L'EMBUCHE
Parsifal est entré dans le jardin magique
jailli soudain du sol a l'ordre de Klingsor,
et ses yeux, agrandis de surprise,
s'emplissent de l'éclat de la flore splendide
où toutes les couleurs et tous les ors
se mêlent avec l'ardeur sauvage des tropiques.
Et voici que, formant l'apparence de corps
de belles jeunes filles,
les fleurs s'animent et se groupent
et déroulent autour du héros ingénu
leur troupe
en ronde de guirlandes mouvantes.
Parsifal s'étonne, il n'est pas ému :
que pourrait contre sa vertu
l'embûche avouée qui se tenu ?
Oh! comme cependant
elles parlent raison, semble-t-il,
ces fleurs parfumées qui sont filles !
Elles disent avec d'harmonieuses voix
que pour la volupté de l'homme
elles viennent d'éclore,
que les cueillir est un devoir
et que les laisser vainement fleurir
est le pire des crimes,
car elles penchent bientôt sur leurs tiges
et se flétrissent.
Mais le jeune homme a traversé bien des jardins ;
enfant, il effeuilla par jeu bien des pétales,
et jamais il n'a vu des parterres de femmes
s'offrir en bouquets à ses mains.
Il repousse les tentatrices
dont la séduction se brise à son dédain
et les regarde fuir en souriant,
heureux d'avoir dissipé le prestige.
A travers les massifs dévastés maintenant
il va poursuivre son chemin,
quand un gémissement plaintif l'arrête
et le force à tourner la tête.
Il découvre une femme
au visage baigné de larmes,
et rien que cette vue émeut de grand'pitié
son cœur indifférent qui n'a jamais frémi.
D'une angoisse inconnue il se sent envahi
en entendant alors de cette bouche grave
tomber le nom de Parsifal,
ce nom de simple et pur qu'il avait oublié.
0 lâcheté, langueur perfide,
qui t'insinues comme un reptile
dans les âmes viriles,
ô pitié, comment se défendre de toi ?
Le cœur, sur qui les griffes
de la volupté n'ont point prise,
s'amollit et se fond sous la chute des larmes.
Le vainqueur est vaincu par toi,
et ses tremblantes mains laissent tomber leurs armes,
Kundry est belle, mais qu'importe ;
les perles de ses pleurs sont sa seule parure,
et ses hoquetantes paroles
distillent encore plus d'enivrante douceur
que la chanson des Filles-Fleurs.
Elle dit cette enfance recluse
au fond des bois, loin des rumeurs guerrières;
elle dit cet amour inquiet d'une mère
84 LA PHAiniE EN FLEURS
qui, veuve d'un mari mort en des aventures, redoutait pour son fils le sort de Gamuret; mais un jour l'ingrat franchissait sans un suprême adieu l'orée de la forêt pour chercher à remplir une belle aventure. Et la mère attendit
jusqu'au temps où l'espoir à son tour fût parti, L'espoir en la quittant lui déroba la vie.
Parsifal a pleuré pour la première fois ;
une lourde langueur l'oppresse, et sa faiblesse
le conduit malgré lui à l'abandon de soi.
Et la magicienne trop certaine
de sa victoire prochaine
l'attire sur son sein palpitant de douleur.
Mais le simple et le pur recule avec horreur,
car la fureur de ce baiser
lui dénonce le piège où il allait tomber.