‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 31 sur 55 · LE PUITS · texte numérisé non relu

LE PUITS

à Paul Fort.

A son lit d'agonie un vieil homme

dit à son fils : — Avant que l'heure sonne

où pour toujours mes lèvres se tairont,

retiens, enfant, ces dernières paroles.

Telles mon père moribond

les prononça jadis sur cette même couche,

telles je les répète. Ecoute.

« Je te lègue l'humble maison

et l'enclos qui sont ma fortune.

Cultive comme moi des fleurs et des légumes,

bêche, sarcle la terre, ensuivant la saison,

plante ou sème le grain, arrose ou bien récolte.

Au milieu de l'allée, il est un puits profond

qu'un rempart de pierre environne :

une Déesse y demeure, dit-on,

éternellement nue et belle,

mais garde-toi de te soucier d'elle.

J'ai d'épais madriers recouvert lamarg-elle;

jamais sous mon effort la chaîne n'a grincé.

A la source prochaine j'ai puisé,

redoutant d'éveiller la Vérité néfaste

qui eût troublé ma vie heureuse dans le calme. »

J'ai fait ainsi que m'enseigna mon père

et je te donne avec la maison et l'enclos

le secret d'un destin prospère. —

Quand le vieillard fut mort, son fils n'eut de repos

avant d'avoir ôté de dessus la margelle

les madriers de chêne.

Pensant découvrir la Déesse,

il s'inclina sur le lambeau

de ciel tombé au fond de l'eau

et ne vit que soi-même.

Il cria : Vérité, Vérité ! et sa voix

retentit entre les parois

et se perdit sans autre écho.

Comment éveiller l'endormie?

song-eait-il ; depuis tant d'années qu'on l'oublie

peut-être est-elle morte

au fond de cette onde croupie?

Il fixa le seau à la corde,

et la corde glissa sur la poulie ;

mais le puits fut intarissable.

Cependant le jardin n'était plus cultivé; les massifs devenaient fourrés inextricables ; la ronce envahissait carrés et plates-bandes, et parmi les orties et les mauvaises plantes étouffaient les tiges défleuries.

Un jour, l'homme découragé

se laissa tomber de fatigue

et pesamment il s'endormit.

Il rêva ; et voici, ô prodige,

que la Fille du Temps surgit

nue et belle et tenant un miroir à la main ;

elle penche sur lui son visage divin ;

il veut la saisir et s'éveille,

mais elle n'est plus là. Il retourne au sommeil ;

et voici qu'une autre Déesse

apparaît qui s'enfuit de même

sitôt qu'il tend les bras vers elle,

puis une autre et une autre encore.

Elles sont toutes sœurs et ne sont point pareilles ;

toutes ont à la main le miroir serti d'or

et le sourire sur les lèvres.

L'homme enfin s'arrachant à l'angoisse du rêve

se lève et parcourt son enclos ;

il aperçoit sous la ronce une bêche,

il la ramasse et se met aussitôt

à retourner la terre sèche.

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