LE PRINTEMPS ET LE POÈTE
Printemps a quitté le palais d'Asie
qu'entre tous séjours il chérit ;
trop longtemps il s'est attardé
cette année
à sourire à sa jeunesse éternelle.
et trop longtemps il a oublié
que les peuples là-bas à l'Occident l'appellent
Il monte sur son invisible galère
aux voiles plus vites que le vent ;
la proue étincelante fend
les flots des nuages
et laisse après son passage
un bleu sillage dans les airs.
Il approche de nos contrées,
et la terre pour le fêter
retire son manteau d'hermine
et découvre sa nudité
sous les draperies légères d'une robe
transparente comme l'émeraude
dont elle emprunta la couleur.
Et le seigneur Printemps aborde.
Des nuées d'hirondelles tourbillonnent au-dessus de son front vainqueur.
A la place où son pied se pose soudain s'épanouit un parterre de roses. A sa vue les bourgeons captifs rompent leurs liens. Et voici que des frontières de l'horizon son frère le soleil accourt à sa rencontre au galop de chevaux ardents .
Printemps cueille une rose :
il veut l'offrir en gage de retour
à quelqu'un de ces pauvres gens
qui pâtirent de l'hiver aux longs jours.
Il vient auprès d'une masure et voit
par les carreaux brisés un homme qui sanglote
et grelotte de froid ;
près de l'âtre éteint gisent des couronnes,
8û LA PRAIRIE EN FLEURS
lauriers dorés qui de l'or
et du laurier n'ont que l'apparence.
— L'hiver est mort,
console-toi, ô poète, et me chante! —
s'écrie Printemps en lui tendant la fleur.
Et l'homme tout d'abord regarde avec stupeur,
mais quand il a compris : — Va-t-en I va-t-en ! dit-il ;
à maudire l'hiver et ton exil,
vois! j'ai récolté ces couronnes.
Que deviendrai-je maintenant?
C'est ma gloire que tu me prends
pour cette rose que tu donnes.