, que pensez-vous de cette propriété?... Vous ne l'avez pas visitée comme nous, mais c'est vraiment fort beau... N'est-ce pas, mesdames?
— Oui... sauf les serpents !
— Les jardins sont charmants ! dit Euphrasie, et la jardinière est d'une grande fraîcheur.
— Je n'ai pas remarqué la fraîcheur de la jardinière, dit Hortense, mais j'ai parcouru les jardins, le parc... Tout cela est (rès-bien dessiné... Il y a surtout une petite grotte... entourée de buissons, de roses sauvages... Ah ! quelle jolie grotte ! quel séjour délicieux !
Et la femme du banquier jette un regard langoureux du côté de M. Grébois qui reprend :
— Mais M. Bouffi ne nous a pas dit son avis au sujet de cette maison.
— Mon avis... mon avis. ..je le verrar'demain matin.
— Mon mari est complètement étourdi, murmure Hortense ; je ne comprends pas pour quelle affaire il peut s'être laissé aller à boire avec quelqu'un de ce pays. Ah ! je crains bien que, cette nuit, il ne soit incommodé !
— Au contraire, il ne fera qu'un somme.
— Tant mieux ! Oh ! puissiez-vous dire vrai !... car, à Paris, nous avons chacun notre appartement... et... en vérité... je suis très-contrariée de. .. ah ! cela me contrarie horriblement!
La manière dont la belle Hortense appuie sur ces paroles fait pousser un gros soupir à l'ex-avoué. Cepen-
LA lUAIRtE AUX COQUELICOTS 91
tlant on fêle le Champagne, qui est de première qualité. M. Bur^rave devient (rèsbruyant, M. Grébois très-gai ; M. Coquelet supporte le vin sans qu'il y paraisse, et M. Bouffi s'endort sur sa chaise, après avoir laissé tomber son verre à ses pieds.
Les daines quittent la table.
— Si nous allions essayer le piano? dit Euphrasie.
— Oh! oui ; si nous polluons un peu! s'écrie Rosalvina.
— Nous pouvons toujours essayer, mesdames, dit Hortense; mais je doute que le piano soit en état de vous faire danser.
— Allons jouer au billard, dit M. Burgrave.
— Ah! messieurs, dit Grébois, abandonner ces dames, ce ne serait pas galant...
— Moi, je ne tiens pas à être ealant, dit Coquelet en allumant un cigare, et je veux bien jouer au billard... Concierge, allumez-nous le billard.
Le jardinier se gratte l'oreille et répond :
— Allumer le billard... mais, monsieur... il y a, je crois, plus de trois ans qu'on n'y a joué le soir. Les quinquets ne sont pas en état... ils n'ont pas de mèches^ il faudrait plus de deux heures pour les nettoyer.
— Diable !... mais vous pouvez nous mettre des flambeaux avec des bougies tout autour du billard?
— Oh ! pour ça, oui, monsieur ; seulement, je vous mettrai des chandelles, parce qu'il n'y a plus d'autres bougies dans la maison.
— Avant tout, dit Grébois, il faut conduire M. Bouffi dans sa chambre et le coucher.
— C est-à-dire qu'il faudra le porter dans sa chambre.
— Enlevons-le, avec sa chaise. .. Allons, messieurs... un coup de main.
9'i LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS
Le concierge, qui est très-solide, prend un côté de la chaise, deux de ces messieurs tiennent Taulrc. On emporte Bouffi qui ne se réveille pas. et on le dépose tout habillé sur son lit.
— Qui est-ce qui le déshabillera? dit Grébois.
— Ali ! ficlilre^ ce ne sera pas moi.
— Ni moi...
— Il se déshabillera bien lui-même quand il s'éveillera. Laissons-le dormir.
Euphrasie essaye en vain déjouer une polka sur le piano, beaucoup de louches ne veulent plus bouger ; celles qui vont encore ne sont plus d'accord entre elles. M. Grébois, qui a trouvé un cor de chasse pendu dans le vestibule, essaye de souffler une valse, mais il ne parvient qu'à faire aboyer tous les chiens de la maison et du voisinage.
Au billard, les chandelles donnent une lumière si vague, si douteuse, que M. Burgrave, en voulant bloquer une bille, enlève un morceau du lapis.
— Vous avez fait un fameux accroc, dit Coquelet ; quand M. Duvalloir viendra voir son billard, je doute qu'il vous vole des remercîments.
— C'est la faute des chandelles, la lumière vacille... cela m'a trompé.
— Tenez, mon cher monsieur Burgrave, je crois que ce que nous avons de mieux à faire, est d'aller nous coucher.
Ne pouvant ni danser, ni chanter au piano, les dames viennent aussi de se faire conduire dans leurs chambres à coucher. Toutes les pièces sont au premier étage et ouvrent sur le même corridor. C'est la jardinière qui les conduit. En entrant dans la chambre qui lui est des-
(iiiée, Rosalvina regarde avec eiïroi dans tous les coins et sous le lit, craignant toujours qu'il n'y ail quelriue serpent caciié.
Madame Coquelet fait la grimace en entrant dans iu piiHC où il y a deux lils; elle s'écrie :
— Mais ce n'est pas comme cela que je l'entendais... je voulais avoir une chambre séparée, pour moi seule.
— En vérité, dit Hortense en souriant, je ne comprends plus rien à votre conduite... Comment! vous craignez même que votre mari couche dans votre chambre... vous que j'ai vus tous deux comme des tourtereaux... Mais que s'esl-il donc passé dans votre ménage'? Est-ce parce qu'il fume que vous traifcz voire mari avec tant de rigueur?
Euphrasie regarde la concierge et entre dans son appartement en disant : — Demandez à madame si je n'ai pas raison de traiter M. Coquelet comme je le fais.
— Que lui a-t-il donc fait que vous sachiez? dit Hortense, qui est demeurée seule dans le corridor avec madame Jacquet.
Celle-ci se met à rire, en murmurant :
— Ah! dame!... c'est que... il est un tantinet polisson, le monsieur... et tantôt, si sa femme n'était pas arrivée, j'avais beau lui donner des tapes... c'est qu'il me pressait joliment... il allait m'embrasser!
— Quoi!... c'est pour celai... que cette femme est jeune!... faire tant de bruit pour si peu de chose... Je verrais M. Bouffi embrasser toutes les jolies villageoises du pays, que cela ne me fâcherait pas du tout, je vous assure !...
— Oh! ben, alors, c'est que madame est faite d'une autre pâle... Moi, si je voyais Jacquet embrasser une
jeune femme... je lui grifferais la figure... Yoilà voire chambre à coucher, madame... vous y trouverez vol' bourgeois; on l'y a porté tout à Theure.
Hortense entre dans la chambre, et, apercevant son mari qui dort tout babillé sur le lit, elle sécrie :
— Commentl ils ne l'ont pas déshabillé!... mais je ne pourrai jamais y parvenir toute seule. Madame la concierge, venez donc, je vous en prie...
La jardinière, qui était déjà partie, revient en courant.
— Qu est-ce qu'il y a donc, madame?
— Il y a que je ne pourrai jamais, seule, déshabiller mon mari qui dort profondément. Vous allez m'aider, s'il vous plaît.
— Yous aider... à déshabiller un homme! oh ben ! par exemple!... qu'est-ce que Jacquet dirait, si j'en déshabillais un autre que lui... et encore! il ôte ben sa culotte tout seul. Non! non!... je ne sommes pas concierge pour déshabiller ceux qui viennent coucher ici... merci! Ce monsieur dormira tout habillé, voilà tout.
Madame Jacquet est partie.
— Ces paysannes sont stupides, se dit Hortense; mais après tout, je vais lui ôter sa cravate... ses souliers... son paletot... si je le peux... et ma foi, il dormira avec le reste... Pourquoi s'est-il grisé au point de ne plus pouvoir se coucher?... Un homme comme il faut... fi! c'est affreux... et je n'y conçois rien, car M. Bouffi n'aime pas le vin.
11 est minuit; tout le monde dort, ou du moins est couché depuis plus d'une heure dans la propriété de M. Duvalloir, lorsque tout à coup le silence est troublé par des cris qui partent de la chambre des époux Bouffi. C'est la belle Hortense qui fait entendre ces mots :
— Du monde!... quelqu'un !... du secours, s'il vous plaît... mon mari est malade... il a fait... des choses affreuses sur le lit.. . jt} ne puis pas coucher là-dedans.
Aux accenis de celle voix qui lui est si chère, M. Grébois accourt le premier, vêtu seulement de son paletot qu'il a passé à la hâte; puis Euphrasie vient en jupon court, avec un foulard jeté sur ses épaules; puis Rosalviiia, qui n'est plus reconnaissable sans crinoline, et se tient enveloppée dans une courle-poiate qui l'enveloppe fort mal, les cheveux épars comme une femme sauvage. Tout ce monde se rencontre dans le corridor.
— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? se demande-t-on de tous côtés.
— Mon mari est malade... le dîner aura achevé de l'indisposer... il ne l'a pas gardé... vous comprenez...
— Il faut lui donner du thé...
— Oui, oui, il lui faut du thé.
— Je cours réveiller les concierges , dit Grébois, et les prier d'en faire sur-le-champ.
— Voulez-vous que j'aille avec vous? s'écrie Rosalvina, qui laisse à chaque instant s'échapper un coin de la courtepointe qui lui sert de manteau, et fait alors voir des charmes qui ont trop de laisser-aller depuis qu'un corset ne les contient plus.
Mais M. Grébois s'est sauvé sans avoir l'air d'entendre. Alors les deux dames entrent dans la chambre avec madame Bouffi; mais elles en rassortent bien vite en s'écriant :
— Ah! quelle odeur!...
— Il n'y a pas moyen d'y tenir...
— Cela sent le cabaret...
— Eh! quoi, mesdames, vous me quittez? dit Hortense.
— Ma chère amie, on ne peut pas rester près de voire mari. j
— Je me trouverais mal, moi...
— Je ne comprends pas comment vous y tenez. ;
— Mais je compte bien ne pas y rester... certes, je ne j passerai pas la nuit à cette odeur- là. Ahl voilà M. Gré- i bois qui revient... eh bien?
— J'ai eu beaucoup de peine à réveiller les concierges, | ces gens-là ont un sommeil de plomb; enfin on m'a entendu. J'ai crié : Faites du thé sur-le-champ pour quelqu'un qui est malade. . . ils ont répondu : « Tout de suite, nous allons allumer du feu. » Maintenant, mesdames, retournez vous coucher, je me charge de soigner M. Bouffi.
— Mais sa femme ne peut pas retourner coucher avec lui; cela empeste, dans cette chambre!
— Venez avec moi, dit Euphrasie, j'ai un lit à part.
— Mais votre mari couche dans la même pièce ; non, cela serait inconvenant.
— Si madame veut accepter ma chambre? dit Grébois; justement, je ne m'étais pas encore couché, j'avais trouvé un livre intéressant, et je lisais.
— Ah ! j'aime mieux cela ; mais cela vous privera, monsieur Grébois.
— Nullement, madame; je passerai la nuit près de M. Bouffi, je lui ferai prendre du thé.
Ces dames, n'ayant plus rien à faire là, se retirent chacune dans leur chambre ; mais madame Coquelet fait la réflexion qu'il est bien singulier que M. Grébois ne se soit pas encore mis au lit, puisqu'il n'a que sa chemise et son paletot.
L'ex-avoué va courageusement s'établir près du malade qu'il parvient à déshabiller. Puis le concierge arrive
W^^Si^^i^^ '^'^"^'^zïz^X.-^^^'^^- ^^fe^^S^
Ainsi, monsieur, vous me promettez de remettre cette lettre à M. Duvalloir T (Page 157.)
enfin avec une énorme lhéi(''re. Il verse de son contenu dans une tasse et parvient à le faire boire à M. Bouffi.
— Vous aviez donc déjà mis du sucre? dit Grébois.
— Du sucre! je n'en mettons jamais là- dedans, ça se prend sans sucre.
— Mais non., le thé ne se prend pas sans sucre.
— Ah! monsieur, faites excuse, mais nous n'avions pas de thé dans la maison, pas un brin, et je crois qu'on aurait de la peine à en trouver par ici.
— Mais alors que faites-vous donc boire à Bouffi?
— C'est de la graine de lin, monsieur.
— De la graine de lin, malheureux!... mais vous allez le rendre bien plus malade; ce n'est certainement pas un digestif que la graine de lin,
— Monsieur, je vous assure que quand nous sommes malades nous ne prenons pas autre chose, soit par en haut soit par en bas. Vous allez voir que ça va le soulager.
En effet, la graine de lin ne tarde pas à agir comme l'eau chaude, et M. Bouffi se débarrasse de tout ce qu'il avait encore sur l'estomac. Alors il se sent beaucoup mieux, remercie Grébois, ne s'informe pas de sa femme, et se rendort profondément.
— Eh ben! qu'est-ce que je vous disais! s'écrie Jacquet ; le voilà guéri, grâce à ma graine de lin.
— C'est vrai, mais j'avoue que je n'aurais jamais employé ce remède-là.
— A c't' heure, je pense que je peux aller retrouver ma femme?
— Allez, mon cher, allez.
Le concierge parti, le banquier endormi, Grébois passat-il toute la nuit auprès de lui? c'est ce qu'on n'a jamais pu savoir.
COLHRE D HOnACi:
En s'"éveillant le lendemain malin, M. Bouffi voit Grébois qui a l'air de dormir dans un fauieuil près de la cheminée; seulement ce monsieur est complètement habillé.
— Comment! mon cher ami, vous avez passé la nuit près de moi? dit le banquier.
— Mais sans doute; vous étiez malade, il fallait bien vous soigner.
— Et ma femme?
— Madame votre épouse a bien voulu accepter la chambre que l'on m'avait destinée; franchement, vous étiez dans un état si... désagréable, qu'une dame ne pouvait pas rester près de vous,
— En effet, je me rappelle à présent. C'est ce maudit homme, ce gros marchand de bois, qui m'a fait boire, en me disant toujours : (( Cela ne vous fera pas de mal, »
et, comme je n'ai pas l'habitude de boire, cela m'a complélemenl étourdi ; et, puis le dîner, il me semble qu'on a aussi bu de différents vins?
— Oui, et tous fort bons; il paraît que M. Duvalloir a laissé en partant une cave très-bien garnie.
— A propos de ce monsieur, vous ai-je dit qu'il était marié ?
— Non ; mais c'est sans doute cela que vous vouliez toujours nous dire et la mémoire vous faisait défaut. Ah ! ce monsieur est marié ?
— Oui, je l'ai appris dans le village ; sa femme est, dit-on,jeune et jolie, elle habitait avec lui cette propriété.
— Et où est-elle maintenant? est-ce qu'ils sont séparés?
— On n'en savait pas plus. Ils ont tout à coup quitté cette maison tous les deux, voilà ce que j'ai appris.
— C'est assez singulier; il y a quelque chose de mystérieux dans tout ce qui touche ce M. Duvalloir.
— Mais il faut que je m'habille bien vite, pour aller ici à côté, avant le déjeuner.
— Vous n'allez pas vous laisser encore entraîner à goûter du vin ?
— Oh ! il n"y a pas de danger, mon cher Grébois. Croyez que je suis bien reconnaissant de tout ce que vous avez fait pour moi cette nuit.
— Yous plaisantez ! je suis tout à votre service, et prêt à recommencer si l'occasion se présentait.
— Oh ! je vous certifie qu'elle ne se représentera pas, je suis si honteux de ce qui m'est arrivé hier... On a dû bien rire h mes dépens ?
— Mais non, mais non ; d'ailleurs, à table, vous étiez encore très-convenable.
r,A PRAIRIE AUX. COQUELICOTS 101
— Vous cherchez à m' excuser, mais moi, je ne m'excuse pas. Oh ! les gens de la campagno ! ce sont de fins matois !
Le banquier s'est habillé à la hâte et rendu chez le propriétaire de la Prairie aux Coquelicots. Bientôt tout le monde est levé et on se réunit au salon : la belle Ilortense a les yeux battus et le teint pâle, ce qu'elle altribue à l'inquiétude que lui a causée l'indisposition de son mari; la jeune madame Coquelet conserve avec le sien son air moqueur et dédaigneux, ce qui annonce que les époux ne se sont pas réconciliés ; enfin Rosalvina, qui a perdu une partie des fleurs qui ornaient son immense chapeau, jette de temps à autre des regards courroucés sur son mari, en disant :
— Ah! monsieur Burgîaveî... que vous êtes dormeur!... vous ronflez maintenant d'une façon bien incommodante ! Que vous êtes changé, monsieur ! autrefois vous ne ronfliez pas ainsi près de moi.
— C'est lair de la campagne qui produit cet effet-là, chère amie.
— Il ne vous est pas bon, monsieur...
— Et vous n'avez vu aucun serpent cette nuit, madame? demande Coquelet d'un air goguenard.
— Oh! non, monsieur ! je n'ai pas vu de serpent, pas le plus petit, pas la moindre apparence.
L'ex-avoué s'empresse d'apprendre à la société la grande nouvelle :
— M. Duvalloir est marié, sa femme est jeune et jolie.
Aussitôt les conjectures vont leur train :
— Pourquoi n'est-il plus avec sa femme?
— Pourquoi ne dit-il pas qu'il est marié ?
— Qu'est-ce qu'il peut avoir fait de sa femme ?;
— Ou plutôt, qu'est-ce que sa femme peut lui avoir fait ?
— L'avail-il emmenée avec lui dans son grand voyage ?
— Moi, dit Rosalvina, je crois cet homme-là capable de fort vilaines choses ; puisqu'il ne parle plus de sa femme, puisqu'il ne dit même pas qu'il en a une, c'est que probablement il aura abandonné sa malheureuse épouse dans quelque île déserte.
— Pour qu'elle fasse le Rohinson femelle, dit Coquelet en riant, c'est une heureuse idée, cela.
— Monsieur, vous riez, mais je crois que c'est trèspossible ; il a voulu faire disparaître sa femme, que sans doute il n'aimait plus, et se sera dit : « En la perdant au-delà des mers, dans quelque contrée sauvage, je ne craindrai pas qu'elle reparaisse jamais. »
— Madame, on voit bien que vous en voulez toujours à ce pauvre M. Duvalloir dont vous faites sur-le-champ un traître de mélodrame. Quant à moi, qui n'ai aucune raison de lui en vouloir, bien au contraire, car ce serait mal reconnaître la manière dont on nous a traités ici, je ne partage pas votre opinion ; et d'ailleurs, pourquoi mettre toujours les torts du côté du mari'/ comme si les femmes n'en avaient jamais ! Qui vous dit que ce n'est pas parce que celte dame s'est mal conduite, que ce monsieur s'est séparé d'elle?
Les dames accueillent ces paroles par un hourra d'indignation, et Euphrasie y ajoute, en regardant son mari :
— Cela vous va bien, monsieur, de prendre la défense des hommes !
M. Coquelet tourne le dos à sa femme et va fumer.
M. Bouffi revient en se froltant les mains et l'air fort satisfait. On déjeune à la liàle, (oui le monde ayant affaire à Paris. Puis, lorsque la société remonte en voiture, Jacquet et sa femme, qui se tiennent respectueusement sur la porte, disent au banquier :
— Monsieur est-il satisfait de la maison ?... est-ce lui qui sera noire nouveau maître ?
— La propriété est fort belle ! répond Bouffi, et nous sommes fort satisfaits de la manière dont vous nous avez reçus; pour ma part, je ne manquerai pas de le faire dire à M. Duvalloir... quant au reste, je ne puis encore rien vous affirmer... vous pouvez toujours faire voir la maison.
La calèche part. En côtoyant la Prairie aux Coquelicots, le banquier la regarde comme un amant regarde une nouvelle maîlresse ; et lorsque les dames disent : « C'est vraiment Lien agréable de se promener, de courir, de se reposer là-dedans, » il se frotte encore les mains en s'écriant : — C'est-à-dire que, pour moi, cette prairie vaut à elle seule la Maison aux Sycomores et ses dépendances.
Pendant l'absence du banquier, Horace et Oswald avaient pu causer tout à leur^aise, s'inquiétant fort peu que cela déplût ou non à M. Tirebourg.
— Ils sont allés voir la propriété de M. Duvalloir, avait dit le petit neveu à son ami, et il est bien probable que mon oncle va l'acheter,
— Ah ! qu'ils sont heureux ! s'écrie Horace, ils vont à Montagny ! ils vont voir ma belle prairie !... Ton uncle aura bien raison d'acheter la Maison aux Sycomores... sans doute, il t'y mènera quelquefois... tu verras alors ce délicieux pays où je suis né... où ma sœur et moi
nous avons passé notre enfance. . . où je lirûle de retourner, car lorsqne j'ai été plus d'un an fans revoir ma i prairie, j'éprouve de ces accès... qu'on appelle, je crois, ; le mal du pays... Heureusement, grâce à la gaieté de i mon caractère, ces accès ne durent pas... mais ils re- ' viennent souvent... quoique je n'en dise rien. j
Dans le courant de la journée, M. Duvalloir vient I dans les bureaux du banquier, pour s'assurer si celuici est parti pour voir sa campagne.
— Eh! quoi, monsieur, vous n'êtes pas allé avec eux i à Monlagny? dit Horace, vous n'avez pas voulu leur montrer vous-même voire propriété?
— Ils la verront tout aussi bien sans que je sois là! répond M. Duvalloir en réprimant un soupir. J'ai donné des ordres a\i concierge pour que M. Bouffi et sa société soient bien traités... pour qu'ils ne manquent de rien.
— Oh ! je n'en doute pas, m.onsieur... mais enfin, soi-même, on fait mieux voir tous les agréments de sa maison, tous les détours de son jardin... on sait où sont les plus jolis points de vue.
— J'ai oublié tout ce que celle propriélé pouvait avoir d'agréable.... à mes yeux, elle n'offre plus aucun charme... au coniraire !
M. Duvalloir a dit ces derniers mots si tristement, et ses regards se baissent vers la terre avec une expression si douloureuse, que Horace en est tout ému ; sans en deviner la cause, il se sentait touché, intéressé par la tristesse qu'il lisait constamment dans les yeux de ce monsieur, et de son côté, celui-ci était plus disposé à causer avec Horace qu'avec tout autre ; on aurait dit qu'une secrète sympathie lui parlait en faveur de ce
jeune homme, et que, près de lui, il éprouvait quelque soulagement aux peines qui l'accablaient.
— Ail ! qu'ils sont heureux! reprend Horace au bout d'un moment; ils se promèneront dans ma prairie... je dis toujours ma prairie! comme si elle était encore à nous... à mou père... mais ils ne verront pas tout cela avec mes yeux... il y a des gens qui s'ennuient à la campagne... il me semble que M. Bouffi ne doit pas être très champêtre... et je m'étonne qu'il songe à acheter une propriété aussi éloignée de Paris.
M. Duvalloir ne répondait pas, il semblait plongé tlans ses rén:'xions. Horace continue :
— Après cela, je sais bien que les gens riches doivent toujours avoir une campagne, quand même ils iraient s'y ennuyer. Mais vous, monsieur, c'est plus que de l'ennui que vous paraissez avoir pour votre belle propriété... c'est comme de l'aversion!... il semblerait que maintenant vous détestez ce pays-là.
— Oh ! oui .. oui, je le déteste, en effet ! et pourtant il fut un temps où je l'aimais bien. . . où j'y étais si heureux!... mais ce temps-là a si peu duré !
— Ce ne peut pas être la faute du pays, si vous y avez eu des chagrins.
— Yous avez raison ; mais il n'en est pas moins vrai qne la vue des lieux où nous avons été frappés dans nos plus chères affections nous rend ce souvenir plus présent, et renouvelle alors nos peines... puis, quand à cela se mêle encore un autre sentiment...
M. Duvalloir s'arrête tout à coup, comme s'il craignait d'en trop dire, puis il reprend d'un ton moins triste :
— C'est singulier, nous éprouvons chacun des senli-
menlsbien opposés... je désire ne plus aller à Monlagny, vous, au contraire, vous seriez heureux d'y être... le ; souvenir de ma propriété me pèse... m'allrisle ! le sou- \ venir de la vôtre vous est bien doux, vous le caressez ' dans votre pensée... Eh bien! malgré cela... j'éprouve ! comme, du plaisir à causer avec vous... et pourtant notre < conversation roule presque toujours sur ce sujet que je j cherche à éloigner de ma pensée... Ne trouvez-vous pas i comme moi qu'il y a là-dedans quelque chose de bizarre, ( et dont il est difficile de se rendre compte?
— Ma foi, monsieur, dit Horace, je vous avouerai que je n'ai jamais cherché à analyser mes sentiments ;. lorsque je me sens porté à éprouver de l'affection pour quelqu'un, je cède à ce que j'éprouve, sans me demander pourquoi je l'éprouve. Il me semble que nous ne sommes pas plus maîtres de nos sympathies que de nos \ aversions, elles viennent d'elles-mêmes : c'est comme i un secret instinct qui dit à notre cœur qui nous devons ] aimer et qui nous devons haïr. Je m'estime heureux, i monsieur, si j'ai pu vous inspirer celle préférence qui j vous porle à prendre quelque plaisir dans ma conversa- ,: tion, et, de mon côté, je puis vous assurer que je le par- 1 tage. I
M. Dnvalloir cause encore quelque temps avec Ho- i race, puis il part en disant à Oswald qu'il reviendra ' bientôt savoir si son oncle veut s'arranger de la maison, j
— Je connais bien peu ce monsieur, dit Horace, j'i-] gnore ce qui le rend si morose et pourquoi il a pris ; maintenant en aversion sa propriété... mais je ne sais, pourquoi il m'intéresse... je voudrais pouvoir adoucir', ses chagrins... c'est drôle cela, n'est-ce pas, Oswald?
— Ce qui est plus drôle, répond le petit neveu du ■
LA l'HAlRlE AUX COQUELICUTiS 107
baïuiuier, c'est que M. Duvalloir cause plus avec loi dans un quart d'heure que pendant toute une soirée qu'il passe chez mon oncle,
— C'est qu'il n'y trouve personne qui lui inspire de la sympathie.
— Et que tu lui en inspires, toi?
— Probablement!... Dis donc, Oswald, le mois est recommencé, et ton oncle ne m'a pas parlé d'augmentation de mes appointements.
— Si tu crois qu'il va t'augmenler si vile !
— Mais s'il croit, lui, que je resterai sou principal employé pour douze cents francs!
— Un peu de patience, mon cher Horace; cela ferait beaucoup de peine à ta bonne lanle, si tu quittais la place !
— Cela me ferait bien plus de peine à moi, si je passais ma vie à gagner douze cents francs par an I
— Horace, lu m'as fiancé à ta sœur... tu nous marieras tout à fait, n'est-ce pas?
— Puisque je vous l'ai promis!... mais pour cela il faut que je gagne plus de douze cents francs.
La société est revenue à Paris sans accident ; chacun est rentré chez soi, mais M. Bouffi n'annonce pas qu'il soit décidé à acheter la Maison aux Sycomores.
Ce n'est que huit jours plus tard que le banquier apprend à sa femme qu'il a l'ait l'acquisilion de la Prairie aux Coquelicots et de la maison qui fait partie de celte propriété.
La belle Hortense paraît un peu surprise, elle s'écrie:
— Quoi, monsieur, ce n'est pas la campagne de M. Duvalloir que vous avez achetée?
— Non, madame, pour plusieurs raisons : d'abord
elle est trop chère, ensuite elle n'est d'aucun rapport... enfin l'autre maison est fort jolie, fort éléi^amuient meublée; elle vous plaira, je n'en doute pas... les jardins j sont moins grands... mais à quoi servent des jardins si j vastes?... On ne se promène jamais partout... et puis il j y a cette prairie. . celte délicieuse prairie qui vaut bien j le parc de M. Duvalloir; enfin c'est une affaire faite.
— Du moment que c'est une affaire faite, je n'ai plus \ rien à dire. Cette propriété était donc aussi cà vendre? |
— J'ai appris que le propriétaire ne serait pas éloigné | de s'en défaire...et j'ai saisi l'occasion. ..c'est une bonne | affaire. 1
— Et quand pourrai -je aller m'installer dans cette villa, monsieur?
— Je fais faire quelques travaux, quelques amélioration? dans la maison... mais c'est peu de chose; dans une dizaine de jours vous pourrez prendre possession de notre maison de campagne.
Au dîner, le petit neveu apprend l'acquisition faite par son oncle, et le soir, dès qu'Horace arrive à son bureau, il s'empresse de lui dire :
— C'est fini; mon oncle a acheté une maison de campagne.
— Celle de M. Duvalloir... Tant mieux, j'en suis bien j| aise pour ce monsieur, puisqu'il tenait tant à s'en défaire ! ':
— Mais non... ce n'est pas celle-là que mon oncle a l| achetée... Tu vas être bien surpris... c'est la tienne... f; je veux dire celle qui était à ton père... enfin c'est la j| Prairie aux Coquelicots qu'il a achetée.
Horace change de couleur, puis il dit d'une voix émue :
— Ton oncle a acheté la Prairie aux Coquelicots... ce n'est pas possible !.. elle n'était pas à vendre.
— Je ne sais pas comment cela s'est l'ait, mais je puis tiien l'assurer que je ne me trompe pas... j'ai bien entendu ce qu'il disait... les détails qu'il donnait sur la propriété; il a nommé celui à qui elle appartenait... attends! M. Boudignon.
— Boudignon... oui, en effet, c'est le nom de celui qui avait en dernier lieu notre propriété... et il a été Irouver cet homme pour la lui acheter?
— Probablement!
— Oswald!... ton oncle est un... Ah! liens, je ne veux pas dire le mot à cause de toi... mais c'est un vilain monsieur!
— Pourquoi cela... parce qu'il a acheté la Prairie?
— Oui... oui... parce qu'il a acheté ce qui n'élait pas à vendre... parce qu'il aagi en sous-main, en sournois... enfin parce qu'il a des intentions... que je devine... en voulant être possesseur de la Prairie... Ah! je voudrais qu'il ne pût y faire un pas sans se casser le nez !
— Je ne comprends rien à ta colère ! Qu'est-ce que cela peut te faire, que ce soit mon oncle ou tout autre qui possède ce domaine, puisque tu ne peux pas l'acheter, toi?
— Hélas! non, malheureusement! je ne peux pas l'acheter; mais tu ne vois pas, toi, petit serin, que grâce à ton bavardage et à celui de ma tante, Ion oncle sait ce que tous les autres ignorent : qu'il y a un trésor caché dans la Prairie aux Coquelicots.
— Comment! tu te figures que c'est pour cela que mon oncle a acheté cette propriété?
— Je ne me le figure pas, j'en suis sur, j'en ai l'intime conviction; mais je le connais déjcà mieux que toi, ton oncle!... Et ta tante aussi. Si une raison secrète ne