LE PUITS
à Paul Fort.
A son lit d'agonie un vieil homme
dit à son fils : — Avant que l'heure sonne
où pour toujours mes lèvres se tairont,
retiens, enfant, ces dernières paroles.
Telles mon père moribond
les prononça jadis sur cette même couche,
telles je les répète. Ecoute.
« Je te lègue l'humble maison
et l'enclos qui sont ma fortune.
Cultive comme moi des fleurs et des légumes,
bêche, sarcle la terre, ensuivant la saison,
plante ou sème le grain, arrose ou bien récolte.
Au milieu de l'allée, il est un puits profond
qu'un rempart de pierre environne :
une Déesse y demeure, dit-on,
éternellement nue et belle,
mais garde-toi de te soucier d'elle.
J'ai d'épais madriers recouvert lamarg-elle;
jamais sous mon effort la chaîne n'a grincé.
A la source prochaine j'ai puisé,
redoutant d'éveiller la Vérité néfaste
qui eût troublé ma vie heureuse dans le calme. »
J'ai fait ainsi que m'enseigna mon père
et je te donne avec la maison et l'enclos
le secret d'un destin prospère. —
Quand le vieillard fut mort, son fils n'eut de repos
avant d'avoir ôté de dessus la margelle
les madriers de chêne.
Pensant découvrir la Déesse,
il s'inclina sur le lambeau
de ciel tombé au fond de l'eau
et ne vit que soi-même.
Il cria : Vérité, Vérité ! et sa voix
retentit entre les parois
et se perdit sans autre écho.
Comment éveiller l'endormie?
song-eait-il ; depuis tant d'années qu'on l'oublie
peut-être est-elle morte
au fond de cette onde croupie?
Il fixa le seau à la corde,
et la corde glissa sur la poulie ;
mais le puits fut intarissable.
Cependant le jardin n'était plus cultivé; les massifs devenaient fourrés inextricables ; la ronce envahissait carrés et plates-bandes, et parmi les orties et les mauvaises plantes étouffaient les tiges défleuries.
Un jour, l'homme découragé
se laissa tomber de fatigue
et pesamment il s'endormit.
Il rêva ; et voici, ô prodige,
que la Fille du Temps surgit
nue et belle et tenant un miroir à la main ;
elle penche sur lui son visage divin ;
il veut la saisir et s'éveille,
mais elle n'est plus là. Il retourne au sommeil ;
et voici qu'une autre Déesse
apparaît qui s'enfuit de même
sitôt qu'il tend les bras vers elle,
puis une autre et une autre encore.
Elles sont toutes sœurs et ne sont point pareilles ;
toutes ont à la main le miroir serti d'or
et le sourire sur les lèvres.
L'homme enfin s'arrachant à l'angoisse du rêve
se lève et parcourt son enclos ;
il aperçoit sous la ronce une bêche,
il la ramasse et se met aussitôt
à retourner la terre sèche.