‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 21 sur 55 · DICE · texte numérisé non relu

DICE

Fille de Jupiter, elle quitta le ciel

et demeura long-temps au rang- d'une mortelle.

Elle s'était flattée que sa douce beauté

et la vertu de sa présence

lui gagneraient l'humanité.

Or les hommes, heureux sous le joug de Saturne,

vivaient dans l'ignorance et dans l'insouciance ;

et, déçue en son rêve d'un culte,

Dicé passait inaperçue.

Parmi les campagnes fleuries, comme une fleur vivante elle allait, vierge et nue, en quête d'un pays qui, devenu le sien, verrait s'épanouir

sa jeunesse éternelle au soleil de l'amour. Mais nul ne s'avança pour lui prendre la main.

Cependant, l'âge d'or fit place aux sombres jours

où les hommes, s'armant les uns contre les autres.

martelèrent le fer, et, punis de leur faute,

versèrent leur sueur sur un sol infécond .

La pitié l'emporta sur l'horreur de l'affront,

et Dicé, toujours souriante,

seule fleur épargnée par le vent des désastres,

traversa les champs de carnage ;

mais, menaçantes et sanglantes,

des épées la poursuivirent jusqu'aux monts.

Elle y resta, n'ayant pour compagnons

que les loups qui de l'homme ont reçu des leçons.

La nuit, les yeux levés vers la ronde des astres,

elle songeait aux cieux qu'elle avait désertés.

De quelle envie alors elle se sentait prise

en contemplant la demeure promise

à son destin futur, si vierge elle quittait

la terre ingrate pour jamais.

Là haut dans la splendeur de l'immortalité

elle se rangerait sur la voûte limpide

près de Tétincelant Bouvier,

non loin des lieux où Vénus a porté

les longs cheveux de Bérénice.

Pourtant, jouet encore d'une faible espérance,

elle attendait l'instant où, las de leurs souffrances,

les hommes confiants en elle

viendraient la supplier et la proclamer reine.

Patience inutile :

Dicé cacha ses pleurs dans le céleste asile.

Et, voyant s'allumer des étoiles nouvelles,

les peuples de la terre

ont reconnu la vierge méprisée.

Pour la première fois elle leur parut belle

et désirable et salutaire.

Leurs bras tendus l'ont implorée ;

et les fils de leurs fils tendent aussi les bras,

mais elle est trop loin d'eux : elle ne les voit pas.

58 LA PlUiniE EN FLEURS

L'INCREDULE

C'est la veillée au village.

Après le repas du soir

chacun sort de chez soi

et, lanterne à la main, éclaire son chemin

dans la nuit noire.

Il fait grand froid ; sous la rafale

qui fouette flamme et visages,

on se hâte vers le seuil prochain

de la maison qui est d'accueil, ce soir.

Les ombres aux yeux de lanternes

s'engouffrent dans la cour de la ferme,

et bientôt, devant les bûches flambant clair,

tous sont assis, et porte close ils racontent à tour de rôle les contes des veillées d'hiver.

Mais soudain dehors le dogue a hurlé ;

des pas ont sonné sur le sol glacé,

et un appel a retenti.

L'hôte se lève et tire le verrou,

et, dans le vent de la tempête qui redouble,

un homme se précipite et crie merci.

Il rentrait à la ville

et parmi les ténèbres s'est égaré, dit-il.

La fatigue et le froid ont brisé sa vigueur ;

il demande un abri pour quelques heures.

Le fermier l'invite à s'asseoir

sous le manteau de la cheminée

et le fait boire.

Et, cependant que le vin et le feu

ramènent peu à peu

le sang aux joues de l'étranger,

on continue à narrer des histoires.

— La nuit, dans la forêt, j'ai vu les lavandières, -

prétend une femme qui dit

les malins exploits des fées des fontaines.

Quelqu'un a rencontré le loup fantôme,

et cet autre approcha de ce château maudit

peuplé de revenants qui tourmentent les hommes.

Or, tandis que la peur

suspend les haleines,

l'étranger écoute en silence et sourit

d'un air moqueur.

Le fermier, à la fin, parle : — Toi qui souris

des légendes de ce pays,

fais-nous maintenant quelque conte.

— Je n'en sais point; chez nous on aurait honte de s'attarder à tels mensonges.

Nous sommes incrédules,

car nul n'a trouvé d'Esprit dans nos rues.

— Soit, reprend l'hôte, mais veux-tu,

s'il n'est pas indiscret, nous raconter ta vie ?

— Très volontiers. Je dois me rendre à ce désir ; ce serait de l'ingratitude

que de vous payer d'un refus.

Mon existence en vérité

est très vulgaire à rapporter ;

elle est celle de tout le monde.

Après vos merveilleux récits

le mien fera bâiller qui n'aura pas dormi. —

Donc, il raconte

ses jours, ses espoirs, ses mécomptes,

les métiers qu'il a pris, les amours qu'il a eues.

Lorsqu'il s'est tu,

le fermier qui d'un air moqueur

écoutait, comme l'étranger tout à l'heure,

lui demande au milieu des rires :

— Trouves-tu point, avec moi, que la vie

n'a rien de moins pour nous surprendre

que la plus folle des légendes?

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