‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 29 sur 55 · LE PRINTEMPS ET LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE PRINTEMPS ET LE POÈTE

Printemps a quitté le palais d'Asie

qu'entre tous séjours il chérit ;

trop longtemps il s'est attardé

cette année

à sourire à sa jeunesse éternelle.

et trop longtemps il a oublié

que les peuples là-bas à l'Occident l'appellent

Il monte sur son invisible galère

aux voiles plus vites que le vent ;

la proue étincelante fend

les flots des nuages

et laisse après son passage

un bleu sillage dans les airs.

Il approche de nos contrées,

et la terre pour le fêter

retire son manteau d'hermine

et découvre sa nudité

sous les draperies légères d'une robe

transparente comme l'émeraude

dont elle emprunta la couleur.

Et le seigneur Printemps aborde.

Des nuées d'hirondelles tourbillonnent au-dessus de son front vainqueur.

A la place où son pied se pose soudain s'épanouit un parterre de roses. A sa vue les bourgeons captifs rompent leurs liens. Et voici que des frontières de l'horizon son frère le soleil accourt à sa rencontre au galop de chevaux ardents .

Printemps cueille une rose :

il veut l'offrir en gage de retour

à quelqu'un de ces pauvres gens

qui pâtirent de l'hiver aux longs jours.

Il vient auprès d'une masure et voit

par les carreaux brisés un homme qui sanglote

et grelotte de froid ;

près de l'âtre éteint gisent des couronnes,

8û LA PRAIRIE EN FLEURS

lauriers dorés qui de l'or

et du laurier n'ont que l'apparence.

— L'hiver est mort,

console-toi, ô poète, et me chante! —

s'écrie Printemps en lui tendant la fleur.

Et l'homme tout d'abord regarde avec stupeur,

mais quand il a compris : — Va-t-en I va-t-en ! dit-il ;

à maudire l'hiver et ton exil,

vois! j'ai récolté ces couronnes.

Que deviendrai-je maintenant?

C'est ma gloire que tu me prends

pour cette rose que tu donnes.

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