CHANGEMENT DE POSITION
Horace n'a rien dit chez sa tante de l'entretien qu'il a entendu entre M. Bouffi et son ami Floquart ; mais ies conséquences de la mauvaise humeur du hanquier ne tardent pas à se faire sentir.
Deux jours après, en arrivant à son bureau, Horace voit Oswaldvenir à lui avec des larmes dans les yeux en balbutiant : — Ah 1 mon ami ! j'ai une nouvelle bien fâcheuse à l'apprendre.
— Quoi donc? ton oncle me renvoie? mais cela n'a rien de fâcheux pour moi, puisque je n'avais pas l'intention de rester. Ainsi, il n'y a pas là de quoi l'affliger.
— Non, non, ce n'est pas cela. J'aurais moins de chagrin si c'était cela.
— Qu'est-ce donc, alors?... Voyons, parle, au lieu de pleurnicher. Est-ce que les hommes doivent pleurer, d'ailleurs!
LA l'RAlUlE AUX COQUELICOTS l'25
— Mon oncle m'a chargé d'aller dire à la tanle, ([u'à daler du l'' juillet prochain, et c'est dans huit jours, elle n'était plus principale locataire de sa maison de la rue du Temple; que, par conséquent, elle ne serait plus logée gratis, et que, si elle restait dans sa maison, il mettait son loyer à huit cents francs.
Horace froisse dans ses mains un cahier qu'il tenait, en disant : — Legredin! renvoyer ma tanle. La chasser presque... car mettre à huit cents francs un logement qui n'en vaut pas quatre, c'est lui dire de ne pas rester. Oh ! mais il n'aura pas le plaisir de me renvoyer, moi,, car dès aujourd'hui J3 lui annoncerai que je quille ses bureaux à la fin du mois.
— Horace... réfléchis... peut-être, au contraire, devrais-tu rester...
— Je n'ai pas besoin de réfléchir, pour savoir que ton oncle est une canaille. Oh ! j'en sais sur son compte plus long que lu ne crois. Rester chez un homme qui fait une sottise, une méchanceté à ma tante 1... allons! tu n'y penses pas. D'ailleurs, sois bien sûr que, si je ne donnais pas ma démission, c'est ton oncle qui me la donnerait. J'aime infiniment mieux le prévenir.
— Il m'a chargé d'aller dans la journée annoncer cela à madame Rennnecart... quelle pénible commission !... Je ne pourrai jamais...
— Ne le dérange pas, je me charge d'apprendre la chose à ma tanle, et j'arrangerai cela de manière à ce qu'elle ne s'en afflige pas. J'en fais mon aQ"aire.
— Oh 1 tu me rends là un grand service.
— Mais avant tout, il faut que je parle à ton doux maître^ à ton généreux oncle. Est-il dans son cabinet?
— Non, il est sorti, il ne sera ici que vers deux heures.
— Ce sera pour deux heures, alors. Nous aurons une petite conversation qui sera piquante. Tiens, une idée ! C'est une occasion pour lui demander tout de suite son consentement à ton mariage avec ma sœur.
— Plaisantes-lu? Quand tu vas lui dire que tu quittes ta place !
— Raison de plus!,.. Je suis bien aise d'en finir tout de suite avec lui, afin que ta situation soit bien nette.
— Mais pourtant... Horace...
— Mais... mais... laisse-moi agir comme je l'entends. Je t'ai déjà dit que je te marierais à Virginie, ne t'inquiète pas du reste.
Le temps semble long à Horace jusqu'à deux heures. Enfin, on entend le banquier qui est entré dans son cabinet; quelques étrangers y causent avec lui; dès qu'il est certain que M. Bouffi est seul, Horace se rend près de lui.
— Que nje voulez-vous, monsieur? dit M. Bouffi d'un ton arrogant en voyant Horace entrer dans son cabinet. Celui-ci. auquel les grands airs du banquier n'en imposent nullement, répond d'un ton railleur : — Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu, monsieur ?
— Mais apparemment que non, puisque je vous le demande.
— Alors, monsieur, je vais avoir le plaisir de vous le dire. Je viens d'abord vous faire compliment de votre manière d'agir avec ma tante. Elle remplissait fort ponctuellement son emploi de principale locataire, jamais elle n'était en retard pour les loyers, elle les payait de sa poche lorsque les locataires ne la payaient point, elle; enfin, jamais personne n'a eu la plus petite plainte à formuler contre elle. C'est sans doute pour cela que vous lui retirez l'emploi qu'elle avait.
— Ah ! madame Rennecirt est votre tante ! c'est vrai, je me le rappelle à présent!...
— Oh ! je suis bien persuadé que vous ne l'aviez pas oublié!
— Monsieur, votre tante trouve toujours mauvais que je veuille augmenter mes loyers. Elle me fait un tas de doléances touchant la position des locataires. .. tout cela m'ennuie beaucoup. Je suis le maître de gérer ma maison comme bon me semble, je n'ai besoin de personne pour faire percevoir mes loyers... je les toucherai bien moi-même ; donc je n'ai plus besoin d'une principale locataire, ni par conséquent de vos observations sur ce sujet.
— Très-bien, monsieur. Vous annoncez aussi à ma tante que vous mettez à huit cents francs les deux chambres qu'elle occupe.
— Oui, monsieur, je mets à huit cents francs l'appartement qu'elle occupe au second, ce n'est pas trop cher. C'est à prendre ou à laisser.
— Oh! elle le laisse, monsieur, soyez tranquille, elle le laisse. Yous le lui auriez donné pour rien, d'ailleurs, qu'elle ne serait pas restée dans votre maison.
— A son aise, monsieur; elle est libre.
— Et moi, monsieur, je viens vous avertir que je fais comme ma tante, je ne veux point rester chez vous. Je finirai le mois qui n'a plus que huit jours, parce que je veux toucher mes appointements intacts; mais le 1" août, j'aurai bien l'honneur de vous saluer.
Le banquier se mord les lèvres avec dépit d'avoir été prévenu par Horace, il répond : — Vous faites tout aussi bien de vous en aller de vous-même, monsieur ; vous ne faites qu'aller au-devant de mes désirs, car mon inten-
lion n'était p;;s de vous garder. Vous avez un petit ton.,, qui ne me convient pas; vous êtes impoli... vous vous êtes conduit d'une façon très-impertinente avec M. Floquart
— Ah! votre cher ami Floquart!... je conçois que vous y teniez, ù cet ami-là, parlons-en ! Un homme ([ui vous l'ait avoir des affaires... où l'on gagne tout de suite trois cent mille francs ! Peste ! c'est gentil !... trois cent mille francs d'un coup.
Le banquier devient écarlale, il ronge ses ongles et balbutie : — Eh bien, monsieur, après?... qu'y a t il d'étonnant à ce qu'on gagne trois cent mille francs dans une opération de banque? Cela arrive assez souvent.
— Je ne sais pas si c'est dans une opération de banque... Eu tout cas, il paraît que ce cher Floquart vous a fait payer un peu cher son courtage. Sept mille francs de rente... fichtre! c'est un joli capital !
Le banquier se tortille sur sa chaise, il donne des coups de canif sur son bureau, et reprend d'une voix sourde : — Monsieur, quand on fait tant que d'écouler, il faudrait tâcher de bien entendre. Je ne sais ce que vous voulez dire avec votre pension de sept mille francs. Après tout, mes affaires avec M. Floquart ne vous regardent pas.
— C'est juste, monsieur, ce n'est pas moi que cela regarde. Gela peut regarder un autre, mais pas moi.
— Je pense, monsieur, que vous n'avez plus rien à me dire. A la fin du mois, vous serez remplacé.
— C'est entendu, monsieur.
— Et madame votre taule quittera son logementle 15. Je lui donne jusqu'au 15.
— Vous n'avez pas besoin de lui donner jusqu'au 15^ elle s'en ira le le^
D'abord, de quel droit ètes-vous sur mon terraiu? (Page 187.)
— Comme elle voudra. A présent, monsieur, retournez à votre besogne. Je pense que vous n'avez plus rien à me dire.
— Pardonnez-moi... encore quelque chose... qui va vous faire bien plaisir, je le gage.
— Voyons, monsieur, qu'est ce encore?
— Monsieur, il faut que vous sachiez que j'ai une sœur qui s'appelle Virginie, qui a dix-sept ans et qui est extrêmenient gentille.
— Eh bien ! monsieur, en quoi cela peut-il m'intéresser que votre sœur soit ou non gentille?
— Ah! voilà. De votre côté vous avez un neveu, il est gentil aussi. Ces enfants se sont vus, ils se sont plu. .3 Bref, votre neveu adore ma sœur.
— Voilà qui m'importe peu. Tous les jours des jeunes gens ont des amourettes... Cela n'a aucune conséquence sérieuse.
— Dites donc, monsieur, est-ce que vous croyez, par hasard, que je soulfrirais qu'Oswald eût des amourettes avec ma sœur? Est ce que la fille de mon père est faite pour devenir la maîtresse de quelqu'un?... Ah! bigre! je voudrais voir cela.
— Eh bien! monsieur, finissons-en; où voulez-vous en venir?
— Monsieur, je vous demande la main de votre neveu pour ma sœur. Ces jeunes gens s'aiment, il faut les marier; vous établirez votre neveu d'une façon digne de vous, et cela fera un petit ménage charmant.
M. Bouffi se renverse sur sa chaise el se met à rire en s'écriant : — Oh! pour le coup, c'est trop fort!... cela passe la permission. Je ne m'attendais pas à celle-là.
— Je suis bien aise que ma proposition vous mette en
belle humeur, dit Horace; alors, vous consentez?... Ce maria^je vous va.
— Monsieur! cette plaisanterie... car je ne puis prendre cela que comme une plaisanterie, est bien digne de vous. Quelle dot donnerez-vous à votre sœur, pour que mon neveu ne Hisse pas un sot mariage ?
— Quelle dot'? rien pour le moment; mais plus lard... vous savez bien... le trésor de la prairie... nous finirons par le trouver.
Le banquier frappe avec force sur son bureau en disant : — La prairie est à moi, maintenant, et je vous défends d'y mettre le pied, monsieur.
— Oh! vous me défendez... C'est bientôt dit; mais je me moque de votre défense. D'abord, il y a un petit sentier qui la traverse, et vous ne pouvez empêcher personne d'y passer. J'y serai en faction toute la journée.
— Vous comptez donc aller habiter Montagny?
— Je n'attends que votre départ pour vous y accompagner.
— C'est bien, monsieur, nous verrons.
— Mais, oui, je crois que nous verrons par là de trèsjolies choses. Vous ne consentez pas au mariage, parce que ma sœur n'a rien encore ; mais si vous dotiez votre neveu, cela reviendrait au même. Par exemple, si vous lui donniez ces trois cent mille francs... que vous avez avez gagnés si vite à la mort de votre frère... du père de ce pauvre Oswald.
Cette fois M. Bouffi change de visage, il devient verdàtre; il se lève, marche à grands pas dans son cabinet, et balbutie d'une voix altérée par la colère : — Monsieurs, je vous ordonne de sortir de mon cabinet. Vous pouvez même passer à ma caisse... et quitter votre place
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sur-le-champ... on vous comptera le montant de votre j mois. j
— Ma foi, monsieur, je le veux bien, et je ne regarde pas cela comme un cadeau que vous me faites; car. comme je ne touchais pas ce que vaut la place, ceci i n'est qu'un léger dédommagement. Sans adieu, mon- ; sieur Bouffi. J'aurai le plaisir de vous revoir à Montagny.
Horace sort du cabinet, laissant le banquier boule- -versé par ce qu'il vient de lui dire; il se rend à la caisse, louche son mois, prend son chapeau et serre la main d'Oswald en lui disant : — Je suis plus heureux que je ne l'espérais. Au lieu de m'en aller dans huit jours, je quitte ma place tout de suite.
— Comment... déjà?
— Viens ce soir chez ma tante, je te conterai tout cela; adieu.
— Oh ! j'ai touché juste, se dit Horace, j'ai mis le doigt sur l'endroit sensible, en lui parlant de son frère. Si je pouvais en douter encore, son trouble, sa fureur, enfin l'effet produit par mes paroles suffirait pour me convaincre. Le banquier n'a pas été maître de cacher la crainte que je lui inspire. Il a fallu cela pour qu'il se décidât à me payer huit jours que je n'ai pas faits. Maintenant, il s'agit d'apprendre à matante... ce qui la concerne. Pauvre femme! ça lui fera du chagrin; mais je lui donnerai du courage, moi. Et d'ailleurs, cest une femme qui sait supporter les coups du sort. Elle est philosophe, elle prendra son parti.
Malgré cela, Horace se sent ému, embarrassé en entrant chez sa tante qui lui dit : — Tiens, tu quittes ton bureau au milieu de la journée, toi?
— Oui, ma tante, oui... parce que... j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.
— Une bonne nouvelle ! Ou a augmenté tes appointements'?
— Non, pas précisément, mais on me les a payés. Tenez, voyez vous les jaunels... Cent francs... Oh! votre neveu est très-riche... sans compter qu'il a toujours sa réserve.
— Ou t'a payé tes appointements et nous ne sommes qu'au 23! Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Cela veut dire que nous quittons tous deux nos emplois chez M. Bouffi : vous, parce qu'il vous met à la porte ; moi, parce que je lui ai donné son compte.
— Il me met à la porte ?...
— Oui, ma tante, oui : ce digne M. Bouffi, pour vous récompenser de votre zèle, de votre exactitude, vous ôte votre emploi de principale locataire, et ne vous laisse ce logement qui si vous voulez le payer huit cents francs par an.
— Ah 1 mon Dieu ! il serait possible!
— Oui, ma tante. Direz-vous encore que ce Bouffi n'est pas une canaille, un misérable? Et de plus, je sais, moi, que c'est aussi un fripon. D'après cela vous ne pouvez pas m'en vouloir d'avoir quitté ma place. J'aurais élé un lâche en restant chez lui. N'est-ce pas, ma tante, que j'ai bien fait ?
— Mon ami, mon Dieu, je suis si étourdie par tout ce que tu m'apprends. Perdre mon logement... c'était tout ce que je gagnais à être principale locataire. Mais c'est beaucoup dans ce moment où ils sont si chers. Ah ! mes pauvres enfants! comment ferons-nous? Ce n'est pas pour moi que je m'inquiète... c'est plutôt pour ta