‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 10 sur 55 · LE MUR · texte numérisé non relu

LE MUR

Le mur est élevé qui protège l'enclos

où, croit-on, des raisins sucrés pendent aux treilles,

attendant la vendange et livrés aux abeilles.

Et les rôdeurs, tournant autour du mur trop haut,

de l'arôme des fruits emplissent leurs narines

et, gorge sèche, avides, ils devisent.

L'un dit : — Je n'ose pas affronter l'escalade ;

combien qui l'ont tentée y brisèrent leurs forces.

— Eh qu'importe ! Sans atteindre ces grappes

à quoi bon vivre? — dit un autre.

Un troisième : — Pourtant, il en est, peu nombreux,

qui passèrent la cîme, et sans doute à présent

les mains rouges de vin ils se gorgent entre eux.

Allons! les ceps sont lourds. — Mais un autre reprend:

— Savez-vous seulement si ces raisins existent?

N'avez-vous pas rêvé, devant ce mur

dont le mystère impénétrable vous irrite,

d'un jardin réservé où des fruits seraient mûrs?

L'odeur qui vous enivre et vous invite

ne la créez-vous pas de tout votre désir ?

et n'est-ce pas votre désir qui met des ailes

à ces abeilles que vous entendez bruire.

Laissez cette folie :

vous usez votre vie et la faites mauvaise

dans un espoir que rien ne justifie.

Le sage simplement coule ses jours dans l'ombre

de la muraille et n'a ni soucis ni mécomptes. —

On ne l'écoute pas, et les uns qui sont lâches,

désespérés, frappent leur front contre l'obstacle;

les autres courageux s'ensanglantent aux pierres,

grimpent et retombant s'écrasent sur la terre.

Ceux qui parfois franchissent le sommet

pour les dissuader ne reviennent jamais,

car ils ne se sont pas endormis sous les pampres

la bouche grisée et riante ;

gémissants, ils gisent à l'agonie

dans des buissons de ronces et d'orties.

LA PRAIKIE F.X FLKURS

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