UN DIMANCHE AU BUREAU
Quelques jours s'écoulent pendant lesquels Horace n"a point l'occasion de se retrouver seul avec le banquier; mais chaque nnatin, en arrivant à son bureau, il s'empresse de s'informer à Oswald si son oncle est parti pour sa campagne, et il n'est satisfait qu'en apprenant que M. Bouffi n'a pas quille Paris.
Cependant, depuis qu'il a connaissance de l'acquisition faite par ce dernier, il est moins gai, moins disposé à rire de tout; sa sœur et sa tante s'aperçoivent de son changement d'humeur, toutes deux s'en inquiètent et lui en demandent la cause.
— La cause ! dit Hurace en faisant signe à madame Rennecart de prendre son cornet, la cause,., c'est vous, ma tante !
— Gomment! c'est moi qui te rends triste, mon ami?
— Oli ! sans le vouloir, assurément; mais si vous n'aviez pas bavardé, tout cela ne serait pas arrivé.
— Qu'est-il donc arrivé?
— Que M. Bouffi, votre propriétaire et mon banquier» vient d'acheter la Prairie aux Coquelicots.
— 11 serait possible ! Elle était donc à vendre?
— Non, elle n'était pas à vendre; mais quand oir veut avoir une chose et qu'on a de l'argent, il est toujours facile d'y parvenir en faisant des sacritices... Et pourquoi M. Boufli a-t-il absolument voulu acheter celte propriété? Parce que son neveu lui a conté qu'il y avait un trésor caché dans la prairie... et par qui Oswald savait-il cela? par vous! Yoilà comment tout s'enchaîne dans ce monde, et comment un mot dit imprudemment peut avoir des suites graves.
— OiWald ne l'a certainement pas fait exprès, dit Virginie; il aura dit cela sans y attacher d'importance.
— Sois tranquille, je n'en veux pas à Oswald, je n'en veux même pas à ma tante .. ce n'est qu'au Boufli que j'en veux; mais j'aurai l'œil sur lui... c'est un homme de mauvaise foi, d'ailleurs... il a une singulière manière de faire la banque.
— Ah! mon Dieu! tu vas encore te faire renvoyer de la place !
— Renvoyer ! oh ! non, ma tante, je m'en irai bien de moi-même; vous voyez bien qu'il ne m'augmente pas, ce monsieur.
— Mais il n'y a pas encore deux mois que tu es chez lui.
— C'est plus qu'il n'en faut pour s'apercevoir que je vaux plus de douze cents francs.
— Horace, mon ami, songe que les places sont si rares.
— Pas les mauvaises.
— Mon frère, si lu te fâches avec ce monsieur, il ne voudra jamais que son neveu m'épouse.
— Oh ! parhleu! il ne le voudra pas davantage si nous ne nous fâchons pas ; mais, sois tranquille, Oswald t'épousera, parce que je le dresserai à ce qu'il aura à faire, et qu'après tout, un oncle n'est pas un père. Mais c'est assez nous occuper de ce vilain monsieur, passons à des choses plus agréables : ma tante, voire jolie petite dame du quatrième, madame Huberty, est-elle venue vous voir?
— Elle ne vient jamais qu'à l'époque du terme.
— Et vous n'allez pas chez elle ?
— Pourquoi irais-je ? elle ne m'y a pas invitée.
— C'est dommage ; vous auriez dû tâcher de faire sa connaissance, cela vous aurait fait une société.
— C'est cela, tu voudrais voir cette dame ici pour lui faire la cour, n'est-ce pas, mauvais sujet?
— Ma tante, on n'est pas un mauvais sujet parce qu'on est amoureux d'une petite dame bien gentille, qui vit toute seule, ne reçoit personne, et qui par conséquent est libre aussi.
— Tu es donc amoureux de cette dame , mon frère?
— Ma petite sœur, faites vos bonnets, rêvez à vos amours, et ne vous occupez pas de celles de votre irère ; ça vous mènerait Iroo loin.
— Yois-tu, Virginie, Horace est vexé parce qu'il a essayé d'être reçu chez cette dame , et qu'elle a refusé ses visites.
— Qui est-ce qui vous a dit cela, ma tante ?
— Le voisin du carré , le joueur de clarinette, qui a entendu ta conversation sur le palier avec celle dame.
— Décidément il y a de vilain monde dans voire maison, ma lante; ô joueur de clariiielte, lu écoules ce qu'on dil sur le carré! je lâcherai que lu rencontres encore des saucisses sous les pieds. Eli bien ! oui , j'élais monlé chez madame Huberty , lui demander si elle n'avait pas quelques réparations localives à faire.
— De quoi le mêles-lu! si par hasard celle dame avait dit que oui, comme M. Boui'fi n'en veut faire aucune, il aurait fallu qu'elle les lit faire à ses frais.
— C'est donc un vrai vautour que ce propriétaire !
— Oh ! il n'est pas aimable avec ses locataires... enfin celle dame t'a mis à la porte ?
— A la porte ! fi donc ! elle m'a reconduit fort poliment jusque sur le carré, en me déclarant, toujours Irèspoliment, qu'elle ne voulait recevoir personne. Mais à son âge, toujours seule, est-ce que c'est vivre, cela!... \irginie, est-ce que tu pourrais vivre comme cela, loi ?
— Oh! non, je m'ennuierais trop, je tomberais malade.
— Entendez-vous, ma tante? ma sœur tomberait malade ; donc, c'est ce qui arrivera à cette dame , si vous n'allez pas un peu la voir.
— Je ne vais pas chez les gens malgré eux, répond madame Rennecart en posant son cornet sur une table.
Alors Horace s'écrie :
— Ah ! quand on a l'oreille dure, cela gagne le cœur.
M. Duvalloir ne tarde pas à revenir chez le banquier; mais celui-ci n'est pas dans son cabinet quand il s'y présente ; alors ce monsieur revient près d'Oswald et d'Horace, et dit au premier :
— Je n'ai reçu aucune nouvelle de monsieur votre oncle ; achète-t-il ma campagne"?
— Non, monsieur; il la trouve fort belle, ainsi que toutes les personnes qui étaient avec lui, mais...
— Mais il en a acheté une autre ! s'écrie Horace ; et vous ne devineriez jamais laquelle, monsieur ?
— Mais je ne la connais pas, sans doute.
— Pardonnez-moi, car c'est la propriété qui est voisine de la vôtre... c'est celle où je suis né ; enfin c'est la Prairie aux Co(iuelicots.
M. Duvalloir baisse les yeux et murmure : — Ah ! je ne savais pas que cette propriété était à vendre.
— Tout le monde a dit cela comme vous, monsieur. Non, la prairie n'était pas à vendre, mais M. Bouffi a voulu absolument en devenir propriétaire, il avait pour cela de secrètes raisons.
— De secrètes raisons ? répète M. Duvalloir d'une voix altérée. Et quelles peuvent donc être ces raisons ? le savez-vous ?
— Oui, monsieur, je le sais... mais je ne puis pas le dire ; d'ailleurs, cela n'intéresse que moi.
Ces derniers mots semblent calmer l'inquiétude que paraissait éprouver M. Duvalloir; il reprend au bout d'un moment : — Après tout, si ma maison ne convenait point à M. Bouffi, il a bien fait de ne point l'acheter... un autre s'en accommodera.. . rien ne me presse, je puis attendre.
— Oui, monsieur, pour vous ce n'est qu'une légère contrariété ; mais, pour moi, c'est un grand malheur de savoir notre belle prairie devenue la propriété de M. Bouffi.
— Pourquoi donc ? Puisque vous êtes employé ici... sachant que vous aimez tant cette campagne, il est probable que M. Bouffi vous y mènera quelquefois avec lui.
— Oli ! non, monsieur, il ne m'y mènera pas ; mais j'irai bien sans lui, je ne lui demanderai pas la permission pour cela. Oii ! il m'y trouvera!
M. Duvalloir considère quelques instants Horace qui vient de prononcer ces mots avec une énergie qui annonce une résolution bien arrêtée ; puis il salue les jeunes gens en leur disant : — Il est maintenant inutile que j'attende M. Bouffi, puisque j'ai appris tout ce que je désirais savoir.
— On voit bien qu'il est riche, celui-là, dit Oswald, après que M. Duvalloir est parti. Peu lui importe qu'on achète ou qu'on n'achète pas sa campagne ! il s'en moque!... Ah! quel dommage qu'il ne soit pasmononcle!
— Oui, je crois, en eiîet, que lu ne pourrais que gagner au change. Où est-il, ton oncle ? est ce que par hasard il serait allé à Montagny ?
— Mais non, mais non ; il est chez un de ses confrères, et doit être ici à quatre heures. Cependant, hier, en dînant, il a dit à ma tante qu'il irait bientôt à sa nouvelle propriété, voir si les travaux qu'il y fait faire avancent.
— Ah! il fait faire des travaux... dans la prairie?
— Non, dans la maison, puisqu'il faut que ce soit terminé pour que ma tante puisse s'installer.
Horace ne répond rien, mais il brise avec colère sa plume sur son bureau, et Oswald se dit : — Je crois que c'est heureux que mon oncle ne soit pas là !
Le dimanche suivant, Horace, qui ne Va jamais à son bureau ce jour-là, s'aperçoit que la veille il doit y avoir laissé son porte-monnaie, à moins qu'il ne soit tombé de sa poche en chemin ; dans le doute, et voulant s'assurer qu'il n'a pas perdu son argent, il se décide à se rendre à son bureau.
lis LA TRAIHIE AUX COQUELICOTS
Il est une heure de raprès-midi, pas un seul employé n'est dans les bureaux ; le vieux Tirebourg même n'est pas venu. Horace se hâte à2 se rendre à sa place ; il ouvre son pupitre cl y trouve son porte-monnaie. Enchanté de n'avoir point perdu son bien, il le met dans sa poche et va repartir, lorsqu'il entend parler à haute voix et comme si on se disputait. Le bruit vient du cabinet du banquier. Horace a bien vite reconnu la voix de M. Bouffi et celle du grand Floquart. Le bruit se rapproche ; on est sorti du cabinet, on est dans les bureaux. Sans lavoir prémédité , Horace , qui occupe un renfoncement, peut entendre tout ce qui se dit sans être vu, à moins qu'on ne s'avance de son côté. Mais c'est ce qu'on ne fait pas; on s'est arrêté en parlant et la conversation continue. Le jeune commis reste à sa place, mais il a bien soin de ne faire aucun bruit, afin qu'on ne se doute pas qu'il y a du monde dans les bureaux.
— En vérité, mon cher, vous devenez très-embêtant! dit Floquart; quand on vous demande de l'argent, il semble qu'on vous déchire le cœur.
— De l'argent!... de l'argent!... on n'en a pas toujours de disponible!
— Quelle plaisanterie!... Oh! ce n'est pas vous qui êtes jamais à court, et pour une misérable somme de quinze cents francs!...
— Misérable somme!... quinze cents francs!... voit bien que vous ne connaissez pas la valeur de l'argent! Et quand cela se renouvelle souvent!...
— Cela se renouvelle quand j'en ai besoin ; et, sacrebleu! cela m'ennuie à la fin d'avoir à essuyer votre mauvaise humeur chaque fois que je vous fais une semblable demande. Vous n'avez donc pas de mémoire,
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lîoiiffi , puisque vous oubliez ainsi nos conventions ?
— Pardonnez-moi, j'ai très-bonne inémoire.
— Il n'y paraît guère ; aussi je suis venu exprès aujourd'bui diniancbe, jour où je sais que vos commis ne viennent pas au bureau, afin de vous trouver seul et de pouvoir, sans être dérangé, m'expliquer avec vous.
— Mon Dieu! nous n'avons pas d'explication à avoir; je sais très-bien ce que vous pouvez me dire.
— Alors pourquoi faites-vous tant de façons quand il s'agit de tenir vos promesses?
— Je les tiens, mes promesses... et au-delà!...
— Ça n'est pas vrai!
— Monsieur Floquarll...
— Oh! ne prenez pas de grands airs! cela ne m'en impose pas, à moi. Vous voudriez me flouer comme les autres... mais je ne suis pas de la pâle de vos clients... et si vous ne me donnez pas gentiment ce que je vous demande, je saurai bien vous forcer à le faire.
— Oh! me forcer... me forcer... je ne le crois pasi
— Vous ne croyez pas... vous avez donc oublié certaine convention que je vous ai fait signer? et bien m'en a pris. Si je n'avais pas pris cette précaution, il y a longtemps que vous m'auriez envoyé paître lorsque je vous aurais demandé de largent... Vous êtes un ingrat, mon cher! j'ai fait votre fortune... et vous me marchandez quelques billets de banque; c'est pleutre, f^est rat!...
— Vous amplifiez beaucoup en disant que vous avez fait ma fortune; lors de l'affaire en question, j'étais déjà en fort bonne position.
— C'est-à-idire que, quand votre frère est mort, vous étiez encore un petit agioteur. Grâce à moi, vous avez encaissé trois cent mille francs. Ilein, c'était joli, cela?
Vous les avez parfaitement fait valoir... oh! je vous rends cette justice ., grâce à vos opérations de banque et de bourse, vous avez plus que triplé vos capitaux... je gage que vous avez à présent au moins cinquante mille francs de rente.
— Oh! non, oh! non...
— Mon Dieu! ayez-en le double, j'en serai charmé... mais, sacrebleu! payez-moi ce dont nous sommes convenus. Sur les trois cent mille francs, il m'en revenait bien la moitié, puisque c'est moi qui vous ai arrangé l'affiiire. J'ai préféré vous laisser ma part, à condition que vous m'en payeriez la rente. C'était fort sage à moi, car je me connaissais, j'aurais mangé mon capital dans l'année. Eh bien ! c'est donc sept mille francs de rente que vous êtes convenu de me faire... Est-ce bien cela?
— Sans doute ; n^.ais vous me demandez chaque année plus de sept mille francs.
— Je ne crois pas; d'ailleurs, quand je vous demanderais mille francs de plus, ne voilà- t-il pas une belle bagatelle !
— J'aimerais niieu.\ vous donner une fois une somme ronde, et tout serait fini.
— Nous verrons, nous pourrons arranger cela un de ces jours. Voyons, me donnez-vous mes quinze cents francs?
— Il le faut bien, car vous criez tout de suite.
— Oh! parbleu! je peux crier aujourd'hui; vus commis ne s'aaiusent pas avenir le dimanche travailler.
— Oh! non, ils s'en garderaient bien. Tenez, voilà vos quinze cents francs.
~ Allons donc! quel homme dur à la délente!... Ah!
LA PKAIKIH AUX. COQUELICOTS l'il
je n'ai [tas élé heureux au jeu depuis quelques jours, mais il faudra bien que la chance tourne.
— De quel côté allez- vous?
— Au Café Anglais.
— Je vais avec vous.
Ou se remet en marche; mais au lieu de sortir par le cabinet, ces messieurs vont sortir par les bureaux; par conséquent, ils passent devant Horace, qui est tranquillement assis devant son pupitre. En apercevant son jeune employé, le banquier s'arrête comme pétrifié; de son côté, le grand Floquart demeure aussi stupéfait. Quant à Horace, il se met à compter l'argent que renferme son porle-monnaie, sans avoir l'air de faire attention à ces messieurs.
— Ah! il y avait du monde ici, dit enfin Floquart, c'est une surprise qu'on vous ménageait, Bouffi... vous avez des commis animés d'un beau zèle... ils viennent le dimanche, même quand on n'a pas besoin d'eux. C'est magnifique! à votre place, je leur donnerais des gratifications...
M. Bouffi, qui paraît fort contrarié de trouver là Horace, lui dit avec humeur : — Que faites-vous donc ià^ monsieur?
— Vous le voyez, monsieur; je complais ce que je possède d'argent dans mou porte-monnaie.
— El c'est pour vous livrer à cette occupation quevous êtes venu au bureau un dimanche?
— Pas précisément, monsieur; mais j'avais laissé par mégarde mon porte-monnaie dans mon pupitre, je suis venu pour l'y chercher.
— Mais pourquoi donc ne faisiez-vous aucun bruit? on ne vous entendait ni remuer, ni bouger.
— Je m'en serais bien gardé, monsieur, cela aurait pu troubler votre entretien avec M. Floquart.
Le banquier échange un coup d'œil avec son ami intime, puis reprend : — C'est-à-dire que vous écoutiez ce que nous disions, Floquart et mol?
— On n'a pas besoin d'écouter pour entendre, monsieur, à moins de se boucher les oreilles ; et, franchement, l'envie ne m'en est pas venue.
— Venez, Floquart, partons.
Une fois hors des bureaux, M. Bouffi dit à Floquart : — Ce jeune Bermont a entendu notre conversation !
— Eh bien! après... qu'a-t-il entendu?.... que je vous ai fait faire une affaire où vous avez gagné trois cent mille francs... voilà tout... ceci est une chose simple... cela n'a rien de compromettant.
— C'est vrai; au fait, vous n'avez dit que cela. C'est égal, je suis fâché qu'il ait entendu notre conversation. Ce jeune homme commence à me déplaire, il avait un air sardonlque en me répondant.
— Je vous ai déjà dit que c'était un impertinent, vous n'avez pas voulu me croire. Vous commencez à vous apercevoir que j'ai raison; c'est heureux!
— Oui, il a un ton qui ne me convient pas; je pense qu'il ne fera pas un long séjour dans mes bureaux.
— Mettez-le donc bien vite à la porte; c'est ce que vous avez de mieux à faire.
Pendant que ces messieurs discouraient ainsi sur Horace, celui-ci regagnait la demeure de sa tante, en se disant : — M. Boufli et son Floquart sont deux filous; il y a longtemps que je m'en doutais. Quel dommage qu'ils n'en aient pas dit davantage! ces trois cent mille francs que le banquier a encaissés à la mort de son
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i'rt'ie, j'ai bien dans l'idée qu'ils revenaient à ce pauvre Oswalil, qu'on a eu lair d'élever par bonté, par humanité. Mais ils n'en ont pas dit assez, et je ne dirai rien de cela à Oswald, parce que, n'ayant aucune preuve à fournir contre son oncle, on me traiterait de calomniateur. C'est égal, je suis toujours bien aise d'avoir entendu cette conversation; cela pourra me servir... le hasard me sert très-bien ; d'un côté, la femme, de l'autre, le mari. Ce sont des époux assortis.