‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 30 sur 55 · L'EMBUCHE · texte numérisé non relu

L'EMBUCHE

Parsifal est entré dans le jardin magique

jailli soudain du sol a l'ordre de Klingsor,

et ses yeux, agrandis de surprise,

s'emplissent de l'éclat de la flore splendide

où toutes les couleurs et tous les ors

se mêlent avec l'ardeur sauvage des tropiques.

Et voici que, formant l'apparence de corps

de belles jeunes filles,

les fleurs s'animent et se groupent

et déroulent autour du héros ingénu

leur troupe

en ronde de guirlandes mouvantes.

Parsifal s'étonne, il n'est pas ému :

que pourrait contre sa vertu

l'embûche avouée qui se tenu ?

Oh! comme cependant

elles parlent raison, semble-t-il,

ces fleurs parfumées qui sont filles !

Elles disent avec d'harmonieuses voix

que pour la volupté de l'homme

elles viennent d'éclore,

que les cueillir est un devoir

et que les laisser vainement fleurir

est le pire des crimes,

car elles penchent bientôt sur leurs tiges

et se flétrissent.

Mais le jeune homme a traversé bien des jardins ;

enfant, il effeuilla par jeu bien des pétales,

et jamais il n'a vu des parterres de femmes

s'offrir en bouquets à ses mains.

Il repousse les tentatrices

dont la séduction se brise à son dédain

et les regarde fuir en souriant,

heureux d'avoir dissipé le prestige.

A travers les massifs dévastés maintenant

il va poursuivre son chemin,

quand un gémissement plaintif l'arrête

et le force à tourner la tête.

Il découvre une femme

au visage baigné de larmes,

et rien que cette vue émeut de grand'pitié

son cœur indifférent qui n'a jamais frémi.

D'une angoisse inconnue il se sent envahi

en entendant alors de cette bouche grave

tomber le nom de Parsifal,

ce nom de simple et pur qu'il avait oublié.

0 lâcheté, langueur perfide,

qui t'insinues comme un reptile

dans les âmes viriles,

ô pitié, comment se défendre de toi ?

Le cœur, sur qui les griffes

de la volupté n'ont point prise,

s'amollit et se fond sous la chute des larmes.

Le vainqueur est vaincu par toi,

et ses tremblantes mains laissent tomber leurs armes,

Kundry est belle, mais qu'importe ;

les perles de ses pleurs sont sa seule parure,

et ses hoquetantes paroles

distillent encore plus d'enivrante douceur

que la chanson des Filles-Fleurs.

Elle dit cette enfance recluse

au fond des bois, loin des rumeurs guerrières;

elle dit cet amour inquiet d'une mère

84 LA PHAiniE EN FLEURS

qui, veuve d'un mari mort en des aventures, redoutait pour son fils le sort de Gamuret; mais un jour l'ingrat franchissait sans un suprême adieu l'orée de la forêt pour chercher à remplir une belle aventure. Et la mère attendit

jusqu'au temps où l'espoir à son tour fût parti, L'espoir en la quittant lui déroba la vie.

Parsifal a pleuré pour la première fois ;

une lourde langueur l'oppresse, et sa faiblesse

le conduit malgré lui à l'abandon de soi.

Et la magicienne trop certaine

de sa victoire prochaine

l'attire sur son sein palpitant de douleur.

Mais le simple et le pur recule avec horreur,

car la fureur de ce baiser

lui dénonce le piège où il allait tomber.

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